Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Job

LES PIÈGES DE L’ EXIL de Philip Kerr / le Seuil.

 

Riche, beau, savoureux, toujours prenant, et horrible ; du Grand Art.

« On peut dire que le genre de chance dont vous avez bénéficié ressemblait fortement à celle décrite par Sénèque. La rencontre de l’opportunité et de la préparation. »

Il faut avant tout dans cet admirable roman, après le talent de Philippe Kerr, féliciter la traduction de Philippe Bonnet. Cette phrase sort de la bouche de Somerset Maugham, vieil écrivain – dans le livre – anglais homosexuel, et, au delà de son apport spirituel, la simple manière dont elle est émise est un vrai plaisir de lecture. Philippe Kerr est un écrivain complet, il a décidé de nous conter une histoire d’espionnage, d’hommes déchus, de survivants, de femmes fatales, et, comme à son habitude, une histoire d’Histoire. C’est ce qui est le plus fascinant, au delà de son habileté d’écriture,  – les dialogues par exemple, lorsqu’il s’agit de faire parler ces sortes d’aristocrates anglais des années cinquante, un peu « pédérastes », « Suaves, reptilien, et suintant le dédain. ». « Incarnation du scélérat bien élevé et sardonique. » Les dialogues sont savoureux et précis, quelle réussite (il s’agissait tout de même de mettre en scène un des plus grands écrivains de son époque). Il y a tous ces personnages et toutes ces images d’une époque, une analyse sur le lien du secret entre espions anglais et homosexuels, tout aussi anglais, le genre d’attitude était alors réprimandé par la loi dans leur propre pays. Pays dont ils défendaient la cause, nous sommes en pleine guerre froide, et puis, il y a notre détective privé préféré, Bernie Gunther, survivant de guerre, de trahisons, d’histoires d’amour et d’amitié. Il officie en tant que concierge au Grand Hôtel. Dès le départ, cette simple allusion, rend hommage, et ce ne sera pas le seul, aux romans de John Le Carré. On pense au titre « The night manager », mais bien sur, sur toute la deuxième partie de l’histoire, il s’agit de « La Taupe », cette histoire d’espion infiltré durant des années dans les services secrets Britannique et travaillant pour les Russes. On retrouve les noms des protagonistes, à commencer par le fameux Philby !

Encore une fois, et même si vous ne connaissez pas ses romans, Philippe Kerr manie le roman policier avec art. On a beau aimer le roman noir, le polar, il n’en est pas moins qu’on a tous commencé par lire des Arsène Lupin, Sherlock Holmes et Agatha Christie, de grands classiques, et c’est ce genre de lectures, réactualisées au goût de l’Histoire avec un grand H, que nous livre l’auteur. Il y a du Hercule Poirot dans ces personnages millionnaires ou aristocrates profitant de la beauté et des charmes de la Côte d’azur. Cela débute simplement, une histoire de chantage contre un grand écrivain anglais homosexuel, on embauche le concierge de l’Hôtel, Bernie / Walter, qui se cache de son passé, de lui même aussi, c’est un personnage profond, couvert de blessures, d’amour propre et de dignité, témoin de ses propres erreurs, et, comme il le dit lui-même : survivant.

À partir de là, surgit le talent de Kerr, la Vérité, l’Histoire, il nous parle des drames de la deuxième guerre mondiale en Europe, mais, comme à chaque fois, vu par un Allemand lambda, ni nazi, ni guerrier, c’est nous montrer que la guerre est faite par les politique et des extrémistes pour ravager des populations, il y mêle mystères et rapport de forces, liés à la corruption et à l’inhumanité des dirigeants ou pire, profiteurs de ces situations, en parlant, par exemple de la légendaire Chambre d’Ambre, et déjà nous sommes dans les jeux d’espions, il raconte aussi le sort des homosexuels allemands sous le régime d’Adolf Hitler, et dès 1933, que ceux-ci soient des généraux, ou de simples citoyens, leur traitement était impitoyable.

Mais il s’agit avant tout d’un roman policier doublé d’un roman d’espionnage, le rythme est prenant, les rebondissements et révélations s’empilent, et de plus en plus dans la dernière partie, double-jeu, ancien ennemi avec qui l’on doit coopérer, bluff, soupçon, trahison, retournement, c’est tellement prenant, d’autant plus que cela sort directement d’une réalité vécue par les uns et les autres en ces années précises. Il nous décrit si bien la vie de cet écrivain passionné d’art et de peinture et de sa cour sous le soleil calme de la Riviera française (et si vous aimez le bridge, votre plaisir sera double, les analogie par rapport à ce jeu sont multiples), les senteurs de ses jardins, la beauté de ses petites villes, de Eze à la Turbie, il nous emmène même faire un tour dans la rue Obscure de Villefranche, pour ceux qui connaissent, un vrai régal. Il y aussi des clins d’œil à des « personnages » de l’époque (Pierre Brunneberg, le maître nageur de l’hôtel, « il avait appris à tout le monde, de Picasso à David Niven » – avec sa si particulière pédagogie que je vous laisse découvrir).

