Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Entretiens (page 1 of 5)

Entretien avec Thomas Bronnec pour LA MEUTE / EquinoX / les Arènes.

Deuxième entretien avec Thomas Bronnec, qui, roman après roman, nous conte les heurs et malheurs de la classe politique française à travers un cycle noir qu’il lui consacre avec beaucoup d’intelligence.

Vous avez débuté votre carrière chez Rivages puis vous êtes passé par la Série Noire de Gallimard et on vous retrouve aujourd’hui dans la collection Equinox aux Arènes. Vous aimez le changement ?

En 2017, Aurélien Masson, l’éditeur de la Série noire chez Gallimard, a décidé de rejoindre Les Arènes pour fonder une collection de romans noirs, EquinoX. Je l’ai suivi dans cette aventure car nous avons une relation de confiance, bâtie au fil des textes que nous avons travaillé ensemble : Les Initiés, En Pays conquis, et maintenant, La Meute.

En 2017, quand était sorti “En pays conquis” votre éditeur parlait du roman de la présidentielle à venir. Néanmoins, votre roman était plutôt une uchronie sur la vie politique française. Vous revenez deux ans plus tard, tout en gardant le même fond fictionnel, loin du racolage autour de la popularité du nouveau président que certains auteurs ont pu faire. Même si ce n’est pas votre sujet aviez-vous imaginé un telle explosion de la vie politique française et l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron?

Qui prétendrait aujourd’hui avoir prévu l’élection d’Emmanuel Macron manquerait sans doute d’honnêteté intellectuelle. J’ai rencontré l’actuel président de la République pour la première fois en 2010, à l’occasion de l’enquête sur le ministère des Finances que j’ai effectuée avec Laurent Fargues, qui a donné un livre et un documentaire. Aucun journaliste ou presque n’avait alors entendu parler de lui. J’ai continué à le voir plusieurs fois, jusqu’en 2013, alors qu’il était secrétaire général adjoint de l’Elysée. J’ai d’ailleurs écrit un article pour Libération à ce propos, Déjà Macron perçait sous Emmanuel. On sentait chez lui un talent et un charisme certains, de l’ambition et une vision de la politique. Mais de là à l’imaginer à l’Elysée, si tôt, qui plus est…

Article pour Libé sur Macron signé Thomas Bronnec.

Vous l’expliquez très clairement dans une note en fin de “la meute” mais tout le monde n’ira pas chercher jusque là, de quoi parle ce troisième volet de ce qui ressemble à un cycle?Et peut-on lire votre roman sans avoir lu les précédents édités par la Série Noire?

Oui, on peut évidemment lire ce roman sans avoir lu les autres. Les Initiés, En Pays conquis, et La Meute forment finalement une trilogie politique, même si ce n’était pas prémédité ; mais chaque livre est autonome, même si on retrouve des personnages communs et si ces trois romans tissent ensemble un fil chronologique cohérent, comme une chronique d’une vie politique parallèle. La Meute met en scène un ancien président  de la République, François Gabory, qui n’arrive pas à raccrocher et prépare son retour. Face à lui, Claire Bontems, une jeune ambitieuse qui tente de faire main basse sur la gauche en passant par-dessus les appareils politiques. Elle est conseillée par Catherine Lengrand, la sœur de  Gabory. C’est le choc de deux ambitions, de deux générations, de deux visions de la gauche. Une guerre sans merci dans laquelle s’invitent des rumeurs sexuelles, hypertrophiées par les réseaux sociaux. Le roman évoque la relation de fascination et de haine entre le pouvoir politique et la sphère médiatique, dans une société transformée par Facebook et les mouvements MeToo et Balancetonporc.

Ce n’est pas un secret, vous êtes journaliste, actuellement chef du desk numérique de Ouest France mais on ignorait votre côté masochiste. Bien sûr, c’est la voix d’un des personnages pas la vôtre mais il est écrit:” Les journalistes… Des menteurs, des tricheurs, des enfumeurs avec un pouvoir aussi démesuré que leur ego, qui ne pensent qu’à vendre du papier que plus personne ne veut acheter.” Des élus de la nation, des partis, des mouvements sociaux, des ministres, les Français lambdas ne se gênent pas pour jeter l’opprobre sur toute une profession. D’où vient cette inimitié, cette méfiance de plus en plus présente?

Les  médias sont de plus en plus mal-aimés, on est bien obligés de le constater. Il y a chez beaucoup un sentiment de déconnexion, l’idée que les médias représentent une élite qui ne comprend pas le pays, qui est trop proche des pouvoirs. C’est un terreau propice aux théories du complot et à l’émergence des fake news et des extrêmes. Cette méfiance qui se voue parfois en haine oblige la profession, loin d’être exempte de reproches, à s’interroger et à être toujours plus exigeante car la presse est un contre-pouvoir essentiel dans une démocratie.

A propos des dernières tracasseries de monsieur Castaner, on a pu entendre de la part de voix zélés que le pouvoir se sentait otage des informations délivrées par les réseaux sociaux, ce qui l’obligeait à des déclarations hasardeuses, prématurées ? Est-ce à dire qu’à notre époque la voix officielle serait menacée par des infos officieuse non vérifiées?

Ma réponse est un peu le prolongement de l’autre. Beaucoup ne croient plus les versions officielles et préfèrent croire que les autorités, les institutions mentent. Je crois que la communication politique, parfois désastreuse comme lors du drame de Lubrizol, doit se réinventer pour faire face à ces défis.


L’Europe est au cœur du débat de “la meute”, le pays étant en plein Frexit suite à un référendum. L’appartenance à l’UE sera certainement un grand débat de la prochaine présidentielle, peut-être pas le plus important pour les électeurs, mais quels autres grands sujets voyez-vous poindre depuis votre poste d’observation?

J’espère que l’environnement sera le thème principal de la prochaine campagne. Il est plus que temps que les gouvernements en fassent la priorité  numéro un. Ils ne le feront pas d’eux-mêmes mais les mobilisations populaires, de plus en plus massives même si la France est en retard, peuvent les obliger à agir.

L’opposition au sein de la gauche pour la conquête du pouvoir est un des thèmes de votre roman. Pensez-vous que les clivages gauche/droite existent encore dans la France de 2019 du point de vue des politiques tant le nombre de girouettes élues va croissant depuis quelques années mais aussi du point de vue de l’électorat?

Le clivage gauche-droite a toujours existé, il évolue simplement au fil de l’Histoire : avant la première guerre mondiale, il se faisait autour de l’acceptation de la République. Puis, quand ce débat s’est éteint, il s’est joué autour de la question de l’acceptation du capitalisme, puis de la question sociale à l’intérieur du système capitaliste. Certes, il reste une partie de la gauche qui tente de la garder au coeur du débat, mais elle représente une petite partie de l’électorat. Le PS, la gauche macroniste, ont intégré les contraintes du libéralisme. Le clivage gauche-droite se joue aujourd’hui aussi, et même sans doute davantage, sur les questions de société : l’environnement, l’égalité entre les femmes et les hommes, la lutte contre le racisme, la question de la filiation… En revanche, l’offre des partis politiques ne recoupe pas complètement ces clivages et c’est pourquoi je pense que la période de reconfiguration de la vie politique initiée par l’émergence d’Emmanuel Macron n’est pas terminée. On voit bien que la gauche et la droite d’hier se cherchent un positionnement et un avenir. 


Vous n’en parlez pas tout comme l’éditeur et pourtant c’est, pour moi, le thème central de « la meute ». Les femmes et la politique n’est-il pas le lien qui fait fonctionner le roman et qui lui donne une encore plus grande aura que vos précédents écrits? La femme dans la politique, la femme qui subit la politique, la femme séduite par la politique, le pouvoir ? Pourquoi une telle place nouvelle à la voix des femmes?

Si, si, nous en parlons 🙂 Le roman est indissociable de l’époque post #metoo, les femmes y ont une place centrale. J’ai voulu montrer que la politique aujourd’hui ne peut plus se passer des femmes, comme cela a longtemps été le cas. Mon héroïne, Claire Bontems, n’a aucun complexe et même si c’est difficile pour elle de se faire une place, elle utilise tous les moyens à sa disposition pour arriver au sommet. Elle fait du féminisme l’un des thèmes majeurs de sa campagne. Mais il y a aussi les femmes de l’ombre : Thérèse, la mère de François Gabory ; Catherine, sa soeur et sa rivale ; Manon, sa maîtresse. Car même les hommes du « monde d’hier » ne sont rien sans les femmes de leur entourage. 


Enfin, pensez-vous que le le courage et un entraîneur compétent suffiront au Stade Brestois pour se maintenir en Ligue 1 ?

La saison est plutôt bien partie mais elle est longue et il faudra sans doute lutter jusqu’au bout. Mais oui, j’y crois !

Entretien réalisé par échanges de mails en octobre 2019.

Merci à Thomas.

Wollanup.

MON AMÉRIQUE À MOI / Antoine Chainas.

Antoine Chainas est un auteur de Noir de qualité édité par la SN. Ses romans glaçants tranchent avec la gentillesse de l’homme. Dans son vertigineux dernier roman, « Empire des ténèbres« , il fait la part « moche » aux USA. Egalement traducteur, on lui doit les versions françaises de Matthew Stokoe, Patrick Hoffmann et Frank Bill entre autres. Il nous fait cadeau de son Amérique sans filtre et passionnante. Merci Antoine !

    Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Aucune attirance. Une méfiance instinctive plutôt, pour une société foncièrement violente dans les rapports sociaux qu’elle instaure ; une société où l’exercice vénal du pouvoir, l’usage constitutionnel des armes, la gestion capitaliste de toutes les ressources, l’hédonisme absolu qu’elle érige sous couvert de libéralisme,  le dynamisme prédateur et l’abjecte démocratie qu’elle projette rencontrent leur accomplissement le plus abouti… Les USA ne sont pas uniquement réductibles à ces dimensions, j’en conviens, mais j’ai toujours été plus anglophile qu’américanophile. Définitivement.

    Une image

Nighthawks, d’Edward Hopper ou la grande misère affective, le calme intemporel dans lesquels pourrait baigner n’importe quelle brasserie au cœur de la nuit. Une certaine représentation de l’inévitable théâtralité de l’existence.

    Un événement marquant

Martin Luther King. La marche sur Washington en 1963, le discours au Lincoln Memorial, qui conduiront au Civil Rights Act et au Voting Rights Act

    Un roman

  Je pourrais répondre comme Aurélien Masson : Le postier ou Demande à la poussière. Nous avons en partie la même culture et ces romans ont sans doute nourri une grande partie de nos fantasmes juvéniles et littéraires. L’imaginaire qu’ils ont forgé – et forgent encore chez la jeune génération – s’inscrit presque en parallèle de la vision que l’impérialisme promeut, en ce sens qu’il s’abreuve à la même source : le rêve. Par souci de diversité, je vais citer le troisième larron responsable de cette iconographie du désastre : Hubert Selby et Last exit to Brooklyn.

    Un auteur

 Harry Crews, parce que j’y reviens toujours. Sa force, sa fausse simplicité, l’évidence de sa réflexion et l’authenticité de son écriture demeurent pour moi une source constante d’étonnement. La tendresse impitoyable avec laquelle il rend humanité aux personnages monstrueux tient pour moi du prodige. J’ai repensé encore récemment à son article sur Charles Whitman (auteur du massacre d’Austin en 65, perpétré depuis une tour d’observation), et à la manière dont il inverse totalement le point de vue moral, permutant la focale d’un fait divers par ailleurs horrifiant.  « All over the surface of the earth where humankind exists men and women are resisting climbing the tower. All of us have our tower to climb. Some are worse than others, but to deny that you have your tower to climb and that you must resist it or succumb to the temptation to do it, to deny that is done at the peril of your heart and mind. » L’article s’appelle Climbing the tower, il est disponible sur Internet. 

    Un film

Taxi driver, sans doute. Un film non sur la violence mais sur la solitude nue – qui est aussi une forme de violence, je le concède. Scorsese réussit l’alliance parfaite entre l’aspect cinéma-vérité et la stylisation extrême.  L’ultime plan du film, l’hésitation de Robert De Niro lorsqu’il regarde dans son rétroviseur, constitue à mes yeux une sorte d’allégorie : l’hubris de l’Amérique, que l’on peut croire domestiqué, est toujours latent, prêt à ressurgir à la moindre occasion. La critique est féroce, l’interprétation magistrale.

    Un réalisateur

 Frederick Wiseman. Probablement l’un des derniers géants qui ne se soit jamais trompé. Sa science du cadrage et de la temporalité est sans égal, son propos sur la société à laquelle il appartient, sur les institutions qui l’irriguent et sur les humains qui la peuplent s’avère limpide.  Non seulement la narration refuse la frénésie de l’époque, mais l’absence radicale de voix-off et de commentaire – pour ne pas dire de bavardage – laisse le spectateur libre de réfléchir par lui-même. Par les temps qui courent, ce parti-pris est pour le moins appréciable. Une remarque au passage : le monsieur a quatre-vingt-neuf ans et il poursuit son œuvre.

    Un disque

Metal Machine Music, de Lou Reed. Celui-là aussi, j’y reviens sans cesse, même si Reed a signé un nombre dément d’albums mémorables, de Berlin à Songs for Drella, où la simplicité ne nuit jamais à la force évocatrice, bien au contraire. Qui peut se targuer d’avoir écrit, à vingt-trois ans, en plein flower power : « I have made very big decision, I’m goin’ to try to nullify my life » ?

    Un musicien ou un groupe

Dans la logique de ce qui a été dit précédemment, le Velvet Underground : chaotique, tendre, lumineux, toxique, urbain, pionnier, destructeur, expérimental, libérateur, frustrant, concis, inventif, misérable, ahurissant, grandiose, sinueux, électrique, maniaque, humain, déprimé, cynique, voyou, ambitieux, tétanisé, brillant. What else ?

    Un personnage de fiction

 Ignatius Reilly, l’incroyable – et hilarant – contempteur de la modernité dans La conjuration des imbéciles (John Kennedy Toole), qui vomit littéralement ses contemporains. Ou bien  Peter Mickelsson, le professeur de philosophie halluciné et paranoïaque de La symphonie des spectres (John Gardner). Mon cœur éperdu entre deux passions demeure suspendu, comme dirait Boileau. 

