Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 2 of 98)

NOIR CÔTÉ COUR de Jacques Bablon/Jigal.

Après TRAIT BLEU, ROUGE ECARLATE, NU COUCHÉ SUR FOND VERT et JAUNE SOUFRE, Jacques Bablon poursuit la chromatisation de ses romans hauts en couleur avec NOIR CÔTÉ COUR. Mais s’il ajoute toujours de la lumière à sa palette, la toile demeure toujours très, très noire, du très joli noir même.

“Paris. Un immeuble ancien avec une cour pavée. Cinq étages. Fin de semaine calme. Si ce n’est que… Que la grosse fête au quatrième chez ces trentenaires bien dans leur époque tourne mal. Qu’au premier, un des deux Lettons de passage dans la capitale a pris un éclat de grenade GLI-F4 dans le dos et saigne comme un bœuf. Que l’homme du deuxième qui a accueilli une sans-papiers ne rêve que de la baiser. Que la belle étrangère sait particulièrement bien calmer les ardeurs des hommes qui se croient tout permis. Que le jeune du cinquième connaît tout des horreurs commises par le salaud du deuxième et qu’il ne va pas en rester là. Que l’importateur de pistaches qui habite au troisième a pris une balle dans la tête. Mais qui pourrait affirmer que dans ce nid de vipères l’amour ne pourrait pas éclore ?”

En moins de deux cents pages, en quelques heures, Bablon est capable de vous inventer des intrigues barjes, partant parfois très loin dans le délire mais qui à l’arrivée sont impeccables. Bablon raconte des histoires de gens ordinaires un peu barrés qui commettent des crimes bien ordinaires mais il le fait d’une manière peu académique. En le lisant, on l’imagine bien accoudé à un zinc parti dans son histoire, y ajoutant sa gentille folie, et prenant un réel plaisir à combler, surprendre son auditoire. Je pense que Bablon nous fait vraiment cadeau de ses histoires, qu’il prend son pied à les imaginer, à les écrire et à les faire partager. Peu de descriptions, débrouille-toi avec le cadre… débrouille-toi avec les détails sur les personnages. Pas le temps de traîner, l’intrigue cavale, les situations se succèdent à un rythme de malade, rebondissements, coups de théâtre et surprises. 

Toujours un peu barrés, pigmentés d’humour noir, les romans de Jacques Bablon ne sont que des esquisses mais recèlent aussi toujours, en sous couche, des thématiques plus profondes comme ici les migrants, les mouvement sociaux récents, les “combats” de la jeunesse, les femmes. Jacques Bablon est un observateur pointu de la vie qu’il raconte si bien.

Tout commence par une goutte d’eau qui tombe sur un plancher… Roman à la machette, du grand art !

Clete

MANAUS de Dominique Forma / La Manufacture de livres.

Dans son dernier roman “Coups de vieux”, paru en 2018 chez Robert Laffont Dominique Forma parlait des anciens d’Algérie, les « pieds noirs » et autres parias obligés de quitter l’Afrique du Nord au moment de l’indépendance. Si cet exil n’était pas au cœur de l’intrigue, cet exil forcé a néanmoins dû frapper l’auteur qui y retourne mais de manière plus directe, au contact des bannis, des parias, des condamnés par la République dans les années 60 pour leur appartenance à l’OAS ou leur rôle joué lors du putsch des généraux d’Alger en 1961. Alors, il n’est pas nécessaire de connaître les tenants et les aboutissants de la guerre d’Algérie pour comprendre le roman mais c’est quand même peut-être un petit peu mieux. 

Le conflit de la fin des années 50 et du début des années 60 opposant la France à l’Algérie fut longtemps oublié dans la littérature française mais depuis quelques années, on découvre un peu l’envers du décor,mais beaucoup plus tard aussi que ce que firent les auteurs américains avec la guerre du Vietnam. Et Forma s’y colle également le temps d’une novella.

