Chroniques noires et partisanes

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DECAMPER-Treize nouvelles sur la fuite / recueil collectif / Antidata

 Pour rester, c’est très simple : il suffit de ne pas ouvrir de portes. La vie n’est qu’une longue succession de portes à ouvrir, dont on ne sait jamais laquelle nous cache le malheur, laquelle sera la dernière. (Maxime Herbaut)


Prenons un thème et tournons autour avec treize auteurs : voici « Décamper-13 nouvelles sur la fuite ». Certains ont déjà des livres à leur actif, d’autres ont publié en revues, et pour plusieurs c’est visiblement une première.


Laurent Dagord ouvre talentueusement ce recueil. Un peintre anglais du XIXème siècle, une petite baraque de campagne et Tolstoï : le décor d’« Astapovo » est planté. Voilà un écart rustique qui paraît simple, et qui, pourtant, provoque le malaise chez les autres qui ne laissent pas tranquille bien longtemps Jean de Conty.


Le plaisir de lire des premiers textes est rafraîchissant, d’une nouvelle sur l’autre c’est la surprise. Quand les uns fuient en courant avec Théo Castagné dans l’effrayant « Cimetière aux fleurs » parce qu’il y a surnombre et qu’ils veulent vivre, certaines, grâce à l’épistolaire, écrivent sur la fuite des autres en rêvant de les rejoindre pour « La randonnée », de Pascale Pujol.
Guillaume Couty lui, vit dans un futur proche du nôtre, covidé, masqué, etc. Avec brio et humour, il pousse les potentiomètres un peu plus fort : délit de promenade en forêt, infraction pour application inutilisée et fantasme autour du masque. « En avant » est douce-amère.
L’écriture est véloce chez Claudie Gris pour qui la fuite prend la forme d’une fenêtre ; le rêve musical de Nicolas Fert nous emmène à coups de guitares et de téléphone de la pas très rock Montrouge à Seattle, véritable eldorado musical des 90’s.

 Depuis, chaque année, à la veille de novembre, il m’adresse ce même signe. Parfois, de Londres ou de New York, une fois de Kyoto et depuis deux ans de Vancouver.

 Oui Vancouver.

 Vous semblez surpris ? (Jean-Yves Robichon)


Les personnages de Jean-Yves Robichon sont ceux qui restent après le départ de Fire, ils sont « Les Témoins » pendant une douzaine de pages. Leurs récits croisés racontent une des pépites de ce recueil.

Il y a également des auteurs confirmés, qu’il est bien plaisant de retrouver. J’ai surtout lu Stan Cuesta et Jean-Luc Manet dans leurs vies précédentes de chroniqueurs rock’n roll. Ce dernier, grâce à « Nigel », nous ouvre un phare, un refuge pour les égarés de la brume nocturne d’une ville endormie. Quant au premier, il gagne allègrement le prix du meilleur incipit du recueil : J’ai été en fin de carrière assez jeune. Vers 27 ans.

« Décamper », avec son ravissant bouquet de nouvellistes, se présente élégamment, la taille d’une petite main, idéal pour mettre dans la poche arrière du jean et prendre le large en restant léger. 

NicoTag


Il est aisé de décamper avec la musique. Encore plus avec le formidable album BKO de Dirtmusic, ou comment réunir Bamako, Seattle, New York et Melbourne en passant par Ljubljana.

LA MEDIUM DE J.P. Smith / Série Noire/ Gallimard.

The Summoning

Traduction: Karine Lalechère

 Elle était en train de se rendormir, quand ça recommença : une note de piano.

 Avait-elle rêvé ? Elle s’assit, écouta. Une troisième note retentit.

 C’était ce qu’elle redoutait. Les monstres dans son esprit s’étaient échappés et maintenant ils pouvaient se promener, la narguer et la ridiculiser. Ce qui était à l’intérieur était à l’extérieur. Comme la voix de la femme en pleurs. La voix qui la mettait en garde.

 ― Qui est là ? 

Kit vit entourée de fantômes, certains plus réels que d’autres.
Son mari Peter est mort le 11 septembre 2001, dans la tour nord. Zoey, sa fille de 17 ans, née orpheline de père au printemps 2002, se trouve dans un semi-coma depuis trois ans après une crise de convulsions face à un accident dans le métro.
Kit voit Peter parfois, ils se parlent.
C’est une actrice sans trop de succès, qui court après les castings et les cachets. Pour boucler les fins de mois, rembouser son prêt et régler les notes d’hôpital de Zoey, elle parcourt les annonces nécrologiques puis contacte les survivants. Elle dit communiquer avec les morts, contre une éventuelle rétribution.
Elle se situe entre la personne de bonne volonté qui apporte un peu de réconfort et l’escroc de bas étages. Tout se joue dans cette ambiguïté.

On nage dans un surnaturel du quotidien, qui n’a jamais entrevu un proche disparu dans une foule ? Elle pousse le curseur plus loin, c’est tout.

 Il semblait que la membrane entre la vie et la mort était devenue légère, diaphane, avec des trous et des déchirures partout. Et que Kit passait maintenant librement d’un monde à l’autre.


