Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Category: Entretiens (page 1 of 4)

ENTRETIEN AVEC PATRICK PECHEROT / HEVEL / Série Noire.

Véritablement épaté par « Une plaie ouverte » en 2015 puis par « Hevel » cette année, modestement, j’ai voulu en savoir en peu plus sur cet auteur au sommet de son art et trop peu visible dans les médias. Cet entretien réalisé avant le passage de Patrick Pécherot à « la grande librairie » n’a évidemment pas le même impact mais répond à une envie de rencontre avec un écrivain aux romans magistraux comme en parle si justement Télérama.

« Il préfère les ruelles aux avenues, les hommes seuls aux grandes causes nationales, le crépuscule au plein soleil. Patrick Pécherot s’est souvent promené sous les brouillards de la Butte, a traversé la guerre de 1914-18 et les années 30 du côté des anonymes et des révoltés…Et puis il y a l’écriture, comme un air mélancolique qu’on écoute entre chien et loup, à l’heure où surgissent les fantômes du passé, l’heure des brûlures d’estomac et des hommes qui s’essuient les yeux et écrasent leur dernier mégot avant de pousser la porte dans le froid cinglant. » Christine Ferniot, 

Vous écrivez maintenant depuis de nombreuses années, quel moment, quel événement ont fait que vous êtes passé à l’acte. Était-ce la mise en œuvre d’une envie lointaine? 

Mon premier roman est né de la reprise des essais nucléaires en Polynésie, en 1995 . J’avais témoigné, des années avant, au procès en appel de détenus de droit commun qui s’étaient mutinés à la prison de Papeete pour demander l’arrêt des tirs à Moruroa. Mutinerie violente qui avait entraîné la mort de deux hommes (un gardien et un détenu) et avait donné lieu à une répression brutale. Témoigner aux assises est en soi une expérience très forte, elle s’est poursuivie pendant plusieurs années puisque j’ai suivi un des mutins dans les différentes centrales où il a été incarcéré en métropole. Lors de la reprise des essais nucléaires, ces souvenirs sont remontés et ont donné lieu à Tiuraï. Le livre est dédié à la mémoire de Jean Meckert Amila car il a été écrit l’année de sa mort alors que je devais le rencontrer.

Ce passage à l’acte  semble donc mû plus par un besoin d’écrire, de témoigner que par un désir. Votre expérience de journaliste vous a-t-elle été utile dans l’écriture de ce premier roman « Tiuraï » ?  

Besoin de témoigner. Non. Je n’ai pas écrit un livre  » à message « , je les déteste. Disons que cette expérience a été un déclic. Cela m’a permis de concrétiser une envie que j’avais depuis longtemps sans me mettre à la tâche. Quant à mon activité journalistique, elle est postérieure aux débuts de mon écriture romanesque. Ce sont de toute façon deux écritures très différentes.

Avez- vous connu le parcours du combattant de l’auteur cherchant un éditeur?

Parcours du combattant ? Non pas vraiment. Mon manuscrit achevé, je l’ai envoyé par la poste à plusieurs maisons d’édition, petites et grandes. Certaines l’ont refusé et un après midi, mon téléphone a sonné. C’était Patrick Raynal qui dirigeait la Série noire à l’époque. Il m’a dit :  » Ne placez pas votre roman ailleurs, je le prends ». J’ai cru à une plaisanterie et j’ai raccroché…. Heureusement pour moi, il a rappelé.

Vous êtes donc entré à la Série Noire dès votre premier roman et vous n’avez jamais quitté la collection mythique de Gallimard. A quoi est dû cet attachement, cette fidélité ?

Pourquoi aurais-je quitté une maison qui m’a donné ma chance, n’érige pas de murs entre ses collections et suit ses auteurs ? J’y ai eu, en 23 ans, trois éditeurs aux personnalités bien différentes mais tous amoureux de l’écriture et de leur métier. Je ne peins pas le tableau en rose, je me sens simplement plutôt bien dans la « grande maison ». Rien d’autre.

Vos polars évoluent à différentes époques et beaucoup s’accordent à dire que vous avez un talent pour nous couler dans un environnement historique qui nous est inconnu. Quels sont les éléments d’une époque qui font le plus sens, qui vont intégrer le lecteur dans le décor ? S’agit-il d’ailleurs de recréer un environnement historique ou de faire baigner le lecteur dans un espace constitué d’éléments issus de la mémoire collective et identifiables par le plus grand nombre?

Bigre ! Le travail d’un auteur est toujours une re-création. Avec la liberté que cela implique. S’il vaut mieux ne pas en prendre avec la vérité historique – ce qui n’exclut pas l’existence de lectures historiques différentes -, place à l’imaginaire. En ce qui me concerne, l’évocation est mon terreau . En tant que lecteur, un climat me touchera cent fois plus qu’un développement dont l’extrême précision, pour être historiquement au quart de poil, me laissera sur la touche. Ce qui m’importe, lecteur, c’est une petite musique des mots et ces détails  presque invisibles que d’autres négligeront. Je ne lis pas un roman pour « apprendre des choses ». Ecoute-t-on un morceau de musique pour apprendre quoi que ce soit ? Je transpose mes goûts de lecteur dans mon écriture en essayant de faire en sorte d’aborder, même dans des récits « historiques » des thèmes intemporels.

Quelle est la genèse d’un roman chez vous, l’histoire que vous voulez raconter ou l’époque que vous voulez montrer avec ses destinées tragiques et ses drames ordinaires ?

Sans doute un peu des deux. Ou peut-être rien de tout ça.

En suivant un peu vos derniers romans, on pouvait croire que vous remontiez l’histoire de la France, la première guerre mondiale avec « Tranchecaille », la Commune dans « Une plaie ouverte » et puis non, retour à la fin des années 50 avec « Hevel », pourquoi ce choix de traiter la guerre d’Algérie depuis le Jura ?

Comme j’avais traité la guerre d’Espagne sans quitter Belleville ou au contraire la Commune via les Etats Unis. Le décalage est intéressant. Il force à changer de regard, ou de focale. A prendre de la distance, du recul. A se rappeler, peut-être, que les conflits se vivent au-delà des frontières à l’intérieur desquelles ils font rage.

Les français ont vécu la guerre d’Algérie de manière différente selon qu’ils l’ont faite ou qu’un de leur proche y a participé. Elle a marqué de nombreuses familles. Que pouvait penser une sœur, un frère, un père, une mère, une amoureuse en voyant partir un jeune appelé vers une guerre dont on lui disait qu’elle n’en était pas une ? Que pouvait-t-on ressentir à la lecture ou à l’écoute d’une information surveillée, censurée, formatée ? Quel rapport cela induisait-il avec la population immigrée ? Voilà ce qui me semblait important à travailler. Par ailleurs, l’opposition du climat Jura neige et Algérie soleil me paraissait renforcer la description des  fossés qui ne cessaient de se creuser.

Vos derniers romans sont toujours situés en période de guerre, l’histoire de la France ne vaut-elle d’être racontée que pendant les conflits qui l’agitent ? Quelles sont les périodes qui vous fascinent le plus?

La question de la guerre a fait partie de mon parcours. Dans ma famille, je suis le premier, depuis 1870, à  ne pas avoir vécu une guerre. Par ailleurs, j’ai milité, plus jeune, dans des mouvements pacifistes et non violents. Cela explique peut-être en partie cela. Mais, contrairement à ce que vous dites, je ne vise pas à raconter l’histoire de la France. Simplement celle de personnages placés dans des situations paroxystiques et qui peuvent basculer à chaque instant. La guerre, pour horrible qu’elle soit, est un révélateur de l’humain et de son extraordinaire complexité.

Vous avez été journaliste et donc un observateur averti de vos contemporains. Si on vous téléportait dans 100 ans, quel événement, quelle situation, quelle période française actuelle aimeriez-vous raconter ?

J’ai été un journaliste un peu particulier puisque j’exerçais dans le monde syndical. A ce titre, j’aimerais sans doute raconter un de ces faits « mineurs’ qu’accomplissent au quotidien celles et ceux qui mouillent leur chemise pour changer un peu la vie.

Pour vous, qui fait l’Histoire, la grandeur d’une nation? les peuples ou les gouvernants?

A dire vrai, je me moque un peu de la grandeur, elle est souvent mesurée à l’aune de la place qu’une nation entend occuper dans le monde. Et cela passe trop souvent par la guerre, classique ou économique, et un certain mépris pour les autres cultures. Mais gandeur et histoire (qui ne sont en rien synonyme)  sont issues à la fois des peuples et des gouvernants. Je n’oppose pas les uns aux autres, de façon tranchée. Ils peuvent en outre interagir même lorsqu’ils sont en opposition frontale. De plus, le discours simplificateur répandu ici et là, traçant une ligne de front entre « les gens » et « ceux d’en haut », ne sent pas très bon.

Qui considérez-vous comme vos maîtres en littérature ?

Giono, Céline, Maupassant, Meckert, Simenon, Modiano, Duras, Camus, Ramuz, Brautigan … Et bien d’autres. J’ai beaucoup de maîtres. Vous en voulez un seul ? Giono

Un roman récent qui vous a séduit?

« La nature exposée » d’Erri de Luca.

Enfin, où comptez-vous nous emmener dans votre prochain roman ?

Aucune idée. Mais dans un texte qui vient juste de paraître aux éditions du Petit Ecart, je vous invite à Brest sur les pas de la Barbara de Jacques Prévert.

 

 

Entretien réalisé par mail en mai et juin 2018. Merci à Patrick pour sa patience et sa disponibilité.

Wollanup.

 

ENTRETIEN avec Marin Ledun pour la sortie de « Salut à toi ô mon frère » à la Série Noire

C’est le retour de l’auteur dans cette grande maison d’édition et cette collection. Il y a une autre couleur dans ce roman mais il ne renie en rien ses interrogations, ses réflexions sur notre société au travers de cette tribu.

1/ Respiration ou envie compulsive? (dans le sens « exercice de style »)

 

Pour moi c’est différent sur le style , sur la forme mais en fait c’est dans la continuité. C’est à dire que cela reste du roman noir, roman de critique sociale, simplement ça fait 10, 11ans que je publie, je suis pas uniquement ce que l’on lit dans mes romans noirs, très noirs, j’ai aussi d’autres facettes en tant que personne mais aussi d’autres facettes en tant qu’écrivain et donc c’est un mélange des choses. Il y a à la fois des envies personnelles sur les thématiques qui sont abordées, sur le fait que j’avais envie de rire à ce moment là, peut-être plus que d’habitude, enfin je ris quand même dans la sphère privée. J’avais aussi envie d’explorer d’autres manière d’écrire, de me lâcher sur des dialogues, d’avoir des personnages hauts en couleur et pas forcément rongés en permanence mais de continuer mon travail de romancier dans la continuité. Il y a cette question que l’on me pose depuis une dizaine d’années, une question amusante, bien qu’au début je la prenais mal, « Quand est-ce que vous écrivez un vrai roman? », car il y a des gens qui sont complètement fermés au polar. Alors ce n’est pas pour m’adapter à ça, c’est simplement que j’écris des romans pour être lu sur des sujets qui me sont chers, sur des questions que je me pose et pour lesquelles je n’ai pas de réponses, pour essayer de poser ces questions dans un récit de fiction et donc je me suis demandé si ma seule manière d’explorer,  dans « Salut à toi ô mon frère » comme dans « La Guerre des vanités », la condition pavillonnaire, la petite vie de province, ce qui se passe dans ces petits endroits, qui se passe à la campagne, pas tout à fait à la campagne mais pas dans le tout urbain, je me pose la même question mais différemment avec un mode narratif complètement différent et avec le temps l’aspect de me faire plaisir encore plus dans l’écriture. Car depuis 10 ou 11 ans, j’ai appris l’écriture et j’ai envie de voir des choses nouvelles tout en restant dans mes préoccupations, je ne pense que je vais changer du tout au tout là-dessus. Je n’écrirai pas un jour, sans jugement aucun, un gros thriller qui tâche avec des serial killers car ce n’est pas chez moi quelque chose qui m’attire, ce mode de questionnement sur la société la lutte du bien contre le mal ce n’est pas ce que je crois. Le roman noir ce n’est pas forcément que l’histoire est noire, vous pouvez avoir des formes amusées, amusantes comme les romans de Jean Bernard Pouy ou bien dans certains romans de Sébastien Gendron, d’une autre manière, mais on peut avoir des formes extrêmement sombres. Je prends souvent l’exemple de Willocks, c’est souvent du roman noir très noir, qui passe du thriller, tel « Green River », après à un versant historique avec sa série Tannhauser, à la fois il y a toujours le talent de conteur et en tant que lecteur cela ne me perturbe pas. Un autre exemple que je prends c’est Antonin Varenne, « Le Mur, le Kabyle, et le Marin » puis « Trois mille chevaux vapeur » qui passe d’une trame plutôt classique à un roman d’aventures .

 

2/ L’argumentaire éditorial assume la référence à Pennac, y en a t-il d’autres?

 

Moi je ne suis pas assez littéraire pour faire des références c’est à dire qu’en fait mes références s’arrêtent aux livres que j’ai lus, j’ai pas fait d’études littéraires, j’ai commencé à prendre conscience du champ des lectures possibles quand j’avais 18/20 ans, j’ai pas forcément baigné, bien qu’il y avait beaucoup de livres à la maison, faire des références je ne sais pas trop faire. Donc Pennac forcément car Pennac publié à la Série Noire, parce que déjanté, parce que Malaussène, le petit côté décalé. Il y a un plaisir à lire ce qu’a fait Pennac, mais j’ai lu il y a longtemps au moment de sa sortie. Le plaisir que j’ai eu à le lire c’est tout ce qui me reste, ce qui est plutôt bon signe. Je dirai tout de même que d’écrire des choses sérieuses sans se prendre au sérieux c’est JB Pouy, qui est un amoureux de la langue, que j’admire. Et la deuxième, cela fait plusieurs années que j’ai la chance de participer à un formidable festival de roman noir qui s’appelle les Nuits Noires d’Aubusson qui a lieu chaque année au mois de mai, début juin, et qui organise, il a la particularité de ne pas être tourné vers les écrivains, des rencontres avec des élèves de fin de collège, début de lycée participant tous les deux à un prix de collégiens, lycéens, et nous on les aide à débattre, à réfléchir. L’une des particularités de ce festival, c’est que le vendredi soir ils organisent la soirée de auteurs, « Les Presque Papous dans la Tête », à l’origine j’imagine que Cécile Maugis devait être fan de JB Pouy, les auteurs doivent réaliser une sorte de jeu littéraire dont on nous donne les consignes deux semaines avant, la première fois que j’ai eu ça entre les mains, j’ai botté en touche. Sans mesurer l’importance que cela avait pour l’événement et j’ai écouté la prose formidable et je me suis régalé de les écouter. Donc je me suis pris au jeu l’année suivante et surtout j’ai appris à parler en public, à dire des choses qui ne me correspondent pas, une facette de moi qui n’est pas forcément la mienne que j’ose montrer. C’est à dire faire rire les gens autour de bons mots, encaissant l’ attention à ce que l’on écrit, à la langue, etc…Ce sont des jeux littéraires assez pointus, cela semble un peu foutraque mais il y a des gens, je pense à Laurence Biberfeld, qui démontrent tout leur talent à chaque fois qu’ils se lancent. Donc j’ai osé participer à ça et cela m’a aidé, je peux faire mon métier sérieusement mais j’ai le droit de rire, de faire rire.

 

3/ Comment peut-on concilier dérision, décalage, et burlesque avec des thèmes sérieux?

 

Parler d’écriture, c’est parler d’artisanat. Surtout sur quelque chose de nouveau pour moi , il me faut une histoire, des personnages pour l’incarner et un style, c’est à dire un manière, un angle de vue, un ton pour raconter cette histoire là. Dans le cas présent, j’ai un ton différent, je vais avoir des personnages qui sont traités de manière totalement différente, on va rentrer dans des réflexions, des réactions que d’habitude je vais éluder, je vais mettre en avant plutôt le côté sympathique des personnages, donc c’est une manière de travailler complètement différente. Pour répondre à ta question franchement, j’ai du mal à prendre du recul là-dessus et à savoir comment je vais procéder, tout ce que je peux dire c’est que d’une part j’ai été soutenu par Stéphanie (Delestré, directrice de la Série Noire) qui me suit depuis le livre « Un Singe en Isère » pour le Poulpe, elle a toujours été l’une des premières lectrices de tous mes romans donc elle sait très bien ce que je fais. Quand j’ai décidé de m’engager dans cette voie là, elle m’a dit oui ça fait partie de toi, tu peux y aller. Je suis toujours attaché à ce qu’il y ait une tension narrative.