“D’abord, il doit passer inaperçu parmi l’escorte qui accompagne de Gaulle en Argentine. Une fois sur place, accomplir sa mission. Simplement, efficacement, sans poser de question. Trouver le contact, approcher la cible, l’éliminer. Puis, toujours invisible, retourner en France. C’est alors qu’on lui annonce que sa route passera finalement par Manaus où l’on a besoin de lui. Dans cette ville brésilienne spéculent les anciens partisans de l’Algérie française en exil, des nazis ayant fui la chute de leur monde, les chefs des cartels de drogue latinos… Là, il devra seconder un français lors de négociations troubles. Mais cet homme qu’il retrouve à Manaus n’est pas un inconnu. C’est au contraire le dérangeant témoin d’un passé qu’il aurait aimé oublier…”

Un soldat du service Action des services secrets français en mission dans l’ombre d’un De Gaulle en tournée en Amérique du Sud digne d’une rock star. Une première cible atteinte et viennent les difficultés. Servir ou trahir? Atteindre son objectif ou sombrer dans l’affectif ?

 L’armée est surnommée « la grande muette » et Forma fera lui aussi l’économie des détails, des sentiments, se contentant de conter une histoire dure, violente, qu’on aurait aimé plus longue, certains personnages méritant mieux. Néanmoins, la nouvelle se dévore, offrant un cliché intéressant de l’époque, des mentalités et du monde gaullien que toute la classe politique actuelle, opportuniste, encense sans vergogne, une fois de plus toute honte bue.

Clete.

LE PLONGEUR de Minos Efstathiadis / Actes noirs / Actes Sud.

Traduction: Lucile Arnoux-Farnoux.

Premier roman en France d’un auteur grec “le plongeur” souffrira bien évidemment de sa sortie en plein confinement mais par contre ne sera pas sacrifié, pour une fois chez Actes Noirs, par une horreur de médaillon en couverture. Là, vous enlevez juste les ptérodactyles et la couverture a une certaine tenue.

“Chris Papas, détective privé à Hambourg, de père grec et de mère allemande, reçoit la visite d’un homme très âgé qui lui offre une avance importante simplement pour suivre une femme durant quarante-huit heures. La filature commence au pied de l’immeuble de la dame, et se poursuit jusqu’à un hôtel minable où elle retrouve un jeune homme dans la chambre 107 tandis que Papas, installé dans la pièce mitoyenne, s’endort lamentablement.

Le lendemain, c’est la police qui sonne chez lui : un vieillard a été retrouvé pendu dans la fameuse chambre 107. Au fond de sa poche, la carte de visite du détective. Forcément suspect, Papas poursuit seul une enquête qui l’emmène bientôt dans un coin du Péloponnèse où se trouve son propre village natal.”

Et c’est dans ce village d’Aigion où vit également l’auteur que l’affaire prend une très sale tournure pour Chris Papas de retour aux sources. Commencé comme une histoire ordinaire de détectives à l’ancienne, “le plongeur” part plus loin dans le passé, raconte l’occupation nazie de la Grèce, les plaies jamais guéries pour revenir vers le marasme économique actuel du pays avec toujours cette animosité contre les rois de l’Europe.

Je ne me planterai pas en tentant de vous raconter l’histoire. C’est tout simplement du Thomas H. Cook et ses histoires d’amour dramatiques, du Indridason de la grande époque de “la femme en vert” pour le rythme, la parole donnée aux anonymes. Il se dégage beaucoup d’émotion dans la deuxième partie, un inquiétant crescendo qui culminera en fin de roman vers l’abomination ou à la stupéfaction pour le moins. Les personnes sensibles feront bien de se contenter de la première phrase du dernier chapitre, leur imagination fera très bien le reste.