La mort rôde en permanence, des morts qui parlent, des malades donnés pour morts qui ne meurent pas, des vivants qui simulent un dialogue avec des morts, des morts sans corps, etc.
C’est la rencontre entre l’art de persuader et l’envie de croire. On navigue entre l’arnaque et l’étrange, sans trop savoir où pencher. Le doute est extrêmement bien entretenu par l’auteur.

C’est aussi une chasse aux charlatans par les flics new yorkais de la répression des fraudes. Une véritable pantomime se met en place quand l’inspecteur David Brier en vient à rencontrer Kit. Là se met en place un formidable jeu de dupes qui tiendra jusqu’à la toute fin du livre.

 ― David ?

 Elle répéta son nom plusieurs fois, avant de se rendre compte qu’il avait raccroché. Elle avait l’impression d’être coincée dans le cauchemar de quelqu’un d’autre, une histoire pleine d’ambiguïtés et d’impasses. D’être enfermée dans une pièce dont elle n’avait pas la clé.

L’écriture est très classique, et le récit plutôt linéaire, rien de révolutionnaire dans tout ça, mais ça se lit presque magnétiquement tant il est difficile de refermer « La médium » pour reprendre le lendemain. On sent bien la patte du scénariste qu’est aussi J.P. Smith.

La toile de fond, qui se déploie dès le début, est réussie. Que reste-t-il de nos morts ? Encore plus, quand comme pour beaucoup de victimes des attentats du 11 septembre 2001, il n’y a pas de corps à inhumer. Ce qui peut arriver dans la vie courante aussi, malheureusement.

Je ne suis pas amateur de surnaturel, l’écueil de la fumisterie est ici facilement écarté en maintenant une tension permanente, toujours sur le fil entre réalité et folie. On ne sait jamais dans quelle dimension on se trouve, comme si plusieurs versions du roman se superposaient, s’imbriquaient.

Il y a bien une enquête policière, mais elle passe presque au second plan. L’histoire, ou plutôt les histoires, ne cessent d’aller et venir, de s’entremêler sans jamais nous perdre. L’auteur renfloue même un personnage de son roman précédent, comme un caméo, une auto-citation. Brouiller les pistes à un tel niveau, sans jamais embrouiller la lecture est une prouesse.

NicoTag

Mogwai ou l’art de perfectionner des ambiances troubles, le groupe joue avec nos émotions et crée le malaise.

CELUI QUI VEILLE de Louise Erdrich / Albin Michel

The Night Watchman

Traduction: Sarah Gurcel

“Alors on en est là, se dit Thomas en fixant la froide succession de phrases de la proposition de loi. On a survécu à la variole, à la carabine à répétition, à la mitrailleuse Hotchkiss et à la tuberculose. À la grippe de 1918 et à quatre ou cinq guerres meurtrières sur le sol américain. Et c’est à une série de mots ternes que l’on va finalement succomber. Réallocation, intensification, termination, assurer et cetera.”

Sous couvert de fiction, avec Celui qui veille, Louise Erdrich nous raconte un épisode de la politique américaine à l’encontre des Nations Indiennes. Sous l’administration Eisenhower, en 1953, une résolution conduite par un sénateur mormon veut mettre fin à tous les traités signés précédemment. Résumé rapidement, c’est la fin des réserves et des tribus, la fin de la cohésion, l’ensemble des membres est transformé en citoyens américains à part entière, pauvres et seuls, les terres vendues à l’encan. C’est ce qu’on a appelé la termination. Ces mots ont des sens bien précis : la note de Sarah Gurcel, traductrice, est bien utile.
Cette arme plus juridique, cette arme de papier, toute aussi dévastatrice que les fusils, traverse tout le roman, parfois frontalement, d’autres fois en sourdine. 

Louise Erdrich adopte le mode de la fiction pour nous raconter cet épisode peu spectaculaire de l’histoire, mais ô combien destructeur, et déjà entrevu chez David Treuer. 

C’est par Thomas Wazhashk que cette histoire de lutte contre la résolution du sénateur Watkins avance. Il est veilleur de nuit dans une usine, et président du conseil tribal Chippewa. Il est la conscience de la réserve, celui qui mène la résistance, tente de fédérer les membres de sa tribu. Il est calqué sur le grand-père de l’autrice, Patrick Garneau.

Les chapitres sont nombreux, souvent très courts, trois ou quatre pages, quelquefois plus longs quand c’est nécessaire. Louise Erdrich essaime une myriade de personnages, qui pour certains s’évaporent très rapidement. Il faut veiller à ne pas se perdre parmi cette nombreuse galerie, même si très vite les rôles principaux sont distribués.

Patrice Paranteau, une jeune ouvrière, première de sa famille à l’usine, est là d’un bout à l’autre. Ambitieuse et indépendante, elle cherche à s’extirper de la pauvreté dans laquelle elle est née, sans pour autant mettre de côté les nombreux problèmes familiaux. Les chapitres passés à rechercher sa sœur à Minneapolis sont tragiques, mais surtout, ils permettent d’entrevoir le futur qui attend les indiens si la résolution est adoptée.