 

4/ Malgré les sourires, les rires étouffés à sa lecture, j’ai perçu le pan d’une société déprimée , de la douleur. Qu’en pensez vous?

 

C’est un roman contemporain, mes personnages sont chacun à leur manière, pour certains dans l’autodérision, en colère, vraiment en colère mais leur colère se transforme en joie de bouffer la vie et une joie de lutter. C’est à dire, l’idée c’est que la petite résistance quotidienne dans cette famille très soudée, cette famille idéale de gens qui se serrent les coudes, plus qu’une famille, une petite communauté qui sont prêts à accueillir plein de gens, il y en a d’ailleurs, ce flic nommé Personne, les petits amis, les petites copines, c’est l’idée que cette communauté est soudée dans une forme de résistance classique; La mère fait une grève de la faim. Et à la fois une résistance du pauvre, des vaincus, on sait bien que l’on ne va pas changer le monde mais une résistance par l’exemple, par la joie, par la fête, par le rire, par le plaisir, faire l’amour c’est une forme de résistance, allez contre les idées reçues c’est une forme de résistance, se questionner on a besoin de ça. C’est une famille nombreuse de six enfants mais ce n’est pas l’archétype de la famille nombreuse que l’on imagine très catholique ou très intégriste alors que là non, car on aime la vie!

 

5/Est-ce un « one Shot »?

 

Alors ce n’est pas un One Shot parce qu’il y en a un deuxième d’écrit avec les mêmes personnages. Il y en aura peut-être d’autres, je verrai comment celui-ci est reçu, si moi je continue à prendre du plaisir à en écrire un troisième. Un moment donné cela fait partie de ma progression, j’ai d’autres projets dont un roman noir sur l’industrie du tabac, pour l’instant je n’ai pas avancé. La comédie c’est aussi une manière de questionner.

 

6/ On revient, aussi, à vos racines, était-ce vital ou le lieu se prêtait au récit?

 

« La guerre des vanités » se passait à Tournon, qui n’est pas drôle, il y aussi « Luz » chez Syros qui doit se passer à 200m à vol d’oiseau où Rose vit avec sa famille et puis une novella « Gas-Oil » aux éditions In8 , ce sont des lieux qui me sont chers, que je connais bien. Le lieu est important car il n’y a pas d’individu sans culture et que la culture, encore quand on vit dans des zones rurales, la culture c’est aussi l’environnement immédiat, en l’occurrence c’est très agricole, peu industriel à l’endroit où ça se passe, un peu de tourisme dans la vallée du Rhône. Ce qui m’intéresse le plus c’est que Tournon est comme ces petites villes de province qui ont grandi, qui ont ce petit caractère universel.

 

7/ Beaucoup de références musicales et littéraires, on balaie votre univers mélodique et écrit?

 

Ce qui est sûr c’est que j’ai mis beaucoup de moi dans le personnage de Rose, en fait je suis très éclectique en littérature, peut-être un peu plus obtus dans ma culture musicale, Métal et Punk, donc Rose a beaucoup hérité de tout ça et à la fois quand on écoute du Métal, on peut être touché par des chansons que l’on renierait en public. Rose est un peu enfermé dans ces choses là, pleine d’énergie et à la fois elle peut rire et écouter d’autres choses.

 

8/ Roman récent, ou pas, qui vous a touché dernièrement.

 

« Ayacucho » de Alfredo Pita chez Métailié, journaliste péruvien, parlant les années 80, des années de terreur.

Et « My Absolut Darling » de Gabriel Tallent chez Gallmeister. A noter la très belle traduction de Laura Derajinski.

                                                           

 

9/ Un titre musical pour illustrer votre ouvrage ou l’entretien. (hors Béruriers Noirs)

 

Les Béruriers Noirs m’ont donné l’accord pour ce titre. Je les en remercie beaucoup.  

Entretien réalisé dans les locaux de Gallimard avec le concours professionnel et bienveillant de Christelle Mata, Stéphanie Delestré, ainsi que de l’équipe Folio. Je remercie l’attention portée à ce que cette entrevue se déroule dans des conditions confortables et que tout simplement elle ait lieu.

Paris le 25 Avril 2018,

Chouchou.

 

 

Entretien avec Aurélien Masson / Collection EquinoX / Editions les Arènes.

Photo Fred Kihn pour Libération

« C’est une grande aventure, comme il en arrive une fois dans une vie d’éditeur: créer un univers à partir d’une page blanche. »

Il est de retour. Aurélien Masson, ex-boss de la Série Noire repart à l’aventure en créant une nouvelle collection EquinoX  aux éditions les Arènes. Elle débarque chez votre libraire le 21 mars.

 

***

Personne ne s’y attendait vraiment, pourquoi avoir quitté la SN et Gallimard ?

C’est une question très française, nous ne sommes pas les champions des changements et de le réinvention de soi. Je suis entré à la Série Noire comme lecteur en juin 2000, je l’ai dirigée de 2004 à 2017…je pense que 17 ans dans un même lieu c’est déjà bien non?

N’as-tu pas peur d’être associé longtemps à la SN ?

C’est une drôle de question, non seulement je n’ai pas peur mais en plus il n’y a rien infamant à porter cet héritage Série Noire, j’en suis même très fier sinon je n’y serais pas resté…

Concernant toujours la SN, y a-t-il des auteurs que tu aurais voulu éditer et que tu n’as pas pu faire par manque de temps ou par des problèmes de financement?

Je n’aime pas les regrets, ça fait du sang noir et après on pourrit de l’intérieur. Donc non pas de regret.

Que retiendras-tu de ton passage d’une dizaine d’années chez Gallimard ?

Bon d’abord c’est 17 ans pas 10 ans, c’ est pas pareil….on se sera bien marré…au début des années 2000 la Série Noire était dans une situation complexe et ne suscitait plus autant le désir…Quand Raynal s’est barré y a que Pécherot et Férey qui sont restés…Personne ne nous attendait, on était sous le radar et on défourraillait dans toutes les directions…avec le temps nous avons eu quelques succès et d’un coup l’aventure est devenue plus sérieuse. Pour reprendre Ravalec ces 17 années furent un « pur moment de rock’n roll », vite et fort, comme si on allait mourir demain…Lemmy sors de ce corps…

Le choix de ta nouvelle maison a beaucoup surpris tout en sortant de l’ombre une maison peu connue des amateurs de polars, pourquoi les Arènes?

Ce qui a tout décidé c’est d’abord ma rencontre avec Laurent Beccaria avec qui le contact est tout de suite passé. Je lisais XXI et je me suis très vite mis à rêver à EquinoX comme le pendant « fictionnel » du travail de défrichage du réel opéré par XXI. Et puis j’ai beaucoup aimé l’idée de sortir d’une page blanche. On m’avait proposé de reprendre des collections déjà existantes mais bon je dois avouer qu’après la SN, c’était impossible. Le seul moyen de quitter la SN était de sauter clairement dans l’inconnu. Comme dirait Raizer « face au gouffre un pas en avant ».

Qu’a fait Aurélien Masson depuis son départ de Gallimard?

Vous allez avoir droit à une réponse ultra-originale. Depuis mon départ en mai 2017 de la SN et ben j’ai lu des livres, des manuscrits, j’ai rencontré des auteurs, des confirmés, des débutants…On repart au combat, tout est à faire, le ciel est la limite (et le caniveau). Et depuis le mois de janvier je fais la tournée des libraires avec les représentants histoire d’incarner au maximum EquinoX que les gens comprennent qu’il ne s’agit pas d’une énième collection de polars mais de la prolongation amplifiée de ce que je fais depuis 17 ans.

La rumeur dit déjà que c’est l’influence de la trilogie de Sébastien Raizer qui a dicté ton choix, pourquoi as-tu nommé cette nouvelle collection EquinoX?

Et ben désolé de vous dire que c’est une pure et simple rumeur. J’aime beaucoup Sébastien avec qui j’ai fait une superbe trilogie qui n’a malheureusement pas trouvé son public, mais je connaissais le mot « équinoxe » bien avant…déjà gamin je rêvais de créer un label de musique qui se serait appelé EquinoX.

Qu’as-tu à répondre à ceux qui déclarent (aboient) déjà que tu es en train de monter une SN bis?

Les rumeurs, les aboiements, je vois que l’ambiance est bonne et bienveillante…J’avoue ne pas très bien comprendre la question. J ai bossé à la SN 17ans et je l’ai dirigée 13 ans, donc évidemment que je ne vais pas devenir un autre. Je défends une vision organique de l’édition, faite de hasards, de rencontres. J’ai toujours été affectif donc bien sûr j’ai toujours envie de bosser avec ceux que j’ai aimés et dans le même temps on continue de lire des manuscrits et on continue à rêver les yeux ouverts. Là, 5 personnes sont en train de travailler sur des livres qui ne seront pas finis avant 2020. Et puis la Série Noire Bis est une drôle d’expression: de quelle Série Noire parlons-nous? Celle de Duhamel ? Celle de Soulat et Mounier? Celle de Raynal? La période où je l’ai dirigée? Ou la nouvelle SN de Delestré et Aubert?
Encore une fois ce qui compte ce sont les livres et les chocs qu’ils créent en nous. Quand on me demande quelle est la ligne, je réponds en citant Albert Londres « la seule ligne c’est la ligne de chemins de fer ». Et je pense que d’ici quelques années cette question ne se posera plus, là c’est sûr que pendant un an ou deux la SN va publier certains textes que j’ai choisis (tout comme j’avais publié des textes de Raynal à son départ).

Quel est le contenu de cette première « saison » d’ EquinoX? De nouveaux auteurs, des confirmés, des étrangers ? Qu’est-ce qui dicte tes choix éditoriaux?

Cette année nous publierons 9 textes. 4 romans en grand format, 4 romans d’un format court et un recueil de poèmes!! L’idée est d’avoir deux formats afin de ne rien s’interdire. Il n’y a rien de plus déprimant que de se faire entendre dire, quand on est auteur, « j adore votre texte mais il est trop court ».
Dans les grands formats nous allons retrouver Dominique Manotti avec Racket qui nous décrit les coulisses machiavéliques du rachat d’Alstom par General Electric, en lisant ce livre on pense à la citation de Mao « le poisson pourrit par la tête ».

En mai il y aura le nouveau livre de Benoît Philippon Mamie Luger qui nous décrit la garde à vue d’une auvergnate centenaire au sang chaud dont on vient de trouver 7 cadavres dans sa cave, humour noir garanti. En octobre, Patrick Delperdange revient avec L’éternité n’est pas pour nous qui confirme la proximité esthétique de cet auteur belge avec des auteurs américains comme Larry Brown. Un livre à la fois noir et tendre qui vous froissera le coeur. Et enfin en octobre nous publierons Présumé disparue de Susie Steiner, premier roman d’une jeune auteure anglaise et le début d’une série centrée autour d’une femme flic célibataire haute en couleurs (le second sera publié en octobre 2019).


Les textes courts, vous le verrez en les lisant, sont des textes coup de poing suffisamment forts de par leur sujet et/ou leur parti-pris stylistique pour que nous n’ayons pas besoin de plus. Le bal s’ouvre avec Un feu dans la Plaine, premier roman d’un jeune français, vous décrit l’errance hallucinée d’un jeune prolétaire dans une France tétanisée et fracturée gavée discours politiques rances. Le genre de livre qui vous fait vous sentir moins seul face à la folie du monde. Le mois suivant arrive Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn dont c’est le premier roman publié en France et qui nous décrit un vendredi saint dans une ville ouvrière américaine où une bande d’adolescents est laissée seule à elle-même pour le meilleur et pour le pire. Ce livre est une sorte de rencontre monstrueuse entre Sa majesté des mouches et la première partie de Voyage au bout de l’enfer. Une révélation… En septembre nous publierons le nouveau roman de Sylvain Kermici, Requiem pour Miranda, un livre âpre qui vous prend au tripes et vous hante et qui décrit en 60 pages la séquestration d’une femme par deux tueurs en série. Nous ne sommes pas ici dans la fascination du tueur, tout au contraire, l’auteur nous place à la hauteur de la victime et des bourreaux et nous fait plonger dans les méandres de la psyché humaine. En novembre ce sera le tour de Jedidiah Ayres avec Les féroces, roman sec et nerveux qui nous décrit la révolte sans pitié d’un groupe de prostituées mexicaines maintenues en détention dans le désert. Fils de pasteur texan, amateur de romans noirs, de rock n roll et Peckinpah, Jedidiah va faire parler de lui dans les prochaines années.


Et enfin pour finir en beauté, beauté crépusculaire mais beauté quand même, nous éditerons au sein d’EquinoX le recueil posthume de poèmes d’Hervé Prudon. Prudon était un ami, je l’appelais mon papa des étoiles car il avait toujours l’air d’avoir la tête perdue dans le cosmos. Les deux derniers mois de son existence, Hervé a noirci quelques pages dans différents carnets. Sa femme, Sylvie Péju, les a retranscrits avant de me les confier. Vous verrez, c’est fort et hanté, ça sort des clous, bref c’est du Hervé Prudon, jamais à sa place et c’est tant mieux…

Quel est le roman qu’il ne faudra surtout pas rater cette année, perso, j’ai repéré « les féroces », très bien critiqué aux USA?

Ouhh la vilaine question, un papa aime tous ses enfants donc aucun favoritisme mais bon d’après ce que tu viens de dire et te connaissant, je ne peux que te conseiller de lire Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn, tu vas te prendre une sacrée baffe et en plus c’ est admirablement traduit. Mais une fois lu, il faudra passer aux autres hein…

Propos recueillis par mail le 6 mars. Sincères remerciements à Aurélien Masson pour sa disponibilité et bonne chance à EquinoX.

Wollanup.

 

 

Entretien avec Caryl Férey à l’occasion de la sortie de PLUS JAMAIS SEUL / Série Noire

Il est des auteurs qui vous marquent au fer rouge par un écrit coup de poing. Cet uppercut je l’avais reçu à la sortie de « Haka », le premier ouvrage d’un diptyque situé dans le pays du long nuage blanc…

J’aime à le retrouver dans ses pérégrinations aux quatre coins du globe mais, là, il revient dans un personnage qui jalonne sa bibliographie ayant comme base de départ sa Bretagne….

 

1/« Plus Jamais Seul » s’inscrit dans une série, une saga, débutée en 1995. Etait-ce un besoin intime, profond de revenir à ce privé bougon, revêche cachant bien son jeu?

 

C’est un personnage que j’aime bien, en fait c’est l’avatar d’un copain à peu près comme lui, grand avec un bandeau, complètement taré, que j’amène en voyage quasiment tout le temps. C’est vraiment un bon pote et qui m’inspire en tout cas. Ce personnage de Mc Cash, je le connais bien donc, c’est la grosse différence avec mes romans que je fais à l’étranger c’est qu’il n’y a pas de recherches, je le connais par coeur. Donc c’est assez agréable, après j’aime pas trop les séries car généralement l’inspecteur machin 1..2…3..4 c’est de moins en moins bien, j’en fais un de temps en temps quand je le sens et en fait c’est un peu le hasard de la vie, j’ai un pote qui a disparu en mer comme dans cet opus. Quand tu as quelqu’un de proche qui disparait en mer c’est un vrai choc, on ne trouve pas le cadavre, on ne peut pas faire de deuil, on a mené notre petite enquête nous les copains bretons pour connaître le contexte, et visiblement il s’est fait couper par un cargo. Du coup je me suis dit ça c’est une histoire pour McCash, un hommage à ce pote disparu. Il faut qu’il y ait des mecs à sa hauteur, pas des gens un peu banal, après il fallait que je lui trouve une copine. Comme à l’époque, mon ami ayant disparu voilà 10 ans, je voulais parler des réfugiés dans les années Sarkozy passant par les enclaves espagnoles, un peu des héros. Après la période argentine, je suis donc revenu à McCash avec la guerre de Syrie et d’Irak, une problématique qui existe toujours en la mettant dans un cadre méditerranéen, du coup ça prend une ampleur européenne.

 

2/ Malgré ce retour aux sources, vous réussissez le pari d’y inclure, ce qui fait aussi votre identité littéraire, des thématiques mondialistes, et en particulier cette fois-ci les problématiques migratoires et la situation de la Grèce. Comment percevez-vous ces tares modernes?

