Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : JLM

DONNEUR de Mouloud Akkouche / Editions In8.

Sûr que, ce matin-là, il y a une raison très terre à terre à l’incommunicabilité du couple. C’est forcément costaud pourtant, un couple qui s’est aimanté à un concert bordelais de Parabellum ! Le 11 novembre 1988 peut-être ? Pour un festival du label Gougnaf au Théâtre Barbey, avec également les Thugs, Rats et Sheriff au casting ? Je crois qu’un journaliste de Best et Vernon Subutex avaient fait le déplacement aussi. Il faudra que je demande à l’auteur…

Il n’en demeure pas moins qu’une promesse est une promesse, surtout celle faite à un enfant. Et Fabien ne tient pas la sienne, privilégiant les autres au détriment des siens. C’est sans doute louable, mais douloureux. Alors Carole claque la porte, pour 72 heures, direction la maison de pécheur de son père décédé. Hélas un squatteur occupe les lieux et froisse son besoin de retraite méditative. D’autant que le Samir en question n’a pas accaparé les murs pour profiter de l’iode et du paysage. Chacun sa cavale en somme. Ça crée des liens finalement, des écheveaux de liens même, entre ceux qu’ils ont filés depuis l’enfance sans le savoir et ceux qu’ils se mettent à tisser au présent. Les décennies s’emmêlent, les photos oubliées ressortent des tiroirs, les anciennes addictions aussi.

De cette conjonction de cumulus noirs assez macabre, Mouloud Akkouche (dont on appréciera une fois encore la limpidité) extirpe néanmoins quelques éclaircies inattendues. D’un match déséquilibré sur le papier entre la mort et la fuite, il tire la structure inédite d’une très agréable novella. Si la palette classique d’un texte noir démarre souvent du clair pour s’enfoncer dans l’anthracite, celui-ci remonte plutôt le courant de la suffocation vers l’oxygène. Et tout le monde peut reprendre son souffle. Sauf Fabien. Tant pis pour lui, il n’avait qu’à tenir sa promesse. Mouloud Akkouche, lui, tient les siennes. 

JLM


BARBÈS TRILOGIE de Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Paris est une défaite et Barbès ses fourches caudines. Certes. Haut lieu du commerce parallèle et des trafics en tout genre, ce n’est rien de dire que ce nord fiévreux de Paris se traîne une réputation à fuir, souvent boursouflée, parfois justifiée. Sans en rajouter ni dans l’angélisme béat ni dans le misérabilisme nocif, l’endroit est un monde à part, avec ses arrangements et ses codes flous. Un terrain de jeu en or, comme la Goutte du même nom, pour un exégète de talent, pour charpenter d’habiles trames noires à la sauce Paname plus aigre que douce. Et le plus fort sur ce terrain chaotique est sans le moindre doute Marc Villard.

On ne compte plus le nombre de romans et nouvelles dont il a puisé la sève entre Rochechouart et la porte de Clignancourt (en poussant jusqu’aux Puces de Saint-Ouen, comme l’an passé avec Les Biffins, publié chez Joëlle Losfeld). Mais, loin des miroirs déformants pour touristes en mal de sensations fortes ou bonimenteurs d’extrême droite, Marc Villard dresse d’autres constats, sombres bien sûr, mais surtout poétiques et visuels. L’homme est une plume d’exception, mais c’est aussi un œil, tout aussi acéré. Aussi proche de David Goodis que de Robert Doisneau, il dépave à la barre à mine des ruelles lugubres pour y cultiver sa poésie du trottoir et ses tranches de vie alternatives. Comme des galeries de portraits à vif, ses livres cumulent les plans serrés sur des seconds rôles en déshérence et sur des personnages principaux guère mieux lotis. Parmi ceux-ci, Jacques Tramson, éducateur de rue de son (piteux) état, endossa le treillis du héros en charpie à trois reprises, pour les romans Rebelles de la nuit (Le Mascaret, 1987), La Porte de derrière (Série Noire, 1993) et Quand la ville mord (La Branche/Suite noire, 2006, porté à l’écran en 2009 par Dominique Cabrera pour Arte). C’est la réédition de ces trois ouvrages en un seul volume qui cristallise cette Barbès Trilogie parfaitement homogène et cohérente. Entre destins qui dérapent et systèmes D qui chavirent, le soleil a bien du mal à percer, mais l’écriture de Marc Villard illumine mieux qu’un réverbère de la rue Myrha ces pages où la drogue est sanglante et le sang rarement lavé de toute trace suspecte.

