Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (page 2 of 88)

LA FUREUR DE LA RUE de Thomas H. Cook / Le seuil.

Streets of fire

Traduction: Philippe Loubat-Delranc.

1963. Ville de Birmingham, Alabama. Le corps d’une petite fille noire est retrouvé, violée et assassinée. Le sergent Ben Wellman est chargé de l’enquête.

Le contexte, pendant ce printemps-été 1963 n’est pas simple, historiquement il est appelé « la campagne de Birmingham ». Il s’agit de manifestations organisées par l’association américaine pour les droits civiques. Le but étant de réveiller l’opinion publique et mettre fin à la ségrégation. Le mouvement fut mené, entre autres, par Martin Luther King que nous croisons dans ce roman.

Ben Wellman doit enquêter tout en surveillant les discours de Martin Luther King. La situation est tendue. Les responsables de la police et de la mairie souhaite que l’enquête aille jusqu’à son terme, que Ben Wellman ne considère pas ce meurtre comme un de plus au sein de la communauté noire. Mais tel n’était pas son intention. La difficulté, c’est de se faire accepter dans ce travail par ses collègues qui ont un profond dédain, une haine pour les afro américains. Nous sommes en Alabama, état le plus ségrégationniste des Etats-Unis. Et il faut également se faire accepter dans la communauté. Les habitants de ce quartier ne voient pas d’un très bon œil un policier blanc venir les interroger, pour eux, c’est une figure de l’autorité répressive qui se fiche pas mal de trouver le vrai coupable. 

La situation est explosive. La ville est parcourue tous les jours de manifestations pacifiques mais violemment réprimées, à coups de canons à eau, avec des arrestations en masse. 

Thomas H Cook tisse finement une toile entre son histoire policière et l’Histoire de cette époque. Chaque évènement est lié, chaque personnage, réel ou fictif apporte une lumière à cette période difficile mais ô combien importante pour la cause des noirs aux Etats-Unis. On vit l’agitation au travers des yeux de ce flic qui comprend que le monde est en train de changer, et il souhaite participer à ce mouvement à sa façon, rajouter sa pierre à l’édifice. Il ne se démonte jamais, avançant pas à pas, avec comme point de mire, trouver l’assassin de cette petite fille au même titre que si elle avait été blanche et rendre leur dignité humaine à tous ces laissés pour compte.

Roman qui reste présent dans votre tête, longtemps après avoir lu la dernière page.

Marie-Laure.


THE SINNER de Petra Hammesfahr / Jacqueline Chambon noir .

Traduction: Jacqueline Chambon.

The Sinner est enfin traduit en français pour cette fin d’année 2019!!! Eh bien oui il faut savoir tout de même qu’il est sorti en Allemagne à la fin des années 1990 où il fit un carton puis aux États-Unis en 2008 dont l’adaptation en série en 2017 semble également briller par son audience de vues sur Netflix (adaptation clairement en dessous du roman pour ma part mais à tester).

Alors, préparez-vous psychologiquement pour supporter la lecture de The Sinner, la série étant très édulcorée pour ceux qui l’auront vu. L’auteur pousse son personnage principal Cora Bender très loin dans les méandres de la folie, de la persécution et de la torture mentale.

Dès les premières lignes, on perçoit que Cora est un personnage en souffrance et mortifère qui tente de vivre une vie normale et rangée avec son mari et son petit garçon jusqu’à cet après-midi ensoleillé au bord du lac. En effet, à proximité, deux couples s’amusent et se taquinent sur fond de musique quand Cora se lève et poignarde violemment l’un des hommes. S’ensuivent son arrestation et ses aveux, la suite ne fait aucun doute, incarcération à vie. Pour autant le commissaire Rudolf Grovian chargé de l’affaire tente de comprendre comment une femme d’apparence si douce et sans histoire a pu commettre un tel bain de sang.

