Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Category: Chroniques (page 2 of 59)

LA ROUTE SAUVAGE de Willy Vlautin / Albin Michel / Terres d’ Amérique.

Traduction: Luc Baranger.

« Charley, quinze ans, délaissé par un père insouciant, et Lean on Pete, une bête destinée à l’abattoir. Afin d’aider l’animal à échapper au destin funeste qui l’attend, Charley vole un pick-up et une remorque, et tous deux entreprennent un voyage vers le Wyoming où vit, aux dernières nouvelles, la tante de Charley. Ce périple de près de deux mille kilomètres sur les routes de l’Ouest américain ne sera pas de tout repos, et l’adolescent vivra en un seul été plus d’aventures que bien des hommes au cours de toute une vie… »

« La route sauvage » a connu une première vie éphémère en 2012 grâce au talent des très regrettées éditions « 13ème note » sous le beau titre « Cheyenne en automne » mais lui aussi très éloigné du titre original mettant en avant le vieux cheval. Repris, et il y est parfaitement à sa place, dans la très pointue collection Terres d’Amérique au moment de la sortie sur nos écrans de l’adaptation du roman, espérons qu’il permette à Willy Vlautin d’avoir la reconnaissance qu’il mérite amplement.

Noyé dans une catégorie où excellent les romanciers ricains, nombreux chez Terres d’Amérique comme chez Gallmeister ou chez les très recommandables éditions Tusitala, il est évident qu’il est impossible de lire tous ces récits de vie qui peuplent ces romans nous faisant découvrir une autre Amérique beaucoup plus humaine que l’on peut croire mais beaucoup plus démunie aussi qu’on peut bien le penser.

Willy Vlautin n’a pas un style inoubliable et sa voix lorsqu’il chante au sein de Richmond Fontaine, son groupe d’Alt Country, d’Americana n’a vraiment rien d’exceptionnel et donc finalement pourquoi le lire plus lui qu’un autre ? J’ai rencontré et interviewé Willy Vlautin et ce qui ressort à chaque fois, c’est l’humanité du bonhomme, son extrême humilité et la gentillesse d’un type avec qui on se voit bien discuter au comptoir d’un bar, une Schlitz à la main. Cet altruisme visible dans la réalité, éblouit dans ses compositions musicales, comme dans ses romans racontant souvent les galères de jeunes nés au mauvais endroit et dans des familles toxiques ou absentes ou bousillés par les errances du pouvoir.

Les écrits de Vlautin sont tristes, et cette histoire l’est énormément, mais montrent aussi le courage de certains, courbant l’échine mais ne sombrant pas, la volonté désespérée et souvent bien illusoire de s’en sortir et souvent ces constats sévères, ces photographies bien grises offrent néanmoins des rayonnement soudains et magnifiques qui font qu’un morceau chanté ordinairement, sans artifices spéciaux, vous file la chair de poule ou qu’une histoire lue tant de fois pourtant vous chavire une fois de plus et bien plus que d’autres histoires similaires. Chez Vlautin, on sent vraiment l’authenticité, le regard expérimenté et attendri sur l’Amérique débarquée de l’American Dream qui morfle et qui affronte le déclin dans le malheur et l’adversité mais parfois aussi avec une volonté très noble.

« Mes chansons sont la bande-son de mes romans. Ils vivent dans le même univers, dans le même pâté de maisons, dans le même immeuble. La plupart de mes romans étaient, à la base, des chansons. Généralement une idée donne lieu à une chanson. Mais il arrive que j’écrive deux ou trois chansons qui se transforment ensuite en roman. » 

Extrait de l’entretien de février 2016. 

Road trip sous amphets, très chargé d’émotion, « La route sauvage » séduira tous les amoureux de l’ Amérique.

Immanquable.

Wollanup.

DE L’AUTRE CÔTÉ DES MONTAGNES de Kevin Canty chez Albin Michel

Traduction : Anne Damour.

Kevin Canty vit dans le Montana, à Missoula où il enseigne à l’université. Il a déjà écrit plusieurs romans mais je ne les ai pas lu, c’est avec « De l’autre côté des montagnes » que je découvre Kevin Canty.

