Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (page 2 of 73)

GANGS OF L.A. de Joe Ide / Denoël.

Traduction: Diniz Galhos

Isaiah Quintabe, dit IQ, est un jeune afro américain de LA, extrêmement intelligent et perspicace, mais aussi froid et taciturne. Il n’a pour ainsi dire pas d’amis, juste des connaissances avec qui il est obligé de coexister. Sa vie tourne court en 2005, à la mort de son frère,  et son petit monde s’écroule.

Il abandonne alors ses études, reste  seul, et pour survivre, se met à aider les délaissés des quartiers défavorisés de la ville. Il devient ainsi une sorte de légende pour ce monde oublié des services de police. Il décide de se servir de ses capacités d’observations pour exercer des fonctions de détective privé, il se rachète de ses erreurs en aidant ceux qui en ont besoin. Mais parfois, il est obligé d’accepter des affaires réellement rémunérées et de fricoter avec d’anciens partenaires peu glorieux.

C’est ainsi qu’il est obligé de se rallier à Dodson, son ancien colocataire, dealer, voleur, et arnaqueur en tout genre. Celui-ci le branche avec Cal, rappeur plébiscité mais complètement déconnecté de la réalité, qui vient de survivre à une tentative de meurtre.

S’en suit alors une enquête extrêmement drôle dans le milieu des rois du rap de la côte ouest américaine.  Le duo improbable formé par IQ et Dodson est confronté à tout un tas de personnages, tous plus farfelus les uns que les autres : des rappeurs, des pseudos garde du corps qui ne brillent pas par leur intelligence, un impresario désespéré de l’attitude de son poulain, un directeur musical totalement dépendant de Cal.…

Les deux compères sont totalement opposés,  l’un est calme, rationnel, d’une logique instinctive, le second est colérique, speed, et ne réfléchit pas beaucoup. Nous avons là une sorte de Sherlock Holmes et John Watson mais sans l’élégance et la courtoisie du duo d’anglais. Mais l’opposition entre les deux entraîne des scènes cocasses, des disputes mémorables, en somme, des moments hilarants pour nous lecteurs.

Le roman alterne entre le passé de IQ, sa rencontre avec Dodson, et l’enquête menée aujourd’hui. Cela permet de comprendre la relation entre les deux hommes, et comment IQ est devenu ce personnage froid, austère, qui se sent coupable mais lui permet ainsi de ressentir beaucoup d’empathie.

Joe Ide réussit parfaitement à allier le passé des protagonistes avec l’enquête menée aujourd’hui, les deux histoires s’alimentent mutuellement. Il nous brosse le portrait de personnages loufoques, drôles voire ridicules, mais aucun n’est ennuyeux. Les dialogues, très nombreux, donnent du rythme au roman, et vous tournez les pages sans même vous en apercevoir.

Nul doute que nous retrouverons IQ dans de nouvelles aventures, alors un seul conseil, musclez vos zygomatiques.

Marie-Laure


NOVEMBER ROAD de Lou Berney / Harper Collins Noir.

Traduction: Maxime Shelledy.

Chez Harper Collins Noir, on commence à se doter d’un catalogue particulièrement intéressant pour les fans de polars. Après la surprise Winslow et l’excellent roman newyorkais “Corruption”, voici Lou Berney, tout nouveau chez nous mais déjà auteur reconnu aux States. Même si Winslow se fend, pour l’occasion, d’un ruban somme toute assez incertain, on aurait tort de snober “November Road”, roman qui se situe au moment de la mort de JFK le 22 novembre 1963 et les quelques jours suivants quand l’ Amérique est abasourdie, sous le choc.

Tout en frôlant la grande histoire de la tragédie de Dallas, “November road” n’est absolument pas un énième roman sur la mort de Kennedy. Il se cadre par contre sur la thèse largement répandue de l’implication de la Mafia et sur l’hypothèse Carlos Marcello, parrain de la Nouvelle Orleans, qui vouait une haine farouche au président adulé.

