Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Marie-Laure (page 2 of 5)

L’ ETOILE DU NORD de D.B. John / EquinoX / Les arènes.

Traduction: Antoine Chainas.

Trois histoires s’entremêlent pour nous offrir ce roman sur la Corée du Nord. Trois histoires, trois destins, qui bien sûr vont se croiser, se recouper.

Nous avons tout d’abord Jenna, jeune femme, afro américaine par son père et Coréenne par sa mère.  Sa sœur jumelle a disparu il y a 10 ans alors qu’elle était étudiante en Corée du Sud. Après quelques  recherches, elle a été déclarée morte noyée.

Mais si, en fait, elle n’était pas morte mais avait été enlevée et retenue en Corée du Nord ? Jenna est devenue professeur spécialisée en géopolitique coréenne. C’est donc tout naturellement qu’elle est approchée par la CIA pour devenir un de leurs agents et ainsi pouvoir enquêter sur la disparition de sa sœur.

Le second personnage est le Colonel Cho, haut cadre de la Corée du nord, qui à ce titre, est une personne importante dans le gouvernement. Il est né en Corée du Nord, il a toujours subi la censure et la doctrine du parti. Cela fait partie de son ADN, qu’il ne remet pas en cause. Jusqu’au jour où, privilège ultime, il lui est demandé de mener la délégation coréenne lors de négociations à New York. Le choc est brutal, le monde occidental n’est pas le monde de dépravés qui lui a toujours été décrit. Et il s’aperçoit qu’il n’est en fait qu’une marionnette au service du gouvernement. Son retour, sa position familiale lui font ouvrir les yeux sur ce pays qu’il a toujours profondément aimé.

Et il y a Madame Moon, vieille paysanne qui vit loin de Pyongyang. Elle trouve en forêt un panier venant de la Chine voisine, contenant quelques biens de contrebande, notamment des gâteaux. Elle décide donc de partir dans la petite ville voisine et de tout vendre au marché. Madame Moon a toujours vécu en Corée, mais sous ses airs de vieille dame gentille et faible, elle a un vrai esprit rebelle. De petites actions en petites actions, elle révolutionne le fonctionnement du marché afin qu’il ne soit plus intégralement sous le joug des policiers. Devant les autorités, elle est comme tout le monde, mais en cachette, elle ne voue aucun culte particulier à leur dirigeant, elle veut améliorer son quotidien et celui de ces congénères par de petites possessions, et de petites actions.

Ces trois destins vont se croiser, se heurter, et nous faire découvrir la Corée du Nord de l’intérieur. Nous assistons au défilé pour le 65ème anniversaire de la fondation du parti des travailleurs, aux négociations fantômes à l’ONU. J’avoue très mal connaître la Corée du Nord. Mis à part qu’il s’agit d’une des plus fortes dictatures de notre époque, où le culte de la personnalité est à son paroxysme, je me suis peu intéressée à ce qui se cache derrière ses frontières.

Et, avec ce livre, ma naïveté m’a rattrapée. DB John, sous couvert d’un roman d’espionnage, nous offre une vision glaçante de ce qui se passe réellement dans ce pays. Les habitants se rangent fidèlement derrière leur gouvernement. Ils vouent un culte véritable et sincère à leur dirigeant mais tout est fait pour : les enfants sont conditionnés dès leur plus jeune âge, ils subissent une propagande quotidienne, une seule radio, une seule chaîne de télévision qui alimente le culte de la personnalité. Tout rebelle, ou considéré comme tel est envoyé dans des camps de la mort au nord du pays. Personne n’en est jamais revenu, mais tout le monde sait qu’ils existent et que les gens qui n’aiment pas leur pays et leur dirigeant comme il se doit y sont envoyés. Mais ce qui se passe dans ces goulags n’est connu de personne, les expérimentations humaines, l’extinction de toute humanité, de toute pensée est véritable.

Ce livre, bien que romancé est tiré de faits réels qui sont expliqués par des notes de l’auteur en fin d’ouvrage. J’ai été glacée par l’histoire mais encore plus en découvrant que les victimes du roman ne sont que le reflet exact de ce qui se passe derrière les frontières coréennes. Le seul bémol que je pourrais avoir concerne le personnage de Jenna qui me semble peu probable, pas assez consistant. Mais c’est elle qui permet de mettre un pied dans le pays et de découvrir le colonel Cho et Madame Moon et c’est au travers de leurs yeux que nous découvrons ce que c’est que de vivre en Corée du Nord.