    Un personnage historique

 Henry David Thoreau, un peu abusivement rattaché au mouvement écologiste et à la désobéissance civile, mais en qui je vois l’un des plus beaux héritiers de Rousseau : celui des Rêveries, mais également l’auteur des Fondements de l’inégalité.

    Une personnalité actuelle

Donald Trump, évidemment. Son outrance, son absence de surmoi, la brutalité presque animale avec laquelle il s’inscrit dans le monde reflètent d’une façon douloureuse l’air du temps, ou plutôt – augure plus sinistre – l’air de celui qui s’annonce. Je crois beaucoup à la notion de « part maudite », que Georges Bataille définit schématiquement comme l’énergie excédentaire que l’être humain doit dilapider sous diverses formes, mais en particulier dans la consumation morbide. Trump, comme d’autres dirigeants, devient l’incarnation, l’outil des peuples par lesquels ce besoin cyclique de céder à l’entropie s’exprime.

    Une ville, une région

Au panthéon de mes fantasmes figure le Nouveau-Mexique, et spécialement les environs d’Albuquerque qu’Howard McCord évoque dans En marchant vers l’extrême (et où l’on a accessoirement tourné une partie des séries Invaders et Breaking bad). « Regarder avec les pieds, marcher avec les yeux ». J’ai la chance inouïe d’habiter près du Mercantour et du Verdon, où, toute proportion gardée, nous avons d’époustouflants espaces minéraux, vertiges de roches sédimentaires, désolations de schistes… La pratique du vide, promesse plénitude et de fuite, de légèreté et de néant, j’ai la prétention de m’y adonner lorsque mon corps plaintif m’en laisse la possibilité.

    Un souvenir, une anecdote

Aucun. L’ Amérique est une illusion, une utopie, un cauchemar. Que faut-il en attendre sinon une impression qui se fanerait en idées, un errement de la perception dont le parfum s’exhalerait à la première rencontre ?

    Le meilleur de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger, Emma Stone et Mickey.

    le pire de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger et Mickey. Je sauve Emma Stone.

    Un vœu, une envie, une phrase

Reviens, Barack !

Entretien réalisé par mail les 10 et 11 octobre 2019.

Wollanup.


Entretien avec Anthony Neil Smith / BÊTE NOIRE /Sonatine.

Laurabenedict.com

Anthony Neil Smith est l’auteur d’une trilogie mettant en scène le grand malade Billy Laffitte flic ripou originaire de Louisiane exilé dans le Minnesota. LUNE NOIRE et BÊTE NOIRE sont sortis cette année chez Sonatine donnant beaucoup de plaisir aux amateurs de bons polars ricains survitaminés et sans prétention mais souvent irrésistibles, avec des personnages bien barrés, pas très loin de la série Hap et Leonard de Lansdale. Anthony, que je côtoie depuis le premier roman, a bien voulu répondre à quelques questions. Cet entretien aurait été impossible sans le professionnalisme de Muriel Poletti Arles et de l’ensemble de la maison Sonatine. Merci à eux et bien sûr à l’auteur pour sa célérité, aussi réactif que Billy, quand on l’emmerde.

1-Anthony Neil Smith, you appear this year in the French bookstores’ detective novels shelves, but first of all, who is the man behind the author ?

Anthony Neil Smith, vous faites votre apparition dans les rayons polar des librairies françaises cette année mais, tout d’abord, qui est l’homme derrière l’auteur ?

I’m just a Southern boy who moved up North to teach at a university. I’m a guy who would be afraid of someone like Billy Lafitte in real life. I’ve always loved crime fiction, and always wanted to be a writer. Now I’m in my forties, married with pets, and having a good time.

Je ne suis qu’un garçon du sud qui a déménagé dans le nord pour enseigner à l’université. Je suis un gars qui aurait peur de quelqu’un comme Billy Laffite dans la vraie vie. J’ai toujours aimé les romans policiers, et j’ai toujours voulu être auteur. Maintenant j’ai la quarantaine, je suis marié avec des animaux et je m’amuse.  

2-We discover you with these books dedicated to Billy Laffitte, but you have already written a lot, what is the extent of your work ?

On vous découvre avec cette série consacrée à Billy Laffitte mais vous avez déjà beaucoup écrit par ailleurs, quelle est l’étendue de votre oeuvre?

I’ve published fourteen books in the US so far, most with smaller presses. My first novel, PSYCHOSOMATIC, is what I call gonzo noir, inspired by James Crumley and Chester Himes. But it seems with every book, I’m trying to do something different. I’ve written thrillers, a Nero Wolfe homage, a book about 80’s « hair metal », a book about oil workers, and a couple of novels about a man transitioning into a woman. Add to that a couple of novellas and fifty short stories, and I guess that’s a lot. 

Jusqu’à présent, j’ai publié quatorze livres aux Etats-Unis, la plupart avec moins de presse. Mon premier roman, Psychosomatic, est ce que j’appelle du « gonzo noir », inspiré de James Crumley et Chester Himes. Mais on dirait qu’avec chaque livre, j’essaye de faire quelque chose de différent. J’ai écrit des thrillers, un hommage à Nero Wolfe, un livre à propos du « hair metal » des années 80, un autre sur les travailleurs de l’industrie du pétrole, et quelques romans sur un homme qui devient une femme. Ajoutez à cela quelques courts romans et cinquante nouvelles, et je suppose que c’est beaucoup. 

3-When did this desire to write start ? Was there a triggering factor ?

De quand date cette envie d’écrire, y a-t-il eu un acte déclencheur ?

I first saw a Hardy Boys book when I was in the second grade. It looked dangerous, soI asked the school library if I could read it, because it was over my grade level. She let me, and that was the hook. From there it spiraled out of control. I was drawn to the hardboiled writers first, then more contemporary noir writers. It was reading James Ellroy’s WHITE JAZZ and seeing the movie PULP FICTION in the same year that really lit the fire. 

Quand j’étais en primaire, j’ai vu pour la première fois un livre des Hardy Boys (Frères Hardy). Il avait l’air dangereux et était destiné aux enfants plus âgés : j’ai donc demandé à la bibliothécaire de l’école si je je pouvais le lire. Elle m’a autorisé, et ça a été l’élément déclencheur. À partir de ce moment, la situation est devenue incontrôlable. J’ai d’abord été attiré par les écrivains durs à cuire, puis par des auteurs de noir plus contemporain. C’est en lisant White Jazz de James Ellroy et en voyant Pulp Fiction la même année que le feu a vraiment pris.

4-Just like Laffitte, you come from southern United States and you live in the far north of the country. Billy Laffitte, that is you, isnt’ it ?

En fait, comme Laffitte, vous venez du Sud des Etats Unis et vous vivez très au nord du pays. Billy Laffitte, c’est vous, non?

I can’t say I’m Billy Lafitte, but let’s just say I was just as pissed as Billy my first few months in Minnesota. I wasn’t sure I’d made the right choice, and that’s one reason I wrote YELLOW MEDICINE. I poured all my anger into him, but he was outrageous enough to do something about it. I often think of him as an entertaining guy at the bar, telling ridiculous stories, wich is fine until he asks you for a ride home. At that point, I want as far away from him as possible. A guy like that invites knife fights !

Je ne peux pas affirmer que je suis Billy Laffitte, mais disons que j’étais aussi énervé que lui durant mes premiers mois dans le Minnesota. Je n’étais pas sûr d’avoir fait le bon choix, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai écrit Yellow Medicine. J’ai déversé toute ma colère dans Billy, mais il était assez scandaleux pour en faire quelque chose. Je pense souvent à lui comme le mec divertissant au bar, qui raconte des histoires ridicules, et c’est très bien jusqu’à ce qu’il te demande de le ramener chez lui. À ce moment, je veux m’éloigner le plus possible de lui. Un gars comme lui attire les combats au couteau !

5-Do you have the same nostalgia about your origins as your hero ? Is living in the Minnessota an ordeal ? Are the crazy people we meet in your novels really present in the landscape ?

Avez-vous la même nostalgie pour vos origines que votre héros? Vivre dans le Minnessota est-il une épreuve? Les barjots qu’on rencontre dans vos romans, sont-ils vraiment présents dans le paysage réel ?

I’ll always have Mississippi in my heart – the food, the atmosphere, the accent. But I really consider myself a real Minnesotan now. My wife helped me to learn to love it. I met her during my first year here, and that helped a lot. She showed me all the great things about the state, like Duluth on Lake Superior, the Northwoods, many of the parks. It’s a beautiful place, really. But I’d say the crazy people are more of my invention. They’re here, but I tend to exagerate them. 

J’aurai toujours le Mississippi dans mon cœur – la nourriture, l’atmosphère, l’accent. Mais maintenant je me considère vraiment comme un habitant du Minnesota. Ma femme m’a appris à l’aimer. Je l’ai rencontrée durant la première année que j’ai passée ici, et ça m’a beaucoup aidé. Elle m’a montré tout ce qu’il y a de formidable dans cet État, comme Duluth sur le lac Supérieur, les forêts du nord, plusieurs parcs. C’est vraiment un bel endroit. Mais je dirais que les barjots relèvent plutôt de mon invention. Ils sont bien là, mais j’ai tendance à exagérer leurs descriptions.  

6-From a general point of view, what is it like to live in America in 2019 ? Can an author live off his writings in the USA ?

De manière plus générale, vivre en Amérique en 2019, c’est comment? Un auteur peut-il vivre de ses écrits aux USA?

I wish I coud live off my writings ! But it would take a much better book deal than I have to do that. I love my day job at the university, though. Maybe I’ll write a breakthrough book eventually, but mine always seem to be a bit too crazy. 

J’aimerais pouvoir vivre de mes écrits ! Pour y parvenir, il faudrait un bien meilleur contrat que celui que j’ai. Mais j’adore mon travail de jour à l’université. Peut-être que je vais finir par écrire un livre qui fera une percée, mais mes textes paraissent toujours un peu trop fous. 

America right now is manic. There’s a lot of anger out there, and it’s hard to keep your hopes up. I never expected to be living out absurdism in real life, but here we are.

L’Amérique en ce moment est hystérique. Il y a beaucoup de colère et il est difficile de garder espoir. Je ne m’étais jamais attendu à vivre l’absurdité dans la vie réelle, mais nous y sommes !

7- What would be the perfect soundtrack for Billy’s adventures ?

Quelle serait la B.O. idéale pour les aventures de Billy ?

I actually make Spotify playlists when I write about Billy. There would be some crazy bands : The Legendary Shack Shakers, Southern Culture on the Skids, Nashville Pussy, Rev. Horton Heat, Mastadon, so much noise ! 


En réalité, je fais des playlists Spotify quand j’écris sur Billy. Il y aurait quelques groupes délirants : The Legendary Shack Shakers, Southern Culture on the Skids, Nashville Pussy, Rev. Horton Heat, Mastadon, tellement de bruit !

8-You are a big fan of Stephen Hunter’s work, what seduces you so much about this author, who is not much read in France ? You are a great reader, who are your masters in literature ?

Vous êtes un grand fan de l’oeuvre de Stephen Hunter, qu’est ce qui vous séduit tant chez cet auteur peu lu en France? Vous êtes un grand lecteur, quels sont vos maîtres en littérature?

I see Stephen Hunter and James Lee Burke as two sides of the Southern Crime Lit coin. Burke has the mystery, the atmosphere, and the lyrcial nature, while Stephen Hunter is about the tobacco spit and good ol’ boys. He is a wildman, especially when writing about Earl Swagger, back in the 40’s and 50’s. 

Je vois Stephen Hunter et James Lee Burke comme les deux côtés d’une pièce que serait la littérature policière du sud. Burke a le mystère, l’atmosphère et la nature lyrique, alors que Stephen Hunter s’occupe du tabac à chiquer et des « good ol’ boys ». C’est un homme sauvage, surtout quand il écrit sur Earl Swagger, dans les années 40 et 50.

My masters would be Flannery O’Connor, James Ellroy, James Crumley, James Lee Burke (lots of Jameses), Vicki Hendricks, Chester Himes, Walter Mosley, Don Winslow, Richard Price, and I could probably keep this up all night.

Mes maîtres seraient Flannery O’Connor, James Ellroy, James Crumley, James Lee Burke (beaucoup de James), Vicki Hendricks, Chester Himes, Walter Mosley, Don Winslow, Richard Price, et je pourrais certainement continuer toute la nuit.

Flannery O’Connor


9- When does Billy Laffitte come back to make a mess in France’s bookstores ?

Quand Billy Laffitte revient-il foutre le bazar dans les librairies en France?

Ask Sonatine ! I’m crossing my fingers. But there are two more books in the series. I am not sure if there will be anymore, because I think Billy has run his course. I started a fifth, but it didn’t feel right, probably because I leave him in such a strange place at the end of the fourth. 

Demandez à Sonatine ! Je croise les doigts. Mais il y a deux autres livres dans la série. Je ne sais pas si il y en aura encore après ceux-ci, parce que je pense que Billy a fait son temps. J’ai commencé un cinquième tome, mais je n’étais pas convaincu, probablement parce que je l’ai laissé dans un endroit tellement étrange à la fin du quatrième.

10- And of course, the question I forgot to ask you…

Et bien sûr la question que j’ai oublié de vous poser …

« When will you be in France ? » 

Good question. My wife and I are planning to visit for the first time next October, 2020. We are very excited and look forward to visiting Sonatine and some bookshops.

« Quand venez vous en France ? »

Bonne question. Ma femme et moi projetons d’y aller pour la première fois en octobre 2020. Nous sommes très enthousiastes et avons hâte de rendre visite à Sonatine et à quelques librairies.  

Merci Anthony !

Entretien réalisé par mail les 26 et 27 septembre 2019.

Wollanup.






Entretien avec TAYLOR BROWN.

1- “les dieux de Howl Mountain” est votre deuxième roman à paraître en France et le premier chez Terres d’Amérique” après “la poudre et la cendre” sorti en 2017 chez Autrement mais on ne vous connaît pas encore très bien ici, qui est Taylor Brown, l’homme pas l’auteur?

