Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Category: Entretiens (page 1 of 4)

Entretien avec Guillaume Richez pour Black$tone.

Après l’engouement suscité par Black$tone, j’ai émis le souhait de faire un entretien avec Guillaume Richez, afin de répondre à quelques questions qui me sont venues à l’esprit lors de ma lecture.

 

Entretien par mail réalisé entre le 11 et 25 Octobre.

Avant d’attaquer l’ample sujet qu’est votre roman Blackstone, pourriez-vous vous présenter et nous retracer votre parcours ?

J’ai quarante-deux ans, je vis près de Marseille avec ma femme et nos deux jeunes enfants. Je suis diplômé de Lettres Modernes de la faculté d’Aix-en-Provence. Après mes études, j’ai enchaîné plusieurs jobs alimentaires avant de passer un concours pour entrer dans la fonction publique. Je suis aujourd’hui chef de projet dans le domaine de l’éducation. Blackstone est mon deuxième roman. Le premier, Opération Khéops, a été publié chez J’ai Lu en 2012.

Votre premier roman a reçu le prix Welovewords. Il s’agit bien de ce site où des internautes peuvent poster des textes ?

Oui. J’ai connu ce site à ses débuts quand Sophie Blandinières y travaillait comme directrice artistique. C’est grâce à Sophie que j’ai rencontré Florence Lottin, éditrice chez J’ai Lu. Florence cherchait des auteurs pour créer une série de romans inspirés des célèbres romans de gare de Gérard de Villiers, les fameux SAS. Je lui ai fourni un synopsis, un portrait de mon héroïne et deux chapitres (une scène d’action et une scène de sexe) et j’ai été retenu. J’ai ensuite écrit Opération Khéops en trois mois. Autant dire que le délai était court !

Êtes-vous passé par cette plate-forme pour mettre des textes en lumière ?

J’ai publié sur ce site une nouvelle érotique qui s’intitulait Sonia avant d’écrire Opération Khéops. C’est un texte qui m’a permis de m’exercer dans un genre que je ne connaissais pas.

J’imagine que l’excitation a été à son comble lorsque vous avez appris que Blackstone faisait partie de la sélection du Grand Prix de la Littérature Policière.

C’était vraiment incroyable ! Comme le dit Philip Le Roy le Grand Prix de la Littérature Policière c’est l’équivalent du Goncourt pour le polar. Je suis très fier que mon thriller se soit retrouvé parmi les onze romans français finalistes.

Comment est né le projet Blackstone ?

Après la parution d’Opération Khéops, j’ai envisagé de donner une suite aux aventures de mon héroïne Kate Moore. L’action de ce nouveau thriller devait se dérouler en Chine. J’avais déjà commencé à élaborer la trame principale et à me documenter sur la République populaire, les services de renseignements chinois et américains, l’armée, etc.

Quand j’ai compris qu’il n’y aurait finalement pas de suite à ce roman, j’ai utilisé tous les matériaux dont je disposais pour bâtir un nouveau scénario, plus complexe que celui d’Opération Khéops. Je n’étais pas limité en nombre de signes, je n’avais pas d’éditeur, j’étais donc libre d’écrire le livre que je voulais. J’étais très avancé dans mes recherches et je tenais un sujet qui m’intéressait. C’est le point de départ pour me lancer. Ensuite, je façonne les personnages. Je vais raconter mon histoire en l’écrivant avec eux, à leur hauteur, avec leur personnalité.

Est-ce qu’il y a eu un élément particulier dans l’actualité entre la Chine et les États-Unis qui vous a donné envie d’écrire sur le sujet ?

Je fais chaque matin ma revue de presse en compilant des articles provenant de plusieurs journaux. J’ai très probablement lu un article qui a attiré mon attention sur des actes de piratages informatiques. J’avoue que je ne me souviens plus précisément pour quelle raison je me suis plus particulièrement intéressé à la République populaire de Chine à ce moment-là. Je conserve beaucoup d’articles de presse en me disant que ceux-ci feraient de bons sujets de roman. Je prends des notes sur un carnet que j’emporte partout avec moi. Certaines idées font plus de chemin que d’autres dans mon esprit. J’y réfléchis longtemps en pensant aux personnages et au scénario. Il faut que tout s’imbrique. Et lorsque je pense que l’ensemble est assez solide, j’approfondis mes recherches. C’est une partie très importante pour moi dans mon travail. En travaillant il m’arrive bien souvent de m’éloigner considérablement de l’idée initiale.

Bien que Blackstone soit une œuvre de fiction, j’imagine que le travail de recherche a été particulièrement important pour rendre votre roman crédible.

C’est un point essentiel pour bien comprendre ma démarche : je dois pouvoir voir dans mon esprit ce que je vais décrire pour écrire. Ce travail de recherche commence par des renseignements très généraux pour finir sur des détails qui peuvent paraître bien infimes. Par exemple, j’ai lu un ouvrage très complet sur les services de renseignements chinois, plusieurs livres sur la politique étrangère des États-Unis d’Amérique, des essais sur les tueurs en série ou encore des récits d’anciens Navy SEALs. J’ai également compilé de très nombreux articles sur les personnages historiques qui apparaissent dans le roman : Barack et Michelle Obama (et leurs filles), le vice-président Joe Biden, etc. Les anecdotes que je rapporte à leur sujet sont pour la plupart vraies et les extraits de discours d’Obama dans Blackstone sont tirés de discours qu’il a réellement prononcés.

S’agissant des détails infimes, cela va de la description minutieuse d’une arme jusqu’à la marque d’eau minérale que l’on trouve dans la salle de crise de la Maison Blanche ! Je parle souvent de cette bouteille d’eau minérale mais c’est assez symptomatique de mon obsession du détail.

Quand je choisis un restaurant pour un chapitre du roman, je vais observer les photos du lieu, vérifier les horaires d’ouvertures et le menu. Si j’écris que le Po-Boy (une spécialité culinaire en Louisiane) au bœuf rôti coûte 5,95 $ au restaurant Po-Boy Express situé sur Perkins Road à Bâton-Rouge, c’est que j’ai vérifié !

De plus le paysage de Chine, citadin et rural, ressemble vraiment à l’idée que nous nous en faisons, à la fois hyper lumineux et humide. Êtes-vous déjà allé en Chine ?

Non. Tout ce que je décris dans ce thriller est le fruit de mes nombreuses recherches. Tous les lieux décrits existent, que ce soit l’hôtel Hilton Beijing Wangfujing, l’hôpital militaire 301, le parc des Bambous pourpres, l’usine 958 désaffectée, le sihueyuan délabré qui sert de planque à Craig Foster, les tulou dans la province du Fujian, les bars et les clubs sur Lockhart Road à Hong Kong, etc.

D’après vous, est-ce que les événements que vous relatez dans votre roman pourraient se produire dans le futur ?

La plupart des faits que je relate se sont déjà produits. La République populaire a réellement instauré une zone d’identification de défense aérienne au-dessus de la mer de Chine orientale et du Sud, une zone qui couvre une grande partie de la mer de Chine orientale, entre la Corée du Sud et Taïwan, englobant les îlots inhabités des Senkaku, ainsi que le petit archipel des îles Paracels en mer de Chine du Sud, revendiqué par le Vietnam. Et l’installation de batteries de missiles sol-air sur cette île de l’archipel des Paracels sur laquelle stationnent des troupes et qui sert de piste d’atterrissage à  des avions de chasse J-11 n’est pas non plus sortie de mon imagination. Washington a d’ailleurs répliqué en faisant décoller deux bombardiers B-52 de l’île de Guam dans le Pacifique qui ont survolé pendant moins d’une heure la zone d’identification de défense aérienne.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que depuis plusieurs années les États-Unis ont progressivement mis en place un sorte de siège stratégique autour de l’Empire du Milieu en contrôlant les principales routes maritimes. Le détroit de Malacca, qui sépare la Malaisie de l’Indonésie, est un long entonnoir de huit cents kilomètres et large de deux kilomètres. Chaque année ce sont plus de cinquante mille bateaux qui passent par ce détroit, des bateaux qui transportent la moitié du pétrole vendu dans le monde entier et un tiers du commerce mondial.

Or, la République populaire n’entend pas laisser faire les États-Unis. La Chine cherche à faire valoir ses intérêts dans la région, notamment dans les mers proches comme la mer Jaune et les mers de Chine orientale et méridionale. Sa course aux armements est concentrée sur des objectifs de proximité, tels que les territoires que Pékin revendique dans les mers de Chine (les îles Senkaku ou encore la « Ligne à neuf traits » en mer de Chine du Sud) où la République populaire veut bloquer l’accès à la flotte de guerre américaine.

Je cite le président chinois Xi Jinping au chapitre 33 : « Pour le camp américain, […], tout État qui se dote militairement des moyens légitimes d’assurer sa propre sécurité et de protéger en toute légalité ses intérêts régionaux est forcément une menace. Il est temps que les Américains cessent d’agiter ce vieil épouvantail pour faire trembler nos voisins qui courent se réfugier derrière le bouclier américain comme des lâches. »

Je crois que tout ceci résume assez bien la situation géopolitique dans cette partie du monde.