A la page 187 d’un roman qui en propose à peine plus de deux cents, Minos Efstathiadis montre clairement tout le chemin parcouru par le lecteur et la vue est vertigineuse. Roman particulièrement intelligent, ”Le plongeur” maltraite, fait mal au cœur et aux tripes et prend la tête longtemps. Bien sûr, il y a eu Incardona et Taylor mais s’il fallait n’en garder qu’un cette année, ce serait vraisemblablement celui-là.

Clete.

SWAG d’Elmore Leonard/Rivages noir.

Swag

Traduction: Elie Robert-Nicoud.

Découvrir un vieux polar d’un auteur apprécié et aujourd’hui décédé est un petit bonheur et ces derniers étant si rares actuellement que cela peut devenir Noël bien avant la date. Un Elmore Leonard, comme un Donald Westlake ou un Charles Williams et c’est l’assurance de quelques heures dans des univers qui n’existent plus mais qui ont tant bercé notre existence.

“Swag” date des années 70 quand Leonard, après de nombreuses années dans le western, s’essaye au polar depuis Detroit où il vit. Elmore Leonard a été adapté plusieurs dizaines de fois à l’écran: des films comme “Jackie Brown”, « Get Shorty », des téléfilms et des séries comme l’excellente “Justified” parfait mix de western et de polar redneck. Elmore leonard était un grand, prenant soin de ses lecteurs en ôtant tout ce qui pouvait ennuyer ou distraire dans sa narration, éliminant tous les détails inutiles, maniant l’ellipse avec talent et balançant des répliques assassines. Dans “Swag, il fait ses gammes et l’écrit n’atteint pas encore la concision que beaucoup lui envieront plus tard, ne défonce pas encore tout dans les dialogues mais déjà, c’est bon, c’est jouissif… dans un monde sans ordis, sans téléphones cellulaires et sans internet: un polar historique finalement avec le temps qui passe si vite… En préambule, on lira avec grand intérêt la préface de Laurent Chalumeau, auteur d’un ouvrage de référence sur « le pape du pulp » chez Rivages..

“Detroit, 1970. La seule façon de réussir un braquage à main armée est de s’y coller. Pas de phase théorique, il faut passer d’emblée à la pratique. C’est ce que se disent Frank et Stick, deux braqueurs à la petite semaine, qui s’en vont commettre des hold-ups dans des supermarchés et des magasins d’alcool. C’est ainsi qu’ils mettent au point leurs « Dix Règles du Parfait Braquage ». Mais quand ils commencent à enfreindre leurs propres règles, les ennuis arrivent…”

Évidemment, on pressent rapidement que les choses vont se gâter pour Franck et Stick qui s’installent dans une belle résidence avec piscine où ils mènent la belle vie avec les jolies filles du voisinage. Deux “swaggers”, deux jeunes branleurs qui se croient malins avec leurs dix commandements du braqueur. Les stations services, les bars , les épiceries, travail facile , gains aisés mais bien sûr, comme souvent dans les polars de l’époque une femme va mettre le feu aux poudres et plus rien ne va fonctionner. Certainement moins drôle que beaucoup des romans qui suivront, “Swag” montre avec talent l’ascension puis la gamelle de deux péquenots qui tombent sur plus malins qu’eux. Dans le duo, Franck et Stick, un des deux semble plus posé, plus raisonnable, faisant des projets et on peut se dire que peut-être, il s’en sortira même si rapidement on s’aperçoit qu’il a tendance à sortir le flingue très rapidement et que c’est loin d’être une assurance-vie.

On n’a pas affaire à des cadors juste à des débutants autodidactes et plus dure sera la chute, inéluctable. Malgré tout, on est surpris par le dénouement, magnifique jeu de dupes, pas réellement apitoyé par leur sort, juste un peu désolé de la malchance qui les accable et une fois de plus épaté par le talent d’Elmore Leonard.

Clete.

DES PHALÈNES POUR LE COMMISSAIRE RICCIARDI de Maurizio De Giovanni / Rivages Noir.