C’est précisément à partir de là que tout devient terriblement captivant. Le commissaire va sonder Cora au plus profond de son être et plus on s’y enfonce et plus c’est obscur. Cora révèle une personnalité complexe liée à une enfance traumatisante et une partie de vie effacée dues à un gros traumatisme. Rudolph Grovian va tout mettre en œuvre et sa vie de côté pour disculper Cora. Chacun des flash-backs provoqués par le commissaire permet de reconstituer le puzzle de cette vie morcelée et à chaque nouvelle pièce retrouvée, l’histoire devient plus sordide, il faut vraiment le finir pour réaliser que tout est ciselé, finement écrit… bref une toile de maître dans un cadre de bois vermoulu.

La petite enfance de Cora est dure, crue, celle qui marque un enfant toute sa vie. Entre une petite sœur atteinte d’une maladie incurable dont elle est asservie, une mère totalement barrée, réfugiée dans une dévotion religieuse extrême et un père en dépression avec qui elle dort et assiste parfois aux masturbations, Cora tente encore de satisfaire tout le monde en vain.Puis son adolescence et sa vie de jeune femme où les rêves d’évasion vont la mener à de mauvaises rencontres, au sexe sale, aux drogues, à la perte de toute intégrité puis à ce fameux trou noir. 

Enfin la reconstruction d’une vie ébréchée, la vie de famille et le meurtre…

L’intrigue est dingue, tendue du début à la fin, on grince des dents, on ferme les yeux, on se fait le film mais parfois l’image devient insoutenable, pas diffusable, quitte à s’auto censurer.

À lire impérativement si vous êtes bien dans votre tête, sinon passez votre chemin, ce roman ne pourra être qu’un déclencheur d’un drame assuré pour vous ou vos proches.

NIKOMA



L’ ANNÉE NYCTALOPES 2019 de Marie-Laure.

Je me livre cette année encore à l’exercice d’établir un top de mes lectures chroniquées sur l’année 2019 et seulement celles-ci. 

Des déceptions, des découvertes, des confirmations. Ces lectures m’ont permis de découvrir des histoires, des auteurs et donc de me faire grandir, d’évoluer, et de me rendre compte que finalement, je devenais plus exigeante dans mes lectures !!

Sans ordre de préférence mais des livres qui m’ont marquée, dérangée, fait réfléchir, aimés quoi !!

Broyé de Cédric Cham

De la noirceur, de la souffrance, on peine à reprendre son souffle, mais que c’est bon !

Les patriotes de Sana Krasikov 

Les relations américano-russes sur trois générations, des années de la grande dépression à nos jours, on parcourt le XXème siècle au travers des yeux d’une jeune américaine qui a cru dans le rêve socialiste et s’y est plongé avec toute la naïveté de la jeunesse.

Zippo de Valentine Imhof 

Lecture très rock, très sombre, sans retour en arrière. 

Grise Fiord de Gilles Stassart 

Un voyage poétique au pays des Inuits. Une seule exigence, se laisser guider sur cette terre froide et hostile et vous en découvrirez la beauté.

L’étoile du Nord de DB John 

Une plongée dans l’état nord-coréen qui fait froid dans le dos !

Requiem pour une république de Thomas Cantaloube 

Une histoire de gangsters à l’ancienne sous fond de fin du colonialisme en France et des prémices de la guerre d’Algérie. Contexte historique réel avec des personnages de petites frappes, de politiciens véreux, et de flics naïfs.

Le pays des oubliés de Mickael Farris Smith

Une description de la souffrance, d’un gars qui s’est laissé porter par les événements, a subi sa vie et n’a même pas conscience que le rêve américain peut exister pour quelques privilégiés.

L’aigle des tourbières de Gérard Coquet.

Un roman avec des femmes fortes, pleines d’honneur, qui redressent la tête et avancent malgré tout. Une histoire sombre mais avec un humour décapant !

Marie-Laure.


BANLIEUE EST de Jean-Baptiste Ferrero /Lajouanie.

“Un détective venu aider un vieux copain en conflit avec un caïd local constate à son grand désespoir que la banlieue n’est décidément plus ce qu’elle était : on y viole, on y massacre, on y corrompt, on s’y drogue, on s’y radicalise et on s’y débauche comme jamais…Cynique mais pas blasé, idéaliste mais pas naïf, Thomas Fiera, enquêteur gouailleur et un poil expéditif, entreprend alors, aidé de sa fine équipe, de s’attaquer aux racines du mal.”