Ma photo est peut-être plus intimidante et plus mystérieuse que je ne le suis moi dans la vie. J’ai grandi sur les côtes de Géorgie et j’ai toujours été un raconteur d’histoires. Ma mère se souvient que quand j’étais gamin je n’arrêtais pas de lui raconter des histoires et qu’elle allait se réfugier dans la salle de bain et que je mettais à quatre pattes pour continuer à lui raconter par la fente de la porte. Et en fait, chez moi, beaucoup de gens doivent penser que je suis un créature un peu étrange parce que je m’installe toujours à la même place dans le même café pour écrire et les gens ne savent pas très bien ce que je fais et ne savent pas forcément que je suis écrivain. Dans le café où je vais tout le temps, ils ont posé une petite plaque de bronze pour dire que cette place m’était réservée. En tant qu’individu, je suis quelqu’un de très tranquille, j’adore les animaux, j’ai un petit atelier de réparation de motos que j’ai commencé avec mon père, je suis un mec normal. Beaucoup de mes amis auteurs enseignent mais je ne le fais pas. Je dirai que ma vie se sépare en deux: le temps que je passe à écrire et le temps que je passe à préparer des motos. Et ce travail m’aide à préserver la partie créative de mon esprit et de le conserver pour l’écriture parce que je suis pas en classe à parler de cela toute la journée.

2- Vous commencez votre carrière d’écrivain en 2014 avec “In the season of blood and gold”, ce recueil de nouvelles est-il le fruit de travaux d’écriture universitaires comme comme le font beaucoup d’auteurs américains débutants? Qu’est ce qui fait qu’un jour vous vous lancez dans l’écriture ?


Je n’ai jamais été dans un atelier d’écriture, d’ailleurs le seul atelier que je connaisse est celui que j’anime depuis peu de temps et je dirai que j’ai écrit des nouvelles à la manière d’un apprenti qui cherche à se faire la main. Faulkner disait que le plus dur pour un écrivain, c’était d’abord la poésie, ensuite la nouvelle et enfin le roman. Je pense que du coup, écrire des nouvelles est une forme d’apprentissage où on découvre l’écriture, la façon dont on gère sa relation à la page. J’aime énormément écrire des nouvelles. Et la majorité de mes romans sont nés de nouvelles.

3- Dans une ancienne tribune « How I accidentally wrote a Civil War novel », vous déclarez que vous n’aviez pas d’intérêt spécial pour l’époque de la guerre de Sécession  mais qu’à écouter des vieilles ballades, un truc vous était venu. Toujours est-il, qu’avec trois romans (Civil War, années 1950 et l’évocation de l’expédition de Jacques Le Moyne au XVIe siècle dans The River of Kings) et des nouvelles qui s’appuient sur un contexte historique, vous ne pouvez pas dire vraiment que l’Histoire ne vous intéresse pas. On peut même trouver que cela vous met à part dans le paysage, un peu comme Tom Franklin. Ces histoires ne sont pas purement d’aujourd’hui. Quel est donc votre rapport à l’Histoire et comment ça joue dans votre travail?


Je reviens à Faulkner qui faisait  dire à un de ses personnages que l’Histoire n’est pas morte, l’Histoire n’appartient même pas au passé. Ecrire sur le passé, pour moi, c’est d’une certaine façon parler du présent parce qu’ils se répondent, ils communiquent l’un avec l’autre et c’est souvent parce que j’ai envie de comprendre le passé pour assimiler le présent à la façon de quelqu’un qui soulèverait une pierre pour regarder ce qu’il y a en-dessous ou retirer un couvercle, les deux sont étroitement interdépendants. Et des choses dont j’ai parlé ici avec Paul Lynch et des amis écrivains aux USA, c’est qu’on déteste tous la façon qu’on a de dire d’un roman qu’il est historique. C’est vrai que l’Amérique a des problèmes en ce moment et qu’une des façons de les résoudre, c’est peut-être, de s’intéresser à notre propre Histoire au delà du mythe, au delà des idées reçues et justement écrire sur le passé permet d’aller voir les choses de près, de rétablir la vérité.

4- Vous avez quitté la Georgie pour vous installer en Caroline et vous parlez de la nature avec beaucoup de talent dans “les dieux de Howl Mountain”, les lieux, la nature sont-ils source d’inspiration pour vous ? Y a-t-il chez vous un amour de la Caroline du Nord comme chez Ron Rash et David Joy ?

Je partage ce même amour que Ron Rash et David Joy même si la Georgie me manque et avec ma compagne, nous avons l’intention de retourner en Georgie, de nous installer à Savannah et c’est vrai que j’aimerais pouvoir avoir la même relation que celle que Ron Rash a avec ce territoire où sa famille est présente depuis plus de deux siècles. Pour moi c’est un peu différent, mon arrière grand père n’était pas américain, il est venu du Liban à la fin du XIXème siècle et mon père a pas mal circulé. On est plus des voyageurs, des gens qui ont erré et qui n’ont pas du coup un endroit auquel ils sont réellement attachés mais bien sûr cet amour du paysage et de la terre est bien présent.

5- Depuis “ In the season of blood and gold” paru en 2014, vous avez sorti trois romans en 2016, 2017 et 2018, comment faites-vous pour tenir un tel rythme ?

Déjà c’est une question de discipline, j’écris tous les jours. C’est un peu une pratique comme la méditation. Si je n’ai pas ma dose quotidienne, je ne me sens pas très bien. La plupart du temps, j’ai toujours deux livres en route et je travaille toujours sur deux projets à la fois. Cela ne signifie pas que j’écris sur les deux chaque jour mais je vais, par exemple, travailler plusieurs semaines, plusieurs mois sur un livre et quand j’arrive à un moment donné où la situation se bloque, où je n’arrive plus à voir où je vais j’arrête et je reprends l’autre. Finalement, c’est souvent en écrivant le deuxième que je trouve les réponses aux problèmes posés par le premier. D’une certaine façon, travailler sur autre chose autorise mon esprit à chercher des solutions. Surtout, j’ai le goût du travail.

6- Dans “la poudre et la cendre”, vous décrivez de manière impressionnante les ravages créés par une armée en vadrouille et l’ hébétement dans les villages pillés et  dans “ les dieux de Howl Mountain”, certains passages sont situés pendant la guerre de Corée, peut-on ainsi dire que les stigmates de la guerre sont au centre de votre oeuvre?


C’est une question que je me suis beaucoup posé: comment la guerre et les traumatismes de la guerre tiennent-ils autant de place dans mon oeuvre? Je ne suis sûr de rien mais j’ai deux réponses possibles. L’une, c’est que mon père a grandi au moment de la guerre du Vietnam, l’ombre et la menace qui planaient concernant le Vietnam a été un poids sur sa jeunesse et comme il allait être appelé sous les drapeaux il a pris l’initiative et il s’est porté volontaire. Il a obtenu son diplôme de fin d’études et est sorti de l’école d’infanterie la même année. Heureusement la guerre était en train de s’achever et  il n’a pas eu à partir. C’est une menace qui a plané sur toute sa génération, lui a eu de la chance mais beaucoup de ses amis ont été envoyés au Vietnam, certains ne sont jamais revenus et les survivants sont rentrés bien amochés. J’ai été marqué par cette guerre et quand j’ai eu 19 ans, le 11 septembre a eu lieu. Même si beaucoup ont tendance à l’oublier aux USA, l’Amérique est en guerre depuis cette date. Le pourcentage d’Américains dans l’armée n’est plus aussi important qu’auparavant et ceux qui finissent dans l’armée n’ont pas eu beaucoup d’autres choix possibles dans leur vie et c’est vrai qu’on n’a pas toujours envie de regarder les choses en face. Et plus on s’intéresse aux conflits qui ont eu lieu dans l’histoire des Etats Unis, aux conséquences qu’ils ont eu pour la vie des gens et  plus on est donc attentif, plus on prend en compte la menace de la guerre et ce qu’elle implique.

7- Beaucoup d’orphelins ou de personnages en manque de paternité dans vos romans, le hasard des intrigues ou un thème important pour vous?

Je n’en sais rien. J’ai eu un père très présent dans ma vie mais je dois dire que mon père a eu une relation difficile avec son propre père. mon grand-père avait fait quasiment tout le séminaire et s’apprếtait à devenir prêtre et au dernier moment il a renoncé pour épouser ma grand-mère. C’était un homme dur. Je me suis intéressé à la relation de mon père avec le sien mais j’ai eu de la chance, j’ai eu un père très présent. Donc, rien ne vient de ma propre histoire.

8- Les bagnoles et surtout les moteurs V6,V8, et V10 ainsi que les courses automobiles sont très présents dans l’intrigue de  “les dieux de Howl Mountain”, c’était bien sûr une nécessité due à une intrigue sur les moonshiners mais n’est ce pas aussi le résultat d’une passion pour les vieilles cylindrées?


C’est vrai que c’est le résultat de ma passion. J’ai grandi entouré de voitures, de motos et c’est quelque chose qui m’est cher, une passion commune avec mon père. La voiture a aussi joué un grand rôle dans l’histoire des Etats Unis et elle était indispensable à l’intrigue de mon roman car on ne pouvait pas faire sans. Mais cela naît avant tout de cette façon que j’avais envie d’utiliser la voiture et de donner libre cours à ma passion. Les véhicules sont pour moi un objet de passion.

9- A la fin de “les dieux de Howl Mountain”, on a du mal à quitter un personnage comme Granny May et puis on se dit que peut-être la porte est restée ouverte à une suite. Qu’en est-il ?

Je n’y avais pas réellement pensé avant que j’arrive en France mais beaucoup de gens ici m’ont posé la question. C’est maintenant que je me dis pourquoi pas un jour. C’est celui de mes personnages qui pour l’instant m’est le plus cher. Pourquoi ne pas imaginer autre chose avec elle qui serait centré sur sa jeunesse. En tout cas, pour l’instant je travaille sur deux autres romans qui n’ont rien à voir avec elle, on verra cela plus tard.

10- Votre présence en France est en soi une reconnaissance, tout comme votre arrivée dans la prestigieuse collection Terres d’ Amérique. Comment percevez-vous cela ?

Je suis très honoré de rejoindre la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel. J’apprécie beaucoup qu’à une époque où on a tendance dans l’édition à faire de la macro-économie, à tout voir de loin et à ne s’intéresser simplement qu’à des questions de budget et à s’éloigner de plus en plus du livre, j’ai le sentiment que chez Albin Michel et plus particulièrement Francis, on est encore “old school” en  privilégiant le livre et en mettant la main à la pâte, en étant proche des auteurs.

11- Et puis la question que j’aurais dû vous poser et que j’ai omise par maladresse?

Ce qui incroyable, c’est que vous ne me posez pas toutes ces questions stupides qui sont mon lot aux USA: quelle est ma couleur préférée, qu’est ce que j’aime manger ? C’étaient de très bonnes questions.

Question à Francis Geffard: Quand retrouvera-t-on Taylor Brown chez terres d’ Amérique ?

Bientôt, très bientôt.

Entretien réalisé à Etonnants Voyageurs, le dimanche 9 juin 2019.

Merci à Taylor Brown pour la richesse de ce moment.

Merci à Francis Geffard, sans qui, une fois de plus, rien n’aurait été possible.

Merci à Paotrsaout pour l’aide aux questions.

Merci à Etonnants Voyageurs, grand festival à visage humain.

Wollanup.

Taylor Brown et Francis Geffard.

Entretien avec Paul Lynch.

James Joyce, McCarthy, Camus, Conrad, le cinéma de Robert Bresson, le Donegal, l’Irlande, la tragédie syrienne, la littérature « feel good », « Un ciel rouge le matin », « la neige noire », « Grace », son prochain roman « Beyond the sea »… l’univers « habité » de l’immense écrivain irlandais.

1- Vous êtes l’auteur de trois romans splendides édités par Francis Geffard en France, quel est le moment, la raison qui vous ont poussé un jour à commencer à écrire ?

J’ai été critique de cinéma dans un grand journal irlandais dominical à Dublin et je suis devenu de plus en plus lassé de ça et j’ai réalisé que j’étais en fait un écrivain qui s’imaginait journaliste. J’ai toujours pris la littérature très sérieusement, je n’avais pas envie d’être un autre écrivain qui écrit au sujet des livres sinon à quoi ça sert. J’avais déjà ce complexe d’infériorité avant d’écrire quoi que ce soit. En fait j’ai réalisé que si je ne commençais pas à écrire, je tomberais malade. On passe nos journées à vivre avec notre cerveau conscient qui nous accompagne dans toute notre vie et en fait quand on écrit, on utilise le subconscient et c’est quelque chose de radicalement différent. Le subconscient ne peut pas s’exprimer de beaucoup de façons, uniquement à travers vos rêves et à travers l’écriture et cela me secouait énormément. J’avais donc besoin d’écrire pour me libérer de ce poids.

2- Aviez-vous des modèles que vous vouliez approcher ?

Pour ce qui est de mes modèles littéraires, bien entendu James Joyce. Je me souviens, quand j’avais 18 ou 19 ans, un jour, j’étais dans un bus en train de lire “ Portrait de l’artiste en jeune homme “ et cela a eu à ce moment-là un effet quasiment physique sur moi. Je me  souviens que j’avais le cerveau en ébullition, je n’avais jamais connu cela avant. Et avant de lire Joyce, à l’école, j’aimais déjà beaucoup la poésie : des gens comme T.S Eliot, Gerard Manley Hopkins et bien sûr des écrivains comme Thomas Hardy mais Joyce a été vraiment une révélation. Alors que j’étais encore jeune, pas tout à fait un homme, je sentais déjà ce lien très fort  avec la littérature. Ensuite j’ai découvert tous ces auteurs importants qui m’ont accompagné, qui ont été des modèles pour moi et qui m’ont aidé à trouver ma voie. Je pense notamment à William Faulkner, Cormac McCarthy, Flannery O’Connor et plus largement tous les écrivains américains. Je me souviens avoir lu McCarthy et d’avoir été très étonné de la façon dont je partageais une certaine sensibilité. Et maintenant c’est quelque chose dont j’essaye de me libérer.Tous les écrivains doivent tuer leurs pères littéraires.

3- Avant de devenir écrivain, vous étiez donc critique de cinéma, l’étude des films vous a-t-il été utile dans l’écriture de vos romans ? Y a -t-il eu une passerelle utile pour vous entre le cinéma et la littérature ?

