Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (page 2 of 83)

PAZ de Caryl Ferey / Série Noire / Gallimard.

Cette fois Caryl Férey nous entraîne en Amérique du sud et plus particulièrement en Colombie. Alors, bien sur, nous viennent des images, on se réfère à une histoire récente constellée de poncifs « poudriers »…Or, l’auteur nous embarque dans un roman qui convie une famille et des protagonistes englués dans des existences pour lesquelles la plénitude, la satisfaction ne sont pas au rendez-vous. En s’attachant à poser le prisme sur ces personnages, il convoque aussi les problématiques familiales lestées d’un passé granuleux. Car, il faut bien le reconnaître, elle, la famille, n’est pas toujours comme on le souhaite, il coexiste souvent un idéal avec un renégat. Au travers cette illustration nucléaire gravite une journaliste pugnace qui tente de trouver son équilibre par son travail car, elle aussi, n’a pas trouvé tous les ingrédients d’une vie épanouie. Caryl Férey nous transporte, de nouveau, dans son univers avec sa verve, avec sa plume et en filigrane sa bienveillance pour ses personnages. 

«Un vieux requin de la politique. 

Un ancien officier des forces spéciales désormais chef de la police de Bogotá. 

Un combattant des FARC qui a déposé les armes. 

Un père, deux fils, une tragédie familiale sur fond de guérilla colombienne. »

Derrière cette lapidaire quatrième de couverture se cache un ouvrage dense, avec un profond enracinement dans cette nation bouleversée par des années de plomb. Les reliquats restent bien présents dans la construction politique de cet état qui, bien souvent, navigue en eaux troubles. C’est, aussi, sur ce point que le romancier déploie son identité de littérateur. Car emporté par la plume, on est de même éclairé par un roman documentaire qui nous plonge dans les entrailles d’une société exsangue de corruption, de copinage et de déterminisme. Ceci n’est pas une carte postale propre à la Colombie, c’est bien plus universel. C’est aussi en ce sens que Caryl Férey est doué, dans cette faculté de transposition de scories universelles à un contexte particulier. 

L’envergure du récit repose sur quatre personnages cardinaux qui ont, donc, ce point commun du non-accomplissement d’une vie rongée par le remords, obscurcie par les non-dits, éreintée par l’individualisme. Il croque ses personnages avec force persuasion. Il documente sa trame avec pléthore de détails tout en évitant l’écueil aisé de la centrer sur la figure tutélaire du natif de Rio Negro. Il a donc choisi le parti de s’intéresser au volet révolutionnaire des FARC et, encore, de manière plutôt indirecte. C’est tout le charme de l’auteur, de ne pas tomber dans le panneau de la facilité et de construire un roman qui harponne, qui bastonne, qui tatoue! Mais si je devais comparer sa villégiature sud-américaine avec celles du long nuage blanc ou le sol de Mandela , je dirais qu’il n’y a pas cette odeur putride, cet écoulement d’un abcès mis à plat. J’ai trouvé l’écrit plus équilibré, noir certes, mais plus immersif dans un peuple meurtri qui tente la reconstruction au forceps. 

Fabuleux roman noir qui brouille les images d’Epinal de ce pays, finalement, méconnu. Un nouvelle fois, on apprend d’un pays par l’entremise d’un récit sombre mais empreint de sensibilité. 

  Du grand Férey! (allez j’ose c’est extra.)

Chouchou…


ZIPPO de Valentine Imhof / Rouergue Noir.

Mia Larström est une lieutenant de la police de Milwaukee. Jeune, belle, froide, hautaine, elle n’a pas noué d’affinité dans sa brigade. D’une grande intelligence, beaucoup la considère comme trop arrogante pour oser l’approcher. Le lieutenant McNamara, lui, est le Casanova de l’équipe. Pas un matin ne passe sans qu’il raconte ses frasques à ses collègues, ébahis d’une telle liberté revendiquée.

