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Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (page 2 of 91)

LA FABRIQUE DE LA TERREUR de Frédéric Paulin / Agullo.

Tout a une fin, même cette excellente trilogie qui intègre la crème du polar français haut la main, grâce au talent de son auteur, Frédéric Paulin et au pif exceptionnel des éditions Agullo qui ont fait rentrer ce poids lourd dans leur catalogue.

Comme beaucoup – et encore, pas assez nombreux! – j’avais succombé à La Guerre est une Ruse et aux Prémices de la Chute. J’attendais donc -sans trop attendre puisque dernier tome – la fin de la trilogie: elle est là, elle s’appelle La Fabrique de la Terreur et est assez impitoyable.

Le récit se déroulant de manière chronologique, on s’attend à être KO à plusieurs reprises: c’est inévitable, les années de la Fabrique sont très proches de nous et comptent les plus récentes drames que le terrorisme a déclenché sur le sol français.

Je vais m’arrêter donc uniquement sur les points qui m’ont le plus émue ou fait réagir.

Les personnages, bien sûr! Tedj, ce cher Tedj qui nous avait cueillis dès La Guerre est une Ruse et sur lequel les années sont passées sans arriver à étouffer son infinie inquiétude. Vanessa Benlazar, digne fille de son père, droite dans ses bottes et obsédée par la justice. Tête brûlée – à tort ou à raison – aussi émouvante que son père.

Laureline Fell, jonglant entre les attentes d’une hiérarchie aveugle et ses convictions intimes: comment endiguer le sentiment d’impuissance qui vous accable lorsqu’on a l’impression de pisser dans un violon pendant que des gamins s’en vont tuer ou se faire tuer dans la guerre la plus absurde et indéchiffrable qui soit? Comment continuer lorsque vos alertes ne servent à rien?

Réif, le prof – et derrière lui LES profs – impuissants et fragilisés, seuls, devant des élèves paumés au point de devenir bourreaux et pencher l’oreille devant la première sirène qui leur promettrait vengeance dans un café, une mosquée ou sur Internet. Prêts à rejoindre la guerre là où elle se trouve. Les portraits de certains parmi eux, on aurait envie de hurler – Frédéric Paulin sonde leurs parcours, leur raisonnement, avec la précision d’un entomologue.

La fine analyse des Printemps Arabes et de leurs failles (le roman s’ouvre en Tunisie avant de rejoindre la France); le Big up aux Kurdes et à leur indéfectible courage qui a permis de faire mordre la poussière à Daech. Le regard de Pantani et de son équipe, nettoyeurs de l’Etat dans les zones de guerre où la France a des intérêts sensibles.

Il y a tout ça et bien plus encore dans La Fabrique de la Terreur: l’ensemble des trois romans est pour moi aujourd’hui un impératif dans la littérature française pour ceux que l’histoire contemporaine intéresse ou simplement pour ceux qui cherchent à comprendre ce qui nous est tombé sur le coin du museau à la fin du XXe siècle. 

Monica.

Pour les chanceux qui y seront présents (si on échappe à l’annulation) Frédéric Paulin sera au Quai du Polar à Lyon du 3 au 5 avril 2020.



SANTA MUERTE de Gabino Iglesias / Sonatine.

ZERO SAINTS

Traduction: Pierre Szczeciner.

Austin, Texas. Tu t’appelles Fernando, et tu es mexicain. Immigré clandestin. Profession ? Dealer. Un beau jour… Non, oublie « beau ». Un jour, donc, tu es enlevé par les membres d’un gang méchamment tatoué qui ont aussi capturé ton pote Nestor. Pas ton meilleur souvenir, ça : tu dois les regarder le torturer et lui trancher la tête. Le message est clair. Ici, c’est chez eux.”