Quand les fantasmes que l’on peut nourrir sur cette dictature se révèlent bien plus effroyables que tout ce que nous avions pu imaginer. Effroyable et inquiétant.

Marie-Laure.

MAUVAIS OEIL de Marie Van Moere / EquinoX/ Les Arènes.

Antonia Mattéi a été la reine d’Ajaccio. Elle illuminait les nuits de la ville par sa beauté, son aura et bien sûr son pouvoir. Elle faisait partie du clan Mattéi-Galea qui régnait alors sur la ville et sur toute la Corse.  Mais évidemment, ce clan créait des jalousies. Une guerre est déclarée et son mari est tué, ainsi que leur avocat. Leur meilleur ami est forcé à l’exil en Afrique. Elle se retrouve seule, avec ses deux fils, et est obligée de repartir vivre dans la maison familiale avec son père, vieux nationaliste auréolé de gloire passée.

10 ans plus tard, Galea rentre d’exil, bien décidé à reprendre sa place. Il retrouve Antonia qui vient de perdre son fils aîné, et veut lui redonner le faste qu’elle a connu. Le retour du clan ouvre la porte à de nouveaux meurtres. Cécile Stephanopoli, commissaire de police à Ajaccio est chargée de l’enquête. Elle est aidée par xxx, vieux briscard, qui a travaillé avec son père à l’époque de la guerre des clans.

S’en suit une histoire de mafia corse avec son lot de corruption, de menace, de pouvoir, la police tourne autour, essayant tant bien que mal de démêler les filets et de voir qui tire les ficelles, à qui profitent ces crimes.

Mais ce roman est avant tout une tragédie, celle de ses personnages et principalement des personnages féminins.

Les femmes doivent vivre sous le joug de leurs maris ou si celui-ci n’est plus là pour les protéger, elles doivent s’occuper et vivre sous le pouvoir de leurs pères. Mais Antonia, qui a mis sa vie entre parenthèse pendant 10 ans, qui a accepté cet état de fait, qui a vécu sous la menace perpétuelle de son père, reprend sa vie en main. Avec l’aide de son ami Galea, elle ne se remet pas aux mains de son destin, elle le prend en main. Sa soif de vengeance lui donne la force de relever la tête. D’une certaine façon, Cécile fait de même. Elle souffre dans cette Corse patriarcale. Son père est une haute figure de l’île, et elle ne supporte pas la comparaison perpétuelle dont elle est victime. Elle est blessée, sa femme vient de la quitter. Elle est dans une période de faiblesse mais son travail ne lui laisse pas le temps de s’apitoyer. Elle doit, pour elle, pour sa réputation, pour sa chef, et pour son père, résoudre ces crimes commis à 10 ans d’intervalles.

Dans cette société hautement masculine, où les femmes n’ont que peu de pouvoir, elles se prennent en main, elles montrent leurs forces en relevant la tête, se servent de leurs douleurs pour  avancer tant bien que mal, aidées malgré tout par ces hommes qui les aiment, les craignent, et qui sont conscients que leur empire sur l’île ne sera que plus grand avec l’aide de ces femmes.

Ce roman vous offre des moments de tension, de douleur, vous ne pourrez que partager la violence, les larmes des personnages mais aussi les espoirs qui sont en chacun d’eux, et rêver de la beauté de cette île, de son mystère, de sa rugosité, et de sa fierté. Une belle réussite.

Marie-Laure

GANGS OF L.A. de Joe Ide / Denoël.

Traduction: Diniz Galhos

Isaiah Quintabe, dit IQ, est un jeune afro américain de LA, extrêmement intelligent et perspicace, mais aussi froid et taciturne. Il n’a pour ainsi dire pas d’amis, juste des connaissances avec qui il est obligé de coexister. Sa vie tourne court en 2005, à la mort de son frère,  et son petit monde s’écroule.

Il abandonne alors ses études, reste  seul, et pour survivre, se met à aider les délaissés des quartiers défavorisés de la ville. Il devient ainsi une sorte de légende pour ce monde oublié des services de police. Il décide de se servir de ses capacités d’observations pour exercer des fonctions de détective privé, il se rachète de ses erreurs en aidant ceux qui en ont besoin. Mais parfois, il est obligé d’accepter des affaires réellement rémunérées et de fricoter avec d’anciens partenaires peu glorieux.