Ces deux flics n’ont rien pour s’entendre mais ils vont devoir travailler ensemble afin d’arrêter un homme qui sème des cadavres de femmes dont il a brûlé le visage. 

Cet homme est obsédé par une femme, Eva, qui l’a quitté il y a 8 ans. La seule qui le comprenait, qui n’avait pas peur de lui, qui l’aimait aussi dans ses excès. Il l’a initiée au plaisir, il l’a faite entrer dans son monde. 

« Clic-Clic- Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic, le bruit de son zippo avec lequel il joue, qu’il caresse, dont il se sert pour jouer avec la flamme qui léchait et mordillait  la peau d’Eva ».

L’histoire est sombre, inquiétante, mais nous avons de l’empathie pour chacun de ces personnages. Les crimes qui jalonnent cette histoire sont horribles, mais l’auteur n’en est pas pour autant un monstre. C’est un homme qui a tout connu, le bonheur, le succès, il était un super héros. Puis, une catastrophe, et son monde s’écroule. Sa seule éclaircie, il pense la trouver auprès d’Eva, et pendant 8 longues années, il n’aura de cesse de la retrouver. Il lui laisse donc des messages, et quoi de plus marquant que ces flammes qui naissent de son zippo. 

Je ne veux pas dévoiler davantage de l’histoire, non pas qu’elle soit pleine de rebondissements et de surprises, mais plutôt qu’elle se découvre au fur et à mesure des pages en une logique implacable. Valentine Imhof nous plonge dans un univers très noir, rythmé de rock alternatif dont la playlist, s’accorde parfaitement aux sentiments qui nous traversent à la lecture. Ce roman est riche en émotions, parfois contradictoires mais toujours justes. Valentine Imhof nous prouve qu’il n’est pas facile, voire impossible, de se détacher de son passé. C’est lui qui nous forge et ce sont nos choix et nos rencontres qui nous conduisent sur tel ou tel chemin. Mais quand nous décidons de choisir celui-ci plutôt que tel autre, nul retour en arrière n’est possible.

Une surprenante et saisissante lecture, profondément rock !!

Marie-Laure


ROSE ROYAL de Nicolas Mathieu / Editions In8.

Nous savions Nicolas Mathieu extrêmement talentueux, nous le découvrons malin. Pour ne pas risquer cette sorte de baby-blues qui guette tous les auteurs couronnés d’un angoissant Goncourt, lui s’accorde « un pas de côté », selon ses dires, avec la publication d’une magnifique novella dans la collection Polaroid des éditions In8. Comme un coureur de fond qui reprendrait l’entrainement après un accident musculaire, le voici de retour pour un bref échauffement en 77 pages aussi sombres que brillantes. Nous retrouvons néanmoins ici tous les ingrédients noirs et humains de ses précédents Aux animaux la guerre et Leurs enfants après eux (le Goncourt 2018 donc), mais en une version condensée et beaucoup moins anodine qu’il n’y paraît de prime abord.

Rose Royal donc. Rose est une dame et Royal est un bar. Ils partagent la même cinquantaine désabusée, même si Royal fait plus dans son costard seventies fané de bistrot d’une France provinciale, pour ne pas dire vicinale. Ils ont leurs habitudes depuis pas mal d’années, celle de retrouver la copine Marie-Jeanne (ce n’est pas une métaphore, ici l’oubli est plutôt liquide qu’incandescent) ou de brader des jours dont Rose n’attend plus rien. Elle est encore jolie Rose, mais ses rêves ont depuis longtemps disparus dans les rétroviseurs. Elle n’attend plus rien, plus rien des hommes surtout, dont elle a hérité tant de cicatrices. Elle n’attend pas Luc plus qu’un autre. Pourtant tout implose lorsqu’il débarque un soir sans crier gare, pour ce qu’il conviendra d’assimiler aisément à une histoire de chien écrasé. Bref…

Entre eux, ça colle, par défaut surtout. Aucun jugement pondéreux ne vient troubler l’évidence d’un constat amer sur ce mitan de la vie, à l’heure des derniers espoirs, aussi illusoires qu’un sémaphore lointain entraperçu avant la noyade. Mais ce sont surtout des faux-semblants, genre de bouées inutiles, qui échafaudent leur histoire, une histoire de couple bientôt, d’habitudes et de possession donc, forcément. En quelques mois, les mirages, les non-dits pesants et les aveux moches deviennent les parpaings des murs qui se dressent.

