Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (page 2 of 90)

CITY OF WINDOWS de Robert Pobi / EquinoX / les Arènes.

Traduction: Mathilde Helleu.

On peut dire que Robert POBI touche sa cible et fait mouche avec son dernier thriller CITY OF WINDOWS à l’image de l’intrigue. En effet, un sniper sème le chaos dans une ville de NEW YORK transie par un hiver aux températures négatives record. Le décor est lisse, urbain et l’ambiance rude, glacée, paralysée. 

Les victimes se succèdent, le schéma se répète méthodiquement. Une balle pleine tête, le tireur se révèle être une fine gâchette dont la réussite défie toutes les probabilités. Chaque tir est signé, les balles sont systématiquement des cartouches de chasse modifiées .300 Magnum, chemisées en laiton et cœur de plomb avec un noyau ferreux suspendu en plein milieu dont le métal est d’origine météorique.

À tueur exceptionnel, enquêteur exceptionnel ! Le FBI requiert les services de Lucas PAGE, un ancien de la maison. On découvre un personnage complexe, surdoué, particulier autant physiquement que psychologiquement. Physiquement, l’homme porte les stigmates d’une ancienne intervention qui a mal tourné. Prothèse de bras, prothèse de jambe et œil de verre, il est d’un côté organique et de l’autre métallique.Psychologiquement, l’homme est atteint du syndrome d’Asperger. Sa vision du monde est un amas de calculs de vitesse, de distances, de courbes… Devenu enseignant en astrophysique et vivant une vie de famille quasi normale, il semble donc l’homme de la situation.

Qui mieux que lui peut comprendre ce tireur d’élite, ses positions, ses planques et peut être déchiffrer ses motivations. Il sera de plus accompagné par l’agent WHITAKER, une jeune femme black à la carrure massive et aux compétences éprouvées.Les talents de Lucas PAGE sont mis à rude épreuve ainsi que ses nerfs lorsque sa propre famille devient également une cible.

L’enquête nous emmène également hors de NEW YORK sur les pas du sniper, à la rencontre d’une Amérique plus dure, plus blanche, ultra religieuse et armée, avide de vengeance. 

Découvrir l’identité du sniper est un vrai jeu de piste, haletant et effréné. L’auteur réussit l’exercice haut la main et rend vite le lecteur obsédé par la résolution de l’enquête. On croit souvent comprendre, deviner au gré des pages l’issue pour finalement se planter. Et putain… quelle fin ! Un dénouement dingue ou tous les éléments s’imbriquent parfaitement et donnent enfin la réponse, cette réponse qui permet de retrouver son souffle et de se libérer.

NIKOMA

VERAX de Pratap Chatterjee et Khalil / les Arènes.

Traduction: Antoine Chainas. Oui, oui le Chainas de « Empire des chimères ».

Une fois n’est pas coutume, une BD ou plus exactement un document graphique qui reprend les phénomènes nouveaux du XXième siècle, les nouvelles terreurs nées des nouvelles technologies mais aussi les réponses des certains humains lanceurs d’alarme. Ces femmes et ces hommes nous préviennent des dérives, des chemins apocalyptiques que prend l’humanité depuis sa terrible entrée dans le nouveau millénaire, un certain 11 septembre 2001, sur les bords de l’Hudson, dans la luxueuse partie de Manhattan à New York.

“Verax : pseudonyme d’Edward Snowden, en latin : « Celui qui dit la vérité ». Après les attentats du 11 septembre 2001, les services de sécurité américains (CIA, NSA, FBI…) se lancent dans une course folle à la surveillance de masse.”

Publié en 2017 outre manche  “Verax: The True History of Whistleblowers, Drone Warfare, and Mass Surveillance.” est sorti à l’automne dernier chez nous aux Arènes et est l’oeuvre du journaliste britannique Pratap Chatterjee qui rend compte de ses enquêtes durant quasiment deux décennies pour essentiellement le quotidien “ The Guardian”. Ce travail impressionnant de révélations est magnifié par le dessin de Khalil qui parvient à dramatiser des scènes, des moments déjà bien angoissants et donne une rythme effréné à une enquête de haut vol. L’énorme atout de cette BD document, c’est qu’elle permet de vulgariser le complexe, de schématiser les situations pour les rendre bien plus parlantes, de faire comprendre par quelques phrases ou citations les dangers qui nous guettent, de faire la part belle aux punchlines déjà célèbres issues de la presse, du monde politique et autres acteurs, rafraîchissant la mémoire et informant à moindre effort pour le lecteur voulant juste comprendre sans vraiment se plonger au cœur du sujet.