Anime di verto.Falene per il commissario Ricciardi

Traduction: Odile Michaut.

Traversé par une crise existentielle, le commissaire Ricciardi se sent incapable de s’ouvrir à la vie. Son bonheur lui semble aussi insaisissable que les indices du crime sur lequel il doit néanmoins enquêter. La belle et hautaine Bianca, comtesse de Roccaspina, implore Ricciardi de rouvrir une affaire classée. Dans l’atmosphère tendue de l’Italie des années 1930, où Mussolini et ses voyous fascistes surveillent la police de près, une enquête non autorisée est un motif de licenciement immédiat. Mais la soif de justice de Ricciardi ne connaît pas d’apaisement.

Dixième volume consacré au commissaire Ricciardi dans la Naples fasciste des années 30, mais le huitième seulement en France sur une série en cours de quatorze en Italie. Avec “les phalènes”, on pénètre donc dans une geste déjà longue et bien huilée mais qui ne nécessite pas vraiment, même si c’est mieux toujours, d’avoir lu tous les précédents opus pour apprécier la belle écriture de l’auteur napolitain. A signaler que la série mettant en œuvre le commissaire Lojocano, dans une Naples contemporaine et publiée un temps par Fleuve, si elle est moins cotée offre néanmoins, dans mes souvenirs, un ensemble plus vif et néanmoins aussi vibrant.

Est-ce dû au moment ou à une certaine lassitude de ce personnage et de ses incessants atermoiements amoureux mais la séduction a  été nettement moins au rendez-vous que d’habitude. Moins de Naples je trouve, un fascisme quasiment absent du tableau et une intrigue méchamment trop prévisible…

Et pourtant le verbe est toujours aussi beau, la poésie est diffusée avec élégance. Les hommes et les femmes, leurs tourments amoureux, un peu trop nombreux peut-être, sont décrits avec une belle plume. L’intrigue prend son temps mais ce n’est pas une nouveauté. Certains chapitres, comme le 14, bien qu’inutiles au développement de l’enquête sont somptueux, une comptine parlant de phalènes touche le lecteur mais, mais, j’ai du mal à comprendre comment les femmes peuvent toutes se pâmer pour ce brave Ricciardi grand autiste de la passion amoureuse. A certains moments, on plonge dans une sorte de vaudeville pas forcément très crédible quand on imagine l’âge des différents protagonistes.

Alors les fans succomberont forcément et les autres auront la chance de découvrir une bien belle écriture au service d’une histoire au charme parfois délicieusement surrané mais tous, par contre, repasseront pour un bon polar.

“Rien de mieux que l’air de septembre pour décoiffer les rêves et ébouriffer les sentiments. Rien de mieux que l’air de septembre pour remettre en cause toutes les certitudes.

Rien de mieux. Et rien de pire.”

Clete.

LE PRIX DE LA VENGEANCE de Don Winslow / Harper Collins.

Broken

Traduction: Isabelle Maillet.

“Des bas-fonds de La Nouvelle-Orléans aux plages de Hawaï en passant par la côte californienne, on y croise petites frappes et trafiquants de haut vol, gentlemen cambrioleurs, flics obsessionnels, surfeurs de légende et fugitifs, autant d’âmes damnées qui évoluent dans l’envers du rêve américain…”

Un Winslow, ça ne se refuse pas même si “Le prix de la vengeance” n’est qu’ un recueil de nouvelles mais ma foi conséquentes et savoureuses à bien des égards. En fait, y compris ou surtout peut-être dans des écrits plus courts, Winslow montre l’étendue de son talent et l’universalité de son propos dans le polar.