Ainsi commencent de manière extrêmement brutale les ennuis de Fernando, témoin horrifié et impuissant de la transformation en puzzle 3D de son pote malheureux. De suite, on est dans l’action d’un roman échevelé à la violence parfaitement assumée et à l’humour bien gras “ comme une jolie fille qui aurait le cul sale”. Fernando est dans la mouise, mais hélas, difficile de le plaindre, d’avoir une quelconque empathie pour lui, de s’inquiéter de son sort. Notre héros est un Zeta, dealer et accessoirement assassin à ses heures. Après, sa terrible aventure pour survivre, personnellement je m’en moquais un peu, juste été un peu déçu par l’issue. Il n’a pas eu de chance le pôvre Nando, pour les intimes, de croiser la route de quatre tatoués particulièrement mauvais dont l’un pourrait même être le diable… Et ces quatre grands malades qui viennent prendre possession du centre d’Austin sont des Maras, des Mareros tels qu’ils sont nommés ici mais ce sont bien les mêmes saloperies coupeurs de tête dont on parle et dont on a fait la promo ici.

Dès la couverture, on pouvait flairer le mauvais coup. Beaucoup de romans mettant en scène des gangs mexicains sont maintenant affublés de ces fameuses cavaleras et on aura bien droit à beaucoup du folklore mexicain: Santa Muerte, notre dame de Guadalupe, la famille, l’exil, les gangs, du mysticisme, une santeria et en prime une pointe de surnaturel, beaucoup de mysticisme en fait et de prières et un peu de vaudou comme cerise sur le gâteau macabre .

Bâti pour l’international “Santa Muerte” fait très bien le taf, usant de clichés sans approfondir mais ne convaincant pas réellement dans son intrigue, faisant d’un éventuelle guerre entre deux des plus cruels gangs latinos pour la possession d’une grande ville texane un simple conflit entre quatre desperados grimés caricaturaux et un Calimero Zeta. On n’est pas chez Winslow, vous l’aurez bien compris. Mais on tue, on cogne, on torture, on flingue, on égorge, on décapite…

Après, le roman se lit bien, s’offre, au détour d’un chapitre, un semblant de discours humain et social qui lui faisait cruellement défaut. “Santa Muerte” est court, fait le boulot, se dévore comme un Tarantino voyeur ou un Robert Rodriguez clicheton mais parfois ce genre de série B qui ne nécessite que très peu de concentration fait, ma foi, du bien.

Vite lu et vite oublié.

Clete.


DU RIFIFI A WALL STREET de Vlad Eisinger / Série Noire.

“Un soir de février, Eisinger reçoit un appel de son agente : la directrice des relations publiques du groupe Black lui propose d’écrire l’histoire de cette entreprise de télécommunications du Midwest. Vlad accepte à condition d’en faire plus qu’un ouvrage documentaire, plutôt une sorte de légende de Tar, le patron très charismatique du groupe. Quelques semaines après le début du projet, Tar stoppe tout et renvoie Vlad.

Fauché, en panne d’inspiration, Vlad accepte alors une commande sous pseudo pour une nouvelle collection de true fiction. Ce sera How America was made, un polar dans lequel un écrivain engagé par un géant de l’industrie pétrolière se trouve confronté aux pratiques douteuses de Wall Street. Le héros, Tom Capote, en faisant ses recherches, découvre les magouilles du patron du groupe, un certain Laser.

Vlad fait vivre à Tom toutes les aventures d’un héros de roman populaire : il échappe à la mort, séduit la femme du méchant, manque d’être jeté dans une cage avec des ours, fuit en jet aux Bahamas et se retrouve à écrire le récit de ses aventures pour tenter de faire éclater la vérité et sauver sa peau. Contre toute attente, How America Was Made est un succès phénoménal. Mais c’est sans compter sur la paranoïa de Tar, qui pense qu’il s’agit d’un roman à clef mettant à jour ses malversations à l’encontre de Black et destiné à le faire chanter.”

Ouh là, en plus d’une quatrième de couverture très longue, il  y aurait beaucoup à dire sur ce roman, agrémenté d’une magnifique couverture à l’ancienne de la collection policière de Gallimard. Ravissant sur la forme, prompt à rassembler les lecteurs les plus anciens de la célèbre vieille dame très respectable qu’est la Série Noire, l’auteur enfonce le clou avec un titre particulièrement vintage. D’accord dans les années 60, mais maintenant qui utilise encore le terme de “rififi” magnifiquement obsolète mais chargé de souvenirs de romans et films noirs d’une époque révolue. En l’associant à Wall Street, “cette Babylone moderne où la valeur d’un homme se juge à la seule aune du fric qu’il rapporte à ses employeurs”, l’auteur retourne à ses obsessions littéraires sur l’argent sale des puissants de ce monde.