« Aucun amour ne peut survivre à ses archives » écrit Nicolas Mathieu. Et Rose le sait, les Rita Mitsouko lui ont assez seriné que les histoires d’amour finissent mal et que, des illusions à cette rubrique des chiennes écrasées, il n’y a qu’un pas, de côté pour l’auteur, vers la sortie pour Rose.

JLM


L’ACCIDENT DE L’A35 de Graeme Macrae Burnet / Sonatine

The accident on the A35

Traduction: Julie Sabony.

“Avocat respectable dans une petite ville alsacienne, Bertrand Barthelme, trouve la mort une nuit dans un accident de voiture. Lorsque l’inspecteur Georges Gorski vient annoncer la triste nouvelle à sa femme, celle-ci lui apparaît peu affectée. Une seule question semble l’intriguer : que faisait son mari sur cette route au milieu de la nuit ?”

“L’accident de l’A35” est le troisième roman de l’ Ecossais Graeme Macrae Burnet et la deuxième enquête de Georges Gorski, flic alsacien, après “La disparition d’ Adèle Bedeau”. Sonatine avait choisi d’introduire l’auteur en France en 2017 avec le polar historique de très haute tenue “L’accusé du Ross-shire” mais cette série avec Gorski est très recommandable et provoque bien une attente de suite.

Dans l’avant-propos de ces histoires, l’auteur invente une histoire pour donner une authenticité à ce qui n’est que pure fiction. L’avant-propos parle du témoignage d’un Brunet, créé par Burnet, tout simplement! Chabrol est ainsi cité comme adaptateur à l’écran des écrits et nul doute que le grand cinéaste du Noir aurait apprécié à sa juste valeur ce roman, aurait su l’adapter très justement.

Ah, évidemment, on est loin de la folie meurtrière, de l’étalage mercantile, la tentative de séduction, très loin même si on considère le titre et la couverture très peu engageants, vierges de toute tentation. L’intrigue n’est pas extraordinaire et pourtant le suspense est constant, mesuré avec talent par l’auteur. Polar psychologique par essence, le roman raconte l’investigation de Gorski et celle de Raymond, le fils ado du défunt. Les portraits sont tracés au cordeau et c’est de leurs failles, de leurs parcours malheureux que vient cette incertitude, cette inquiétude constante nimbée dans un voile blafard d’ennui, de tristesse dans le décor mélancolique d’une petite ville endormie.

Envoutant.

Wollanup.


L’ARBRE AUX FEES de B. Michael Radburn / Le seuil.

The Crossing

Traduction: Isabelle Troin.

“Taylor Bridges, un ranger australien, est hanté par la disparition de sa fille Claire, huit ans. Son couple a volé en éclats et pour cesser de ruminer son chagrin, il demande sa mutation en Tasmanie. Dès son arrivée dans la petite bourgade de Glorys Crossing, Drew, une fillette du même âge que Claire, disparaît également. Taylor y voit une coïncidence avec son propre malheur et mène une enquête au sein d’une population pour le moins hostile. Une initiative qui déplaît à O’Brien, le chef de la police locale. Taylor, convaincu que Drew est vivante, poursuit ses investigations et apprend que d’autres petites filles ont disparu avant elle. Avec l’aide de Grady, un inspecteur du continent envoyé sur place, Taylor découvre une île aux secrets bien gardés…”