Frank Guidry, un des bras droits de Carlos Marcello, voit certains des membres de la “Famille” disparaître, exécutés quelques heures après l’assassinat de JFK. Rapidement, il fait le rapprochement et se rend compte que les exécutions sont en lien avec l’évènement monstrueux, il comprend l’implication de son boss et saisit que sa propre implication très indirecte en fait, lui aussi, un témoin gênant. La mort de Lee Harvey Oswald, deux jours plus tard, dans les locaux de la police, sous les balles de Jack Ruby mafieux de bas étage, finit de le convaincre de fuir vers l’Ouest, la Californie, afin de quitter le pays le plus rapidement possible. « Go West » et à tombeau ouvert pour semer Barone, tueur à gages chevronné, vite lancé à ses trousses.

Dans le même temps, Charlotte, dans l’Oklahoma, n’aime plus sa vie. Son ex-prince charmant devenu son mari et le père de ses deux filles se noie dans l’alcool et passe de boulots merdiques à des emplois pourris avec la même constante, il boit son salaire. La famille a du mal et à 30 ans, Charlotte n’en peut plus. Un jour de déprime plus prononcé que les autres, elle décide de mettre ses deux filles et son chien épileptique dans la voiture, de remplir quelques valises et de partir vers L.A., la Californie, retrouver une lointaine parente pour se donner une nouvelle chance.

Le début alterne les péripéties avant le départ des deux fuyards. Nul doute, qu’ils vont se retrouver quelque part sur la route et le roman balance entre un polar, un roman sur la Mafia particulièrement bon et addictif dans son urgence et sa violence froide et un drame social, un roman noir plus intime, ordinaire, plus tourné vers le désespoir d’une Américaine moyenne des années 60, voulant forcer le destin, briser les chaînes imposées par son épave de mari. La seule pitié qu’il lui inspire ne suffit plus.

Le roman se lit, dans sa première partie, comme un page turner tout en développant une version crédible de Dallas, montrant le fonctionnement de la Pieuvre en Louisiane mais donnant aussi un intéressant instantané de l’ Amérique au moment d’une tragédie nationale. Guidry veut leurrer le tueur à ses trousses et Charlotte, ses deux filles et le chien, en panne, dans un bled pourri, très loin de l’Eldorado californien sont une aubaine pour lui. Hélas, Guidry, un dur, un salopard, un vrai mafieux, un collectionneur de femmes faciles va tomber sur un os, un très gros… en la personne de Charlotte. Son charme ordinaire, sans artifice ni fard, va foudroyer Guidry, donnant, pendant quelques pages mais quelques pages seulement, un ton beaucoup plus rose aux lignes parcourues.

La deuxième partie hausse le ton d’une intrigue qui se trouve complexifiée par les mensonges de Guidry pour parfaire sa couverture de représentant de commerce aux yeux de Charlotte et d’adorable père de famille aux yeux de tous ceux qu’ils rencontrent sur la route.

Certains amateurs de polars tiqueront certainement sur cette “idylle” si soudaine mais rassurons-les, l’aspect romans de gangsters prévaut très largement et “ November Road” a le charme rétro assez irrésistible de certains polars de cette époque justement et s’avère être avant tout, un pur roman de gangsters, franchement dans la ligne sanglante des polars sur la Mafia. De la bonne came.

Wollanup.

LES BLEED de Dimitri Nasrallah / La peuplade.

Traduction: Daniel Grenier.

La Peuplade, maison d’édition québécoise, « publie depuis 2006 des livres de fiction, des récits, de la poésie et des traductions de romans inspirants d’où qu’ils proviennent ». Dimitri Nasrallah, Canadien d’origine libanaise, sort ce mois de janvier après Blackbodying et Niko, son 3e roman, Les Bleed, dans le registre de la fable politique.