Quand j’ai lu Cormac McCarthy, ça m’a fait beaucoup penser à l’univers de Robert Bresson qui est un cinéaste que j’aime énormément, cette espèce d’objectivité visuelle intense. Quand je regardais les films de Bresson, je me disais que j’aimerais être un écrivain qui sache faire la même chose que Bresson. En fait, j’ai été très marqué par le cinéma américain bien évidemment mais aussi par le cinéma français. Il y a trop de réalisateurs pour que je puisse tous les citer mais ce sont des cinémas qui ont eu une influence majeure pour moi. Je suis un écrivain très influencé par les images, d’ailleurs quand j’écris j’ai une image en tête. C’est vrai que si mon écriture n’est pas du cinéma, elle possède la même infinité que le cinéma. Et même si je suis quelqu’un qui aime beaucoup le cinéma, avec le temps, j’en suis venu à penser que la littérature permet des choses que le septième art ne permet pas.La littérature permet à chaque lecteur de se faire ses propres images, sa propre histoire. Le cinéma montre l’image, l’impose. Et quand on lit un roman, le lien qu’on a avec l’oeuvre est plus profond. Ce n’est peut-être pas le cas pour tout le monde, mais c’est le cas pour moi.

4- Vos trois romans sont situés en partie ou totalement dans le Donegal. Concernant l’écriture “d’un ciel rouge le matin” vous avez déclaré avoir été impressionné par un document de la télévision irlandaise racontant un événement tragique survenu à des Irlandais en Pennsylvanie en  1832 et que vous aviez l’impression de connaître ces gens qui venaient comme vous du Donegal. Se rapprocher de vos racines est-il important, rassurant au moment de vous lancer dans une aventure romanesque ? Parle-t-on mieux de ce qui nous est proche?


Avant d’écrire “Un ciel rouge le matin”, j’avais essayé d’écrire quelques nouvelles qui se déroulaient à Dublin mais elles ne donnaient rien. Et en fait j’ai été habité, complètement accroché par cette histoire de 1832. Chaque écrivain doit posséder sa propre mythologie, cette façon unique de regarder le monde qui lui est propre et je pense que c’est plus facile de construire cette mythologie quand on s’attache à quelque chose qui est proche de soi, qui est notre univers. A un moment donné, on peut passer à autre chose mais on va transporter cette mythologie personnelle, nos préoccupations où qu’on aille. Ce qui m’intéresse, c’est de réussir à distiller l’expérience humaine en quelques vérités essentielles. Et des questions éternelles: qui sommes nous en tant qu’ humains ? Le Donegal m’a offert cette espèce de canevas de paysages qui est à la fois dans notre temps actuel et dans d’autres temps, un aspect éternel. C’est encore le Donegal qui m’a permis de réaliser ce qui m’intéressait le plus en tant qu’auteur parce que le paysage n’a pas d’âge. Maintenant, je peux effectivement ne pas écrire sur le Donegal mais cette mythologie, mon lien avec cet endroit est toujours avec moi.

5- “ La neige noire “ raconte le retour en Irlande d’un homme ayant passé sa vie aux USA et se heurtant aux us et coutumes du Donegal. Peut-on en déduire que l’Irlande est bien souvent fantasmée par les Irlando-Américains ? Parallèlement les Irlandais voient-ils encore l’Amérique comme un eldorado ?


Il y a toujours beaucoup d’Irlandais qui émigrent aux USA même si récemment l’Australie est devenue beaucoup plus attractive notamment pour des questions légales. Les Américains d’origine irlandaise ont tendance à avoir une image un peu idéalisée de l’Irlande, c’est un peu comme “l’homme tranquille” de John Ford, ils ont cette vision-là, ils fantasment beaucoup l’Irlande, elle est comme figée dans une image romantique. Moi, j’ai grandi dans un tout petit bled et c’est vrai que je me souviens de comment, d’abord, les gens étaient durs et combien ils étaient centrés sur eux-même et pas du tout ouverts à ce qui venait de l’extérieur, ne s’intéressant pas du tout à ceux qui venant de la ville ou de l’étranger. J’ai moi-même ressenti les effets secondaires d’une telle situation, je me sentais un peu étranger à ce monde-là. En fait au XIXème siècle quand des Irlandais partaient pour les Etats Unis, il y avait une veillée mortuaire parce qu’on savait qu’on ne les reverrait plus jamais. C’est pour dire comment étaient les choses à cette époque. Au XXème siècle, certains ont commencé à revenir au pays. Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment des gens qui étaient partis, qui avaient élargi leur horizon et leur esprit revenaient se confronter à la mesquinerie, aux petites habitudes des paysans locaux. A un moment donné, j’ai trouvé des récits de gens qui étaient revenus d’Amérique et qui se trouvaient dans des petites villes irlandaises et ils étaient comme des étrangers. Mais je pense que si cela fait partie du roman “la neige noire”, le livre parle de beaucoup d’autres sujets.

6- Vous avez dit un jour que les sujets s’imposaient à vous. Vos romans sont-ils donc le fruit d’une réflexion personnelle approfondie, le résultat en chapitres et paragraphes de questions que vous vous posez?

Tous mes livres naissent avec du ressenti et j’ai la sensation physique qu’il y a quelque chose qui me parle et que j’ai besoin de déchiffrer, d’expliquer. A partir de ce que je ressens, je commence à dessiner une histoire, une sorte de plan mais ce n’est pas pour autant que l’histoire est déjà là. Et c’est en écrivant que je découvre cette complexité, ce territoire à conquérir. Dans cette exploration, je suis guidé par les personnages et par l’écriture. C’est un processus assez lent parce que je suis très soucieux du ton que le livre va avoir. Je veux que pour le lecteur la langue transporte ce caractère d’inévitabilité. Rien n’est là par hasard et ça prend énormément de temps. Je souhaite que quand le lecteur commence la lecture, il soit attiré à l’intérieur, qu’il soit sous l’emprise.

7- Vous avez une écriture qui se distingue de la grande majorité des romans contemporains, usant de beaucoup de détails, magnifiant une embellie de la nature dans les moments les plus dramatiques, avec beaucoup de lyrisme notamment dans “Grace”, cet habillage souvent cinématographique est-il la résonance d’images que vous avez en tête en écrivant ? Est-ce aussi un réel amour de la belle phrase, de la bonne tournure se rapprochant de l’obsession?

L’écriture est le résultat de ce que je pense du monde. Je tente d’être le plus objectif possible dans mes livres parce que le monde est un endroit vaste et insaisissable, c’est une force. Et à la fois, on en fait partie et on n’en fait pas partie. L’omniprésence de la nature est un élément de cette objectivité. L’impression de temps, la nature est éternelle. cela nous replace à l’échelle du paysage. Et pour moi la langue, l’écriture, c’est une façon d’articuler le réel. le travail de l’écrivain consiste à tenter de saisir cette réalité et c’est presque impossible. Mon écriture est le fruit de cette anxiété, elle essaye de se rapprocher le plus près possible de la réalité des choses. C’est peut-être pour cela qu’elle a parfois cette intensité poétique, que la langue devient dense. Pour moi, c’est important le lyrisme car je m’attache à ressentir les sentiments des personnages. Mon but est de conjuguer l’objectivité du monde et notre propre subjectivité. Il y a une dimension dans laquelle tout ce qui est humain nous paraît  comme étant important, fondamental et une autre, qu’au regard de l’histoire de l’humanité, nous ne sommes rien. On a l’impression d’être beaucoup et finalement on n’est pas grand chose et le lyrisme, c’est le ressenti sur ce que nous sommes.

8- Pourquoi avoir choisi la fille de Coll Coyle le héros de votre premier roman pour le personnage de “Grace” ?


Je ne l’ai pas choisie, c’est elle qui m’a choisi. C’est comme d’habitude, souvent, je déchiffre des messages un peu obscurs dont je ne sais pas très bien ce qu’ils sont, venus de mon subconscient et puis finalement j’ai découvert qui elle était en commençant à écrire. A chaque fois que je débute un roman, je m’aperçois que je n’ai pas envie de l’écrire. Ca tourne presque à la plaisanterie. Il existe un conflit entre mon subconscient qui m’entraîne à faire des choses et ma conscience qui ne ne veut pas les faire. Et le plus souvent je réalise que c’est justement  les raisons pour lesquelles j’ai peur de le faire qui m’incitent à l’écrire. C’est quelque chose qui doit être regardé de près qui me rend nerveux.

9- Vos trois romans sont des fresques historiques mais qu’est ce qui vous émeut le plus dans notre époque ? N’y a-t-il pas matière à roman dans la situation actuelle ? Je connais le sujet de votre prochain roman “beyond the sea”. Quelle est la raison qui vous fait quitter l’Irlande pour des rivages beaucoup plus lointains ?

Pour moi, l’Histoire, c’est une façon de traiter du contemporain. Il y a toujours un écho du présent dans le passé. A l’époque où j’ai écrit “Un ciel rouge le matin”, il y avait en Irlande tout un débat sur l’immigration et pour la première fois depuis le XIXème siècle, beaucoup de jeunes irlandais quittaient le pays en masse à cause de la crise économique et du coup ces questions très contemporaines ont trouvé leur chemin dans cette Irlande du XIXème siècle qu’abordait le roman. Pareillement, “la neige noire”, je l’ai écrit après l’effondrement de l’économie irlandaise dans les années 2010. Dans le roman, se produit un grand incendie dont on ne connaît pas les coupables et l’Irlande se déchirait pour connaître les raisons de cette crise économique, cherchant les coupables. En fait, c’est comme si nous n’acceptions pas qu’il y ait à un moment donné des choses qui ne s’expliquent pas, comme si nous ne pouvions pas gérer ce qui reste inconnu. Dans le roman personne ne sait qui a mis le feu à cette étable et tout le monde fait comme s’il savait. Les personnages principaux agissent comme s’ils en étaient certains mais il n’y aucune certitude. Au moment où j’écrivais “Grace”, il y avait le drame syrien qui était présent dans mon esprit et qui est en arrière plan, en résonance. Dans “Un ciel rouge le matin”, on voit la façon dont les Irlandais traversent l’Atlantique à bord de bateaux dans des conditions dramatiques, c’est la même tragédie que celle vécue par les Syriens tentant de rejoindre l’Europe. Quand j’écris, j’ai toujours le présent à l’esprit et je pense que la littérature peut traiter du réel, ce que le journalisme ne peut pas toujours faire correctement.


“Beyond the sea” est né parce que j’ai lu quelque part l’histoire de deux hommes qui avaient dérivé dans le Pacifique à bord d’un bateau et dont un seul avait survécu. En lisant cette histoire, j’ai été comme frappé par une vision, la vision d’un roman tel que j’écrirais à ce sujet. J’ai vu comment mes préoccupations du moment pouvaient finalement trouver leur voie dans une telle histoire. Mais j’étais un peu inquiet car ce n’est pas un roman qui se déroule en Irlande et c’est vrai que pendant un moment je l’ai laissé de côté. Après j’ai cherché à savoir si je pouvais écrire le même livre dans le cadre irlandais mais ce n’était pas réalisable. Finalement, comme pour les autres, je me suis dit, c’est le roman que je dois écrire malgré tout. Au bout du compte, malgré toutes ces différences, c’était un livre qui me permettait d’aller très près des idées qui m’intéressent. C’est un livre assez semblable à “ Grace” dans le fait que finalement ce qui traverse le roman c’est comment est-ce qu’on se définit soi même quand on y est acculé. Peut-on accéder à une forme de transcendance dans cette vie qui est la nôtre ? Comme dans “Grace”, les deux personnages de “Beyond the sea”, au début des humains très ordinaires, sont transcendés par ce qu’ils vivent, deviennent plus vrais, plus grands que nature et c’est cela qui m’intéresse.

10- Faut-il subir des épreuves pour devenir “grand” ?

Oui, je pense que la sagesse provient souvent de la souffrance. Et de la folie, il y a de la folie dans “Beyond the sea”. Je voulais prendre un personnage qui ne réfléchit jamais et l’amener à réfléchir. C’est aussi un roman qui est né de l’amour que j’ai pour les romans courts comme “L’étranger” de Camus, certains écrits de Joseph Conrad qui distillent l’expérience humaine en quelques dizaines de pages. C’est ce que j’ai tenté de faire.

11- Question de Francis Geffard: Quand écrirez-vous un roman “feel good”?

Tous mes livres sont des romans “feel good” …


Paul Lynch et son éditeur Francis Geffard.

Entretien réalisé à Etonnants Voyageurs le dimanche 9 juin 2019.

Merci à Paul Lynch pour sa disponibilité et la richesse de ses réponses et à Francis Geffard sans qui rien n’aurait été possible, pour sa traduction simultanée et pour son immense professionnalisme.

Wollanup.


LA LIGNE DE SANG de DOA et Stéphane DOUAY / Les Arènes BD.

« Lyon, automne 2003. Banal accident de la route à la Croix-Rousse. Les officiers de police Marc Launay et Priscille Mer se rendent sur les lieux. Un motard, Paul Grieux, est dans le coma. Aussitôt, la victime les intrigue.
Aucune adresse à son nom. Aucun proche à avertir. Et surtout son ex-compagne, Madeleine Castinel, a disparu ce soir-là et reste introuvable.
Commence alors une enquête troublante sur fond d’ésotérisme et de magie noire, qui va plonger les policiers dans l’horreur. »

Premier roman graphique de DOA, l’auteur de Pukhtu.

Pas aisé de chroniquer un roman graphique quand on n’ y connait pas grand chose, pas facile non plus de donner une impression objective tant on a déjà créé soi-même son décor et ses personnages au moment de la lecture, déjà très ancienne, du roman. Et pour ces deux raisons, je me garderai bien d’émettre le moindre commentaire et préfère vous laisser entre les mains de l’auteur le temps d’un petit moment d’élucidation qu’il a bien voulu nous accorder. Merci donc à DOA pour ce petit entretien et aussi à Stéphane Douay dont la qualité du travail se voyait déjà dans l’adaptation BD de « Les années rouge et noir » de Gérard Delteil.

1 – On vous imaginait en période d’écriture et vous revenez en librairie avec une adaptation graphique de votre premier roman “la ligne rouge”, quelle est l’origine de ce projet et pourquoi le choix s’est-il porté sur ce roman?

Je suis en période d’écriture. Et pour longtemps encore. Et si je peux me permettre deux petites corrections de rien du tout, le livre dont est adapté la BD porte le même titre, « La ligne de sang », et ce n’est pas mon premier mais mon deuxième roman.