Ce que j’ai imaginé en revanche, c’est notamment l’attentat sur lequel s’ouvre le roman et qui va précipiter tout la région dans un conflit.

Dans Blackstone, nous côtoyons Barack Obama ainsi que Donald Trump qui, à l’époque de l’écriture, n’était pas président. Si tel avait été le cas, est-ce que l’intrigue et les gestions de crise à la Maison Blanche auraient été différentes ?

Oui, bien évidemment. Mais il faut se rappeler que Donald Trump a été élu sur le slogan America first. Ce qui signifie que les États-Unis ne s’occupent plus que des États-Unis. Son élection a été bien vue à Pékin où le pouvoir ne supporte pas l’interventionnisme des Américains. Cependant, le récent combat de coqs opposant le Président américain à Kim Jong-un montre bien que Trump peut déraper sur la scène internationale et se laisser entraîner dans une escalade qui – espérons-le – ne restera que verbale !

Je voudrais maintenant parler des personnages et surtout des femmes qui ont une place importante et essentielle dans votre roman. Vous proposez plusieurs profils : de la fonctionnaire de police à la secrétaire de bureau, toutes sont dotées d’un caractère fort et de faiblesses qui les rendent attachantes. Je pense que vous portez beaucoup d’attention aux personnages féminins. Pourquoi ?

Dans les romans et les films d’action, ce sont les personnages masculins qui ont la part belle. En travaillant sur le synopsis de Blackstone je me suis posé des nombreuses questions pour ma distribution, pour chaque personnage. Le casting des trois personnages féminins principaux (Rodríguez, Sanders et McGovern) était pour moi une évidence. Ces personnages se sont imposés à moi très vite.

Dans mon esprit, Nina avait le physique de l’actrice Michelle Rodríguez et Pamela celui de l’actrice Joan Allen (qui interprète le rôle de Pamela Landy dans la franchise Jason Bourne), avec cette claudication qui rappelle le personnage de Kerry Weaver dans la série Urgences.

Pour les rôles secondaires j’ai effectué des recherches. J’ai ainsi appris que contrairement à de nombreux pays (dont le nôtre), il y avait des femmes pilotes de chasse au sein de l’US Air Force, et des femmes à bord des sous-marins de l’US Navy. Il y a donc dans Blackstone une femme qui pilote un F-22 Raptor (le capitaine Gail Petrovsky) et le commandant en second de l’USS Jimmy Carter, le Capitaine de corvette Lee, est également une femme.

Par contre, j’ai quelque peu anticipé pour le personnage du quartier-maître première classe Hayden Murphy, le tireur d’élite de la Team 5 des Navy SEALs. Il n’y a en effet pas encore de femmes dans les rangs des forces spéciales de la Navy aux États-Unis. Mais cela ne saurait tarder car, pas plus tard que cet été, une femme a suivi l’entraînement pour intégrer les SEALs pour la première fois de l’histoire de la Navy.

Est-ce que cette manière de distribuer les rôles du roman en mettant en scène plus de femmes, ou du moins, des femmes à des postes plus souvent occupés par des hommes, fait de moi un féministe ? Peut-être. Mais je n’y pense pas en ces termes lorsque je travaille mes personnages. Je cherche surtout à lutter contre les clichés et c’est assez amusant d’en jouer. Par exemple, lorsque Murphy apparaît pour la première fois au début du chapitre 43, je la présente d’abord comme « le tireur d’élite du Team 5 ». Le lecteur ne découvre qu’il s’agit d’une femme qu’à la page suivante. J’espère avoir suscité la surprise chez le lecteur et la lectrice.  

Est-ce que ces personnages sont plus compliqués à écrire que les hommes ?

J’ai une nette préférence pour mes personnages féminins, c’est évident, comme le cinéaste Pedro Almodóvar. J’en ignore la raison. Je ne crois pas qu’un personnage soit plus facile à créer parce que c’est une femme ou un homme. Le processus est bien plus complexe que cela. C’est exactement le même processus de construction qui est à l’œuvre que pour un comédien qui travaille un rôle, à la différence près que je n’ai pas encore de texte !

Je me sers de mon propre vécu et me nourris de très nombreux récits, témoignages et portraits lus dans la presse ou dans des ouvrages. Je garde de nombreux articles, comme je le disais tout à l’heure. Je réfléchis, je mélange, je rajoute un peu de ci, un peu de ça. C’est une expérience de chimie. Le tout passe dans l’alambic de mon imaginaire.

Lorsqu’une première mouture commence à prendre forme humaine, je vais la tester en « vivant » avec le personnage pendant plusieurs jours. S’il est viable, je continue à le développer. Dans le cas contraire, je recommence le processus à zéro.

C’est durant cette phase de « vie avec le personnage » que tout se met en place. C’est exactement ce qui est en train de se passer avec le personnage féminin sur lequel je suis en train de travailler, à la différence près qu’il pourrait s’agit d’un personnage récurrent cette fois.

D’ailleurs, contrairement aux femmes, les hommes ont quelque chose de détestable.

J’avoue que je me suis montré particulièrement féroce avec certains d’entre eux. Mais même le personnage de Gordon Wade, qui est un véritable salopard, m’est sympathique. J’ai une grande tendresse pour mes personnages, tous sans exception.

Relisez la confrontation entre Sanders et Vernon Hale. Je voulais montrer Hale comme un être humain, pas comme l’incarnation du Mal absolu. C’est beaucoup plus difficile à rendre, mais je ne veux pas tomber dans la caricature du grand méchant diabolique.

Je ne suis pas particulièrement tendre avec mes personnages féminins non plus ! Regardez McGovern, dévorée par son ambition, prête à tout pour parvenir à ses fins. C’est la version féminine de Frank Underwood !

J’ai été marqué par le fait que la plupart des personnages masculins sont très cinématographiques. C’est-à-dire qu’ils ont un côté très viril propre aux films d’action, sans pour autant être ridicules ou clichés. Est-ce une volonté de votre part ou est-ce inconscient ?

Les auteurs doivent se méfier des clichés. Ce doit être leur ennemi public numéro 1 ! J’ai pu en jouer, dans une certaine mesure, lorsque j’écrivais Opération Khéops, et ce, dès l’incipit. Mais  désormais mon approche est très différente.

On ne peut pas maintenir l’intérêt du lecteur en lui proposant une succession de scènes déjà lues mille fois et qui sonnent terriblement faux.

Dans tous les cas, le cinéma ou la série semblent ancrés dans votre univers. Malone me fait penser à Malotru dans Le bureau des légendes. Vous citez dans les remerciements, Top Gun, et le passage dans le sous-marin fait inévitablement penser à Octobre Rouge. Est-ce que j’en ai oublié ?

J’ai glissé un certains nombres de références à des films et à des séries dans Blackstone que certains lecteurs reconnaîtront.

Vous parlez du chapitre qui se passe à bord du sous-marin USS Jimmy Carter, eh bien, il y a référence à un film pour moi cultissime dans ce chapitre : Les Dents de la mer !

Souvenez-vous de la scène de ce film qui se déroule à bord de l’Orca, quand Quint, Hopper et Brody montrent chacun à leur tour leurs cicatrices en évoquant l’histoire de ces blessures. On retrouve la même scène à bord de l’USS Jimmy Carter quand Malone raconte d’où lui viennent ses cicatrices. J’appelais cette scène « la scène des Dents de la mer » !

Avez-vous déjà pensé à vous tourner vers l’écriture scénaristique ? 

Ma première passion a été pour le cinéma quand j’étais enfant. C’est de là que vient mon envie de raconter mes propres histoires. J’avais neuf ou dix ans et je voulais être réalisateur. Ce qui peut expliquer l’aspect « cinématographique », très visuel, qui semble caractériser mon écriture.

Plusieurs lecteurs m’ont dit que Blackstone leur faisait penser à un blockbuster hollywoodien. Pourtant, je ne suis pas certain que ce thriller puisse être adapté car il coûterait beaucoup trop cher à produire avec ses scènes de combat aérien et de combat sous-marin. Je l’ai conçu comme un roman, et même si je dois voir la scène que je décris, pour moi ce n’est pas un film.

L’écriture d’un roman est très éloignée de celle d’un film. Le scénariste n’est qu’un « artisan » parmi tant d’autres (réalisateur, directeur de la photographie, acteur, monteur, etc.), il n’en est pas l’auteur, alors que lorsqu’on est face à sa pile de feuilles blanches, on est seul, on a le contrôle absolu, pas de contrainte de budget, pas d’acteurs à diriger. Tout va naître de vous. Tout repose sur vos épaules.

Pour répondre plus précisément à la question, écrire un scénario est une expérience qui m’intéresserait beaucoup. Mais un scénario est une œuvre en quelque sorte inachevée. Le scénariste n’est pas l’auteur du film qu’il a écrit.

Nous arrivons à la fin de l’entretien. Il me semble inévitable de vous demander : quels sont les projets pour la suite, l’après Blackstone ?