B. Michael Radburn est australien et comme les romans venus des antipodes arrivent au compte gouttes, nul doute qu’il attire d’emblée l’attention. En choisissant la Tasmanie, région mal connue voire inconnue pour ma part, il fait preuve d’une belle originalité contrecarrant, un peu, le choix d’une intrigue si souvent déjà lue… les disparitions d’enfants. Vous, je ne sais pas, mais moi, je frise l’overdose. Comme tout a déjà été écrit, avec plus ou moins de talent, plus ou moins de suspense, plus ou moins d’émotion, ne cherchez pas à trouver une quelconque originalité ici. Une région mystérieuse, des autochtones taiseux, des forêts dévoreuse d’enfants, un soupçon de surnaturel et un héros brisé qu’on suit dans son processus à plusieurs étapes: pénitence / résilience / rédemption, rien que du très, très classique anglo-saxon.

Mais, malgré un début très soporifique, un tantinet appuyé dans l’affect, Radburn sait insuffler de la vie à son héros et nul doute que Taylor, attachant dans son malheur et dans son désir d’être utile, peut séduire tous ceux qui ne souffrent pas d’indigestion d’ histoires de gamins avalés par les forêts. Ceux qui n’ont pas connu encore les histoires de disparitions racontées par Lehane et qui n’ont pas affronté l’horreur et la douleur des parents racontée avec crudité et puissance par Joseph Incardona dans “derrière les panneaux il y a des hommes” peuvent aisément s’engager. Les autres passeront, sans regret, leur chemin. Signalons qu’une deuxième histoire avec Taylor est déjà parue en Australie et qu’aucun enfant ne s’y carapate, il semblerait.

A voir…

Wollanup.


IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’EST d’ Arpad Soltész / Agullo.

Mäso – Vtedy na východ

Traduction: Barbora Faure

« Vous les flics, vous êtes de la vermine. Vous n’avez aucune discipline. Ni honneur. Vous êtes comme des pétasses. Vous suivez le premier qui vous paie. D’accord. Mais toi, c’est nous qui t’avons acheté. Tu vas faire ce pour quoi on te paie, fils de pute ! »

Il était une fois dans l’Est se situe à cette frontière un peu floue entre le documentaire et la fiction : fiction les personnages, les situations, la construction du récit. Document(aire) : le no man’s land qu’est devenue une partie de l’Europe Centrale et Orientale suite à la chute des régimes communistes. La corruption endémique cultivée par ces derniers durant la deuxième moitié du 20e siècle s’est enkystée et devenue mortelle après la libération et l’indépendance. L’entrée dans l’Union Européenne n’a malheureusement pas résolu ce problème mais a favorisé le développement d’actions criminelles à travers la facilitation d’échanges avec d’autres pays voisins contaminés par le même fléau.

Pourquoi ? vous demandez-vous. Parce qu’une véritable transition démocratique ne peut s’effectuer qu’en présence d’hommes – ou femmes – intègres et mus par le désir du bien collectif. Chose qui n’est arrivée dans pratiquement aucun des anciens pays du Bloc Soviétique.

« Après quatre-vingt-neuf, les agents du KGB étaient rentrés chez eux, mais les contacts s’étaient maintenus. Lors de l’effondrement de l’Union Soviétique, bien des hommes s’étaient convertis du service secret au business. Et bien plus encore étaient restés dans le service, tout en se lançant dans le business. Quelques privilèges t restaient attachés et l’accès aux informations demeurait acquis. Les types qui n’étaient pas dégoûtés de plonger au fond du cloaque pour récupérer des diamants s’étaient fabuleusement enrichis. Et cela ne gênait pas grand monde. Cela avait toujours été leur travail, mais ce qu’ils faisaient auparavant contre un salaire, ils le faisaient maintenant contre de l’argent. Beaucoup d’argent. »

S’il existe en Slovaquie une personne qui soit parfaitement au fait des agissements de ce monde parallèle – parallèle à l’état de droit, à l’Europe et à la démocratie – il s’agit d’Árpád Soltész, journaliste d’investigation et désormais à la tête du Centre Slovaque pour l’investigation journalistique créé suite au double assassinat en février 2018 de son confrère Jan Kuciak et de sa compagne.