Mais la cerise, au-delà de l’Histoire dans l’histoire (Histoire passée et du moment, on est en plein conflit sur le Canal de Suez), des descriptions, des ambiances et des dialogues savoureux, passes d’armes ciselées, réparties désuètes et belles, la cerise c’est Bernie Gunther. Un vrai détective de roman noir ; désabusé, trahi, ballotté, castagné, et surtout, doté d’un humour ravageur et sombre ; «  On aurait dit que mes couilles avaient passé la nuit sur une table de billard de brasserie. » Comme d’habitude, nous autres Français, en prenons pour notre grade, mais, ça va, les Anglais et les Américains ne sont pas en reste, de même qu’il fustige ses propres compatriotes de l’époque, « Avec sa moustache en brosse à dent et son élégante tunique du parti, Koch ressemblait à l’effigie d’Adolf Hitler sur un carnet de rationnement. J’avais déjà vu des nazis plus petits, mais seulement dans les jeunesses hitlériennes. » Même si son enracinement à l’Allemagne et à Berlin, dont il nous narre le destin sous le rideau de fer, aussi bien que lors de son époque festive dans les années 20, reste plein de mélancolie. Et bien sûr, il n’omet pas les Russes, rappelant les outrages et la barbarie sans-nom qu’ont subie les femmes et filles des petites villes d’Allemagne lors de l’invasion des troupes de Staline.

Bien sur, à la fin, malgré les nouvelles cicatrices, malgré les petites victoires, les gnons et encore plus de secrets enfouis, l’Histoire continue, et, pour notre plus grand plaisir, celle de Bernie Gunther.

Du Philip Kerr, du Bernie Gunther tout craché, savoureux, violent et mélancolique, du Grand Art.

JOB.

D’ OMBRES ET DE FLAMMES de Pierric Guittaut / Série Noire.

Un roman noir dans la campagne profonde, là où les siècles se sont figés, où les hommes ont toujours vécu, éloignés et rudes, où la nature a toujours régné, et influé, sur les vivants comme sur les morts.

Sombre et puissant.

Dès le premier chapitre, Guittaut nous précipite dans la nuit, et nous agrippe par la beauté et le travail de son style. «  Elle ne pleurait ni ne criait, et pourtant sa vie fragile la fuyait en même temps que l’étoile sombre de son sang se répandait sur le goudron huileux… »

La scène est écrite au passé-composé, le gendarme « est » arrivé sur les lieux d’un accident, face à l’horrible, la mort d’une mère, l’agonie d’une fillette, puis le pouls du lecteur s’accélère, brusque, Guittaut passe au « présent ». Le gendarme n’est plus dans l’effroi, la compréhension, le sentiment, il redevient le réel, l’être, l’homme dans son animalité.

Fabrice Rémangeon sait que le chauffard est un récidiviste et qu’il tente de fuir, il va le prendre en chasse.

La Chasse, nous y reviendrons.

La structure narrative est importante, car Guittaut a énormément travaillé son roman sur tous les axes littéraires possibles, sous tous ses aspects ; la langue, fine et forte (comme une moutarde en somme 😉 ), le rythme, inégal, les personnages, inégaux, eux aussi, mais, tout comme le rythme – qu’il soit lent ou brusque – ils sont puissants ; par leur profondeur, et leur simple et rêche humanité. Le gendarme a tabassé le prévenu, il a libéré la bête, il sera puni, muté, en Sologne, là où il a grandi dans sa famille dont le père était un rebouteux, un «  sorcier » craint et respecté car membrane essentielle des faisceaux qui relient les hommes et les femmes au pays solognot, aux bêtes surgies de la brume, à la sombre forêt, à la sauvage nature. Les Celtes croyaient au mystique de la grande forêt, Guittaut s’est documenté, passionné, il connaît son sujet.

Un nouveau shérif débarque au village – notre gendarme – et les mystères s’épaississent. Sa femme l’a quitté (brutalement), des années plus tôt, pour disparaître, et voilà qu’un vieil ennemi, aux accents de sorcellerie, a lui aussi une belle femme blonde, une bimbo ukrainienne qui serait le sosie de celle du gendarme. Premier mystère…

Nous sommes dans la profondeur des bois, la sauvagerie de la nature, les phrases échangées sont sèches et brusques, le sexe est vivant, poissant, âpre et fort comme le vin du pays, les conflits générationnels au sein de la brigade se règlent à coup de regards fatigués. Rémangeon ne veut plus de son pays, il l’a fuit, sa rationalité l’a fait douter de son père, à en avoir honte, comme de sa terre.

Il le redécouvre en enquêtant sur des braconnages au fusil de chasse, la nuit dans les forêts, toute la violence de siècles de paysannerie resurgit. Le seigneur du coin demande à la maréchaussée d’agir tout en exploitant le système, les braconniers font penser à ces bandes de maraudeurs, ces «  compagnies franches » haranguant les campagnes à la guerre de cent ans, et le vieil ennemi use de pouvoirs mystiques pour faire le mal et s’imposer.

Et c’est là où Guittaut nous ferre, il nous agrippe par le mystère, le mythe des romans policiers des années trente aux années cinquante, de Rouletabille à Nestor Burma, romans populaires addictifs. Au-delà de son atmosphère de roman noir rural, de la fécondité de sa plume lorsqu’il s’agit de faire vivre une forêt brumeuse à l’aube, la nuitée froide de chasseurs dans un pays rude, la fragilité de l’homme face à la nature, il nous plonge dans le mystère avec un grand M !

On veut savoir, comprendre, on tourne les pages comme celles d’un recueil de sorcellerie. Rémongeon, le gendarme, va devoir choisir. Une amie d’enfance est en danger, d’étranges choses se produisent, une collègue gendarme a été touchée, tirée comme un cerf, tuée, il va redevenir ce qu’il a toujours été, le fils de son père, d’une part, du sorcier qui sait tuer, faire le mal en invoquant les runes face à un cœur de bête ensanglanté, et aussi, revenir peu à peu à sa nature primitive, son pays.

