Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Category: Chroniques (page 2 of 63)

AU PAYS DES BARBARES de Fabrice David / Sang Neuf

Faîtes vos jeux, rien ne va plus! Quand la bille tourne autour du plateau mobile, l’anxiété monte en se mêlant à une excitation liée au résultat aléatoire. Il en est de même dans le stratagème imaginé par des bas de plafond dont la motivation de fond reste bien superficielle, guidée par une immaturité pathologique. On entre dans le milieu du football des clochers, dans les existences de supporters acquis à une cause constitutive de celle-ci. Situé chez les cul-terreux, les rednecks, à une encablure de la Belgique, les Ardennes représentent le rond central d’une myriade de déchéances personnelles s’additionnant. De la grisaille, de la bière, pour des derviches tourneurs de la glanditude qui osent l’impensable et l’impensable reste possible pour les privés de conscience.

«Bienvenue dans les Ardennes. Awoise-Gelle est une petite ville ennuyeuse à 6 kilomètres de la frontière belge. C’est là que vit Moïse, qui travaille dans un magasin de jardinage. Il passe son temps libre à supporter l’équipe de foot locale et à boire des bières dans son QG, le bar L’Ardennais. Il y croise tous les jours ses amis, dont Jarne, le Belge recherché par la police, et  le Nîmois, un ex-voyou du Sud, ses deux complices de comptoir. Moïse ne vit que par et pour le foot. Alors, quand son club risque la relégation, il décide d’agir. Et d’enlever l’enfant de l’arbitre qui va officier au prochain match. Mais rien ne se passe comme prévu…

Magguy et Annie forment un couple atypique. Deux femmes qui vivent sous le même toit, cela a le don de faire parler dans ce genre d’endroit. Si l’une est d’une nature plutôt joyeuse, l’autre est taciturne et frise la dépression. Il faut dire qu’elle cache un lourd secret qu’un événement fait douloureusement remonter à la surface. »

Fabrice David maîtrise le ballon rond, lui qui officie depuis vingt ans comme journaliste pour TF1 et en particulier pour « Téléfoot ».

La plongée est en apnée dans cette contrée maussade où l’on fait face à quatre Dalton. Chacune de leurs vies se résume à des centres d’intérêts, enfin je voulais dire plutôt à une « motivation » unique., matérialisée par ce rade point de ralliement, lien social où gravite, il est vrai, des dérivatifs pour certains. Moïse veut ouvrir des portes et surtout fermer la porte de l’infamie en cas de descente, de relégation de son équipe local dont il en est un fervent supporter, un ultra!Il est entouré par un chasseur qui chasse pour chasser un père violent de sa mémoire, d’un Belge dont le passé peu reluisant risque de le rattraper. Et du « Nîmois » ersatz de marlou du Gard mais véritable inspirateur d’un plan sans foi ni loi qui pourrait les mener au seuil du purgatoire.

Quand la déchéance mène à la vacuité, ou vice versa, la route du quotidien est bien morne. Mais au-delà cela mène aux gestes inconséquents, au glissement sans option de se retourner. Les pieds nickelés se focalisent sur l’impensable et jalonnent leur trajet d’esquilles, de douleurs, de choix de voies définitives vers le néant, vers le sordide.

Les ingrédients ont un intérêt, les sujets abordés ont du sens, des provinces et campagnes abandonnées pour qui les seuls opiums se logent dans des hobbies cruciaux, vitaux. La mesure d’actes ne s’étalonne plus, ils se jaugent sur des références superficielles. Mais le roman manque de fluidité et surtout d’émulsion pour engager l’idée de base sensée vers une dimension plus poussée et équilibrée. Quelques lacunes, à mes yeux, dans l’écriture qui ne permettent pas de rentrer corps entier dans le récit.

Match nul balle au centre!

Chouchou

TEXAS FOREVER de James Lee Burke / Rivages.

Traduction: Olivier Deparis.

Les aventures de Dave Robicheaux et son pote Clete Purcell ont fait la renommée de James Lee Burke mais ce ne sont pas les seuls héros du talentueux écrivain originaire du Texas. Rivages nous a fait découvrir il y a une bonne vingtaine d’années Billy Bob Holland ancien Ranger devenu avocat au Texas dont trois des quatre aventures ont été publiées en France. Cousin de celui-ci, Hackberry est le héros de trois romans  » Déposer glaive et bouclier », « Dieux de la pluie » et « le jour des fous » toutes trois publiés ces dernières années chez Rivages et rééditées en poche pour cet été. Dans  » La maison du soleil levant », qui sort le 13 juin, nous découvrirons un autre Hackberry (gratiné) qui sévit entre la fin du 19ème et le début du 20ème et qui est le grand-père du premier nommé. Mais l’oeuvre fondatrice sortie en 1982 c’est ce « Texas forever », sorti en catimini, uniquement en poche aux USA à l’époque et qui raconte la geste de Son qui est l’ancêtre commun de cette famille Holland, Texans bon teint.