La trame du roman pourrait sembler simple : une jeune fille de 17 ans, Veronika, se fait kidnapper pendant qu’elle fait du stop pour rentrer chez elle. Séquestrée et violée en attendant d’être livrée au boss du marché de la prostitution en Albanie (étant mineure, on ne prendra pas le risque de la mettre sur le marché européen), elle parvient à s’échapper avant la transaction.

Sans le vouloir, sans le savoir et surtout portée par une seule pensée – la vengeance – elle provoque une série de remous au sein du milieu gangréné de la justice, des renseignements (la SIS), des politiques, de la mafia. A ses côtés, avec plus ou moins son accord, les flics Miki, Valent le Barje et Kovak, Pali, le journaliste et Andrea, le procureur.

La construction du roman est un modèle du genre : Il était une fois dans l’Est se mérite et sa forme est aussi complexe que le fond. Alternant passé et présent, la focale peut se déplacer en espace d’un paragraphe changeant de contexte et de personnages. Le style est sobre, efficace. La langue (merci pour la traduction, Barbora Faure !) claque et n’a pas froid aux yeux.

Amateurs de folklore et d’ambiances kitch, passez votre chemin. C’est violent, parfois répugnant, c’est peuplé d’hommes avides de pouvoir, de quartiers pauvres, de villages laissés à l’abandon. C’est le visage d’une certaine Europe, aujourd’hui. Merci infiniment, Árpád Soltész pour votre travail, merci Agullo éditions d’avoir apporté ce texte en France !

Et pour finir, juste ceci : « Bodnar se sent épuisé et résigné. Il connaît les policiers d’ici. Seul l’uniforme les distingue des voyous. Chaque famille a son contrebandier, son douanier, son passeur et son flic. Chacun d’eux soutient sa famille comme il peut. Les uns avec l’argent, les autres par leur pouvoir officiel. »

Bodnar est le père de Veronika. Vous lisez un roman. Cet été, en Roumanie, une jeune fille de 15 ans a été kidnappée et séquestrée pendant qu’elle faisait du stop pour rentrer chez elle. Elle a été assassinée le temps que les flics arrivent sur les lieux (quelques bonnes heures après l’appel qu’elle a passé pour appeler au secours). On sait, à partir de son cas qu’un réseau de trafic humain est implanté dans la région. L’enquête est toujours au point mort.

Monica.


LES MANGEURS d’ARGILE de Peter Farris / Gallmeister.

The Clay Eaters

Traduction: Anatole Pons.

Peter Farris fait partie des auteurs ricains qui ont débarqué chez nous depuis quelques années et qui doivent à Gallmeister leur reconnaissance en France. Troisième roman pour Peter Farris, tout comme Benjamin Whitler, l’autre grosse pointure de la collection de l’éditeur alsacien consacrée aux polars ruraux américains. 

Après DERNIER APPEL POUR LES VIVANTS et LE DIABLE EN PERSONNE finaliste en 2018 du grand prix de la littérature policière, LES MANGEURS d’ARGILE vient confirmer le talent déjà souligné de l’auteur originaire de Georgie.

“À quatorze ans, Jesse Pelham vient de perdre son père à la suite d’une chute mortelle dans le vaste domaine de Géorgie qui appartient à sa famille depuis des générations. Accablé, il va errer dans les bois et se rend sur les lieux du drame. Là, il fait la rencontre de Billy, un vagabond affamé traqué depuis des années par le FBI. Une troublante amitié naît alors entre cet homme au passé meurtrier et le jeune garçon solitaire. Mais lorsque Billy révèle à Jesse les circonstances louches de l’accident dont il a été le témoin, le monde du garçon s’effondre une deuxième fois. Désormais, tous ceux qui l’entourent sont des suspects à commencer par sa belle-mère et son oncle, un prêcheur cynique et charismatique. Alors que le piège se referme, Jesse se tourne vers Billy.”