L’idée remonte à l’année 2010, si je me souviens bien. A l’époque, j’ai été contacté par une jeune maison d’édition de BD, 12bis, qui souhaitait que je planche sur une histoire pour eux. Pour diverses raisons – notamment pour travailler avec David Sala, un de mes amis, auteur des couvertures de mes deux premiers livres et originaire comme moi de Lyon – j’ai proposé d’adapter « La ligne de sang ». Nous avions alors tous les deux envie de plancher sur une intrigue se déroulant dans notre ville et celle de ce roman semblait adéquate. J’ai écrit le script de la BD au printemps 2012, pendant que David finissait un autre travail. Et puis rien ne s’est passé comme prévu : 12bis a fait faillite, il a fallu récupérer les droits auprès des repreneurs du fonds, David n’a pas pu attendre et a quitté le projet, et celui-ci a été remisé aux archives de mon Mac. En 2014, Laurent Muller, un des fondateurs de 12bis, passé aux Arènes, a repris contact avec moi pour racheter les droits du scénario. Je ne voyais pas de raison de refuser de les lui céder à l’époque. Il a fallu deux ans pour que le travail commence véritablement. A ce moment-là, j’étais occupé ailleurs et je n’ai suivi la production de la BD que de loin. Voire de très loin après janvier 2018.

2 – Passe t-on aisément d’auteur à scénariste de roman graphique? Des invariants ou des différences?

Non, ce n’est pas simple. Il y a du texte et de l’image dans une BD, mais ce n’est ni un livre ni un film. Le truc, autant que j’ai pu le comprendre, consiste à découper selon une suite d’images pertinentes, dont chacune est elle-même une synthèse de l’action à un moment précis de l’intrigue et permet l’ellipse vers la synthèse suivante ; la BD, du point de vue du scénariste, m’est ainsi apparue comme l’art du choix des vides et des non-dits. Je me souviens qu’à l’époque cette première tentative de scénario de BD m’avait posé pas mal de problèmes. Je ne suis d’ailleurs pas certain de les avoir tous bien résolus. J’ai beaucoup taillé dans le roman, réorganisé des séquences pour en changer la chronologie, et simplifié des passages. Reste qu’en BD comme ailleurs, sans une bonne histoire et de bons personnages, on ne va pas loin. Même si c’est le dessin qui appâte, c’est le fond qui laisse une impression durable. Le fond est-il à la hauteur dans le cas de « La ligne de sang » ? Nous verrons.

3 – Pourquoi Douay pour illustrer votre histoire? Y a-t-il adéquation convaincante entre votre histoire et les personnages que vous avez créés et l’adaptation croquée par Douay? Doit-il exister une réelle complicité avec le dessinateur ?

Stéphane Douay a été suggéré par l’éditeur de la BD et lorsque ce dernier m’a présenté les précédents travaux de Stéphane, j’ai trouvé qu’ils allaient plutôt bien avec l’ambiance noir/polar du roman d’origine. Je m’en suis donc remis à son choix.

4 – Est-ce un “one shot” ou a-t-on des chances de vous retrouver dans d’autres aventures similaires issues de votre bibliographie?

A ce stade, j’ai quelques idées mais qui ne sont pas très concrètes, je vais donc les garder pour moi.

5 – Quand retrouvera-t-on du DOA inédit en librairie?

Le jour où il sera prêt à y revenir et lui-même ne sait pas quand ce jour arrivera (et va par ailleurs immédiatement cesser de parler de lui à la troisième personne, c’est nul).

propos recueillis par Wollanup, le 16 mai 2019.


Entretien avec James Sallis. Petite évocation d’une grande carrière.

En décembre 2014, un petit message sur sa page Facebook m’avait permis de joindre Jim et de réaliser un petit entretien avec lui pour le site Unwalkers. “Le tueur se meurt”, récompensé par le grand prix de la littérature policière était sorti depuis un an et il faudra attendre encore 5 années avant de relire Sallis en France. L’ homme est extrèmement précis, méticuleux et l’enteprise fut llongue, celui-ci reprenant parfois une traduction qui ne lui convenait pas forcément ou complètement. C’est cette précision dans une réelle économie de mots que l’on voit souvent dans ses romans qu’on entrevoit parfois ici. Quand “Willnot, espéré en 2018 est arrivé en ce début d’année, Jim m’avait donné son accord pour un nouveau entretien.

“Absolutely, and thank you for asking.  Send along some questions whenever you wish and I’ll respond as time allows.  There are terrible weights pressing down on us here in the States these days, but some of us manage to get the work done nonetheless.”

Las, Willnot est un roman extraordinaire mais je n’ai pas eu ou su trouver le temps pour faire parler l’auteur de l’ Amérique telle qu’il la voit et la ressent actuellement et de la manière dont elle apparaît dans WILLNOT. Partie remise, j’espère.

Jim Sallis est présent au “Quai du Polar” ce weekend. J’ose espérer que de nouveaux entretiens, plus actuels, verront ainsi le jour. Puisse cet entretien vous permettre d’aller rencontrer le grand maître. Son intelligence, sa profondeur, son humanité, tout comme chez Ron Rash, vous seront certainement salutaires dans la cacophonie du grand cirque lyonnais.

James Sallis. No exit press.

Il y a les auteurs qu’on aime lire, retrouver comme des amis et il y a les écrivains, la minorité, des personnes  qui vous chavirent en vous racontant les histoires que vous rêviez de lire, de vivre ou d’écrire, qui ont une sensibilité, une intelligence supérieures à la moyenne et qui créent des univers parfois obtus pour le novice, des écrivains qu’il faut décrypter tant la compréhension de leur pensée complexe se mérite et James Sallis fait, pour moi, partie de ces gens extraordinaires et je suis vraiment heureux de partager avec vous ce moment avec un homme hors du commun ayant accédé à la notoriété en France par le grand prix de la littérature policière 2013 avec « le tueur se meurt » et par l’adaptation cinéma de son roman « Drive ». Bien plus francophone que je suis anglophone, James Sallis a reçu les questions en français. Les réponses ont été traduites avec talent par Morgane.

Auteur de romans noirs n’est qu’une infime partie de votre carte de visite dans le domaine littéraire comme dans votre activité d’adulte. Plutôt que de se contenter de la version Wikipédia, accepteriez-vous de nous parler de votre itinéraire, de vos réussites, de vos périodes de fierté ?

Mes premières ambitions tendaient largement vers la science-fiction et la poésie – c’est dans ces deux genres que j’ai commencé à publier, de la poésie dans des magazines littéraires, de la science-fiction dans New Worlds et dans Orbit, l’anthologie de Damon Knight, à peu près en même temps.

On retrouve ces influences dans tout ce que j’écris, la poésie dans mon approche structurelle du langage, la science-fiction dans ma vision du monde, ces mondes multiples à quelques pas de distance à gauche ou à droite de celui qu’on peut voir. Mon livre le plus récent s’intitule : Black Night’s Gonna Catch Me Here : New and Selected Poems, une sélection de poèmes inédits publiée par New Rivers Press.

Sur un peu plus de cinquante ans, j’ai publié près d’une centaine de nouvelles dans des magazines ou des anthologies littéraires, de policiers et de science-fiction, des centaines de poèmes et des milliers de pages de critiques, de théorie et de préfaces, trois livres de musicologie, une biographie de Chester Himes, une traduction de Saint Glinglin de Queneau et seize romans. A l’évidence, je n’ai jamais décidé ce que je voulais devenir quand je serai grand.

Qu’est ce qui fait qu’un jour on décide d’écrire ? Avez-vous d’abord écrit uniquement pour vous avant de passer à l’édition ? Etait-ce dès le départ une passion pour l’écriture, une nécessité, une évidence ou un simple loisir ?

Vers l’âge de quatorze ans, j’ai compris que l’écriture serait une grande partie de ma vie. C’est comme ça qu’on fiche en l’air sa jeunesse.

De la même façon, pourquoi avez choisi un jour de vous consacrer exclusivement à la littérature noire, si cette exclusivité existe réellement ? Qu’est-ce qui vous plaisait dans le cadre roman policier ?

Comme indiqué ci devant, les romans policiers ne forment qu’une fraction de ce que j’écris et ai écrit. (J’évite le terme « noir » qui , comme « jazz, » a été vidé de toute signification) Mais l’intrigue policière me paraît un modèle de notre façon de vivre, en quête de sens dans nos vies disparates, et le roman policier est à mon sens le roman urbain par excellence, qui décrit précisement ce que les villes et les nombreux conforts de la civilisation ont fait de nous.

Lew Griffin, votre premier héros, très attachant et atypique détective noir déambulant dans les rues de la Nouvelle Orleans pendant six volumes, est-il un hommage à Chester Himes dont vous êtes un grand admirateur et aussi l’auteur d’une biographie ? Y a-t-il une part importante de vous dans les héros que vous avez créés.

En partie, oui, bien sûr : nous sommes tous prisonniers de notre propre tête, dans notre façon de voir le monde, et on ne peut pas en sortir. Mais l’art, c’est précisément une tentative d’évasion.

Qu’est-ce qui fait qu’un jour, vous décidez d’arrêter le personnage de Lew qui pourtant continuait à nous charmer ?

L’aventure de Lew a commencé comme une simple nouvelle (la première partie du Faucheux), puis c’est devenu un roman, un seul roman, ou c’est ce que je pensais. Mais le personnage ne me quittait plus ; je voulais en savoir plus sur lui. Alors j’ai écrit un autre roman, puis un autre. Quand j’en suis arrivé au cinquième, je savais que j’en avais un de plus et l’histoire serait terminée. En un sens, le cycle de Lew Griffin est peut-être la seule série en six volumes avec une fin surprenante. On pourrait aussi considérer qu’il s’agit d’un long roman.

Vous aviez dit, à l’époque, qu’il n’y aurait pas d’autres personnages récurrents dans la suite de votre œuvre ? Comment s’est donc opérée la naissance de John Turner ex-flic et ex-détenu venu se retirer au fin fond du Tennessee ? Qu’est ce qui fait que l’on passe de la Louisiane urbaine au Tennessee rural ?

J’ai grandi dans le Sud rural ; j’ai toujours voulu écrire sur cette région. Mais je n’ai pas trouvé de bon récipient avant de visualiser la première scène du roman avec Turner : un homme debout dans les bois qui entend une voiture approcher. Le reste du roman s’est construit en répondant à quelques questions : qui est cet homme ? Pourquoi est-il là ? est-il ? Encore une fois, je n’avais prévu qu’un seul roman, mais le personnage ne voulait pas s’arrêter. Il restait d’autres questions.

Avez-vous aimé le film « Drive » ? Ryan Gosling était-il le bon acteur pour interpréter le héros ? Quand, par la suite, vous avez écrit l’impeccable suite « driven » avez-vous été parasité par l’image de Gosling interprétant un personnage finalement assez éloigné du héros du roman ?

Pour autant que j’admire le travail de tous sur le film, Ryan, Nic, Hoss Amini, chacun des acteurs dans le film, je n’ai jamais eu consciemment l’idée d’instiller le film dans le second roman. Ce film est un bijou et Ryan étincelle dans ce rôle.

Retrouvera-t-on un jour « le conducteur » ?

Quand mon agent m’a demandé si j’accepterais d’écrire une suite, j’ai répondu : « Pas question. » Puis j’ai raccroché, je suis retourné à mon bureau et j’ai tapé le titre Driven ainsi que les deux premières pages. Je n’ai pas l’intention d’y revenir. Mais de même, je n’en avais ni avec Lew ni avec Turner.

J’ai été époustouflé par « la mort aura tes yeux » récemment ressorti en France par Folio de Gallimard. Est-ce pour vous un roman d’espionnage tel qu’il est présenté par les éditeurs  ou une nouvelle preuve de votre art pour prendre un genre et de vous en servir à votre guise pour raconter bien d’autres propos étrangers au cadre originel ?

J’ai tendance à utiliser des formes standard, le roman policier, le roman d’espionnage, pour les structures internes qu’elles offrent, pour mieux en soulever la surface et aller voir ce qu’il y a en dessous.

Vous avez écrit une belle introduction pour « le petit bleu de la côte ouest » de Manchette pour le marché américain que l’on retrouve sur la sortie du bouquin chez Folio et où vous expliquez pourquoi vous aimez Manchette et il apparaît, après réflexion, que la série de « Drive » est assez proche, dans le style, des romans du Français qui était connu aussi pour son engagement politique à gauche. Existe-t-il de tels auteurs de noir engagés aux USA ?

Tout à fait. Des auteurs noirs, des auteurs blancs, des auteurs américains d’origine asiatique, des auteurs hispaniques, des auteurs amérindiens,…L’histoire de la gauche américaine est étrange, extrêmement différente de la vôtre et bizarrement entremêlée à l’anti-intellectualisme américain et à notre autoportrait en cowboy, mais ne doutez pas que son esprit nous hante encore, de Hammett à Stephen Greenleaf, à George Pelecanos ou moi-même.

« Le tueur se meurt » raconte des solitudes urbaines, des absences comme la série à la Nouvelle Orléans, pensez-vous que notre existence n’est finalement que solitaire, est-ce votre philosophie de la vie ?

Ce n’est pas une philosophie ; c’est une observation.

Vous racontez surtout des histoires d’hommes où les femmes brillent par le poids de leur absence ou de leur perte ? Ecrirez-vous un jour un roman avec une grande héroïne ?

Others of My Kind, qui n’a malheureusement pas été publié en France, a comme personnage principal Jenny Rowan, une femme qui a été enlevée quand elle était enfant et gardée emprisonnée dans un coffre en bois caché sous le lit de son kidnappeur. Ce n’est que l’histoire de fond. Le récit raconte ce qu’elle a fait de sa vie. C’est peut-être mon personnage préféré, et ce roman contient les meilleurs passages que j’ai écrits.

Il y a beaucoup d’histoires ordinaires d’animaux, d’oiseaux surtout, qui peuplent certaines fins de chapitres de vos romans ? Ce n’est pas une question primordiale mais cela m’a toujours intrigué, pourquoi ces fantaisies animalières ?