Qui est donc ce romancier Vlad Eisinger que nous présente et traduit Antoine Bello, l’auteur reconnu d’ “Ada” entre autres? Tout simplement Antoine Bello lui-même, l’auteur de “Roman Américain”, où apparaissait le personnage de Vlad Eisinger, analyste économique, dans une intrigue qui montrait et dénonçait les dérives d’un capitalisme moderne dur. Les lecteurs habituels du romancier franco-américain auront bien sûr saisi l’astuce, la finesse d’un Bello, qui, comme son héros de papier, avance masqué pour mieux se faire plaisir avec une intrigue policière particulièrement classique mais absolument adorable par son côté décalé véritablement revendiqué.

Véritable hommage et analyse du roman policier d’un certain âge d’or, Bello convoque Truman Capote, Spillane, Hammet, Chandler, Wolfe… et Manchette dont il plagie sans vergogne une tentative de meurtre par noyade tirée de “Le petit bleu de la côte ouest”, pour mieux les imiter, utiliser leurs facilités d’écriture, leurs arrangements avec la réalité et c’est vraiment jouissif. Finement grossier, intelligemment naïf, “du rififi à Wall Street” est une adorable fantaisie policière que goûteront tous les lecteurs qui on déjà dévoré ces grands maîtres.

Alors, appâtés par un titre qui sonne très bien la série B des années 50, 60, les amateurs de romans vite torchés, hard boiled et offrant un plaisir brut immédiat resteront peut-être au bord de la route. Mais les autres, les curieux seront très vite emportés par cette parodie, par cette analyse et cette utilisation caricaturale des ressorts littéraires du polar. Il faudrait vraiment être dans de mauvaises dispositions pour ne pas être rapidement gagné par le plaisir évident qu’a eu Antoine Bello à écrire ce roman et à se “moquer” de ses illustres prédécesseurs. Une fois entré dans cette histoire qui s’emboîte dans une autre (pour rester très, très simple car parfois et vous le constaterez on est dans la haute-voltige littéraire) , il est très difficile de se départir du sourire, quand l’auteur vous parle de ses difficultés d’écriture, de la liberté de ses personnages lui échappant, des ficelles qu’il emploie, de ses arrangement avec la vérité, de l’écriture de scènes de cul…

Antoine Bello s’est fait plaisir, il le dit d’ailleurs par l’intermédiaire de son héros, si si. 

“Au fond, travailler sous pseudonyme pour une collection de seconde zone m’avait désinhibé. J’avais écrit sans me soucier de la critique, en présumant que mes lecteurs seraient rares et peu exigeants. N’ayant ni réputation à défendre, ni à me préoccuper de la place que ce nouvel opus prendrait dans mon oeuvre, j’avais donné libre cours à ma verve, sans sentir derrière mon épaule le regard désapprobateur de mes maîtres en littérature. « 

“Du rififi à Wall Street”, bel hommage à une littérature ricaine noire découverte en France grâce à la Série Noire est-il vraiment à sa place dans la collection? Je me garderai bien de juger mais ne ratez pas ces trois cents pages malines, fines et très intelligentes. Ce faux polar est, de très loin, bien meilleur que tous les supposés « vrais », fadasses, déjà si souvent lus, qu’on nous refourgue en ce début d’année bien pauvre.

Magnifique !

Wollanup. 


EL niño DE HOLLYWOOD de Oscar et Juan José Martinez / Métailié.

Traduction: René Solis.

“C’est une mafia, oui, mais c’est toujours une mafia de pauvres. Le secret c’est que leur rêve n’est pas de devenir riche, mais d’être quelqu’un. Quelqu’un de différent de ce qu’ils étaient. Parce certains d’entre eux, comme Miguel Angel, étaient pauvres depuis toujours, mais aussi humiliés, frères de gamines violées, fils de parents alcooliques, nomades. Ils étaient le rebut. Personne dans cette vie ne veut être Miguel Angel Tobar.”