Chroniqueur fatigué mais qui ne fera pas de blagues pourries avec le nom de l’auteur.

Le roman commence lors d’un enterrement et qui ne connaît pas l’oeuvre de Jean-Baptiste peut s’imaginer, redouter ou espérer un roman débordant de pathos, usant de pessimisme et de spleen. Mais ceux qui ont déjà goûté aux aventures de Thomas Fiera, le sosie littéraire de l’auteur qui ose les outrance que les convenances interdisent à l’homme, savent très bien que la morosité va très vite faire place à beaucoup d’humour irrévérencieux.

Le style de l’auteur s’apparentait déjà à du Audiard, à du san Antonio, réminiscences certaines de ses univers littéraires et cinématographiques d’autrefois même si l’auteur n’est pas d’un âge canonique. Dans les précédentes enquêtes du détective irascible qu’il ne vaut pas mieux trop chatouiller, cela donnait un ton old school qui séduisait mais qui pouvait sembler bien obsolète ou étranger aux plus jeunes des lecteurs. Ici, avec cette dichotomie entre la banlieue qu’a connue Fiéra et ce qu’elle est devenue, cela devient un régal de voir débarquer dans le bronx le détective au volant d’une DS de 1976 et de le voir évoluer dans une “chienlit” que n’aurait pas désavoué le grand Charles. Le contraste, la confrontation de deux mondes est souvent jouissive.

Attention, ce n’est pas un roman pour gamins, la violence est à la hauteur du bordel ambiant, les répliques y sont assassines, Fiéra va y laisser de plumes aussi. La Jouanie appose sur ses couvertures “roman policier mais pas que”. Ici, merci Jean Baptiste Ferrero, le slogan prend tout son sens.

Décapant, méchamment irrévérencieux.

Wollanup.



LE PARFUM DE L’HELLÉBORE de Cathy Bonidan / La Martinière.

Ce n’est pas la quatrième de couverture trompeuse. Pas plus la couverture où un Kévin ou un Dylan, si communs et si célèbres dans les cours de récréation, semble si fier d’avoir arraché des pauvres carottes pour vous les offrir ou plus certainement vous les vendre. Encore moins le fait que le bandeau annonce que ce premier roman a gagné onze prix, quoique, onze, c’est beaucoup… Ce n’est pas non plus parce que Cathy Bonidan n’a jamais contacté la moindre maison d’édition, qu’elle écrit en secret depuis l’âge de onze ans et que depuis de nombreuses années, ses histoires contées autrefois sur des cahiers d’écolier, comme ses romans présents n’avaient jamais eu le moindre lecteur. Bien sûr, on connait tous de multiples déclencheurs qui nous font ouvrir un roman plutôt qu’un autre: le moment, un thème, une recommandation, le hasard, la curiosité… et puis il y a d’autres raisons parfois, liées à un désir certain, à un évident devoir aussi mais, mais… c’est personnel.

Anne qui vient de rater son bac quitte la Gironde pour aller vivre chez son oncle qui dirige un centre psychiatrique à Paris. Nous sommes en 1957 et la France de cette époque au patriarcat bouffi sert de toile de fond à une histoire qui dans sa première partie est écrite de manière épistolaire et de journal intime. Anne produit la correspondance tandis que Béatrice, jeune anorexique de 13 ans raconte son vécu de patiente dans le très modeste institut Falret. Au fil des mois, Gilles enfant autiste devient le coeur de l’histoire, les deux jeunes filles découvrant que le jardinier rustre est arrivé à établir un lien, un fil ténu avec l’enfant en extrême souffrance quand tous les spécialistes avaient échoué puis abandonné. La forme d’écrit donne une douceur, une lenteur, un candeur au temps qui passe consignant les joies, les souffrances, les espoirs, le malheur des uns et des autres. Le style simple mais très élégant de l’auteure offre de très belles teintes à cette première partie lui donnant un beau cachet de photographies passées, de monde perdu ou oublié.