Winslow est un grand auteur de polars, de loin le meilleur ricain du moment  pour cette incroyable trilogie de “La griffe du chien” inaugurée par le roman éponyme, poursuivie par “Cartel” et terminée par “La frontière”. Mais il ne faudrait tout de même pas résumer l’oeuvre de Winslow très diversifiée à ce monument. Allant du très bon avec sa série de jeunesse autour de l’épatant Neil Carey, au plus ordinaire dans ces romans sur les surfeurs de l’époque où il vivait à San Diego jusqu’au très peu crédible de sa série Missing sans oublier les très détestables “Savages” et “Cool” par la mentalité qui s’y dégage avec des gentils Américains beaux, jeunes, intelligents, blancs, Californiens pourvoyeurs de bonheur avec leur weed cultivée avec amour en lutte contre des méchants Mexicains dealers de beuh dégueu… Winslow a beaucoup écrit.

On peut très bien envisager “Le prix de la vengeance” comme un résumé de sa carrière et les fans de l’auteur, et j’en suis, vont forcément apprécier à sa juste mesure ces six histoires écrites avec le talent de conteur qu’on connaît maintenant si bien et offertes au lecteur et qui lui sont d’ailleurs dédiées en préambule. La vengeance, la justice et l’auto-justice, la came, les flics, la frontière, les voleurs de haut vol, la trahison, la rédemption autant de thèmes présents dans l’oeuvre de Winslow  qu’on retrouve dans ces six petites merveilles.

Neil Carey, Bobby Z !!!, Boone Daniels de “la patrouille de l’aube” mais aussi les trois têtes à baffes de “Savages”, tous ces personnages emblématiques ressortent de l’ombre et ce sont autant de clins d’œil réjouissants pour ceux qui connaissent bien Winslow. Mais nul besoin de connaître ces héros pour apprécier le bouquin. De pouvoir embrasser plusieurs aspects de l’oeuvre de Winslow dans un même recueil est même une très belle chance pour entrer dans l’univers protéiforme noir de l’auteur. La peur mais aussi le rire, la nostalgie, l’émotion parsèment, chacun à leur tour, ces six nouvelles que les fans, sans nul doute, adoreront. 

Clete.

PS: Mention spéciale à l’hommage à Elmore Leonard intitulé “le zoo de San Diego” où un flic essaye de neutraliser un singe avec un flingue évadé d’un zoo.

LES AVENTURES DE SIMÉON À LONDRES de Jean-Daniel Beauvallet / GM Éditions.

– Vous m’épelez !

C’est très gênant de lui rétorquer qu’elle, en revanche, ne me plaît pas du tout. Je reprends néanmoins ma litanie…

– J.E.A.N.D.A.N.I.E.L.B.E.A.U.V.A.L.L.E.T.

Elle pianote mollement, marque une pause quasi théâtrale et statue bientôt.

– Au rayon jeunesse !

Je ne saurai jamais si l’hôtesse d’accueil du bazar culturel où j’ai fini par échouer de guerre lasse prend pour elle mon sourire de caniche amoureux (by courtesy of Louis-Ferdinand Céline), mais sa réponse me ravit au plus haut point. Pour un peu je l’embrasserais, voir plus malgré le manque d’affinité, là, tout de suite, sur son comptoir. JD, au rayon jeunesse ! La sienne, la mienne, la nôtre ? Bref.

À peine sorti du lieu, le livre enfin sous le bras, je me pose sur un banc du square Paul Painlevé et tombe sur cette première phrase définitive : « Comment peut-il y avoir un angle sur la Terre alors qu’elle est ronde ? ». Et tout remonte à l’unisson : cet angle de la terre, ses chicanes, ses contresens assumés, son insularité et, bien sûr, son raffut binaire qui nous a chamboulés à jamais. L’Angleterre ! Ça nous a pris différemment, JD et moi, par des chemins de traverses distincts, parallèles souvent, opposés jamais. Nos « angles » de vue et notre amour précoce d’une même terre devaient forcément se croiser un jour. Et ce fut le cas dès 1986 au sein de ce fanzine musical naissant au patronyme impossible : Les Inrockuptibles. Jean-Daniel en cristallisa l’essence et en fut la plus emblématique signature pendant trente-cinq ans, dispensant passions et découvertes à des milliers d’adeptes.