« Son Holland est bien décidé à s’évader du camp de prisonniers de Louisiane dans lequel il arrive. Il y parvient bientôt avec l’aide d’un comparse, Hugh Allison, mais doit abattre un gardien. Les deux hommes s’enfuient au Texas où, à la veille de la bataille de Fort Alamo, ils rejoignent les Texas Rangers… »

TEXAS FOREVER est avant tout un bon  petit western contant les aventures de deux compères tentant de sauver leur peau dans le marasme ambiant du Texas, objet de nombreuses convoitises au 19ème . Ils fuient la vengeance du frère de la victime, bien résolu à faire couler le sang pour apaiser sa colère.

Burke profite aussi de cette intrigue riche malgré les quelques deux cents pages pour raconter l’histoire ensanglantée de son Texas natal avec les batailles de Fort Alamo et surtout de San Jacita haut fait d’armes de la révolution texane.Si on peut regretter que le personnage de Son ne soit pas suffisamment creusé, il n’en reste pas moins que ce roman est la pierre de fondation d’un grand pan de l’oeuvre de Burke et dont certains personnages restent encore inédits en France. Dans le même genre,  » la maison du soleil levant », plus de trente ans après, montre un Burke plus ambitieux, nettement plus délirant et spectaculaire.

Fondateur.

Wollanup.

LE VENT DE LA PLAINE d’Alan Le May / Actes sud / L’Ouest, le vrai.

Traduction: Fabienne Duvigneau

Dans le cursus du prolifique auteur de romans, nouvelles et scenarii Alan Le May (1899-1964), deux de ses œuvres sont passées à une postérité particulière car adaptées au cinéma : La prisonnière du désert par John Ford en 1956 et Le vent dans la plaine par John Huston en 1960. Après les éditions Télémaque qui éditaient en 2015 une traduction française de La prisonnière du désert, Actes Sud et la collection « L’Ouest, vrai » sous la direction de Bertrand Tavernier publient ce mois-ci une traduction du Vent dans la plaine, texte datant de 1957.

1874,Nord-Texas. Dans les parages de la Wichita River et de la Red River qui forme frontière avec les Territoires indiens (le futur état de l’Oklahoma), la famille Zachary, des ranchers, espère une nouvelle fois que le convoyage de leur bétail sur des centaines de miles jusqu’à la plus proche station de chemin de fer leur apportera une réussite financière qui les fuit. Depuis la mort accidentelle du père, Zack, les fils Ben, Cassius/Cash et Andy tente de faire vivre le rêve et entourent Matthilda, la mère, et Rachel, leur sœur. Ils vivent isolés ou presque dans un pays rude et hostile. Les Kiowas, pourtant évacués de force dans les Territoires, n’ont toujours pas à renoncer à exercer sur leur ancien domaine leurs traditions de chasses et de raids prédateurs.

Les Zachary sont connus, respectés pensent-ils, même par les Kiowas. Mais une ancienne rumeur refait surface, portée par un vieillard à demi-fou qui ne s’est jamais remis de la disparition de son fils, enlevé par les Kiowas. Depuis longtemps, il accuse Zack et Matthilda de ne pas être les parents naturels de Rachel. Elle serait une enfant kiowa, arrachée à sa tribu et adoptée par les Zachary alors qu’elle n’était qu’un nourrisson. Rachel a toujours plus ou moins été protégée de ces rumeurs. Cette fois, elle ne peut y échapper. A dix-sept ans, la prise de conscience est douloureuse, elle ébranle tout ce qu’elle pensait d’elle-même et de sa famille. La communauté blanche, marquée dans son esprit et dans sa chair par la violence des Indiens, rejette désormais les Zachary et les Kiowas sont partis en expédition pour récupérer celle qui considère comme une des leurs. L’affrontement est inéluctable. Il sera très brutal.