L’histoire se poursuit dans un Paris de 2O17, très loin de l’époque où le chignon était une obligation pour les demoiselles de bonne famille et où il ne faisait pas bon de montrer son goût pour une musique du diable naissante: le rock n’roll. Sophie, grâce à un cadeau de la vie digne de l’Amélie Poulain de Jeunet dont l’ombre plane parfois dans les beaux moments de la première partie, se retrouve avec des archives officielles et officieuses de l’établissement aujourd’hui disparu. Rapidement, ignorant la thèse universitaire qu’elle mène sur l’histoire de la psychiatrie française, la jeune femme va s’intéresser aux destinées d’Anne et de Béatrice, à leur histoire interrompue par l’auteure en juillet 57. Cette quête du temps perdu va proposer un nouveau départ à la jeune femme, lui suggérer une autre voie loin des convenances, des obligations sociétales de l’époque.

De la sensibilité sans sensiblerie, du charme sans glam, de la bienveillance, la vraie, du romantisme discret, la cause des femmes, le bons sens plutôt que la théorie, la passion plus forte que la souffrance, la beauté des choses simples, la mémoire des pierres et des anciens et de belles âmes que malheureusement on ne rencontrera jamais… “Le parfum de l’hellébore” aux notes discrètes, touchantes, au bouquet sucré parfois mais aussi souvent acidulé, aux senteurs de vieilles boiseries et de papier imbibé d’encre est un très beau roman.

Discret et lumineux.

Wollanup.

PS: à la fin de ses remerciements, l’auteure écrit : “Ce jour-là, l’enfant que j’étais à onze ans me fera un clin d’oeil, c’est certain.” et elle peut déjà être très fière de vous Cathy.



LES ROSES DE LA NUIT d’Arnaldur Indridason / Métailié Noir.

Traduction: Eric Boury.

Une jeune femme est retrouvée morte sur la tombe du héros de l’indépendance islandaise. Rien de mieux pour Erlendur pour aiguiser son esprit et se plonger dans l’histoire de son pays. L’enquête est une fois de plus un prétexte pour dévoiler les fractures de la société.

Nous traversons au cours des recherches, l’Islande, pour rejoindre les fjords de l’Ouest. Ce voyage est l’occasion de voir se confronter deux générations : celle d’Erlendur et celle de Sigurdur Oli. L’ancienne est nostalgique d’une époque où l’histoire avait son importance, on s’intéressait à l’héritage de la nation, la langue islandaise était préservée. A contrario, la nouvelle est plus pressée, elle préfère vivre dans les villes et s’abreuve de culture américaine au détriment de la culture islandaise quelle qu’elle soit.

Le livre a été écrit en 1998, période pendant laquelle l’Islande était en pleine récession économique. La pêche et la transformation du poisson étaient une des économies principales du pays. Dans les années 80, la surpêche a obligé le gouvernement à instaurer des quotas au pêcheur, ceux-ci étant définis par bateau. Ces quotas pouvaient être transférés, loués, vendus ou transmis à ses héritiers. La crise s’enfonçait, les pêcheurs en étaient réduits à vendre leur quota pour éviter la faillite. Des villages entiers furent ruinés. Certains ont réussi à vendre à bon prix, permettant ainsi la concentration de l’activité entre quelques mains, qui pour certaines n’avaient rien à voir avec le milieu de la pêche. Les villageois, sans travail, fuirent vers Reykjavik, espérant trouver un second souffle. 

Mais pour beaucoup, l’adaptation dans cette grande ville n’a pas été simple. Indridason nous plonge dans les bas-fonds de la capitale, au milieu des exclus qui survivent comme ils peuvent : vols, drogue, prostitution… La description qui en est faite est saisissante de réalité et de noirceur.

Pour les amateurs purs d’Erlendur, on retrouve bien sûr dans ce roman les traits caractéristiques du personnage bougon, sanguin parfois, solitaire. Ses relations familiales sont plus approfondies : le cheminement au travers des quartiers pauvres se fait avec l’aide de ses enfants, notamment de sa fille, pour qui, il s’inquiète et culpabilise tout du long.