Depuis quelques mois, nous savions sa première fiction à l’approche mais l’attendions sur d’autres tarmacs. Son contrepied digne d’un Harry Kane nous met dans le vent et nous rappelle pourtant ce qu’il est vraiment, cet Anglais d’âme et d’esprit, cet éternel gamin assoiffé de sons nouveaux, ce passeur passionné et passionnant. De fait, l’appellation « Littérature jeunesse » lui va comme un gant et nous mettons nos pas dans ceux de son jeune provincial français pour une délicieuse et légère promenade londonienne. Une dérive urbaine en convoquant une autre, il ne nous faut qu’une volée de pages pour penser à l’écriture fluide d’un autre JD, Salinger bien sûr, celui de L’Attrape-cœurs, d’Holden et d’une autre fugue.

Sans en déflorer les pourquoi et les comment, nous suivons Siméon, gamin en mutation et paumé dans la City. Nous croisons Banksy, Sonic Youth ou presque, des bad boys et des punks de haute lignée, la Reine aussi. Les situations sont fraiches et cocasses, la tonalité s’avère idéalement légère, et les phrases, souvent jolies, ne pèsent que le poids d’une plume souriante et agréable.

Elégamment illustré par Robin Feix (bassiste et graphiste de Louise Attaque sous d’autres cieux) le gentil voyage scolaire prémâché tourne en parcours initiatique et les révélations induites feront long feu. Nous connaissions le talent de Jean-Daniel Beauvallet pour apprivoiser les mots en douceur, mais la surprise du changement de registre n’en reste pas moins bluffante.  

JLM

LE PASSAGE de Elliot Ackerman / Gallmeister

Dark at the Crossing

Traduction : Janique Jouin-de Laurens

L’année dernière, les lecteurs français pouvaient découvrir Eliott Ackerman, nouveau venu sur la scène littéraire américaine, également traduit chez Gallmeister. Son roman En attendant Eden est toutefois chronologiquement plus récent que celui qui nous intéresse ici. Il ne surprendra personne qu’à nouveau, l’expérience dans le corps des US Marines de l’auteur (il y est resté 8 ans et servi plusieurs fois au Moyen-Orient) charpente une histoire qui se déroule dans une zone de conflits et réunit des personnages aux destins bouleversés par la guerre, la perte et l’exil.

Ancien interprète pour l’armée américaine en Irak, Haris Abadi a pu émigrer avec sa sœur aux États-Unis. Incapable d’y trouver sa place, il décide de se rendre en Syrie pour combattre le régime de Bachar-al-Assad aux côtés des insurgés. Mais son passeur le dépouille de son argent et de son passeport américain ; en un instant, Haris perd ainsi son statut d’Occidental protégé. Bloqué en Turquie, il erre près de la frontière où il rencontre Amir et son épouse Daphne, deux Syriens réfugiés dont la guerre a détruit la vie. Haris trouve auprès d’eux un abri et un nouveau point d’attache. Mais Haris ne se ment-il pas à lui-même ? Est-il un soldat en quête d’une cause, ou un déraciné à la recherche de son identité ?

L’action, les combats ont peu de place dans l’histoire mais la guerre est bien là, dans le paysage, dans les corps scarifiés, les esprits sans repos, dans les introspections douloureuses. La vie et la mort, le bien et le mal sont jumeaux dans ce paradoxe séculaire qu’est la guerre. Haris a gagné la nationalité américaine en servant les troupes dans son pays envahi, l’Irak. Ne sentant pas à sa place en Amérique, il a décidé de rejoindre une autre guerre. Mais si c’est finalement Daesh qui peut lui faire passer la frontière et l’enrôler, cela n’est plus si important. Daphne refuse de croire à la mort de sa fille sous les bombes et est prête à tout risquer pour le vérifier et redonner un sens à sa vie. Amir croit pouvoir aider son pays martyrisé en collaborant aux enquêtes d’ONG et d’institutions occidentales et ferme les yeux sur la réalité vénale de son travail, sans réel impact positif sur le martyre de la Syrie. David Ackerman réussit à nous rendre proches et attachants ses personnages abîmés par leurs remords et leurs trahisons. 