Le chemin est long et coûteux jusqu’au Capitole de Washington où Thomas et Patrice se rendent, avec quelques autres, défendre leurs causes. Les combats de boxe organisés pour payer une partie du voyage sont l’occasion de rencontrer Wood Mountain, un jeune boxeur à la fois ancré dans la tradition, et curieux de ce qui se passe à l’extérieur. C’est un personnage secondaire, mais admirablement bien portraituré, on l’observe passer en quelques semaines de jeune gars à la fois candide et trop sûr de lui à père adoptif responsable.

Celui qui veille décrit le quotidien de Patrice, Thomas, Pokey, Zhaanat, et de bien d’autres protagonistes. À chaque chapitre c’est un peu du monde indien qui nous est dévoilé, des choses banales ou d’autres plus spirituelles, de la lutte pour simplement survivre. Le roman avance par petites touches, comme un tableau. Chaque touche est un instant passé à la loupe, ciselé. Comme si Louise Erdrich cherchait à nous rendre une image la plus précise possible des quelques semaines dans lesquelles s’écoule le roman, par certains aspects c’est aussi un livre d’ethnographie.

NicoTag

C’est la musique qu’a choisie Samantha Crain pour raconter la vie des siens, les Choctaws. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle le fait vraiment bien.

Best of 2021 / Nico Tag

Voilà déjà l’heure du premier bilan alors que je viens à peine d’arriver. Pour ce choix de fin d’année j’ai sorti une dizaine de mes lectures parues cette année. Aucun classement particulier, n’attendez pas de moi un podium. J’ai simplement choisi cinq livres lus pour Nyctalopes, et cinq autres piochés dans mes lectures personnelles. Les critères de choix sont simples, ces livres m’ont ému ou empêché d’éteindre la lumière alors qu’il était déjà bien tard, certains ont pris le temps de mûrir alors que d’autres m’ont crocheté aux premières phrases. 

SOLAK de Caroline Hinault / Le Rouergue Noir

Ma première chronique pour Nyctalopes parue en juillet dernier est restée bien ancrée. « Solak » de Caroline Hinault est un huis-clos aussi glaçant qu’effrayant. Un premier roman d’une rare maîtrise.

DOCILE de Aro Sáinz de la Maza / Actes Noirs Actes Sud.

« Docile » d’Aro Sainz de la Maza. Ah quel bouquin ! Celui-ci est vraiment au-dessus de tous les livres de fiction que j’ai lus depuis un moment. Bien que refermé depuis quelques semaines déjà, je repense à Milo Malart régulièrement, il n’a pourtant rien d’attachant, mais sa complexité attise ma curiosité. 

LE DERNIER AFGHAN de Alexeï Ivanov / Rivages Noir

En bon amateur de romans russes je n’ai pas été déçu avec « Le dernier Afghan » d’Alexeï Ivanov. Dernière lecture de l’année et certainement la plus brute, avec des personnages sortis des forges de l’enfer afghan portés par une écriture captivante et une construction imparable.

DANS L’ETAT SAUVAGE de Diane Cook / Gaïa

APRÈS NOUS LE DÉLUGE de Yvan Robin / Editions IN8

Le hasard fait que j’ai lu plusieurs romans sur la fin du monde, la crise climatique, etc. Tous très différents dans leurs écritures et dans leurs approches de ces thèmes.

En voici deux qui traitent de notre avenir en tant qu’espèce. De notre devenir et du moment où notre planète en aura marre de nous. « Dans l’état sauvage » de l’américaine Diane Cook, et « Après nous le déluge » d’Yvan Robin ont cette même préoccupation. Ces deux-là ont un autre un point commun, on dit d’un vin qu’il est long en bouche, c’est aussi le cas de ces livres qui gravent de longs souvenirs dans ma tête de lecteur.

Un petit tour dans ce que j’ai lu par ailleurs. 

VINGT STATIONS d’ Ahmed Tiab

Seul roman de cette partie, « Vingt stations » d’Ahmed Tiab est un roman puissant sur l’Algérie contemporaine. Je suis ressorti bien bousculé par l’histoire de cet homme qui traverse Oran en bus tout en revenant sur sa vie bien cabossée par l’histoire algérienne contemporaine. Ce roman n’est pas un polar, pas vraiment d’enquête ni d’intrigue ou de suspense. Alors ? Un roman noir peut-être, un roman de la souffrance à coup sûr. 

OUBLIER FUKUSHIMA d’Arkadi Filine / Editions du bout de la ville

« Oublier Fukushima » n’est pas une fiction. Les auteurs racontent, analysent la façon dont l’état japonais et Tepco (l’EDF locale) gèrent l’accident de Fukushima et ses conséquences. Leurs textes sont tellement édifiants que je lis ce livre en pointillés, laissant passer plusieurs jours entre chaque chapitre pour digérer. C’est un terrible constat de la médiocrité et du cynisme dont sont capables ceux à qui nous laissons les manettes.

PATTI SMITH & ARTHUR RIMBAUD de Pierre Lemarchand

Pierre Lemarchand commence à bâtir ce qui s’appelle une œuvre. Dans son dernier livre, « Patti Smith &  Arthur Rimbaud », il raconte la relation quasi amoureuse de la chanteuse avec le poète. Les paragraphes, les chapitres sont de véritables poèmes en prose dans lesquels, avec son style sensible et singulier, P. Lemarchand fait évoluer l’écriture musicale et lui apporte ses lettres de noblesse.