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce livre, la confrontation entre les deux générations, la description qui est faite des conséquences de la mondialisation au sein d’un territoire vaste, beau mais ô combien difficile à vivre pour ces jeunes qui ont la tête pleine de rêves. Pour les amateurs de Indridason mais pas que !

Marie Laure.


Dix pour Nyctalopes par Monica.

Même pour une année comme celle-ci, lors de laquelle j’ai l’impression de pas avoir lu la moitié de ce que je lis d’habitude, il est très difficile d’extraire seulement dix titres à retenir et encore plus compliqué d’en faire un « top ». Voici donc les dix livres que je retiens, sans pour autant les hiérarchiser : chacun fait son chemin dans ses différences et sa singularité.

« Underworld : romans noirs » de William R. Burnett dans la collection Quarto, Gallimard.

Cinq romans réunis en un seul volume, quelle riche idée ! et une plongée magnifique dans les sources du roman noir, nouvelle traduction, que du bonheur ! (Traductions Jacques-Laurent Bost, Minnie Danzas, J.-G. Marquet, Denise May)

« Le nuage et la valse » de Ferdinand Peroutka aux éditions de la Contre Allée.

Un roman époustouflant jamais traduit en français avant que la Contre Allée ne s’en empare, grâce à la traduction de Hélène Belletto-Sussel. Rescapé des camps lui-même, Peroutka écrit un seul roman, un chef d’œuvre : « Le nuage et la valse ». Pour en savoir plus il vous faudra le lire !

« Prémices de la chute » de Frédéric Paulin aux éditions Agullo.

La suite de « La Guerre est une ruse » confirme le talent indiscutable de Frédéric Paulin. On appréhende souvent les « suites » mais chez Paulin ce deuxième opus s’imbrique parfaitement au premier et continue de décrypter avec minutie la montée en puissance des mouvances islamistes au début des années ’90. Vivement le troisième ! (prévu au printemps 2010)

« La Fabrique des salauds » de Chris Kraus chez Belfond.

Koja et Hubert, Caïn et Abel sur fond de régimes totalitaires. Ce roman risque de vous faire perdre définitivement la foi en l’humanité. Et pourtant : les salauds, tout comme les monstres, ne sont que des êtres humains. L’histoire de la seconde moitié du 20e siècle en 900 pages :  de Riga à Munich, de Munich à Loubianka, de Loubianka à Tel Aviv. De la SD à la KGB, de la CIA au Mossad. Foncez ! (Traduction Rose Labourie)

« Il était une fois dans l’Est » de Árpád Soltész aux éditions Agullo.

Et Bam ! Absolument magistral ! Amateurs de folklore et d’ambiances kitch, passez votre chemin. C’est violent, parfois répugnant, c’est peuplé d’hommes avides de pouvoir, de quartiers pauvres, de villages laissés à l’abandon. C’est le visage d’une certaine Europe, aujourd’hui. (Traduction Barbora Faure)

« Le Second disciple » de Kenan Görgün dans la collection EquinoX des Arènes.

Un rescapé 2019 à côté duquel j’ai failli passer, rattrapé in extremis grâce aux retours excellents des lecteurs que j’apprécie et dont je suis les conseils sans crainte. Et en effet, ce serait dommage de rater ce roman incroyable de maîtrise, dont les personnages crèvent les pages – à défaut de crever un écran – et le face à face de Xavier et de Brahim, deux faces de la même monnaie, deux destins réunis dans le terrorisme. Une analyse très fine de la société belge – par extension de la société occidentale -vient cimenter un récit déjà bien stable sur ses pieds.

« Le Ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena chez POL.

Roman magistral autour de la culpabilité ultime et de la résurgence d’une identité par son versant tragique. Il n’y a pas une ligne, un mot de trop. Vraiment indispensable.

« L’Echo du temps » de Kevin Powers chez Delcourt Littérature.