Plus largement, l’auteur peint un tableau évocateur de la zone grise de la frontière turco-syrienne où les réfugiés croupissent dans le dénuement à l’extérieur ou encombrent les couloirs d’hôpital, où les trafics d’hommes et de marchandises fleurissent avec la complicité de petits fonctionnaires corrompus. Il donne une dimension humaine à un drame perçu ici au travers de cartes, de lignes de front, de décomptes choquants ou abstraits. 

Une évocation de la folie et la futilité de la guerre, de vies brisées, d’habitations écrasées sous les bombes, de bonnes intentions égarées avec, au final, une amertume puissante.

Paotrsaout.

TU ME MANQUERAS DEMAIN de Heine Bakkeid / EquinoX / Les Arènes.

Traduction: Céline Romand-Monnier.

“Ancien enquêteur de la police des polices, Thorkild Aske vient de sortir de prison. Il a mal au ventre et les canaux lacrymaux détruits. L’agence pour l’emploi lui laisse entrevoir un brillant avenir d’intérimaire dans un centre d’appels. 

Son psychiatre lui parle de la disparition d’un jeune homme, le fils d’un couple d’amis, qui s’est rendu sur une île pour rénover un phare et le transformer en hôtel. À contrecoeur, Thorkild accepte de partir à sa recherche.

Dans l’extrême Nord, les tempêtes d’automne font rage, et on dit qu’en cette saison il n’est pas rare de voir des êtres surnaturels voguer sur l’eau. Sur l’îlot du phare battu par les vents et les brisants, Thorkild s’aperçoit bientôt qu’il n’est pas seul.”

“Tu me manqueras demain” est le premier volet d’une série consacrée à Thorkild Aske, viré de la police et homme détruit mentalement comme physiquement. L’auteur est norvégien et il n’en fallait pas plus pour que l’on compare Heine Bakkeid à son compatriote Jo Nesbo et qu’on associe son héros Tkordkild Aske au déglingué Harry Hole de Nesbo. En lisant ce premier roman, vous verrez que si les deux héros souffrent d’addictions et sont bien mal barrés dans leur tête, leur manière de réagir est totalement différente. On ne sent pas ici une volonté de se suicider par l’alcool, la came ou les médocs. Si les premières pages montrent un héros très mal, la façon de mettre fin aux tourments est très différente. Et puis tant mieux car je pense qu’un seul personnage aussi relou et déplaisant que Hole est bien suffisant dans le monde du polar norvégien.

Lancé de manière terrible, le roman prend très rapidement l’allure d’un page turner tout à fait crédible. Situé à une centaine de km au nord de Tromsø, bien au -delà du cercle polaire, l’intrigue prend parfois des couleurs proches du surnaturel et le décor permet de bien envisager certaines légendes, tant on se dit que les esprits malveillants et autres créatures malfaisantes ne peuvent qu’aimer ce paysage glacial et désolé. Parallèlement à une histoire qui s’avère plus inquiétante qu’effrayante, l’auteur revient sur la vie de Thordkild, ces tristes derniers mois qui ont fait de lui un paria.

On pourra regretter la narration interminablement détaillée d’une autopsie ainsi que la description des techniques d’interrogatoire de la police norvégienne, passages beaucoup trop didactiques, comme si l’auteur récitait des leçons apprises récemment, mais dans l’ensemble l’histoire tient debout, tient en haleine et surprend dans son issue, donnant réellement envie de lire les deux romans suivants.