Par manque de temps, je ne peux me consacrer qu’à un seul projet à la fois. Il faut donc que je sois sûr de moi avant de me lancer. Evidemment, on ne peut jamais être sûr à cent pour cent avant de commencer. On parle de créativité. Il y a tellement de facteurs qui entrent en jeu lorsqu’on écrit. Mais les retours sur Blackstone m’encouragent. C’est important pour moi de savoir que des lecteurs ont envie de lire mon prochain roman. C’est une relation de confiance qui s’instaure au fil des parutions. Je doute constamment de ce que je fais ou de l’intérêt que cela peut susciter. C’est là qu’intervient l’éditeur ou l’agent littéraire. Ils sont là pour aider à la gestation du projet, indépendamment des aspects financiers. J’ai eu la chance d’en discuter longuement et mon projet initial a beaucoup évolué au cours de cette conversation. Je ne peux pas en parler pour des raisons de confidentialité, mais si cela se concrétise, vous découvrirez des personnages qui pourraient devenir récurrents. Le projet est passionnant !

Avant de clore cet échange, je tiens à vous remercier pour le temps que vous m’avez accordé ainsi que pour cet échange très intéressant. Chez Nyctalopes, nous avons pour habitude de demander aux auteurs de partager avec nous de la musique. Auriez-vous un morceau qui s’apparente à Blackstone ou votre titre du moment à nous proposer ?

Je pense à un titre qui m’accompagne en ce moment : Opening de Philip Glass, un compositeur que j’aime beaucoup. C’est un morceau qui me met instantanément dans un état émotionnel propice à l’introspection.

J’ai découvert l’œuvre de Philip Glass il y a plus de vingt ans. Je me souviens d’avoir vu le soleil se lever un matin d’hiver sur des sommets enneigés dans les Alpes en écoutant un air sublime de son opéra Satyagraha. Vingt ans après, je me souviens encore de l’émotion extraordinaire que cette musique a su faire naître en moi devant ce spectacle majestueux.

J’écoute également en boucle un autre titre de l’album Glassworks, qui s’intitule Islands. Ce titre pourrait être le thème musical du personnage principal de mon prochain roman. Sa mélodie répétitive forme dans mon esprit une spirale obsessionnelle qui me rappelle le magnifique Vertigo d’Alfred Hitchcock et la superbe partition de Bernard Herrmann.

Obsession est le maître-mot pour comprendre ma démarche.

Merci à vous de m’avoir accordé cet espace de parole.

Guillaume Richez avec Bison d’or.

 

ENTRETIEN AVEC PASCAL GODBILLON / Lunes d’encre.

Pascal Godbillon, directeur de l’emblématique collection de poche Folio SF chez Gallimard, a été promu récemment à la tête de la collection Lunes d’encre chez Denoël. Cette collection dédiée aux littératures de l’imaginaire, connue pour son catalogue éclectique, irrévérencieux et pointu, rassemblant grands anciens et fine fleur mondiale de cette littérature de genre, va donc connaître un nouveau chapitre de son histoire.

Nous l’avons rencontré au détour d’un petit café parisien non loin de la rue du Bac pour une discussion à bâtons rompus retraçant son parcours et abordant ses visions futures…

 

Avant de nous parler de votre récente prise de poste en tant que nouveau directeur de collection chez Lunes d’encre, peut-être pouvons-nous évoquer votre parcours chez Folio SF. Vous avez passé plus d’une dizaine d’années à sa tête, choisissant de nouvelles trajectoires en terme de lignes éditoriales et redessinant la carte du territoire des littératures de l’imaginaire…

 

Oui alors, quand vous dites cela, il faut tout de même savoir que lorsqu’on travaille avec une collection de poche, on fait avec l’offre proposée. Bien sûr, lorsque j’ai choisi de publier « Spin » de Robert Charles Wilson par exemple, ou « La Horde du Contrevent » d’Alain Damasio (deux très grands succès de la collection) ce sont avant tout des romans que j’ai adorés. Cependant, si ces deux ouvrages n’avaient pas été publiés préalablement, j’aurais dû faire avec autre chose. Même s’il n’en reste pas moins que ce sont des choix personnels d’édition et qu’un autre aurait peut-être fait autrement avec les livres à disposition sur le marché, il faut rester humble : le succès vient surtout de la qualité des oeuvres proposées.

 

Donc on ne peut pas véritablement parler d’une stratégie personnelle en terme de choix d’édition ?

 

Non, c’est le meilleur moyen de se planter! Tout se passe à la lecture d’un livre. On se dit « Oh là là, celui-là il faut que je le fasse ». C’est par conséquent une question de personnalité, et il y a un processus inconscient, une part d’instinct et de flair. On ne se rend pas vraiment compte que se dessine une ligne éditoriale. En dix ans à la tête de Folio SF, je me suis dit pour quatre titres seulement « Celui-là ça va être une tuerie ». Et sur les quatre j’ai eu raison trois fois. Là, je parle de quatre titres qui n’étaient pas vraiment attendus. Je ne parle donc pas de « Spin » qui s’était vendu à presque 15000ex en Lunes d’encre, et où là j’étais donc plutôt confiant. Le premier c’est « La Horde du Contrevent » de Damasio, ensuite « Janua Vera » de Jean-Philippe Jaworski et pour finir « Le Déchronologue » de Stéphane Beauverger. Bon, pour le quatrième, par respect pour l’auteur et pour la famille, on n’en dira pas plus. Mais concernant ces deux derniers auteurs, qui n’étaient donc pas forcement connus lorsque je les ai publiés, j’ai immédiatement senti qu’ils allaient faire de grandes choses, et pour moi c’était une évidence qu’il fallait qu’ils soient en Folio SF !

Donc là si je comprends bien, vous fonctionnez surtout au coup de coeur. Lorsque je parlais de lignes éditoriales, je faisais référence au fait que la Fantasy, d’un côté et les auteurs français de l’autre, prenaient une part prépondérante dans le catalogue de Folio SF ces dernières années.

 

Oui, je pense que c’est conjoncturel plus qu’autre chose… Alors c’est drôle déjà, parce qu’au début, on me reprochait de ne pas publier d’auteurs français ! Pour moi, que ce soit français, turc, chinois ou russe, je m’en fous : apportez-moi des bons bouquins ! Ce dont vous parlez, c’est aussi la conjonction de plusieurs facteurs.

Tout d’abord la plupart des éditeurs ont créé leur propre collection de poche. On a par conséquent une raréfaction des titres proposés. Ceci ajouté au fait que pour les grosses machines SFFF, les auteurs à succès, comme Robin Hobb par exemple, hé bien les éditeurs se les gardent pour leur propre collection de poche.

Concernant les auteurs étrangers, il y a un coût à ajouter, celui de la traduction. Il faut vendre 5000ex, en gros, pour rentrer dans ses frais. On constate donc une prudence à publier les auteurs étrangers et une facilité à publier des Français. D’autant plus qu’il y a une offre plus importante et de grande qualité chez les auteurs francophones depuis ces dernières années. Et pas que de Fantasy. On n’a plus à rougir aujourd’hui de la comparaison avec les anglo-saxons dans le domaine de la SF pure. Laurent Genefort, avec « Omale » a été une des plus grosses ventes de l’année dernière par exemple. Après, moi les genres m’importent peu : ce qui compte c’est que le titre soit en résonance avec le reste du catalogue. Là où on croit distinguer des lignes de force qui se dessinent, il faudrait plutôt voir des hasards heureux.

Vous avez eu cette phrase assez drôle : « J’aimerai faire de cette collection quelque chose de plus proche du musée Pompidou que de celui des Arts premiers ». Alors si vous deviez faire un bilan, mission accomplie ?

 

Et oui, c’est vrai que les formules marrantes, c’est à ça que l’on me reconnait ! Alors premièrement, cette phrase, c’était pour répondre à un certain constat que l’on pouvait faire à une époque où certains voyaient Folio SF comme une collection un peu vieillotte de classiques. Bien sûr, ces classiques sont importants, car ils forment une porte d’entrée pour tous ces jeunes et moins jeunes lecteurs vers la découverte de la SF. La question maintenant, c’est surtout: quels seront les classiques de demain? Pour moi, il est évident que « La Horde du Contrevent » de Damasio en fait partie, au côté de l’oeuvre de Jaworski, Wilson, Priest et tant d’autres.

 

Peut-être pourrait-on parler de Lunes d’encre maintenant… Vous venez donc de remplacer au pied levé Gilles Dumay, son père fondateur, que vous connaissez bien pour avoir travaillé ensemble pendant de nombreuses années. Il a d’ailleurs eu ce mot pour vous: « Sans Pascal, il n’y aurait sans doute jamais eu Ian McDonald chez Lunes d’encre ».

Voilà des années qu’il annonçait des difficultés financières, lors notamment de bilans annuels qu’on pouvait lire sur Elbakin.net… Et puis là, miracle! il rayonne sur le bilan 2016, on sent l’espoir renaître… puis annonce son départ quelques temps après ! On est un peu sous le choc, qu’en est-il exactement?

 

Alors, concernant Ian McDonald, j’ai juste été le catalyseur d’une envie existante. Gilles et moi venons d’une même région mentale, on a grandi avec les mêmes livres et nos goûts ne sont pas si éloignés que ça bien que nous n’ayons pas eu le même parcours.