Organisé autour de trois grands thèmes, “Verax” rend hommage en premier aux lanceurs d’alerte: Assange, Snowden et Greenwald qui sont les vrais héros du XXième siècle. On peut toujours croire qu’ils sont manipulés mais on a quand même affaire à des types qui ont les couilles de se mettre à dos le pays le plus puissant du monde, de se retrouver la cible de la NSA, de la CIA, sans rien y gagner apparemment dans le cas de Snowden qui voulait uniquement prévenir le monde, l’informer, libre ensuite à l’humanité de faire son choix d’avenir.

Parallèlement, l’auteur dévoile l’univers des drones d’attaque qui ont opéré en Afghanistan puis en Syrie (DOA en parlait très bien dans PUKHTU). Le fonctionnement est parfaitement détaillé, les résultats et les énormes bévues du système sont montrés du doigt: les erreurs humaines, les infos mal contrôlées et les mauvaises infos, les métadonnées en trop grande profusion, la vectorisation de l’humain, les addictions des différents acteurs (pilotes, observateurs…), les négligences répétées, les morts de victimes innocentes, le stress post-traumatique des tireurs de missiles, les mots d’Obama qui considère que les dommages collatéraux sont acceptables tant qu’ils épargnent les Américains et les Européens, l’absence de comptes à rendre, 168 personnes à s’occuper d’un avion soi-disant sans pilote…

Avec “le Patriot act”, lancé après le 11/09 pour lutter contre le terrorisme sur son territoire l’état américain a pu se comporter comme le hors la loi qu’il était déjà si souvent dans sa politique mondiale mais là vis à vis de ses propres citoyens. Découvrir l’étendue des informations que la NSA peut obtenir sur un citoyen américain mais aussi maintenant sur n’importe quelle personne du globe donne le tournis et amène un profond malaise mais vous lirez par vous-même et ensuite vous découvrirez qui sont les vrais voyous Assange et Snowden ou les états qui nous fliquent. La NSA en connaît plus sur votre histoire que vous-même, vous transforme en algorithme. Même pas la peine de cacher des détails sur les réseaux sociaux… ils ont déjà tout ce qu’ils veulent savoir.

Important.

Wollanup.


FEU LE ROYAUME de Gilles Sebhan / Rouergue Noir.

“Feu le Royaume”. Il s’agit du troisième volume d’une série commencée par « Cirque mort » puis poursuivi avec « La folie Tristan ».

Et avec ce 3ème opus, je ne peux que vous inciter à plonger dans cette série assez originale.

Dans ce volume, nous retrouvons les personnages des précédents, notamment  Dapper, flic, toujours en proie à ses démons. Il a retrouvé son fils, perdu son père sans le connaître et vit sa vie de couple comme spectateur. Marcus Bauman, psychopathe violent, le tient pour responsable de son arrestation, et lorsqu’il s’échappe de prison, il n’a qu’une seule idée en tête, se venger. Et la vengeance pour Bauman ne peut ne caractériser que par un carnage, un bain de sang.

Le rapport entre l’enfance et le monde des adultes continue d’être exploré avec de longs passages décrivant Théo, le fils de Dapper et Ilyas ce jeune garçon interné et étrange que l’on a découvert auparavant. Une relation est née entre ces deux garçons qui va se poursuivre dans ce tome, cet attachement assez inexplicable est d’autant plus fort qu’ils se retrouvent dans le reflet de l’autre. De même on explore une autre phase de la folie, celle d’un tueur sauvage que rien ne peut arrêter.