Arrière-petit-fils et petit-fils de colons blancs, Alan Le May tire une partie de son matériau d’expériences familiales qu’il a surélevé par un excellent travail de recherches. La rudesse des conditions de vie des ranchers est parfaitement décrite, dans le décor d’une nature plus propice à susciter la crainte que le lyrisme. L’auteur nous donne un aperçu instructif de la vie des indiens Kiowas. Il n’omet pas d’évoquer également dans son roman la violence traumatisante subie par les colons et les migrants blancs dans leur tentative de s’installer dans les territoires indiens ou simplement de les traverser. Une bonne part de ses violences avait pour racines des déceptions, des trahisons, d’autres violences endurées elles par les premiers habitants des terres de l’Ouest. Toutefois, certains peuples se démarquaient par la pratique du raid, du vol, de l’enlèvement, du viol et du meurtre selon des conceptions propres. Pour les Comanches et leurs alliés Kiowas, peuples du Texas, c’était tout à la fois un sport, une source d’exploits et un moyen de survie. Si nombre de leurs cibles humaines des deux sexes connaissaient des fins ignobles, d’autres, souvent des enfants ou des adolescents, pouvaient se retrouver captifs, placés en esclavage, pour peut-être devenir monnaie d’échange par la suite. Parmi ceux-là, certains, à force de volonté ou par chance, parvenaient à dépasser un statut et des conditions de vie peu enviables et s’intégrer totalement à la tribu, jusqu’à en adopter les mœurs les plus brutales. Pour les Comanches et les Kiowas, afin de survivre en tant que peuple, il était nécessaire d’intégrer des nouveaux membres. Le métissage n’était donc pas rare chez eux.

Face à ces habitudes, pour les Blancs, l’incompréhension, le traumatisme étaient réels. Ils pouvaient redouter une brutalité remarquable (au Texas, l’avancée des Occidentaux a sérieusement été ralentie voire contrée pendant quelques années). Surtout les exemples d’enlèvement voire d’adoption nourrissaient une inquiétude raciste. Un Blanc enlevé et élevé au sein d’une tribu de « sauvages » appartenait-il encore à la communauté, voire au genre humain ? Vis-à-vis d’une femme, les à-priori étaient encore plus terribles. Le nombre de cas a été suffisant pour inspirer des mémoires personnels, des travaux historiques et des œuvres de fiction, comme le roman d’Alan Le May. Je pourrais citer à brûle pourpoint sur le même sujet des nouvelles de Dorothy Johnson (Un homme nommé Cheval, Flamme sur la plaine, Retour au fort… dans le recueil Contrée indienne) ou Le fils de Philip Meyer.

Car ce sont là des thèmes forts du roman, l’intolérance et le racisme, qui propose aussi une approche empathique de la condition féminine au travers de plusieurs personnages, Rachel et sa mère Matthilda, bien sûr, mais aussi les femmes Rawlins, la famille voisine. Sur elles reposent d’usantes et routinières tâches domestiques. Elles sont attachées au cercle restreint du foyer. Au-delà, le monde est physiquement dangereux. Mais l’enfermement est aussi d’ordre moral. Leur réputation est en jeu, d’autres hommes hors de la famille, Blancs ou Indiens, pourraient si facilement venir la ternir.

« Nous devons être fous, dit-elle, pour vivre ainsi dans une cabane en tourbe qui prend l’eau de toutes parts, et cacher notre argent au fond d’un trou. Les garçons trouvent à travailler ici ; les grands espaces exercent une étrange attirance sur les hommes à cheval. Mais être une femme dans la prairie, c’est effroyable. Une femme ne sert à rien dans cet univers. Elle n’est qu’un fardeau et une entrave, qui empêche ceux qu’elle aime de faire ce dont ils ont envie. Jusqu’à ce qu’ils en aient assez et qu’ils s’échappent. »

Point d’orgue d’un roman à l’écriture dense et l’action ramassée sur quelques semaines, le siège de la cabane des Zachary par les Kiowas. Un dénouement qui met les nerfs à vif par ses à-coups de violence graphique et qui signe le destin tragique de la famille. Ce qu’il en restera est à exhumer d’une habitation écroulée sur ses victimes mortes ou demi-vives.

Publié sous le titre original The Unforgiven (ou aussi Kiowa Moon dans une version feuilleton pour le Saturday Evening Post), un western sans pardon.

Paotrsaout

 

 

JE SUIS UN GUÉPARD de Philippe Hauret / Jigal polar.

La sempiternelle question, l’infini débat, de la définition du polar reste posée. Dans une cascade de dominos, quel est le prépondérant le premier ou le dernier? Et c’est dans cet « affrontement » de deux couples dépareillés que les cartes sont rebattues. Il y a un manifeste manichéisme dans ce récit avec un couple que l’on pourrait étiqueter de gauche et l’autre de droite. C’est aussi par ce prisme que le roman sociétaire s’exprime, il s’exprime d’autant plus dans cette dualité et cette opposition que dans les parcours de vie, où le chaos reste néanmoins plus prononcé pour le premier couple. Ce sont donc des fracturés de l’existence qui font face à un duo ayant connu un tracé plus linéaire. Pas de caricatures, de poncifs ni de raccourcis mais bel et bien un texte brut qui peu à peu revêt tous ses sens…