Concernant son départ, il s’est passé ce qui se passe dans plein d’entreprises : à un moment donné Gilles a eu envie de tenter d’autres aventures. Aussi, quand on m’a proposé de prendre la suite, j’étais évidemment très flatté et ravi, dans la mesure où on a longtemps travaillé ensemble. En plus, ça correspondait à une évolution personnelle et professionnelle que je souhaitais. Après dix ans de poche, j’avais très envie de me retrouver sur de l’inédit grand format avec tout ce que ça implique en terme d’achat étranger et de négociations. Même si je passe mon temps à dire, en blaguant à moitié, que ce que j’ai entrepris chez Folio SF, un autre aurait pu le faire, je pense tout de même qu’il s’agit d’une forme de reconnaissance du travail que j’ai effectué. Il y a par ailleurs une logique de cohérence et de verticalité dans le fait que la personne qui s’occupe du grand format soit aussi celle qui se charge de l’édition de poche.

 

Alors pour la rentrée, que nous mitonnez-vous donc en Lunes d’encre?

 

Et bien tout d’abord un nouveau roman de Jo Walton, « Les Griffes et les crocs »: un roman victorien où les personnages sont des dragons. Un livre vraiment marrant et très malin. On trouvera les auteurs dont les sorties étaient initialement prévues : Scott Hawkins et sa très surprenante « Bibliothèque de Mount Char », Al Robertson avec « Station : la chute » : de la vraie SF mâtinée de thriller. « Children of Time » d’Adrian Tchaikovsky arrive aussi pour l’année prochaine…

Et puis sinon, mais c’est top secret, j’espère la signature prochaine d’un auteur étranger. Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai fait une première offre et qu’il y a vraiment moyen de s’éclater avec ce roman !

En souvenir des plages de cet été, des festivals et des joyeuses routes de randonnées, vous auriez peut-être quelques livres à nous conseiller pour aborder sereinement cette rentrée ?

 

Eh bien, au coin du feu, cet automne, on pourrait bien entendu savourer « Pornarina », premier roman inclassable et improbable de Raphaël Emery, jeune auteur paru en Lunes d’encre cet été qu’on n’aurait peut-être pas imaginé rejoindre la collection. Totalement atypique, à classer dans le genre gothique fantastique et complètement le genre de livre que j’affectionne pour son côté « ça passe ou ça casse ». Le roman vient d’ailleurs de recevoir le prix Sade du premier roman. Une première pour Lunes d’encre!

Autre livre atypique, est également paru récemment chez Folio SF « Le paradoxe de Fermi » de Jean-Pierre Boudine, un récit post apocalyptique qui nous plonge dans l’ici et maintenant : bien glaçant quand il fait trop chaud près du feu ! Et puis pour finir, arrive en librairie, dès le 5 octobre, l’édition poche de « La ménagerie de papier », de Ken Liu, un recueil de nouvelles remarquable, paru initialement au Bélial’. .

 

Pour en revenir à cette rentrée et clore notre entretien, si vous nous parliez un peu du Mois de l’imaginaire qui s’annonce comme un évènement important à venir ?

 

Effectivement, l’idée qui a germé chez quelques éditeurs de poche il y a deux ans maintenant, et qui est désormais ouverte à tous les éditeurs qui le souhaitent, c’est de mettre la SF et la Fantasy en avant pendant un mois, notamment au sein des librairies. En l’occurrence c’est le mois d’octobre qui a été choisi pour cette vaste opération.

Aujourd’hui le combat pour le polar et le thriller est gagné en termes de notoriété. Il nous reste à le mener pour la SFFF ou ce qu’on appelle littérature de l’imaginaire maintenant. Un logo a été créé pour la communication de l’évènement. Les réseaux sociaux avec facebook sont lancés également. Tout un tas de rencontres et d’événements auront lieu, en librairie, mais aussi dans les bibliothèques, à Paris et ailleurs (l’agenda s’étoffe de nouvelles dates presque tous les jours). Chez Folio, une opération promotionnelle est proposée aux libraires, opération qu’ils mettront en place ou non à leur convenance bien évidemment! L’idée c’est de mettre un coup de projecteur sur le genre, et pourquoi pas à terme de faire quelque chose d’un peu plus didactique voire pédagogique.

On sait que la gestion du temps est cruciale aujourd’hui. Lire un livre demande plus d’investissement que regarder une vidéo. L’idée, c’est d’aiguiser la curiosité, de mettre des passerelles en place. Faire savoir qu’il y a un savoir-faire.

 

 

Un grand merci à Pascal pour sa gentillesse et son engouement à parler de son métier et de sa passion de façon si communicative et pleine d’entrain.

Pour ceux et celles qui souhaitent plus d’information sur le Mois de l’imaginaire, vous pouvez vous rendre sur la page facebook ici :

 

https://www.facebook.com/moisdelimaginaire2017/

 

Wangobi

 

Entretien avec Sébastien Raizer à l’occasion de la sortie de MINUIT À CONTRE JOUR/ Série Noire.

Notre appétence littéraire nécessite des univers, des personnalités marquées et déterminantes pour accéder au plaisir de lecture. Cet échange avec le géniteur de L’ Alignement des Équinoxes nous permettra de mieux comprendre et de saisir la genèse de cette trilogie.

Je tiens à remercier Christelle Mata pour son entregent et sa bienveillance.

Bonjour Sébastien Raizer, pouvez vous nous retracer votre parcours ?

Après une classe prépa scientifique, j’ai directement bifurqué pour créer les éditions du Camion Blanc avec un ami. En fait au départ j’ai écrit un livre sur Joy Division qui s’appelait « Lumières et ténèbres », on a mis à contribution des détenus de longue peine afin d’imprimer l’ouvrage fruit d’un travail d’archives communs. J’ai donc fait Camion Blanc de 1992 à 2013, puis publié un roman chez Verticales, chez Grasset en 2001 et après ces romans je continuais à écrire de façon expérimentale afin de trouver un territoire rassemblant différentes polarisations. (représentées par Mishima, Burroughs, K. Dick) Jusqu’à la rencontre avec Aurélien Masson qui me propose d’écrire une novella puis l’écriture d’une Série Noire complète avec un seul mot d’ordre : « Lâche les chevaux ! ».

Le polar, le roman noir est partout mais avec un double mouvement expansion/ perte de substance. Je voulais foncer dans l’inconnu absolu. Le premier grain de sable, un embryon d’idée c’était la vipère et en rapport avec qui avait été écrit sur les serial-killers, le mal de fiction, je ne voulais pas de cliché de l’incarnation du mal. La Vipère devait être un personnage luciférien mais de lumière et ensuite le personnage de Wolf est venu naturellement comme le pendant de la Vipère. C’est ensuite que j’ai été bloqué car il me manquait un truc capital tel la pierre noire de l’Odyssée de l’Espace. Ce moteur se devait d’être métaphysique, existentiel, par les trois mots physique, psychique et le territoire spirituel. Les personnages sont venus naturellement, spontanément avec leur regard, leurs failles, leur passé, leurs douleurs, leurs angles morts. J’ai surtout écouté je ne voulais pas être interventionniste, je ne voulais pas absolument que ça se passe comme ça, j’ai écouté le monde dans lequel ils évoluaient et cette écoute c’est ce qui a nourri le texte. Ce qui reste du livre c’est le frottement entre la réalité  et l’histoire intime.

 

Dans ce troisième volet j’ai la sensation que la notion humaine des protagonistes prend une ampleur majorée. Est-ce que c’était une volonté initiale de clore ce triptyque de cette manière ?

Ouais je suis parfaitement d’accord mais c’est pas une volonté, je n’imprime pas MA volonté, je ne suis pas un marionnettiste, je les écoute mais ce qui m’intéresse c’est la réalité événementielle du volume III et c’est peut-être pourquoi j’ai voulu creuser, d’aller chercher au fond d’eux. Surtout il y en a un qui me touche beaucoup c’est Markus d’où le message qu’il envoie à Wolf à travers la chanson de David Bowie.

 

Derrière cette « cyber société » contemporaine décrite, diriez vous que votre projet était un conte philosophique teinté d’une critique sociale ?

Oui c’est très juste et vous vous rendrez compte de la pertinence de la question à la clôture de la lecture, c’est un roman de sécession. Si on raisonne sous l’angle politique on ne réforme pas ce monde pourri, on fait un pas de côté et on laisse crever, même le critiquer c’est le nourrir.

 

De ces lectures, j’ai ressenti des accointances avec l’ouvrage « Les racines du mal » de Maurice Dantec. Avez vous des piliers, des totems chez les écrivains fondant votre identité littéraire ?

Oui alors les trois polarisations ce sont Mishima, Burroughs et Philip K. Dick. D’ailleurs, dans les trois livres, il y a une citation de chacun des trois auteurs avec de la musique.  Quand j’ai lu « Les racines du mal » boum la claque et la « Sirène rouge »…

 

Vos récits sont ponctués, rythmés, par l’omniprésence musicale. Quel est son rôle dans la trame de vos ouvrages ?

Dans la trame pas vraiment. Je vais donner des exemples précis. Dans l’épigraphe des bouquins, Nick Cave pour le premier, Ministry dans le second et Leonard Cohen dans le troisième pour moi chacune de ces chansons c’est l’essence de l’esprit, de la tonalité que je veux mettre dans le livre ensuite dans chaque partie, là c’est plus centré sur un personnage. J’ai découvert Hemingway à 11 ans, l’année d’après je découvrais The Cure

 

La culture et vote ancrage nippons ont-elles une influence consciente sur cette trilogie ?