 

Moi ce qui m’intéresse c’est les autres, j’aime bien l’étranger, tout en aimant ce qui se passe en France mais pour moi tout est lié. Je suis pro-européen, plus on est de fous plus on s’amuse. Pas l’Europe libérale dont on a hérité depuis Maastricht, en gros, et pour moi ce qui arrive aux Grecs, la façon dont on traite les Grecs reste vraiment symptomatique. On devrait être tous solidaires les uns des autres face à l’Amérique, à la Chine, que l’Europe soit unie et là on a construit une Europe où les gens sont les uns contre les autres. Ce qui arrive aux Grecs, même si les politiciens grecs ont menti, ils ont fait de faux audits avec les américains, je trouve ça absolument scandaleux à tous les niveaux. La façon dont l’Europe gère les réfugiés en les refilant, en les vendant aux Turcs qui sont aux portes de l’UE, donc là il y a deux poids, deux mesures, les Grecs d’un côté que l’on massacre politiquement et pour des raisons de basse politique on se sert de la Turquie. C’est le monde à l’envers.

 

3/ On sent, je sens moins de brutalité, de violence dans vos derniers écrits. Pensez vous que c’est juste et comment le traduisez vous?

 

Non, c’est vrai. On va faire un parallèle avec la musique, en fait pour moi « HAKA » c’est un livre punk, c’est à dire tout le monde est mort, c’est un cri, comme la discographie des Clash, on commence plutôt punk puis il y a « Sandinista », « Condor » c’est « Sandinista » en fait; c’est à dire qu’on va du Punk-Rock, au Rock puis on s’ouvre à d’autres musiques, d’où la poésie dans « Mapuche » et « Condor », donc des choses plus ouvertes. J’aurais pu être l’auteur qui tue tous ses protagonistes, et la surprise dans « Mapuche » c’est tiens, il ne meurt pas. C’est aussi ne pas se répéter et en vieillissant on constate que le monde n’est pas que noir, il y a toujours du bleu là-dedans, aussi. Mon éditeur, concernant « Mapuche », dans sa version initiale trouvait que c’était trop triste et les mères argentines ont emporté l’adhésion à leur combat, elles l’ont remporté donc il était nécessaire d’avoir de la joie. En reprenant « Haka » qui globalement est aux antipodes du pays décrit, je me suis dit qu’il était important que je sois plus en phase avec ce qu’était le pays décrit. Cela s’est adouci, façon de parler, il y a moins de violence car je ne la cherche pas systématiquement. Je pense que je ferai un autre McCash dans cinq ou dix ans,ce qui me donne l’occasion de respirer. (j’ai fait les quatre, HAKA/UTU/ZULU/MAPUCHE en apnée). Comme c’est McCash, je peux me permettre une écriture plus relâchée, dans les autres bouquins je suis obligé de serrer l’écriture au plus près du pays, des personnages qui sont plus tendus. McCash c’est une sorte de récréation au niveau stylistique qui ne passerait pas du tout sur d’autres bouquins. Là je suis en Colombie, ça va pas être très gai…

 

4/ Vous avez un lien viscéral avec le Rock, comment l’ amalgamer avec votre soif littéraire? Peut-on dissocier l’oeuvre de l’homme? (Cf. Céline, Noir Désir)

 

Il y deux sujets.

J’ai grandi avec le Rock, pourquoi à 7/8 ans j’ai écouté du Johnny, car il n’y avait que ça, il y avait des cris, j’adore les cris, tu sais pas! Moi je ne réfléchis toujours pas trop, c’est ce que je ressens, c’est l’émotion, des fois il y a du classique qui te transporte, et d’autres qui te font chier à mourir. Tu as ça dans le coeur et c’est pour la vie! Je peux écouter des larsens pendant des heures et je peux écrire là-dessus. J’ai une obsession, c’est que mes bouquins soient rock et pas pop. Pour moi, pop ce serait commercial, bien qu’il y ait des trucs géniaux dans la pop, ça vient aussi des Américains des années 70, sans les happy end mièvres, sirupeux.

En ce qui concerne la dissociation, tu fais de l’art, tu fais de l’art enfin que tu fasses de la peinture, ou autres,  tel Courbet ou Delacroix, tu vois leurs oeuvres et ça te bouge ou pas. Il se trouve que Mein Kampf c’est écrit avec les pieds, c’est pas Céline. Il se trouve que ses écrits antisémites sont nuls, des pamphlets à deux balles, on dirait du Zemmour, c’est indigne alors que « Voyage au bout de la nuit » ou « Mort à Crédit » sont sublimes. Bertrand (Cantat) il est coupable, personne ne le nie, mais entre le pardon et le talion, il y a l’injustice, pourquoi on lui enlèverait le droit à la réinsertion sociale, alors que le mec lambda on lui autorise, mais lui comme il est connu non!? Les personnes qui vont lui cracher à la gueule seront les mêmes qui pour Woody Allen, Polanski c’est pareil: « Oh mais c’est pas grave », c’est la même intelligentsia qui décide pour tout le monde. Mais comme Bertrand a sélectionné sa presse, il a payé sa rébellion, je trouve ça malhonnête, intellectuellement. Il y a eu plus de volées de bois vert avec son dernier album, avec l’affaire Weinstein, que pour son album avec Détroit. Tu n’as pas le droit d’exister par ton nom. Il avait fait la couverture des Inrocks pour cette sortie avec le groupe Détroit. Quand on a fait la tournée Condor avant chaque date, on nous promettait des manifestations mais il n’y en a  jamais eu. La différence c’est les réseaux sociaux car là insulter derrière un écran, c’est donné à tout le monde.

 

5/ Sur « Plutôt Crever » il y avait un hommage à Pierrot le Fou et J.-L. Godard. Dans cet opus y avait-il une volonté de s’appuyer sur une référence cinématographique ou autre?

 

Non, je crois pas. Des fois on ne se rend pas compte et c’est à rebours que l’on associe des analogies transformées.

 

6/ Vous aimez les Têtes Raides?

 

J’aime pas trop le Rock fanfare mais il y’a un morceau des Têtes Raides où ils jouent avec Noir Désir, « L’identité », qui est fabuleux. J’aime bien Bashung, il y a des trucs énormes et des trucs nuls, Fantaisie Militaire étant son chef d’oeuvre. Le rock festif n’est pas ma came.

 

7/ 2017 a t-il été pourvoyeur de sujets en cas de manque d’inspiration?

 

Le manque d’inspiration n’existe pas, la page blanche c’est un mythe qui n’existe et qui n’existera jamais en ce qui me concerne. Non c’est pas possible, c’est comme avoir faim, je ne vais pas rester trois années sans avoir faim. Mais par contre, il m’est arrivé un truc qui n’était pas prévu, j’avais écrit un récit de voyage qui s’appelait « Norilsk » en Sibérie du nord, c’était tellement opposé à mon projet sur la Colombie, je n’avais pas spécialement envie d’y aller . Mais c’était tellement dingue et surtout les gens que j’ai rencontrés étaient vraiment extraordinaires, cela a bouleversé mes plans colombiens. J’ai eu une émotion forte mais sur le mode gonzo tout en gardant derrière un truc hyper fort. Des conditions extrêmes, la cité la plus polluée au monde, ville minière de nickel, tout est excessif dans un périmètre fermé, il faut avoir un laissez-passer du FSB. Donc tu rencontres des gens qui sont coincés dans une prison à ciel ouvert, où 1000 kilomètres à la ronde il n’y a rien, et ça c’est très très bien passé en voyant débarquer deux Français, moi bronzé en revenant de Colombie et un grand borgne.

 

8/ Sur notre site et pour l’ensemble de nos chroniques on associe à chaque fois un titre musical en lien avec l’ouvrage, quelle serait votre illustration pour celui-ci?

 

Ben tiens justement le morceau « Volontaires » de Bashung et Noir Désir. Titre complètement désespéré qui irait assez bien avec le personnage de McCash, à la fois le côté total dérive mais qui se rattrape à des choses essentielles.

 

Entretien réalisé en  tête à tête le 6 Février. Je tiens à remercier Christelle Mata, pour sa bienveillance et sa disponibilité, et Caryl Férey qui a accepté cette rencontre en toute décontraction et franchise.

 

Chouchou.

 

APRES PUKHTU, DOA.

C’est donc le troisième entretien que je fais avec DOA à propos de Pukhtu. Après avoir évoqué Primo, puis l’ ensemble de l’oeuvre titanesque, l’auteur a accepté de revenir  faire un bilan de ce tour de force héroïque et unique dans la production française le hissant au niveau des meilleurs Anglo-Saxons du genre.

La manière dont son roman a été réussi, sa confrontation aux médias et à son lectorat, le travail consenti, l’aspect financier, les accusations de plagiat, la page qu’il a tournée, son prochain roman, tout est évoqué, rien n’est laissé de côté, rien n’est biaisé. Avoir DOA en entretien, c’est un vrai bonheur, il ne rechigne pas, il se justifie, avance, prouve, explique, argumente, accepte les relances, respecte les engagements qu’il prend… Toujours du lourd comme vous allez pouvoir ,une fois de plus, le constater.

On peut m’ accuser de copinage et vous verrez que dans cette « grande famille du polar », l’accusation malhonnête, la connerie, la bassesse, la jalousie, la rumeur…  sont souvent les pauvres atouts de trolls, de gueux, de jaloux et d’aigris médiocres se regroupant comme des hyènes pour hurler en bande ou bien planqués derrière leurs ordis à pondre leurs besogneuses chroniques souvent largement pompées ailleurs. Tentons la vérité aussi. J’ai aimé les premiers romans de DOA, sans plus, mais c’est « l’honorable société » écrit avec Dominique Manotti puis  Pukhtu qui m’ont profondément et durablement marqué. J’aime beaucoup l’auteur et la multiplication des contacts a fait que je commence à apprécier l’homme mais DOA n’est absolument pas mon ami et je l’attends au tournant quand nous parlerons de son prochain roman.

Appréciez à sa juste valeur un auteur qui a des choses à dire et qui les dit franchement.

Et c’est également MC DOA pour la zik et  ses choix, non commentés, ne sont pas anodins, non plus.

1 – En 2015 « Pukhtu Primo », puis en 2016, « Pukhtu secundo » et à l’époque, vous aviez déclaré chez nous : Ce « Pukhtu », c’était ce que je pouvais écrire de mieux au moment où je l’ai rédigé. Ce ne sera sans doute plus vrai dans un an ou deux, du moins je l’espère, mais dans l’immédiat je ne pouvais pas aller plus haut, plus fort. Loin de penser qu’il fallait changer quelque chose à cette bombe, je me demandais juste si vous aviez eu le temps de faire votre bilan, un an et quelques mois après la sortie de la deuxième partie? Le résultat est-il à la hauteur de vos espérances y compris financières quand on connaît les efforts consentis pendant six ans?

 

Evacuons d’emblée les aspects commerciaux et financiers. A mon échelle, « Pukhtu » est un succès et j’en suis plutôt content. Merci les critiques, qui l’ont apprécié, les libraires, qui l’ont soutenu, et les lecteurs, qui l’ont acheté et recommandé ensuite par le bouche à oreille. C’est le premier roman qui me permet de gagner de quoi vivre décemment sans faire autre chose que me consacrer à l’écriture de livres, un luxe ! Pour les deux ou trois ans à venir quoi qu’il en soit – parce qu’en ce qui concerne les cinq années ayant précédé la sortie de la première partie, c’est autre chose. Mes ventes sont assez bonnes pour un texte de cette ampleur, aussi exigeant, et très au-dessus des moyennes du genre littéraire auquel il est rattaché. Cependant, il faut savoir raison garder et toujours être conscient de l’endroit où l’on se situe réellement dans la chaîne alimentaire : j’ai vendu en deux ans et demi, en cumulant les deux tomes, autant de grands formats que Jean d’Ormesson ou Pierre Lemaître deux semaines et demi après la sortie de leurs derniers ouvrages respectifs. Et entre eux et moi, il y a pas mal de monde.

 

D’un point de vue plus romanesque / littéraire, les retours de la critique et du public ont donc été, dans l’ensemble, positifs. Si l’on en juge par les notes attribuées au roman sur différents sites, globalement, les lecteurs sont contents ou très contents. En fait, il n’y a guère de lecteurs mitigés : j’ai une majorité de satisfaits et des réfractaires, fort peu d’entre-deux. Et beaucoup plus de lectrices cette fois, dont la plupart ont apprécié ce qu’elles découvraient. Ce qui fait la force du livre pour les uns, sa richesse, sa précision, sa galerie de personnages très peuplée, est sa grande faiblesse pour les autres, trop « essai », trop technique, trop de protagonistes, trop. Ce sont des remarques qui m’ont donné matière à réflexion pour la suite et je vais essayer de mieux travailler sur la construction de mes textes pour ne rien lâcher sur tous ces aspects mais faciliter l’accès au récit. J’espère avoir donné envie aux gens de revenir d’une façon ou d’une autre en Afghanistan, ce magnifique pays au destin si tragique, et je suis heureux de l’accueil reçu par certains nouveaux personnages du « Cycle clandestin » comme Sher Ali Khan Zadran ou Peter Dang. J’aurais aimé que Voodoo marque plus les esprits, ce qui n’est pas le cas, et donc il me faut reconnaître que je n’ai pas su le mettre suffisamment en valeur. A écouter les commentaires, je m’aperçois qu’Amel divise toujours, mais moins que lors de sa précédente apparition, ce qui me fait dire qu’elle et moi avons un peu progressé. Je me suis beaucoup amusé à lire certaines remarques la concernant : en substance, elles taxent ma vision de la femme de « misogyne »  (vers la fin de l’entretien réalisé chez Nyctalopes, Wollanup) au prétexte que j’en aurais fait une « petite conne » aux mœurs légères qui, malgré les risques, se lance à corps perdu dans l’aventure, pour son plus grand malheur puisque je la malmène beaucoup et qu’il faut la secourir. Critique que je n’ai lue pour aucun de mes personnages masculins qui font pourtant tous exactement la même chose, ne souffrent pas moins (voire beaucoup plus) et ont autant besoin d’être sauvés, réellement ou symboliquement. Confirmation que l’on est toujours malgré soi, en tant qu’auteur, le révélateur des angles morts de ses lecteurs ou de l’époque durant laquelle on écrit.

 

A titre personnel, je regrette que l’aspect « documenté » du roman ait quelque peu occulté mon travail sur la langue et son architecture. La densité et la richesse de la matière font que la plupart des lecteurs sont, pour le moment, passés à côté de nombreux détails mais j’espère que c’est un texte qui habitera suffisamment ses amateurs pour qu’ils y reviennent encore et encore, et découvrent avec plaisir des choses qui leur avaient échappé à la première lecture – comme moi j’ai pu le faire avec certains romans m’ayant marqué. Autre regret, avoir dû couper « Pukhtu » à cause de sa taille, une nécessité qui a pu donner à certains l’impression d’une différence de style entre les deux tomes alors qu’il s’agit seulement d’une progression logique du récit : le décor étant planté, les différents protagonistes présentés dans leur réalité et leur environnement, leurs enjeux posés, il est inutile de revenir à toutes ces choses dans la deuxième moitié de l’histoire et l’on peut se concentrer sur la progression de l’intrigue jusqu’à son dénouement. Peu ont remarqué que le texte était construit sur le même modèle que « Citoyens clandestins », dont il est l’héritier, à savoir : les deux premiers tiers de l’ensemble sont inscrits dans un certain genre, précédemment le thriller d’espionnage – arrêter l’attentat – et ici le roman de guerre, puis il y a une rupture qui rebat toutes les cartes, dans « Citoyens » c’est la découverte de l’identité de Lynx, dans « Pukhtu », c’est la chute de 6N, et change la nature du livre. Là encore, matière à réflexion pour moi, ce sont des aspects de ma production sur lesquels je dois m’améliorer.

2 – En 2017, vous avez fait des salons et des rencontres dans les librairies de Brest à Strasbourg et du Nord au Sud. Ces évènements sont-ils des passages obligatoires, nécessaires, le boulot quoi, ou alors vous ont elles permis de cerner plus précisément la portée de votre roman? Salons et rencontres en librairie ont-ils d’ailleurs le même intérêt, la même portée? Y fait-on des rencontres qui marquent ?

 

Ce qui permet de cerner plus précisément la portée d’un roman, ce sont les ventes, les commentaires mis en ligne et les éventuels courriers reçus. On a commencé à m’adresser plus de lettres chez Gallimard avec « Pukhtu », un phénomène très rare au cours des huit années qui ont précédé sa publication. Pour ce qui est des salons et des librairies, la réalité est légèrement différente. On m’invite plus dans des salons généralistes alors que jusque-là, c’étaient les manifestations spécialisées polar qui constituaient l’essentiel des requêtes. Néanmoins, à mon niveau, un succès – relatif, voir le début de la réponse précédente – ne signifie pas nécessairement de longues files devant les stands des salons, spécialisés ou pas. Parfois, c’est même le contraire. Difficile ainsi de se rendre compte de quoi que ce soit. En ce qui concerne les librairies, les invitations sont aussi, évidemment, plus nombreuses, mais d’une enseigne à l’autre, et malgré toute la bonne volonté des hôtes, l’affluence est aléatoire, pas nécessairement le reflet du succès perçu. La taille du commerce n’est pas non plus un facteur déterminant. J’ai été confronté à des auditoires nombreux dans de toutes petites structures et à de véritables déserts dans des établissements beaucoup plus importants. C’est très étrange.