« 1972, Silverton, petite ville du nord-ouest des États-Unis. La mine d’argent fournit du travail aux hommes, régit la vie des familles et domine les existences. Certains se résignent à une vie de rude labeur, d’autres  ne rêvent que d’échapper à ce destin. Mais lorsqu’une catastrophe survient à la mine, coûtant la vie à des dizaines d’hommes, c’est toute une communauté qui est frappée par une onde de choc et de chagrin. »

Kevin Canty prend le temps de nous présenter toute une galerie de beaux personnages : hommes et femmes de cette petite ville minière, des gens ordinaires pris aux pièges d’une vie rythmée par la mine. Kevin Canty nous les présente avec une empathie extraordinaire, il a un immense talent pour écrire des portraits profondément humains, créant des personnages vraiment attachants avec leurs doutes, leurs failles, leurs désirs. Leurs chemins se croisent beaucoup dans cette ville étouffante où tout le monde se connaît, où l’alcool est la seule manière de s’amuser un peu, où les émanations de la mine font vieillir trop vite. Kevin Canty tresse en toile de fond l’atmosphère de cette ville des années soixante-dix avec réalisme mais sans misérabilisme.

Seul David, étudiant à Missoula est parti de Silverton, s’exposant à l’incompréhension voire au mépris de certains. La plupart, mineurs de pères en fils, sont descendus à la mine après le lycée et se sont mariés jeunes. Leurs femmes, Jordan, mère de deux jumelles et Ann qui voulait absolument un enfant, vont prendre de plein fouet la tragédie inspirée d’un fait réel : l’incendie de la Sunshine Mine dans l’Idaho en 1972. La catastrophe fait des dizaines de victimes, et deux mineurs sont retrouvés vivants au bout d’une semaine.

Tous ont perdu un mari, un frère, un fils, un ami… Les vies s’arrêtent, les espoirs sont anéantis, les dialogues à jamais rompus, les remords inexprimables, les reproches inexprimés. Kevin Canty écrit avec une vérité et une humanité incroyables le deuil qui les frappe : le chagrin, le manque, la colère, la culpabilité… Face à la tragédie, les personnages prennent une autre dimension et deviennent véritablement magnifiques, bouleversants de justesse.

Un très beau roman, profondément humain.

Raccoon

LES CHIENS DE CHASSE de Jorn Lier HORST / Série Noire

Traduction: Hélène Hervieu.

L’entrée dans un ouvrage littéraire scandinave propose de sérieuses garanties. A l’instar de leurs productions destinées au petit écran, telles que les séries Forbrydelsen, Bron, Norskov ou Fortitude, une atmosphère, un climat, un cadre sensoriel s’installent afin d’annexer nos esprits. Ce livre ne déroge pas à ce postulat. Comme bien souvent, dans la création nordique, il n’y parait rien. Souvent rien de clinquant, pas de pyrotechnies qui galvaudent dès l’introduction le bouquet final, mais une tension palpable associée à des personnages forts et crédibles conservant leur profonde humanité.

«Dix-sept ans après son incarcération pour l’enlèvement et le meurtre de la jeune Cecilia Linde, Rudolf Haglund retrouve la liberté… Et son nouvel avocat affirme être en mesure de démontrer que Haglund a été condamné sur la base de preuves falsifiées. William Wisting, à l’époque jeune policier en charge de l’enquête, est devenu une figure exemplaire et respectée, incarnant l’intégrité et les valeurs d’une institution souvent mise à mal dans l’opinion publique. Au cœur d’un scandale médiatique et judiciaire, suspendu de ses fonctions, Wisting décide de reprendre un à un les éléments du dossier. Les policiers auraient-ils succombé au syndrome des « chiens de chasse », suivant la première piste que leur indique leur instinct, au risque d’en négliger d’autres, et s’acharnant à étayer leurs soupçons pour prouver la culpabilité supposée de leur « proie » ? Ou l’enquête aurait-elle été manipulée ? Mais par qui, et dans quel but ? »

L’auteur fut inspecteur jusqu’en 2013 et vit à Stavern, ville balnéaire au sud d’Oslo. Cet ouvrage est le second de la série « William Wisting ».