Peter Farris a choisi la Bible Belt et ses cohortes de bigots naïfs comme cadre et cette Georgie bien ingrate est souvent décrite par un auteur dont les racines sont bien ancrées dans l’argile de la région. Choisissant de développer deux intrigues, combinées toutes deux à des flashbacks, Peter Farris impose un rythme effréné à une intrigue particulièrement meurtrière dans son final. Le roman est garanti à 0% meth et donc si les salauds sont bien de sortie, ils ne sont pas totalement exempts de cerveau et permettent une réflexion sur la guerre, sur le survivalisme, les liens du sang et bien sûr “last but not least” la religion. 

Sans être un roman qui fera véritablement date, “Les mangeurs d’argile” confirme les talents de conteur de Peter Farris, auteur en passe de devenir incontournable pour les amateurs du genre.

Wollanup.


L’HORIZON QUI NOUS MANQUE de Pascal Dessaint / Rivages Noir.

Un trio se forme par les aléas de la vie. Des personnalités bigarrées s’assemblent par leur attirance respective à vivre à la marge. Ce ne sont pas des marginaux mais ils refusent les conventions, ils abhorrent les strictes règles d’une société vissée sur les normes, rongée par la standardisation placée sous un joug panurgien. Ils composeront sur les plages pas-de-calaisiennes pour se serrer les coudes, créer leur monde propre et tenter de « laver » certaines scories de leur passé.  Leurs existences coulent au fil de l’eau et les couleurs entrent dans celles-ci. Garderont-elles leur éclat?

«Entre Gravelines et Calais, dans un espace resté sauvage en dépit de la présence industrielle, trois personnages sont réunis par les circonstances : Anatole, le retraité qui rêve d’une chasse mythique, Lucille, l’institutrice qui s’est dévouée pour les migrants de la jungle et se retrouve désabusée depuis le démantèlement, et Loïk, être imprévisible mais déterminé, qui n’a pas toujours été du bon côté de la loi, peut-être parce que dans son ascenseur social, il n’y avait qu’un bouton pour le sous-sol. Laissés pour compte ? Pas tout à fait. En marge ? C’est sûr. En tout cas, trop cabossés pour éviter le drame. 

Pascal Dessaint nous ramène dans le Nord avec ce trio de personnages qui aiment Jean Gabin, mais qu’on verrait bien chez Bruno Dumont. »

En ouvrant le roman, on laisse derrière soi une couverture nous invitant à l’abandon; L’abandon dans une plénitude bercée par l’insouciance et la liberté. Et les trois protagonistes au départ se jaugent, tout en ayant conscience que leur apparaît concrètement ce qu’ils étaient venus chercher. On s’insère, aussi, dans un tableau naturaliste en croisant cette faune côtière nordiste riche  qui ne laisse pas de marbre. 

Pascal Dessaint possède cette écriture suintant l’humanité et la bienveillance spontanée. Il la met en exergue pour affirmer ses convictions et scander ses valeurs cardinales. Si l’avenir lui décerne des prix, je lui décernerai le Prix de la Page 111 dont l’extrait montre les aspirations et les motivations d’écriture d’un écrivain attachant:

« Thibaut s’est demandé à quoi ça rimait, si on se moquait de lui. Il ne se l’est pas demandé longtemps.Un grand coup de pied dans la chaise sur laquelle il était assis l’a fait basculer en-avant. A peine le temps de réaliser et Loïk l’attrapait par la ceinture du pantalon et le col de sa veste. Il l’a soulevé haut. Thibaut ne pouvait pas être plus pantelant, tel un scarabée à agiter les pattes dans le vide. Loîk ne m’avait jamais paru aussi affreux, avec son nez rongé et ses traits creusés, par la vilaine vie, l’ignoble labeur. Ses muscles étaient durs et luisants comme les anneaux d’une ancre de cargo. Il a trainé Thibaut sur vingt mètres sans qu’il touche le sol. Et Thibaut gueulait comme le cochon qu’on suspend et éventre, et bientôt les boyaux coulent dans la poussière….. »