« Un gendarme un peu sorcier ».

Il y a énormément de richesse, tant de niveaux de lecture dans ce roman, les racines, l’amour, les remords, la rédemption et l’acceptation de l’incompréhensible, mais là se trouve le centre de la toile ; l’homme face à la nature, sa nature, face au « pays », doit se faire humble et ressentir sa propre sauvagerie, ses peurs, et rabattre l’arrogance et la superficialité du citadin. La Bimbo est désacralisée, la femme nue réhabilitée, l’homme renaît du cœur de la forêt obscure.

Le mystère ne cesse de s’épaissir… la vérité se trouvera dans le fond d’une tombe.

«  Il s’arrête, frappé par le spectacle du grand coiffé qui s’imprime en contre-jour sur l’arrière plan filandreux. L’animal s’est immobilisé et Fabrice a l’impression qu’il l’observe, lui, le coureur frêle, avant de lever la tête, jetant en arrière ses bois puissants aux nombreux cors « … » ( l’homme ) reprend sa course après quelques secondes de recueillement, chargé d’une énergie et d’une détermination nouvelle. » 

« Je suis chez moi. »

«  D’ombres et de flammes », beau, machiste et désespéré, roman des origines et des mystères… vous avez dit mystère ?

JOB

 

LE POIDS DU CŒUR de Rosa Montero/Métailié.

Traduction:Myriam Chirousse

Polar, aventure, science-fiction, roman d’amour et d’amitié, mais aussi réflexion sur l’allant de notre monde, notre (sombre) avenir, à travers une écriture vive et belle, Montero nous secoue, il est temps de se réveiller, c’est dans l’air (pollué), il est temps de dire assez, stop, arrêtez ! Et regardez.

Nous sommes des êtres sensibles qui n’aspirons qu’à vivre, travailler, et profiter des nôtres, et surtout, de la beauté du monde. Et nous nous battrons pour cela.

Un grand roman, universel et humain.

«  Les humains sont de lents et lourds pachydermes, alors que les réplicants sont des tigres rapides et désespérés. »

Bruna est une réplicante (oui cela s’écrit ainsi), nous sommes en 2109, elle a été fabriquée par les humains à leur image et n’a droit qu’à une dizaine d’années de vie. Il ne lui reste que trois ans dix mois et quatorze jours. Chaque jour, en effet, elle retranche le temps qu’il lui reste à vivre ; «  rapide et désespérée ».

Nous retrouvons l’univers de Blade Runner emprunté à Philip K Dick que l’auteure espagnole avait déjà mis en place à sa manière dans son sublime roman « Des larmes sous la pluie ». Rosa Montero n’utilise pas seulement le monde crée par l’écrivain américain, elle nous plonge, tout comme il le faisait, dans la psyché des personnages, leurs émotions et leurs questionnements, et c’est ce qui rend ce roman attachant, terriblement touchant.

Sous couvert d’un polar – il y a eu des meurtres, Bruna, grande jeune femme de combat, torturée par son passé et sa condition, est embauchée pour enquêter. À travers ses déplacements et ses rencontres, Montero nous dévoile ses mondes imaginaires. Mais il ne s’agit pas d’un conte. Tous ces mondes – totalitaires, religieux, pseudo-démocratique – nous les (re)-connaissons, et c’est sans vouloir juger, seulement à travers les réactions de Bruna et de ses amis que nous ressentons le danger qu’ils représentent, le malaise qu’ils apportent pour qui est un tantinet humain, à l’image de Bruna la parano, car blessée au plus profond d’elle même.

C’est la richesse de cette auteure, à travers un seul livre, nous allons de réflexions en réflexions, de révélations en révélations, sur le monde, sur nous-même, elle arrive à faire ressentir les émotions dans les échanges entre ses personnages, car qu’y a t-il de plus important que l’amour, que l’autre, l’humain, au delà de l’amitié. Notre détective doit s’occuper d’une petite fille russe qui a été irradiée, et même violée, et oui, il ne s’agit pas d’un conte, son vieux mentor et ami l’aide en apportant ses connaissance sur l’art et l’histoire, car ce sont des sujets qui reviennent à nouveau. Cette fois il s’agit de peinture, son ex-amant veut l’aider, quitte à se faire détester par cette fille indépendante et méfiante, méfiante de tout, de l’amitié des autres, de leur besoin d’elle, sa petite vie ne l’a pas épargnée. Elle va rencontrer son double, la même réplicante qu’elle, en plus jeune, là aussi, une belle histoire humaine, de rapports et de conseils, entre grande et petite sœur, la bravache et la sérieuse, l’optimiste et celle, déjà minée par sa courte vie.

Car c’est à nouveau, un des sujets principaux, cette vie, si courte au fond, que nous menons en ne pensant qu’à nous, alors que le monde tout autour s’efforce de la raccourcir un peu plus chaque jour, à travers les guerres, les maladies (pollution) et les radiations. Rosa Montero, parle du monde, de son avenir, de ce que nous faisons pour essayer, soi-disant, de le préserver, et à nouveau nous reconnaissons des actes politiques, des gâchis, des atermoiements, et renoncements, entre une idée de départ salutaire et humaine, jusqu’à son résultat corrompu et dévié par nos dirigeants. Tant qu’à parler du futur, l’auteur ne se gène pas pour afficher les dégâts, plus que prévisibles, du réchauffement climatique, de la pollution, et bien sûr du cynisme et de la cupidité qui mènent nos économies, ceux-là-même qui gèrent le travail que nous fournissons chaque jour. Air irrespirable, eau potable au prix exorbitant, crise de logements, ségrégations sociales par territoires séparés par des murs. Rosa Montero nous réveille, elle insiste sur un thème qu’elle a soigneusement étudié, car contemporain et malheureusement en constante progression, le problème des centaines de milliers de tonnes de déchets nucléaires que nous produisons. Nous empoisonnons chaque jour un peu plus notre propre terre.