 

Maintenant, à titre personnel, j’ai toujours considéré que mon activité traversait différentes phases, de la création à la promotion. Cette dernière n’est pas moins nécessaire ou prenante et, dans une certaine mesure, constitue une manière de récompense. Rencontrer ceux qui prêchent votre bonne parole et ceux qui vous lisent est intéressant et enrichissant, et rassurant aussi disons-le, bien que je ne me sente pas toujours très à l’aise dans cet exercice – après tout, casanier, pudique et un peu timide, j’ai choisi un travail solitaire et je le pratique sous pseudo, c’est dire ma sociabilité (sourire). Je préfère aller au contact des gens en librairie ou en médiathèque, où l’échange est souvent plus riche que lors d’un salon, du simple fait de la configuration de l’événement. Je le disais plus haut, bibliothécaires et libraires qui invitent un auteur mettent en général les bouchées doubles pour faire de la rencontre organisée un épisode mémorable pour tout le monde, et laissent l’espace et le temps à chacun de s’exprimer. Dans un festival, forcément, les choses se passent différemment, de façon plus impersonnelle, même s’il faut saluer le travail effectué par tous les bénévoles qui, chaque week-end, organisent des manifestations dans toute la France.

 

Je dois néanmoins avouer que l’ambiance régnant dans certains festivals spécialisés m’en a, année après année, éloigné. A de notables exceptions près, je n’accepte plus d’invitation à ce type d’évènements. Je n’y ai en effet pas souvent trouvé la franchise, la chaleur, la fraternité et l’amitié, tant vis-à-vis de moi que d’autres – certaines de nos camarades romancières, par exemple, ne sont pas toujours traitées avec le respect dû à des égales – dont aime se prévaloir « la grande famille du polar ».

3 – Comme vous vous êtes lancé dans d’autres projets d’écriture totalement différents, semble-t-il, à quel moment avez-vous décidé de tourner la page, si vous avez réussi à le faire?

 

La page a été tournée à la seconde où j’ai mis le point final à « Secundo ». Par cette action, je concluais dix ans de travail et disais adieu aux personnages qui peuplent les quatre récits du « Cycle clandestin », avec un pincement au cœur mais sans regret. Je n’étais, au départ, pas parti pour écrire autant de romans dans cet univers et, si j’y ai pris du plaisir, je n’avais aucunement l’intention de devenir un monomaniaque des barbus et barbouzes littéraires. Voire du roman documenté à caractère politique. J’ai besoin d’abreuver ma plume à d’autres sources, d’autres formes littéraires, d’autres personnalités, d’autres thématiques et d’autres univers, parce que si je ne le fais pas, j’ai le sentiment que je vais finir par tourner en rond ou pire, régresser, m’ennuyer, m’épuiser, m’étioler. Et le lecteur avec moi. J’espère seulement ne pas payer le prix fort de mon changement brutal – dans tous les sens du terme – de paradigme et que ceux qui ont apprécié mon travail me feront suffisamment confiance pour accepter d’être bousculés différemment par et avec moi. Le risque existe néanmoins. Et il fait tout le sel de mon métier puisqu’il me semble indispensable d’essayer de se renouveler, vital même. Alors en avant, jouons !

4 – Y a-t-il eu en 2017, des événements qui auraient très bien plu à un DOA en manque d’inspiration ?

 

Les sujets, on peut les trouver partout, tout le temps. Je ne peux donc imaginer que 2017 n’a pas été riche en possibilités intéressantes. Cependant, occupé à diverses choses, dont l’écriture de mon dernier roman, je n’étais pas du tout réceptif à quoi que ce soit. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas suivi ce qui se passait, juste que je ne l’ai pas fait dans le but d’en extraire quelque chose. Mon esprit était ailleurs.

 

5 – D’où vous est venue l’idée de ce nouveau roman qui sort ce printemps ou est-ce trop tôt pour dévoiler le sujet ?

 

C’est un récit noir et passionnel empruntant à l’univers du BDSM – Bondage & discipline, domination et soumission, sadomasochisme – et lorgnant vers le conte pour adultes. A la façon de mes écrits précédents, il plonge dans les ténèbres de l’humain et le fait sans retenue. Mais vous dire où et pourquoi ce sujet n’est pas si simple. Il n’y a pas une seule origine ou raison, comme à chaque fois que j’aborde un récit. C’est un processus lent, multiple, interne et externe, intime et étranger à soi, qui finit par cristalliser sous la forme d’un roman. Je m’attends cependant à devoir répondre beaucoup et souvent à cette interrogation, compte tenu de la thématique et de la rupture qu’elle opère – en apparence – avec mes travaux plus anciens (et contrairement à ce qui s’est passé pour les travaux en question où l’on m’a finalement très peu interrogé sur mes motivations). Possible que je me contente de répondre : « Pourquoi pas ? » A mon sens, ce qui définit en premier lieu un créateur c’est sa liberté, de dire et faire ce qu’il veut, artistiquement parlant bien sûr, et donc de transgresser, d’aller à contre-courant. Ou pas. Mais sa liberté envers et contre tout. Et ce qui compte, c’est la qualité de la proposition finale, pas le pourquoi ni le comment. Je fais partie de ceux qui déplorent que l’époque soit plutôt au mème et au même, à la limitation des risques, à l’exploitation du filon, autant de conceptions très libérales, « industrielles », et que la singularité, l’exploration de genres et de territoires nouveaux soient généralement très mal récompensées, surtout lorsque l’on est déjà « catalogué ». Et contrairement aux idées reçues, dans le domaine culturel comme ailleurs, l’originalité, l’audace, le radical sont aussi surtout loués en discours. En actes, beaucoup plus rarement. J’en ai la confirmation très régulièrement.

 

6 – Dans votre actu des derniers mois, il y a eu aussi l’adaptation ciné du « Serpent aux mille coupures », qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous été partie prenante dans le projet ? Rêvez-vous d’un film à partir de « Pukhtu » et qui verriez-vous pour l’adapter sans le dénaturer ?

 

J’ai décidé, au moment de la sortie du film, de ne pas faire de commentaire sur celui-ci. Je ne souhaite pas déroger à cette règle aujourd’hui. Quant à des adaptations audiovisuelles futures, il est très peu probable, si cela devait se passer, que je sois impliqué dans celles-ci d’une manière quelconque. Le processus par lequel des romans sont portés à l’écran s’accorde mal avec ma façon de faire et je ne souhaite plus frotter directement ma plume à ce milieu. Cela n’exclut pas, en revanche, que je cède mes droits, tant que je ne suis pas obligé de m’associer à un résultat qui sera, dans tous les cas de figure, une œuvre étrangère à la mienne. Il me semblerait stupide, si le projet paraît solide et a des chances de voir le jour – deux conditions rarement réunies, je l’ai appris plusieurs fois à mes dépends – de cracher sur d’éventuels moyens financiers supplémentaires de poursuivre mon travail personnel.

 

7 – Ne pensez-vous pas que « Pukhtu » restera lié à votre image d’auteur ? Avez-vous l’impression que l’on vous attend au tournant maintenant ?

 

Tant mieux, si l’on me reconnaît au moins ça, il y a pire, non ? Quant à être attendu au tournant, je l’ai déjà été auparavant. Au moins dans le monde du noir. Avant « Pukhtu » par exemple, lorsque la rumeur soufflait que j’allais me planter, que je ne ferais jamais aussi bien que « Citoyens clandestins ». Ou avant « Citoyens clandestins », quand on s’en prenait à Aurélien Masson et à moi, lui parce qu’il venait de remplacer Patrick Raynal, renouvelait la ligne éditoriale et changeait le format de la Série Noire – ce qui a empêché cette collection alors moribonde de disparaître, on a tendance à l’oublier – et moi, parce que je sortais un « gros » livre, une rareté sous nos latitudes, sur l’espionnage de surcroît, sujet soi-disant impopulaire auprès des lecteurs français. Dont le traitement m’a aussi valu d’être soupçonné du pire sur le plan politique. Et puis, vous savez quoi, d’aucuns prétendent également que je suis un « plagiaire ». Depuis une petite dizaine d’années en effet, j’ai un troll personnel, un monsieur désormais publié qui continue à m’accuser à tort – mais seulement en petit comité, jamais franchement, il risquerait gros sur le plan juridique s’il me diffamait ouvertement – d’avoir « plagié », avec « La ligne de sang », un de ses textes inédit à ce jour. Evidemment, il n’a jamais été mis à jour dans mon livre le moindre extrait qui aurait été un décalque de sa prose, donc le terme « plagiat » est inapproprié. Ce monsieur s’est d’ailleurs finalement résolu à m’attaquer en « contrefaçon », ce qui est très différent, avant de perdre sa procédure. C’est pour cela que j’écris « continue à m’accuser à tort », parce qu’à l’issue de l’action en justice qu’il a intenté contre moi en 2006, trois magistrats de Lyon – tribunal choisi par lui et, avant qu’on le suggère, pas soudoyé par moi – ont, notamment après lecture de nos textes respectifs, estimé que ses accusations étaient infondées. Ils l’ont également condamné à me verser de l’argent. Et il n’a pas fait appel de leur décision. Etrange pour un mec tellement convaincu de son bon droit, non ? Cette fin de non-recevoir judiciaire ne l’empêche cependant pas de tenter de salir ma réputation à l’occasion, lorsque c’est sans risque ; il a su trouver des oreilles complaisantes pour écouter ses calomnies et les répandre ensuite, autant d’idiots utiles dont je doute qu’ils aient ne serait-ce que pris la peine de lire les écrits en question pour se faire leur propre idée. L’anecdote fait vibrer une corde sensible, celle de l’injustice frappant le « petit » auteur talentueux abusé par le « grand », usurpateur forcément, avec la complicité du « malhonnête » monde de l’édition (qui m’aurait transmis son texte). Dans notre milieu, où tout début de réussite est systématiquement perçu comme suspect, la parabole de David contre Goliath rencontre toujours un franc succès, même si elle résiste mal à la confrontation avec le réel. Ainsi, selon la version des faits présentée par mon contempteur au tribunal, l’incident en question se serait déroulé entre 2002 et 2003. Or, à cette époque, aucun de mes livres n’avait encore été commercialisé : je ne pouvais pas être un « grand » auteur, je n’étais rien. Et aucun éditeur digne de ce nom n’aurait pris le risque d’une telle manipulation, qui plus est pour un inconnu. Mais ça ne compte pas pour certains, aujourd’hui, je le suis, édité, et je vends un peu, donc j’ai tort. Pierre Desproges a écrit, dans ses « Chroniques de la haine ordinaire », que « la rumeur, c’est le glaive merdeux souillé de germes épidermiques que brandissent dans l’ombre les impuissants honteux. Elle se profile à peine au sortir des égouts pour vomir ses miasmes poisseux aux brouillards crépusculaires des hivers bronchiteux. » C’est si joli. Et si juste.

 

Vous le voyez, « être attendu au tournant » n’est, au fond, pas très nouveau pour moi et mon petit doigt me dit que cela va être plus encore le cas cette fois, mais j’essaie d’en prendre mon parti et de compter sur l’intelligente bienveillance que libraires et lecteurs m’ont jusqu’ici témoigné.

Entretien réalisé par échange de mails en janvier 2018.

Wollanup.

 

 

 

ENTRETIEN Caroline De Mulder / BYE BYE ELVIS et CALCAIRE / Actes Sud.

Photographe Julie Grégoire

Née à Gand, Caroline De Mulder est l’auteur de 4 romans. Ego tango (Prix rossel 2010) et Nous les bêtes traquées (2012) ont paru aux éditions Champ Vallon puis en Babel; Bye bye Elvis (2014) et Calcaire (2017) aux éditions Actes Sud. Elle est aussi enseignante de lettres modernes à l’université de Namur. On lui doit aussi  un essai “Libido sciendi: le savant, le désir, la femme” (2012), aux éditions du Seuil.
Très impressionné par le style de Caroline De Mulder, une envie d’approfondir un peu son propos m’a semblé utile. La gentillesse et la disponibilité de Caroline De Mulder ont fait le reste. On la retrouvera aussi fin janvier, début février pour nous parler de son Amérique.

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1 – « Bye bye Elvis » est votre troisième roman paru chez Actes Sud en 2014. Il précède de trois ans « Calcaire », belle réussite de l’année passée. Si les informations glanées sur le web sont exactes, Belge de naissance, vous avez été élevée en hollandais et vous avez appris à lire en français aussi pourquoi avez-vous fait le choix d’écrire en français ?

Élevée en flamand – le hollandais est un dialecte comme chacun sait (sourire). J’ai commencé à écrire en français, parce que je lisais en français, ayant appris à lire dans cette langue.   

 

2- De par votre bilinguisme et ce que cela peut certainement avoir comme écho dans votre pays, vous devez être considérée comme un exemple à suivre en Belgique, non? D’ailleurs, qu’est ce que cela veut dire d’être belge? L’histoire de la Belgique se situant très souvent dans les pages des manuels d’Histoire de ses voisins, qu’est ce qui réunit tous les Belges?

Le bilinguisme est une richesse, un atout qui permet de vivre une double vie, et, dans un pays bilingue comme la Belgique, je regrette qu’il ne soit pas plus répandu. Quant à l’identité belge, question complexe, elle est nécessairement plurielle. Comme vous le dites, beaucoup de voisins sont venus apporter leur influence (de manière plus ou moins brutale – non je ne vise pas les Français). Par ailleurs, c’est un pays double, avec deux langues, deux cultures, deux littératures. Ce qui fait sa beauté et son intérêt.    

Couverture initiale du roman refusée par les ayants droits de la famille d’ Elvis.

3-« Bye bye Elvis » parle de la déchéance d’Elvis Presley, on comprend très vite que vous vouliez montrer l’envers du décor, déboulonner un mythe américain mais pourquoi le choix s’est-il porté sur Elvis?

Pas pour sa musique, encore moins pour ses films. Parce que la figure d’Elvis me touche. L’ascension fulgurante d’un white trash trop fragile, d’un grand enfant qui ne parviendra jamais à grandir, très vite broyé par l’énorme machine que met en branle la gloire. Broyé, et défiguré, aussi, lui qui avait été d’une beauté solaire. (J’ajoute qu’il aurait été difficile de s’attaquer à Marylin, après Blonde de Joyce Carol Oates.)

Photo très proche de l’univers de Walker Evans.

 

4- Du « white trash », qu’entendez-vous par là ?

« Mulberry Alley, on avait eu une baraque insalubre près des rails et de la décharge publique, limitrophe de Shake Rags, le quartier noir le plus pauvre de Tupelo, un quartier surpeuplé qui dégueulait de partout. Du blues et du gospel montaient des porches. On avait habité aussi North Green Street, voisinage déjà plus respectable, à condition d’être Noir. Le R’n B, le jump blues, le swing passaient les murs de cabanes qu’on aurait pu crever d’un coup de poing. Les Presley étaient des Blancs cassés, déclassés, des Blancs blancs. Certains jours, ils se nourrissaient de maïs et d’eau. Au rythme où ils déménageaient, le tour de Tupelo avait rapidement été bouclé. Les débiteurs se multipliaient, il devenait difficile de sortir de chez soi ou même de se cacher. Elvis avait treize ans et son père des dettes à faire un trou dans la lune: il était temps de gagner le taillis. Aussi les Presley avaient-ils serré leurs guenilles dans quelques caisses ligotées sur le toit de la vieille Plymouth. Une fois de plus, ils fuyaient la misère » (Bye bye Elvis)

Je pourrais citer aussi le passage où je décris Graceland, qui se trouve bientôt envahie par la famille d’Elvis, principalement constituée de bras cassés, d’alcooliques et autres cas sociaux.

 

5- La récente actualité frappant à la porte, en aparté, que vous a inspiré le barnum médiatique, économique, politique et même étatique autour du décès de Johnny Hallyday, le French Elvis comme l’ont nommé beaucoup de médias étrangers? Pensez-vous que leur rayonnement est comparable?