HACHE TENDRE ET GUEULES DE BOIS de Patrick Foulhoux / Kiklos éditions

«Hache tendre et gueules de bois » est un recueil de chroniques écrit par Patrick « Tad » Foulhoux, livre que j’ai déjà eu le grand plaisir de chroniquer ailleurs.
Pour l’auteur, la musique c’est du sérieux ; dans ce livre souvent drôle et très érudit, il nous explique pourquoi. Si comme moi vous pensiez avoir quelques connaissances en  rock’n roll, ce livre est pour vous, car comme moi vous avez tout faux ! 

L’ECHO DU LAC de Kapka Kassabova / Marchialy

Enfin le livre qui m’a enchanté cette année. « L’écho du lac » de Kapka Kassabova, édité par Marchialy, relate le voyage de l’autrice aux lacs d’Ohrid et Prespa, frontières entre la Grèce, l’Albanie et la Macédoine du Nord. S’il fallait citer quelques noms, Nicolas Bouvier et Bruce Chatwin suffiraient à situer cette écrivaine. Ses récits vont bien au-delà du voyage classique, elle fait parler les paysages traversés en donnant vie et parole aux personnes rencontrées. C’est un périple rude dans ces confins européens oubliés où j’aime que les livres m’emmènent.

Nico Tag

Pour clore cette année de lecture, rien de mieux que « Once », un album qui sur le papier n’avait rien pour me plaire, mais qui a embelli mon année. Voilà le fringant duo Maxwell Farrington et Le Superhomard, rien que ça.

LE DERNIER AFGHAN de Alexeï Ivanov / Rivages Noir

Traduction: Raphaëlle Pache

« Ce fut Jan Soutchiline qui fit coulisser la portière, et largement. Guerman le força aussitôt à reculer avec le canon du Saïga et,depuis le marchepied, l’obligea à se rasseoir sur son siège.

 — Qu’est-ce qui te prend, l’Allemand ? s’étonna Jan. Tu débloques ?

 — Les gars, c’est un braquage, expliqua Guerman avec un soupir. J’ai pas envie de vous descendre, mais je pourrais sans mal vous estropier. Vous me connaissez, non ?« 

Entre 1979 et 1989, l’URSS intervient économiquement et bien sûr militairement en Afghanistan, pays frère à cette époque là. Ces combats, parmi les derniers de la Guerre Froide, feront des milliers de morts, militaires comme civils, de blessés et de réfugiés. 

Les jeunes anciens combattants russes revenus vivants sont surnommés les Afghans, et sont très souvent mal aimés et craints par la population. Un peu partout émerge l’idée d’une fraternité afghane parmi ceux qui ont perdu leur jeunesse dans ce pays qu’ils ne connaissaient pas. 

Le problème du retour des soldats à la vie civile contemporaine après d’âpres combats sans réelles victoires est récurrent en littérature, Kevin Powers il y a quelques années, Sébastien Vidal plus récemment, l’ont brillamment traité. Alexeï Ivanov y ajoute, et ça m’a plu, une histoire de la Russie post-communiste, de la chute du régime à l’avènement d’un capitalisme tumultueux avec ses luttes de pouvoirs et ses méthodes mafieuses. 

« Le dernier afghan » prend place à Batouiev, une ville fictive de Russie centrale fortement inspirée par Iekaterinbourg et son histoire depuis une trentaine d’années.  À son retour des combats en 1986, le jeune officier Sergueï Likholiétov, un invraisemblable roublard, met sur pied le Komintern, une amicale d’afghans, tous marqués et abîmés par ce qu’ils ont vu, fait et subi. Sous couvert de fraternité, il développe une économie de marché et infiltre, souvent violemment, avec ses dizaines de gars, tous les secteurs de Batouiev. Ce qui donne lieu à des scènes rocambolesques à plusieurs moments : la prise de contrôle d’un marché couvert avec des bulldozers, les règlements de compte avec des rivaux, etc. Les flingues comme la picole sont de sortie. Voilà pour la toile de fond du roman.


De ce groupe et de cette histoire d’anciens combattants, Alexeï Ivanov extirpe le taiseux Guerman Niévoline, dit l’Allemand, et fait défiler sa vie devant nous. De son service militaire en Afghanistan au milieu des années 80, jusqu’à une période récente. Mais plutôt que de faire banal et chronologique, il a découpé en tranches la vie de son personnage, secoué le tout, et nous charge de recoller les pièces dans le but louable de nous divertir. 

« Les arbres étaient bordés de brouillard. Tout en tirant la carriole, Guerman, le souffle court, songeait à l’étrangeté de sa situation. L’ex-soldat qu’il était, ancien combattant d’Afghanistan, se retrouvait en plein automne, dans une forêt déserte, à tirer au milieu d’un taillis compact d’aulnes et de sorbiers une charrette de jardinage contenant une montagne de fric insensée. Comment sa vie avait-elle pu tourner ainsi ?« 

Guerman Niévoline est sans cesse présent, tour à tour au cœur de l’action ou simple figurant. Il semble ordinaire, subir le cours de sa vie. Sauf qu’à un moment subir ne lui convient plus, et là son intelligence se met en branle. Redoutable intelligence qui tente de parer à toutes les éventualités jusqu’à faire fi de la fraternité afghane. Dès le début du roman, on le voit dérober des sacs remplis de billets, en attachant ses anciens compagnons d’armes dans le fourgon de transport de fonds dont il est le chauffeur. 