Le Mahbad, capitale Qala Phratteh, est un pays fictif, géographiquement incertain, peut-être au Moyen-Orient, peut-être en Asie Centrale, et  dont certaines caractéristiques rappellent la Syrie ou l’Irak des soixante dernières années : un pouvoir « fort » et héréditaire, exercé par les Bleed, successivement le grand-père, le père et le fils, issus d’un groupe social, ethnique peut-être, qui en domine un autre, des ressources naturelles qui suscitent l’intérêt vif de puissances elles bien connues, l’Amérique, en premier lieu, la Grande-Bretagne, la Chine et la Russie dans l’ombre.  Les dernières élections, que l’on pense pouvoir truquer comme d’habitude, apportent un désaveu terrible : le pouvoir de Vadim et celui de la dynastie auto-proclamée des Bleed est désavoué. Et cette fois, un décompte nettoyé des résultats ne suffira pas à masquer la puissance de l’opposition, prête à en découdre par les armes. Au moment où le frivole Vadim manque à l’appel, en escapade à l’étranger, le père Mustapha Bleed, éminence grise ou pantin désarticulé, doit agir pour reprendre la main, ce qu’il semble préparer à faire depuis longtemps malgré sa retraite affichée. Mais il est peut-être déjà trop tard.

Je vais devoir avouer que le thriller ou la satire politique promis aux lecteurs ne sont sans doute pas les premières étiquettes justement favorables que j’ai envie d’accoler à ce texte. Les constats sur les dominations colonialistes que rejoue le capitalisme mondialisé sont pertinents, encore qu’à l’échelle et à la force de ce texte. On peut trouver mieux ailleurs, dans une enquête journalistique digne de ce nom par exemple. Chaos, paranoïa, répression, mensonges, trahisons, le récit de Nasrallah nous rappelle la cruauté, le cynisme, le mépris envers les peuples de dirigeants tels que l’époque nous en offre encore malheureusement.

Les Bleed suscite un intérêt parce qu’il emploie la passation d’un pouvoir dictatorial comme prisme du processus de transmission entre un père et un fils, avec le cas emblématique du père qui a « bâti » un pouvoir, une politique et un statutaire et du fils qui semble avoir surtout profité des facilités matérielles que le père a bataillé pour faire exister. Dimitri Nasrallah, dans le cas de dynastes arrivés et maintenus au pouvoir par la force, nous propose de nous interroger sur la dilution du capital accumulé. Et nous ne parlons pas de richesses en premier lieu mais du pouvoir. Est-il dilué d’ailleurs ou bien réinvesti par des personnages avec une autre expérience et ancré dans un autre contexte ? Ou bien alors, ce capital appartient-il à d’autres forces jugées subalternes, secondaires, satellites, mais qui ont tout intérêt à ce qu’il perdure ?  Le général, fidèle de la première heure de Mustapha Bleed, va se révéler jouer un rôle prépondérant et asséner l’ultime leçon de Realpolitik.

Quelque que soit le milieu, les enfants sont décevants. Et les pères, pas mieux comme le démontrent ces pages dans la tête de spécimens funestes et despotiques.

«Puis-je me permettre d’offrir un conseil aux pères parmi vous? N’achetez jamais à votre adolescent un jet privé avec les membres de l’équipage pour son anniversaire.»

Paotrsaout

OUTRESABLE de Hugh Howey / Actes Sud / Exofictions

“Depuis des siècles, le sable a tout englouti. À la surface, battu par les vents et harcelé par des dunes mouvantes, un nouveau monde essaie tant bien que mal de survivre. À sa tête, les plongeurs, une petite élite qui descend toujours plus profond à la recherche des artefacts de jadis, prisés comme autant de trésors. L’un de ces plongeurs s’apprête à partir à la recherche de Danvar, la cité mythique objet de tous les fantasmes. Pour espérer la trouver, Palmer sait qu’il lui faudra atteindre des profondeurs jamais encore explorées. Et si elle n’existe pas, sa combinaison de plongée sera son sarcophage.”

Hugh Howey a connu la célébrité avec “Silo” et une nouvelle fois les univers sous-terrains l’ont inspiré. Il nous renvoie à nouveau sous la surface de la planète depuis des siècles enfouie sous le sable. Dans cette dystopie, le sable remplace l’eau comme rempart infranchissable, obstacle à l’acquisition de trésors enfouis de cités disparues au fond de la masse.