Je ne peux raconter trop l’histoire au risque de vous spoiler. Je m’attacherai donc à vous convaincre, ou pas, de lire ces livres par la qualité d’écriture de Gilles Sebhan tout d’abord. L’histoire est sombre, les personnages assez mortifères, mais pour autant, chacun d’entre eux essaie de se débattre avec les quelques ressources à leur portée, l’amour, la compassion, la croyance en leur propre force, aucun n’est vulnérable, chacun à sa façon fait preuve d’une volonté et d’une puissance inouïe. L’ambiance est toujours autant oppressante, tendue. L’enquête, car il s’agit bien d’un thriller, est bien menée, avec des retournements et de l’angoisse. Et l’écriture est splendide, noire, poétique elle vous porte au fil des pages et c’est elle qui vous permet de tourner les pages malgré la sensation parfois d’étouffement.

Les amateurs de thriller psychologique seront conquis.

Marie-Laure.


NOUS AVONS LES MAINS ROUGES de Jean Meckert / Editions Losfeld.

« Voilà bien pourquoi notre lutte est tragique. Elle est dirigée non seulement contre les mauvais, mais contre l’esprit, contre le sophisme, contre le compromis. Nous sommes des tueurs et des martyrs. Nous sommes le sel de la terre. Notre position est intenable et n’a aucun avenir. »

Lorsque Laurent sort de la prison de Rocheguindeau après avoir purgé deux ans d’enfermement pour avoir tué un homme dans une bagarre, sa première pensée va vers Paris et le jeune homme se prépare à attendre le premier train en partance pour la capitale. Pensées simples et naturelles en sortant : le soleil, un canon de vin, où sont les femmes ? On voit bien qu’il ne sait pas trop que faire de cette liberté de mouvement soudain revenue : Laurent Lavalette est le témoin parfait de ce qui va se jouer par la suite. Nous sommes dans les années qui suivirent la Libération et Meckert y porte un regard d’une lucidité impitoyable – « Nous nous mettons en entier dans une œuvre d’épuration dont ton parti qui se dit révolutionnaire aurait dû prendre la tête ! » fera-t-il dire à l’un des personnages plus tard dans le roman.

Pendant qu’il sirote son vin en réfléchissant aux options qui se présentent à lui, Laurent se voit faire une proposition somme toute assez étrange : un type assez âgé, plutôt bien mis, droit dans ses bottes – Jules-Antoine-Auguste d’Essartaut – lui propose de venir travailler dans sa scierie et accompagner Armand, son autre employé. Qu’a-t-il à perdre ? Au pire des cas pourra-t-il se remplumer un peu avant de retourner à la vie et à la ville.

C’est ainsi que l’on bascule dans une ambiance complètement différente : durant la guerre Laurent était resté dans le « ventre mou » vivotant et se débrouillant de manière plus ou moins honnête. Mais en se tenant éloigné d’un camp comme de l’autre. Débarquer chez d’Essartaut le fait plonger dans une guerre qui n’était pas finie : la guerre d’anciens résistants qui entendaient continuer le combat jusqu’à la « purification totale » de la société. Meckert, observateur attentif de ses contemporains, n’épargne personne dans Nous avons les mains rouges. Si vous tenez aux schémas classiques – les bons contre les mauvais – vous serez déçus. L’unique personnage « pur » l’est probablement parce que sourd et muet : il s’agit de Christine, la fille cadette de d’Essartaut. Elle ne parle ni n’entend, son monde est ainsi un pas de côté de la colère et la haine de sa grande sœur, Hélène, un pas de côté de la métaphysique vengeresse de son père.

Il faut lire Nous avons les mains rouges pour comprendre l’ambiguïté de cette époque que Jean Meckert arrive à saisir dans toute sa complexité. Il agit en témoin et quitte à parfois trop insister sur certains aspects – tel le comportement fascisant de la famille d’Essartaut ou la quête de « pureté » qui revient souvent dans le discours de ces derniers, choix sémantique lourd de sens, on ne peut, 70 ans plus tard qu’être admiratifs devant une telle justesse des propos.