On s’inquiète pour Fred, Sophie, Melissa, Lomshi, Farida, Sara et tous les autres, ces gosses dont Tramson, tel un joueur de curling, aimerait balayer le chemin et adoucir le parcours. Rien n’y fait. Tout le monde finit dans le mur et les mots élancés de l’auteur ne peuvent pas grand-chose pour eux. Marc Villard n’est d’ailleurs pas un donneur de leçons ou un redresseur de tort. C’est un conteur, spectateur d’un monde dont les rouages coincent, et capable comme personne de se porter au chevet des victimes collatérales pour faire d’elles les étoiles filantes d’une autre Comédie humaine

JLM


ROSE ROYAL de Nicolas Mathieu / Editions In8.

Nous savions Nicolas Mathieu extrêmement talentueux, nous le découvrons malin. Pour ne pas risquer cette sorte de baby-blues qui guette tous les auteurs couronnés d’un angoissant Goncourt, lui s’accorde « un pas de côté », selon ses dires, avec la publication d’une magnifique novella dans la collection Polaroid des éditions In8. Comme un coureur de fond qui reprendrait l’entrainement après un accident musculaire, le voici de retour pour un bref échauffement en 77 pages aussi sombres que brillantes. Nous retrouvons néanmoins ici tous les ingrédients noirs et humains de ses précédents Aux animaux la guerre et Leurs enfants après eux (le Goncourt 2018 donc), mais en une version condensée et beaucoup moins anodine qu’il n’y paraît de prime abord.

Rose Royal donc. Rose est une dame et Royal est un bar. Ils partagent la même cinquantaine désabusée, même si Royal fait plus dans son costard seventies fané de bistrot d’une France provinciale, pour ne pas dire vicinale. Ils ont leurs habitudes depuis pas mal d’années, celle de retrouver la copine Marie-Jeanne (ce n’est pas une métaphore, ici l’oubli est plutôt liquide qu’incandescent) ou de brader des jours dont Rose n’attend plus rien. Elle est encore jolie Rose, mais ses rêves ont depuis longtemps disparus dans les rétroviseurs. Elle n’attend plus rien, plus rien des hommes surtout, dont elle a hérité tant de cicatrices. Elle n’attend pas Luc plus qu’un autre. Pourtant tout implose lorsqu’il débarque un soir sans crier gare, pour ce qu’il conviendra d’assimiler aisément à une histoire de chien écrasé. Bref…

Entre eux, ça colle, par défaut surtout. Aucun jugement pondéreux ne vient troubler l’évidence d’un constat amer sur ce mitan de la vie, à l’heure des derniers espoirs, aussi illusoires qu’un sémaphore lointain entraperçu avant la noyade. Mais ce sont surtout des faux-semblants, genre de bouées inutiles, qui échafaudent leur histoire, une histoire de couple bientôt, d’habitudes et de possession donc, forcément. En quelques mois, les mirages, les non-dits pesants et les aveux moches deviennent les parpaings des murs qui se dressent.

« Aucun amour ne peut survivre à ses archives » écrit Nicolas Mathieu. Et Rose le sait, les Rita Mitsouko lui ont assez seriné que les histoires d’amour finissent mal et que, des illusions à cette rubrique des chiennes écrasées, il n’y a qu’un pas, de côté pour l’auteur, vers la sortie pour Rose.

JLM


VERS LA BAIE de Cynan Jones / Editions Joëlle Losfeld / Gallimard.

Traduction : Mona De Pracontal.


Il y a de l’eau, tout autour. Alors forcément, les ombres du Robinson de Defoe ou du vieil homme d’Hemingway s’invitent et dessinent le seul horizon disponible au milieu d’un océan sans fin. Il n’a pas de nom, il dérive, à bord de son kayak, frappé par la foudre, abandonné par ses amarres terrestres. Il dérive, ses pensées aussi, entre désespoir et instinct de survie, entre le présent, à savoir une épouse et un enfant à naître, et les réminiscences d’un passé aux côtés d’un père récemment décédé.