Le roman est addictif et la couverture, magnifique, avec ce scaphandrier en posture messianique invite à y entrer, à ses risques et périls évidemment car ce monde futur n’a rien de bien enthousiasmant. N’étant point un grand fan de SF, je me suis laissé guider par un auteur qui a eu tendance à user néanmoins de beaucoup de rebondissements. Par ailleurs, les chapitres relativement courts ajoutent à une impression de roman un peu formaté et s’ils siéent parfaitement à un thriller de grande consommation, ils n’en feront pas non plus un roman forcément inoubliable. En fait, c’est plutôt la fusion de cinq novellas si on croit les médias anglo-saxons. Mais ne boudons pas notre plaisir, on ne s’ennuie pas une seconde, les descentes des plongeurs sont assez sidérantes et les claustrophobes connaîtront certainement bien des tourments .

Hugh Howey n’est pas un marchand de sable, loin de là, et les amoureux de ces mondes post-apocalyptiques devraient y trouver leur compte.

Wollanup.

TROUVER L’ENFANT de Rene Denfeld / Rivages / Noir

Traduction: Pierre Bondil

“Madison Culver a disparu alors que ses parents choisissaient un arbre de Noël dans la forêt nationale de Skookum, Oregon. Elle aurait aujourd’hui huit ans. Certains qu’elle est encore vivante, les Culver se tournent vers Naomi Cottle. Enquêtrice privée connue de la police comme « la femme qui retrouve les enfants », Naomi est leur dernier espoir. Sa recherche méthodique l’emmène dans les terres sauvages du Nord-Ouest Pacifique, et au coeur de son propre passé. Alors que Naomi suit la piste de l’enfant, les fragments d’un rêve sombre viennent lui rappeler une perte terrible depuis longtemps refoulée.”

Alors les romans parlant des disparitions d’enfant sont légions et beaucoup d’amateurs de polar sont lassés  du sujet tant les différents aspects ont déjà été lus et relus avec avec plus ou moins de talent, plus ou moins de force, donnant des histoires plus ou moins réussies. Mais, parfois certains se distinguent du lot soit par leurs qualités d’écriture ou par leurs intrigues urgentes, addictives voire violentes. Et assurément, celui-ci, premier d’une série, sans renouveler le genre lui donne des lettres de noblesse à l’égal du formidable “filles” de Frederick Busch qui malgré une intrigue bien différente montre la même force, le même entêtement, la même détermination ou folie dans la recherche de la personne disparue.

Alors, bien sûr, on ne peut tout renouveler et on retrouve les parents détruits, les recherches en amont abandonnées, les flics locaux, les tâtonnements, les faux coupables, les échecs, les soupçons, le détail qui éclaire mais Rene Denfeld est allée beaucoup plus loin pour créer un roman exemplaire et particulièrement original. Evidemment, on s’en doute puis on le sait, Madison est vivante, retenue prisonnière depuis trois ans, vit un cauchemar qui nous sera conté avec énormément de pudeur, rendant finalement le propos encore plus cruel par ses non-dits ravageurs et créant par là un très beau personnage qui risque de vous briser. Naomi, par son histoire, par sa quête à jamais reconduite, par sa force saura elle aussi vous chavirer, faire vôtre sa reconstruction douloureuse.

Ne vous arrêtez pas à la couverture avec ces pôvres huskies à collier suggérant Perrault ou Grimm. Même si l’univers des contes est bien présent dans le roman lui apportant une magnifique et prégnante touche poétique noire, la puissance du roman est ailleurs. On pourra peut-être s’interroger sur les compétences de lectrice précoce de Madison ou sur ses réflexions pas toujours très en phase avec le supposé développement psychologique d’une enfant de cet âge mais ce ne sont que menus détails par rapport à l’originalité du traitement du sujet offert par Rene Denfeld.