J’aurais tellement aimé qu’on en parle plus, tout comme « Un autre tambour » de William Melvin Kelly dans la même maison d’édition. Ce sont des textes forts, tant sur le fond que sur la forme – un labyrinthe narratif parfaitement maîtrisé chez Powers, un point de vue narratif unique chez Melvin Kelly. On apprend, on s’étonne, on se révolte : des romans à lire et à faire passer. (Traductions par Carole d’Yvoire pour L’Echo du temps et Lisa Rosenbaum pour Un autre tambour)

« Le Sang du Mississipi » de Greg Iles chez Actes Noirs.

Une fin de trilogie en fanfare, excellent rattrapage de l’auteur après un tome 2 un peu mou. Avec ce troisième opus Greg Iles vous en donne pour votre argent et plus encore : c’est tendu, malin, et encore explosif à quelques reprises. J’envie vraiment ceux qui ne l’ont pas encore découvert de pouvoir s’accorder ce plaisir. (traduction Aurélie Tronchet)

Ah ! et puis mon roman doudou de cette année, sans doute, « La crête des damnés » de Joe Meno chez Agullo 

On ne se refait pas, cette plongée rythmée par de gros riffs au cœur des années ’90 en a ému plus d’un(e) et j’en fais partie. Brian et Gretchen, nom de Dieu ! Mais quel plaisir de lecture ! (traduction Estelle Fleury)

Monica.

Mélasse 2019, l’année au sirop noir de Paotrsaout

Que j’aimerais partager un enthousiasme à la hauteur de celui déclamé par Wollanup un peu plus tôt tandis que s’achève une année de lectures. Hélas, cette fin 2019 me donne plus l’impression d’arpenter les rues de Boston après la Grande Inondation de mélasse de janvier 1919. Le trottoir englue mes godasses, peu de livres m’inspirent depuis un moment. J’en ai laissé filer des bons (le Winslow…), d’autres m’ont bel et bien déçu. J’ai un temps cru ne pas pouvoir proposer autre chose qu’une liste indigente. Avec quelques efforts, voici réunis des titres, pour beaucoup chroniqués sur le blog, qui collent quand même aux doigts et au souvenir et pas parce qu’on a mis du visqueux dedans ou dessus. Des textes noirs mais aussi de la littérature du réel qui raconte (beaucoup) l’Amérique et (un peu) notre beau pays.

LE CHEROKEE de Richard Morgiève / Ed. Joëlle Losfeld.

Aux frontières de la parodie de genre, un polar, plein de jus, de brutalité et de verve.

J’AI TUÉ JIMMY HOFFA de Richard Brandt / Ed. JC Lattès

Bien sûr, il y a le film de Scorsese, The Irishman, qui a acheté les droits de l’ouvrage original I heard you paint houses. Traduites, les confessions et révélations du véritable Frank Sheeran, ancien homme de main du syndicat des routiers aux amitiés mafieuses, dessinent un portrait sombre qui laisse pantois.

L’HÔTEL AUX BARREAUX GRIS de Curtis Dawkins / Fayard

Inspiré par l’expérience carcérale de son auteur qui a pris perpète. A la fois tristes et drôles, implacables et touchantes, des histoires qui nous rappellent que la prison est aussi viscéralement américaine que le motel et le parc d’attraction.

NOMADLAND de Jessica Bruder / Globe

Une grande enquête journalistique sur le déclassement d’une partie de la société américaine contemporaine. Ils ont perdus leur maison, ils vivent dans des campings cars ou des fourgons. Font des milliers de kilomètres pour travailler dans des conditions indignes (souvent pour Amazon) bien qu’ils aient 50, 60, 70 années ou plus. Je vous promets que ça fait réfléchir sur son boulot et sa retraite…

CHERRY de Nico Walker / EquinoX/ Les Arènes

(…) une fiction portée, transportée même, par une vérité brutale, sans une once d’apitoiement. Elle nous parle d’un carnage américain, celui d’une jeunesse amochée par la guerre, la morosité et l’anéantissement dans la drogue, avec une authenticité terrifiante.

LA CITÉ DE LA SOIF DE Philipp Quinn Morris / Finitude

Comédie familiale sudiste totalement barjo. Par un auteur retiré de l’écriture dans laquelle il n’a jamais fortune. Il faut que ce mec y retourne, c’est pas possible autrement. Jubilatoire.