Le traitement des personnages est particulièrement réussi, beaucoup se voient comme des héros, certains en sont, d’autres ne sont que des flambeurs, la plupart sont bruts de décoffrage, souvent machos, remplis de bière et de vodka. Les quelques femmes du roman ne sont pas mieux loties, ce sont des harpies, des teigneuses, à l’exception de Tatiana Koudiélina qui flotte tel un songe du début à la fin.

La lecture se doit d’être attentive, Ivanov construit sa galerie de personnages tout au long du roman, et beaucoup réservent quelques surprises, bonnes et mauvaises.

« Le dernier Afghan » est donc diablement réussi. Ivanov est habile à raconter plusieurs histoires, à jouer avec nous, à feindre de nous égarer mais, toujours, il glisse au détour d’une phrase un détail, une allusion qui nous repêche. C’est un travail de haute couture que sa façon de lier, de mêler des histoires de guerre à celles du quotidien d’une autre époque, des scènes de western urbain en 1991 à celle d’un braquage tranquille en 2008. Ces récits souvent très réalistes, comme celui de la rencontre entre Niévoline et Likholiétov lors d’une longue séquence de combat, sont de véritables nouvelles et pourraient quasiment être lues séparément.

C’est un pavé brutal, âpre, on s’enfonce profondément dans le noir, mais grâce au talent de raconteur d’histoires de l’auteur, c’est absolument passionnant.


NicoTag


A roman puzzle, clip puzzle. Voici le dernier titre de Wonderflu, une pépite de l’indie-rock français.

PASSEUR de Jean Daniel Beauvallet / Editions Braquage

Il est étrange de lire les mémoires d’une personne qui a participé à mon éducation musicale. J’ai lu les Inrockuptibles pendant une dizaine d’années (du numéro trois jusqu’à la fin des années 90), après plus sporadiquement puis quasiment plus du tout.  J’y ai fait de nombreuses découvertes, j’y ai forgé ma culture musicale, grâce à lui, JD Beauvallet et à quelques autres, Christian Fevret, Emmanuel Tellier, etc. 

J’ai découvert, grâce aux tirs croisés de Bernard Lenoir à la radio et des Inrockuptibles, des tas de groupes, dont, au premier rang les Pixies et les Breeders, Dinosaur jr, Massive Attack, PJ Harvey, Björk et bien sûr Wedding Present, Miossec et Dominique A, sans oublier les vétérans du Velvet Underground et des Byrds pour les ancêtres ; et tant d’autres que j’oublie ou que j’ai remisé bien loin dans ma mémoire. Quand d’autres magazines hautains et sentencieux comme &#$*’n F{<|| s’extasiaient sur les derniers Genesis ou Supertramp, eux parlaient de gens qui me ressemblaient, et la solitude était d’un coup plus ensoleillée. 

Je ne compte pas le nombre de disques achetés souvent sur la foi de quelques lignes imprimées, aussi justes qu’abstraites, de quoi nourrir une insatiable curiosité.

“Les premières années aux Inrocks, nous sommes si fiers d’avoir des bureaux que nous y passons notre vie. S’y jouent d’interminables blind-tests. Chacun vient avec ses disques cultes et les fait découvrir aux autres. Je me souviens du choc en entendant pour la première fois Tim Hardin ou The Zombies. Nous sommes des éponges. Chacun enrichit l’autre jusqu’à ce que le dernier ferme la porte. Et la discussion reprend, enragée, sur le trottoir, avant que nos chemins ne se séparent enfin sur un joyeux « à demain ». Car demain serait pareil : entièrement dédié à la musique, à la découverte, à l’échange.”


Les premiers chapitres de « Passeur » sont ceux de l’enfance, de l’adolescence et des grandes découvertes, parfois drôles ou touchants. Dès qu’arrive la musique, l’écriture se fait plus pétillante, pressée de raconter. Chaque chapitre démarre sur un sujet, une ville, un artiste puis dévie, comme une conversation entre potes. Chaque page est l’occasion de ressortir au moins un album, et d’en découvrir deux autres ! 

Son enthousiasme n’est en rien émoussé par le temps. Il suffit de lire les passages sur les Smiths et les Stone Roses par exemple, ou sur le hip-hop, pour se rendre compte qu’il est un amoureux fervent du rock, de la musique. Ces phrases sont les plus belles du livre.

JD Beauvallet est aussi un homme sans qui. Quand « Boire » sort en 1995, il en a déjà fait la promo dix fois avec la cassette de démos envoyée par un Miossec sans maison de disques. Ces pages restent malgré tout modestes, il est, comme Miossec, là par accident, s’excusant presque. 

Il n’y a jamais de nostalgie dans tout ça, ni dans son écriture, ni dans ma lecture. Le temps qui passe suffit. Et le plaisir de lire, probablement d’écrire aussi.
Beauvallet est l’anti-Manœuvre, ce Lester Bangs de pacotille, et c’est très bien comme ça. « Passeur » est donc à poser sur l’étagère à côté des « Coins Coupés » de Philippe Garnier et du « Sur Le Rock » de François Gorin.