Plusieurs fois la question est posée, même par les adeptes du totalitarisme ; finalement, la démocratie, le foutoir, les arrangements, les compromissions, la diplomatie, n’est-ce pas la pire chose pour notre monde ?

Bruna, accompagnée de sa « jeune » sœur, de sa « fille » adoptée, à qui elle raconte un de ces contes horrifiques et beaux dont les Espagnols ont le secret, accompagnée de ses amis, savent, après avoir traversé des mondes noircis par la guerre, grimpés dans une tour/ville de 300 étages ( sans ascenseur), visité une sorte de Califat moyenâgeux où les femmes sont considérées comme des biens et esclaves, et découvert quelques terribles secrets du monde libre, oui, ils savent, que seules l’écoute, la volonté, le partage et l’acceptation des différences des autres ( « parce que les monstres sont beaux »), eux seuls, peuvent maintenir une société heureuse, en vie, en courte vie.

Quand à nous, pauvres petites entités organiques, la réponse se trouve dans le questionnement de Bruna sur le suicide. Quelque chose l’en avait empêché « Ou peut-être était-il impossible de mourir sous un ciel aussi beau que celui de cette nuit-là ? »

La beauté, toute simple, du monde et de l’autre, et de la communion des deux ; de l’art.

JOB.

DES LARMES SOUS LA PLUIE de Rosa Montero (Métailié/Suite)

Un Blade Runner au féminin, fascinant, et d’une écriture envoûtante.

« Bruna se réveilla en sursaut et se rappela qu’elle allait mourir.

Mais pas maintenant. »

« Quatre ans trois mois et quatre jours… »

Encore une fois les éditions Métailié nous ouvrent la porte de la littérature mondiale pour nous offrir une superbe traduction d’un roman de l’auteure Espagnole Rosa Montero, entre la science fiction-fiction, le polar, le roman sociétal et surtout existentiel. Il y a tant de choses dans ce livre, une telle richesse de thème, amenée par une écriture douce et rafraîchissante que c’est un véritable bonheur de se plonger dedans afin de poursuivre les aventures et émotions de son personnage principal ; Bruna (prononcez Brouna, elle est Madrilène).

Et encore je ne parle pas des réminiscences, petites pointes de plaisir titillant, que tout fan du film Blade Runner (dont c’est inspiré l’auteure), et même des écrits de Philip K Dick, éprouvera en attaquant les premières pages. Les réminiscences et la mémoire étant d’ailleurs un des sujets principal de ce livre.

Nous sommes en 2109, les humains maîtrisent la technologie, ils ont conquis les planètes et découvert de nouveaux minéraux permettant accroître cette technologie. Afin de pouvoir voyager dans l’espace et d’exploiter ces mines ils créent des humanoïdes, des « répliquants », des copies physiques conformes à l’homme et à la femme pouvant s’exprimer et même penser. « Ces humanoïdes obtiennent un succès immédiat, tant dans les colonies que sur la Terre où les versions se multiplient, androïdes de combat, de calcul, d’exploitation et même de plaisir (cette dernière spécialité sera interdite par la suite). »

Les « répliquants » sortent des usines comme des grandes poupées nues déjà grandes ; âgées de 25 ans. Par contre, leur durée de fonctionnement est matériellement limitée à 10 années, les scientifiques n’ayant pas encore trouvé le moyen de faire mieux.

Afin que ces humanoïdes se socialisent le mieux possible, il leur a été implanté une « Mémoire », un passé, fabriqué par des écrivains, contenant des scènes d’enfance, des parents ( ayant disparu durant l’adolescence ou l’enfance), des souvenirs faisant vivre des sentiments, des douleurs et des joies, il est aussi raconté que vers l’âge de quatorze ans, les parents annoncent à leur enfants qu’ils sont en réalité des humanoïdes destinés à servir, et à mourir jeunes. Tout cela le « Rep » n’en prend conscience qu’au début de sa vie, à 25 ans (je sais, ça a l’air compliqué, mais c’est très bien expliqué dès le début du livre).

Bon, ça, c’est pour les personnages, quand à leur place dans la société ; suite à des guerres et des révoltes, et à la prise de conscience de ces humanoïdes, de plus en plus nombreux et de plus en plus indispensables ( en tant qu’ « esclaves »), des droits leur ont été donnés. Ainsi, ils travailleront gratuitement pendant les deux premières années de leur vie pour les entreprises d’état (en tant que soldat, ouvrier, ingénieur) et disposeront ensuite de leur huit années suivantes pour s’intégrer dans la société et vivre une vie normale, avec relation d’amour (mais pas d’enfant), travail rémunéré, vacances, visites au musée, prises de position politique, etc…

Ouf, voilà, je vous ai expliqué en gros le tableau, c’est là qu’arrive notre personnage, bon, je ne vais pas vous raconter l’histoire, juste essayer de partager le plaisir que j’ai pris en lisant ce livre.