C’est donc pour la réouverture d’une enquête vieille de 17 années que le tandem père/ fille se créé avec naturel et complémentarité. Le premier nommé, flic de son état et responsable de l’enquête à l’époque, se voit donc épauler par sa descendance, journaliste encline, viscéralement, aux faits divers.

Comme un mantra divin de Thor, le récit se réalise dans une progression constante et la tension suit cette montée. L’écriture nordique identitaire a ce don de vous lover dans une bulle insensible au monde extérieur. Elle transcende, là aussi, sans y paraître. Et comme l’auteur aime ses personnages, il les laisse évoluer dans un cadre permettant le contre-pied téléphoné. Je m’explique: il y a des évidences dans le déroulé, probablement à dessein ou assumées, mais il instille une certaine dose de doute propice au genre. Ces “Chiens de Chasse” impriment la rétine et libèrent notre zone frontale en autonomie.

Comme me répétaient mes aïeux: « tu donnes une phalange et l’on te saisit le bras! » Une vérité de nouveau juste et explicite de la « science » norvégienne, suédoise ou danoise.

Si vous ne voulez pas devenir manchot, n’ouvrez pas ce livre!

Froid noir palpitant!

Chouchou

POWER de Michaël Mention/ Stéphane Marsan

S’engager dans le nouveau roman de Michaël Mention c’est la caution d’un renouvellement de genre face à ses précédents efforts. Et c’est bel et bien d’un engagement dont il s’agit. Car l’auteur fait montre d’une constante adhésion à son propos littéraire. Il existe un contrat moral entre lui et le sujet abordé. Dans le présent cas, le fond de l’ouvrage étant une photographie d’une époque de révolte américaine, le discours se fonde sur un support politique, communautaire et culturel. Cette période dépeinte de la fin des années 60 et le début des années 70 reste propice au souffle d’affirmation d’identité, à la création dans le paysage musical, en particulier. Et c’est dans ce foisonnement marquant de notre ère moderne que l’auteur nous narre le récit des Black Panthers.

«Ici, comme dans les autres ghettos, pas d’artifice à la Marilyn, ni de mythe à la Kennedy. Ici, c’est la réalité. Celle qui macère, mendie et crève.  »

  1. Enlisés au Vietnam, les États-Unis traversent une crise sans précédent : manifestations, émeutes, explosion des violences policières. Vingt millions d’Afro-Américains sont chaque jour livrés à eux-mêmes, discriminés, harcelés. Après l’assassinat de Malcolm X, la communauté noire se déchire entre la haine et la non-violence prônée par Martin Luther King, quand surgit le Black Panther Party : l’organisation défie l’Amérique raciste, armant ses milliers de militants et subvenant aux besoins des ghettos. Une véritable révolution se profile. Le gouvernement déclare alors la guerre aux Black Panthers, une guerre impitoyable qui va bouleverser les vies de Charlene, jeune militante, Neil, officier de police, et Tyrone, infiltré par le FBI. Personne ne sera épargné, à l’image du pays, happé par le chaos des sixties. »

Du 21 Février 1965 au 11 Octobre 1971, l’avènement et la mue de ce groupe activiste nous sont présentés par le prisme direct de ses acteurs. Et, comme à l’accoutumée, l’écriture sensuelle, sensitive plonge l’ensemble de nos sens dans un océan d’odeurs, de sons, de goûts, d’images nous immergeant dans cette histoire en panavision. Si, malheureusement, l’une de ces acuités est déficiente, elle pourrait être stimulée. Ce sont ces histoires croisées, de ces personnages impliqués dans une cause cherchant à bouleverser l’ordre établi, qui dressent un triptyque pictural constitué de teintes chaudes, rageuses, dominantes. Les hommes se battent donc dans cette motivation factieuse pour un idéal, pour un système égalitaire et dans une éventuelle fraternité. Ils veulent la liberté avant tout afin d’exister et de compter dans cette société larvée, gangrenée par des pouvoirs obscurs.