C’est assez bizarre en fait parce que forcément l’endroit où on vit nous influence, nous imprègne et nous façonne, bien que c’est un phénomène qui prend du temps sans doute mais la toute première novella qu’Aurélien (Masson) m’ait demandé c’était une histoire japonaise « Comment j’ai gagné la guerre du pacifique » où politique, histoire, mythologie sont trois choses qui, au Japon, sont inséparables. C’est les héros tragiques qu’ils vénèrent. Mais après le fait de vivre au Japon, effectivement, déjà le rapport au langage devient beaucoup plus intense, pour la première fois, j’avais une sensation physique des mots. La sensation de vide devant cette langue étrangère a comme créé une sensibilité accrue, des sensations telluriques sur les Japonais, la société ça m’a modifié. C’est une autre planète mais en même temps c’est chez moi. Je sens que de plus en plus ça infuse, ça change la façon d’écrire.

 

Le triptyque balaie un certains nombres de thématiques : l’écologie, les OGM, le pouvoir des réseaux informatiques, les politiques. Ces thèmes correspondent-ils à vos propres combats ?

A mes préoccupations, oui. Quand je vivais en France il était hors de question que je mette les pieds dans un supermarché. C’est complètement incohérent de publier sur FaceBook des pétitions ou des trucs que la planète est en train de crever et d’avoir sa carte du Monoprix. J’ai commencé à m’intéresser à ça en devenant végétarien, c’était tout con, j’achetais un magazine de course à pied pour préparer un marathon et je vois “éviter la viande rouge” c’est plein de toxines stockées. Il n’y a qu’un argument c’est que l’on se sent beaucoup mieux, sans parler des massacres du bétail c’est vraiment de la barbarie à l’état pur. Cela rejoint le politique, c’est une action politique, notre carte bleue a éminemment plus de pouvoirs que notre carte d’électeur et donc on fait de la politique à chaque fois que l’on se sert de notre carte bleue. On nourrit le système ou on fait sécession avec le système alternatif. En creusant encore plus dans “Minuit à contre jour” toutes les infos d’Antoine Marquez que lui balance La Vipère elles sont référencées, elles sont complètement folles mais elles sont référencées car ce sont des faits, c’est sourcé. Et derrière il faut agir en conséquence, le lien entre le mot et l’action est très, très, fort au Japon, une promesse cela n’existe pas.

Il y a comme une sorte de gimmick qui s’insère dans l’intégralité de votre ouvrage : « Face au gouffre un pas en avant ». Pouvez vous nous expliquer sa signification et le fait qu’il ponctue la trilogie ?

En fait c’est un koan, que l’on retrouve dans Petit éloge du Zen (sortie concomitante avec Minuit à contre jour aux éditions Folio) , ce sont des phrases qui ont l’air absurde, contradictoire. Si on se trouve face au gouffre ce n’est pas un hasard, c’est la fin d’une réalité, on fait ce pas en avant afin de rentrer dans une nouvelle réalité. Le koan sert à la méditation zen renzaï. C’est mon envie de foncer dans un absolu c’est aussi : face au gouffre un pas en avant. Les choses ont grandi de manière organique, je ne suis que le co-auteur du livre tout le reste c’est écrit par les informations que j’ai écoutées, que les personnages ont reçues, la façon dont ils ont réagi, c’est ça qui a construit le livre. Ca fait combien de décennies que l’on tourne autour du gouffre ?

A l’instar de notre site, pourriez-vous nous proposer un titre, un album qui pourrait correspondre à « Minuit à contre Jour » ou celui qui vous a accompagné lors de son écriture ? (Ou du moment !)

Le dernier qui me reste, j’ai beaucoup regardé la vidéo en écrivant le passage sur Markus, la vidéo tournée par Mick Rock « Life On Mars » que je trouve sublime, y’a rien Bowie tout seul, blanc, costume bleu ciel, il remplit l’espace à lui tout seul et cette chanson est absolument sublime.

Merci à vous.

Entretien réalisé chez Gallimard le 13 septembre 2017.

Chouchou.

Entretien avec Lisa McInerney pour « Hérésies glorieuses ».

Les « Hérésies Glorieuses », titre du premier roman de Lisa McInerney paru en France aux éditions Joëlle Losfeld à l’occasion de cette rentrée littéraire, ont connu un succès retentissant outre-manche : la belle Lisa a en effet remporté le prix « Bailey’s woman » en 2015 dans la catégorie fiction ainsi que le prix « Desmont Elliot » comme meilleur premier roman en 2016.

Véritable tremplin d’une carrière qui s’annonce prometteuse et féconde, ce livre nécessitait la rencontre de son auteure. C’est chose faite, puisque Lisa nous reçoit dans le boudoir très feutré de monsieur Gallimard lui-même, ou tout du moins celui de sa maison d’édition. Avec un grand sourire presque juvénile et la prunelle malicieuse, cette damnée romancière irlandaise déploie ses charmes comme un puits sans fond dans lequel on se jette sans réfléchir…

C’est en tant que blogueuse sur l’irrévérencieux « Arse End of Irland » que votre talent littéraire se fit connaître. Pouvez-vous nous parler un peu de ce temps ?

J’ai commencé à écrire au travers de mon blog « Le trou du cul de l’Irlande » parce que c’est là que je vis, au milieu de nulle part. Un endroit très rural et plutôt pauvre en fait. Le point de départ de ce blog, c’était d’être en réaction contre une idée stupide mais pourtant officielle propagée à l’époque par tous les journaux pérorant au sujet d’une prétendue prospérité de l’Irlande. En vérité, tout ce fatras de commentaires qu’on a pu lire sur le développement technologique de l’Irlande, les investissements commerciaux, l’argent et les maisons secondaires en Europe… tout ça ne concernait pas ma communauté mais celle de Dublin.

Je voulais traiter le sujet, avec beaucoup d’humour noir et de railleries, comme l’ont toujours fait les Irlandais d’ailleurs ! On aime rire face aux problèmes, s’en moquer. Et je pense que c’est de là que je tiens mon style.

Mais entre rédiger des billets sur blog et écrire un roman, il y a un monde quand même non ?

J’ai toujours voulu écrire de la fiction, en fait j’en ai écrit plein mais c’était très mauvais (rire). J’étais jeune !! Et puis Kevin Barry (auteur irlandais) est arrivé sur le devant de la scène. Il mettait en place une anthologie de nouvelles. Il avait lu mon blog. Il m’a donc envoyé un email de Londres et m’a dit : « Je vous veux dans mon bouquin, envoyez-moi donc une de vos nouvelles si vous écrivez de la fiction». J’avais pas grand chose sous la plume, c’est à dire absolument rien. Alors je me suis mise à plancher, je lui ai envoyé un texte et il a aimé. Ma nouvelle a été publiée, puis un agent est venu pour me représenter et s’occuper de ma carrière naissante.

Et il est arrivé avec quoi cet homme ?

Une très bonne idée en tête : me faire écrire un roman. Il m’a demandé si j’avais un projet à l’esprit. Je lui ai vaguement répondu « Peut-être deux trois trucs, par-ci par-là ». Il m’a dit : « Très bien, tu as six mois pour me présenter ton oeuvre». Et là ça a été la panique !! (rire). Toute les Hérésies sont issues d’un processus de création sous panique contrôlée !

Ha bah ça a plutôt bien marché ! Mais alors, comment l’histoire est-elle venue finalement, plutôt des personnages, d’une ébauche d’intrigue sous-jacente ?

Oui,  tout vient des personnages. Il y a pas mal de monde dans mon crâne en fait. Des personnages que j’ai créés depuis des années, et pour lesquels je cherchais une intrigue où les faire coller. Tout a commencé avec le personnage de Maureen, l’image de ce crime odieux qu’elle a pu commettre et cette ombre qui rôde… puis Ryan, qui existait déjà depuis très longtemps en moi, est venu. Tony et les autres sont finalement arrivés avec leurs propres histoires la rejoindre.

Il y a-t-il un de ces personnages auquel vous êtes plus particulièrement attachée d’ailleurs ?

Probablement Ryan, parce qu’il est le plus jeune. Et je reste persuadée qu’il a une chance de changer sa vie ; s’il trouve le bon guide. Je ne suis pas sûre que Tony ou Georgie le puissent par exemple, même s’ils restent très attachants et très humains.

Justement,  je trouve que c’est la très grande force de votre ouvrage : l’ambivalence des personnages, leur complexité et l’étrangeté de leurs contours les rendent particulièrement vrais. En fait, toute cette histoire pourrait ressembler à un conte noir et autobiographique.. Qu’en est-il exactement ?