Ce personnage, c’est Bruna, une détective privée, ancienne androïde de combat, à qui il reste à vivre « Quatre ans, trois mois et quinze jours », (leitmotiv qu’elle se répète tous les matins à son réveil en enlevant une journée), elle a donc 31 ans, et a déjà vécu une relation amoureuse avec un autre répliquant, qui malheureusement était proche de ses 35 ans et qui est mort, parti, débranché, désactivé ? Elle se sent différente, elle sait que sa mémoire, ses parents, ont été inventés, de nombreux répliquants l’acceptent, mais pas elle.

De fait, c’est aussi une jeune femme moderne, qui galère pour trouver des contrats, de l’argent, qui vit dans un petit deux-pièces de Madrid (ville que l’auteur nous restitue à la fois moderne et ancienne, car, en une centaine d’années, les pierres ne changent pas), nous nous immergeons avec elle dans cette capitale, d’ailleurs, que cela soit dans les quartiers chauds et glauques la nuit où elle part à la recherche de sexe, de drogue ou de violence, ou dans les musées qui la captivent.

Une fille qui picole un peu (beaucoup), prend parfois de la drogue, cherche des partenaires sexuels et surtout, qui a un cruel besoin (ou manque) d’amour, et je ne parle pas de son drame de couple vécu quelques années plus tôt. Tout cela rajouté à son problème existentiel, qui suis-je réellement ? Une machine, un être humain ? Les hommes m’ont fabriqué, pour eux, mais aussi pour vivre, mais pas comme eux ! Vivre juste un morceau de vie ; dix ans à peine. Quelle horreur, se dire que l’on va mourir à 35 ans, essayez d’imaginer ! Tout cela, la plombe, la mine, la bousille parfois. Nous la suivons dans ses réflexions, somme toute simples et normales, et sa détresse, mais aussi son amour de la vie, sa soif de sport, d’art, de rencontres, de rires (son cynisme est terrible et ravageur) en même temps qu’elle se lance dans une enquête sur des meurtres impliquant des forces politiques ainsi que ses semblables, les « réps », organisés, et avec d’autres manières de voir.

C’est là qu’intervient le miroir du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, un monde où les gens différents de la majorité ont toujours souffert. D’ailleurs, Bruna elle-même se trouve confrontée à ce problème, car la terre est peuplée de quelques « réfugiés » à cause de guerre (ben tiens ?), des extra-terrestres aux physiques étranges, réfugiés qui font peur, et qui intriguent, nous croisons l’un d’entre eux, qui devient un ami de Bruna, et vivons ces problèmes et soucis d’adaptation, à lui aussi.

L’auteure nous offre un magnifique passage sur la passion de la musique, on est en pleine littérature, là, sur la beauté, sur l’architecture, sur ce qu’un humain peut ressentir, sur la solitude, l’amitié, l’amour, et pourtant, la société, l’argent, continuent de broyer et de secouer le monde, l’air est devenu payant, l’eau aussi, les pauvres vivent dans des zones infectées. Certains réps sont mieux lotis que d’autres humains.

Il y a cette symbolique de la mort proche, sa violence, cette pauvre ours Melba, la dernière de sa race que les caméras ont filmée jusqu’à sa dernière goulée d’air, avant qu’elle ne sombre, nageant à la recherche d’un bout de banquise (oui, il y a aussi les phénomènes Météo qui ont empiré avec le réchauffement). Melba que l’on a reconstruit en répliquant et qui patauge dans un parc en centre ville pour les enfants. Il y aurait tant et tant à dire…

Puis Bruna rencontre l’écrivain qui l’a « crée », fascinant je vous dis, lui-même n’est pas exempt d’angoisses et de questionnements, de mystères, il l’aime. Elle va aussi s’amouracher, ou s’énerver, d’un flic lourdaud, un gros, (et oui, encore la différence), un humain, c’est peut-être toutes ces petites trouvailles qui font la tendresse, qui font l’attachement, la fascination que l’on a à lire ce livre.

À oui, une dernière chose, l’écriture ! L’écriture fluide, belle, rapide et vivace, comme une androïde de combat qui se bastonne contre des extrémistes (de belles scènes là aussi).

« Il était déprimé par cette heure du petit matin, sale, délavée, où la huit mourrait et le jour nouveau ne pointait pas encore. Cette heure si nue qu’il n’y avait pas moyen de déguiser l’absurdité du monde. »

Ou bien, à propos de la mort de l’amoureux de Bruna ;

« Achevant ainsi son existence fugace de papillon humain. »

Alors, hein ? Fascinant je vous dis !

Et ce n’est pas fini, car la suite des aventures de Bruna vient de sortir en grand format chez Métailié. (Oui, parce que, petits veinards, le livre dont je vous parle est en réédition poche – Suite – chez Métailié)

JOB.

RURAL NOIR de Benoît Minville/SN by JOB

HIGHWAY TO NIÈVRE!

 

Une Série Noire dans le Morvan au son du rock, des décharges de fusil de chasse et des histoires de mômes qui ne rigolent pas.

Deux potes, un frangin, une fille, une même famille ; le clan de Tamnay en Bezois. C’est l’été, on traine, on zone au bord de la rivière, première cigarette, premier flirt amoureux, premières bières, et première déchirure entre deux amis pour la vie, mais pas à cause d’une poule, non, plutôt d’un troisième larron, une ombre, un méchant petit gars « avec une tête à caler une moissonneuse batteuse. », qui va mettre le rififi entre les deux potes. Le côté obscur d’une famille trouble qui vient d’arriver dans le coin. Déjà, le minot traine un pecolt, (un flingue à plombs) dans les poches de sa salopette. Plus tard, le flingue restera, mais les balles remplaceront les plombs.