C’est peut-être tout simplement parce que j’aime les animaux. Peut-être parce que j’ai l’impression que nous devons nous rappeler que ce monde ne nous appartient pas. Peut-être parce que je travaille près de portes vitrées, je passe beaucoup de temps à regarder dehors.

Vous avez traduit Queneau pour les Américains, vous parlez notre langue, aimez Manchette, votre francophilie n’est plus à démontrer mais qu’est-ce que le France pour vous, actuellement, vue des USA ?

La découverte de la littérature française moderne et contemporaine, alors que je vivais à Londres et travaillais comme éditeur au magazine de Mike Moorcock New Worlds, m’a littéralement ouvert le monde ; son influence et l’éventail des possibles qu’elle m’a donnée s’étendent sur l’ensemble de mon écriture, depuis la poésie jusqu’à la fiction en passant par la théorie.

Le nouveau théâtre de vos romans est maintenant l’Arizona, autre état du Sud, vous considérez-vous comme un écrivain du Sud et que signifie cette appellation, quels sont les auteurs actuels que vous aimez ?

L’Arizona est un univers assez différent : le Sud-ouest des Etats-Unis. Un pays de cowboy, avec une petite pincée de Californie. J’y ai vécu pendant des années avant de me sentir capable d’écrire sur le sujet. Concernant les auteurs, il faudrait que vous jetiez un coup d’oeil à ma bibliothèque. Dernièrement, je passe mon temps à dévorer des nouvelles : Hilary Mantel, Kij Johnson, Dan Chaon, Otessa Moshfegh… Et de la poésie, avec mon troisième volume, à paraître en mars, qui comprend des poèmes depuis que j’ai commencé à en écrire, de 1968 jusqu’à maintenant.

Vous êtes un mélomane averti, quelle musique, quel genre, conviennent le mieux à la lecture des romans de Sallis ?

Un peu de tout – ce que j’écoute. Les livres avec Lew Griffin semblent imprégnés de blues, la série des Turner avec de l’old-time music des montagnes, mais tout dérive du récit. J’ai une éducation classique, je reviens par défaut au blues quand je joue en solo, avec mon groupe on joue de l’old-time, de la country traditionnelle, du calypso, du cajun, du bluegrass, du blues, du swing et du jazz précoce – tout ce que j’écoute.

Entretien réalisé pendant la première quinzaine de décembre 2014. Reprise en mars 2019.

Wollanup.





Quand ANTONIN VARENNE parle de DOA.

Un petit commentaire en soirée… qui ne serait sûrement pas beaucoup lu. Et pourtant, c’est un truc bien sympa et qui semble très important pour son auteur.

Antonin Varenne s’exprime sur DOA, sur la démarche de l’auteur, loin de la complaisance et qui l’interpelle. La même honnêteté, la même intégrité, la même discrétion, tout sauf une surprise. Moment intelligent.

« Belle interview, le piège de la paraphrase du livre y est bien déjoué. Au point de donner envie de lire le bouquin. Parfaite démonstration d’intelligence.

Les différences évoquées entre fiction et non-fiction, les distinctions faites entre les goûts et la qualité, la condamnation morale d’une oeuvre, sa censure légale, un hastag et une réaction critique digne, sont essentielles.

Je suis dans les premiers moments d’un prochain livre, et la lecture de cet entretien remet quelques boussoles dans la bonne direction. A commencer par ces conseils —ou règles— que les auteurs ne devraient pas oublier: ne pas penser aux lecteurs (ni aux éditeurs); raconter et non asséner; éventuellement se donner pour objectif, comme le disait Benjamin Whitmer lors d’une rencontre à Limoges il y a peu: « to slowly crush the heart of the reader in my hand », de faire passer des émotions, donc (douloureuses ou moins); d’assumer cet « affranchissement total » que permet la création.

Mais la liberté —artistique, philosophique, physique…— n’est pas donnée. Elle n’est presque toujours qu’une conquête. Une bataille a priori sans victoire, mais sans défaite non plus. Pour les auteurs comme pour les autres. On n’est jamais libre, on essaie seulement de se libérer (que serait un être entièrement libre?…Dieu, dévoreur de chair humaine, fou, artiste total muet sourd et aveugle, homme transformé en meuble?). Et c’est la dernière boussole, avec la prise de risque, que je retiendrai de la lecture de cet entretien: ce qu’a fait DOA avec ce livre, et qu’importe à ce stade que je ne l’ai pas encore lu. Il a cassé le moule, il s’est libéré d’un des auteurs qu’il était pour en devenir un différent. Parce qu’il est vite tentant de se contenter d’en être un seul, celui qui vend ou celui qui nous fait du bien, celui en qui on a le plus confiance, et de ne pas se frotter aux autres. Intéressant que ce soit par ce livre qu’il s’essaie au « JE ».
Merci aux questions, et un grand merci aux réponses.

A bientôt.

Antonin. »

L’entretien de Nyctalopes du 4 octobre 2018.

Lykaia chez Nyctalopes.

Lykaia chez Unwalkers.

Wollanup.

Entretien avec Joe R. Lansdale pour la sortie de HONKY TONK SAMOURAI / Editions Denoël

L’auteur texan a le sens et le souci du divertissement. Mais il a plus d’une corde à son arc. C’est avec délectation et émotion que j’ai pu faire sa rencontre à l’occasion d’un court passage parisien, invité au salon Toulouse Polar du Sud. En voici le fruit de nos échanges.

Quelle est la genèse de la série Hap & Leonard?

Globalement je peux dire que Hap c’est moi et Leonard est un assemblage de personnages que j’ai rencontrés au cours de ma vie. Dans ma pratique des arts martiaux, j’ai remarqué qu’il y avait des gays mais qui ne montraient par leur appartenance et c’est donc sur cette base que j’ai créé le personnage de Leonard.

 Y avait-il un propos, un message, ou une volonté particulière pour cet opus?

Je n’aime pas trop la notion de message mais le principal c’est qu’il y ait toujours dans mes publications des idées politiques, ma vision de l’Amérique, mais je pense que dans celui-ci il y a un petit peu moins d’éclairage sur celle-ci. J’ai surtout voulu produire un divertissement, réunir les différents protagonistes et éléments des précédents ouvrages de la série.

Nous pouvons avoir une vision biaisée du Texas oriental, quelles en sont les valeurs et les scories de cet état du Dixieland?

Je viens de cette région et j’adore cet endroit, j’y ai rencontré les gens les plus gentils, solidaires, affectueux, évidemment il coexiste l’exact contraire mais je pense que c’est comme partout à dire vrai. Or il y a quelque chose de très indépendant dans la culture du Texas oriental, très particulière, telle une bénédiction et une malédiction concomitante. C’est très particulier le Texas oriental, c’est énorme comme la taille de la France et on imagine que c’est désertique, mais c’est le Sud complet. On dit que c’est derrière la barrière de pins, il n’y a pas de désert, de montagnes, il y a des arbres, des crocodiles. Du côté culturel et dans la musique en particulier, c’est tel un combo de musique mexicaines, afro américaines, très marquées.

Trouvez vous, justement, que Hap et Leonard sont là pour en gommer les aspérités ? ( ou les souligner)

Je pense qu’ils montrent les deux côtés, le bon et le mauvais, la complexité et la contradiction de cet état. Ils portent un rôle de « Morality plays » (une allégorie théâtrale du vice et de la vertu). J’écris du polar !
Ce ne sont pas du tout des héros mais je n’aime pas non plus le concept d’anti-héros, ils sont juste profondément humains. Ils tentent d’être meilleurs, ils essayent de correspondre à l’idéal qu’ils se sont fixé. Pourtant ils tuent, ils possèdent des armes, mais en fait ils sont un peu comme tout le monde et c’est cela qui me plait.

Deux aventures de Hap & Leonard sont en attente pour l’édition française, qu’en est de la série T.V. et quel regard portez-vous sur cette adaptation ?

J’en suis très satisfait en tant qu’auteur de la série. Je pourrais toujours dire que tel ou tel plan, telle ou telle scène aurait pu se tourner différemment. C’est trois saisons et il n’y aura pas de suite. James Purefoy est un homme bien, les acteurs sont les meilleurs amis à l’écran comme dans la vie.

Avez-vous définitivement abandonné l’épouvante ?

J’écris des histoires courtes tout le temps. J’ai remporté deux prix Bram Stoker en six ans. J’ai écrit un livre « Drive-in », j’estime qu’il n’y pas de genre, et en ce qui concerne l’horreur j’affectionne particulièrement la nouvelle. C’est classifié aux Etats Unis comme de la science-fiction. J’ai déjà pris des pseudos, plus pour m’amuser pour écrire des petits papiers plus jeunes ou dans un contexte de « ghostwriter ». Les éditeurs aiment bien les catégories mais vivant de mon écriture je suis très bien comme ça et je n’ai pas la nécessité de changer mon nom en fonction de « genres littéraires ».

Quels sont vos tuteurs littéraires ? Et lisez-vous de la littérature actuelle?

Mark Twain, Harper Lee « To kill a mockingbird », Elmore Leonard dans ses premières années, Flannery O’Connor, Carson McCullers, Fitzgerald, Steinbeck, Raymond Chandler, James Cain, Dashiell Hammet, Rob Dennis, James Ross, Charles Willeford. On pourrait en parler toute la journée !
Dans les actuelles, James Lee Burke est probablement le plus grand styliste du noir, Helen Gilchrist « In the land of dreamy dreams » un recueil de nouvelles.
En fait je lis surtout des classiques, je lis en ce moment Don Quichotte et une biographie de Bruce Lee ayant pratiqué des arts martiaux pendant 55 ans. C’est une personne très très importante à mes yeux.

Vos romans donnent l’impression d’avoir un rapport direct avec le cinéma, ou pourrait-on suggérer l’inverse, que le cinéma a nourri votre littérature ?

Le film noir, beaucoup de films noirs. John Ford, Howard Hawks, John Sayles, Roger Corman qui a énormément influencé « Drive-in ».
Je vais réaliser un film l’année prochaine dont le scénario a été écrit par mon fils, adapté d’une nouvelle que j’avais écrit dont le principe était que chaque auteur devait parler d’un tableau de Edward Hopper «New-York office ». On attend que le projet se finalise.
J’ai écrit pas mal de scénarios pour les Batman T.V. , Superman et le fils de Batman. Le réalisateur de Walking Dead va réaliser une adaptation d’un de mes écrits pour Netflix.
Il y avait un film culte très « américain » mettant en scène Elvis avec une momie qui est truffé de références sur sa vie et les studios Sun Records. La femme de mon frère est allée à l’école avec Elvis et était amie avec Johnny Cash, ma fille, Kasey, étant produite par John Carter Cash.

On a l’habitude, marque de fabrique, d’illustrer pour Nyctalopes, par un titre musical collant à l’ouvrage et/ou à l’auteur. Pourriez-vous illustrer notre entretien ? (en rapport avec l’opus ou un titre marquant ces derniers temps)

Je pense à ma fille Kasey Lansdale « Sorry Ain’t enough » dans une veine Country-Blues, qui joue dans la seconde saison de Hap & Leonard très 50’s.

Personnellement j’avais fait le choix d’un titre de Johnny Winter « Honky Tonk »

Je ne l’aime pas car j’étais en procès contre lui. Sur une brouille musicale, une satire d’un de ses titres, il nous a réclamé de l’argent. Pas d’humour bien que ce soit un artiste incroyable…accro à la Coke et scientologie.

Cette rencontre n’aurait pu se dérouler sans l’entregent de Joséphine Renard, attachée de presse -fée- des éditions Denoël, et Dana Burlac, éditrice de Lansdale, pour sa capacité d’interprète texane. Merci beaucoup pour cette mémorable rencontre!

Le 9 Octobre 2018 dans un bistrot parisien.

Chouchou.

DOA, LYKAIA, l’entretien.

C’est toujours un bonheur de s’entretenir avec DOA. Il n’élude aucune question, répond toujours de manière précise et sans se défiler. Il nous parle aujourd’hui de « Lykaia » sorti chez Gallimard le 4 octobre 2018, un roman absolument pas tout public. 

EquinoX, Sade, le BDSM, la réification, l’univers des contes, la mythologie, les femmes chez DOA, « Mein Kampf », la liberté d’écrire, la liberté d’éditer, le Darknet, et ses goûts musicaux de chiottes… un moment très riche. On s’y est mis à deux !

 

1 –Wollanup / Prévu initialement dans la collection EquinoX, LYKAIA sort finalement quelques mois plus tard chez Gallimard mais pas non plus à la Série Noire, ce roman a donc déjà une histoire et d’ailleurs certains sur le web ne se sont pas gênés pour diffuser et propager des infos ou des rumeurs ? Que s’est-il passé réellement ?

Laurent Beccaria, boss des éditions Les Arènes, est revenu, pour des raisons qui lui appartiennent, sur la décision de publier ce roman et Aurélien Masson l’a suivi dans cette voie. Pour faire taire la rumeur, cette sale bête, il n’a jamais été question pour moi de quitter Gallimard, juste d’accompagner mon désormais ex-éditeur avec ce texte particulier – dont la nature était connue dès le départ – dans ses nouvelles aventures ; je me suis efforcé d’être le plus clair possible sur ce point avec les principaux intéressés dès que les changements à la tête de la Série Noire ont, plus d’un an avant le lancement d’EquinoX, été rendus publics. La suite est triste, regrettable sur le plan de l’amitié et je n’ai, personnellement, qu’une seule remarque à faire au sujet de cet incident : la plus punk des maisons d’édition n’est pas celle que l’on croit dans cette histoire. L’exception à la règle de c’est celui qui le dit qui l’est ? (sourire)

 

2 –Wollanup / Même si on retrouve certains invariants thématiques et stylistiques qui caractérisent votre œuvre, vous avez quand même énormément changé de sujet. Comment présenteriez-vous LYKAIA ?

C’est une manière de conte, avec sa ou ses morales, comme tout conte qui se respecte, et ses différents niveaux de lecture. C’est en cela qu’il s’éloigne le plus de mes précédents livres. Evidemment, vu son sujet et son traitement, il est plutôt réservé aux adultes à l’estomac solide, d’où l’avertissement que j’ai jugé préférable de mettre en préambule – qui n’est donc pas là juste pour faire joli ou attirer les grandes curieuses. Cependant, s’arrêter à sa surface, la violence dans le cul, c’est passer à côté de l’essentiel.