Et bien non, je ne suis pas une meurtrière !! (rire) ni une camée, ni quoi que ce soit.. Bien évidemment, j’ai rencontré dans ma vie des gens aux parcours chaotiques qui ont pu avoir ce genre de déboires, comme faire de la prison par exemple. Je me suis intéressée à leurs histoires, j’ai cherché à comprendre leurs façons d’agir, leurs motivations et ce qui les a poussés à faire ces mauvais choix. J’ai senti l’importance de comprendre les gens, même si on n’approuve pas leurs fonctionnements. Ce n’est donc pas une catharsis, mais plutôt un hommage. Un profond désir de parler de l’Irlande, de Cork et de tous ces gens aux destins hasardeux.

J’ai cru comprendre qu’une des pistes de réflexion quant à l’origine de ces trajectoires vagabondes concernait la famille, ses relations distordues et parfois toxiques.  Une des thématiques centrales de l’histoire !

Oui complètement. Ma famille en Irlande est assez inhabituelle, j’ai été élevée par mes grand-parents et je n’ai jamais connu mon père. C’est aussi pour ça que je n’ai jamais cherché à écrire des histoires de familles « normales » (un papa, une maman, deux enfants). Il y avait beaucoup d’amour et de soutien ceci dit, je m’entendais très bien avec ma mère et mes grands-parents,  mais c’est cette structure familiale inhabituelle en un sens qui m’a amenée à écrire, à célébrer même cette étrangeté !

Ces bizarreries, ces vides, ces querelles familiales, ce sont des fondements de la personnalité. Même si ce sont les pires gens possibles, que vous les détestez : vous venez de là, ils vous ont crées ! On ne peut pas penser un personnage en oubliant d’où il vient.

Un autre sujet central avec lequel vous n’êtes pas tendre non plus, c’est la religion. On pourrait même dire que vous sortez l’artillerie lourde ! S’agit-il là d’un compte à rendre personnel, ou plus généralement d’une attitude typique irlandaise moderne ?

Oui c’est tout à fait ça. Et en même temps… repensant à Maureen, le personnage qui a clairement une dent contre l’Eglise, elle est un petit peu dépassée, hors du temps. Elle revient de quarante années d’exil en Angleterre et pense que l’Eglise a toujours le même pouvoir qu’à son départ. Et ce n’est pas le cas. L’Eglise catholique en Irlande maintenant, c’est surtout pour le décorum, pour faire des fêtes de familles et boire des coups. En fait, elle est complètement à la masse et c’est ça qui est drôle !

Après, il y a des raisons très claires à cette colère que vous avez pu ressentir dans le livre. Les effets de l’Eglise sont toujours là : en Irlande l’avortement est toujours interdit. Quelques soient les circonstances. Au niveau étatique, l’influence de l’Eglise est bien là, même si le peuple la délaisse. Elle possède toujours des terrains. Il y a beaucoup d’argent en jeu.

L’élection récente de Mr Vardakar alors, ça annonce un mouvement justement vers une remise en cause de ce pouvoir politique très traditionaliste ?

Oh là là non ! Je le déteste ! (rire) Il est complètement à droite ! Le fait qu’il soit gay et que sa famille soit d’origine indienne n’a aucune incidence sur ses positions ultra-conservatrices. Il y a deux ans, le peuple irlandais est allé voter en faveur du mariage gay. Toutes générations confondues. Et là, oui, on a pu sentir un désir de s’affranchir des positions traditionnelles de l’Eglise. Mais au niveau politique, c’est toujours les mêmes qui tirent les ficelles : des conservateurs.

Et au niveau du futur des « Hérésies Glorieuses », quelles sont les perspectives alors ? J’ai vu qu’il y a avait une suite « The Blood Miracles » ainsi qu’une adaptation télévisuelle. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Oui, le deuxième volume arrivera en France dans quelques années toujours aux éditions Joëlle Losfeld. On retrouvera Ryan dans une histoire de trafic de drogues connecté à la mafia italienne et celle de Naples notamment…

En fait, j’ai pensé toute cette histoire comme un triptyque : Sex, Drug and Rock n’Roll !! Le premier volume, les « Hérésies Glorieuses» c’est Sex. Je l’ai imaginé avec beaucoup de personnages. Puis vient Drug, avec « The Blood Miracles », qui se recentre autour du personnage de Ryan. Le troisième, en cours d’écriture, ce sera donc Rock n’Roll : de nouveau avec beaucoup de personnages qui se télescopent.

Pour la série télé, c’est très excitant. Je croise les doigts ! Les droits ont été achetés. J’ai réécrit l’adaptation qui concerne surtout l’histoire des Hérésies. Les personnes qui sont derrière le projet sont plutôt sérieuses : le directeur est Julian Farino, il a réalisé tout un tas de films cools et de documentaires undergrounds.  Il est surtout connu pour la série « Entourage » et il a même tourné des épisodes de « Sex and the city » ! (rire). J’espère qu’on trouvera des jeunes acteurs avec le vrai accent de Cork ! Je pense qu’on a besoin de se renouveler en Irlande, un peu comme ce qui a été fait pour la série Gomorra.

Espérons que ce projet vous fera honneur ! Merci beaucoup pour votre gentillesse Lisa, ce fut vraiment un plaisir d’avoir cette conversation avec vous. Pour finir, j’aurais deux petites questions rituelles : si vous aviez un son à nous proposer pour illustrer les Hérésies, quel serait-il ? Avez-vous aussi un livre à nous recommander que vous avez particulièrement aimé récemment ?

Et la douce de nous lâcher un bon vieux « No Oath, no Spell » de Murder by Death, accompagné du très intéressant premier roman de David Keenan « This is Memorial Device » sur un imaginaire groupe post-punk écossais pris dans le maelström des 80’s (non traduit à ma connaissance).

On trouvera par contre (et au passage), en français, « England Hidden’s Reverse » du même auteur, témoignage pour le coup authentique et hors-norme sur la scène post-industrielle de Londres aux excellentes éditions du Camion Blanc de Sébastien Raizer (dont une nouvelle interview arrive à grand pas dans nos colonnes).

Un grand merci également à l’inaltérable Christelle Mata sans qui cette interview ne serait pas.

Propos recueillis par Wangobi. Juin 2017.

Entretien avec Michael Farris Smith pour « NULLE PART SUR LA TERRE ».

  • Vous êtes l’auteur de trois romans dont deux sont édités en France, UNE PLUIE SANS FIN paru chez nous en 2015 chez Super 8 et ce NULLE PART SUR LA TERRE qui arrive pour la rentrée littéraire mais vous n’êtes pas encore très connu en France, qui êtes-vous Michael Farris Smith ?

C’est facile (en français). Il y a deux endroits au monde qui comptent pour moi: le Mississipi et la France. J’ai eu la chance de vivre à Paris et dans le Val de Loire et la France me manque tout le temps. Je déteste citer Hemingway, mais il avait raison quand il disait que si vous aviez la chance de connaître Paris jeune, cette expérience resterait toujours en vous. Il y a deux ans, j’ai emmené ma femme et mes filles passer l’été en France et je cherche toujours un prétexte pour y retourner. Depuis le tout début, il y a quelque chose qui m’y attire.

  • Comment êtes devenu écrivain ? Désir depuis l’enfance ou projet d’adulte ?

Il n’y a pas eu de plan. Je n’ai pas commencé à écrire avant 29 ans. Et c’est seulement parce que, pendant que je vivais à l’étranger, j’ai commencé à lire, pour la première fois de ma vie, je lisais pour le plaisir. J’ai lu les grands auteurs parce que c’étaient les seuls que je connaissais – Hemingway, Faulkner, Fitzgerald, Dickens. Après quelques années, j’ai simplement senti quelque chose bouger en moi et j’ai voulu essayer. Je n’avais aucune idée de ce dans quoi je me lançais. Je ne pouvais pas savoir si j’allais réussir ou échouer lamentablement, mais je ne pouvais pas renoncer. C’était la première fois de ma vie que je savais ce que je voulais vraiment faire.

  • Quel est votre moteur pour écrire ? Des sujets qui vous sont chers, le quotidien, une région ?

C’est une question difficile pour moi, car je pense que ça change, ça évolue. J’aime la langue, je m’intéresse à l’esprit humain et à la condition humaine, j’aime le sentiment qu’on éprouve à l’égard d’un lieu et l’impact qu’il peut avoir. Les lieux ont joué de grands rôles dans ma propre vie. Je veux aussi essayer d’éprouver mes personnages sur un plan émotionnel, car c’est ce que nous vivons tous, tous les jours. Donc, pour moi, il y a beaucoup de choses qui m’inspirent pour essayer de raconter une histoire intéressante. Je pense aussi, comme la plupart des artistes, que c’est simplement quelque chose que je dois faire ou je serai malheureux. C’est difficile de décrire ce sentiment.

  • Question de David Joy, auteur de « Là où les lumières se perdent » :

Il est impossible de lire un roman comme NULLE PART SUR LA TERRE et ne pas entendre l’écho d’un écrivain comme Larry Brown. Parlez un peu de ces influences – Larry Brown, William Gay, Barry Hannah, etc. – ainsi que du vide laissé après leur passage, un vide que ton travail semble parfaitement combler.

Ces noms que tu mentionnes sont au sommet de ma liste d’influences, et j’ai été triste ces dernières années, d’avoir enfin décidé d’être écrivain après qu’ils soient tous décédés. Je me souviens que quand il a été temps de partager les épreuves d’UNE PLUIE SANS FIN avant sa publication aux États-Unis, et que je discutais avec mon éditeur des écrivains à qui je voulais les envoyer, j’ai été déprimé car beaucoup d’écrivains auxquels je pensais, beaucoup de ceux qui m’ont inspiré avec leurs histoires de persévérance n’étaient plus là.