En parlant de sémantique, il est très intéressant de souligner l’importance de l’esprit cultivé, tel que les d’Essartaut l’entendent, un je ne sais quoi de terriblement élitiste – Laurent se fait rabrouer à plusieurs reprises « Pouvez-vous oublier votre collection de calembours confectionnés. C’est pour moi la marque d’un esprit commun, c’est la plaie d’un monde, un sang cuit, une anémie pernicieuse. Imitation grossière, paresse du pouvoir créateur, retour à l’animalité, ainsi surviennent les décadences » dit Hélène lors de l’un échange un peu mouvementé. Seul point en commun que Laurent a avec cette famille de justiciers est leur haine commune pour les paysans – les ploucs, « cette race inférieure ». Mais si Laurent représente le point de vue du citadin, en ce qui concerne les d’Essartaut la situation est plus nébuleuse : tout en combattant les parvenus, ils sont malgré tout entourés par les notables – le pasteur, le maire etc.

Il y a clairement de quoi faire une thèse sur ce texte – qu’il s’agisse du sujet, de la sémantique employée, de la sociologie des personnages et de leur dogmatique. Qu’il s’agisse de la fin, terriblement violente, d’un réalisme qui hérisse les poils : l’étranger est encore et toujours celui qui trinque : et peut-être que l’étranger représente en l’occurrence toutes celles et tous ceux qui ont « trinqué » dans ces années désespérées et aveugles qui ont suivi la fin de la guerre.

Chapeau bas, Monsieur Meckert !

Merci infiniment aux éditions Joëlle Losfeld d’avoir remis ce texte incroyable en haut des piles !

Monica.


LA SOUSTRACTION DES POSSIBLES de Joseph Incardona / Finitude.

Depuis une dizaine d’années, c’est à chaque fois un réel plaisir de retrouver Joseph Incardona. Le Suisse est certainement l’une des plus belles plumes noires de langue française. Récompensé par le grand prix de la littérature policière pour le très éprouvant “Derrière les panneaux, il y a des hommes” en 2015, Incardona hausse gravement le ton ici, certainement l’oeuvre la plus volumineuse et la plus fouillée de cet explorateur de la société occidentale dans ces aspects les plus vils, les plus abjects. Espérons que ce superbe roman lui permettra d’arriver à une renommée qu’il mérite depuis si longtemps. 

“On est à la fin des années 80, la période bénie des winners. Le capitalisme et ses champions, les Golden Boys de la finance, ont gagné : le bloc de l’Est explose, les flux d’argent sont mondialisés. Tout devient marchandise, les corps, les femmes, les privilèges, le bonheur même. Un monde nouveau s’invente, on parle d’algorithmes et d’OGM.À Genève, Svetlana, une jeune financière prometteuse, rencontre Aldo, un prof de tennis vaguement gigolo. Ils s’aiment mais veulent plus.”

Le thème peut paraître très classique: une jeune évadée des Balkans, pro de la finance et un champion de tennis raté, un peu gigolo vont connaître le coup de foudre et faire alliance pour réussir une énorme arnaque qui leur permettra de partir très loin au soleil. Mais ce n’est qu’apparence, le roman, l’histoire se situent aussi bien ailleurs. Dans le monde de la finance à Genève, dans une famille de “bergers” corses qui a beaucoup d’argent à blanchir, au Mexique d’El Chapo, à Lyon. Dès le départ, on se doute que le couple Svetlana/ Aldo, malgré leurs dents longues, sera bouffé par plus sauvages qu’eux … on est chez Incardona qui ne connaît pas les termes de résilience, de rédemption, de pardon, de chance.

Le Suisse dénonce, montre, prend à parti dans une narration très originale que vous découvrirez par vous mêmes. Il raconte les complots, l’avidité, les magouilles, et comme il nous parle durant tout le roman, il ne s’embarrasse pas de détails trop complexes sur les opérations financières, les montages diaboliques. Il explique bien les grandes lignes mais reste surtout ancré sur ses personnages principaux et secondaires étonnamment et méchamment tous interconnectés entre eux sans s’en douter. Incardona vous conte les heurts et malheurs de ces nantis les yeux dans les yeux, vous interpelle, vous frappe, vous provoque,vous choque avec désinvolture, vous prend à témoin, vous questionne, de la belle mécanique…

Une fois de plus, Incardona dépèce ses personnages, les met à nu dans leur apparence la plus vile, la plus sale et nul doute que chacun pourra y retrouver un aspect de sa personnalité qu’il cherche à cacher ou à ignorer. Les multiples digressions qui souvent font mouche, les remarques sur la nature humaine, sur les salauds qui nous cassent, donnent une énorme puissance à un roman particulièrement pointu dans ses descriptions et servi par une très, très belle plume empreinte de morgue et de mépris. 