L’auteur, par ces mots, son discours, possède la conscience des enjeux mais n’est pas dupe des vicissitudes liées au pouvoir brûlant les idéaux. Il façonne ses personnages avec une profonde humanité doués de leurs vertus et leurs faiblesses. L’étau est au dessus des têtes et il se resserre telle une vis sans fin. C’est aussi ce qui m’a porté dans le roman, la parabole, au sens géométrique du terme, de parcours portés par un souffle salvateur qui progressivement, inexorablement se sténose, s’obstrue. Dans cette dimension, l’ouvrage se fait dense, il se fait sans concessions et il en prend une nouvelle. L’immersion est de plus en plus profonde et notre accord avec le récit littéraire confère à une prégnance de plus en plus tenace.

Michaël Mention possède son style, son identité d’écrivain, entre autres en insérant des références musicales adaptées, mais il ne réfute pas sa mise en danger. Il aime à déstabiliser son lectorat en variant les plaisirs, en dissertant sur d’autres genres en ne se confinant pas à un carcan thématique. Il abhorre la facilité et le confort, tout en cherchant à nous surprendre, et si l’on a lu l’intégralité de son oeuvre on constate, j’avoue, un faible pour ce type de roman où son travail de recherches allié à une attirance légitime pour cette tranche de l’histoire des Etats Unis produit un objet livresque abouti, coup de poing. Et, je pourrais rajouter que j’ai ressenti, en filigrane, la volonté d’évoquer un sujet en parallèle, tel un fil rouge sang, qui doit tenir une place à part chez son géniteur….

« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » Montesquieu dans l’Esprit des Lois

Le poing se pare d’un gant de cuir pour afficher au monde la résistance et Power l’exprime par ces mots telle une série de jabs!

Chouchou.

 

RACKET de Dominique Manotti / Les Arènes / Equinox.

Un roman de Dominique Manotti est toujours un évènement. Madame Manotti, la prof que j’aurais aimé avoir, depuis des décennies, et sans faiblir avec l’ âge continue à nous dévoiler la face cachée d’ affaires françaises connues ou moins connues, de pratiques tordues voire criminelles mais toujours avec un éclairage bien différent et particulièrement documenté que ceux donnés par l’Etat ou les médias à la botte.

Au fil des années Manotti a montré et démonté la gauche caviar, Tapie, les agissements des banquiers et des investisseurs, les magouilles des politiques, les ventes d’armes clandestines, les flics ripoux… et la French Connection dans les années 70 à Marseille. A cette occasion, elle avait ramené au tout début de sa carrière un de ses personnages fétiches le commissaire Daquin, une présence qui l’avait rassurée dans l’écriture de son roman.

Dans “Racket” Daquin fait aussi quelques apparitions en vieux sage, statut que son âge comme son expérience permettent, mais c’est Noria Ghozali, flic des RG, apparue dans “bien connu des services de police” qui va mener l’enquête. Nul doute que ces deux flics n’étaient pas de trop pour affronter l’ogre américain.

“Racket” se veut une version romancée de la vente d’ Alstom à un groupe américain en 2013. Nul besoin de vous rappeler l’affaire, Dominique Manotti s’en charge. Si le début du roman s’avère un peu ardu par la profusion de personnages et de situations, les qualités didactiques de l’auteure offrent rapidement une compréhension  de l’affaire, des tenants et des aboutissants, des enjeux.

Pour faire simple, un industriel américain veut acheter un fleuron de l’industrie française et a bien l’intention de mener son projet à terme. Et c’est la guerre: intimidations, meurtres, corruption, chantages, fake news, tout est mis en place, minutieusement, pour fragiliser la cible. Alors ce genre de procédés n’est sûrement pas l’apanage des seuls Américains. Néanmoins, ceux-ci ont un très gros avantage sur la concurrence puisque leurs attaques ciblées, leurs abordages, leurs hallalis sont appuyés par le ministère de la justice américaine, le FBI, la CIA, la NSA, bref, toute la puissance du pays le plus puissant du monde.