NicoTag


Avec un tel livre il est difficile de choisir un groupe ou un titre, une playlist de cent morceaux ne serait même pas exhaustive. Alors en voici un choisi chez Sarah Records.

KATJA de Marion Brunet / In8

 Elle le voit pour la première fois, enfin. Dans sa tête, elle l’appelle le vieux. Il ne l’est pas tant que ça mais les traces de son cancer le marquent déjà de manière irréversible. C’est bien la maladie qui lui a tanné la face, pas le boulot. La maladie et ces dernières années sur la presqu’île — le vent, surtout. 

 Il la regarde avec insistance, comme pour la mettre mal à l’aise.

— Vous avez déjà fait ce genre de travail ?

Un homme dans la force de l’âge, et au bord de la mort, embauche une jeune femme pour s’occuper de lui pendant ce qui lui reste à vivre, un peu de cuisine, de ménage, etc.
À la lumière des phrases denses de Marion Brunet on comprend que, si lui ne la reconnaît pas, elle n’a pas répondu à l’annonce par hasard. Elle le connaît, il est proche de la tombe, mais pas suffisamment pour qu’elle ne puisse pas rappeler une vieille histoire à sa mémoire de reporter.

Grâce à quelques flash-backs bien sentis, on comprend ce qui les lie intimement, et ce n’est pas beau. Katja est en colère. L’homme va se souvenir, et Katja va apprendre ce qui se cache derrière une vérité prétendument simple.

Le thème de l’enfance, cher à l’autrice, est ici traité de loin, comme effleuré, mais il n’est pas absent.

Si le texte est court, environ soixante-dix pages, la lecture se doit d’être lente. Il s’agit de ne rien manquer, de ne louper aucun détail, car il s’en passe dans les interstices des phrases et des paragraphes de  » Katja ».
Chaque mot est soupesé, chaque mot compte. Marion Brunet n’écrit pas pour ne rien dire, pas de dilutions ni de digressions.
Il n’y a pas besoin d’écrire quatre cents pages pour envoyer une bonne histoire. La preuve avec « Katja ».

NicoTag

La musique des mots de Marion Brunet est sensible et agitée, tout comme les chansons de Laura Gibson.

LE FILM VOLÉ de You Sun-Dong / Matin Calme

Traduction: Han Yumi et Hervé Péjaudier 

“Pourquoi est-ce que le prix attribué à Kim Yeong-hoe me met dans un tel état ? Est-ce que je suis dépourvu de fierté à ce point-là ? C’est une bonne question. Qu’est-ce que ça peut me foutre, à moi, que ce mec reçoive un prix et se retrouve sous les projecteurs ? C’est quoi, cet état dans lequel je me vautre dès qu’il remonte à la surface, à ton avis ? Qu’est-ce que tu t’imagines que j’éprouve, quand je vois Jang Bo-yun pleurer en pensant à son mari ? Eh bien, c’est simple, je savoure le sentiment puissant de ma médiocrité et m’abandonne au vertige d’une chute infinie dans le gouffre, ça, tu piges ?”

« Le film volé » est un roman accidentel, il est d’abord écrit pour l’épouse de l’auteur en guise de divertissement quotidien, se transforme ensuite en webtoon, en pièce de théâtre, et enfin, à la demande d’un éditeur, You Sun-dong le reprend pour en faire un roman. Il a bien fait.


Et un drôle de roman. On a d’abord affaire à Seo Dong-yun, un scénariste vaguement cliché et bien loser, qui subit les petites humiliations quotidiennes de son milieu professionnel, de sa vie privée, des élèves de fac à qui il fait cours alimentairement. Mais il s’avère assez retors par moment. Et comme c’est lui qui raconte, il se révèle être aussi un sacré sale type.

C’était pendant le procès qui devait juger de l’assassinat de Kim Yeong-hoe, j’étais assis au fond du tribunal où j’assistais aux débats. Le juge interrogeait un témoin. « Vous affirmez que le coupable se trouve ici présent ? — Oui. » L’homme qui se tenait dans la pénombre à la barre des témoins répondait d’une voix ferme. Le juge a poursuivi l’interrogatoire. « Dans ce cas, pourriez-vous nous le désigner ? » Le témoin a alors levé lentement la main et a pointé du doigt un endroit précis. La direction de son index désignait très exactement une des personnes présentes dans le public, moi. Soudain, plein feu sur le visage du témoin accusateur…il s’agissait de Kim Yeong-hoe en personne !” 


L’histoire, qui débute avec une bonne dose d’humour, devient de plus en plus grave, noire. Ce scénariste au bord du gouffre s’accapare, sans trop de scrupules, du manuscrit d’un de ses étudiants. Et c’est à ce moment que sa vie commence à bien déraper : l’étudiant est… Je ne dévoilerai rien de plus. Je peux juste assurer que ce qui arrive, met ce scénariste à la manque sans dessus dessous, et surtout prêt à tout pour que sa face d’usurpateur reste bien planquée. Mais c’est sans compter sur ceux qu’il a humiliés, et qui sont très, très, en colère.