Du coup on se guette, on se surveille, on se regarde de biais (normal), ça tire sur les vaches, ça se castagne, mais le vieux simplet du village rode, je confirme, chaque village a son simplet, d’habitude le gars pépère, pour le coup, c’est le pervers, pépère ! Les filles sont rares, les petites, plus accessibles, et ça va mal tourner. Le clan a morflé, les deux potes vont avoir besoin de leur ombre pour régler ça. Coups de couteau, de chaînes de vélo en travers de la tronche, et déchaînements de violence, les gamins des campagnes n’ont rien à envier à ceux des cités.

Quinze ans plus tard, le gars n’est pas mort, par contre, un des potes n’en est pas loin, c’est devenu, avec l’ombre, un des plus gros dealers du coin. Il va y avoir des comptes à régler, pour de bon, cette fois, les racailles de la ville vont descendre, les kalachnikovs remplacent les lance-pierres, les courses dans la forêt, la nuit dans un hiver noir comme la mort, ne sont plus pour jouer, mais pour échapper au double canon du fusil de chasse d’un taré du coin. Ça ne rigole pas chez nous, enfin, je veux dire, chez eux !

Il ne manque plus que les alambics, mais les pick-up et le Marshall, pardon le gendarme, sont bien là, même les Porches Cayenne ont les phares jaunes. 😉

C’est chaud, c’est saignant, ça gueule et ça s’envoie des répliques sans retour, mais il y a une pelletée, une brouettée, un vrai fourrage de profondeur là-dedans, de l’amitié entre potes malmenés, de la vraie, qui m’a ramenée aux bouquins de Le breton, comme les Hauts Murs, et ces histoires de gosses devenus adultes, et inversement, redevenus gosses devant l’avenir glauque et le besoin de rêver, encore, un peu, comme dans la Trilogie Noire de Léo Mallet, et quand aux odeurs de purin, au petit bar au papier peint jaunâtre qui sent la vinasse, et aux dialogues au couteau et au « chasse » à canon long, des gars qui parlent peu, mais… qui parlent peu. C’est du ADG tout craché, on y est, pas de doute, dans la Loire, pardon, la Noire, dans la Série.

Cette adolescence maudite, ici entourée de brume, d’herbe boueuse et de granges aux toits délabrées.

Mais attendez vous à une truc totalement nouveau, du jamais lu, en somme, quelques chose de frais, de vivifiant, comme un morceau de Métal ( la musique, hein, l’un des personnages parle d’appeler son futur neveu ; Lemmy), l’auteur vient de la littérature jeunesse, cela se voit, j’ai retrouvé mes années Signes de piste et Six compagnons, L’Ile au Trésor, ces lectures qui me chauffaient le cœur, mais aussi, plus tard, une course folle dans la garrigue, en serrant la main d’un frère de la campagne, le petit Marcel et le petit Lili, dans La gloire de mon père.

Du Pagnol Noir, et  Rock’n roll !

Va-ton croire qu’il n’y a que des histoires de viol, de bagarre de gosses aux genoux usés et de parents alcoolique dans la cambrousse profonde de notre belle France ? Non, il y a aussi des hommes qui se battent, qui fondent des familles, malgré le chômage, le désespoir et la solitude, malgré la misère, existentielle et sexuelle, et comme partout, cette violence liée à l’argent, à l’envie de s’en sortir, et de faire s’en sortir les siens ; chez nous !

Un premier polar, et il y un truc là aussi, l’auteur en a sous le pied, on le sent, il n’a pas tout dit, loin de là. C’est peut-être pour ça qu’il commence, et en finit, avec cette histoire de gosses et d’adolescents, pour nous préparer, à quoi ? À la suite, l’âge adulte sans réminiscences, mais toujours, sombre dans le cœur, et à voir son style, Rock’n roll et sauvage, on s’attend au pire. Ce qui veut dire, dans le Noir ; au meilleur !

Une phrase de lui, je crois ; un auteur à suivre.

Merci Minville.

JOB.

 

SUBURRA de C. Bononi et G. De Cataldo/Métailié Noir

Un roman d’ aujourd’hui, speedé comme une ligne de coke, politique, cultivé et bourré de monuments.

Un roman comme Rome, en somme !

Avec une écriture d’une vitalité jouissive, Carlo Bonini et Giancarlo De Cataldo vous proposent un voyage pour la planète Rome !

La Rome d’aujourd’hui, mais sans les touristes, la Rome capitale de l’Italie, siège du gouvernement, aux centaines de restaurants et de boutiques de luxes, des fanatiques de foot – du chef des carabiniers au dealer du bout de la ligne -, et surtout la grande citadine qui fait battre le cœur de ses habitants et de ses banlieusards.

Partant d’une intrigue basée sur la réalisation (ou non) d’un énorme chantier entre la ville et la mer, entre Rome et Ostie la balnéaire, nous entrons dans la peau, nous devenons le maillot de corps des personnages que font joyeusement vivre    ( et mourir), de leur plume, les deux auteurs. Ils arrivent, avec cette écriture incisive et sublimée, à nous faire ressentir la sueur, mais aussi la respiration en temps réel non seulement des principaux acteurs du livre, et ils sont nombreux, du Prélat au politique en passant par la petite frappe, le restaurateur, l’artisan iranien, le Bobo des beaux quartiers, la racaille des banlieues, à travers leurs peurs, leurs angoisses, leurs espoirs d’amour, d’amitié, leurs trahisons et leurs volontés de s’enrichir, changer le monde, tirer un coup ou se droguer afin de tenir le rythme, mais aussi à nous faire ressentir la transpiration, la vitalité et la beauté, même miséreuse, de la ville elle-même : Rome !