Parti justement pour disperser en mer les cendres paternelles, le naufragé se retrouve quasiment amnésique et engoncé dans un corps diminué par de multiples blessures.

« Peu importe qui tu es. Tu sais ce que tu es, physiquement, et que tu es dans un kayak en pleine mer. La seule chose qui compte, pour le moment, c’est ce que tu es. »

À la fois riche et précise, rythmée, ramassée, comme pour résister aux vents, l’écriture de Cynan Jones ressemble à la végétation rase et dure au mal de son Pays de Galles natal. Aberaeron, Aberystwyth, des lieux où l’iode vous fouette le sang mais où l’humidité ambiante n’irrigue jamais l’aridité des existences. En une prose épurée, aisément poétique, l’auteur du déjà sublime À coups de pelle (En 2017, aux éditions Joëlle Losfeld également) nous emmène au large cette fois, et ce n’est pas si large, le large. Il nous y entraîne pour mieux nous étouffer entre le clapot des souvenirs, leurs ressacs en ordre aléatoire, et des piques de douleurs tant physiques que morales. Chaque phrase ricoche contre les murs imaginaires d’un huis clos à ciel ouvert pour nous rappeler l’insignifiance de l’être humain face à l’infinité des éléments. Les rêves et les efforts s’entremêlent en de brefs paragraphes qui prennent leur temps sans le perdre puisque cette notion a disparue : « Temps est un mot qui lui semble trop spécifique. Il pense en moments, en instants, des éléments moins mesurables ».

Si les mots adoptent l’état vaporeux de leur victime solitaire, il ne faudrait pas néanmoins prendre ce livre pour un exercice de style. Sa petite centaine de pages se lit bien au contraire avec toute l’aisance d’un flux marin sans colère. Il suffit de se laisser porter, on dira plutôt de se laisser flotter.

JLM


LA VIE EN ROSE de Marin Ledun / Série Noire / Gallimard.

Malgré toutes les attentions du chien Dagobert, qui ici s’appelle Kill-Bill, le Club des Cinq frangins et frangines de Rose n’est pas une sinécure. À elle la garde des trois plus jeunes depuis que les parents, Charles et Adélaïde, ont décidé de s’octroyer une pause polynésienne aussi méritée qu’insoucieuse. Qu’à cela ne tienne, Rose est solide. Certes. Mais la flopée de nuages qui se donne rendez-vous sur ses jeunes épaules ne tarde pas à la faire chanceler. Entre le cambriolage du salon de coiffure de sa copine Vanessa, des meurtres opaques dans l’entourage de sa sœur Camille et un test de grossesse sournoisement positif, elle tangue. Mises à part quelques bulles d’air entre les bras bienveillants de Richard Personne, lieutenant de police aux yeux verts et futur papa perplexe, la vie de Rose n’a plus rien de rose et le tempo s’accélère dangereusement. Pourtant, dans la tourmente, elle garde cet indéfectible sens de la répartie réjouissante qui déjà éclairait les interlignes du précédent opus Salut à toi ô mon frère.

On l’aura compris, Marin Ledun revient sur ses terres de Tournon-sur-Rhône pour un nouveau tour de piste de la famille Mabille-Pons, ses Malaussène à lui, en plus carabinés serions-nous tentés de préciser pour enfoncer le clou. Vous l’avez déjà lu mille fois (même l’argumentaire de l’éditeur le mentionne) mais un parallèle avec les personnages de Daniel Pennac est inévitable. Nous y ajouterons volontiers un zeste d’Enid Blyton, l’impertinence en plus, le puritanisme en moins, pour souligner les franches aptitudes de l’auteur pour le roman d’aventure allègre et turbulent. Si ses thèmes sociaux de prédilection, habituellement plus noirs et appuyés (Les visages écrasés, Ils ont voulu nous civiliser…), restent la charpente d’une histoire de belle tenue, chaque situation (L’idée de ces strip-pokers en EHPAD, non mais sans dec’, Marin ! Ces chapitres 15 au commissariat ou 16 au collège…), chaque personnage, même furtivement de passage, donne lieu à de petites digressions scintillantes au gré des humeurs de Rose, souvent chafouines mais toujours sous-tendues d’un humour pétillant. Oui, on sourit beaucoup, à chaque page, d’un mot malin, d’une tournure pimpante. Bonne raison d’ailleurs pour ne rien divulguer, pour ne rien galvauder d’une citation hors contexte. « Sabotaaaage ! » hurlerait Rose en poussant le son des Beastie Boys.