Les Salvadoriens Oscar et Juan José Martinez sont frères, exercent la profession de journaliste pour l’un et d’anthropologue pour le second et ont joint leurs compétences pour écrire un magnifique document sur l’organisation criminelle la plus récente et certainement la plus terrible: la Mara Salvatrucha 13, émanation d’un enfer biblique ou pas d’ailleurs, peu-importe votre interprétation de la terreur..

Ils sont 100 000 en Amérique centrale, plus de 30 000 aux Etats-Unis et sont devenus le gang le plus puissant mais aussi le plus cruel. On commence de plus en plus à les rencontrer dans les polars, leur cruauté faisant passer bientôt les Zetas et autres saloperies pour de gentils plaisantins. On ne va pas prendre de gants non plus pour parler de ces ordures, les auteurs ne montrant pas non plus la moindre compassion, la moindre indulgence dans leur écrit. 

Ce document souvent effrayant par ce qu’il dévoile de la nature humaine met en vedette un tueur, plus de 50 assassinats à son actif et autant comme comparse assistant, Miguel Angel Tobar, dit “El Niño de Hollywood”. “El Niño”, c’est son nom de mara succédant à celui de clown de ses débuts. Inutile d’imaginer les alentours de Sunset Boulevard comme territoire du gus même si L.A. sera souvent le théâtre, non, Hollywood est le nom de son quartier pourri, l’origine de sa clique.

Oscar et Juan José Martinez ont interviewé pendant des centaines d’heures ce Mara qui a trahi passé du statut de prédateur à proie, devenant la cible de tous les apprentis tueurs pré-ados de la MS13. A trente ans, Tobar est un rescapé pour un Mara, ainsi  les hommes et femmes de la cinquantaine qui compléteront et enrichiront ses aveux, sont les témoignages de miraculés. “El nino de Hollywood” très informatif, souvent surprenant, raconte le Salvador, les gangs angelinos, les politiques salvadoriennes et ricaines sous Reagan, la corruption, la misère, la violence, la mort et parfois ça cogne dur, dans les faits comme dans ce que cela soulève d’ inhumanité.


Si “El nino de Hollywood” est un remarquable document sur le MS13, on pourra néanmoins regretter de ne pas avoir fait le choix d’une écriture chronologique de l’histoire. Les incessants allers retours entre les époques peuvent parfois égarer le lecteur sans néanmoins le perdre. Dans tous les cas, si le sujet vous intéresse, c’est du lourd mais du tout un thriller comme suggéré sur la quatrième de couverture. On y apprend notamment qu’au tout début de son histoire la MS13 regroupait des fans de Black Sabbath !!! J’ai toujours su que le hard rock ne dézinguait pas que les oreilles…

Personnellement toujours, une fois le livre terminé, j’ai aussitôt noté de ne jamais mettre le pied au Salvador. Enfin, je m’aperçois qu’une mort là-bas avait nettement moins d’importance que la bite de Benjamin Griveaux chez nous.

Choc !

Clete.


TU ENTRERAS DANS LE SILENCE de Maurice Gouiran / Jigal.

1916. La guerre s’est enlisée sur le front, personne ne croit plus à une fin rapide dans ce conflit. Les hommes souffrent, meurent, la France a besoin de sang neuf pour aider ses propres soldats. Le tsar Nicolas II envoie donc des hommes pour nous aider à combattre sur notre front.

Maurice Gouiran, avec ses talents de conteur, nous raconte l’histoire de ces hommes, venus de la lointaine Russie, pour participer à cette guerre et aider l’armée française.

Ils se sont enrôlés pour des raisons personnelles, pour fuir la prison, la misère, par idéal patriotique voire par vengeance. Mais peu se sont engagés pour servir le Tsar qui a envoyé ses hommes dans une guerre effroyable dont beaucoup ne reviendront pas.

Pour l’heure, ils débarquent à Marseille sous les hourras de la foule, mais le but n’est pas de s’attacher trop à cette ville et ses habitants, ils doivent vite repartir pour le front.

Nous suivons ainsi une poignée de soldats pendant leur périple sur le front de l’est. Les mois passent et la rumeur de la révolution russe arrive jusqu’à ces hommes engagés sur un autre front que le leur, aux ordres d’un tsar qui a perdu son pouvoir. Ils ont tous en mémoire la révolution échouée de 1905 et commencent à avoir le cœur plein d’espoir pour cette nouvelle tentative de renverser le pouvoir.