You Sun-dong s’amuse avec les codes du roman policier classique et du roman populaire. Tous les ressorts du polar sont au rendez-vous : trahison, vengeance, doigts coupés, sang sur les murs, etc.


« Le film volé » a tout les atouts d’une bonne série B, voire même série Z. C’est souvent outrancier, et même parfois inutilement cru. On navigue dans le milieu du cinéma en général, coréen en particulier. Ce qui au départ était une simple histoire d’écriture de scénario se transforme en roman hard-boiled bien ficelé. Quelque part entre Stephen King, David Lynch et Dashiell Hammett. 

NicoTag

Ce n’est pas parce que You Sun-Dong est coréen que l’on doit se farcir de la K-pop. Écoutons plutôt « Revenge (Of The Great Leader Of Rock’n Roll) » de Kim Jong 4 !

LE POÈTE DE SAFI de Mohamed Nedali / L’ Aube

 « Cest lui l’auteur du faux appel ! tonne le muezzin, écumant de rage. C’est lui le profanateur de la maison d’Allah ! »

 À ces mots, un solide luron d’une trentaine d’années, la barbe teinte au henné, charge Moncef par  derrière et lui assène un violent coup de pied au bas du dos, accompagné d’un « Allahou akbar ! », détonant comme une bombe. Les autres lui emboîtent le pas : les coups de poing et de pied pleuvent de partout avec une bestialité effrayante, suivis d’imprécations, insultes et crachats ; c’est comme si on ouvrait la boîte de Pandore. Face à des scènes pareilles, assez fréquentes dans les rues populeuses, on prend soudain conscience que la plupart de nos concitoyens, quoique souvent d’une apparence moderne et émancipée, tiennent moins de l’homme civilisé que du troglodyte mal dégrossi.« 
 
A Safi, la jeunesse masculine se divise principalement en deux. Les Homo Islamicus d’un côté, et les Égarés de l’autre. Ce qui change est le rapport plus ou moins assidu à la religion. Se trouver entre ses deux bandes n’a rien de facile. Utiliser le minaret pour déclamer des poèmes n’a rien d’une bonne idée. Ça coûte un cassage de gueule en règle à ce pauvre poète de Moncef.

On rembobine pour retracer la brève vie de Moncef, lui « Le poète de Safi », racontée avec drôlerie par Mohamed Nedali. Sa description de la société marocaine est pleine de coups de griffes.  On voit surtout Moncef et ses deux amis se cogner contre les murs d’une réalité sociale qui ne propose rien à sa jeunesse, et ne veut pas d’eux. D’autant plus s’ils sont poètes, ou même simplement différents. C’est un portrait parfois drôle, voire moqueur, et surtout sombre que dessine M. Nedali. A Safi comme ailleurs rêver est à peu près tout ce qui reste aux gens ordinaires qui ont envie de s’échapper de leur univers, du chemin tracé à l’avance par un déterminisme aussi tenace que buté.

« Peuple borné, peuple ignare, 

Réveille-toi !

Sors de ta léthargie !

Reviens à la vie !

Renais au monde !« 

On retrouve ensuite Moncef au commissariat, en garde à vue, lui le blessé, le tabassé. La suite du portrait vire carrément au noir. Corruption, radicalisation, enfermement commencent à résonner autour de ce pauvre poète. Et surtout, le discours des policiers fait penser aux dystopies comme « 1984 » ou « Fahrenheit 451 ». L’état et surtout la religion répondent à l’ensemble des problèmes quotidiens, s’élever contre est à la fois une hérésie et un non-sens. Le huis-clos de la déposition, quand Moncef est interrogé par deux policiers, surnommés Hercule et Raffarin par l’auteur, est un beau mélange d’humour, de politique, de poésie, de bêtise, et d’éloge de la libre pensée. On se demande quand même comment cela va se terminer.

Le roman n’a de cesse de balancer entre l’humour, l’ironie, et la noirceur sociale. Les amateurs d’enquête peuvent passer leur chemin. Il y a bien un crime mais pas de victime, hormis Moncef. Très vite se pose la question de son devenir immédiat, Mohamed Nedali maintient un certain suspense jusqu’aux toutes dernières pages, tout en décochant des flèches bien acérées n’épargnant personne. 

NicoTag

A plusieurs moments, Mohamed Nedali met son héros dans des impasses. Comme les Kinks.

DOCILE de Aro Sáinz de la Maza / Actes Noirs Actes Sud.

Dócil

Traduction: Serge Mestre

  —Tant que nous n’aurons pas interrogé ce garçon…

   —Lucas Torres, bordel, il s’appelle Lucas Torres.

   —Oui, eh bien tant qu’on n’aura pas interrogé Lucas Torres…

   —C’est correct, coupa-t-il, tant qu’on ne l’aura pas interrogé. Et qu’est-ce que ça signifie ? Je te donne la réponse. Qu’il existe deux sortes d’inspecteurs : ceux qui, comme toi, veulent vite trouver un coupable, à n’importe quel prix, pourvu qu’ils obtiennent une médaille, et ceux qui, comme moi, tentent de trouver la vérité pas à pas, sans autre considération.