Et surprise, énorme surprise même quand on connaît son oeuvre, Incardona a su écrire l’histoire d’amour parfaite: animale, brutale, passionnée, désespérée et énormément chargée d’émotion sur la fin.

Joseph Incardona, avant il cognait, maintenant il flingue.

Putain de bon roman !

Wollanup.


REVOLVER de Duane Swierczynski / Rivages.

Classique ? Peut-être. Efficace ? Et comment !

Le dernier Duane Swierczynski a tout simplement la classe : tout d’abord parce que le plus coriace des personnages est à nouveau… une femme (pardonnez ma subjectivité mais ça fait vraiment plaisir).

Par la construction également : quatorze chapitres divisés chacun en trois parties aux temporalités différentes : 1965, 1995 et 2015. Un cold case qui plombe cette famille de flics d’ascendance polonaise, les Walczak, depuis que Stan, le grand-père, s’est fait assassiner aux côtés de son coéquipier, George Wildey dans un bar des quartiers nord de la Philadelphie pendant qu’ils attendaient un indic. Un braquage qui a mal tourné ? Une enquête qui se serait trop avancée là où il ne le fallait pas ? Ou alors le tandem complice constitué par un flic polonais et un policier noir à une époque où le racisme battait son plein aura fini par agacer certains ?

Quoi qu’il en soit, ce double meurtre hantera les Walczak durant des décennies : la force de Swierczynski est de faire avancer en parallèle l’histoire qui aura coûté la vie des deux flics en ‘65 et les enquêtes de Jim – le fils et d’Audrey – la petite fille, des décennies plus tard.

Jim donc, devenu à son tour inspecteur de police, apprend en ’95 que le tueur présumé de son père a été libéré de prison. Il en devient obsédé jusqu’à s’imaginer rendre justice par lui-même. Enfant, il l’avait promis sur la dépouille de Stan : « Je vais trouver l’homme qui a fait ça. Et je vais le faire payer. » Seulement voilà, quelqu’un le devance et le cadavre de Terrill Lee Stanton n’aide Jim pas à baisser sa furieuse consommation d’alcool. Ni à tourner la page.

Vingt ans plus tard, en 2015, la ville de Philadelphie organise une cérémonie de commémoration des deux coéquipiers tués dans l’exercice de leur devoir. Aucun membre de la famille ne peut manquer cet événement, pas même Audrey, la fille cadette de Jim, la brebis galeuse qui carbure au Bloody Mary dès de réveil et qui avait coupé tout lien avec sa famille. Elle n’a pas froid aux yeux, la Audrey, et encore moins lorsqu’il s’agit de replonger dans cette affaire qui aura empoisonné sa famille dès le moment où le corps inanimé de papi Stan avait touché le sol du bar où il sirotait sa bière.

Il y a tout ce qu’il faut dans ce polar : une intrigue serrée comme un nœud marin, une excellente documentation de l’histoire contemporaine de la Philadelphie et de sa police, des personnages cinématographiques qui suintent tous le désespoir, c’est noir et humain à la fois comme un bon morceau de blues.

Monica.


LES AIGLES ENDORMIS de Danü Danquigny / Série Noire.

« Les aigles endormis » est un premier roman, celui de Danü Danquigny. C’est intense, violent, rythmé, souvent sale et immoral mais il y a une profondeur et une authenticité à travers les personnages qui subliment ce qu’il peut y avoir de plus noir dans l’humanité. 

Toute l’histoire se situe en Albanie, pays plutôt méconnu, troublé politiquement loin des destinations touristiques et du regard du monde devenant un terreau fertile aux gouvernements corrompus, mafias, trafics et population aux abois.

Le personnage principal est Arben dit Béni. Il est au départ un simple gamin, fils de profs, insouciant et nourri d’espoirs dans un pays sous le joug d’un régime communiste sans concession. Vont graviter autour de lui un certain nombre de personnages aux profils variés qui vont évoluer au fil des pages, et tous sont pourvus d’intérêt, qu’ils vous émeuvent ou vous dégoûtent.