«Le jour, Lino, employé anonyme d’une grosse boîte, trime sans passion au 37e étage d’une tour parisienne. La nuit, dans son studio miteux, il cogite, désespère, noircit des pages blanches et se rêve écrivain… Un peu plus loin, Jessica arpente les rues, fait la manche et lutte chaque jour pour survivre. Deux âmes perdues qui ne vont pas tarder à se télescoper et tenter de s’apprivoiser, entre désir, scrupule, débrouille et désillusion… Jusqu’au jour où Jessica fait la connaissance de Melvin, un jeune et riche businessman qui s’ennuie ferme au bras de la somptueuse Charlène. Deux univers vont alors s’entremêler pour le meilleur et surtout pour le pire… »

En débutant ce roman, j’ai eu cette impression personnelle, sans réelle explication, d’être devant un film d’Altman. Comme une sorte de « Short Cuts », tel les détails d’une planche contact, traduisant un chemin de vie semé d’embûches et de verrous, on assiste avec une certaine colère à ce que le déterminisme a de plus vil et violent. Il y a pourtant des inflexions, des ouvertures pour casser l’inéluctable. On aime à penser, à espérer, que le romanesque triomphera du cadre social et sociétal.

Mais Philippe Hauret ne semble pas calculer, il écrit pour respirer, il exprime la brutalité des idéaux frustrés. En évoquant sans fariboles ni contorsions des personnages vivant du lest de leur passé, il tente de leur offrir un avenir où les couleurs apparaîtront. Et c’est quand la dernière pièce du domino tombe que l’on comprend ce que le noir évoque. Son guépard est le fruit d’une enfance meurtrie, elle engendre  la révolte et le refus d’un quelconque cadre.

La banalité magnifiée!

Chouchou

 

LA BÊTE À SA MÈRE de David Goudreault / Editions Philippe Rey

Le hasard des sorties de début d’année fait que j’en suis à ma troisième histoire d’ados ou d’adultes bordeline qui, avec beaucoup d’application s’emploient à devenir des psychopathes tout à fait recevables. Si « Jesse le héros » de Lawrence Millman  lorgnait vers le discours moralisateur expliquant que les images diffusées à la tv avaient une forte influence sur des personnes au bord d’entrer dans la barbarie, provoquant un certain malaise chez le lecteur quand les situations déclenchaient une franche hilarité, « La bête à sa mère » se rapproche plus de « Jaqui » , l’auteur montrant très rapidement que les influences externes jouent un peu sur le mental du personnage principal mais que le mal est fait depuis très longtemps, sans nécessité d’une assistance extérieure. Ainsi, c’est toujours l’éternel débat : bousillé par la société ou largement flingué avant… et c’est le parti de la malfaçon originelle que semble privilégier le Canadien David Goudreault en racontant la geste pathétique et barrée du fils dans une prose souvent animée d’un humour ravageur.

« Ma mère se suicidait souvent.

Ainsi commence la confession d’un jeune adulte, qui ne se remet pas de la séparation d’avec sa mère, survenue en bas âge. Ses propos vibrent d’une rage contre ceux qui la lui ont arrachée. Sa mère devient sa véritable obsession, il pense l’avoir localisée à Sherbrooke. Mais saura-t-il se faire accepter par celle qu’il a tant idéalisée ? »

David Goudreault, dès le début, énonce un diagnostic de dysphasie, mais on s’aperçoit très rapidement qu’il souffre aussi d’une totale insensibilité à la douleur infligée à autrui ou aux animaux qui seront ses premières victimes comme chez tout bon psychopathe en formation. Notre « héros » est particulièrement dégueulasse, grand adepte de la pornographie et des jeux d’argent, alcoolo, toxico, voleur, et surtout particulièrement remonté pour retrouver sa mère qui l’a abandonné aux services sociaux très rapidement avant de disparaître encore plus vite.

Son parcours chaotique dans la société, entièrement voué à la recherche de sa mère va l’occuper à plein temps et lui faire nourrir des ambitions de cellules familiales reconstituées quand enfin, il va retrouver sa trace. Goudreault maîtrise parfaitement son sujet et montre adroitement la réalité des relations du personnage principal avec sa mère et les interprétations totalement erronées qu’il peut en faire. Nul doute que l’expérience d’éducateur de l’auteur lui a permis de croquer de manière très crédible, des hommes et femmes à la rue, en plein désespoir et « ruinés » par leur rencontre avec notre « malade ». Si le propos peut paraître léger, drôle, tant les délits mineurs de gosse capricieux peuvent et font sourire souvent, Goudreault sait aussi glacer le lecteur quand les « gamineries » laissent la place à l’abjection, à l’horreur.