Mais que faire en étant si loin ? Continuer de se battre pour survivre à cette guerre effroyable, rester aux ordres de ces généraux qui les maltraitent ou renverser la table ?

C’est un roman sur la perte des illusions et des rêves que l’on peut avoir à 20 ans. La folie à laquelle ils sont confrontés va s’enraciner dans leurs cœurs, dans leurs têtes et changer leurs vies à jamais. Ils vont connaître la fraternité, l’entraide dès le départ de Moscou et plonger ensemble dans la souffrance, le mal du pays et bien sur l’horreur. La naïveté et la fraîcheur qui les caractérisaient seront vite balayées une fois confrontés à la guerre. Leurs priorités, leurs idéaux ne seront plus les mêmes. Comment survivre après avoir connu les champs de bataille, comment continuer à avoir de l’espérance en la vie, à avoir un projet, à espérer en un avenir

Nul n’en sortira indemne, tant physiquement que moralement. Maurice Gouiran nous offre ainsi un grand roman, sur fond historique, qui restera longtemps dans votre tête après l’avoir lu, sur le sacrifice de toute une génération, le don de soi, de sa personnalité et de ses valeurs.

Marie-Laure.


IDIOT WIND de Peter Kaldheim / Delcourt.

Traduction: Séverine Weiss.

“ Pour résumer, ma vie n’avait rien de reluisant et relevait plutôt de la survie, et de cela je ne pouvais blâmer que moi-même et mes acolytes: l’alcool, la cocaïne et une propension bien ancrée à  ce que mon vieux prof de philosophie grecque appellerait l’acrasie – cette faiblesse de caractère qui vous pousse à agir contre votre intérêt. Si le grec n’est pas votre truc, appelons ça Idiot Wind, le vent idiot, comme Bob Dylan. C’est le nom que j’ai fini par lui donner, et pendant plus de dix ans son souffle a déchiqueté ma vie. “

Bon. J’avais deux très bonnes raisons de vouloir lire à tout prix Idiot Wind: Jay McInerney le conseille – et je lirais à peu près n’importe quoi si Jay dit que ça vaut le coup. Ensuite le titre est une référence directe à l’une des plus belles chansons ( à mes oreilles) du grand Bob.

Que celles et ceux pour qui la vie ne peut être qu’un long fleuve tranquille coulant pépère sous le signe de la responsabilité et des certitudes accompagnées d’un verre de flotte, passent leur chemin.

Idiot Wind est un blues magnifique chanté par un type qui réussit à se vautrer tellement dans l’échec et dans les mauvaises décisions qu’il est obligé de fuir New-York pour éviter de se faire zigouiller. C’est stupide ce qu’il fait, il le sait, et pourtant il ne peut pas s’empêcher de s’enfoncer dans la mouise, c’est plus fort que lui. On approche la fin des années 1980, Peter deale allègrement du côté de Tribeca, QG au Raccoon Lodge l’un de ces bars improbables comme seule New York sait abriter: “ Où, si ce n’est au Raccoon Lodge, pouvait-on jouer des coudes près du comptoir avec des négociants en matières premières et des ouvriers travaillant sur les gratte-ciel, des secrétaires et des sculpteurs d’art cinétiques, des camionneurs et des peintres abstraits, des instituteurs et des acteurs en galère? Faire une partie de billard avec Keith Richards? Échanger des regards égrillards avec Debra Winger? Tailler une bavette avec Jay McInerney (oui, oui, encore lui!) … Pour un moulin à paroles cocaïnomane comme moi, il n’y avait pas d’endroit plus agréable où exercer mon commerce.”

Voilà pour le tableau de départ. La suite sera un enchaînement d’autres tableaux, moins glamour, sur les routes d’Amérique, en stop, en train de marchandises, en marchant. En mendiant. Le but initial est un job promis par quelqu’un à San Francisco. Le résultat est une purge qui s’effectue au fur et à mesure que les kilomètres défilent.

Car ce voyage doit non seulement mettre de la distance entre Peter et son fournisseur de came mais c’est aussi l’occasion de se sevrer et de laisser derrière son passé de junky. 