Absolument pas comparable, Johnny était un phénomène franco-français, qui n’a pas passé les frontières. Par ailleurs a-t-on entendu une seule voix émettre l’idée que Johnny n’était pas mort? Or voyez sur Google, Elvis is not dead. Elvis court toujours.  

 

6- Est-ce que c’est le rêve américain de petits blancs qui a détruit Elvis ? Pouvait-il en être autrement, la star ne doit-elle pas mourir pour entrer dans la légende ?

Ce qui a détruit Elvis, c’est la gloire, c’est l’image qu’il est devenue et à laquelle il a fini par se réduire. D’une certaine manière, d’une certaine manière, son image a fini par occulter entièrement son âme – fragile. La star Elvis a vampirisé l’homme (ou plutôt, le petit garçon qu’il est resté au fond). En somme, l’image, artificielle par essence, a fini par occulter entièrement l’être et par le dévorer. D’ailleurs, dans son processus d’auto-destruction, c’est elle qu’il a tout d’abord attaquée – son apparence. Les vidéos des derniers concerts sont poignantes. Pas seulement à cause de la grande souffrance qui s’en dégage; on voit aussi cet homme qui avait été d’une si grande beauté, présenter, à l’âge d’à peine plus de quarante ans, une apparence quasi monstrueuse. Il a détruit ce qui le détruisait et il en est mort.

 

7- Si on rapproche la vie d’ Elvis de celle d’un autre mythe américain Sinatra, on s’aperçoit que le comportement vis à vis des femmes était quasiment identique, des filles kleenex que l’on jette après usage, est-ce un modèle d’homme vanté par l’ Amérique des années 60? Est-ce que les « légendes » du XXIème siècle ressembleront à ce modèle?

Aussi longtemps qu’il y aura des groupies et des filles kleenex pour s’aligner devant des chambres d’hôtel, on peut craindre que le comportement que vous décrivez persistera. Dans le cas d’Elvis, paradoxalement très complexé, la multiplication des conquêtes relevait moins du machisme que d’un narcissisme fragile et d’une immaturité très grande qui ne lui ont au fond jamais permis d’accéder à l’autre, dans la complexité et la difficulté que cela implique ; dans toutes ces filles, il cherchait une femme-miroir et surtout, désespérément, sa propre mère, morte quand il avait une vingtaine d’années.  

 

8- Votre personnage John White dont les lecteurs découvriront la personnalité n’aime pas du tout Michaël Jackson, mythe américain du XXIème siècle, le mythe de l’Américain moderne est-il en train d’évoluer vers un modèle moins empreint de machisme?

La fille d’Elvis ayant épousé Michael Jackson, que pouvait-on attendre de John White? C’est un clin d’œil, bien sûr. Au fond, Michael Jackson, tout comme Elvis Presley, a été broyé par la gloire (et abimé par les drogues légales ou non, médicales parfois, mais finalement létales). Deux personnalités fragiles, que je ne considérerais machistes ni l’une ni l’autre. John White (Elvis vieux?) le considère avec colère parce qu’il se reconnaît en lui.

9- En 2011, vous avez fait partie des cent personnalités féminines invitées au Sénat pour y célébrer les cent ans de la Journée de la Femme et vous êtes par ailleurs une personnalité publique, que pensez-vous justement des actions telles que « Times up » à Hollywood ou l’appel des femmes françaises « liberté d’importuner » ? De quel côté pencheriez-vous le plus ?

Tout d’abord, j’aime la compagnie des hommes, qui sont loin d’être tous des porcs. L’épisode de délation publique et hystérique auquel a donné lieu l’affaire Weinstein, me met mal à l’aise, ainsi que l’auto-flagellation tout aussi publique d’hommes qui justement n’avaient rien à se reprocher, eux. Je connais très bien les nombreux inconvénients liés à mon sexe pour en avoir souffert et je peux donc comprendre l’esprit revanchard qui règne dans les rangs néo-féministes (le vocabulaire guerrier me paraît de mise), mais substituer une violence à une autre ne me paraît au fond pas constructif. Et puisqu’il est question de « libérer la parole », je suis tout de même étonnée de l’agressivité que provoquent les voix dissidentes, quelquefois plus élégantes.  

En somme, hors cadre professionnel (dans ce cadre-là, le mélange des registres est humiliant), je serais donc plutôt pour la liberté d’importuner, si elle s’arrête où commence la liberté de gifler, et plus si affinités.  

 

10 -J’imagine que vous avez dû crouler sous la documentation concernant Presley, comment se sont effectués les choix narratifs, qu’avez-vous choisi de privilégier dans la vie du chanteur?

Oui, j’ai lu énormément, j’ai même visionné un nombre important de navets. Je recommande aux amateurs l’excellente et volumineuse bio de Peter Gulnarick. La difficulté de la fiction biographique (dans Bye bye Elvis l’un des deux fils narratifs) est qu’il faut éviter de proposer une énumération d’anecdotes. Dans le matériau très riche, j’ai choisi ce qui m’a paru le plus signifiant, le plus à même d’exprimer l’intériorité, l’âme d’Elvis. Parce que, certes, il y a eu énormément de livres sur Elvis; toute personne l’ayant côtoyé, fut-ce brièvement, s’est fendu d’un livre (infirmière, femmes, famille, ex-femme, ex-musiciens …). Mais ces livres ramènent presque toujours Elvis à l’auteur du livre, et à la relation qu’ils ont pu avoir. J’ai été frappée dans mes lectures par le fait qu’au fond, personne n’a réellement essayé de comprendre cet homme, de voir les choses depuis sa perspective et sa personnalité. C’est un travail, je pense, que seule la fiction peut faire – même si tous les faits se rapportant à la vie d’Elvis sont rigoureusement exacts.
Même pour le deuxième fil rouge de mon roman, fiction pure, ce travail de recherche m’a été indispensable. En effet, si John White est la possibilité d’un Elvis qui aurait réussi à fuir ses fans cannibales, la possibilité d’un Elvis vieux, alors pour l’imaginer il fallait nécessairement le connaître enfant, adolescent, adulte, et sous toutes ses facettes.

 

11- « Bye bye Elvis  » est sombre, « Calcaire », dans un autre genre l’est encore plus, allez-vous continuer à écrire dans cette veine noire ?

Ça dépend de ce que vous entendez par « noire ». En tout cas, je ne compte pas me mettre au feel good book.

12- Quel morceau d’Elvis retiendrez-vous?

« Are you lonesome tonight? » pendant le concert de 1977 à Rapid city, où on voit un Elvis devenu difforme transpirer la souffrance et la solitude et bégayer son texte au milieu de l’arène. Poignant.

 

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Entretien réalisé par mail entre le 6 et le 17 janvier.

Wollanup.

PS: Merci à Caroline pour ce grand moment.

Entretien avec Guy-Philippe Goldstein pour SEPT JOURS AVANT LA NUIT à la Série Noire.

 

Guy – Philippe Goldstein a écrit le roman le plus important de l’année. Passionnant dans sa narration, il l’est aussi dans un échange épistolaire. Ces activités d’analyste et de consultant  sur les questions de cyberdéfense permettent un entretien à la fois riche mais aussi très terrifiant par ce qu’il raconte sur la situation mondiale. ENJOY !

« Qu’est ce qui a primé chez vous au moment d’écrire votre premier roman « Babel minute zéro », une envie d’écrire un roman en utilisant le matériau des relations internationales, univers dans lequel vous évoluez, me semble-t-il, ou alors une situation telle que vous la voyiez et que vous vouliez montrer au plus grand nombre, comme un lanceur d’alerte, ou rien de tout cela?

Ce qui a primé chez moi, initialement, ce sont deux émotions primaires – et une idée, qui est devenue une obsession. 

La première émotion, c’est la Peur: celle que le grand désordre de la Guerre Mondiale, qui a ravagé notre monde et nos familles à deux reprises au cour du siècle passé, puisse revenir. Nous en portons tous les séquelles dans l’histoire de nos familles. Depuis le 8 août 1945, nous savons que si ce drame revenait, il pourrait même signer l’extinction de notre espèce – et la fin même de toutes nos familles et de tous ceux que nous aimons, en un simple et court flash. Voilà la réalité de notre monde, souvent oublié dans les petits tracas de la vie de tous les jours. Sans le savoir, nous cohabitons avec des ombres cruelles qui nous observent à chaque instant de notre quotidien.

La deuxième émotion, c’est celle du Jeu: celui de l’apprenti romancier qui assemble personnages et situations comme l’enfant qu’il était avec ses briques Lego. Il y a dans ce jeu de l’écriture et de la création romanesque un plaisir sombre – celui d’aller titiller les recoins les plus noirs de l’espèce humaine, qu’il s’agisse d’un soldat, de son chef suprême ou de toute la nation qui collectivement se tient derrière. Ce pouvoir de l’imagination est parfois le seul qui reste pour aller justement « tenter le diable ».

Enfin, une obsession: comment mêler ces deux émotions pour comprendre les grandes failles de notre monde par lesquelles la Guerre Mondiale, emmurée depuis quatre-vingt ans, pourrait d’un coup resurgir et nous dévorer à nouveau. « Babel Minute Zéro » était une première tentative, liée à l’irruption des cyberarmes il y a plus de dix ans. Or la transformation digitale permet aussi la prolifération d’une information parfois dangereuse. Pourrait-elle mener à faciliter le terrorisme nucléaire? C’est ce que j’essaie d’explorer dans « Sept jours avant la Nuit », qui est une forme de suite à « Babel ».

Dans votre premier roman  » Babel minute zéro » daté de 10 ans, les menaces d’apocalypse trouvaient leur origine en Chine. Pourquoi dans ce second roman le mal trouve-t-il sa source en Inde? Est-ce le résultat de constats, d’analyses que vous avez pu faire en tant qu’analyste de questions de stratégie et de cyberdéfense ou tout simplement une envie de faire connaître une partie du monde moins couverte par les médias occidentaux ?

Le choix de l’Inde s’est fait sur plusieurs critères, certains liés aux enjeux narratifs; d’autres très liés à une certaine fascination pour l’Inde, qui s’est d’ailleurs renforcée au fur et à mesure de l’écriture. 

D’abord je voulais écrire un roman sur le terrorisme et éviter les équations essentialistes de type « Monde Arabe = Islam = Islamisme = Djihadisme = Terrorisme ». Dans son histoire du terrorisme, Gérard Chaliand montre que ce phénomène de violence politique est bien antérieur au djihadisme (des Sicaires à la Main noire Serbe ou la Fraction Armée Rouge). Pour marquer une rupture avec la vue du moment, il me fallait donc changer de cadre. Déplacer l’origine de la haine dans une terre encore lointaine, l’Inde, là où se sont les musulmans minoritaires qui sont les victimes. C’était une façon de décadrer et faire perdre ses repères au lecteur. Il y avait aussi de ma part une volonté strictement narrative de ne pas reproduire les oppositions géopolitiques de Babel Minute Zéro (Chine contre Etats-Unis) mais d’aller en chercher de nouvelles, tout simplement parce que les cartes géopolitiques du monde ne se limitent pas justement à ces deux super grands – et que les accélérations de ce siècle vont nous forcer à chaque fois à devoir changer de repères. 

Mais il y a aussi une curiosité pour l’Inde qui a fini d’ailleurs par se transformer en admiration quasi-amoureuse. L’Inde, parce que c’est une des futurs trois plus grandes puissance au monde. Première puissance démographique mondial dès le tournant des années 2030; Grande puissance économique qui devrait dépasser la Grande-Bretagne dans les deux ans à venir (tout un symbole!); 2ème économie mondiale dans un peu plus de vingt ans; et dans la foulée puissance militaire et diplomatique qui organisera ce qui sera l’un des bassins économiques les plus importants du monde au tournant des années 2040-2050, l’espace de l’Océan Indien qui baigne les côtes de l’Inde mais aussi de la péninsule arabique et descend jusque vers l’Afrique du sud – trois côtes qui les trois se retrouvent dans le roman. 

L’Inde, enfin, c’est une grande puissance morale. La civilisation indienne, qu’elle s’exprime dans certaines voies de l’hindouisme, du bouddhisme et surtout du Jaïnisme, est la première peut-être à avoir le plus clairement dit qu’un homme ne pouvait pas tuer un autre homme – quelques soient les raisons. C’est encore plus radical que par exemple dans la Bible – Chouraqui dans sa traduction écrit: « tu n’assassineras pas ». Cela veut dire que l’on ne peut tuer des hommes dans l’illégalité – mais le Lévitique montre bien sur des pages et des pages que l’on peut le faire si cela est autorisé par la Loi. Par contre, de Mahavira (grand gourou du Jaïnisme) aux colonnes d’Ashoka et jusqu’à la forme très moderne que représente la non-violence de Gandhi il y a une permanence unique, et révolutionnaire, de la notion d’Ahimsa (non violence, justement). Et cela bien avant l’émergence de nos formes occidentales de droit de l’homme. Cela m’a rendu admiratif, et amoureux, de cette culture indienne. 

… et en même temps, il y a une réalité éternelle du meurtre politique et du massacre dans la guerre, qu’il s’agisse des premières années du roi Ashoka à l’exploitation à fin électoralistes des violences politiques en Inde qui parfois dégénèrent en pogroms. C’est là l’histoire de l’évolution de certaines franges nationalistes de la droite et de l’extrême droite Indienne depuis le milieu des années 1960, et qui a donné lieu aux massacres autour des évènements d’Ayodhya en 1992, ou bien des pogroms anti musulmans dans le Gujarat en 2002, à l’époque où Narendra Modi était le Chief Minister de la province. Il a été réélu, et il est désormais le premier ministre. Evidemment, toute cette ambiguïté indienne est une matière terrible et très riche pour un auteur.

Pour un roman placé sous le signe du meurtre de masse, et de la lutte contre ce meurtre, il ne pouvait y avoir de protagonistes plus emblématiques que des personnages indiens, qu’ils agissent pour la volonté de tuer afin de dominer (VT Kumar) ou bien pour rétablir les valeurs éternelles de l’Inde (Gaveshan Jain Shah, A.A. Khan et, peut être, le Premier Ministre Gupta, issue de la droite indienne): celles de l’Ahimsa, et aussi celles du respect de la vérité, nichées jusque dans la devise de l’Inde: Satyameva Jayate, La vérité triomphe toujours.

L’Inde n’est donc pas stricto sensu l’origine du mal. Elle est ici la terre sacrée où se livre le combat du bien contre le mal, avec à la clé, à l’image des grands livres religieux comme le Mahabharata, le sort de toute l’humanité entière. 

Indian Hindus riot in the smoke-shrouded streets of Ahmedabad, the main
city in the western Indian state of Gujarat, on March 1, 2002. 

 

Dix ans après « Babel minute zéro », vous reprenez la même héroïne Julia O’Brien. Peut-on parler d’un cycle que vous entamez avec elle? Et pourquoi tant de temps entre ces deux romans?

Sur Julia – le choix de ce personnage s’est fait dès le premier roman, Babel Minute Zéro, qui d’une manière un peu manichéenne opposait une femme manipulée dans un monde où il n’y avait, dans les cercles dirigeants, que des hommes. Revenir à Julia, c’est une manière de tenir mon « fil rouge » tout en poursuivant l’exploration de cette femme. D’ailleurs la Julia de « 7 jours » n’est en fait pas exactement la même que dans « Babel ». Dans « Babel », c’est une femme très sous influence, soldate certes mais un peu servile autant sur un plan personnel que professionnel. Certaines femmes m’on en fait le reproche – pas en France, mais ailleurs. Cela m’a poussé à réfléchir à nouveau à qui pouvait vraiment être cette femme qui s’est livré à son métier plutôt qu’au confort bourgeois du triptyque foyer-mari-enfants. Enfants surtout. J’ai eu quelques modèles en tête: celle de Valerie Plame, l’espionne Non Official Cover qui avait été « dénoncée » par l’administration Bush; celles aussi de toutes ces femmes du SOE de Churchill. Et puis, cette idée que l’on retrouve à la fois dans la figure du bon soldat tel que Churchill l’envisage, mais aussi par exemple dans une certaine vision de l’armée en Israël: un soldat capable de réagir de manière autonome voir même parfois de désobéir quand la situation l’exige. Revenir à Julia était donc une manière pour moi d’approfondir ce portrait. Julia fait-elle partie d’un cycle? Il y a l’idée éventuelle d’une suite de livres. Et derrière cette idée, peut-être, celle que sinon sa présence physique, du moins sa mémoire pourrait revenir hanter les pages d’un autre roman. Mais pour moi, Julia ne reviendra sous une forme ou sous une autre que si elle a prouvé sa capacité à passer certaines étapes et rites de son développement…   

Pourquoi tant de temps entre ces deux romans? Parce que je me suis rendu compte qu’à vouloir croquer l’Inde, l’Arabie Saoudite, les secrets du terrorisme nucléaire et ceux de la dissuasion, j’avais peut-être été un peu trop gourmand. Il a fallu que je « digère » tout cela. D’où les dix ans… à côté de toutes mes autres activités professionnelles !….