 

3 – Wollanup /N’avez-vous pas peur de surprendre, voire d’effrayer un lectorat qui ne vous connaîtrait uniquement que par PUKHTU ?

Il est certain que tout lecteur qui s’attend à une nouvelle variation sur le thème du terrorisme ou de l’état profond, pour reprendre une expression chère à nos amis anglo-saxons, sera déçu. Quant à surprendre, je l’espère bien. Effrayer, même si ce n’est pas le but, il est possible que ce soit le cas. En réalité, ce qui me fait peur, c’est d’être enfermé dans une case littéraire, ou de me complaire dans une sorte de routine du clavier, de ne plus oser. Parvenir à un certain niveau de réussite commerciale peut conduire à cela et, pardon de le dire, trop penser aux lecteurs aussi. Non pas qu’il faille manquer de respect aux gens qui vous lisent mais toute démarche artistique digne de ce nom est singulière et autoritaire, pas démocratique ou sondagière. Et elle s’accompagne, me semble-t-il, d’une certaine prise de risques. De cela, nous avons déjà parlé ici il y a quelques temps.

4 –Wollanup / La quatrième de couverture parle de roman sadien… Sadien ou sadique dans une volonté de bousculer le lecteur aventureux ? ou bien les deux ou rien de tout cela ?

Ce terme qui, dans l’avertissement liminaire, est accolé au qualificatif noir, est apparu lorsque nous discutions de la nature du texte avec Aurélien Masson, qui prétendait avoir du mal à le cerner mais voulait à tout prix lui coller une étiquette. Je l’ai gardé parce que c’est une filiation dont je n’ai pas à rougir, assez évidente vu le propos. D’autre part, puisque ce livre est finalement édité par la maison Gallimard, dont la Pléiade publie également le Divin marquis – mais aussi Georges Bataille – c’est d’autant plus approprié. Je continue cependant à penser que c’est surtout un roman noir – ne va-t-il pas gratter là où ça fait (très) mal ? – si l’on n’a pas, de la chose, une définition étriquée qui voudrait, par exemple, que les figures de l’enquête ou du sociopolitique seuls soient consubstantiels à ce genre. Mais qui peut prétendre que le cul n’est ni un fait social, ni un fait politique ?

Quant à bousculer le lecteur, n’est-ce pas la qualité première de la bonne littérature ? Celle qui peut remplir le cœur de belles émotions ou tout à fait le contraire, mettre KO par une série de directs au foie, celle qui convoque le cerveau, ou les tripes, ou les deux, flirte parfois avec le viscéral, fait du sale – pour reprendre une expression lue cet été après une bagarre d’opérette à Orly – avec la psyché ? Si je suis parvenu à ça, j’ai en grande partie réussi mon coup. Mais ce n’est pas à moi de le dire.

 

5 –Wollanup / Vous êtes-vous réveillé un matin en vous disant « je veux du cuir, du latex et des chaînes », comment vous est venue l’idée, pourquoi ?

Mais voyons, dans un grand élan autofictionnel, je voulais étaler mon intimité, c’est évident (sourire). Précision pour ceux qui n’auraient pas compris ou ne voudraient pas comprendre : je plaisante. Autre précision, c’est peut-être ma parano qui s’exprime – si c’est le cas, veuillez accepter mes excuses par avance – mais je pressens dans votre interrogation un questionnement sur le bien-fondé de ce sujet particulier, questionnement auquel je n’ai jamais été soumis pour mes autres romans. Se pencher sur les horreurs de la guerre en Afgha, par exemple, ça passait crème, ça allait de soi. A croire que nous ne sommes pas aussi libres de nos mœurs ni affranchis de la morale judéo-chrétienne que nous le souhaiterions.

La réponse, maintenant. Le chemin qui conduit à un livre n’est pas une ligne droite. Et l’on n’emprunte d’ailleurs pas un seul chemin pour y parvenir. A la suite d’une rencontre, je me suis posé des questions sur ce qui pouvait décider une personne à introduire de la douleur dans le plaisir, douleur reçue ou infligée, à être réifié ou à réifier. Cette curiosité sans agenda particulier a coïncidé avec plusieurs envies professionnelles, changer de thématique, écrire court après avoir fait (trop ?) long, m’essayer au je  – « Lykaia » est un récit à deux voix, un homme, une femme, lui à la première personne, elle à la troisième – jouer, parce qu’il faut aussi savoir s’amuser dans mon métier, à mélanger les figures et les codes des genres, dans le cas présent le noir, le porno ou le gore. Etait-ce suffisant pour justifier un roman ? Pas forcément. Mais deux dimensions m’ont interpellé dans l’univers BDSM (pris au sens large) tel que je l’ai entraperçu au départ : la prédominance du fantasme, à travers les lieux, les accessoires, les scénarisations, et donc de la projection de soi ou de l’autre, d’une part – tout rapprochement avec l’omniprésente mise en scène narcissique des réseaux sociaux qui pollue notre quotidien par la violence et l’asservissement volontaires qu’elle impose n’est pas fortuit – et la chosification du corps, d’autre part, ultime déclinaison de sa transformation en objet transactionnel parfaitement assumé dans un environnement mondialisé, libéralisé, individualisé et bientôt, sans doute, post-humanisé : mon corps, ma propriété, mon choix, j’en fais ce que je veux. En cours de route, l’une de mes sources, Divine Putain pour ne pas la nommer, a attiré mon attention sur le travail de l’anthropologue David Le Breton et cela m’a aidé à formaliser un peu mieux mes pensées. Petit à petit, cet ensemble de réflexions, auxquelles sont venus s’ajouter des éléments mythologiques ou archétypaux (par exemple Venise la romantique) propres à faire basculer le récit dans une autre dimension, plus symbolique ou parodique, a cristallisé jusqu’à « Lykaia » qui est, entre autres, l’évocation d’une société – au sens de milieu humain avec ses règles propres –  dont on pourrait dire qu’elle est la forme extrême de la nôtre, une fois les masques tombés. Peut-être même sa conclusion inéluctable, qui sait ?

Attention cependant, dans ce livre, pas de discours. Pour suivre l’exemple d’Elmore Leonard lorsqu’on lui posait la question, je ne suis pas là pour prendre position, dénoncer ou éduquer, I’m just telling a fucking story. Je laisse toutes ces grandes ambitions édificatrices à d’autres, plus justes – de saints Just ? – intelligents et cultivés que moi.

 

6 –Wollanup / Si je vous ai bien compris le lecteur qui viendrait en voyeur dans un  roman où le candaulisme règne pourtant se serait fourvoyé et raterait l’essentiel mais en même temps (expression bientôt démodée), vous niez toute prise de position. Quel est donc cet essentiel à vos yeux que votre plume toujours aussi acérée et précise doit nous faire découvrir?

Le candaulisme – de Candaule, un roi de l’Antiquité, consiste à s’exciter et jouir de voir son conjoint faire l’amour avec un ou plusieurs autres partenaires – ne règne pas dans « Lykaia », il est évoqué comme partie constituante du passé de l’un des deux personnages principaux et a son importance dans le cheminement mental de celui-ci. Ce n’est donc qu’un des ressorts du roman qui, de ce point de vue, n’est pas destiné aux voyeurs. Je ne peux pas, cependant, empêcher ceux-ci d’acheter le livre lorsqu’il sera disponible en librairie. Mais pourquoi aller s’emmerder à dépenser de l’argent pour lire quand, sur le Net, en deux clics, on trouve tant de choses gratuites à mater pour prendre son pied ? Et pourquoi faire porter au livre, au monde ancien, une responsabilité que l’on ne fait pas porter au monde nouveau ?

Par ailleurs, donner à voir et prendre position sont deux choses différentes. Mon roman est comme ce miroir métaphorique, promené le long d’une grande route, convoqué par Stendhal lorsqu’il définit la littérature, reflet du monde,  dans « Le rouge et le noir » (bon je frime, je sais, avec cette référence que m’a opportunément rappelée Laurent Chalumeau – Pub : « VNR » à lire ! – il y a peu). Il existe apparemment deux grandes écoles romanesques contemporaines – on pourrait même dire créatives ou artistiques – celle qui envisage un sujet avec des réponses et celle qui l’aborde avec des questions. J’appartiens résolument à ce second courant. Pour qui le cheminement de la réflexion est plus important que l’aboutissement (très rare) de celle-ci. S’interroger sur l’autre, être curieux de sa réalité est le premier pas, primordial, vers lui, c’est aussi l’accepter dans toute sa complexité et donc dans son humanité. Mais cela marche dans les deux sens : l’autre doit aussi, dans cette démarche, accepter d’être envisagé selon un filtre qui n’est pas le sien, peut-être moins confortable. Aucune compréhension mutuelle n’est possible sans cet aller-retour.

Et pour conclure, à propos de l’essentiel, je vais me permettre de faire appel à une autre citation. Au début de son magnifique et très émouvant récit, intitulé « Le lambeau », Philippe Lançon évoque son métier de critique littéraire et un entretien avec Michel Houellebecq qu’il planifie pour la fin de la semaine marquée par l’attentat de Charlie Hebdo. Il écrit : La plupart des entretiens avec des écrivains ou des artistes sont inutiles. Ils ne font que paraphraser l’œuvre qui les suscite. Et aussi que le lecteur a besoin de silence. Il a raison et puisque nous avons jusqu’ici évité ces écueils de la redite et du bruit, continuons. Je prends le risque de laisser chacun apporter son expérience et sa vision à celle que présente « Lykaia », et d’en tirer ce qu’il veut ou peut. Si ce n’est pas grand-chose ou rien, qu’in fine, le roman est seulement jugé vulgaire, malsain, creux, racoleur, sans aucune qualité, alors tant pis, je dois l’accepter.

 

7 –Wollanup / Je dois reconnaître que certaines scènes sont épouvantables et le terme est encore bien en deçà de la vérité et sont décrites avec un réalisme et une précision qui montrent une observation fine des paraphilies racontées dans le roman. La question s’était déjà posée avec PUKHTU, quelle est la part de votre connaissance du « terrain » dans LYKAIA ?

J’ai abordé ce roman de la même manière que tous les autres, j’avais un sujet et l’impression de n’entrevoir que sa surface. Il me fallait le connaître mieux, le mieux possible, pour essayer d’en extraire la substantifique moelle, pour paraphraser Rabelais, tout en évitant de raconter trop de conneries. J’ai donc, fidèle à mes habitudes, lu, visionné, rencontré, visité, assisté à, en France, ailleurs en Europe, aux Etats-Unis, pendant plus d’une année, le plus souvent sans trop de difficulté, au contact de personnalités intéressantes, parfois amicales, parfois moins (dans des proportions qui ne diffèrent pas de celles que l’on croise habituellement dans le monde vanille, entendez par là le monde de ceux qui ne pratiquent pas). Quelquefois, les choses ou les gens ont été moins faciles à convaincre, les lieux très secrets et interlopes compliqués et périlleux à dénicher, tout n’étant pas montrable n’importe comment, à n’importe qui. Comme avaient pu l’être, en leur temps, mes interlocuteurs de « Citoyens clandestins » ou de « Pukhtu » et leurs ésotériques repaires. Donc, je ne connais pas tout et je n’ai certainement pas pigé l’intégralité de ce que j’ai appris, mais j’en ai déjà capté pas mal et, pour le dire pudiquement, rien de ce qui figure dans mon récit n’est invraisemblable ou exagéré. Tout est juste, même si rien n’est vrai.

 

8 – Monica / Il y a dans « Lykaia » de nombreuses références à la mythologie et à l’univers des contes (d’ailleurs la quatrième résume bien ces influences). Pourquoi avez-vous voulu les y intégrer?

Difficile de répondre à cette question sans dévoiler quelques éléments ou clés de l’intrigue du roman, alors je vais me contenter de dire ceci : d’une part, comme je l’ai expliqué ailleurs, « Lykaia » est une manière de conte et, par l’emprunt, je m’emploie à accentuer cet aspect du texte. D’autre part, le mythe, le conte nourrissent depuis toujours la littérature. Pour certains même, la littérature ne serait au final que le prolongement des mythologies, une fois celles-ci dépouillées de leur dimension sacrée ou spirituelle. Il apparaît dès lors tout à fait normal qu’il puisse y avoir capillarité. Avec ce livre, je ne fais que m’inscrire dans cette longue tradition, un hommage bien modeste à mes illustres prédécesseurs en la matière. Enfin, il y a dans les contes et les mythes – grecs en ce qui concerne « Lykaia » – des références, des symboles et des savoirs immédiatement accessibles et partagés par un grand nombre. C’est tout cela qui m’intéressait. Et puis, ce sont aussi des récits et des figures qui permettent de s’extraire de l’hyper-rationnel pour aller flirter non pas avec le fantastique mais avec l’inexpliqué. Ou l’inexplicable.

 

9 –Wollanup / Les adeptes du BDSM forment-ils une communauté qui se retrouve sur des principes, des règles communes, des profils psychologiques similaires ? Pourquoi entre-t-on dans cet univers? Assouvir un désir ou soulager un besoin ?

BDSM signifie Bondage domination discipline soumission sadomasochisme. Quatre lettres qui tentent de coiffer une réalité complexe, pas nécessairement très organisée, et des pratiques multiples qui dessinent grossièrement des communautés regroupées par type de paraphilie, par genre, par orientation sexuelle. Ou pas. Pourquoi se cantonner à un seul petit plaisir ? Puisque vous parlez de principes, il y en a deux qui m’ont été répétés tout au long de mes recherches : tolérance et consentement. Ceux-là font à peu près consensus… sauf dans certains cercles, plus difficiles à atteindre mais que j’ai quand même pu entrevoir, où le consentement représente l’ultime verrou à faire sauter pour atteindre la liberté vraie, que ce soit pour celui qui agit ou pour celui qui subit. Le leitmotiv devient alors, comme évoqué dans « Lykaia », consentir à ne plus consentir.