Ecrit sans grandes qualités stylistiques notables, le récit se savoure néanmoins tant le mode d’écriture sied à la « quête ». Et s’il est nécessaire de mettre en garde les personnes fragiles et les amateurs des chats sur la rugosité du propos, n’oublions pas non plus de souligner la qualité d’un roman qui n’est que la première partie d’une trilogie déjà sortie au Canada et dont on espère pouvoir bientôt dévorer la suite dans « La bête et sa cage » et dans « Abattre la bête ».

Repoussant et attrayant.

Wollanup.

 

COLÈRE BLANCHE de Cilla et Rolf Börjlind / Le Seuil.

La Suède. Un pays parfois considéré comme l’un des plus tolérants au monde. L’un des plus accueillants. L’un des plus ouverts à l’autre. Mais, même en Suède, se pourrait-il que le racisme ait pris racines ?

Le pays est confronté à une montée de la xénophobie importante, avec des crimes et des discours haineux à l’encontre des minorités. Ce fait n’est pas seulement un sujet de roman, il s’agit d’une réelle préoccupation soulignée par le Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination raciale qui a publié plusieurs rapports à ce sujet.

Les auteurs ont choisi ce contexte comme trame de fond, deux enfants sont retrouvés morts, assassinés, un dans le jardin de sa grand-mère et l’autre sur le chemin de l’école. Le point commun entre les deux : ils sont tous deux adoptés, et ne sont ni blancs ni blonds.

L’histoire tourne autour de trois personnages principaux : Olivia Ronning, Mette Olsater, et Tom Stilton. Olivia est une jeune enquêtrice qui se retrouve en Scanie, ou sa condition de jeune femme n’est pas un atout. Elle doit enquêter sur le premier meurtre.

Mette Olsater, son mentor, est une enquêtrice basée à Stockholm et qui aide Olivia à prendre son envol, elle est chargée du second meurtre.

Tom Stilton, lui, est un ancien flic qui a travaillé avec Olivia et Mette, ex SDF, qui décide de reprendre un cold case. Mette va l’aider en lui donnant accès au dossier.

Bien sûr les trois enquêtes vont converger vers un même suspect, il s’agit dans les trois cas de crimes perpétrés avant tout contre les immigrés. Crimes encore plus ignobles lorsqu’il s’agit d’enfants.

Le sujet de départ était pour le moins intéressant mais pas suffisamment approfondi, le thème est utilisé de façon superficielle. Les personnages restent plats, sans attrait, les auteurs tentent de montrer leurs côtés sombres mais cela n’est pas suffisamment fouillé, on ne fait que survoler leurs caractères et leurs faiblesses. Le dénouement arrive avec précipitation, du coup il nous laisse sur notre faim, plusieurs fils tendus le long du roman restent en suspens. Un dernier épilogue, à la toute fin du livre m’a laissé totalement perplexe, me donnant une impression de fin bâclée et déplacée.

Décevant mais je vous laisse juger par vous-même…

Marie-Laure.

LÀ OÙ VIVENT LES LOUPS de Laurent Guillaume / Denoël.

La frontière transalpine au cœur de cette région savoyarde est propice au passage de migrants…Mais quand un « boeuf-carottes » débarque pour un contrôle administratif de routine dans ce poste de la police des frontières, il se voit confronté à un meurtre dénué de rapport avec ces passages illégaux. Son personnage ingrat, rustre, quasi insociable s’impose pourtant et le résultat n’en est que plus savoureux, à la hauteur des diots aux crozets!

« Le train arrive dans la petite gare de Thyanne, terminus de la ligne. Priam Monet descend pesamment d’un wagon. Presque deux mètres pour un bon quintal et demi, mal sapé et sentant le tabac froid, Monet est un flic misanthrope sur la pente descendante. Son purgatoire à lui c’est d’être flic à l’IGPN, la police des polices. Sa mission : inspecter ce petit poste de la police aux frontières, situé entre les Alpes françaises et italiennes. Un bled improbable dans une vallée industrieuse où les règles du Far West ont remplacé celles du droit. Monet n’a qu’une idée en tête, accomplir sa mission au plus vite, quitte à la bâcler pour fuir cet endroit paumé.