Donc, tu as raison lorsque tu dis qu’il y a eu un vide. Je l’ai ressenti, et beaucoup d’autres auteurs que je connais et avec qui je parle, ils l’ont tous ressenti. Je suis très fier d’être mentionné maintenant comme un écrivain qui aide à porter le flambeau. Je rêve toujours d’entrer dans un bar, de voir Larry Brown ou William Gay assis là, d’avoir la chance de leur offrir un verre et de les remercier. Les remercier pour leurs histoires, mais aussi d’avoir partagé leurs expériences d’écriture, avec ce que ça demande d’efforts et de persévérance. Car c’est ce qui m’a guidé à mes débuts quand j’apprenais, un apprentissage qui ne semble jamais se terminer.

  • Quand j’ai interviewé l’an dernier David Joy auteur brillant et grand lecteur, il avait cité ce NULLE PART SUR LA TERRE comme l’un des romans à ne pas manquer, quels sont vos pairs que vous appréciez et que vous voudriez nous encourager à lire ?

David est en tête de liste, et en plus d’être un écrivain d’enfer, c’est devenu un ami. Je n’aime pas trop faire ce genre de liste parce que je ne veux oublier personne, mais je suis heureux de recommander certains noms : Ron Rash, Tom Franklin, Brad Watson, Jamie Kornegay, Brian Panowich, Matthew Guinn, Steph Post. J’aime les écrivains qui montrent beaucoup de courage dans leurs histoires.

  • L’action de vos deux romans se situe dans votre région, pensez-vous qu’on écrit mieux sur des territoires connus ou vouliez-vous attirer l’attention sur la situation écologique du sud des Etats Unis puis sur le désarroi de ces populations oubliées, sur ces exclus du rêve américain ?

J’ai toujours écrit sur des lieux avec lesquels je me sens lié affectivement. Pour moi, cela a été, et ce sera toujours le Mississippi. Mais je ne suis pas lié à un endroit particulier du Mississippi. J’ai vécu dans tout l’État : sur la côte, dans les montagnes (Mississipi hills) et la plaine (Black prairie). Le Mississippi est un état très varié, ce que la plupart des gens ignorent. Chaque région a sa propre personnalité et ses propres caractéristiques géographiques. J’adore le sud du Mississippi. Je suis intrigué par le Delta. Le nord de l’état, où je vis maintenant, est une région de collines ondulantes aux innombrables musiciens et conteurs. C’est le genre d’émotion que je ressens à propos d’un lieu.

Je n’ai jamais voulu écrire sur un thème particulier. Je suis plus influencé par ce que je vois, j’entends et j’éprouve, et ces thèmes trouvent naturellement leur place dans mes romans.

Un exemple concernant le lieu : avant les romans du Mississippi, mon premier écrit, THE HANDS OF STRANGERS est situé à Paris, parce que j’ai été inspiré par une scène dont j’ai été témoin dans une rue de Paris. Je ne pouvais pas aider , mais je pouvais raconter. Et mon amour pour Paris a donné le ton de l’histoire.

 

 

  • Votre roman se démarque de beaucoup de la production ricaine ordinaire du genre par l’absence de délinquance ou de violence due à la meth tout en étant très proche de thématiques très visibles dans les romans américains comme le retour et la recherche de rédemption. Peut-on dire que votre roman parle de rédemption ou considérez-vous que la quête de Russell tout en étant très digne se situe ailleurs ?

Je ne dirais pas qu’il n’y a pas de violence. Mais non, pas de meth. Mais il y a sacrément beaucoup d’autres problèmes. Ce n’est juste pas quelque chose qui a inspiré mon travail, pour quelque raison que ce soit. Je pense que NULLE PART SUR LA TERRE concerne une quête de rédemption, et la rédemption existe à plusieurs niveaux. Se sauve-t-on soi-même lorsqu’on sauve quelqu’un ? Peut-on changer le passé? Que fait-on lorsqu’on ne peut pas dormir la nuit en raison des erreurs qu’on a commises? des vies qu’on a changées ? Quand quelqu’un tend la main, la prend-on ? Je pourrais encore continuer, mais peu importe ce que vous écrivez, tant que vous poussez vos personnages vers leurs limites émotionnelles, et que vous attendez qu’ils les franchissent.

  • Question de Simone du site « la livrophage » :

Ce qui me marque le plus pour l’instant, c’est le résultat obtenu par l’écriture. Il s’en dégage une langueur, un rythme lent et comme un temps suspendu par moments, dans les gestes des personnages, dans le déroulé de l’histoire, pas de vitesse. Ce n’est pas un ralenti, mais une lenteur que j’aime beaucoup…cette scène, quand Russell retrouve son père, la pêche, le retour et le temps de réadaptation entre père et fils, la manière qu’ils ont de se ré-apprivoiser. Comment choisissez-vous la façon de dérouler l’histoire, choisissez-vous ce rythme ou bien est-ce qu’il s’impose par ce que vivent les personnages, est-ce pensé ou bien il y a un truc naturel qui va de soi pour que le roman avance ainsi, pas à pas, avec en fait une sorte de sensualité palpable du temps ?

Je suppose que c’est juste la façon dont l’histoire se déroule dans sa progression naturelle. Je ne suis pas un écrivain qui regarde trop loin. Je n’ai pas de plan, pas les grandes lignes de l’histoire. Je me mets au travail le matin, et à la fin de mon temps d’écriture, je me laisse quelques notes sur ce que je pense qu’il va arriver ensuite. C’est ce qui a toujours le mieux marché pour moi car ça laisse intacte la notion de découverte. Quand je m’assois pour écrire, je découvre l’histoire en même temps que les personnages et finalement comme le lecteur. C’est peut-être la raison pour laquelle la langue ou le rythme de l’écriture se manifeste de cette manière. C’est difficile à dire. Ce processus est en si grande partie inné et naturel, du moins pour moi, qu’il est difficile de le nommer ou de dire comment il fonctionne. J’apprécie vraiment être au milieu d’un roman et être curieux de ce qui se passera le lendemain quand je reprendrai le récit.

  • Question de David Joy, auteur de « Là où les lumières se perdent » :

Tu fais un merveilleux travail sur l’humanité de tous les personnages, forçant le lecteur à éprouver de l’empathie même pour les plus sombres – dans ce roman je pense spécifiquement à des moments comme la scène de Larry sur le terrain de baseball. Quelle est l’importance des scènes comme ça, d’essayer de trouver un moment de compréhension, même pour les personnes que nous pourrions mépriser?

C’est aussi une de mes scènes favorites et, même si Larry est le «méchant», c’est l’un de ceux que j’ai préféré créer. Pourquoi? Parce que les gens qui prennent de mauvaises décisions ou agissent de manière drastique ont autant de raisons de le faire que ceux qui prennent les bonnes décisions. Une des choses que j’ai apprises sur l’écriture de romans et la création de personnages, c’est que chaque personnage doit être comme une personne réelle. Que ce soit un personnage principal ou secondaire, il est important d’essayer de le présenter d’une manière inoubliable. C’est bien plus intéressant pour moi de tenter de comprendre ou de créer une sympathie pour un personnage «mauvais». Cela renvoie aux limites émotionnelles que j’ai mentionnées auparavant. Nous avons tous des raisons de faire ce que nous faisons, bonnes ou mauvaises, et je pense qu’on doit essayer de comprendre toutes les facettes des gens même les plus sombres.

  • Quelle serait la bonne B.O. de NULLE PART SUR LA TERRE ?

Bonne question. Avec quelques chansons de Steve Earle, de Lucinda Williams et de Merle Haggard , vous avez une bande sonore plutôt cool. Ce sont des auteurs qui n’ont pas peur de mélanger le malheur et la beauté pour créer des images poétiques merveilleuses, ce qu’essayent de faire tous les écrivains je suppose.

  • Pas de Drive-by Truckers, Two Gallants, Richmond Fontaine, Jason Isbell… dans la B.O. ?

Vous pouvez ajouter Drive-by Truckers et Jason Isbell, je n’étais pas sûr que le public français les connaisse mais je les aime.

  • Avez-vous un nouveau roman en cours d’écriture ?

Je viens de terminer les dernières modifications de THE FIGHTER. Il sortira en 2018, également chez Sonatine.

  • Il y  a sûrement un sujet qui vous tient à cœur et dont j’ai omis de parler, avez-vous quelque chose à ajouter ?

Aucune autre question. Simplement que je suis ravi d’être publié en France, ce pays qui m’a tellement marqué.

Entretien réalisé par mail à la mi-août 2017 par Wollanup avec la participation de David Joy et de Simone Tremblay pour les questions, de Morgane et de Raccoon pour la traduction.

Entretien de Cloé Mehdi auteure de RIEN NE SE PERD aux éditions Jigal Polar par Chouchou.