Sans entrer dans des détails qui pourraient spoiler une intrigue particulièrement bien menée, l’auteure nous raconte trois terribles histoires: celle d’un personnage qui vit l’enfer de l’enlèvement, d’un second qui l’a vécu et d’un troisième qui l’a vécu, le vit et le vivra éternellement et si l’histoire est douloureuse, grave, horrible, elle est avant tout particulièrement talentueuse. Trois destins et le même pandémonium.

Superbe.

Wollanup.

PRENDS MA MAIN de Megan Abbott / Le masque.

Traduction: Jean Esch.

La force d’un roman noir se situe en général dans la force de ses personnages. Dans “Prends ma main”, Megan Abbott choisit de nous raconter l’histoire de Kit et Diane.

Ce sont deux jeunes femmes qui se sont connues, adolescentes, au lycée. Deux bonnes élèves, très bonnes même, que l’amour du travail et de la chimie a rapprochées. Chacune puise dans l’autre la force nécessaire pour se surpasser, être la meilleure, la plus aimée.

Kit est une jeune fille qui vit seule avec sa mère, son père ayant fui le domicile conjugal. Elle aime profondément sa mère mais elle n’a qu’un seul but, quitter cette petite ville provinciale, découvrir de nouveaux horizons, vivre.

Diane, elle, est une jeune fille de bonne famille. Son père est décédé, sa mère a refait sa vie et elle s’est installée  de l’autre côté du pays. Elle vit donc avec son grand-père, dans une immense demeure. Mais elle est seule, mystérieuse, ne se lie pas facilement aux autres. Elle cache un lourd secret qu’elle décide de révéler un soir à sa seule amie Kit.

Ce secret est l’ombre du roman, nous savons qu’il existe mais nous n’en connaissons  pas la teneur jusqu’à la moitié du roman. La révélation de ce secret signe la fin de cette amitié pour les deux jeunes filles.

Des années plus tard, elles se retrouvent pour travailler ensemble dans le même laboratoire de recherches. Et ce secret enfoui refait surface. Elles postulent toute les deux au même poste dans une unité de recherche. Kit va-t-elle se servir de ce secret pour gagner la partie ?

C’est l’histoire, d’une amitié, de la vie des femmes et de ce qu’elles doivent sacrifier pour réussir, de l’ambition et de ce que celle-ci demande comme sacrifice pour être atteinte. Malheureusement, je n’ai pas réussi à aimer ces personnages. Kit est fatigante, éternelle insatisfaite, qui se plaint beaucoup, mais ne fait pas grand-chose, au fond, pour sortir de son état semi-dépressif.

Diane, quant à elle, est froide, austère, sinistre. Elle n’a pas d’amie mais ne fait pas grand-chose pour que les gens l’apprécient. Rien ne doit l’arrêter ou la freiner pour arriver à atteindre ses objectifs.

Megan Abbott a voulu donner une place particulière aux femmes dans ce roman, ce sont elles qui sont combatives, fortes, qui doivent se surpasser pour réussir, et non les hommes. Mais j’ai trouvé que pour appuyer sa démonstration, elles manquent chacune de charisme, de profondeur.

Les personnages sont assez lisses et stéréotypés, trop, pour montrer que la place des femmes est plus difficile que celle des hommes dans notre société. Je n’ai malheureusement pas réussi à passer ce cap, et suis restée sur ma faim.

Décevant

Marie-Laure.

L’ EMPATHIE d’Antoine Renand / La Bête Noire / Robert Laffont

Marion Mesny et Anthony Rauch sont deux flics de la brigade du viol à Paris. Pour ce job, la première qualité requise est l’empathie. Il faut qu’ils soient assez proches des victimes pour que celles-ci leur apportent un témoignage assez précis afin qu’ils puissent traquer et arrêter leurs bourreaux. Pour autant, ils ne doivent pas s’attacher de trop près aux victimes.

Mais Marion et Anthony ne manquent pas d’empathie. Ils ne sont pas devenus flics dans cette brigade par accident. C’était leur choix, leur vie. Leur parcours, à chacun, les a conduits naturellement à pourchasser ces monstres sans que ce soit le hasard pur.