Quand on découvre dans un bois le cadavre d’un migrant tombé d’une falaise, tout le monde pense à un accident. Pas Monet. Les vieux réflexes ont la peau dure, et le flic déchu redevient ce qu’il n’a cessé d’être : un enquêteur perspicace et pugnace. La victime était-elle un simple migrant? Qui avait intérêt à la faire disparaître? Quels lourds secrets cache la petite ville de Thyanne? Monet va rester bien plus longtemps que prévu. »

Sans nul doute que Priam Monet n’aurait osé s’aventurer seul dans ces contrées montagneuses, lui l’exclusif du XIème arrondissement parisien, qui plus est pour y retrouver ses « galons » d’enquêteur. Il se prend au jeu dans une société régie par un patriarcat de l’économie locale. Malgré sa propension marquée de franchise pathologique, qui lui ôte bien souvent une quelconque once diplomatique, « l’horloge comtoise » intégrera pas à pas la vie de cette contrée telle un négatif de sa personnalité. Vite rebuté par son caractère abrasif, n’ayant par contre rien du spartiate, on découvre par son évolution captieuse toutes ses facettes. Et alors on mesure l’étendue du personnage plus complexe qu’il n’y paraît. Si vous aimez les récits du  sous-préfet Schiavone, le personnage récurrent d’Antonio Manzini, vous aimerez les tribulations de Priam Monet sous la houlette plumitive de Laurent Guillaume!

L’homme et l’homme de loi présentent des compétences contrebalancées par un empirisme grevé de sa touche irascible et brut de décoffrage. Or, il s’en rendra compte sans se l’avouer, il sied au contexte du pays et s’immisce, s’intègre avec des tuteurs pour lesquels l’affection point. En effet, dans le roman, les personnages secondaires sont joliment esquissés et vivent dans leur réel, dans leur quotidien avec leur passé, avec leur histoire, leur responsabilités incompressibles. Ils vont à merveille avec Priam comme un complément au déficit de sociabilité, qui traduit, aussi, sa volonté inassouvie de polir ses angles aigus. La montagne ne porte que son ombre mais les ombres sont multiples et portent à la cécité. Cécité propre et cécité des esprits bien souvent formatées par une éducation, par une culture n’autorisant plus l’esprit critique, le recul, le libre arbitre.

Efficace sur un Monet binaire, non sur un Monet à la personnalité multiple et profonde. Monet, le cousin Parisien de Schiavone!

Chouchou

 

BRASIER NOIR de Greg Iles / Actes Sud.

Traduction: Aurélie Tronchet.

On a tous nos failles, Greg Iles, auteur très populaire aux USA était resté hors de mon modeste radar. Et pourtant, durant les années 2000, plusieurs de ses thrillers sont sortis en France aux Presses de la Cité et ont eu un certain écho. Certains de ces romans, d’ailleurs, mettaient en scène des personnages importants ou plus secondaires présents dans cet opus comme Jordan Glass la photographe, Shad Johnson le procureur et bien sûr Penn Cage, héros de “Brasier noir” et maire de la ville de Natchez dans le Mississippi que le fleuve du même nom sépare de la Louisiane.

Greg Iles, en 2011, a été victime d’un grave accident de la route qui a failli lui coûter la vie et  c’est suite à ce malheur qu’il a décidé, semble -t-il, d’écrire une oeuvre plus ambitieuse en trois volumes, contant la ville de Natchez où il s’est installé avec sa famille et son père médecin, à l’âge de trois ans en 63. Ce “ Natchez Burning” est donc sorti en 2014 aux States et a été suivi l’année suivante par “ The Bone Tree”, titre qui parlera de suite aux lecteurs de ce roman et en 2017 par “Mississippi Blood” qui termine cette trilogie centrée sur Penn Cage et sa famille.

Le Sud, le légendaire, puisque Natchez créée par les Français au tout début du 18ème fut le premier comptoir permanent sur le Mississippi sur un territoire où vivait une tribu indienne qui a donné son nom à la ville. Petite agglomération de 17000 habitants au moment de l’intrigue en 2006, Natchez, concentre par contre beaucoup de la haine née du racisme et qui a bien du mal à crever comme nous le verrons dans les deux époques présentées dans le roman. A Natchez, il reste de beaux vestiges architecturaux de la grande époque romantique du Sud genre “Mamzelle Scarlett” mais ce qui retient d’emblée l’attention du lecteur, c’est bien sûr le racisme vivant dans les années 60 et son extension rampante quarante ans plus tard.

“Ancien procureur devenu maire de Natchez, Mississippi, sa ville natale, Penn Cage a appris tout ce qu’il sait de l’honneur et du devoir de son père, le Dr Tom Cage. Mais aujourd’hui, le médecin de famille respecté de tous et pilier de sa com­munauté est accusé du meurtre de Viola Turner, l’infirmière noire avec laquelle il travaillait dans les années 1960. Penn est déterminé à sauver son père, mais Tom invoque obstinément le secret professionnel et refuse de se défendre. Son fils n’a alors d’autre choix que d’aller fouiller dans le passé du méde­cin. Lorsqu’il comprend que celui-ci a eu maille à partir avec les Aigles Bicéphales, un groupuscule raciste et ultra-violent issu du Ku Klux Klan, Penn est confronté au plus grand di­lemme de sa vie : choisir entre la loyauté envers son père et la poursuite de la vérité.”