Face au déferlement, Noria et son équipe du Renseignement intérieur vont suivre adroitement des pistes peu balisées et tenteront de bousculer le bel ordonnancement orchestré par des pourris outre-atlantique. Sans leurs noms, apparaissent un ministre dupé vantant des marinières pendant qu’on pille le pays, un secrétaire général adjoint de l’ Elysée qui a fait beaucoup de chemin depuis 2013, les révélations de Snowden, l’énorme usine à gaz de Bercy, un sinistre ministre du budget qui nous demandait de nous serrer la ceinture… un monde effrayant, flippant, déshumanisé, pourri jusqu’à la moelle raconté de manière passionnante une fois de plus par une grande Dominique Manotti.

Manottien!

Wollanup.

PS: Dominique Manotti nous a parlé de son rapport à l ‘Amérique dans un entretien en décembre 2016, ici.

CE QU’EST L’ HOMME de David Szalay / Albin Michel.

Traduction: Etienne Gomez

C’est auréolé des louanges de la critique anglo-saxonne, distingué par des prix littéraires et finaliste du prestigieux Man Booker Prize qu’est publié en France en ce début d’année le 4e roman de David Szalay, sélectionné par Granta comme l’un des jeunes romanciers britanniques les plus talentueux de sa génération. En matière de pedigree, il y a moins consistant.

Ce qu’est l’homme est – tandis que l’on débat encore (roman ou pas roman ?), débat qui ne sera pas tranché ici tant il apparaît secondaire par rapport au fond – le kaléidoscope de neuf portraits d’hommes agencés selon différents âges de la vie. Ces hommes ont entre 17 et 73 ans, ce sont des hommes blancs, européens, appartenant à divers échelons de la classe moyenne même si la plupart du temps il faut leur reconnaître un degré de réussite universitaire, sociale ou économique. Ils n’ont pas la même nationalité, ne vivent pas au même endroit mais tous s’interrogent sur le sens de ce qu’est être vivant, en rapport avec leur âge, leur expérience et leurs désirs, ce moment de leur existence où nous les rencontrons. Ce peut être le sexe, la réussite sociale, le bien-fondé d’une relation, le sens d’un parcours…

David Szalay a un œil pour les détails qui donnent de bons instantanés. Où le sinistre domine. En fait, une sorte de blues de l’homo europaeus se dégage et résonne dans la série écrite par David Szalay. Sa vie représentée est faite de mouvements physiques fréquents sur un continent qui a aboli ou adouci les frontières. Mais lui reste enfermé dans de vieux taraudements mâles : « est-ce que je vais baiser ? Si oui, avec qui ? Est-ce que je peux réussir (mieux/plus, à cocher) ? N’est-il pas trop tard pour moi à mon âge ? Où est-ce que j’ai échoué dans tout ce parcours ? ».

Écrit de façon précise, avec toute la tension du présent, ce « roman » propose une vision des hommes de ce début de siècle en plein désarroi, en pleine crise, incapables de se donner une réponse, vision déclinée sans affect aucun, de façon clinique.

Faut-il pourtant abonder dans les éloges ? Les lectrices et lecteurs adultes se feront leur idée. A titre personnel, je dirais que je n’ai pas été plus impressionné que cela par ce texte, par la portée du propos. Les hommes sont mal barrés effectivement en ce début de siècle. Sont-ils seulement les seuls ? La photographie de neuf d’entre eux, englués dans leur questionnement trivialement masculin reste focalisée sur un sous-ensemble établi. Leurs membres, blancs, hétéros semblent sans problème extraordinaire , sans imagination, sans humour non plus. Les paroles qu’ils échangent sont plates. A vrai dire, ces hommes sont fades, inintéressants, rien ne nous rapproche particulièrement de l’un ou de plusieurs d’entre eux.