C’est ainsi qu’il est obligé de se rallier à Dodson, son ancien colocataire, dealer, voleur, et arnaqueur en tout genre. Celui-ci le branche avec Cal, rappeur plébiscité mais complètement déconnecté de la réalité, qui vient de survivre à une tentative de meurtre.

S’en suit alors une enquête extrêmement drôle dans le milieu des rois du rap de la côte ouest américaine.  Le duo improbable formé par IQ et Dodson est confronté à tout un tas de personnages, tous plus farfelus les uns que les autres : des rappeurs, des pseudos garde du corps qui ne brillent pas par leur intelligence, un impresario désespéré de l’attitude de son poulain, un directeur musical totalement dépendant de Cal.…

Les deux compères sont totalement opposés,  l’un est calme, rationnel, d’une logique instinctive, le second est colérique, speed, et ne réfléchit pas beaucoup. Nous avons là une sorte de Sherlock Holmes et John Watson mais sans l’élégance et la courtoisie du duo d’anglais. Mais l’opposition entre les deux entraîne des scènes cocasses, des disputes mémorables, en somme, des moments hilarants pour nous lecteurs.

Le roman alterne entre le passé de IQ, sa rencontre avec Dodson, et l’enquête menée aujourd’hui. Cela permet de comprendre la relation entre les deux hommes, et comment IQ est devenu ce personnage froid, austère, qui se sent coupable mais lui permet ainsi de ressentir beaucoup d’empathie.

Joe Ide réussit parfaitement à allier le passé des protagonistes avec l’enquête menée aujourd’hui, les deux histoires s’alimentent mutuellement. Il nous brosse le portrait de personnages loufoques, drôles voire ridicules, mais aucun n’est ennuyeux. Les dialogues, très nombreux, donnent du rythme au roman, et vous tournez les pages sans même vous en apercevoir.

Nul doute que nous retrouverons IQ dans de nouvelles aventures, alors un seul conseil, musclez vos zygomatiques.

Marie-Laure


PRENDS MA MAIN de Megan Abbott / Le masque.

Traduction: Jean Esch.

La force d’un roman noir se situe en général dans la force de ses personnages. Dans “Prends ma main”, Megan Abbott choisit de nous raconter l’histoire de Kit et Diane.

Ce sont deux jeunes femmes qui se sont connues, adolescentes, au lycée. Deux bonnes élèves, très bonnes même, que l’amour du travail et de la chimie a rapprochées. Chacune puise dans l’autre la force nécessaire pour se surpasser, être la meilleure, la plus aimée.

Kit est une jeune fille qui vit seule avec sa mère, son père ayant fui le domicile conjugal. Elle aime profondément sa mère mais elle n’a qu’un seul but, quitter cette petite ville provinciale, découvrir de nouveaux horizons, vivre.

Diane, elle, est une jeune fille de bonne famille. Son père est décédé, sa mère a refait sa vie et elle s’est installée  de l’autre côté du pays. Elle vit donc avec son grand-père, dans une immense demeure. Mais elle est seule, mystérieuse, ne se lie pas facilement aux autres. Elle cache un lourd secret qu’elle décide de révéler un soir à sa seule amie Kit.

Ce secret est l’ombre du roman, nous savons qu’il existe mais nous n’en connaissons  pas la teneur jusqu’à la moitié du roman. La révélation de ce secret signe la fin de cette amitié pour les deux jeunes filles.

Des années plus tard, elles se retrouvent pour travailler ensemble dans le même laboratoire de recherches. Et ce secret enfoui refait surface. Elles postulent toute les deux au même poste dans une unité de recherche. Kit va-t-elle se servir de ce secret pour gagner la partie ?

C’est l’histoire, d’une amitié, de la vie des femmes et de ce qu’elles doivent sacrifier pour réussir, de l’ambition et de ce que celle-ci demande comme sacrifice pour être atteinte. Malheureusement, je n’ai pas réussi à aimer ces personnages. Kit est fatigante, éternelle insatisfaite, qui se plaint beaucoup, mais ne fait pas grand-chose, au fond, pour sortir de son état semi-dépressif.

Diane, quant à elle, est froide, austère, sinistre. Elle n’a pas d’amie mais ne fait pas grand-chose pour que les gens l’apprécient. Rien ne doit l’arrêter ou la freiner pour arriver à atteindre ses objectifs.