Or sur ces plages les grains de sable sont légions et ils marchent au pas cadencé. Et, nos trois larrons, se remettent alors en question car l’accomplissement de leur rêve libertaire s’effrite. (comme la baraque de Loïk!) Entre chouettes, phoques et libellules le tableau vivifiant s’assombrit telles des pénalités tombant irrémédiablement sur un découvert non autorisé. 

En y croisant Gabin, Pascal Dessaint instille, de même, une couleur sépia au tout et une nostalgie érigée comme un code de valeurs et de sens. Un livre, plus une fable, que l’on aimerait narrer au coin du feu avec de dives bouteilles réconfortantes. 

« Ah ! Nous y voilà ! Ma bonne Suzanne, tu viens de commettre ton premier faux pas ! Y a des femmes qui révèlent à leur mari toute une vie d’infidélité, mais toi, tu viens de m’avouer 15 années de soupçon. C’est pire ! Eh bien que t’as peut-être raison : qui a bu boira ! Ça faut reconnaître qu’on a le proverbe contre nous » Jean Gabin dans « Un singe en hiver ».

Roman dont l’horizon nous éclaire et nous berce d’une langue simple, imagée et “magnificent”. 

Le zénith nous manque mais l’auteur nous sert un bel opus rassérénant!

Chouchou

COUP DE VENT de Mark Haskell Smith/ Gallmeister

Blown

Traduction: Julien Guérif

Mark Haskell Smith a changé d’éditeur mais on s’en fiche un peu du moment que ses romans nous parviennent. C’est le sixième du résident californien originaire du Kansas et c’est à nouveau excellent. Le précédent, “Ceci n’est pas une histoire d’amour”, loin d’être le meilleur avait surtout plu au milieu de l’édition qui y était pourtant fortement brocardé mais avait aussi permis à l’auteur de sortir d’un anonymat en France bien injuste vu l’aspect particulièrement roboratif du reste de sa production. Grand défenseur de la consommation de la weed ( il a d’emblée tout mon respect), MHS est spécialiste des situations perchées, autres, particulièrement hilarantes. On le compare souvent à son homologue de Floride Carl Hiaasen mais il serait plus juste de parler du regretté Elmore Leonard qui n’aurait pas renié pareil roman.

“À quoi sert d’avoir dix millions de dollars en devises variées si, comme Neal Nathanson, on se trouve perdu en mer à bord d’un voilier en train de sombrer ? Strictement à rien, sauf à en brûler un sac ou deux dans l’espoir fou d’attirer l’attention. Sauvé in extremis, Neal se réveille attaché au garde-fou d’une navigatrice en solitaire, méfiante et bien décidée à entendre son histoire.”

D’ entrée, et ce ne sera pas la seule, une situation particulièrement improbable: un type, naufragé qui brûle des liasses de billets pour attirer un bateau passant à l’horizon… En fait, nous sommes quasiment à la fin. Neal va donc raconter l’histoire… Venant d’un autre écrivain, on dirait « déjà vu et revu » mais le traitement par le Ricain fait exploser le scenar. De fait, c’est tout simplement l’histoire d’un trader qui décide de s’en foutre plein les poches en arnaquant sa banque de quelques millions de dollars puis de disparaître. Evidemment la banque met du monde à ses trousses et on y adjoint des tocards caribéens volant sous leur propre bannière et particulièrement ravagés. Le mélange est détonant, on ne marche pas, on cavale le sourire aux lèvres et on est prêt à suivre l’auteur dans tous ses délires agrémentés d’une critique bien vitriolée de Wall Street, de l’économie offshore ainsi que d’une jolie invitation à envoyer balader l’american way of life et ses clones européens pour se découvrir en tant que personne libre.