 

 Avec son compte à rebours terrible, votre roman est d’abord un thriller, même si le terme est vraiment ici très réducteur, racontant la terreur mondiale provoquée par un groupe terroriste nationaliste indien entrant en possession d’une centaine de kilos d’uranium et fabriquant des bombes nucléaires pour instaurer un ultime Armageddon. Nous sommes dans une fiction glaçante au début des années 2020 et j’ai envie de vous poser la question : « Est-ce que cela pourrait se produire ainsi ou est-ce que cela va arriver un jour ?

 Quand j’ai commencé à écrire Babel Minute Zéro à partir de 1996, qui décrivait un scénario de cyber-conflit pouvant déborder sur la neutralisation des infrastructures critiques, je pensais écrire de l’anticipation proche de la science-fiction. Mais j’ignorais que lorsque le livre fut publié en 2007, les Etats-Unis préparait la campagne Nitro Zeus de paralysie électronique des télécoms, réseau électrique et autres secteurs vitaux de l’Iran – ce qui fut révélé dans le documentaire Zero Days de Alex Gibney en 2016. En réalité, le roman n’était même pas de l’anticipation : c’était tout simplement un scénario d’application d’une technologie déjà prête à l’emploi. Cela explique peut-être pourquoi il a été lu par un public très spécifique en Israel ou aux Etats-Unis. Ce n’était plus de la fiction.

 

 La question du danger du terrorisme nucléaire est encore plus grave, même si ses probabilités de réalisation sont plus floues. En faisant mes recherches, j’ai été choqué de voir la très grande variabilité dans les réponses des experts. Dans une étude de 2005 réunissant 85 experts en matière de sécurité nationale, 60% des répondants évaluaient la menace d’une attaque nucléaire dans les dix ans entre 10% et 50%. 4/5ième de ces experts s’attendaient à ce que l’attaque soit d’origine terroriste. A la fin des années 2000, d’autres experts ou officiels évaluaient à entre 30% et 50% le risque d’une attaque terroriste nucléaire dans la décennie suivante. Cela ne peut signifier qu’une seule chose : en réalité, on ne sait pas. Ce qui n’est pas nécessairement rassurant.

Par contre, ce qui me paraît désormais clair à titre personnel, c’est que si un groupe terroriste parvient à développer et faire exploser un engin nucléaire improvisé – alors oui, les portes de l’enfer s’ouvriront sur notre petite planète bleue et il sera extrêmement compliqué d’arrêter l’engrenage vers la destruction mutuelle assurée. Comme je l’écrivais à un ami journaliste d’un grand quotidien qui me disait avoir été troublé par ce qui est révélé à la fin, il y a une raison pour laquelle George Schultz et Henry Kissinger, qui ne sont pas des « colombes », avaient rejoint le mouvement pour aller au « zéro nucléaire » en 2008, durant la même période où le livre de Paul Bracken que je cite, et qui révèle ‘Proud Prophet’, est sorti. Il y a une raison pour laquelle le Président Obama a tenu à organiser chaque année depuis 2009 son Nuclear Security Summit réunissant tous les plus grands chefs d’Etat. La bataille pour la prolifération nucléaire et la réduction maximale du risque de terrorisme nucléaire est absolument vitale pour la survie de notre espèce.

 Mais malheureusement, les Nuclear Security Summit d’Obama n’ont eu que des effets limités. Schultz et Kissinger n’ont pas été écoutés. Le réarmement de la Chine et de la Russie n’ont pas permis la réduction de l’arsenal nucléaire américain, bien au contraire. Et Obama a été remplacé par un président qui a bien des égards est bien pire que la Présidente Ann Baker de « Sept jours avant la Nuit ».

 

  1. The Lugar Survey On Proliferation Threats and Responses, 2005, United States Senator Richard G. Lugar Chairman, Senate Foreign Relation Comitte.
  2. “The risk of nuclear terrorism –and next steps to reduce the danger”, Testimony of Matthew Bunn for the Committee on Homeland Security and Governmental Affairs, United States Senate, 2/4/2008 (voir p. 8)

 

Vous êtes, entre autres, consultant sur les questions de cyberdéfense et analyste sur une plate-forme de chercheurs et de diplomates travaillant sur les questions de stratégie (Wikistrat) et j’aimerais savoir quels régimes vous inquiètent le plus actuellement ? Quel pays doté de l’arme atomique aurait le système de défense de ses installations sensibles le plus poreux ? Personnellement, savoir que le Pakistan fait partie de ce petit groupe capable par son armement de détruire la planète, me glace les sangs.

Au cœur de nos difficultés, il y a deux facteurs importants. Le premier, c’est la course aux armements nucléaires qui facilite les risques de prolifération. A cet égard, des pays comme la Pakistan ou la Corée du Nord sont très problématiques car ils peuvent être potentiellement proliférant. La Corée du Nord a par le passé par exemple essayé d’aider la Syrie a construire un réacteur nucléaire à Deir-es-Zor, détruit par les israéliens en 2007. Au Pakistan, l’industrie nucléaire est un état dans l’état et le Pakistan a peut-être développé une capacité nucléaire pour le compte de l’Arabie Saoudite, ce qui est une forme de prolifération. Au niveau de la sécurité des matériaux nucléaires pouvant être utilisés à des fins militaires, un index a été créé par The Nuclear Threat Initiative, qui note les 24 pays qui possèdent ce type de capacités. Qui occupe le bas du classement ?… La Corée du Nord, l’Iran, le Pakistan et l’Inde. L’Inde et le Pakistan, en particulier, se sont entraînés l’un l’autre dans une course aux armements nucléaires.

Mais il y a aussi le problème de la confiance entre nations. Cette confiance disparaît entre les états « senior » qui tiennent notre ordre international, et qui sont les membres permanents du conseil de sécurité des Nations Unies – et en particulier les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Or les Etats-Unis sont aujourd’hui entrés dans une crise politique grave avec l’arrivée de Trump, peut-être provoquée par la politique d’influence de la Russie de Poutine. Quand Robert Mueller, l’enquêteur spécial et ex dirigeant du FBI, aura fini d’investiguer sur Trump, les problèmes vont automatiquement s’envenimer – en particulier si la démonstration est faite du rôle de la Russie. Il serait en effet illusoire de croire que le pouvoir américain s’arrêtera à juste dénoncer verbalement le rôle du Kremlin dans la manipulation des élections américaines. Il y aura une réponse du berger à la bergère. Elle sera nécessairement forte. Il ne peut en être autrement : il s’agit du prestige et du respect que doit inspirer les Etats-Unis, la première puissance du monde, et le pays au corps de notre système de sécurité collective. La Chine, qui a une politique de puissance agressive qui effraie le reste des pays de l’Asie, essaiera d’en tirer les marrons du feu. Il est donc possible que dans les années qui viennent, nous assistions à de plus fortes tensions internationales et une plus grande volatilité. Cela n’aidera pas à résoudre le problème du terrorisme nucléaire – au contraire.

Vous avez répondu gentiment et clairement à mes questions de béotien et j’aimerais aussi vous renvoyer l’ascenseur. Il y a certainement un point important du roman que j’aurais dû développer et je vous serai reconnaissant de bien vouloir réparer mes oublis. Et puis, bien sûr, un grand merci pour cet important lanceur d’alertes qu’est « sept jours avant la nuit » et bien sûr pour vos réponses érudites et complètes.

Nous avons couvert beaucoup de champs. Mais il y a un dernier point sur lequel je voudrais insister – et qui rejoint mes commentaires plus haut. Et laissez moi dire ici quelque chose qui va en hérisser beaucoup: la littérature, ce n’est pas seulement la description au scalpel des sentiments d’un individu; ou l’esprit d’une époque révolue, belle ou trouble; ou une France romanesque parce que l’on écrit en français. Je vais même écrire quelque chose de plus abominable encore: la littérature peut être utile. Elle peut servir aux hommes. Pas uniquement parce qu’elle serait une forme de divertissement ou de catharsis. Mais parce qu’elle peut, par l’imagination romanesque informée par de la recherche et des hypothèses, permettre d’offrir un sens caché au monde qui vient. Notre ère anthropocène est celle de l’accélération des transformations du monde sous l’action de nos moyens toujours décuplés d’information et d’intelligence. Dans cet univers toujours plus accéléré et incertain, la littérature d’anticipation va jouer un rôle nouveau et important. Les frontières entre science-fiction, anticipation et roman contemporain sont en train de s’effondrer. En réalité, il n’y a plus qu’une grande bataille de l’imagination pour reprendre le contrôle des forces que nous avons déchaînées, afin qu’elles ne nous détruisent pas. L’un des champs de bataille de cette lutte par l’imagination sera l’espace physique ou digital de la page de roman. Voilà donc ce qu’il y a de choquant: Non seulement la littérature pourrait devenir utile – mais elle pourrait même se révéler vitale pour notre espèce. Ce dont elle a besoin? De l’imagination – et « de l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace »!

Merci à vous et bonne chance à ce roman si précieux.

Entretien réalisé par Wollanup /Clete Purcell par mail du 16 novembre au 3 décembre 2017.

Entretien avec Guillaume Richez pour Black$tone.

Après l’engouement suscité par Black$tone, j’ai émis le souhait de faire un entretien avec Guillaume Richez, afin de répondre à quelques questions qui me sont venues à l’esprit lors de ma lecture.

 

Entretien par mail réalisé entre le 11 et 25 Octobre.

Avant d’attaquer l’ample sujet qu’est votre roman Blackstone, pourriez-vous vous présenter et nous retracer votre parcours ?

J’ai quarante-deux ans, je vis près de Marseille avec ma femme et nos deux jeunes enfants. Je suis diplômé de Lettres Modernes de la faculté d’Aix-en-Provence. Après mes études, j’ai enchaîné plusieurs jobs alimentaires avant de passer un concours pour entrer dans la fonction publique. Je suis aujourd’hui chef de projet dans le domaine de l’éducation. Blackstone est mon deuxième roman. Le premier, Opération Khéops, a été publié chez J’ai Lu en 2012.

Votre premier roman a reçu le prix Welovewords. Il s’agit bien de ce site où des internautes peuvent poster des textes ?

Oui. J’ai connu ce site à ses débuts quand Sophie Blandinières y travaillait comme directrice artistique. C’est grâce à Sophie que j’ai rencontré Florence Lottin, éditrice chez J’ai Lu. Florence cherchait des auteurs pour créer une série de romans inspirés des célèbres romans de gare de Gérard de Villiers, les fameux SAS. Je lui ai fourni un synopsis, un portrait de mon héroïne et deux chapitres (une scène d’action et une scène de sexe) et j’ai été retenu. J’ai ensuite écrit Opération Khéops en trois mois. Autant dire que le délai était court !

Êtes-vous passé par cette plate-forme pour mettre des textes en lumière ?

J’ai publié sur ce site une nouvelle érotique qui s’intitulait Sonia avant d’écrire Opération Khéops. C’est un texte qui m’a permis de m’exercer dans un genre que je ne connaissais pas.

J’imagine que l’excitation a été à son comble lorsque vous avez appris que Blackstone faisait partie de la sélection du Grand Prix de la Littérature Policière.

C’était vraiment incroyable ! Comme le dit Philip Le Roy le Grand Prix de la Littérature Policière c’est l’équivalent du Goncourt pour le polar. Je suis très fier que mon thriller se soit retrouvé parmi les onze romans français finalistes.

Comment est né le projet Blackstone ?

Après la parution d’Opération Khéops, j’ai envisagé de donner une suite aux aventures de mon héroïne Kate Moore. L’action de ce nouveau thriller devait se dérouler en Chine. J’avais déjà commencé à élaborer la trame principale et à me documenter sur la République populaire, les services de renseignements chinois et américains, l’armée, etc.

Quand j’ai compris qu’il n’y aurait finalement pas de suite à ce roman, j’ai utilisé tous les matériaux dont je disposais pour bâtir un nouveau scénario, plus complexe que celui d’Opération Khéops. Je n’étais pas limité en nombre de signes, je n’avais pas d’éditeur, j’étais donc libre d’écrire le livre que je voulais. J’étais très avancé dans mes recherches et je tenais un sujet qui m’intéressait. C’est le point de départ pour me lancer. Ensuite, je façonne les personnages. Je vais raconter mon histoire en l’écrivant avec eux, à leur hauteur, avec leur personnalité.

Est-ce qu’il y a eu un élément particulier dans l’actualité entre la Chine et les États-Unis qui vous a donné envie d’écrire sur le sujet ?

Je fais chaque matin ma revue de presse en compilant des articles provenant de plusieurs journaux. J’ai très probablement lu un article qui a attiré mon attention sur des actes de piratages informatiques. J’avoue que je ne me souviens plus précisément pour quelle raison je me suis plus particulièrement intéressé à la République populaire de Chine à ce moment-là. Je conserve beaucoup d’articles de presse en me disant que ceux-ci feraient de bons sujets de roman. Je prends des notes sur un carnet que j’emporte partout avec moi. Certaines idées font plus de chemin que d’autres dans mon esprit. J’y réfléchis longtemps en pensant aux personnages et au scénario. Il faut que tout s’imbrique. Et lorsque je pense que l’ensemble est assez solide, j’approfondis mes recherches. C’est une partie très importante pour moi dans mon travail. En travaillant il m’arrive bien souvent de m’éloigner considérablement de l’idée initiale.

Bien que Blackstone soit une œuvre de fiction, j’imagine que le travail de recherche a été particulièrement important pour rendre votre roman crédible.

C’est un point essentiel pour bien comprendre ma démarche : je dois pouvoir voir dans mon esprit ce que je vais décrire pour écrire. Ce travail de recherche commence par des renseignements très généraux pour finir sur des détails qui peuvent paraître bien infimes. Par exemple, j’ai lu un ouvrage très complet sur les services de renseignements chinois, plusieurs livres sur la politique étrangère des États-Unis d’Amérique, des essais sur les tueurs en série ou encore des récits d’anciens Navy SEALs. J’ai également compilé de très nombreux articles sur les personnages historiques qui apparaissent dans le roman : Barack et Michelle Obama (et leurs filles), le vice-président Joe Biden, etc. Les anecdotes que je rapporte à leur sujet sont pour la plupart vraies et les extraits de discours d’Obama dans Blackstone sont tirés de discours qu’il a réellement prononcés.

S’agissant des détails infimes, cela va de la description minutieuse d’une arme jusqu’à la marque d’eau minérale que l’on trouve dans la salle de crise de la Maison Blanche ! Je parle souvent de cette bouteille d’eau minérale mais c’est assez symptomatique de mon obsession du détail.

Quand je choisis un restaurant pour un chapitre du roman, je vais observer les photos du lieu, vérifier les horaires d’ouvertures et le menu. Si j’écris que le Po-Boy (une spécialité culinaire en Louisiane) au bœuf rôti coûte 5,95 $ au restaurant Po-Boy Express situé sur Perkins Road à Bâton-Rouge, c’est que j’ai vérifié !

De plus le paysage de Chine, citadin et rural, ressemble vraiment à l’idée que nous nous en faisons, à la fois hyper lumineux et humide. Êtes-vous déjà allé en Chine ?

Non. Tout ce que je décris dans ce thriller est le fruit de mes nombreuses recherches. Tous les lieux décrits existent, que ce soit l’hôtel Hilton Beijing Wangfujing, l’hôpital militaire 301, le parc des Bambous pourpres, l’usine 958 désaffectée, le sihueyuan délabré qui sert de planque à Craig Foster, les tulou dans la province du Fujian, les bars et les clubs sur Lockhart Road à Hong Kong, etc.

D’après vous, est-ce que les événements que vous relatez dans votre roman pourraient se produire dans le futur ?