Mais Camille disparaît et les commissures se figent. Le ciel se plombe aussi sûrement qu’un de ces albums de Heavy-Metal chers à Rose, voire se calamine comme un roman d’Harry Crews, plusieurs fois cité par notre narratrice et serial lectrice ardéchoise. L’humour se la met en veilleuse. Les phrases raccourcissent et le rythme court contre la montre. Et même si la brève mise en cellule de Rose a la cocasserie résistante, l’heure est grave. Alors, toutes les forces en présence, les Mabille-Pons en abscisse et la police en (forcément) ordonnée, se lancent dans la résolution d’une équation à pas mal d’inconnus.

En diluant le noir dans les couleurs de l’arc-en-ciel, en ouvrant sa palette aux pastels, Marin Ledun s’impose encore un peu plus parmi les valeurs sûres du polar français. Nous n’en sommes nullement surpris, juste une nouvelle fois conquis.

JLM


UNE FLÈCHE DANS LA TÊTE de Michel Embareck / Editions Joëlle Losfeld / Gallimard.

Toutes sortes de canards se télescopent dès les premières pages et nous résument au passage la biographie de Michel Embareck. Il y a bien sûr les canards de papier qui nous rappellent d’emblée que Michel fut l’un des meilleurs critiques rock de ce pays avant de bifurquer vers les faits divers et la chronique judiciaire. Et puis il y a les autres, les vrais (comme l’Ouest du même nom), élégants de la plume et gras du foie, ceux de l’Hôtel Peabody en l’occurrence, connus pour être l’une des grandes attractions de Memphis, Tennessee, lorsque chaque soir ils quittent la fontaine de la réception pour rejoindre en ascenseur leurs appartements situés sur les toits de l’établissement.

On l’aura compris, c’est à un road-trip américanisé que nous convient un père, ancien flic des renseignements généraux français, et sa fille qu’il retrouve après des années de contact en pointillé. Chacun y trouvera de quoi clore un chapitre mais sans vraiment faire route commune. Avec leurs souvenirs respectifs en dommages collatéraux filigranés, ils entament un périple entre réconciliation impossible et solitudes antinomiques. L’une tait des cicatrices amoureuses toujours purulentes, l’autre transporte un mystérieux violon et plie sous le joug de migraines à répétition. Et du coup, même si cela n’a strictement rien à voir, on pense au thème d’Un funambule sur le sable, le roman de Gilles Marchand (Editions Aux Forges de Vulcain) et à son personnage affublé d’un violon dans la tête, juste pour cette conjugaison de méchantes céphalées et d’instrument à cordes sensibles embarqués de concert (c’est le cas de le dire) dans une improvisation bleue en trois accords majeurs.

Dès la sortie de Memphis, père et fille enquillent bien sûr la Route 61. Et ainsi de suite défilent toutes les crèches mythiques du blues, devenues clichés de cartes postales et spots pour touristes en goguette. On croise le fantôme de Robert Johnson pour une autre vérité vraie jurée crachée sur l’acte de naissance de la Musique du Diable, quelques relents sudistes pugnaces, des tables épicées aux couleurs locales, d’autres voix tutélaires, Lucille Bogan, Muddy Waters, Sonny Boy Williamson, John Lee Hooker… On se laisse guider en somme, au gré des étapes et des crossroads. Mais si la route file doux (« La glissade de la voiture au long des lignes droites lui semble un parfait toboggan vers l’oubli. »), comptez sur l’écriture pour faire tanguer le voyage.

« Jamais il ne comprendra pourquoi la vie prend plaisir à se maquiller en traînée pour offrir l’illusion qu’il existe un refuge à l’écart de son flot de pourriture toxique, de mensonges quotidiens dont il a été le témoin rémunéré avant d’en payer par ricochet la facture. »

Grand maître de la phrase qui vous gifle en fin de paragraphe, Michel Embareck enchaîne couplets mélancoliques (mi), refrains sucrés-salés (la) et shuffle syncopé (si) en une harmonie tonale parfaitement calée sur le rythme ternaire de toute la musique qu’il aime, elle vient de là, etc…

Un livre bien accordé, à écouter au stéthoscope.