Le médecin adoré de tous les indigents et les rejetés accusé de meurtre, raciste, de surcroît, un cataclysme qui électrifie de suite l’ambiance dans un paysage qui n’attend que l’explosion tant les rapports entre  la police, la justice et la municipalité sont gangrénés par la corruption, la jalousie, les intérêts dans une ville ou en plus des haines raciales, se développe un trafic de meth très lucratif. “Brasier Noir” dresse le portrait de la même ville à deux époques de son histoire. Tout d’abord les terribles années 60 pendant la lutte pour les droits civiques dans un état où le KKK, comme on le verra, a pignon sur rue et il ne fait pas bon être Noir à Natchez. Une relation amoureuse cachée entre un jeune noir et une riche héritière blanche sera l’étincelle qui mettra le feu aux poudres et créera ce brasier de haine, de violence et de cruauté alimenté par “les aigles bicéphales” organisation particulièrement sanguinaire dissidente d’un KKK jugé trop mou, bras armé de puissants locaux en relation avec Marcello, le parrain sanguinaire de La Nouvelle Orléans. Ces rednecks, particulièrement sauvages montrent rapidement  des desseins effroyablement plus ambitieux que les crucifictions ou dépeçages de Noirs, leurs spécialités, quand sont évoqués Martin Luther King ou Robert Kennedy .

C’est dans cette période barbare que se niche la vérité que cherche Penn Cage pour sauver son père de l’humiliation et de la prison. Ainsi, le roman, à une cadence infernale, alterne la situation d’urgence et meurtrière actuelle et les années 60 tout autant funestes. La construction est impeccable, le double suspense est toujours relancé, le doute s’insinue tout au long du roman , créant un climat très inquiétant où l’auteur n’hésitera pas à montrer la bestialité. Roman de 1050 pages qu’on peut raisonnablement traiter de pavé, “Brasier Noir” se lit d’un seul élan. Les thèmes évoqués sont multiples et les relations entre les personnages créent un décor digne des grandes tragédies, une histoire d’amour impossible, un fils qui doute de son père, un autre fils qui cherche son père, les liens du sang ou la justice des hommes, beaucoup de situations amenant à la réflexion et dont nous n’aurons pas toutes les réponses à la fin de ce premier volume.

Vous le découvrirez par vous-même mais certains personnages de ce roman sont inoubliables: Viola l’infirmière, Albert le musicien, Henry le journaliste. Toute la galerie est exceptionnelle, bien ancrée, développant l’empathie comme créant un grand désir de voir certains salauds crever dans la douleur. Et ces hommes et femmes, magnifiquement humains ou abominablement inhumains, aux éclairs magiques de lumière et aux zones d’ombre effroyables, intégrés dans une intrigue dense, de très grande envergure font de ce roman un absolu “must-read” pour les amoureux du Sud et de sa littérature incomparable.

Brûlant !

Wollanup.

PS: coup de cœur.

MY BLOODY VALENTINE de Christine DETREZ/ Denoël

L’image de carte postale est idyllique, réjouissante. Se retrouver sur l’île de beauté en compagnie d’un autre couple et leurs enfants présage de moments de concorde, de bon temps. La mécanique ondule sous les rais du dieu Râ et l’huile des rouages semble se raréfier. Chacun vit avec son histoire, chacun vit avec son âge et ses attraits pulsionnels….

«Paul n’a pas dérogé à la tradition : passer le mois d’août en Corse, retrouver la villa louée chaque année avec un couple d’amis de longue date, leurs deux fils et Valentine, la petite amie de l’aîné. Mais, cette année, il est venu avec Delphine, sa nouvelle compagne, et ses deux fils adolescents. Joyeuse tribu en apparence qui s’adonne au farniente dans la touffeur de l’été. En apparence seulement, car le terrain est miné pour Delphine. Différence de revenus, de centres d’intérêt, animosité de la toute petite fille de Paul, les souvenirs des étés d’avant avec l’ex planent, et Delphine ne sait pas où poser le pied sans faire de gaffes. Pourtant c’est d’ailleurs que viendra le vrai danger. Valentine a la beauté explosive des adolescentes en fleur. Sexy en diable, elle aimante les regards des garçons et des hommes, bouleversant le fragile équilibre de la maisonnée, jusqu’au drame… »

Un nouveau couple se constitue avec l’amour comme carburant. Bien que les tâtonnements existent, le sirocco envahit les corps et les esprits, retrouvant les frissons lointains, des sensations délitées. La recomposition pour cette fête estivale conquiert l’enthousiasme légitime. Or des grains de silice s’insinuent et vont perturber le scénario. Delphine, le point de gravité, se retrouve malgré elle dans un oeil cyclonique l’engageant dans une remise en question, un saut dans son passé, douloureux. Elle s’effrite, ses moyens s’excorient, ses repères propres s’effacent. La troupe n’a pas les yeux ouverts et dans l’insouciance de l’été se jouent des évidences.