Megan Abbott a voulu donner une place particulière aux femmes dans ce roman, ce sont elles qui sont combatives, fortes, qui doivent se surpasser pour réussir, et non les hommes. Mais j’ai trouvé que pour appuyer sa démonstration, elles manquent chacune de charisme, de profondeur.

Les personnages sont assez lisses et stéréotypés, trop, pour montrer que la place des femmes est plus difficile que celle des hommes dans notre société. Je n’ai malheureusement pas réussi à passer ce cap, et suis restée sur ma faim.

Décevant

Marie-Laure.

L’ EMPATHIE d’Antoine Renand / La Bête Noire / Robert Laffont

Marion Mesny et Anthony Rauch sont deux flics de la brigade du viol à Paris. Pour ce job, la première qualité requise est l’empathie. Il faut qu’ils soient assez proches des victimes pour que celles-ci leur apportent un témoignage assez précis afin qu’ils puissent traquer et arrêter leurs bourreaux. Pour autant, ils ne doivent pas s’attacher de trop près aux victimes.

Mais Marion et Anthony ne manquent pas d’empathie. Ils ne sont pas devenus flics dans cette brigade par accident. C’était leur choix, leur vie. Leur parcours, à chacun, les a conduits naturellement à pourchasser ces monstres sans que ce soit le hasard pur.

Une nouvelle enquête  commence, ils doivent trouver un prédateur particulièrement violent : Alpha. Il entre chez les gens par les fenêtres, quel que soit l’étage. Il les humilie, les violente, les viole bien sûr, mais son trip est vraiment dans l’anéantissement de toute rébellion, dans l’avilissement de ses victimes. Quand ses proies sont à sa merci, il se sent alors tout puissant.

La force de ce roman se situe dans ses personnages. L’auteur alterne entre le passé et le présent de chacun afin de bien comprendre chacune de leur action, comment, chacun arrive à ce moment précis de son histoire. Cela nous permet de comprendre leurs réactions en tant que chasseur, victime ou bourreau. Le personnage principal reste Anthony dit la Poire qui cache un lourd secret qui le consume peu à peu. Pour autant, aucun des protagonistes n’est laissé de côté, et chacun est fouillé, analysé, suivi. Vous pouvez les aimer, les détester, les plaindre, les comprendre mais aucun ne vous laissera indifférent. Antoine Renand réussit ainsi à vous donner à vous, lecteur, l’empathie nécessaire pour suivre et comprendre chacun des personnages de cette histoire. Les traumatismes endurés durant l’enfance doivent permettre d’aider les autres, avoir de la sollicitude, de la bienveillance envers ceux qui nous entourent. Ils ne doivent en aucun cas conditionner notre vie d’adulte. Il faut savoir faire face, être plus fort encore et lutter contre ces sentiments de rage et ne pas les laisser prendre le dessus.

En fermant ce livre, ce n’est pas l’histoire en elle-même qui restera dans vos têtes, bien que celle-ci soit très bien ficelée. Non, ce sont plutôt Anthony, Marion, Alpha, Louisa, Déborah, ces hommes et ses femmes dont l’auteur nous montre les forces et les faiblesses, et nous fait les aimer ou les détester, avoir de la compassion pour chacun d’eux.

Marie-Laure

LE PAYS DES OUBLIÉS de Michael Farris Smith / Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau.

Jack Boucher est un oublié. Il a été abandonné, élevé par une mère adoptive à qui il doit tout, Maryann. Elle rêvait pour lui d’un avenir meilleur dans ce delta du Mississipi, mais il a découvert très jeune l’univers des combats clandestins. L’adrénaline, les frissons qu’il ressentait en participant et en gagnant ces combats l’ont enchaîné à cette vie. Mais à force de recevoir des coups, en vieillissant, il devient un combattant de seconde main. Il n’est plus capable de se faire respecter dans une cage de combat. Il souffre atrocement de maux de tête, et le seul remède qui lui permette de tenir est l’alcool associé à des pilules magiques.

En sombrant peu à peu, il s’endette et auprès de la pire personne qui soit : Big Momma Sweet, matrone qui tient d’une main de fer les jeux clandestins sur le territoire. Et elle ne compte pas lâcher facilement sa proie. Il risque de tout perdre : sa vie, la maison que lui a laissée Maryann. Il tente le tout pour le tout et mise ses derniers jetons dans un casino, et remporte de quoi retrouver un peu d’espoir. Mais rien n’est jamais simple et facile dans la vie de jack, et il perd l’argent qui pourrait le sauver des griffes de Big Momma Sweet.