JLM


NADINE MOUQUE de Hervé Prudon / La Noire / Gallimard.

Bon, il nous faut impérativement éviter une épitaphe pompeuse et larmoyante qui aurait sans le moindre doute déplu à Hervé Prudon. Difficile néanmoins de ne pas saluer avec un peu d’émotion cette plume majeure partie en douce et trop tôt le 15 octobre 2017. Bien plus qu’un auteur du noir, l’homme était un authentique poète écorché. La digne préface de Sylvie Péju nous en donne à lire quelques preuves et introduit élégamment cette réédition bienvenue d’une des clefs de voûte du roman noir moderne.

Notons également que le retour de cet incontournable accompagne celui, non moins retentissant, de La Noire, collection hautement mythique et prescriptrice. Coup double donc pour le texte et son écrin.

Précis et échevelé à la fois, sordide et loufoque, Hervé Prudon balise en 1995 avec Nadine Mouque un ton qui fera école. Ses mots d’une absolue beauté flirtent allegro avec une aisance proche du je-m’en-foutisme pour étayer un drame de la misère ordinaire et des horizons bouchés.

Le cadre : la banlieue, celle du siècle dernier, lorsque les allocs se comptaient encore en francs et que NTM se prononçait encore nardinamouk. Le narrateur, Paul, simplet et alcoolique, gnome laid et abîmé, accro par défaut et oisiveté au feuilleton d’époque Hélène et les garçons, sans doute un peu raciste, mais pas vraiment puisque tout le monde lui est étranger, traîne son désœuvrement aux Blattes, cité ainsi nommée en référence à l’infestation par colonies de ces voisins incommodants et majoritaires.

« En France, il y a environ 50 millions de voisins, c’est une somme. Qu’il soit arabe ou portugais, breton ou provençal, le voisin est toujours une sorte de boche qui contourne la ligne Maginot pour vous faire chier à l’improviste. »



Aux Blattes, on tue, on viole, on cogne, entre humour glauque et désespoir à vif. Au milieu du chaos, Paul perd (plusieurs fois) sa mère, trouve une Hélène plus vraie que nature dans une benne à ordure, tue à son tour, un gusse, puis deux, trois, quatre, et part à vau-l’eau. S’il nomme les chiens Papa, il est aussi capable de citer Francis Jammes. Il est ailleurs, doux et dingue, sirop poisseux et rage froide, surtout si l’on s’avise de vouloir lui piquer sa starlette de pacotille.

« Mais on n’arrache pas son os à un chien. Surtout pas à un bâtard de banlieue. »


L’intrigue barrée n’est sans doute qu’un prétexte à la dérive de ses propres mots (maux ?), mais en ordonnant le n’importe-quoi jusqu’à le rendre mélodique, en poussant la gaudriole dans les bras d’une littérature habile, Hervé Prudon dresse un échafaudage aussi instable qu’adroit de sourires grinçants et d’ethnologie suburbaine à peine caricaturée. En définitive, tout le monde se noie, au fond d’une bouteille ou au bout d’une jetée bretonne. Bout, bouteille, de toute façon c’est déjà la fin, depuis le début…

Un sublime dérapage contrôlé et une belle occasion, pour ceux qui auraient raté les éditions de 1995 et 2004, de réparer une regrettable lacune.

JLM.

AUCUNE BÊTE de Marin Ledun / Editions In8.

Entre deux pavés en Série Noire, l’entériné Salut à toi ô mon frère et l’attendu La vie en rose, Marin Ledun s’accorde une courte pause chez In8. Enfin, parler de pause frise d’emblée le hors sujet, tant l’écriture de l’auteur ignore les bâillements et les entractes grassouillets, tant son propos du jour surtout nous scotche dans les starting-blocks d’une course noire et asphyxiée.

Le sujet : le running de 24 heures, un truc de dingo, tel qu’on le célèbre bouche bée dans les clubs pour bobos en combis fluos, de loin, sans y participer, et gageure pour l’auteur de transformer en sprint un marathon puissance 5,8.