Christine Détrez aborde de nombreux thèmes sans jouer ou sur-jouer la carte de la sensiblerie. Sous sa peinture impressionniste luxuriante, elle fait cohabiter une zone sombre décrivant de manière réaliste et objective ces difficultés. La période de l’adolescence y est donc traitée, à mettre en parallèle avec les questionnements des parents ne sachant se positionner; écouter uniquement son coeur ou situer le curseur sur une attitude purement rationnelle. Les écueils à trouver sa place dans ce schéma de couple prennent une part prépondérante du récit. L’ensemble accouche d’un noeud gordien qui, à mots voilés, se jette vers une dramaturgie trop fréquemment exprimée pour la tranche d’âge pré-adulte. L’île de Beauté fleure bon la garrigue et le maquis entre genévrier, sauge, lavande protégés par les cistes, arbousier ou ajoncs, il décline malheureusement une litanie bien rugueuse, transfixiante.

Carte postale mirifique qui cache à son verso un abîme relationnel mise en valeur par une plume sensible, gorgée d’humanisme et d’humanité.

Chouchou

GOODBYE LORETTA de Shawn Vestal chez Albin Michel/Terres d’Amérique

Traduction : Olivier Colette.

Shawn Vestal, éditorialiste pour The Spokesman-Review s’est fait connaître par un recueil de nouvelles qui lui a valu un prix mais n’est pas traduit en France. « Goodbye Loretta » est son premier roman.

« Short Creek, Arizona, 1974. Loretta, quinze ans, vit au sein d’une communauté de mormons fondamentalistes et polygames. Le jour, elle se plie à l’austérité des siens, la nuit, elle fait le mur et retrouve son petit ami. Pour mettre un terme à ses escapades nocturnes, ses parents la marient de force à Dean Harder, qui a trente ans de plus qu’elle, une première femme et déjà sept enfants…

Loretta se glisse tant bien que mal dans son rôle d’ « épouse-sœur », mais continue à rêver d’une autre vie, qu’elle ne connaît qu’à travers les magazines. La chance se présente finalement sous les traits de Jason, le neveu de Dean, fan de Led Zeppelin et du Seigneur des anneaux, qui voue un culte au cascadeur Evel Knievel. C’est le début d’une aventure mémorable aux allures de road trip vers la liberté qui va vite se heurter à la réalité… »

Entre l’Arizona où vit la communauté polygame de Loretta et l’Idaho où vit celle de Jason, moins extrémiste mais tout de même très rigoriste, Shawn Vestal nous entraîne chez les mormons, secte  très présente dans les états de l’Ouest. Il connaît bien cette Amérique puritaine puisqu’il a lui-même grandi dans une famille mormone et il lui porte un regard acéré, réaliste et ironique. Shawn Vestal ponctue son récit d’interventions d’Evel Knievel s’adressant à l’Amérique. Ce cascadeur, célèbre dans les années 70 est le symbole du mythe américain de la réussite tonitruante, de l’audace, de l’esbroufe et l’idole de Jason.

Ses personnages sont crédibles, bien campés, Shawn Vestal les suit sur quelques mois de 1975 avec deux ou trois incursions dans leur passé et leurs démêlés avec les fédéraux. Il y a de beaux salauds, parmi lesquels Dean le mari de Loretta, Tartuffe écœurant que ses croyances autorisent à violer une gamine de seize ans en toute bonne conscience, car, bien évidemment et comme dans toutes les religions, plus on est fondamentaliste, plus ce sont les femmes qui trinquent ! Et il y a les ados pour lesquels, même si l’auteur ne se départit pas de son ironie, on ressent une certaine tendresse : Jason, fan de rock qui étouffe sous le poids des principes rigides de ses parents, son ami Boyd, fils d’une mère alcoolique et d’un inconnu qu’il pense Indien et Loretta bien sûr, personnage très fort, sans beaucoup d’illusions sur le monde.

Puis vient la fuite et on glisse vers un road trip coloré et périlleux au sein de l’Amérique des années 70, le dernier et principal rite d’initiation, l’espoir d’une vie libérée du carcan de l’éducation et de la religion.

Un très bon roman.

Raccoon.

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