Il y a une promesse forte qui accompagne ce « roman » de définir ou circonscrire un Zeitgeist masculin. Szalay y contribue mais la répétition d’un même motif sans éclat ne fait pas une démonstration implacable.

Paotrsaout

APRES LA FIN de Sarah Moss/ Actes Sud

Traduction: Laure Manceau

La structure de la famille, et le père en particulier, est confrontée à une épreuve rude dès le moment où le coeur de sa fille aînée cesse de battre. La fibre paternelle se fragilise et cette rupture du quotidien revêtira par la même une mise à plat des sentiments dans leur existence passée et présente. Le choix de l’auteur se porte avec affirmation sur cette relation privilégiée entre un père au foyer et sa fille. Sensibilité, sentiments incandescents et rivés, questionnement sur l’avenir, présentent les fondements de ce message littéraire.

«Adam Goldschmidt, un universitaire, a toujours fait passer sa famille avant sa carrière. Depuis quinze ans, c’est lui qui s’occupe de ses deux filles, veille à leur moindre besoin. Et c’est peu dire qu’il s’acquitte parfaitement de son rôle.

Un jour, à l’heure du déjeuner, Adam reçoit un coup de fil du lycée de sa fille aînée, Miriam, l’informant qu’il y a eu “un incident”. Pendant quelques minutes, l’adolescente a cessé de respirer et son cœur s’est arrêté. Rapidement prise en charge, elle a pu être ranimée : tout va bien. Mais pour combien de temps ? Tandis que sa femme Emma, médecin généraliste, continue de travailler sans relâche, Adam voit son quotidien bouleversé et doit reconsidérer son existence, celle de ses proches, à la lumière de cet événement. Racontée à travers les yeux d’un père – un homme acerbe, imparfait, pétri de contradictions, dont nous suivons le fil des pensées angoissées ou drôles, banales ou profondes –, cette chronique moderne et mordante nous plonge au sein d’une famille qui réapprend à vivre après avoir été confrontée à la possibilité du pire. »

C’est la première parution française de cet auteur née à Glasgow, enseignante à l’université de Warwick la Creative Writing.

Sous un style clair et fluide adapté aux thématiques abordées, un père, dans l’angoisse, n’ose pas s’ouvrir à ses proches.Il tente d’assumer son rôle et sa position de relai pour les membres de la famille. La trame du tissu de celle-ci subit des assauts, des accrocs apparaissent. De cette dualité père-fille, les sentiments sont à fleur de peau à la recherche d’une rupture de digue salvatrice. La pudeur fait face aux recherches de sens d’une existence somme toute banale. Or c’est dans cette banalité que les murs s’érigent, que les dialogues de fond se raréfient débouchant sur d’insolubles pénitences qui se nomment Amour.

Le récit n’est donc pas uni-centré sur cet événement dramatique mais il se mue en journal intime où l’on conjugue les histoires de vies et les ramifications de celles-ci. L’auteur tente de donner du sens à cette étape traumatique tout en balayant, en époussetant les racines qui ont débouché sur ces choix. L’événement brutal, qui déstabilise l’ensemble de la famille, remet en perspective ceux-ci  en affichant de profonds sentiments sous jacents (hors trauma). S’assumer en pareilles circonstances n’est pas chose facile mais, comme dans tout aspect négatif, transparaissent des forces insoupçonnées et un apport paradoxalement bénéfique.

Une jeune adolescente touchée dans sa chair et dans son âme face à un père aimant qui se lève et lutte pour, et, avec elle.

Poignant!

Chouchou

HEVEL de Patrick Pécherot / Série Noire.

Ayant découvert Patrick Pécherot tardivement avec Tranchecaille plaisant mais sans plus tandis que “ Une plaie ouverte” restera pour moi comme un incontournable, je dois reconnaître avoir eu une certaine impatience à découvrir “HEVEL”. Peu connaisseur donc de son oeuvre, je ne pense pas trop me hasarder néanmoins en disant qu’il est un grand spécialiste des polars historiques, l’ayant déjà lu sur la première guerre mondiale, sur la Commune et en le retrouvant à la fin des années 50, trois conflits meurtriers de l’histoire de France.