Accusée de dopage, huit ans auparavant à cause d’un médicament sensé soigner une méchante rhino-pharyngite, Vera Maillard revient dans le circuit pour reprendre à Michèle Colnago, sa rivale de toujours, sa place en haut de l’affiche et ses heures de gloire. Parlons-en d’ailleurs de la gloriole induite Nous ne sommes pas ici au Stade de France ou sur la scène du Madison Square Garden, mais sur une obscure piste provinciale. Là, les corps sans graisse ni grâce ne sont plus que des machines de fond, de fond que l’on touche aussi, lorsqu’il faut composer avec l’usine, la famille et les entraînements arrachés dans les interstices d’un quotidien gris.

« Courir n’avait aucun sens et c’est précisément cela qui en faisait toute la beauté. Courir était son œuvre d’art à elle. Un modèle de liberté et de résistance aux forces obscures du monde qu’elle laissait à ses filles en héritage. Un bras d’honneur magnifique brandi à la face de l’injustice de la vie des femmes comme elle. »

Telle une scorie de cette boîte de décolletage où trime Vera (Scorie ou talisman ? Nous n’en dirons pas plus…), Marin Ledun puise son titre d’un parallèle entre ces forçats du bitume, smicards de l’effort, et Henri Guillaumet, célèbre pilote d’avion naufragé en juin 1930 en pleine Cordillère des Andes, qui survivra juste à la force du mental et déclarera à Saint-Exupéry, venu le chercher, « Ce que j’ai fait, jamais aucune bête ne l’aurait fait ».

Alors, victoire ou défaite, le décor sent l’échec avant même que le top départ ne soit donné. Et bien sûr, il ne saurait en être autrement, même si tout le monde gagne, même si tout le monde perd. La compétition est omniprésente, à chaque page, mais le match se joue sur un autre ring, celui des rapports truqués (une autre pratique ponctuellement sportive) entre hommes et femmes.

Lui-même pratiquant d’ultrafond, Marin Ledun fait de cette seconde novella pour la collection Polaroid de Marc Villard (après No More Natalie en 2013) un habile alliage de l’une de ses passions et de ce terrain social où il excelle également, réussissant au passage une brute confrontation entre beauté du sport et laideur du sexisme primaire. Un texte sombre et magistral donc, d’une intemporelle actualité. Salut à toutes les mères qui gueulent

JLM


MADO de Marc Villemain / Editions Joëlle Losfeld

Ça commence par un jeu d’enfant. Virginie a neuf ans et ne les retrouvera jamais. OK, tout le monde grandit, vieillit, mais pour elle la cassure est nette ce jour où l’innocence implose. La petite fille se fait chaparder ses habits sur une plage, la femme cache son corps toute une nuit dans une cabane de pêcheur. Même Francis Cabrel se la ferme face à des cicatrices qui suppurent encore méchamment six en plus tard. De ce bouleversement brutal naît une attraction démesurée. Un amour pour une autre fille, Mado, une évidence, puisque les garçons sont si cons.

À l’instar du récent et brillant Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard (Editions de Minuit), il n’est nullement question ici d’homosexualité (« Je ne me sentais pas spécialement attirée par les filles, je n’étais juste pas disponible pour aucun autre humain que Mado. »), mais d’un amour absolu, de sentiments qui brûlent tout. Une passion tout feu tout flamme en somme qui, de fait, se termine en cendres grises. Il y a bien des garçons dans le flot des souvenirs évoqués, mais tous cantonnés dans des seconds rôles atones, des rôles accessoires, littéralement, comme pour souligner leur condition d’objets.

Le récit est au passé, bien sûr, puisque seul le passé persiste pour la narratrice devenue adulte et mère d’un enfant à peine filigrané (un autre écho d’ailleurs au précité Ça raconte Sarah). Et si le présent apparaît par petites touches d’italique, son vide sidérant et son déroulement fantomatique le rendent quasiment agressif.

Bien que s’achevant sous la lumière fragile d’une flamme à transmettre, Mado est un texte sombre où, forcément, l’ultime marée emporte les passions et les frustrations concomitantes, où la peur d’assumer finit par tout consumer, où tout s’évapore en une dernière image pour ainsi dire virtuelle puisque rien ne disparaîtra jamais…

Court et attachant, servi par une écriture enluminée mais limpide, le livre oscille entre coups de griffes et havres de quiétude, entre jalousie destructrice et partages initiatiques, entre poésie intimiste et coups de sang éraillés. On pourrait presque le résumer par ces chardons bleus qui le fleurissent comme un refrain, jolies fleurs vivaces et épines blessantes à la fois, fleurs du beau, fleurs de mal.