Il est des auteurs qui présentent une maturité en irradiant de leurs écrits un réalisme cru et une faculté d’écriture subjuguante. L’année dernière est apparu un ouvrage s’affirmant, comme une évidence, être de cette trempe et démontrant que la qualité n’attend pas les années.

/Votre ouvrage présente une visibilité de plus en plus prégnante dans le monde de la littérature noire avec le corollaire des prix attribués entre autres, ce contexte vous permet-il de prendre du recul sur votre écrit et d’y voir ses forces ou ses faiblesses?

Pas vraiment : si les personnes qui ont chroniqué ce livre évoquent souvent les mêmes points forts, mes échanges avec des lecteur-ices me font aussi réaliser que chacun-e projette sa propre histoire et ses propres sentiments dans un récit. On n’y lit jamais la même chose, on n’y comprend jamais la même chose non plus. J’ai parfois été stupéfaite d’entendre certaines analyses. Et c’est bien, l’écriture est vivante, en mouvement, la lecture l’est aussi. Mais à partir de là c’est compliqué de déterminer des « forces » et des « faiblesses ». Elles varient tout le temps. Après s’il y a un point qui revient systématiquement dans les critiques c’est le fait qu’on s’attache aux personnages. Ça tombe bien, pour moi c’est l’essentiel d’un bon roman.

 

/Ce qui m’avait touché et remué était ce réalisme cru des difficultés rencontrées par ce trio. Peut on penser qu’il y a une part de votre histoire personnelle et/ou professionnelle dans ce récit?

 
J’ai pu constater, par moi-même ou à travers des proches, la violence du milieu médical. Dans Rien ne se perd ça transparaît avec l’hôpital psychiatrique. J’ai vécu et été témoin d’un grand nombre de violences policières mais je n’ai jamais connu quelqu’un qui ait été tué. Après il suffit de suivre les actualités pour pouvoir prévoir, à l’avance, le déroulé de chaque enquête et le dénouement de chaque procès…

 

/Derrière le rideau des affres du quotidien on sent poindre une lumière qui tend à l’optimisme. Pensez vous que dans ce type de situation négative il y ait toujours du positif à conserver?

On me dit souvent ça mais je ne trouve pas qu’il y ait beaucoup d’optimisme à la fin de Rien ne se perd. Beaucoup des problèmes de Mattia sont résolus mais est-ce que ça veut dire que la suite de sa vie sera plus heureuse ? « Vous êtes sur terre, c’est sans remède », j’aime bien cette phrase de Beckett, elle veut tout dire. Pour répondre à la question je ne peux parler que pour moi, quand ce genre de chose arrive la seule solution de survie consiste à essayer de construire des solidarités autour de ce qui s’est produit pour qu’autre chose puisse en sortir. Mais je n’irai pas jusqu’à affirmer qu’il y a du bon dans chaque malheur, c’est complètement faux. Il y a autant de façons de vivre un problème que d’invividu-e-s, et même en s’étant relevé de dix coups durs on n’est pas à l’abri de s’effondrer au onzième.

 

/Votre ouvrage est-il une critique de nos politiques?

Ça dépend du sens qu’on donne au mot « politiques ». Souvent cette notion renvoie automatiquement aux politiques « professionnelles », aux élu-e-s etc. C’est un peu facile. Quand on questionne les gens au sujet d’une affaire médiatisée qui concerne une bavure policière beaucoup trouvent des tas d’excuses aux responsables quand ils ne retournent pas complètement le problème. Les médias jouent aussi là-dessus. Par exemple on entend toujours dire que la victime « était connue des services de police » comme si ça justifiait la mort. (Et en plus ça ne veut rien dire, si vous êtes entendu-e au poste en tant que victime ou témoin vous êtes considéré-e comme étant connu-e). Et les gens sont rarement « tués » par la police. Ils sont toujours « abattus »…

 

/On est justement dans une actualité brûlante concernant l’avenir de notre pays, la littérature a t-elle un rôle à jouer dans ces circonstances à vos yeux?

Tout le monde ne lit pas. Je pense qu’il faut toujours le garder à l’esprit quand on interroge le rôle de la littérature. En tant qu’auteur-e on doit savoir que, même si on veut s’adresser à tout le monde, dans les faits ce ne sera jamais le cas. Donc elle a peut-être un rôle mais il sera toujours très limité. Par rapport à son impact réel je suppose que ça dépend totalement de la sensibilité de la personne au moment où elle commence une lecture. Un livre qui m’aura laissée froide il y a trois ans peut changer ma façon de penser les choses si je retombe dessus au bon moment, mais il faut qu’il y ait déjà une sorte de terreau favorable. Je doute qu’une personne qui pense en terme d’ordre, de sécurité et de délinquance puisse être très touchée par Rien ne se perd (jusqu’à preuve du contraire).

 

/Diriez vous que la jeune génération, pour faire simple 18-35 ans, semble globalement désabusée, pessimiste?

Quand je discute avec des personnes plus âgées (la génération de mes parents, 50-60 ans), la principale différence qui ressort systématiquement c’est qu’à nos âges elles étaient dans l’idée que les choses ne pourraient que s’améliorer. Tandis que les gens de mon âge, s’ils sont parfois optimistes sur leurs chances personnelles de « s’en sortir », sont assez unanimes sur le fait que tout ira de pire en pire. Dans Rien ne se perd, les personnages de Mattia, Gina, Siham, et dans une moindre mesure Karim et Nadir me semblent assez représentatifs de ce fossé générationnel. Et en même temps ce découragement peut avoir valeur de force : à partir du moment où on n’attend plus rien des institution et des politiques on peut sortir d’une certaine passivité et essayer de créer autre chose sans attendre que d’autres le fassent à notre place. (Ce que ces personnages font dans le roman d’une certaine manière). 

 

 

/ Est-ce que Mattia c’est vous, dans un certain sens?

Pas du tout. Je n’ai pas eu une enfance dure comme la sienne et je n’ai pas été confrontée, à son âge, à autant de questions politiques et sociales. J’évite au maximum l’autofiction dans mes romans, je pense que c’est contre-productif. Dès qu’un personnage se met à trop me ressembler j’efface tout, ça me bloque.

 

/Que représente pour vous l’écriture?

La possibilité de se planquer quelque part, peu importe le degré de saloperie ambiant.

 

/Un livre qui vous a marqué, récemment ou pas.

Le dernier qui m’ait marquée : « Les évaporés » de Thomas B. Reverdy. Avec une courte citation en prime : « la misère est une énergie renouvelable. »

/C’est un peu la marque du site, un titre musical qui pourrait symboliser Rien ne se perd, ou un titre qui pourrait résumer votre état d’esprit actuel…

Il y en a un qui marche pour les deux ! Kery James, Lettre à la république.

Entretien mail effectué entre le 25 et le 27 Avril. Je remercie vivement Cloé Mehdi pour son avenant et  Jimmy Gallier pour son aide et  surtout pour nous avoir permis de découvrir cette littératrice.

Chouchou.

 

ENTRETIEN AVEC MARIN LEDUN.

L’auteur a une place dans le monde littéraire du noir en possédant cette volonté d’afficher les problèmes sociaux, sociétaux contemporains. Je tiens à le remercier pour sa disponibilité et sa bienveillance.

Entretien réalisé par correspondance les 5 et 6 mars 2017.

 Chouchou.

Les pictographistes.

 

/Vous faites partie d’une génération d’écrivains, de romanciers, à tendance noire tels que Pascal Dessaint, Michael Mention, Franck Bouysse, possédant une identité affirmée, des thématiques propres, peut-on dire que vos matières d’écritures électives se rangent dans une veine sociale, à l’instar de votre dernier effort en date « En Douce » alors que précédemment dans « L’Homme qui a vu l’Homme » ce critère n’était pas mis en avant? Continue reading

Entretien avec Jean-Hugues Oppel pour « 19500 dollars la tonne » aux éditions de la Manufacture de Livres.

Correspondance réalisée entre les 18 et 19 Février.

les Pictographistes.

 

Ecrivain avisé de notre littérature noire française après avoir exploité une veine sociale depuis plusieurs ouvrages il se consacre à des thématiques d’ordre politique avec une clairvoyance et une acuité confondante. Merci pour sa disponibilité et l’aide précieuse de Pierre Fourniaud. Continue reading

Entretien avec Antonin Varenne pour « équateur » chez Albin Michel

A l’occasion de la sortie d’ « Équateur », magnifique roman d’aventure qui se déroule au XIXème siècle, comme « Trois mille chevaux vapeur » paru en 2014, Antonin Varenne a répondu à nos questions. Il parle de son roman, de son travail d’écrivain, de l’Amérique avec simplicité, clarté et intelligence. Enjoy !

 

 

  • Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

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Entretien avec Stéphane Pair pour « Elastique Nègre » chez Fleuve éditions.

Crédit photo: Julien MICHEL.

Stéphane Pair est l’auteur d’un roman qui tranche par son décor, la Guadeloupe  et par son thème du trafic de drogue dans la Caraïbe et les DOM. « Elastique nègre » propose une vision très noire et hélas très crédible de l’île et nous vous proposons, par le biais de cet entretien, d’approfondir certains points du roman,  parfait négatif  des brochures d’agences de voyage. Merci à Stéphane Pair pour son accueil et sa disponibilité. Continue reading

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