Un voyage qui part de sous les aisselles de Rome jusqu’à ses ongles manucurés entre lesquels l’on décortique une gambas grillée accompagnée d’un vin d’Ostie.

En retranscrivant leurs pensées, leurs façons de parler nous les accompagnons au volant de leur moto, devant un plat de spaghetti aux fruits de mer, et même le nez planté sur une ligne de coke. Le cœur de la ville bat dans le cœur des personnages et inversement. Dans ce que l’on appelle le joyeux bordel Italien, on assiste à la construction implacable d’un château de cartes, au-delà des parties de sexe, de drogue et de bouffe, la mort rôde, l’honneur guette, la conviction des flics non corrompus se tend, alors que celle des activistes de gauche cherche en permanence à tout renverser, foutre le grand bordel, dans celui, établi, des mafias et des politiques en Italie.

Nous sommes à la fin d’un règne, vingt années de berlusconisme, – d’ailleurs, les pratiques décrites ( et qui avaient cours il y a encore trois ans) éclateront dans une opération main propre diligentée l’année dernière –, l’Italie est la sixième économie du monde, la quatrième d’Europe, et pourtant, ses députés sont les plus payés et les plus nombreux de la Communauté, le budget de l’état sans cesse au bord de l’explosion et le pays est sous la pression d’au moins quatre mafia. Imaginez, en France, une mafia bretonne, une marseillaise, une niçoise et une corse, toutes quatre tentant de dévorer la moindre parcelle de trafic, criminel ou immobilier, le moindre marché public, les mâchoires en permanence plantées dans les chevilles de ces députés, justement, juges et notables au nez blanchi par la poudre, et pourtant, la justice passe à Rome comme ailleurs, car les Italiens savent maintenant comment combattre et reconnaître ces mafia. À tel point que les criminels eux-mêmes se métamorphosent en hommes d’affaires et en politiques, jusqu’à ne plus savoir, à la fin, qui est qui. L’homme est fragile, la chair est faible, et seul l’honneur et la famille ( au sens large) permettent d’y voir clair.

C’est ce qui donne le ton jubilatoire du livre, nous sommes dans la survie, dans l’instant, et malgré cela, les dettes, les menaces de mort, l’Italien n’oublie pas l’amour, l’amitié, la famille, la bouffe, et ( surtout pas) la Roma – et dans une moindre mesure la Lazio.

Nous visitons la ville, traversons des pans d’histoire, du fascisme à la Rome antique, histoire qui semble obséder le Romain lambda.

Mais il faut, je le répète, parler de l’écriture, de sa virtuosité, un roman où l’on se retrouve au côté d’un député en train de pisser ( littéralement) sur sa ville de la fenêtre d’un bordel de luxe, à courir entre les balles la nuit dans les dunes d’Ostie, assis face à un homard dont la vie ébouillantée ne date que de quelques minutes, à parler cinéma et littérature dans une soirée de Bobo-intello de gauche, et enfin, recouvert par la fumée graisseuse de centaines de saucisses grillées dans une des plus grosses rôtisserie d’Italie planquée au fin-fond d’un entrepôt de banlieue.

Les auteurs n’oublient pas de rendre hommage aux anciens, comment parler de la plage d’Ostie sans évoquer Pasolini, comment, dans de nombreuses scènes, échanges et dialogues, ne pas penser, à Sergio Léone, à Ferreri dans la grande bouffe, et surtout à «  Les nouveaux monstres » de Risi et Scola ( entre autres).

Un roman en 3D, un flash dans la tête sur une ville belle et sombre, décadente et somptueuse, comme un spectacle au Colisée, à l’époque des empereurs, où les sénateurs renégats, les gladiateurs et les croyants assuraient le show, avant de finir bouffés par les lions.

By JOB

MORPHINE MONOJET de Thierry Marignac/Editions du Rocher

Légende urbaine!

Déguster, je m’attendais à déguster en attaquant le roman de Thierry Marignac et je ne fus pas déçu. Dès la première phrase, l’écrivain français envoie l’encre ; « Trois mousquetaires en imper, cinq heures d’hiver, dans le jour de ces années-là, qui tombait comme un suaire. »

Toute l’histoire du livre, une jeunesse d’hiver, la mort qui rôde, mais toujours les impers, la fleur à la boutonnière.

Trois mousquetaires donc, trois petits bourgeois, fils (« perdus ») de « bonne » famille, mais aussi d’une génération dont les proches parents ont connu guerre, exode ou massacre, nous sommes en 1979, dix ans après les petits minets du Drugstore et une décennie avant la chute du mur de Berlin, les tubes de Madonna et la rage de Noir Désir. Eux c’est l’époque de « Crache ton venin » et de « London calling », même si ces jeunes-là écoutent les Stooges d’Iggy Pop, et se représentent la fin de Sid Vicious de manière philosophique, reflets de leur « obsession punk » adolescente.