Une nouvelle enquête  commence, ils doivent trouver un prédateur particulièrement violent : Alpha. Il entre chez les gens par les fenêtres, quel que soit l’étage. Il les humilie, les violente, les viole bien sûr, mais son trip est vraiment dans l’anéantissement de toute rébellion, dans l’avilissement de ses victimes. Quand ses proies sont à sa merci, il se sent alors tout puissant.

La force de ce roman se situe dans ses personnages. L’auteur alterne entre le passé et le présent de chacun afin de bien comprendre chacune de leur action, comment, chacun arrive à ce moment précis de son histoire. Cela nous permet de comprendre leurs réactions en tant que chasseur, victime ou bourreau. Le personnage principal reste Anthony dit la Poire qui cache un lourd secret qui le consume peu à peu. Pour autant, aucun des protagonistes n’est laissé de côté, et chacun est fouillé, analysé, suivi. Vous pouvez les aimer, les détester, les plaindre, les comprendre mais aucun ne vous laissera indifférent. Antoine Renand réussit ainsi à vous donner à vous, lecteur, l’empathie nécessaire pour suivre et comprendre chacun des personnages de cette histoire. Les traumatismes endurés durant l’enfance doivent permettre d’aider les autres, avoir de la sollicitude, de la bienveillance envers ceux qui nous entourent. Ils ne doivent en aucun cas conditionner notre vie d’adulte. Il faut savoir faire face, être plus fort encore et lutter contre ces sentiments de rage et ne pas les laisser prendre le dessus.

En fermant ce livre, ce n’est pas l’histoire en elle-même qui restera dans vos têtes, bien que celle-ci soit très bien ficelée. Non, ce sont plutôt Anthony, Marion, Alpha, Louisa, Déborah, ces hommes et ses femmes dont l’auteur nous montre les forces et les faiblesses, et nous fait les aimer ou les détester, avoir de la compassion pour chacun d’eux.

Marie-Laure

L’ APPÉTIT DE LA DESTRUCTION d’ Yvan Robin / Lajouanie

« Travailler tue », le précédent roman, d’Yvan Robin avait eu un certain écho dans la presse et les blogs. Quatre ans plus tard, pour son retour, il quitte le milieu du travail et de l’ultra libéralisme pour nous parler Rock n’ Roll.

Dans ce roman à trois voix, l’auteur emprunte trois voies pour raconter le groupe fictif « Ame Less », quatuor né d’un amour ado commun de la zik et qui a gravi rapidement les marches vers le succès et la reconnaissance. L’histoire du groupe, l’ascension puis la gloire puis l’ennui puis la désolation jusqu’à la chute prévisible et annoncée dès le départ, est racontée sous trois volets bien distincts. L’un raconte la genèse et l’histoire auréolée d’une gloire aussi fulgurante qu’inattendue, le second conte les ultimes heures du groupe durant une tournée qui sera la dernière au grand dam des acteurs qui ignorent le drame qui va se jouer et le troisième recueille les pensées du leader tentant de guérir de ses multiples addictions.

Les connaisseurs reconnaîtront des éléments du destin d’Indochine et de Noir Désir (Yvan est bordelais) mais aussi celui de L’ Affaire Louis Trio ou de Girls in Hawaï comme celui de Nirvana ou des Stones entre autres. Les autres lecteurs, moins au fait du monde du rock que semble très bien connaître Yvan Robin, découvriront l’envers du décor, la réalité derrière les paillettes, les média, les réseaux sociaux.


« Et puis communiquer sur les réseaux sociaux, être là toujours. A la page. Inviter la mercatique jusque dans l’intime. J’ai faim, j’ai froid, j’ai soif. Le faire savoir, le crier haut et fort, le partager. J’ai mal, j’ai triste. J’arrive plus à bander.Il faut des followers, il faut des abonnés. Des selfies. Des hashtags. Des likes. Le sens de la formule, pour stimuler la publication. »

Tout sonne juste, la scène racontant le dernier concert est magnifique et nul doute que les aficionados seront à la fête mais il serait très réducteur de limiter ce roman très bien construit et écrit à juste l’histoire d’un groupe de rock qui s’est, un de plus, brûlé les ailes au contact des spotlights .