STONEBURNER de William Gay / La noire Gallimard

Un schème typique du roman noir, articulant la femme fatale et ses pantins masculins, revisité. Avec de l’amitié virile un tantinet psychopathique, des bagnoles, des accidents de bagnoles et de la bagarre. On achète.

PÉQUENAUDS de Harry Crews / Finitude

Farandole de papiers journalistiques des années 1970 par le maître des freaks qui révèle un autoportrait pas piqué des vers. De la noirceur, de l’alcool, des torgnoles, le gruau de la bêtise et des graviers de diamant. Immanquable pour tous les « avaleurs de foutaises » auxquels je me sens appartenir.

DERNIÈRE SOMMATION de David Dufresne / Grasset

Ce livre très politique, qui se lit comme un polar – il en a la tension – à la bouffée finale dystopique mais pas improbable, donne un aperçu terrifiant des violences policières durant le mouvement des Gilets jaunes, violences amorcées depuis plusieurs années il faut bien le dire et qui ont récemment encore (mort de Steve Caniço, répression des manifestations de pompiers) montré leur ancrage dans la pratique policière. Eclairant.

Finalement, ça valait peut-être le coup de lire, surtout dans la première moitié de l’année. 

En attendant 2020, ça glue, les copains.

Paotrsaout

L’année noire 2019 de Clete Purcell / Wollanup / Nyctalopes.com

Beaucoup de choix heureux ont fait de 2019, surtout dans sa première moitié, une année particulièrement riche. Ce ne sont pas les meilleurs romans de l’année mais certainement ceux dont le souffle vous emporte et dont l’écho résonne longtemps après que le livre repose dans un coin précieux de votre bibliothèque. Voilà donc ces treize ouvrages que j’ai aimés, ces histoires que j’aimerais offrir comme preuve d’amitié ou d’amour aux proches comme aux amis qui partagent cette passion pour le Noir.

GRACE de Paul Lynch / Albin Michel.

Grace, de la même famille que Ree de “Winter’s bone” de Daniel Woodrell, chef d’oeuvre!

Entretien avec Paul Lynch.

WILLNOT de James Sallis / Rivages.

En si peu de pages et même si ce n’est pas un exploit pour lui, c’est du grand art, pessimiste à faire mal mais brillant.“Certains conditionnels ont de quoi vous démolir”.

Entretien avec James Sallis.

LA DERNIERE CHANCE DE ROWAN PETTY de Richard Lange / Terres d’Amérique.

Tous les voyants sont au rouge, mauvais karma, mauvais alignement des planètes, bad trip, chaos total… poisse, scoumoune… Grand auteur, grand roman et un Rowan Petty inoubliable. “A tous les chanceux et les malchanceux, les escrocs et les escroqués, les vivants et les morts. A tous.”

UN SILENCE BRUTAL de Ron Rash / Gallimard.

Ron Rash sait créer des personnages, des destins, des vies qu’on n’oublie pas et qui nous interpellent par leurs réponses à l’adversité du moment ou d’une vie entière. Précieux !

PRESIDIO de Randy Kennedy / Delcourt littérature.

Tout est juste, beau et douloureux, à se flinguer sur la fin.

EN LIEU SUR de Ryan Gattis / Fayard.

L’impact dramatique, la puissance du propos, les multiples fulgurances d’une histoire urgente vous défoncent plus d’une fois et font de “En lieu sûr” un roman solide, violent, vif, puissamment humain et intelligent, très intelligent.

1793 de Niklas Natt och Dag / Sonatine.

Niklas Natt och Dag instille l’hébétement, la colère, la révolte, l’effroi, l’horreur avec un talent qui l’impose, pour moi, au même niveau que le Tim Willocks de “La Religion”. Choc identique.

LES DIEUX DE HOWL MOUTAIN de Taylor Brown / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Si pendant les deux tiers du roman, le suspense n’est pas exceptionnel, il règne néanmoins une ambiance bouffée par l’appréhension, la peur des exactions que l’on sait très prévisibles et forcément à venir. Reste à savoir comment et quand le mal frappera et quel sera son vrai visage. 