   Milo se tourna. Il marcha vers l’inspecteur Boada.

   —Ce que j’aimerais savoir, moi, c’est pourquoi tu es toujours si bien peigné, dit-il. Un jour il faudra que tu m’expliques.


On apprend qu’un crime particulièrement odieux, aussi sanguinaire que barbare, a été commis : la famille Corona est assassinée, presqu’entièrement, chez elle en plein Barcelone, au moment du repas et de la retransmission d’un match du Barça.
Un jeune homme s’évanouit en pleine rue non loin d’un commissariat, il est couvert de sang, de sangs différents du sien. L’image passive qu’il donne contrecarre complètement avec ce dont il est accusé. 
Voilà comment débute « Docile », troisième enquête de l’inspecteur Milo Malart.

Milo Malart est un commissaire plus organique que scientifique ou rationnel, il fait confiance à ses impressions, à ses perceptions. Il est au centre du roman, pas comme un pivot, ce n’est pas lui qui distribue, non, c’est lui qui encaisse les coups, les douleurs. C’est un esprit torturé par de vieilles histoires d’amour, un frère interné, un neveu suicidé, des affaires classée à ses dépens. Les motifs ne manquent, d’autant qu’il est plus ou moins schizophrène. À cela il faut ajouter une réputation de serpent calculateur, méchant, alors qu’il est finalement d’une humanité sans bornes. Impitoyable avec les autres comme avec lui-même. Ce que l’on sait de sa vie et de ses démons familiaux vient éclairer son comportement professionnel. Ses méthodes pourraient paraître farfelues, elles sont redoutablement logiques

On retrouve ces troubles psychiques avec les adolescents du livre, chacun victime de troubles de ce genre. Bien au-delà du mal-être de cet âge là. Vivant comme mort, leurs personnalités sont disséquées avec le plus grand souci du détail par l’auteur. 

 Pour corser son roman déjà bien noir, Aro Sáinz de la Maza, en plus de nous détailler au microscope l’épouvantable crime de la famille Corona, brouille son récit avec d’autres affaires, ce qui demande une certaine acuité mais augmente carrément le plaisir de lecture.

  “ L’inscription en latin sculptée sur un cadran solaire. « Toutes blessent, la dernière tue. » À partir d’un certain moment, Noe avait dû se sentir blessée par les heures. Depuis cet instant, vivre signifiait pour elle souffrir. Comme pour Isma. Voilà d’où venait leur harmonie commune. Des esprits jumeaux. Vivre était aussi lourd qu’une pierre tombale. Tous les deux éprouvaient en permanence un nœud pesant au creux de l’estomac. Et tous deux s’identifiaient à Sisyphe, punis pour l’éternité sans trop savoir pourquoi. La dernière tue. La dernière heure mettait fin à la douleur. La dernière blessure. Du point de vue d’une jeune fille, ce n’était pas s’approcher de la mort, mais en avoir par-dessus la tête de la vie. Marre des blessures qu’on lui infligeait. Qui ça ? Les autres. À commencer par sa famille.  

   — Bordel, Noe. C’est donc ça qui s’est passé ?”


Avec des personnages comme Milo Malart ou Isma, on ne fait pas de tourisme sur les ramblas, on ne visite pas le musée Miró ni les constructions modernistes d’Antoni Gaudí. L’enquête n’a rien d’une partie de plaisir. D’autant que dans la ville des gens manifestent pour ou contre l’indépendance de la Catalogne, et que les alertes terroristes sont dans le rouge. 


« Docile » est mené tambour battant, avec de longues séquences de dialogue, mais attention ça n’a rien d’une lecture facile, non c’est plutôt comme dévaler une pente caillouteuse sans pouvoir s’arrêter. Le roman demande des efforts tant les détails affleurent à chaque page, tant les intrigues s’entremêlent. Il y a de brusques accélérations, très fluides, lorsque l’on se retrouve seul avec Milo Malart, lorsqu’il raisonne à la vitesse de la lumière. Ces passages sont jubilatoires. 

 Les concepts psychologiques sont utilisés avec une finesse rarement atteinte en littérature, la manipulation mentale y est élevée à un niveau extrême.
Parmi les dialogues, j’insiste sur un interrogatoire dantesque de quarante-cinq pages, oui quarante-cinq pages proprement hallucinantes ! Une fois terminé, je l’ai aussi sec repris du début, tellement ce morceau du livre est fascinant. Rien que pour ce passage, « Docile » mérite, non, doit être lu. C’est magistralement écrit ! Une véritable leçon. Tout le talent d’Aro Sáinz de la Maza est ici, dans cet interrogatoire.

Je ne peux pas comparer avec les précédentes aventures de Milo Malart, je ne les ai pas lues (mais ça va venir vite !). Ce qui ne m’a pas empêché de savourer ce « Docile ».
C’est un livre d’une immense noirceur. L’exploration des ténèbres humaines fait mal au ventre, mais une fois achevé c’est comme une victoire.

NicoTag

 Milo Malart fredonne souvent « La Chaconne » de Bach. Lors de ma lecture, très vite, ce personnage m’a fait penser à « Solitary Man », pas la version originale de Neil Diamond, non, celle de l’Homme en noir.

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