Arben grandit et voit s’éloigner ses rêves au gré des gouvernements qui se succèdent jusqu’à la chute du régime qui laisse place au libéralisme. Le pays connaît alors un flou politique, faisant place à la loi du plus fort, à la corruption et à la perte de toute moralité.

Un mariage, des enfants et le besoin de survivre dans le chaos vont pousser Arben à définitivement rompre avec toutes ses valeurs. Il devient l’ombre de lui-même, acteur d’une mafia dénuée de toute humanité mais le meurtre de Rina, sa femme, provoquera sa fuite avec ses enfants en France.

« Je les ai emmenés aussi loin que possible, dans un coin qu’ils appellent la fin de la terre. Le climat y est humide, mais la région est belle, verte et rocailleuse. Et il y a l’océan. Une masse importante, sauvage et glaciale, qui fouette les sangs et forge le caractère. Ces vagues ! Elles sont faites pour crier la beauté de l’univers aux yeux attentifs, et pour tempérer les orgueils mal placés. »

20 ans plus tard, retour au pays du fils maudit, l’heure de la vengeance a sonné. L’auteur décrit ce déferlement de violence avec une montée en puissance et une intensité rare pour aboutir à une issue fracassante et bouleversante.

Tous les éléments du Noir sont réunis avec cette profondeur indéfinissable qui fait de ce roman un incontournable, c’est brillant et sombre à la fois, du très bon.

NIKOMA

LA ROUTE 117 de James Anderson / Belfond

Lullaby Road

Traduction : Clément Baude

Il y a deux ans et demi, les Nyctalopes chroniquaient le premier roman publié chez Belfond du même James Anderson, Desert Home, et en disaient le bien qu’ils en pensaient. La Route 117 se révèle être une sequel puisque James Anderson introduit à nouveau son personnage principal, Ben Jones, routier à la vie agitée, dans le décor qu’il affectionne, le désert et les mesas de l’Utah, traversé encore une fois par la Route 117. S’il existe bien une Route 117 dans l’Etat des Mormons, James Anderson a décalé la sienne dans la fiction plus à l’est pour la faire se croiser avec l’Interstate 191, grand axe routier qui s’enfonce depuis Salt Lake City, la capitale, vers le sud-est. On peut supposer ainsi qu’il cherchait à ancrer son histoire dans un des endroits les plus reculés de l’Utah pour mieux évoquer des communautés dont l’isolement, la marginalité et le secret sont des traits caractéristiques. 

« La neige et la glace ont envahi la route 117. Au milieu de ce décor lunaire, Ben, chauffeur routier, s’accroche à son volant comme à une planche de salut, pour oublier la disparition brutale, quelques semaines plus tôt, de la femme qu’il aimait.

Mais un matin, à la station-service, un étrange colis l’attend… Un gamin et son chien, laissés là avec ce mot : « S’IL TE PLAÎT, BEN. GROSSE GALÈRE. MON FILS. EMMÈNE-LE AUJOURD’HUI. CONFIANCE À TOI SEULEMENT. PEDRO. »

Pourquoi ce Pedro, un quasi-inconnu qu’il n’a pas revu depuis des mois, tient-il tant à lui confier son enfant mutique ?

Tandis que Ben reprend la route en quête de réponses, accompagné de ses improbables passagers, un drame l’oblige à interrompre ses recherches : son ami John, prédicateur qui arpente la 117 avec une croix sur le dos, vient d’être laissé pour mort sur le bord de la chaussée.

Dans ce coin perdu de l’Utah, les mystères et les dangers collent à l’asphalte. Pour Ben, c’est le début d’une enquête ahurissante, aux troublantes ramifications… »