On est dans le ventre de Paris, des bouges de Belleville, aux rues de la Bastille, on va à « Répu », on traine devant le Palace qui vient d’ouvrir, la boite proche du Faubourg Montmartre, chez Chartier juste en face, et au salon de thé du dernier étage des Galeries Lafayette où les grand-mères de nos trois garnements devaient les emmener goûter le mercredi. Ils ont maintenant dans les vingt ans et vivent la nuit, croisent des Tunisiens, des noirs, des blancs-becs et des braqueurs à la matraque, pas de ségrégation raciale ni même sociale, une langue commune, un objectif ; la dope.

le palace 2

Le brown sugar a supplanté la Blanche depuis quelques années, il déferle à bas-prix sur l’Europe, ce sont les années « Christiane F » (1976), la mort par overdose de Janis Joplin (1980) ou du batteur des Taxi-girl (1981). Qui traînaient sa jeunesse la nuit dans l’eau marron (teintée d’une pointe de citron) de ces années-là, ne découvraient pas le jazz ou les rythmes yéyé, mais la chaude extase et le transport d’un shoot dans le sang. Malheureusement, que l’on soit black, banlieusard, ou de Neuilly, l’héroïne, on y tombe accro, mais pour autant, il ne s’agit pas d’un roman sur la déchéance, les remords, la honte, ni même sur la joie de la défonce.

C’est un roman sur la recherche d’un combat, à en crever.

Marignac parle d’une jeunesse en ces années, trois origines différentes, arménienne, française, juive, trois caractères, mais trois mals de vivre générationnels dont j’ai parlé plus haut, traduits à une sorte de dandysme décadent, de romantisme bourgeois, et même d’un spleen que Baudelaire n’aurait pas renié. Nos parents sont riches, mais les ponts sont coupés, il n’y a pas d’études à suivre, de travail à trouver, juste des pavés à fouler. Dans la nuit. Des choses à voir, à vivre, au coin de la rue, pourtant. On se drogue, on se shoote, on veut l’extase et la chaleur de l’insouciance mais aussi l’aventure, le risque et « l’omniprésence du danger », non seulement à travers les rencontres nocturnes, les échanges lors desquels il faut ferrailler, tels des mousquetaires et chacun à leur caractère, mais aussi lors de la prise de drogue où l’on frôle l’exploit de vivre à chaque injection.

Il y a ce rapport à la mort, que tout toxico connaît (que cela soit d’alcool, de clopes ou de médocs), ce besoin intrinsèque de se détruire, une sorte de punition de vivre, de suicide latent, alors que tant d’autres sont morts, en combattant, en fuyant, en essayant de sauver leur proches. Tant d’autres qui avaient un but, même désespéré.

Personnages nihilistes à leur niveau – on retrouve le nom de Loutrel (déjà cité dans une nouvelle du même auteur), le fameux Pierrot le fou qui, plein de haine, traversa la guerre et les balles, avant de s’en planter une, comme un grand, dans l’aine.

On va suivre Al qui a piqué (non pas du nez, mais) chez une frangine des beaux quartiers une seringue emplie de morphine datant de la guerre. Dès lors, notre héros n’aura qu’une envie, s’envoyer la totale ! Sachant la poudre de cette seringue peut-être empoisonnée par le temps, ou bien, d’une pureté cadavérique.

Le shoot ultime !

La vague de Point break  (le film)!

«  Le coup de pied de mule d’une dose de légionnaire ».

La vie est un jeu, que l’on gagne ou que l‘on perde n’a guère d’importance, l’intérêt, est d’être de la partie.

Alors, il ne faudrait pas croire par ces mots que le récit est sinistre et sombre, bien on contraire, il s’agit d’un roman d’aventure, souvent d’un humour fin, avec des sentiments, de l’amour et de l’honneur, car contrairement à l’idée reçue, tous les drogués n’auraient pas tué père et mère pour un fix certains s’accrochaient à leur honneur comme un pied de nez à ce putain de manque, tant que faire se peut, il faut l’avouer, mais la volonté y était, et une belle amitié entre nos trois dandies en ressort. Car, alors qu’il n’y avait pas moyen de juger l’autre sur ses actes, la fourberie faisant partie du jeu, il fallait l’aimer pour ce qu’il était, son esprit (son humour fin, pour simplifier), et les limites qu’il s’était imposé, même si on les savait percées (tous comme ses veines) de longue date.

Les amis de Al, chacun avec leurs soucis et leurs besoins, vont quand même s’unir pour le retrouver et le sauver, ou le punir, cela dépendra du point de vue.

Thierry Marignac nous offre une belle leçon d’histoire, une saga de rue parisienne peuplée de rockers lourdauds, d’Antillais en manque, de beauté métis et de gentilshommes – ou face au flegme et à la brutalité britannique, s’impose la flemme et le cynisme français – mais aussi une réflexion sur ces sentiments qui brûlent nos jeunes années, propre à chacun, mais il y a trois, sinon plus, de personnages dans cette histoire et donc autant de ces sentiments.

Le tout avec une beauté dans le style (on reconnaît parfois l’école russe – le rire poitrinaire -), un rythme mené, un don du conte extraordinaire (la scène, et celles qui suivent, ou Al rencontre Phil est splendide), d’ailleurs, ce roman est parsemé de plusieurs de ces moments de bravoure (un mot qui plairait à Al).

Pour conclure, au delà du rythme et du suspens du récit, de l’empathie à la tendresse philosophique qui nous lie à ses personnages, Thierry Marignac manie la plume comme un fleuret, avec virtuosité, classe et raffinement, et même, souvent, avec panache. C’est un plaisir de le lire, de le suivre, tous comme nous suivons ces trois mousquetaires, qui eux, affrontent la vie à la pointe de leur aiguille.

Le roman peut paraître court, mais, tout comme Dumas pour ses mousquetaires, ces personnages, ou ces années parisiennes (vécues par l’auteur) pourraient revenir en d’autres tomes.

N’est-ce pas ?

JOB

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