Clete.

LES THUGS, RADICAL HISTORY de Patrick Foulhoux / Editions Le Boulon.

La nuit est tombée sur Paris et une meute mixte arpente les trottoirs. Sur ces images s’ouvre le générique de la série télévisée Vernon Subutex, inspirée de la trilogie de Virginie Despentes et produite par Canal +. La jeunesse tangue et s’apostrophe, mais le joyeux chahut n’arrive pas à couvrir les premières notes d’une bande-son magistrale. Impossible de lutter : les guitares sont bien plus denses que la pluie flirtant avec un bitume sur lequel rebondissent les lumières de la ville. As Happy As Possible, mitraillent Les Thugs. La voix off de Romain Duris déclame que, durant les trente glorieuses binaires d’un siècle en bout de piste, on entrait dans le rock comme dans une cathédrale. Et le premier épisode peut commencer.

Les Thugs ? Dans le livre éponyme, en VO donc, lorsque Vernon Subutex se retrouve à la rue, l’une des dernières reliques qu’il conserve est un disque (un test-pressing pour les initiés) de ce même groupe. Alors quoi ? C’est qui, c’est quoi, Les Thugs ? Un groupe de rock, certes, un contre-pied surtout. Rien à voir avec une histoire de stars : une question d’implication et de volonté plutôt.

J’ai toujours aimé ces mecs, même si notre premier contact fut assez rugueux, conforme en fait à nos conceptions respectives d’un rock’n’roll digne. Normal, j’étais à l’époque le pourvoyeur d’une presse musicale nationale, quasi étatique, et eux les pourfendeurs de rêves alternatifs. Match nul, chacun montre un peu les dents, dialogue de sourds, puis dialogue tout court, balle au centre, et nous ne nous sommes plus jamais quittés.

Et aujourd’hui donc, un Auvergnat inconscient, un proche de la famille aussi, tente une biographie du mythe. OK, c’est limpide dès l’incipit du livre, Virginie Despentes ne pouvait être absente et signe la préface et la 4ème de couverture d’une aventure qui commence du côté d’Angers au début des eighties.

«  Les Thugs ont été capables, dans leur discographie qui a tellement bien passé l’épreuve des décennies, de capter tout ce qu’on a aimé de cette musique qui n’était pas faite pour plaire au plus grand nombre, qui était plus qu’une stratégie de survie, qui était une authentique déclaration de résistance et un projet de vie. »

La suite est dans l’ouvrage, racontée par l’auteur, témoins et protagonistes. De Patrick Foulhoux nous connaissions une précédente Histoire du rock à Clermont-Ferrand et quelques textes noirs dans des opus collectifs charpentés autour du rock (dont un Birds of Ill Omen dans le recueil Welcome to the Club, regroupant justement 20 nouvelles électriques inspirées par les titres des Thugs) et, surtout, ne doutions pas de sa légitimité pour raconter l’épopée angevine. Il s’en acquitte à merveille…

Des prémices régionales à leur conquête de l’Amérique, la Radical History défile entre insouciance revendiquée et fiers murs soniques. Chacun y va de son commentaire, a posteriori, mais pas mécontent d’avoir été aux premières loges d’une aventure unique, celle d’un rock’n’roll sans lâcheté ni doute. Compagnons d’écurie de Nirvana puisque leurs disques sortaient aux Etats-Unis sous la clanique étiquette Sub Pop, vaisseau amiral d’une armada locale et pléthorique, levée du Havre à Périgueux, de Toulouse à Nantes, Les Thugs restent à jamais l’exemple d’une route tracée avec morgue, hargne, élégance et, surtout, sans compromissions.

À noter en addenda que le label Nineteen Something publie simultanément un CD inédit du groupe, enregistré en public à Paris en 1999. De quoi allier le bruit à l’odeur, ceux de la liberté et d’un index pour toujours pointé vers les cieux…

JLM

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