Evidemment, la route est rythmée par les noms des grands écrivains vagabonds, de Kerouac et Neal Cassady à Orwell, les références à la littérature sont nombreuses et font en quelque sorte, parfois, office de béquille à Peter. Mais la route prend le dessous et de fil en aiguille, de rencontre en amitié, Peter aiguise son regard et son récit fait l’état de la situation des hobos d’Amérique suivant l’État dans lequel ils se trouvent. Il découvre un monde insoupçonné jusqu’alors et, par la même occasion, il se découvre des forces et des capacités dont il ne se pensait pas capable. Le vagabondage l’agrandit.

Photographe aussi des années Reagan – nous sommes en 1987 – Kaldheim est un observateur précieux de l’Amérique de cette fin de décennie.

Huit mois de périple, de sevrage, de guérison. Le récit du voyage intègre des passages du passé, les moments où le vent s’était mis à souffler. Jamais pleurnichard, aucunement moralisateur, Peter Kaldheim réussit enfin à écrire le roman dont il rêvait depuis toujours. En le lisant vous pouvez vous surprendre à penser à vous-mêmes, peut-être aux moments où le vent soufflait aussi en vous chauffant les oreilles.

Idiot Wind est un cadeau, un récit rempli d’humanité qui fait un bien fou par les temps qui courent. 

Monica.


TEL PERE TELLE FILLE de Fabrice Rose / Robert Laffont.

Fabrice Rose est un ancien braqueur, qui a fait la promesse à sa fille de ne pas récidiver. Il s’est donc tourné vers l’écriture et nous offre un premier roman dont le fond est très proche de sa propre vie. 

C’est l’histoire d’Alex, jeune artiste parisienne, fille d’un braqueur en cavale, qui se retrouve mêlée malgré elle à une histoire rocambolesque et sanglante. Son petit ami, Ludo, jeune anarchiste se retrouve dans les locaux de la PJ en même temps qu’un terroriste confirmé. Ni une ni deux, Ludo profite de l’agitation ambiante pour s’enfuir par la fenêtre et voler au passage un sac contenant 120 000 euros : l’argent récolté par le groupuscule islamiste pour financer leurs actions. 

Ludo aurait mieux fait de s’abstenir, et encore plus de planquer l’argent chez Alex, qu’il mêle malgré elle à cette histoire. Elle qui ne rêve que d’une vie de bohème, entre son art et ses amis se retrouve au milieu d’une vendetta sanglante entre des fanatiques, et des truands.

S’en suit une cavalcade rocambolesque où chaque protagoniste est à la recherche de cet argent. On croise une multitude de personnages : des skinheads, des islamistes enragés, des gangsters à l’ancienne hauts en couleur, un tête de brique, en référence à Snatch, aussi fou que celui du film, des enragés, et des opportunistes. 

La narration se place systématiquement à la place du personnage que l’on suit.  L’histoire est ébouriffante et du coup assez drôle. Les personnages, parfois tellement burlesque que l’humour permet de prendre le contrepied de l’histoire.

Malheureusement, je n’ai pas réussi véritablement à entrer dans cette aventure. Le style de l’écriture ne m’a pas emportée et je suis restée spectatrice de l’histoire que je lisais. Je n’ai pas réussi à passer ce cap. Comme quand on lit une BD, il faut que les dessins vous parlent et accompagnent l’histoire, ils servent celle-ci. Dans un roman, ce ne sont pas les dessins mais le style qui doit avoir un ton qui vous transporte. Ce positionnement est totalement subjectif, je le reconnais volontiers. 

Je vous laisse donc juger par vous-même, nul doute que certains sauront être emportés, quant à moi je suis malheureusement restée à côté…

Marie-Laure.


LES MIRACLES DU BAZAR NAMIYA de Keigo Higashino/ Actes sud.

Traduction : Sophie Refle.

Keigo HIGASHINO nous livre un roman d’un genre très différent de ces opus précédents. Plutôt adepte du thriller noir, l’auteur japonais s’éloigne aux antipodes de son environnement habituel avec « Les Miracles du Bazar NAMIYA ». C’est tout bonnement un conte magnifique, lumineux, et plein d’espoir sur la nature humaine. L’écriture est d’une humilité incroyable comme si les mots étaient murmurés puis soufflés sur le papier.