La plupart des faits que je relate se sont déjà produits. La République populaire a réellement instauré une zone d’identification de défense aérienne au-dessus de la mer de Chine orientale et du Sud, une zone qui couvre une grande partie de la mer de Chine orientale, entre la Corée du Sud et Taïwan, englobant les îlots inhabités des Senkaku, ainsi que le petit archipel des îles Paracels en mer de Chine du Sud, revendiqué par le Vietnam. Et l’installation de batteries de missiles sol-air sur cette île de l’archipel des Paracels sur laquelle stationnent des troupes et qui sert de piste d’atterrissage à  des avions de chasse J-11 n’est pas non plus sortie de mon imagination. Washington a d’ailleurs répliqué en faisant décoller deux bombardiers B-52 de l’île de Guam dans le Pacifique qui ont survolé pendant moins d’une heure la zone d’identification de défense aérienne.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que depuis plusieurs années les États-Unis ont progressivement mis en place un sorte de siège stratégique autour de l’Empire du Milieu en contrôlant les principales routes maritimes. Le détroit de Malacca, qui sépare la Malaisie de l’Indonésie, est un long entonnoir de huit cents kilomètres et large de deux kilomètres. Chaque année ce sont plus de cinquante mille bateaux qui passent par ce détroit, des bateaux qui transportent la moitié du pétrole vendu dans le monde entier et un tiers du commerce mondial.

Or, la République populaire n’entend pas laisser faire les États-Unis. La Chine cherche à faire valoir ses intérêts dans la région, notamment dans les mers proches comme la mer Jaune et les mers de Chine orientale et méridionale. Sa course aux armements est concentrée sur des objectifs de proximité, tels que les territoires que Pékin revendique dans les mers de Chine (les îles Senkaku ou encore la « Ligne à neuf traits » en mer de Chine du Sud) où la République populaire veut bloquer l’accès à la flotte de guerre américaine.

Je cite le président chinois Xi Jinping au chapitre 33 : « Pour le camp américain, […], tout État qui se dote militairement des moyens légitimes d’assurer sa propre sécurité et de protéger en toute légalité ses intérêts régionaux est forcément une menace. Il est temps que les Américains cessent d’agiter ce vieil épouvantail pour faire trembler nos voisins qui courent se réfugier derrière le bouclier américain comme des lâches. »

Je crois que tout ceci résume assez bien la situation géopolitique dans cette partie du monde.

Ce que j’ai imaginé en revanche, c’est notamment l’attentat sur lequel s’ouvre le roman et qui va précipiter tout la région dans un conflit.

Dans Blackstone, nous côtoyons Barack Obama ainsi que Donald Trump qui, à l’époque de l’écriture, n’était pas président. Si tel avait été le cas, est-ce que l’intrigue et les gestions de crise à la Maison Blanche auraient été différentes ?

Oui, bien évidemment. Mais il faut se rappeler que Donald Trump a été élu sur le slogan America first. Ce qui signifie que les États-Unis ne s’occupent plus que des États-Unis. Son élection a été bien vue à Pékin où le pouvoir ne supporte pas l’interventionnisme des Américains. Cependant, le récent combat de coqs opposant le Président américain à Kim Jong-un montre bien que Trump peut déraper sur la scène internationale et se laisser entraîner dans une escalade qui – espérons-le – ne restera que verbale !

Je voudrais maintenant parler des personnages et surtout des femmes qui ont une place importante et essentielle dans votre roman. Vous proposez plusieurs profils : de la fonctionnaire de police à la secrétaire de bureau, toutes sont dotées d’un caractère fort et de faiblesses qui les rendent attachantes. Je pense que vous portez beaucoup d’attention aux personnages féminins. Pourquoi ?

Dans les romans et les films d’action, ce sont les personnages masculins qui ont la part belle. En travaillant sur le synopsis de Blackstone je me suis posé des nombreuses questions pour ma distribution, pour chaque personnage. Le casting des trois personnages féminins principaux (Rodríguez, Sanders et McGovern) était pour moi une évidence. Ces personnages se sont imposés à moi très vite.

Dans mon esprit, Nina avait le physique de l’actrice Michelle Rodríguez et Pamela celui de l’actrice Joan Allen (qui interprète le rôle de Pamela Landy dans la franchise Jason Bourne), avec cette claudication qui rappelle le personnage de Kerry Weaver dans la série Urgences.

Pour les rôles secondaires j’ai effectué des recherches. J’ai ainsi appris que contrairement à de nombreux pays (dont le nôtre), il y avait des femmes pilotes de chasse au sein de l’US Air Force, et des femmes à bord des sous-marins de l’US Navy. Il y a donc dans Blackstone une femme qui pilote un F-22 Raptor (le capitaine Gail Petrovsky) et le commandant en second de l’USS Jimmy Carter, le Capitaine de corvette Lee, est également une femme.

Par contre, j’ai quelque peu anticipé pour le personnage du quartier-maître première classe Hayden Murphy, le tireur d’élite de la Team 5 des Navy SEALs. Il n’y a en effet pas encore de femmes dans les rangs des forces spéciales de la Navy aux États-Unis. Mais cela ne saurait tarder car, pas plus tard que cet été, une femme a suivi l’entraînement pour intégrer les SEALs pour la première fois de l’histoire de la Navy.

Est-ce que cette manière de distribuer les rôles du roman en mettant en scène plus de femmes, ou du moins, des femmes à des postes plus souvent occupés par des hommes, fait de moi un féministe ? Peut-être. Mais je n’y pense pas en ces termes lorsque je travaille mes personnages. Je cherche surtout à lutter contre les clichés et c’est assez amusant d’en jouer. Par exemple, lorsque Murphy apparaît pour la première fois au début du chapitre 43, je la présente d’abord comme « le tireur d’élite du Team 5 ». Le lecteur ne découvre qu’il s’agit d’une femme qu’à la page suivante. J’espère avoir suscité la surprise chez le lecteur et la lectrice.  

Est-ce que ces personnages sont plus compliqués à écrire que les hommes ?

J’ai une nette préférence pour mes personnages féminins, c’est évident, comme le cinéaste Pedro Almodóvar. J’en ignore la raison. Je ne crois pas qu’un personnage soit plus facile à créer parce que c’est une femme ou un homme. Le processus est bien plus complexe que cela. C’est exactement le même processus de construction qui est à l’œuvre que pour un comédien qui travaille un rôle, à la différence près que je n’ai pas encore de texte !

Je me sers de mon propre vécu et me nourris de très nombreux récits, témoignages et portraits lus dans la presse ou dans des ouvrages. Je garde de nombreux articles, comme je le disais tout à l’heure. Je réfléchis, je mélange, je rajoute un peu de ci, un peu de ça. C’est une expérience de chimie. Le tout passe dans l’alambic de mon imaginaire.

Lorsqu’une première mouture commence à prendre forme humaine, je vais la tester en « vivant » avec le personnage pendant plusieurs jours. S’il est viable, je continue à le développer. Dans le cas contraire, je recommence le processus à zéro.

C’est durant cette phase de « vie avec le personnage » que tout se met en place. C’est exactement ce qui est en train de se passer avec le personnage féminin sur lequel je suis en train de travailler, à la différence près qu’il pourrait s’agit d’un personnage récurrent cette fois.

D’ailleurs, contrairement aux femmes, les hommes ont quelque chose de détestable.

J’avoue que je me suis montré particulièrement féroce avec certains d’entre eux. Mais même le personnage de Gordon Wade, qui est un véritable salopard, m’est sympathique. J’ai une grande tendresse pour mes personnages, tous sans exception.

Relisez la confrontation entre Sanders et Vernon Hale. Je voulais montrer Hale comme un être humain, pas comme l’incarnation du Mal absolu. C’est beaucoup plus difficile à rendre, mais je ne veux pas tomber dans la caricature du grand méchant diabolique.

Je ne suis pas particulièrement tendre avec mes personnages féminins non plus ! Regardez McGovern, dévorée par son ambition, prête à tout pour parvenir à ses fins. C’est la version féminine de Frank Underwood !

J’ai été marqué par le fait que la plupart des personnages masculins sont très cinématographiques. C’est-à-dire qu’ils ont un côté très viril propre aux films d’action, sans pour autant être ridicules ou clichés. Est-ce une volonté de votre part ou est-ce inconscient ?

Les auteurs doivent se méfier des clichés. Ce doit être leur ennemi public numéro 1 ! J’ai pu en jouer, dans une certaine mesure, lorsque j’écrivais Opération Khéops, et ce, dès l’incipit. Mais  désormais mon approche est très différente.

On ne peut pas maintenir l’intérêt du lecteur en lui proposant une succession de scènes déjà lues mille fois et qui sonnent terriblement faux.

Dans tous les cas, le cinéma ou la série semblent ancrés dans votre univers. Malone me fait penser à Malotru dans Le bureau des légendes. Vous citez dans les remerciements, Top Gun, et le passage dans le sous-marin fait inévitablement penser à Octobre Rouge. Est-ce que j’en ai oublié ?

J’ai glissé un certains nombres de références à des films et à des séries dans Blackstone que certains lecteurs reconnaîtront.

Vous parlez du chapitre qui se passe à bord du sous-marin USS Jimmy Carter, eh bien, il y a référence à un film pour moi cultissime dans ce chapitre : Les Dents de la mer !

Souvenez-vous de la scène de ce film qui se déroule à bord de l’Orca, quand Quint, Hopper et Brody montrent chacun à leur tour leurs cicatrices en évoquant l’histoire de ces blessures. On retrouve la même scène à bord de l’USS Jimmy Carter quand Malone raconte d’où lui viennent ses cicatrices. J’appelais cette scène « la scène des Dents de la mer » !

Avez-vous déjà pensé à vous tourner vers l’écriture scénaristique ? 

Ma première passion a été pour le cinéma quand j’étais enfant. C’est de là que vient mon envie de raconter mes propres histoires. J’avais neuf ou dix ans et je voulais être réalisateur. Ce qui peut expliquer l’aspect « cinématographique », très visuel, qui semble caractériser mon écriture.

Plusieurs lecteurs m’ont dit que Blackstone leur faisait penser à un blockbuster hollywoodien. Pourtant, je ne suis pas certain que ce thriller puisse être adapté car il coûterait beaucoup trop cher à produire avec ses scènes de combat aérien et de combat sous-marin. Je l’ai conçu comme un roman, et même si je dois voir la scène que je décris, pour moi ce n’est pas un film.

L’écriture d’un roman est très éloignée de celle d’un film. Le scénariste n’est qu’un « artisan » parmi tant d’autres (réalisateur, directeur de la photographie, acteur, monteur, etc.), il n’en est pas l’auteur, alors que lorsqu’on est face à sa pile de feuilles blanches, on est seul, on a le contrôle absolu, pas de contrainte de budget, pas d’acteurs à diriger. Tout va naître de vous. Tout repose sur vos épaules.

Pour répondre plus précisément à la question, écrire un scénario est une expérience qui m’intéresserait beaucoup. Mais un scénario est une œuvre en quelque sorte inachevée. Le scénariste n’est pas l’auteur du film qu’il a écrit.

Nous arrivons à la fin de l’entretien. Il me semble inévitable de vous demander : quels sont les projets pour la suite, l’après Blackstone ?

Par manque de temps, je ne peux me consacrer qu’à un seul projet à la fois. Il faut donc que je sois sûr de moi avant de me lancer. Evidemment, on ne peut jamais être sûr à cent pour cent avant de commencer. On parle de créativité. Il y a tellement de facteurs qui entrent en jeu lorsqu’on écrit. Mais les retours sur Blackstone m’encouragent. C’est important pour moi de savoir que des lecteurs ont envie de lire mon prochain roman. C’est une relation de confiance qui s’instaure au fil des parutions. Je doute constamment de ce que je fais ou de l’intérêt que cela peut susciter. C’est là qu’intervient l’éditeur ou l’agent littéraire. Ils sont là pour aider à la gestation du projet, indépendamment des aspects financiers. J’ai eu la chance d’en discuter longuement et mon projet initial a beaucoup évolué au cours de cette conversation. Je ne peux pas en parler pour des raisons de confidentialité, mais si cela se concrétise, vous découvrirez des personnages qui pourraient devenir récurrents. Le projet est passionnant !

Avant de clore cet échange, je tiens à vous remercier pour le temps que vous m’avez accordé ainsi que pour cet échange très intéressant. Chez Nyctalopes, nous avons pour habitude de demander aux auteurs de partager avec nous de la musique. Auriez-vous un morceau qui s’apparente à Blackstone ou votre titre du moment à nous proposer ?

Je pense à un titre qui m’accompagne en ce moment : Opening de Philip Glass, un compositeur que j’aime beaucoup. C’est un morceau qui me met instantanément dans un état émotionnel propice à l’introspection.

J’ai découvert l’œuvre de Philip Glass il y a plus de vingt ans. Je me souviens d’avoir vu le soleil se lever un matin d’hiver sur des sommets enneigés dans les Alpes en écoutant un air sublime de son opéra Satyagraha. Vingt ans après, je me souviens encore de l’émotion extraordinaire que cette musique a su faire naître en moi devant ce spectacle majestueux.

J’écoute également en boucle un autre titre de l’album Glassworks, qui s’intitule Islands. Ce titre pourrait être le thème musical du personnage principal de mon prochain roman. Sa mélodie répétitive forme dans mon esprit une spirale obsessionnelle qui me rappelle le magnifique Vertigo d’Alfred Hitchcock et la superbe partition de Bernard Herrmann.

Obsession est le maître-mot pour comprendre ma démarche.

Merci à vous de m’avoir accordé cet espace de parole.

Guillaume Richez avec Bison d’or.

 

ENTRETIEN AVEC PASCAL GODBILLON / Lunes d’encre.

Pascal Godbillon, directeur de l’emblématique collection de poche Folio SF chez Gallimard, a été promu récemment à la tête de la collection Lunes d’encre chez Denoël. Cette collection dédiée aux littératures de l’imaginaire, connue pour son catalogue éclectique, irrévérencieux et pointu, rassemblant grands anciens et fine fleur mondiale de cette littérature de genre, va donc connaître un nouveau chapitre de son histoire.

Nous l’avons rencontré au détour d’un petit café parisien non loin de la rue du Bac pour une discussion à bâtons rompus retraçant son parcours et abordant ses visions futures…

 

Avant de nous parler de votre récente prise de poste en tant que nouveau directeur de collection chez Lunes d’encre, peut-être pouvons-nous évoquer votre parcours chez Folio SF. Vous avez passé plus d’une dizaine d’années à sa tête, choisissant de nouvelles trajectoires en terme de lignes éditoriales et redessinant la carte du territoire des littératures de l’imaginaire…

 

Oui alors, quand vous dites cela, il faut tout de même savoir que lorsqu’on travaille avec une collection de poche, on fait avec l’offre proposée. Bien sûr, lorsque j’ai choisi de publier « Spin » de Robert Charles Wilson par exemple, ou « La Horde du Contrevent » d’Alain Damasio (deux très grands succès de la collection) ce sont avant tout des romans que j’ai adorés. Cependant, si ces deux ouvrages n’avaient pas été publiés préalablement, j’aurais dû faire avec autre chose. Même s’il n’en reste pas moins que ce sont des choix personnels d’édition et qu’un autre aurait peut-être fait autrement avec les livres à disposition sur le marché, il faut rester humble : le succès vient surtout de la qualité des oeuvres proposées.

 

Donc on ne peut pas véritablement parler d’une stratégie personnelle en terme de choix d’édition ?

 

Non, c’est le meilleur moyen de se planter! Tout se passe à la lecture d’un livre. On se dit « Oh là là, celui-là il faut que je le fasse ». C’est par conséquent une question de personnalité, et il y a un processus inconscient, une part d’instinct et de flair. On ne se rend pas vraiment compte que se dessine une ligne éditoriale. En dix ans à la tête de Folio SF, je me suis dit pour quatre titres seulement « Celui-là ça va être une tuerie ». Et sur les quatre j’ai eu raison trois fois. Là, je parle de quatre titres qui n’étaient pas vraiment attendus. Je ne parle donc pas de « Spin » qui s’était vendu à presque 15000ex en Lunes d’encre, et où là j’étais donc plutôt confiant. Le premier c’est « La Horde du Contrevent » de Damasio, ensuite « Janua Vera » de Jean-Philippe Jaworski et pour finir « Le Déchronologue » de Stéphane Beauverger. Bon, pour le quatrième, par respect pour l’auteur et pour la famille, on n’en dira pas plus. Mais concernant ces deux derniers auteurs, qui n’étaient donc pas forcement connus lorsque je les ai publiés, j’ai immédiatement senti qu’ils allaient faire de grandes choses, et pour moi c’était une évidence qu’il fallait qu’ils soient en Folio SF !

Donc là si je comprends bien, vous fonctionnez surtout au coup de coeur. Lorsque je parlais de lignes éditoriales, je faisais référence au fait que la Fantasy, d’un côté et les auteurs français de l’autre, prenaient une part prépondérante dans le catalogue de Folio SF ces dernières années.