“Janvier 1958. À bord d’un camion fatigué, Gus et André parcourent le Jura à la recherche de frets hypothétiques. Alors que la guerre d’Algérie fait rage, les incidents se multiplient sur leur parcours. Tensions intercommunautaires, omniprésence policière exacerbent haines et rancœurs dans un climat que la présence d’un étrange routard rend encore plus inquiétant…2018. Gus se confie à un écrivain venu l’interroger sur un meurtre oublié depuis soixante ans. Il se complaît à brouiller les cartes et à se jouer de son interlocuteur. Quelles vérités se cachent derrière les apparences?…”

Et ces apparences, ces faux-semblants, ces voiles comme les brumes du final sont toujours au coeur d’un roman qui les lie dans son titre sous le nom de Hevel tiré de l’Ecclésiaste hébraïque et signifiant le souffle, la buée, la fumée… Envahi par ces souvenirs réels ou inventés ou trafiqués, le lecteur va devoir prendre son mal en patience tant le récit du narrateur semble parfois sonner faux ou s’éloigner par des digressions au milieu du récit du vieil homme parlant d’un meurtre dont il a été le témoin soixante ans plus tôt.

Nombreuses sont les digressions, aucune n’est inutile ou sans grand intérêt, poétique quand le narrateur s’enthousiasme sur le mot escarmouche, particulièrement piquante quand il s’attaque aux recettes utilisées par les auteurs du genre littéraire qui est le sien, amusé quand il pousse une véhémente diatribe sur le monde numérique. La poésie est toujours présente chez Pécherot mais l’humour, c’est pour moi une nouveauté.

Quelques réflexions de Gus:

« J’ essaie de causer odeurs, couleurs changeantes, arbres, brouillards et murs des villes.Si je pouvais, je vous dirais aussi les en-cas et les menus, pain et service compris. L’essentiel, quoi. L’entre-les-lignes, les mots dans un regard, un geste, un port de tête. La parole est là autant qu’ailleurs. On la recueille ou on reste sourd. »

Alors bien sûr, HEVEL n’est pas un thriller survitaminé même si les révélations finales sont assez surprenantes. Pécherot brille par son talent à montrer une époque. En quelques phrases, agrémentées de détails pertinents sur les habitudes alimentaires, sociales et culturelles de l’époque, sans alourdir son texte, il nous fait entrer dans l’Histoire, pénétrer dans son histoire, dans le décor et on est très rapidement aux côtés des personnages dans une époque qui jusque là nous était inconnue. Par des brèves de journaux, des discussions de comptoir, des réflexions en apparence anodines, il nous renseigne sur l’opinion publique en France en cette fin des années 50.

Mais surtout, et c’est aussi original que remarquable, Pécherot nous raconte la guerre d’Algérie depuis le Jura, à des centaines de kilomètres du danger. On sent l’inquiétude des familles dont un enfant est parti, les remous créés par la présence de travailleurs algériens dans la région, les mentalités colonialistes bien ancrées, le racisme ordinaire, le travail souterrain du FLN, les porteurs de valises de l’impôt révolutionnaire… et au milieu quatre hommes dont le destin, par malchance, par profit, par amitié, par conviction, par cynisme, va être complètement transformé quand ils croiseront incidemment la guerre pourtant si lointaine mais dont certains flashs montrent bien toute l’horreur voilée par des médias sous contrôle.

Attachant photographe de la France populaire, Patrick Pécherot nous offre une nouvelle fois le beau portrait de quatre hommes ordinaires balayés, malmenés par le grand vent de l’ Histoire avec une plume … un vrai bonheur pour conter les heurs et malheurs des classes populaires.

Brillant!

Wollanup.

 

 

TU DORMIRAS QUAND TU SERAS MORT de François Muratet / Losfeld.