James Anderson confirme sa poésie brute pour évoquer le désert, ses étendues désolées, ses formations rocheuses, ses lumières et les événements météorologiques brutaux qui le frappent pendant la saison d’hiver. Malgré ses aspects hostiles, la contrée abrite une communauté éparpillée dont les membres ont pour point commun de vouloir mettre une distance avec une vie antérieure que l’on devine aisément riche en accidents, en faux pas ou en dégueulasserie. Rockmuse, au bout de la Route 117, a l’air du rejeton bâtard de Slab City et d’une ghost town. James Anderson y distribue une humanité bancroche et bigarée, attachante ou bien inquiétante. Ben Jones est le trait d’union entre Rockmuse et Price où il réside. Il connaît parfaitement ce coin de désert et les habitudes des misfits qui s’y sont retirés. Raccordé aussi à la vie moderne, il peut compter sur un flic amical et les services médicaux d’urgence. Et Dieu sait si les péripéties du roman nécessitent leurs interventions. Ben Jones reste ce personnage pour lequel le lecteur éprouve une sympathie immédiate : il a ses blessures, il n’est pas lui-même irréprochable, il sait que le mieux, dans les services qu’il assure en solitaire, est de ne pas poser de questions. Malgré tout, son tempérament ne lui évite pas les ennuis. Fataliste et ironique, il avance, vaille que vaille, bien que là, sa fibre paternelle et protectrice soit mise à rude épreuve. Pour résumer, c’est un brave type, qui parfois se comporte comme un connard ; avisé, puis l’instant d’après, victime du « syndrome de la mèche courte ». 

Sur le thème de l’enfance abusée, l’enquête ou poursuite motorisée de Ben Jones rappelle dans ses meilleurs moments Le Cherokee de Richard Morgiève, paru au tout début de l’année dernière. Au fil des kilomètres d’asphalte, le drame se noue, affrontements et accidents surgissent, amitiés et amours éclosent ou se meurent. La prose de James Anderson, efficace, sait parfois se hérisser d’un humour bien vu. Alors la suite idéale à Desert Home ? Peut-être pas. Les incessants aller-retours sur la 117, entre intrigue principale et échappées secondaires, désorientent parfois et le dénouement nous laisse avec un petit sentiment de confusion. C’est un peu dommage parce que c’est une histoire qui a le mérite d’appartenir à l’endroit exact où elle se déroule.

   Sans savoir ce que je découvrirais, j’ai poussé le quad sur le côté. Le corps de l’homme était en un morceau, il avait les yeux ouverts. Du sang coulait coulait d’une plaie sur son front. Ses deux jambes, brisées à hauteur des genoux, étaient repliées, quasiment à angle droit, comme dans un dessin animé. Merci la ceinture de sécurité – si tant est qu’il l’ait mise. Les airbags ne fonctionnent que si vous êtes là où vous êtes censé être. Avec les tonneaux, l’homme et son fils s’étaient retrouvés comme deux roulements à bille dans une boîte de conserve.

   Il a remué les lèvres. Je me suis baissé et, un genou, à terre, je me suis penché vers lui. C’étaient sans doute ses dernières paroles. Dans un murmure rauque, il a répété :

« Mon fils, mon fils.

_ Le sale gosse, vous voulez dire ?

   Il a cligné des paupières.

   « Je ne sais pas. Je ne l’ai pas encore retrouvé. Espérons que je n’aurai pas besoin de sacs-poubelle pour vous le ramener. » J’ai aussitôt regretté mes paroles. « Peut-être qu’il va bien », ai-je rectifié, même su je n’en croyais pas un mot. Frapper un homme à terre n’a jamais été mon style, mais à ce moment-là, je n’avais ni style ni indulgence.

Paotrsaout



LE LIVRE DE SARAH de Scott McClanahan / L’Olivier.

The Sarah Book

Traduction: Théophile Sersiron.

Après avoir été publié par les éditions Cambourakis pour ses recueils de nouvelles, Scott McClanahan arrive à l’Olivier pour son roman “Le livre de Sarah”. En aparté, certains choix éditoriaux me surprendront toujours puisque “Le livre de Sarah” est la suite de “Hill William” où le “héros” rencontre cette fameuse Sarah et cette première histoire est toujours inédite en France…

Au fin fond des Appalaches, Scott, dans la jeune vingtaine, rencontre Sarah légèrement plus âgée que lui. Un couple se forme, grandit, décline et puis meurt au bout d’une dizaine d’années. Scott, c’est tout simplement l’auteur, Scott McClanahan qui raconte son histoire avec Sarah, jeune infirmière qui va devenir son épouse et qui lui donnera deux enfants. Dix ans de vie commune dans un coin paumé pour le prof et la soignante, avec quelques hauts et beaucoup de bas.