Yvan Robin a un regard très juste, à nouveau, sur le groupe, restant très nuancé dans les heures de gloire comme dans le bordel de la fin, sans compassion réelle mais sans condamnation non plus. « Ame less » connaîtra une trajectoire, somme toute, finalement, banale dans un milieu qui dégomme rapidement ses héros une fois que ceux-ci perdent pied avec la réalité dans des paradis artificiels.

Afin que le roman trouve un public large qu’il mérite, il est utile d’insister sur le fait que « L’appétit de la destruction » est avant tout un roman noir, et qu’il est particulièrement recommandable. Yvan Robin est un bel observateur de ses contemporains et sa plume s’avère très pointue, réaliste sans être manichéenne quand il parle de la triste réalité des gens qui ne vivent pas dans le grand cirque du Rock n’Roll et que le  « band » côtoie par instants avant de retourner dans son Eden doré : une laverie, les urgences d’un hôpital, des SDF dans la panade, une station-service… autant de tableaux ordinaires particulièrement bien peints et dépeints qui donnent au roman une dimension humaine et sociale de qualité.

Du groupe à ses débuts : « Seule Nina Mélina possède un réel bagage théorique. Les trois autres jouent à l’oreille en bons autodidactes, plus à cheval sur l’intention que sur la pulse ».

Que ce soit en littérature noire comme sur le rock, vraiment pas dans l’intention, loin de faire ses gammes, Yvan Robin connaît déjà parfaitement la musique.

Rock on !

Wollanup.

La PEAU DU PAPILLON de Sergey Kuznetsov / Série Noire.

Traduction: Raphaelle Pache

«Dans ma cave bétonnée, sur le petit lopin de terre qui entoure ma maison, parfois dans une forêt des environs de Moscou ou dans un ascenseur, j’essaie de parler de moi aux gens. Si j’avais été écrivain, les mots seraient venus à mon secours. Finalement, mes auxiliaires, ce sont un couteau, un scalpel ,et une lampe à souder.» 
À Moscou, les agissements d’un tueur en série particuIièrement sadique attirent l’intérêt de Xénia, l’ambitieuse rédactrice en chef d’un site Web d’actualités – elle-même adepte de pratiques sexuelles extrêmes – qui voit dans cette affaire la chance inespérée de gagner en notoriété. 
Intérêt bientôt partagé, quand une relation virtuelle via une messagerie instantanée se noue entre le tueur et la jeune femme. 
Mais à la frontière entre fantasme et passage à l’acte, entre fascination et répulsion, Xénia devra se confronter à ses propres désirs.

Sûrement un roman que le plus grand nombre appréciera bien mieux que moi. D’ailleurs, les premières critiques sont laudatrices.

Pour faire corps avec des personnages pendant quelques chapitres, un roman, il est nécessaire que naisse une certaine empathie ou tout au moins un intérêt pour leur parcours, leur destin. Et ici rien! Les deux petites demoiselles Xénia et Olga et leurs problèmes existentiels, leur vie sexuelle, rien à foutre, pas mon monde, pas passionnant tout cela, limite soporifique pendant un interminable premier tiers du livre. “la peau du papillon” privilégie la psychologie des personnages mais ceux-ci m’ont paru vraiment trop étrangers, insipides, peu dignes d’intérêt.