Cela fait 15 ans, depuis « La Révolte des rats » roman paru aux édition Le Serpent à plumes en 2003 que l’on avait plus de nouvelles de François Muratet. Et voilà qu’au détour d’une conversation avec l’éditrice Joëlle Loseld lors d’un débat avec Marc Villard, j’ai appris la sortie de « Tu dormiras quand tu seras mort ». J’ai ouvert avec une certaine appréhension ce roman. Je craignais que François Muratet dont mon souvenir était bloqué sur une rencontre que j’avais organisée entre lui et Francis Chateauraynaud autour du sociologique numérique Marlowe, ne soit plus à la hauteur.

Très vite, j’ai été embarqué dans l’histoire, celle du jeune officier André Leguidel, embarqué dans la grande histoire de la guerre d’Algérie, guerre qui n’en a pas le nom. « Tu dormiras quand tu seras mort » est sur le même mode – dans une certaine mesure – de l’épopée aux confins des montagnes afghanes de La « Quête de Wynne » d’Aaron Gwyn paru aux éditions Gallmeister en 2015.

François Muratet, professeur d’histoire né au Maroc, connaît son sujet et sait conter une aventure à échelle humaine. Dans cette narration subjective à la première personne, il n’y a pas des bons et des méchants. Il y a des relations entre des humains dans un monde complexe où les frontières entre Français et Arabes sont mouvantes et chargées.

Ce roman noir est criant de vérité. On y croit et peu importe finalement la mission d’espionnage d’André Leguidel qui doit découvrir si le chef de son commando de chasse, l’Arabe Mohamed Guellad a tué l’officier français qui l’avait remplacé, les protagonistes de ce roman d’aventure pourraient avoir vraiment existé et participé à la grande histoire.

J’espère que François Muratet mettra un peu moins de temps pour écrire son prochain roman.

BST.

 

 

MANGE TES MORTS de Jack Heath / Super 8.

Traduction: Charles Bonnot.

Jack Heath est un auteur australien de livres pour enfants. Avec ce premier roman, il change complètement de public : ce livre n’est pas du tout pour les enfants !

L’histoire est celle de Timothy Blake, Timmy le Zarbi comme il était surnommé en centre d’accueil, durant son enfance. Et zarbi, il l’est sans aucun doute. Il travaille en free-lance pour le FBI contre une rétribution assez spéciale : on le paye en lui donnant des condamnés à mort, lors de l’exécution. Que fait-il de ces corps me direz-vous, mais voyons il les mange bien sûr !!

Mais le responsable de l’antenne du FBI qui l’emploie, ayant bien conscience de la nature de notre homme, ne le lâche pas, il le fait travailler en équipe avec un vrai agent du FBI qui ne connaît rien du deal entre les deux hommes.

Nous le suivons donc dans une enquête sur la disparition d’un jeune garçon de 14 ans. Ce kidnapping donnant lieu à une demande de rançon.

Timothy Blake n’est pas seulement carnivore, il a un don particulier, il est très observateur. Tout comme Sherlock Holmes, un petit détail sans importance et il en déduit toute votre vie. Et cette qualité est très appréciable dans une enquête. De plus, n’étant pas un agent, il ne se préoccupe pas trop des règles à suivre pour mener son investigation. S’il lui faut rentrer par effraction dans une maison, droguer un témoin potentiel, il ne se gêne pas.

Nous suivons donc ce personnage tout du long, entre son histoire personnelle et l’enquête qu’il mène. Et nous sommes happés par les deux ! Nous frémissons d’horreur, de dégoût,  de curiosité, de crainte. Et on rit ! Beaucoup. On se laisse emporter par l’histoire, sans savoir où elle va nous mener, le personnage principal étant assez imprévisible et saugrenu. Certes, ce n’est pas un gentil garçon, il n’a pas d’amis, il est menteur, il vole, il tue, mais qu’est-ce qu’il nous fait rire.

Vous l’aurez compris, ce livre nous fait frissonner d’horreur mais on passe un réel bon moment. L’écriture étant rapide et fluide, la lecture est très facile, l’histoire captivante et le héros tellement farfelu que l’on ne peut que se précipiter sur ces pages pour savoir comment cela va finir.

Une très bonne lecture !

Marie-Laure.

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