S’en suit une descente encore plus rapide au milieu des exclus. Son destin croise Annette, jeune et jolie jeune femme qui vit de la beauté de son corps entièrement tatoué, comme danseuse et comme attraction dans une fête foraine. C’est ce personnage qui symbolise toute l’espérance que l’on peut ressentir malgré le désespoir présent autour de Jack.

Il s’agit bien d’un périple au Pays des oubliés. Jack est un personnage désespéré, hanté par son passé, qui se sent coupable de ne pas avoir su avoir la vie qu’espérait pour lui Maryann. La violence est omniprésente, on voyage dans les bas fonds de cette région du Mississipi, au milieu des exclus, où les gens tentent de survivre, bien loin du rêve américain. Le roman est sombre, plein de détresse, mais on a foi en Jack et Annette et on espère pour chacun d’eux un avenir possible.

Michael Farris Smith (entretien Nyctalopes) arrive admirablement bien à nous dépeindre la vie de ce « pauvre type », les souffrances, la violence, l’abandon dont chaque personnage a une trace. Il sait toutefois instiller une part d’espoir afin que toute cette souffrance soit plus acceptable. Un grand moment.

Marie-Laure.


LES ENCHAÎNÉS de Jean-Yves Martinez / Le seuil/Cadre Noir

David Sedar est un jeune Sénégalais qui arrive en France comme clandestin pour retrouver Denis Vignal, un français dont il servait de guide lors de son travail pour une ONG. Il arrive alors à Hauterives, petite ville perdue de la Drôme, en plein hiver. La maison de Monsieur Denis est isolée, dans la neige qui tombe drue à cette époque de l’année, et pour seul résident sa femme Diane, Denis ayant disparu.

Diane est une femme malade, qui vit seule depuis le départ de son mari, sans distraction, sans visite, sans ami, avec pour seule compagnie son chien qui vient d’être tué.

Lors de ses voyages en Afrique, Denis utilise David Sedar comme guide. Ce dernier est seul, peu intégré dans son village, il n’a pas d’ami. Denis va lui porter une attention toute calculée qui va permettre à David Sedar de se sentir plus fort, en confiance, qui va lui donner l’impression de se sentir important. Il doit tout à Denis, il faut donc qu’il aide sa femme à comprendre ce qu’il s’est passé et  retrouver son ami.

Les enchaînés, ce titre à lui seul pourrait avoir diverses significations. Mais l’enchaînement dont on parle dans ce livre est lié à l’amour que l’on porte à une autre personne, car celle-ci nous touche, nous comprend, nous accepte avec nos défauts. Mais si, en fait, cette personne en qui nous avons donné toute notre confiance n’était pas celle que l’on croit, si c’était en fait une manipulatrice qui se joue de nous et de notre amour afin de ne pas être seule et se sentir supérieure et toute puissante face à cet amour qu’elle reçoit. Parfois, on peut se retrouver enchaîné à une autre personne sans vraiment s’en apercevoir, nous sommes liés, aimants, et toute autre vie semble impossible sans le soutien de la personne qui partage notre vie et nous aime.

Comment réagir alors, quand on s’aperçoit que l’être aimé nous a menti, manipulé ? On fait la même chose, on ment, on se sert de l’autre pour acquérir nous aussi cette toute puissance apportée par l’ascendant que l’on peut avoir sur l’autre. C’est l’histoire d’une manipulation affective voulue, décidée, maîtrisée, et reproduite plusieurs fois, envers son amour, et des personnes, parfois naïves, dont le peu d’intérêt que l’on peut leur porter les lient à vous pour toujours.

Jean-Yves Martinez nous offre un roman très psychologique, dans une ambiance très isolée, il s’agit d’un huis-clos. L’ambiance est posée dès les premières pages et l’histoire se déroule sur 3 petits jours, au rythme de la neige qui tombe. Ce livre peut vous laisser un sentiment de malaise mais il serait dommage de passer à côté.

Marie-Laure.



REQUIEM POUR UNE REPUBLIQUE de Thomas Cantaloube / Série Noire.