 

Oui, je pense que c’est conjoncturel plus qu’autre chose… Alors c’est drôle déjà, parce qu’au début, on me reprochait de ne pas publier d’auteurs français ! Pour moi, que ce soit français, turc, chinois ou russe, je m’en fous : apportez-moi des bons bouquins ! Ce dont vous parlez, c’est aussi la conjonction de plusieurs facteurs.

Tout d’abord la plupart des éditeurs ont créé leur propre collection de poche. On a par conséquent une raréfaction des titres proposés. Ceci ajouté au fait que pour les grosses machines SFFF, les auteurs à succès, comme Robin Hobb par exemple, hé bien les éditeurs se les gardent pour leur propre collection de poche.

Concernant les auteurs étrangers, il y a un coût à ajouter, celui de la traduction. Il faut vendre 5000ex, en gros, pour rentrer dans ses frais. On constate donc une prudence à publier les auteurs étrangers et une facilité à publier des Français. D’autant plus qu’il y a une offre plus importante et de grande qualité chez les auteurs francophones depuis ces dernières années. Et pas que de Fantasy. On n’a plus à rougir aujourd’hui de la comparaison avec les anglo-saxons dans le domaine de la SF pure. Laurent Genefort, avec « Omale » a été une des plus grosses ventes de l’année dernière par exemple. Après, moi les genres m’importent peu : ce qui compte c’est que le titre soit en résonance avec le reste du catalogue. Là où on croit distinguer des lignes de force qui se dessinent, il faudrait plutôt voir des hasards heureux.

Vous avez eu cette phrase assez drôle : « J’aimerai faire de cette collection quelque chose de plus proche du musée Pompidou que de celui des Arts premiers ». Alors si vous deviez faire un bilan, mission accomplie ?

 

Et oui, c’est vrai que les formules marrantes, c’est à ça que l’on me reconnait ! Alors premièrement, cette phrase, c’était pour répondre à un certain constat que l’on pouvait faire à une époque où certains voyaient Folio SF comme une collection un peu vieillotte de classiques. Bien sûr, ces classiques sont importants, car ils forment une porte d’entrée pour tous ces jeunes et moins jeunes lecteurs vers la découverte de la SF. La question maintenant, c’est surtout: quels seront les classiques de demain? Pour moi, il est évident que « La Horde du Contrevent » de Damasio en fait partie, au côté de l’oeuvre de Jaworski, Wilson, Priest et tant d’autres.

 

Peut-être pourrait-on parler de Lunes d’encre maintenant… Vous venez donc de remplacer au pied levé Gilles Dumay, son père fondateur, que vous connaissez bien pour avoir travaillé ensemble pendant de nombreuses années. Il a d’ailleurs eu ce mot pour vous: « Sans Pascal, il n’y aurait sans doute jamais eu Ian McDonald chez Lunes d’encre ».

Voilà des années qu’il annonçait des difficultés financières, lors notamment de bilans annuels qu’on pouvait lire sur Elbakin.net… Et puis là, miracle! il rayonne sur le bilan 2016, on sent l’espoir renaître… puis annonce son départ quelques temps après ! On est un peu sous le choc, qu’en est-il exactement?

 

Alors, concernant Ian McDonald, j’ai juste été le catalyseur d’une envie existante. Gilles et moi venons d’une même région mentale, on a grandi avec les mêmes livres et nos goûts ne sont pas si éloignés que ça bien que nous n’ayons pas eu le même parcours.

Concernant son départ, il s’est passé ce qui se passe dans plein d’entreprises : à un moment donné Gilles a eu envie de tenter d’autres aventures. Aussi, quand on m’a proposé de prendre la suite, j’étais évidemment très flatté et ravi, dans la mesure où on a longtemps travaillé ensemble. En plus, ça correspondait à une évolution personnelle et professionnelle que je souhaitais. Après dix ans de poche, j’avais très envie de me retrouver sur de l’inédit grand format avec tout ce que ça implique en terme d’achat étranger et de négociations. Même si je passe mon temps à dire, en blaguant à moitié, que ce que j’ai entrepris chez Folio SF, un autre aurait pu le faire, je pense tout de même qu’il s’agit d’une forme de reconnaissance du travail que j’ai effectué. Il y a par ailleurs une logique de cohérence et de verticalité dans le fait que la personne qui s’occupe du grand format soit aussi celle qui se charge de l’édition de poche.

 

Alors pour la rentrée, que nous mitonnez-vous donc en Lunes d’encre?

 

Et bien tout d’abord un nouveau roman de Jo Walton, « Les Griffes et les crocs »: un roman victorien où les personnages sont des dragons. Un livre vraiment marrant et très malin. On trouvera les auteurs dont les sorties étaient initialement prévues : Scott Hawkins et sa très surprenante « Bibliothèque de Mount Char », Al Robertson avec « Station : la chute » : de la vraie SF mâtinée de thriller. « Children of Time » d’Adrian Tchaikovsky arrive aussi pour l’année prochaine…

Et puis sinon, mais c’est top secret, j’espère la signature prochaine d’un auteur étranger. Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai fait une première offre et qu’il y a vraiment moyen de s’éclater avec ce roman !

En souvenir des plages de cet été, des festivals et des joyeuses routes de randonnées, vous auriez peut-être quelques livres à nous conseiller pour aborder sereinement cette rentrée ?

 

Eh bien, au coin du feu, cet automne, on pourrait bien entendu savourer « Pornarina », premier roman inclassable et improbable de Raphaël Emery, jeune auteur paru en Lunes d’encre cet été qu’on n’aurait peut-être pas imaginé rejoindre la collection. Totalement atypique, à classer dans le genre gothique fantastique et complètement le genre de livre que j’affectionne pour son côté « ça passe ou ça casse ». Le roman vient d’ailleurs de recevoir le prix Sade du premier roman. Une première pour Lunes d’encre!

Autre livre atypique, est également paru récemment chez Folio SF « Le paradoxe de Fermi » de Jean-Pierre Boudine, un récit post apocalyptique qui nous plonge dans l’ici et maintenant : bien glaçant quand il fait trop chaud près du feu ! Et puis pour finir, arrive en librairie, dès le 5 octobre, l’édition poche de « La ménagerie de papier », de Ken Liu, un recueil de nouvelles remarquable, paru initialement au Bélial’. .

 

Pour en revenir à cette rentrée et clore notre entretien, si vous nous parliez un peu du Mois de l’imaginaire qui s’annonce comme un évènement important à venir ?

 

Effectivement, l’idée qui a germé chez quelques éditeurs de poche il y a deux ans maintenant, et qui est désormais ouverte à tous les éditeurs qui le souhaitent, c’est de mettre la SF et la Fantasy en avant pendant un mois, notamment au sein des librairies. En l’occurrence c’est le mois d’octobre qui a été choisi pour cette vaste opération.

Aujourd’hui le combat pour le polar et le thriller est gagné en termes de notoriété. Il nous reste à le mener pour la SFFF ou ce qu’on appelle littérature de l’imaginaire maintenant. Un logo a été créé pour la communication de l’évènement. Les réseaux sociaux avec facebook sont lancés également. Tout un tas de rencontres et d’événements auront lieu, en librairie, mais aussi dans les bibliothèques, à Paris et ailleurs (l’agenda s’étoffe de nouvelles dates presque tous les jours). Chez Folio, une opération promotionnelle est proposée aux libraires, opération qu’ils mettront en place ou non à leur convenance bien évidemment! L’idée c’est de mettre un coup de projecteur sur le genre, et pourquoi pas à terme de faire quelque chose d’un peu plus didactique voire pédagogique.

On sait que la gestion du temps est cruciale aujourd’hui. Lire un livre demande plus d’investissement que regarder une vidéo. L’idée, c’est d’aiguiser la curiosité, de mettre des passerelles en place. Faire savoir qu’il y a un savoir-faire.

 

 

Un grand merci à Pascal pour sa gentillesse et son engouement à parler de son métier et de sa passion de façon si communicative et pleine d’entrain.

Pour ceux et celles qui souhaitent plus d’information sur le Mois de l’imaginaire, vous pouvez vous rendre sur la page facebook ici :

 

https://www.facebook.com/moisdelimaginaire2017/

 

Wangobi

 

Entretien avec Sébastien Raizer à l’occasion de la sortie de MINUIT À CONTRE JOUR/ Série Noire.

Notre appétence littéraire nécessite des univers, des personnalités marquées et déterminantes pour accéder au plaisir de lecture. Cet échange avec le géniteur de L’ Alignement des Équinoxes nous permettra de mieux comprendre et de saisir la genèse de cette trilogie.

Je tiens à remercier Christelle Mata pour son entregent et sa bienveillance.

Bonjour Sébastien Raizer, pouvez vous nous retracer votre parcours ?

Après une classe prépa scientifique, j’ai directement bifurqué pour créer les éditions du Camion Blanc avec un ami. En fait au départ j’ai écrit un livre sur Joy Division qui s’appelait « Lumières et ténèbres », on a mis à contribution des détenus de longue peine afin d’imprimer l’ouvrage fruit d’un travail d’archives communs. J’ai donc fait Camion Blanc de 1992 à 2013, puis publié un roman chez Verticales, chez Grasset en 2001 et après ces romans je continuais à écrire de façon expérimentale afin de trouver un territoire rassemblant différentes polarisations. (représentées par Mishima, Burroughs, K. Dick) Jusqu’à la rencontre avec Aurélien Masson qui me propose d’écrire une novella puis l’écriture d’une Série Noire complète avec un seul mot d’ordre : « Lâche les chevaux ! ».

Le polar, le roman noir est partout mais avec un double mouvement expansion/ perte de substance. Je voulais foncer dans l’inconnu absolu. Le premier grain de sable, un embryon d’idée c’était la vipère et en rapport avec qui avait été écrit sur les serial-killers, le mal de fiction, je ne voulais pas de cliché de l’incarnation du mal. La Vipère devait être un personnage luciférien mais de lumière et ensuite le personnage de Wolf est venu naturellement comme le pendant de la Vipère. C’est ensuite que j’ai été bloqué car il me manquait un truc capital tel la pierre noire de l’Odyssée de l’Espace. Ce moteur se devait d’être métaphysique, existentiel, par les trois mots physique, psychique et le territoire spirituel. Les personnages sont venus naturellement, spontanément avec leur regard, leurs failles, leur passé, leurs douleurs, leurs angles morts. J’ai surtout écouté je ne voulais pas être interventionniste, je ne voulais pas absolument que ça se passe comme ça, j’ai écouté le monde dans lequel ils évoluaient et cette écoute c’est ce qui a nourri le texte. Ce qui reste du livre c’est le frottement entre la réalité  et l’histoire intime.

 

Dans ce troisième volet j’ai la sensation que la notion humaine des protagonistes prend une ampleur majorée. Est-ce que c’était une volonté initiale de clore ce triptyque de cette manière ?

Ouais je suis parfaitement d’accord mais c’est pas une volonté, je n’imprime pas MA volonté, je ne suis pas un marionnettiste, je les écoute mais ce qui m’intéresse c’est la réalité événementielle du volume III et c’est peut-être pourquoi j’ai voulu creuser, d’aller chercher au fond d’eux. Surtout il y en a un qui me touche beaucoup c’est Markus d’où le message qu’il envoie à Wolf à travers la chanson de David Bowie.

 

Derrière cette « cyber société » contemporaine décrite, diriez vous que votre projet était un conte philosophique teinté d’une critique sociale ?

Oui c’est très juste et vous vous rendrez compte de la pertinence de la question à la clôture de la lecture, c’est un roman de sécession. Si on raisonne sous l’angle politique on ne réforme pas ce monde pourri, on fait un pas de côté et on laisse crever, même le critiquer c’est le nourrir.

 

De ces lectures, j’ai ressenti des accointances avec l’ouvrage « Les racines du mal » de Maurice Dantec. Avez vous des piliers, des totems chez les écrivains fondant votre identité littéraire ?

Oui alors les trois polarisations ce sont Mishima, Burroughs et Philip K. Dick. D’ailleurs, dans les trois livres, il y a une citation de chacun des trois auteurs avec de la musique.  Quand j’ai lu « Les racines du mal » boum la claque et la « Sirène rouge »…

 

Vos récits sont ponctués, rythmés, par l’omniprésence musicale. Quel est son rôle dans la trame de vos ouvrages ?

Dans la trame pas vraiment. Je vais donner des exemples précis. Dans l’épigraphe des bouquins, Nick Cave pour le premier, Ministry dans le second et Leonard Cohen dans le troisième pour moi chacune de ces chansons c’est l’essence de l’esprit, de la tonalité que je veux mettre dans le livre ensuite dans chaque partie, là c’est plus centré sur un personnage. J’ai découvert Hemingway à 11 ans, l’année d’après je découvrais The Cure

 

La culture et vote ancrage nippons ont-elles une influence consciente sur cette trilogie ?

C’est assez bizarre en fait parce que forcément l’endroit où on vit nous influence, nous imprègne et nous façonne, bien que c’est un phénomène qui prend du temps sans doute mais la toute première novella qu’Aurélien (Masson) m’ait demandé c’était une histoire japonaise « Comment j’ai gagné la guerre du pacifique » où politique, histoire, mythologie sont trois choses qui, au Japon, sont inséparables. C’est les héros tragiques qu’ils vénèrent. Mais après le fait de vivre au Japon, effectivement, déjà le rapport au langage devient beaucoup plus intense, pour la première fois, j’avais une sensation physique des mots. La sensation de vide devant cette langue étrangère a comme créé une sensibilité accrue, des sensations telluriques sur les Japonais, la société ça m’a modifié. C’est une autre planète mais en même temps c’est chez moi. Je sens que de plus en plus ça infuse, ça change la façon d’écrire.

 

Le triptyque balaie un certains nombres de thématiques : l’écologie, les OGM, le pouvoir des réseaux informatiques, les politiques. Ces thèmes correspondent-ils à vos propres combats ?

A mes préoccupations, oui. Quand je vivais en France il était hors de question que je mette les pieds dans un supermarché. C’est complètement incohérent de publier sur FaceBook des pétitions ou des trucs que la planète est en train de crever et d’avoir sa carte du Monoprix. J’ai commencé à m’intéresser à ça en devenant végétarien, c’était tout con, j’achetais un magazine de course à pied pour préparer un marathon et je vois “éviter la viande rouge” c’est plein de toxines stockées. Il n’y a qu’un argument c’est que l’on se sent beaucoup mieux, sans parler des massacres du bétail c’est vraiment de la barbarie à l’état pur. Cela rejoint le politique, c’est une action politique, notre carte bleue a éminemment plus de pouvoirs que notre carte d’électeur et donc on fait de la politique à chaque fois que l’on se sert de notre carte bleue. On nourrit le système ou on fait sécession avec le système alternatif. En creusant encore plus dans “Minuit à contre jour” toutes les infos d’Antoine Marquez que lui balance La Vipère elles sont référencées, elles sont complètement folles mais elles sont référencées car ce sont des faits, c’est sourcé. Et derrière il faut agir en conséquence, le lien entre le mot et l’action est très, très, fort au Japon, une promesse cela n’existe pas.

Il y a comme une sorte de gimmick qui s’insère dans l’intégralité de votre ouvrage : « Face au gouffre un pas en avant ». Pouvez vous nous expliquer sa signification et le fait qu’il ponctue la trilogie ?

En fait c’est un koan, que l’on retrouve dans Petit éloge du Zen (sortie concomitante avec Minuit à contre jour aux éditions Folio) , ce sont des phrases qui ont l’air absurde, contradictoire. Si on se trouve face au gouffre ce n’est pas un hasard, c’est la fin d’une réalité, on fait ce pas en avant afin de rentrer dans une nouvelle réalité. Le koan sert à la méditation zen renzaï. C’est mon envie de foncer dans un absolu c’est aussi : face au gouffre un pas en avant. Les choses ont grandi de manière organique, je ne suis que le co-auteur du livre tout le reste c’est écrit par les informations que j’ai écoutées, que les personnages ont reçues, la façon dont ils ont réagi, c’est ça qui a construit le livre. Ca fait combien de décennies que l’on tourne autour du gouffre ?

A l’instar de notre site, pourriez-vous nous proposer un titre, un album qui pourrait correspondre à « Minuit à contre Jour » ou celui qui vous a accompagné lors de son écriture ? (Ou du moment !)

Le dernier qui me reste, j’ai beaucoup regardé la vidéo en écrivant le passage sur Markus, la vidéo tournée par Mick Rock « Life On Mars » que je trouve sublime, y’a rien Bowie tout seul, blanc, costume bleu ciel, il remplit l’espace à lui tout seul et cette chanson est absolument sublime.

Merci à vous.

Entretien réalisé chez Gallimard le 13 septembre 2017.

Chouchou.

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