Ensuite, enfin, arrive ce fameux tueur de Moscou apôtre du sadisme, et à partir de là les pages où il se raconte, parfois avec une très belle et troublante poésie sont fascinantes et peuvent emporter le lecteur lui laissant une méchante impression de préférence pour le salaud que pour les deux petites nanas, ce fut mon cas, je sais, c’est regrettable . Xénia est actrice d’un vilain jeu du chat et de la souris et j’ai vraiment désiré que le vilain matou fasse un carnage. Car, vous vous en doutez très rapidement, la jeune femme adepte du masochisme et le grand malade sadique ne peuvent que se rencontrer et plus si affinités…  J’avais connu pareille mésaventure avec une héroïne tête à claques d’un roman mineur du grand William Bayer dont je tairai le titre. Que le lecteur préfère le bourreau aux éventuelles victimes, ce n’est sûrement pas un effet voulu.

Attention, c’est la SN, ce roman est loin d’être une série Z, la photographie de la société moscovite est intéressante, les rêves très, très modestes de réussite d’une certaine jeunesse “dorée” russe apportent un éclairage sur la Russie urbaine. Tiens, ils n’ont pas de gilets jaunes là-bas… Sergey Kuznetsov sait aussi se montrer passionnant dans des passages sur des tueurs en série ricains et sur des Russes beaucoup moins connus, l’internationale de l’horreur…Ces histoires, ces révélations, ces descriptions, ces analyses relèvent un roman qui est par ailleurs trop souvent plombé par certains choix narratifs sans grand intérêt pour l’intrigue ou le suspense et qui obligent le lecteur à des recherches frénétiques d’inférences salvatrices

Enfin, aussi, tout dépend de votre parcours de lecteur. Si vous avez morflé avec le cauchemar “Lykaia” de DOA, également chez Gallimard, vous trouverez “La peau du papillon” bien pâle.

Pas touché.

Wollanup.


LE PAYS DES OUBLIÉS de Michael Farris Smith / Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau.

Jack Boucher est un oublié. Il a été abandonné, élevé par une mère adoptive à qui il doit tout, Maryann. Elle rêvait pour lui d’un avenir meilleur dans ce delta du Mississipi, mais il a découvert très jeune l’univers des combats clandestins. L’adrénaline, les frissons qu’il ressentait en participant et en gagnant ces combats l’ont enchaîné à cette vie. Mais à force de recevoir des coups, en vieillissant, il devient un combattant de seconde main. Il n’est plus capable de se faire respecter dans une cage de combat. Il souffre atrocement de maux de tête, et le seul remède qui lui permette de tenir est l’alcool associé à des pilules magiques.

En sombrant peu à peu, il s’endette et auprès de la pire personne qui soit : Big Momma Sweet, matrone qui tient d’une main de fer les jeux clandestins sur le territoire. Et elle ne compte pas lâcher facilement sa proie. Il risque de tout perdre : sa vie, la maison que lui a laissée Maryann. Il tente le tout pour le tout et mise ses derniers jetons dans un casino, et remporte de quoi retrouver un peu d’espoir. Mais rien n’est jamais simple et facile dans la vie de jack, et il perd l’argent qui pourrait le sauver des griffes de Big Momma Sweet.

S’en suit une descente encore plus rapide au milieu des exclus. Son destin croise Annette, jeune et jolie jeune femme qui vit de la beauté de son corps entièrement tatoué, comme danseuse et comme attraction dans une fête foraine. C’est ce personnage qui symbolise toute l’espérance que l’on peut ressentir malgré le désespoir présent autour de Jack.

Il s’agit bien d’un périple au Pays des oubliés. Jack est un personnage désespéré, hanté par son passé, qui se sent coupable de ne pas avoir su avoir la vie qu’espérait pour lui Maryann. La violence est omniprésente, on voyage dans les bas fonds de cette région du Mississipi, au milieu des exclus, où les gens tentent de survivre, bien loin du rêve américain. Le roman est sombre, plein de détresse, mais on a foi en Jack et Annette et on espère pour chacun d’eux un avenir possible.

Michael Farris Smith (entretien Nyctalopes) arrive admirablement bien à nous dépeindre la vie de ce « pauvre type », les souffrances, la violence, l’abandon dont chaque personnage a une trace. Il sait toutefois instiller une part d’espoir afin que toute cette souffrance soit plus acceptable. Un grand moment.

Marie-Laure.


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