Les pages s’enchaînent avec fluidité et l’histoire prend vie entre réel et irréel et nous emmène loin, très loin… avec ces différents enchaînements de personnages, d’histoires, d’époques. Au final tout est finement lié et limpide.

Nous suivons du début à la fin trois personnages principaux, SHOTA, KOHEI et ATSUYA. Ils sont amis, jeunes, paumés, issus du même foyer d’orphelin et commettent de petits larcins pour améliorer leur quotidien.

C’est à l’issue d’un cambriolage raté qu’ils se planquent dans une échoppe abandonnée, dont l’enseigne presque effacée laisse deviner « Bazar NAMIYA ».

Reclus dans cette vieille boutique pour la nuit, ils entendent un bruit. Une lettre tombe de la fente du rideau métallique, c’est une demande de conseil. Elle est adressée à l’ancien propriétaire du bazar, qui était connu pour répondre à ce genre de courriers. Chose surprenante, elle est datée d’il y a 32 ans. 

Le trio décide d’y répondre et dépose leur courrier dans la boîte à lait à l’arrière de la boutique tel que cela doit se faire.

C’est la première lettre d’une longue série, les courriers affluent, les auteurs diffèrent, les parcours de vie aussi mais inlassablement la requête est la même, quel est le bon choix ? Le type de choix qui affecte toute une vie. Les trois amis vont se prêter à l’exercice avec l’innocence et la justesse de leur jeunesse.

La nuit qu’ils  passent en vase clos est suspendue du temps qui passe et va changer le cours de la vie de nombreuses personnes mais aussi la leur pour toujours, avec en fond ce même point commun, ce trait d’union entre le bazar NAMIYA et le foyer de jeunes orphelins.

Keigo HIGASHINO réussit le pari d’une envolée vers le fantastique en toute modestie, à la japonaise, façon Hayao MIYAZAKI. C’est un roman onirique et en même temps profondément épris d’humanisme.

En définitif, « les miracles du bazar NAMIYA » est un vrai bijou de papier, pur et bienveillant, qui fait du bien.

Alors un conseil du bazar NAMIYA, lisez-le et faites-vous du bien.

NIKOMA


SEPTEMBER SEPTEMBER de Shelby Foote / Gallimard La Noire

September September

Traduction : Jane Fillion (révisée par Marie-Caroline Aubert).

Depuis l’année dernière, l’édition française revient sur l’œuvre de l’américain Shelby Foote (1916-2005, originaire du Mississippi et qui a grandi et vécu dans divers Etats du Sud) soit en publiant des inédits (Shiloh, chroniqué sur le blog) ou en rééditant des romans comme L’amour en saison sèche ou, ici, Septembre en noir en blanc, sous son titre original, September September.

Le titre a son importance parce que l’histoire du kidnapping d’un enfant noir à Memphis par un trio de d’apprentis gangsters blancs se déroule pendant les journées du mois de septembre 1957. Tandis qu’un événement historique émeut et agite le pays (l’intervention de forces armées pour permettre l’intégration de lycéens noirs dans un établissement déségrégé à Little Rock, Arkansas, et s’opposer aux troubles racistes que cette intégration provoque), un drame se joue dans la ville fluviale du Tennessee voisin : deux hommes et une femme cherchent à capitaliser sur l’émoi et la tension dont l’épicentre est à Little Rock, pour faire payer une rançon à une famille de Noirs aisés en se faisant passer pour de dangereux suprémacistes. 

Il y a d’un côté Podjo Harris, joueur invétéré et stratège du trio, Rufus Hutton, le loser porté sur la volupté, et sa copine, l’aguicheuse Reeny Perdew. Le huis-clos que nécessite leur entreprise, ses avancées, leurs tempéraments aussi, vont peu à peu modifier le fragile équilibre de leur association. L’instinct maternel se réveille chez Reeny face à Teddy, l’enfant séquestré. Son attirance pour un autre homme grandit. La jalousie de Rufus, son inclination à faire le mauvais choix vont enclencher les mécanismes d’un désastre, que Podjo sentait venir. Pourtant, persuadé qu’il peut pour une fois lancer les dés avec succès, il s’avancera dans la partie jusqu’au bout. On peut aisément écrire que ce triangle de personnages, classique dans le roman noir, est habilement dépeint sur les plans humains (avec des détails crus) et psychologiques, habilement manipulé par l’auteur pour faire monter la tension jusqu’au dénouement, aussi retentissant que l’explosion du réservoir plein d’un véhicule accidenté.