L’histoire se passe en France entre 1959 et 1961. Un grand avocat algérien Abderhamane Bentoui, proche du FLN, est assassiné chez lui avec toute sa famille. Le meurtre a été commandité par Deogratias, directeur adjoint du cabinet du préfet de Paris, Maurice Papon. Pour ce faire, il a engagé un écrivain, proche de l’extrême droite française Victor Lemaire, et Sirius Volkstrom, franc-tireur, qui nage en eau trouble.

Afin de noyer le poisson, la préfecture donne la charge de l’enquête à Luc Blanchard,  tout jeune flic assez naïf, et son coéquipier Amédée Janvier, alcoolique notoire. Mais Luc, bien que novice dans la police, ne compte pas lâcher l’affaire et se laisser imposer ses conclusions.

Une recherche parallèle est menée par Antoine Carrega, truand corse, appartenant au milieu, qui est engagé par un ancien compagnon de lutte dans le maquis, père d’une des victimes.

Les trois principaux protagonistes, Luc, Sirius et  Antoine, vont bien sûr se croiser, créer des alliances plus ou moins consenties, confronter leurs modes de vie, rangé et policé pour Luc, non conformiste et violent pour Sirius et en plein cœur du milieu pour Antoine.

Luc a finalement sa naïveté pour lui : il croit en la justice française et au travail de policier, il ne se sent pas manipulé avant de se retrouver face à face avec ses supérieurs. Il prend tellement son travail au sérieux, qu’il finit par poser les bonnes questions, aux bonnes personnes.

Sirius cherche toujours à avoir l’ascendant sur ses interlocuteurs, à avoir la bonne carte en main, ce qui lui donne un comportement imprévisible et proche de la folie, mais ô combien efficace. Il se rallie à des causes, non pas qui lui sont chères, mais qui peuvent lui rapporter.

Antoine, quant à lui est un ancien pêcheur corse, qui ne se sent pas prêt à mener une vie tranquille. Il préfère vivre avec ses propres règles, celle du milieu, des truands, où la parole donnée fait figure d’acte d’engagement. Il fait confiance à ses comparses de la pègre et mène sa vie au travers de différents trafics. Mais sa fidélité lui impose de répondre aux demandes de son ami et de retrouver les assassins de la famille Bentoui.

Ce roman est une cartographie de la France à la fin des années 50 et au début des années 60. Le pays se confronte à la fin du colonialisme, au désir d’indépendance de l’Algérie. De Gaulle qui est assez favorable à cette indépendance, s’est entouré de politiciens qui y sont farouchement opposés. Et pour sauvegarder ce territoire, ils sont prêts à tout, à toutes les violences, toutes les manipulations, y compris des meurtres et des attentats. Les immigrés algériens sont venus en nombre pour travailler dans les usines françaises qui ont besoin de main d’œuvre. Mais ceux-ci sont rejetés par une grande partie de la population. On les traite de bougnouls, de sales arabes, alors le meurtre de l’un d’entre eux, même faisant partie de la  bourgeoisie parisienne, n’émeut pas grand monde. L’histoire ne fait pas la une des journaux bien longtemps.

Thomas Cantaloube nous plonge dans un polar, ambiance gangster, politiciens véreux. Il nous immerge dans cette France qui est partagée entre accorder l’indépendance à l’Algérie ou au contraire, sauvegarder ce territoire qui permet de faire des essais nucléaires en plein désert.

On croise François Mitterrand, jeune député, on assiste même à son attentat manqué/organisé de l’Observatoire. On participe à la création de l’OAS, à l’organisation de l’attentat contre le train Paris-Strasbourg en 1961, aux manifestations d’Algériens en 1961 violemment réprimées par les forces de police.

Mélange d’histoire de gangsters, d’histoire de France, de politique colonialiste, ce livre est une plongée prodigieuse dans cette époque troublée. On suit les trois personnages, chaque chapitre étant consacré à l’un d’eux, on participe à leur enquête, à leurs malversations, à leur vie qu’ils tentent de poursuivre malgré tout. Certains pourront reprocher quelques longueurs, la chronologie s’étalant sur près de 2 ans, et une conclusion somme toute assez simple, mais personnellement, il m’a passionné de bout en bout, et je suis arrivée sur les dernières pages avec une pointe de regret à l’idée de le fermer.

Marie-Laure.


BEST OF 2018 MARIE LAURE.