Les avis seront très certainement très partagés: certains y verront beaucoup de tristesse, de mélancolie et c’est vrai qu’elles parcourent les pages, les hantent parfois mais pas très longtemps non plus, masquées par les bouffonneries puis les remords de ce grand gosse alcoolo qu’est Scott. Quand la plume s’attarde sur Sarah, bien sûr, ses souffrances sont visibles, certains s’y retrouveront sûrement, hélas. Mais le ton est tout autre, penché vers un humour très présent et parfois bien en dessous de la ceinture. On peut être surpris par nombre de critiques ricaines parlant d’immense émotion… Mouais, “Le livre de Sarah” débute néanmoins par “ J’étais le meilleur conducteur bourré du monde” et cela n’évoque pas d’emblée les violons qui chialent.

Quels que soient les sentiments engendrés, “Le livre de Sarah” est avant tout un roman de vie plaisant, écrit dans un style qui ne provoquera pas d’émerveillement certes mais qui engendre un certain attachement pour ce couple. La prose très honnête, franche de l’auteur alterne chapitres au moment du divorce et retours sur l’histoire en amont et aussi pitoyable que soit un type qui picole quand il est en phase d’auto-apitoiement, l’histoire demeure intéressante et cela même si l’issue, très prévisible, est connue. 

On peut très bien rapprocher “Le livre de Sarah” de “Putain d’Olivia” de Mark SaFranko et par extension à l’univers de John Fante à qui il semble rendre manifestement hommage dans un chapitre rappelant irrésistiblement “Mon chien stupide”. C’est plein de verve avec des digressions à jeun ou alcoolisées sur la guerre, la vieillesse, la mort, la guerre. On passe un bon moment certes, de là à crier au génie, non.

Wollanup.



TERRE ERRANTE de Liu Cixin / Actes Sud.

TERRE ERRANTE est une nouvelle de science-fiction de l’auteur chinois Liu Cixin, devenu un incontournable du genre en Chine mais aussi bien delà des frontières de son pays d’origine. Il affiche un beau palmarès en termes de récompenses littéraires et de reconnaissance par ses pairs. L’adaptation de cette nouvelle précédent une trilogie a été adapté tout d’abord par Netflix puis reprise au cinéma sous le titre « The Wandering Earth » faisant un carton au box-office mondial en 2019. Des prix, des récompenses…mais qu’en est-il vraiment ? 

Et bien que l’on soit adepte ou pas du genre, je dois reconnaître que cette nouvelle est un amuse-bouche qui fait mouche ! On en reprendrait bien un peu plus.C’est une belle façon de découvrir cet auteur dont l’écriture est précise, documentée et scientifiquement compréhensible voire peut être probable !

Lire cette nouvelle prendra peu de temps, pour autant l’histoire se décomposant en plusieurs parties, elle semble plus étoffée et complexe qu’il n’y paraît. 

Cette histoire parle de notre planète dont le peuple a décidé de fuir le soleil devenu menaçant pour le devenir de l’humanité pour partir en quête d’un nouveau système solaire. Jusque-là, scénario classique, sauf que l’humanité a décidé de faire route à bord de la Terre en implantant à sa surface des moteurs surdimensionnés pour la propulser et l’éloigner de la menace. 

Le personnage principal est né pendant la période dite du freinage, période qui consiste à arrêter la rotation de la Terre. On vit donc à travers les yeux d’un humain qui n’a pas connu l’avant et qui va vivre les différentes étapes du voyage : l’ère du freinage, l’ère de la fuite, la rébellion et l’ère de l’errance.

Pendant toutes ces étapes se déroulant sur plusieurs années, le personnage grandit, se marie, devient à son tour père et se pose des questions existentielles sur le bien-fondé de cette fuite et du devenir de l’humanité. 

Sans en dire plus pour ne pas vous spolier et parce qu’il faut impérativement le découvrir, sachez qu’il y a du lourd dans ce si petit bouquin. 

« Je n’avais jamais vu la nuit. Je n’avais jamais vu les étoiles. Je n’avais jamais vu le printemps, ni l’automne, ni l’hiver.Je suis né à la fin de l’Ère du freinage. La Terre venait tout juste d’arrêter de tourner. »

NIKOMA


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