Sur l’autre versant, les protagonistes sont les membres d’une famille noire, des bourgeois. Le drame mets à nu les ligaments du patriarcat qu’exerce le grand-père qui a réussi, Theo Wiggins, sur sa fille, Martha, son mari Eden Kinship et leurs enfants Teddy et Cinda. Leur mariage, arrangé au départ, repose sur des non-dits. La réussite de la famille elle-même n’éteint pas les sentiments de culpabilité et de frustration de ses membres. Mais c’est l’expérience du racisme, frontale cette fois, qui éprouve et déstabilise véritablement la famille. En arrière-plan national ainsi que dans le foyer des Kinship, ce sont les tensions ethniques et sociales passées et présentes du Sud qui sont ainsi exposées par l’auteur.

L’écriture précise et efficace de Shelby Foote trace le cadre urbain et l’atmosphère de Memphis, propulse les séquences d’action. Jouant aussi avec la technique des points de vue multiples, (comme Faulkner dans Tandis que j’agonise, duquel on l’a beaucoup rapproché) Shelby Foote  nous donne des aperçus des événements et des impressions par Podjo, Eben, Rufus, Reeny et Martha, qui s’insèrent plutôt bien dans le déroulé du drame, même si les voix et tons semblent parfois peu différer les uns des autres.

A la fois thriller abrasif et tragicomédie sur le thème du racisme, un roman accompli qui donne le meilleur de lui-même dans son registre noir. 

Paotrsaout


C’EST POUR TON BIEN de Patrick Delperdange / EquinoX / Les Arènes.

“Non, l’homme qu’elle a épousé n’est pas celui qui l’a frappée ! Ça ne se reproduira plus jamais, c’était juste un moment de folie. Et puis cela recommence. Camille ne reconnaît plus celui avec qui elle vit. Certains secrets restés trop longtemps enfouis sont plus dangereux qu’un poison mortel. Camille va l’apprendre à ses dépens.”

Elle va bientôt disparaître et trois suspects se dégagent très rapidement: Pierre son mari, son frère avec qui elle est en froid et un mystérieux SDF qui semble connaître Camille de longue date. Commencé comme un roman noir sur les violences faites aux femmes “ C’est pour ton bien” s’en démarque néanmoins assez rapidement pour donner toute sa mesure dans un polar au suspense bien entretenu et relancé par un coup de théâtre final. 

L’auteur belge Patrick Delperdange est un touche à tout de la littérature depuis quelques décennies: scénariste de BD, romancier, traducteur. Il doit sa notoriété chez nous à sa rencontre avec l’éditeur Aurélien Masson à la Série Noire qui a permis à cet homme qui a peur de la campagne de nous offrir de très bons romans noirs ruraux. Il a d’ailleurs suivi Aurélien Masson (comme beaucoup d’autres…) dans sa nouvelle aventure EquinoX aux Arènes.

Alors, que dire ? J’ai été dupé par un superbe premier chapitre qui m’a sûrement fait croire à un drame de couple un peu à la Incardona. L’intention de mettre en lumière la violence ordinaire est louable et si cette partie est réussie, jamais aucun homme, pour moi, ne saura néanmoins décrire le traumatisme, cette violence comme une femme. Jamais un homme ne saura lire le cerveau féminin, pour ma part il y a longtemps que j’y ai renoncé. Bêtement peut-être, mais si c’est Joyce Carol Oates qui m’en parle, j’ai l’oreille beaucoup plus tendue.

Mais de toute manière, l’aspect thriller prend vite le devant de la scène l’étude psychologique des personnages un peu sommaire ne permettant pas réellement l’émission d’hypothèses. Et ça fonctionne bien jusqu’au final mais si vous voulez découvrir l’univers noir de Delperdange, lisez plutôt “Si tous les dieux nous abandonnent” ou « L’éternité n’est pas pour nous » vraiment plus aboutis. Et puis si vous êtes déjà fan, ne vous privez surtout pas.

Wollanup.


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