Si on ne rencontre plus de gode géant de 50 cm comme par le passé, nul doute que ceux qui découvrent l’oeuvre du Ricain trouveront certaines scènes salées. On connaît “les monologues du vagin” et Smith invente lui, les dialogues du… vous verrez. Ah ouais, il y a du cul, de l’expressif, du torride et du comique comme d’habitude. Et beaucoup de morts aussi, c’est un polar. Même si on est moins plié en deux que dans “Défoncé” par exemple, ce périple sanglant dans la Caraïbe se lit le sourire aux lèvres et fait beaucoup de bien.

Très bonne came !

Wollanup.


LA DÉBÂCLE de Romain Slocombe / Robert Laffont.

10 juin 1940, les rats quittent le navire, le gouvernement a fui Paris abandonnant à leur triste pauvre sort les populations civiles qui se lancent dans un exode désorganisé sur les routes de France afin de passer la Loire par tous les moyens, voitures, vélos, trains, cars, charrettes et à pied. Le spectacle effroyable et douloureux d’un peuple livré à lui-même et d’une armée abandonnée, sacrifiée par des généraux incompétents partis se mettre à l’abri. Huit jours, jusqu’à la prise de pouvoir par Pétain, tel est le projet somptueux de Romain Slocombe qui, après avoir montré la France collabo dans l’impeccable trilogie Sadorski, raconte ces huit jours de terreur, de douleur et de honte.

Une famille bourgeoise, un avocat fasciste, un soldat, une femme seule et toute une multitude de visages, de destins, de personnalités qui font la France de 1940 sur les routes de l’enfer, toutes classes sociales confondues dans un énorme pandémonium d’où n’émergent  que la mort, la trahison, la corruption, l’égoïsme le plus bas, le quant à soi, nourris par les fausses bonnes nouvelles et les vraies mauvaises nouvelles.

Dans une grande fresque particulièrement stupéfiante et édifiante, Slocombe couvre les drames humains mais aussi les aspects politiques, militaires, diplomatiques, stratégiques, économiques et financiers de l’époque et tout cela dans une intrigue très pointue superbement documentée au rythme limpide et hautement addictif.

Bien sûr, les conséquences de la  Blitzkrieg imposée par l’armée nazie sur les populations civiles occupent le premier plan mais l’ennemi intérieur est au moins aussi nuisible, aussi destructeur et cet aspect est particulièrement honteux, provoquant souvent la colère et l’incompréhension chez le lecteur. Les gouvernants, les généraux, les collabos, les salauds anonymes montrent leur vrai visage. Sans faire de parallèle avec notre époque, Slocombe le fait-il lui-même ? on apprend toujours de l’Histoire et nul doute que les trahisons, les “fake news », les beaux discours, les flatteries sur la grandeur de la France résonneront de manière très familière à certains lecteurs… cette terrible impression d’être bernés, d’être trahis et abandonnés.

L’histoire, forcément, est douloureuse et les pages racontant les combats sont d’une grande puissance salement évocatrice. Le sang des soldats comme celui des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards piégés sur les routes de France coule en abondance uniquement accompagné des larmes des damnés. Romain Slocombe,  une nouvelle fois, atteint un niveau d’écriture qu’on rencontre peu que ce soit dans la couverture d’une époque comme dans la narration d’une histoire qu’il conclut par une allusion à peine voilée au Dormeur du Val de Rimbaud.

“Jacqueline aperçoit, par la fenêtre de la cabine, et cette image-là également se grave dans son cerveau, le visage blême et figé d’une jeune fille en robe d’été, étendue dans l’herbe éclairée de boutons-d’or. Le minuscule point noir d’une mouche se promène sur la peu blafarde d’une joue sans vie… Un père, une mère, un frère se tiennent immobiles au bord du fossé, ravagés par la douleur.”

Puissant, terrible.

Wollanup.


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