Après une première année complète de chroniques pour Nyctalopes, je me livre à l’exercice du Best of de mes lectures pour cette fin d’année. Tout d’abord, un grand merci à Nyctalopes de me permettre de découvrir des auteurs sur lesquels je ne me serai pas toujours laissé tenter en flânant dans les rayons d’une librairie. Et grand bien m’en a fait, j’ai découvert des univers noirs, d’autres poétiques, de grandes surprises et du plaisir. Alors voilà, petite compilation de mes découvertes sans ordre précis.

Si Vulnérable de Simo Hiltunen (Fleuve Noir traducteur Anne Colin du Terrail) : où comment notre éducation, la violence à laquelle nous pouvons être confronté enfant, conditionne notre vie d’adulte. Une étude sociologique et psychologique du mal.

Population 48 d’Adam Steinbergh (Super 8 traducteur Charles Bonnot) : genre de  western en huit clos, angoissant, violent, mais très drôle : une vraie bouffée de poussière sous un soleil de plomb.

Torrents de Christian Carayon (Fleuve noir) : roman rural, d’une lenteur calculée, qui nous tient en haleine jusqu’au dénouement final. Ou comment les secrets peuvent étouffer une vie tranquille de famille provinciale.

Le fruit de mes entrailles de Cédric Cham (Jigal Polar) : course effrénée  d’une dureté implacable, qui se lit comme on regarde un bon film : bien accroché au fond de son fauteuil.

Sirènes de Joseph Knox (le Masque traduction de Jean Esch) : une descente aux enfers pour un jeune flic de Manchester. Noir, glauque, sans espoir, mais un premier roman au combien captivant.

Sur le ciel effondré de Colin Niel (Le Rouergue) : une plongée dans la Guyane française, entre traditions ancestrales et géopolitique : sombre, étouffant comme ce territoire, hostile, mais d’une poésie envoûtante.  

The beat Goes on de Ian Rankin (Le masque traduction de Freddy Michalski) : recueil de nouvelles permettant d’approfondir notre connaissance de Rebus, flic alcoolique, bourru, cynique mais très attachant, et de sa très chère ville d’Edimbourg.

Marie-Laure.

SUR LE CIEL EFFONDRÉ de Colin Niel/ Rouergue Noir.

Colin Niel continue sa série policière en Guyane. Il s’agit d’une série mais chaque volume est indépendant, vous pouvez donc sans aucune difficulté vous plonger dans ce livre même si vous ne connaissez pas les précédents.

On suit Angélique Blakaman, jeune noir marron, qui après un grave accident en métropole a obtenu un poste dans la brigade du Capitaine Anato, dans le Haut-Maroni.

Tipoy, jeune amérindien et fils de Tapwili Maloko, haute figure de la lutte contre l’oppression et la préservation des traditions, disparaît lors d’une fête de village. Angélique qui est assez proche de Tapwili, s’empare de l’enquête.

Parallèlement, le capitaine Anato est en charge de chercher une équipe de braqueur qui s’en prend à des familles aisées de Maripasoula.

Ce livre, sous couvert d’une identité policière est une ode à la Guyane et à ses cultures. Et pour faire ressortir sa beauté menacée, Colin Niel nous montre sa nature hostile, celle des orpailleurs clandestins et des compagnies minières, qui rêvent d’étendre leurs territoires au détriment des peuples autochtones, celle des braconniers et des clandestins, des évangélistes et des prêcheurs.

Les déplacements dans ses contrées reculées se font en pirogue, lentement, sous une chaleur humide. La vie est très dure, différentes identités se côtoient mais, ayant du mal à se comprendre, elles  se mélangent peu. Les amérindiens, peuple natif de ce territoire, sont mal compris, laissés pour compte :

« Abandonnés, c’est le sentiment que beaucoup d’Amérindiens partageaient sur le Haut Maroni »

Ils luttent entre leurs traditions ancestrales, entre croyances et vaudou, et la volonté de contribuer au développement de ce territoire, de se sortir de cette image d’arriéré accentuée par les évangélistes qui surfent sur le mal-être de ces nouvelles générations laissées pour compte.

Colin Niel nous offre une histoire policière qui tient en haleine, qui nous fait découvrir un département français plus connu pour son historique bagne ou pour ses lancements de fusées dirigées par des blancs. 500 pages d’une poésie époustouflante, entre géopolitique et ethnologie, qui donne envie de se plonger dans l’histoire de ce département, afin de mieux le comprendre.

Immense, comme ce territoire, ce livre vous offre un grand moment de dépaysement et d’émotions.

Marie-Laure.

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