Au fil de mon exploration, j’ai croisé la route de plusieurs centaines de personnes et j’en ai interviewé près d’une soixantaine de façon plus approfondie – pour les vannes à deux balles, c’est maintenant – ce qui est à la fois beaucoup et pas grand-chose, en fait. Parmi les moteurs / déclencheurs évoqués revenaient le plus souvent ce fameux besoin de liberté (avec, par exemple, la logique selon laquelle lorsqu’on est totalement contraint, attaché, dominé, on n’est plus responsable de rien, donc totalement libre de tout), de lâcher prise ou, a contrario, l’envie de contrôle, de se montrer ou de découvrir l’autre sous un jour que personne n’a jamais vu, l’esthétique et, bien évidemment, le plaisir tiré de la transgression, de la peur, de la douleur (à laquelle on résiste en testant ses limites), etc. La psychiatrie et la psychanalyse, auprès desquelles j’ai bien sûr cherché des explications, ne sont guère éclairantes en la matière. Peu d’études sérieuses ont été conduites sur le sujet, qui ne semble pas intéresser plus que cela la recherche médicale. Longtemps, comme l’homosexualité jusque dans les années 1980 en France, les paraphilies les plus courantes du BDSM ont été considérées comme des pathologies. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, même si ces pratiques restent illégales dans certains pays. Au mieux, on est coincé au stade des hypothèses lorsque l’on cherche à aller plus loin que les déclarations spontanées, si tant est qu’il soit nécessaire d’y aller. Tout juste peut-on relever qu’il y a souvent, mais pas toujours, présence d’un traumatisme, très en amont. Par traumatisme, on n’entend pas forcément agression ou viol ou abus physique, même si ceux-ci sont présents dans certains cas. Cela peut-être une maladie grave, handicapante, qui stimule le besoin de reprendre le pouvoir sur soi, sur son corps, par d’autres moyens – voir à ce sujet le documentaire « Sick, the life and death of Bob Flanagan, Supermasochist ». Cela peut être une rupture, un manque ou un déficit d’amour, tel cet enfant délaissé par ses parents trop occupés à prendre soin d’une petite sœur à la santé très fragile et qui aime aujourd’hui se transformer en meuble, se fondre dans le décor en quelque sorte, stade ultime de la réification. Mais des traumas similaires ne produisent pas les mêmes effets chez d’autres gens. Donc est-ce qu’ils permettent d’expliquer, d’extrapoler, de systématiser ? Sûrement pas. Au fond, y a-t-il vraiment une raison pour que l’humanité soit ce qu’elle est et fasse ce qu’elle fait ? Et faut-il qu’il y en ait une ?

10 – Monica /  Les personnages féminins sont particulièrement retors et « elles sont toutes les filles de quelqu’un ». La source du mal serait-elle Mâle à travers leur rapport à leurs pères?

Pourquoi particulièrement retors, parce qu’elles ne sont pas là où on les attend ? Et qu’elles se livrent à des jeux qu’une certaine morale réprouve, parfois dans des rôles habituellement dévolus à des hommes ? Peut-être. Quant à être la fille de quelqu’un, malheureusement, c’est une fatalité. Jusqu’à nouvel ordre, on est toujours l’enfant d’un homme, fournisseur de spermatozoïdes, mais aussi d’une femme, porteuse d’ovules. D’un strict point de vue reproductif, on n’a pas encore trouvé comment faire autrement. Croire que cela n’a aucune influence sur rien me semble illusoire.

Peut-être aussi que, dans mon roman, le mâle fait mal. Si j’avais une quelconque volonté de discours, celui que vous suggérez serait l’un des possibles. Mais, au risque de me tirer une balle dans le pied, un discours totalement opposé pourrait également m’être reproché, dans lequel le mal est femelle (sourire). Ainsi, à titre d’exemple, le personnage féminin principal, seulement connu sous l’appellation la Fille, semble-t-elle avoir moins de problème avec son père et son frère qu’avec sa mère, qui fuit, et sa belle-mère, qui tyrannise. Heureusement pour moi, je ne suis pas dans le discours, surtout en ce qui concerne ce sujet, à propos duquel on frôle déjà l’overdose. J’offre à découvrir une sensibilité sur laquelle les gens viendront de toute façon plaquer les leurs. Je n’ai ni le pouvoir ni l’envie de les empêcher de le faire.

 

11 – Wollanup / Berlin, Prague et Venise comme majestueux décors. Sur la “Sérénissime”, vous vous êtes déjà exprimé et il n’était donc pas dans vos intentions de vérifier l’expression “Voir Venise et mourir” mais pourquoi rien en France. Prague et Berlin sont-elles des bastions des apôtres du donjon ?

Puis-je ne pas être d’accord avec vous à propos de la France ? Le destin de l’un de mes deux personnages principaux est tout entier lié à la France et, sans vouloir en dire trop, sa relation particulière à ce pays est ce qui l’en éloigne, et le roman également, par la force des choses. Mais la France est là, omniprésente, si ce n’est comme décor, au moins en souvenir. Quant à Prague et Berlin, j’y ai été témoin de choses auxquelles je n’ai pas assisté ailleurs – y compris en France – mais qui ne sont pas nécessairement celles que je mets en scène dans le roman. Est-ce un hasard si ce sont des villes qui ont, plus que d’autres, été très profondément marquées par les pires évènements et régimes du XXème siècle ?

 

12 – Monica / Concernant le Darknet, diriez-vous à ceux qui s’y aventurent : « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance ? »

Il est amusant que vous citiez cette phrase, empruntée à Dante et sa « Divine comédie », elle place d’emblée le texte sur un certain plan. Peut-être vous souvenez-vous aussi que Bret Easton Ellis en use pour ouvrir ce qui reste, à ce jour, son plus grand roman, « American Psycho ». Une satire, noire, sexuée, violente, qui m’a beaucoup marqué lorsque je l’ai lue à sa sortie, en 1991. Un livre controversé, rejeté lui aussi par son premier éditeur – qui s’était alors abrité derrière des raisons esthétiques, tout change et rien ne change – avant de faire l’objet de vives attaques de la part de ligues de vertu et de certaines figures du féminisme US, opportunistes alliées de circonstance. En plus des tentatives d’interdiction, des insultes, Easton Ellis a reçu, à l’époque, des menaces de mort. Serait-ce, en creux, ce que vous me prédisez ? (Sourire) En tout cas, je ne suis pas certain de vouloir jouir de telles attentions.

Pour revenir au Dark net ou Dark web – l’association d’une multitude de darknets, des réseaux privés, anonymisés, aux protocoles particuliers – nul besoin d’aller s’y balader pour trouver matière à nourrir des fantasmes BDSM. De nombreux sites, dont s’inspire le silling.sx de « Lykaia », sont librement accessibles – moyennant un abonnement – sur le web normal. Même si plusieurs pays, dont les Etats-Unis, ont cherché à faire fermer certains d’entre eux à plusieurs reprises – pour des raisons morales mais en détournant d’autres articles de lois comme ceux, antiterroristes, du Patriot Act, par exemple – jusqu’à nouvel ordre, ils restent parfaitement légaux en différents lieux où, bien sûr, ils se font héberger. Evidemment, plonger plus profond dans les méandres obscurs du grand réseau mondial donne accès à des fantasmes plus extrêmes encore, mais l’on sort dès lors du strict sujet BDSM pour aller vers autre chose, de très criminel voire de pathologique. C’est esquissé dans mon roman, mais ce n’est pas cet aspect des choses que j’avais envie de raconter. Ce qui est clair, c’est que c’est un territoire virtuel touffu, difficile à naviguer, rempli de gens mal intentionnés à l’affût de vos données personnelles ou de votre argent, de marginaux qui ont des choses illégales à échanger ou à vendre, mais aussi de journalistes et d’activistes politiques qui cherchent à échapper à l’attention des états. Ouvert à tous – avec un soupçon de connaissances techniques néanmoins – mais pas fait pour tout le monde.

 

13 – Monica /  Y a-t-il un personnage que vous préférez? A la lecture on a l’impression que vous les regardez comme un scientifique à travers son microscope, pourquoi ce manque d’affect?

Un préféré, non. Dans ce roman-ci, le nombre de protagonistes est limité, il y en a deux principaux, que j’apprécie et que j’ai aimé construire pour des raisons différentes. Quant au manque d’affect, je ne suis pas certain d’être d’accord avec vous. « Lykaia » se développe en trois actes et, si j’admets une certaine distance dans le premier, celle-ci n’est que la conséquence de la situation même des personnages : tous deux sont verrouillés dans des logiques qui les isolent, dans un univers mental et physique compliqué. Leurs chemins se croisent et se séparent pour se rejoindre à la fin de cette partie-là. Dès lors, même si elle semble désespérée et destructrice, leur histoire prend une dimension passionnelle, entière, sincère – parfois à la limite de la naïveté – durant laquelle ils laissent libre cours aux émotions dont ils sont capables, en grands cabossés de l’existence. Ils s’ouvrent l’un à l’autre et au lecteur. Evidemment, peut-être ai-je mal dosé mon intrigue et en réalité échoué à faire passer l’émotion aux endroits où je souhaitais le faire.

 

14-Wollanup / Vous avez parlé de la démarche créative autoritaire de l’artiste mais peut-on, doit-on tout écrire? Vous fixez-vous des limites? Et par extension puisque vous avez vécu une infortune peut-on, doit-on tout éditer ? Aviez-vous une opinion, par exemple, lors du débat récent à propos de la réédition de « Mein Kampf », entre autres ?

Attention, nous nous rapprochons dangereusement du point G. Le point Godwin, hein, à quoi croyez-vous que je faisais allusion ? Puis-je à nouveau, non sans mauvaise foi, constater que c’est une question – sur le bien-fondé de tout publier – et une comparaison – avec le livre maudit par excellence – qui ne m’a jamais été posée ou opposée à propos de « Pukhtu » qui, à bien des égards, est beaucoup plus violent et noir que « Lykaia » ?

Il me semble que lorsqu’il est question de littérature il convient de distinguer ce qui relève de la non-fiction – le document, l’essai, le pamphlet – dont la vocation est de mettre à jour ou d’asséner une vérité, de ce qui ressort de la fiction – le roman, la nouvelle, la poésie – qui ne cache pas son origine inventée et donc mensongère en quelque sorte. Dès lors, mettre sur le même plan, quand on s’interroge sur l’opportunité de tout publier, le roman – et en l’occurrence ici, sous-entendu, « Lykaia » – et un pamphlet autobiographique et programmatique qui a contribué à l’avènement d’un régime totalitaire et au plus grand génocide de l’humanité me semble très inapproprié (mais nous ne sommes plus à une provocation près – sourire). N’avons-nous pas déjà des lois, qui encadrent ce qui peut être écrit, dit ou fait, surtout pour ce qui se réclame du vrai ?

Evacuons, si j’ose dire, le problème « Mein Kampf ». Le livre, publié ou pas, est librement disponible sur Internet, c’est un fait. N’importe qui peut en obtenir une copie. Impossible, de ce point de vue, de l’empêcher de circuler. Alors quoi, vaut-il mieux se contenter de ça, ce à quoi conduit la censure officielle, ou essayer de proposer une version agrémentée d’un appareil critique – c’est le cas du projet que vous évoquez, si j’ai bien compris – élaborée par des spécialistes du fait nazi ? Les seules questions à se poser à son propos me semblent donc être les suivantes : qui édite (et donc finance ce travail), une institution publique ou une structure privée, avec quels spécialistes et qu’est-il moralement acceptable de faire des bénéfices occasionnés par les ventes ?

La fiction littéraire et, par-delà, la création artistique, n’obéit pas, ou ne devrait pas obéir, je crois, aux mêmes règles que la non-fiction. C’est à la fois sa bénédiction et une forme de malédiction. L’art, c’est d’abord une recherche esthétique, la manifestation d’une sensibilité particulière au réel, et pas une pensée construite pour tenter d’organiser ou réorganiser celui-ci. Il doit pouvoir tout se permettre, c’est dans sa nature. Vouloir le censurer, décréter que tel art vaut la peine et tel autre n’a pas droit de cité, me semble extrêmement dangereux. Les nazis, puisque vous avez introduit ce loup particulier dans la bergerie, ont fait ça. Tous les régimes totalitaires font ça. Pas tant parce que l’art s’oppose toujours frontalement à eux mais parce qu’il est cet espace où s’exprime une liberté qu’ils ne contrôlent pas. Horreur ! Je suis moi-même parfois très heurté par ce que certaines œuvres font ou prétendent accomplir, mais il ne me viendrait pas à l’idée de les proscrire par la loi. Le corollaire à cet affranchissement total, qui est au fond une lourde responsabilité pour l’artiste – dont il ne prend d’ailleurs pas toujours la mesure –, est le suivant : si l’on se lance dans une voie qui peut être perçue comme une provocation, il faut admettre la possibilité d’une réaction (évidemment dans les limites fixées par la justice ; j’aurais aimé ajouter par l’honnêteté intellectuelle, l’intelligence et la courtoisie, mais à une époque où le simple hashtag d’un opportuniste imbécile peut ruiner l’existence de n’importe qui, ce serait naïf et illusoire) et s’y préparer le mieux possible.

 

15 -Wollanup /  Et bien sûr, quels sont vos projets littéraires, vos chantiers ou prospections, le thème qui vous motive, vous inspire?

Les SS, enfin un en particulier (belle tentative de transition, « Mein Kampf »  – sourire). J’ai commencé à remonter son histoire, mais je suis encore très loin du but, le sujet est tellement vaste et piégé. Rendez-vous dans quelques années. Je réfléchis également, mais pas tout seul, à une série sous forme de podcasts. Là encore, trop tôt pour en dire plus.

 

16 -Wollanup /  Quel est le morceau qui envelopperait le mieux Lykaia ? A Nyctalopes, on aime la musique mais on a aussi une réputation à préserver et s’il est possible d’éviter Actéon de Marc Antoine Charpentier même si cette pastorale sied peut-être parfaitement à une scène mémorable à Venise, je vous en serai reconnaissant. On a déjà mis du Purcell pour Antoine Chainas, ça part en couille le milieu du polar.

Artiste : Biosphere. Morceau : Decryption. Album : Patashnik. Le sample vocal So frightened to lose yourself est tiré du « Scanners » de David Cronenberg (il n’y a pas de hasard – sourire).

 

Merci !

Entretien réalisé par échange de mails en août, septembre et octobre 2018.

Monica et Wollanup.

POPOPOP du 2 octobre 2018. Antoine De Caunes en entretien avec DOA.

Et dans l’émission Mauvais Genres de François Angelier sur France Culture du 6 octobre 2018.

 

 

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