JLM.

DANS L’OMBRE DU BRASIER de Hervé Le Corre / Editions Rivages, Rivages/Noir.

Que faire Après la guerre ? C’est sans doute la question que s’est posée Hervé Le Corre, suite au succès conséquent de l’un de ses précédents romans ainsi nommé (Plus de 60 000 exemplaires écoulés, format initial et poche confondus). Après la guerre ne parlait d’ailleurs pas de celle de celle de 14-18, vendue à toutes les sauces et jusqu’à l’overdose ces dernières années. Aux grands barnums sanglants, Hervé Le Corre préfère s’attacher à ces autres thèmes du pugilat noir ou insurrectionnel, à ces conflits qui n’osent afficher leur nom « de guerre », à ces boucheries fratricides où l’élémentaire besoin de liberté ne masque pas des intérêts plus économiques et libéraux que patriotiques…


« Avec une nation étrangère, on finit par conclure une paix, par signer des redditions ou des traités. Entre eux, princes et généraux, parfois bâtards de même sang, finissent toujours par se faire des politesses, se saluant de leurs chapeaux à plumes. Mais quand il s’agit de combattre le populo, pas de trêve, pas de quartier. Massacrer, tailler en pièces, pour qu’il ne reste que silence et terreur. »

Ainsi, après les prémices de la lutte algérienne, le voici de retour au cœur de la Commune, dans ce Paris du printemps 1871 qui servit déjà de toile à son magistral L’Homme aux lèvres de saphir. Nous étions nombreux à en attendre silencieusement une hypothétique suite. Elle est là, bien là, voire au-delà. Si la présence de l’effroyable Henri Pujols souligne ce retour aux années d’ébauche libertaire, Le Corre monte encore de quelques crans la jauge de son étourdissant talent. Nous savons que scander la virtuosité d’un auteur peu parfois le desservir, mais il convient dans le cas présent de ne pas négliger son apport à un ensemble limpide, à une parfaite adéquation entre érudition et fibre romanesque.

Si les pavés de Paris sont à l’époque mal équarris, il n’en est pas de même pour celui-ci. En près de 400 pages, écrites avec une précision absolue et une aisance magistrale, Le Corre nous captive, nous malmène, nous rattrape, nous conte l’Histoire au fil de celles plus anonymes de ses personnages. Nicolas, Caroline, Antoine et les autres, aussi dépassés par leurs destins qu’admirablement croqués par l’auteur, se débattent au sein du chaos, affrontent ou fuient l’ordre versaillais, s’entravent dans leurs propres barricades et démons, se perdent, se retrouvent, tombent, se noient ou se relèvent. On imagine aisément la somme de travail nécessaire à l’échafaudage du récit méticuleux de ces dix jours qui changèrent à jamais le monde ouvrier et ses rapports avec les hiérarchies politique et patronale. Bien-sûr, la Commune est un échec meurtrier et amer, comme le sera la majorité des révolutions, mais son souvenir reste une vigie au-dessus des têtes dirigeantes et leur appris à lâcher du lest avant que ne déborde la marmite en ébullition. Tout parallèle avec notre présent ne pouvant être bien entendu que fortuit…

1871 donc : la faucheuse rode et frappe à chaque coin de rue. Alors certains prédateurs en empruntent le masque en toute discrétion. Et, dans l’impunité de la tourmente et du bruit des obus, des jeunes femmes se volatilisent. Nadar rend les appareils photographiques transportables et Pujols en profite pour « immortaliser la mort ». Caroline disparaît à son tour. Ses chances de survie, comme celles de la Commune, s’amenuisent d’heure en heure. Nicolas, le sergent, et Antoine, le commissaire, tous deux gradés par défaut d’une armée novice et rêveuse, vont devoir affronter toutes les urgences, du front et de front. Le temps, déjà vacillant, accélère encore et le tourbillon de folie emporte tout sur son passage, vers le fond, là où tout est noir comme cette suie dont Hervé Le Corre tire le plus brillant des feux d’artifices.   

JLM

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