Entretien avec Taylor Brown.

ROBICHEAUX de James Lee Burke / Rivages.

Des écrivains capables de vous choper par les amygdales dès les premières lignes, capables de vous phagocyter au bout d’un chapitre et de vous entraîner en enfer pour cinq cent pages, il n’y en a pas d’autres. James Lee Burke est unique, James Lee Burke est Dieu !

SUICIDE de Mark SaFranko / Editions Inculte.

On est dans le Noir, le sale, le désespéré, les vies ratées, les gens qui s’accrochent et ceux, plus nombreux qui flanchent et SaFranko vous raconte une histoire très moche entre quatre yeux, impossible de se défiler.

LA DÉBÂCLE de Romain Slocombe / Robert Laffont.

Romain Slocombe,  une nouvelle fois, atteint un niveau d’écriture qu’on rencontre peu que ce soit dans la couverture d’une époque comme dans la narration d’une histoire qu’il conclut par une allusion à peine voilée au Dormeur du Val de Rimbaud.

LA FRONTIÈRE de Don Winslow / Harper Collins.

La route vers “la frontière” est longue, difficile, complexe, noyée de sang et de larmes, pavée d’horreur et de mort: huit cents pages sidérantes, époustouflantes au bout de l’enfer.

LE SECOND DISCIPLE de Kenan Görgün / EquinoX / Les Arènes.

Molenbeek, porte des enfers. Glaçant et courageux, un très grand roman.

That’s all folks !

Wollanup / Clete Purcell.

PRESSING de Philippe D’Anière / Pressing Editions, Gibert.

Starshooter dans le noir ? On peut en effet se demander ce que le plus coloré des bourgeons punk français fait ici. Lyon, 1978 : Betsy danse avec ses copines et l’insouciance est de mise. Mais la Party ne durera pas. Les néons de la fête s’éteignent et Kent, le chanteur (auteur, dessinateur, talentueux multicarte), continue seul une route au tempo poétique et apaisé. Pour Philippe D’Anière, le batteur de l’esquif, Phil Pressing pour le cryptonyme d’époque, la sortie de bal flirte avec la sortie de route : le gone déconne.

La gloriole s’effiloche, jusqu’à fricoter avec l’Empire du Milieu, jusqu’à des passages obligés par les cases prison et garde à vue, jusqu’à la fuite devenue inéluctable, avec atterrissage en catastrophe sur les trottoirs mal équarris de Los Angeles en guise de dangereux tarmac. Mais le garçon est costaud et peu disposé à mettre son rêve américain sous l’éteignoir. Commence alors, sous l’évident frontispice Sex Drogue et Dollar, une cavalcade en équilibre sur des montagnes aussi russes qu’alternatives, volcaniques le plus souvent. Entre la gestion d’un pressing (un fil rouge nominal sans doute) et autres utilisations plus nasales des détergents, le Philou en a fait des vertes et subit des pas mûres. De la palette féminine, il a côtoyé tous les échelons sociaux et, disons, « professionnels ». Du commerce, il a customisé toutes les combines occultes. De la nature humaine, il a testé tous les travers, excès, turpitudes, et prit tous les uppercuts disponibles au catalogue. Entre les suicides déguisés (ou non) de ses proches et son goût pour les déguisements suicidaires (ou non), il a tutoyé tous les soleils éphémères et affronté toutes les lunes narquoises. Soit quarante ans de chaos dont il tire aujourd’hui une autobiographie hallucinante, sans collier ni filtres politiquement corrects.

« Mes héros littéraires sont morts de crise cardiaque après une poularde aux truffes. Moi, vu l’époque, ce sera de stress, devant un tofu vapeur sans sel dans un retau vegan » : Lyonnais ! Audiard et Maupassant s’accoudent au zinc du bouchon et regardent passer une guirlande de personnages minés ou dorés, lessivés ou au taquet, truculents souvent, véridiques toujours. Ça se lit ventre à terre, comme du noir, à toute bombe comme le chantait Starshooter, à en oublier de voir le sunset se lever, là-bas, au bout du boulevard du même nom.    

JLM


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