Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (page 2 of 78)

LA LIGNE DE SANG de DOA et Stéphane DOUAY / Les Arènes BD.

« Lyon, automne 2003. Banal accident de la route à la Croix-Rousse. Les officiers de police Marc Launay et Priscille Mer se rendent sur les lieux. Un motard, Paul Grieux, est dans le coma. Aussitôt, la victime les intrigue.
Aucune adresse à son nom. Aucun proche à avertir. Et surtout son ex-compagne, Madeleine Castinel, a disparu ce soir-là et reste introuvable.
Commence alors une enquête troublante sur fond d’ésotérisme et de magie noire, qui va plonger les policiers dans l’horreur. »

Premier roman graphique de DOA, l’auteur de Pukhtu.

Pas aisé de chroniquer un roman graphique quand on n’ y connait pas grand chose, pas facile non plus de donner une impression objective tant on a déjà créé soi-même son décor et ses personnages au moment de la lecture, déjà très ancienne, du roman. Et pour ces deux raisons, je me garderai bien d’émettre le moindre commentaire et préfère vous laisser entre les mains de l’auteur le temps d’un petit moment d’élucidation qu’il a bien voulu nous accorder. Merci donc à DOA pour ce petit entretien et aussi à Stéphane Douay dont la qualité du travail se voyait déjà dans l’adaptation BD de « Les années rouge et noir » de Gérard Delteil.

1 – On vous imaginait en période d’écriture et vous revenez en librairie avec une adaptation graphique de votre premier roman “la ligne rouge”, quelle est l’origine de ce projet et pourquoi le choix s’est-il porté sur ce roman?

Je suis en période d’écriture. Et pour longtemps encore. Et si je peux me permettre deux petites corrections de rien du tout, le livre dont est adapté la BD porte le même titre, « La ligne de sang », et ce n’est pas mon premier mais mon deuxième roman.

L’idée remonte à l’année 2010, si je me souviens bien. A l’époque, j’ai été contacté par une jeune maison d’édition de BD, 12bis, qui souhaitait que je planche sur une histoire pour eux. Pour diverses raisons – notamment pour travailler avec David Sala, un de mes amis, auteur des couvertures de mes deux premiers livres et originaire comme moi de Lyon – j’ai proposé d’adapter « La ligne de sang ». Nous avions alors tous les deux envie de plancher sur une intrigue se déroulant dans notre ville et celle de ce roman semblait adéquate. J’ai écrit le script de la BD au printemps 2012, pendant que David finissait un autre travail. Et puis rien ne s’est passé comme prévu : 12bis a fait faillite, il a fallu récupérer les droits auprès des repreneurs du fonds, David n’a pas pu attendre et a quitté le projet, et celui-ci a été remisé aux archives de mon Mac. En 2014, Laurent Muller, un des fondateurs de 12bis, passé aux Arènes, a repris contact avec moi pour racheter les droits du scénario. Je ne voyais pas de raison de refuser de les lui céder à l’époque. Il a fallu deux ans pour que le travail commence véritablement. A ce moment-là, j’étais occupé ailleurs et je n’ai suivi la production de la BD que de loin. Voire de très loin après janvier 2018.

2 – Passe t-on aisément d’auteur à scénariste de roman graphique? Des invariants ou des différences?

Non, ce n’est pas simple. Il y a du texte et de l’image dans une BD, mais ce n’est ni un livre ni un film. Le truc, autant que j’ai pu le comprendre, consiste à découper selon une suite d’images pertinentes, dont chacune est elle-même une synthèse de l’action à un moment précis de l’intrigue et permet l’ellipse vers la synthèse suivante ; la BD, du point de vue du scénariste, m’est ainsi apparue comme l’art du choix des vides et des non-dits. Je me souviens qu’à l’époque cette première tentative de scénario de BD m’avait posé pas mal de problèmes. Je ne suis d’ailleurs pas certain de les avoir tous bien résolus. J’ai beaucoup taillé dans le roman, réorganisé des séquences pour en changer la chronologie, et simplifié des passages. Reste qu’en BD comme ailleurs, sans une bonne histoire et de bons personnages, on ne va pas loin. Même si c’est le dessin qui appâte, c’est le fond qui laisse une impression durable. Le fond est-il à la hauteur dans le cas de « La ligne de sang » ? Nous verrons.

3 – Pourquoi Douay pour illustrer votre histoire? Y a-t-il adéquation convaincante entre votre histoire et les personnages que vous avez créés et l’adaptation croquée par Douay? Doit-il exister une réelle complicité avec le dessinateur ?

Stéphane Douay a été suggéré par l’éditeur de la BD et lorsque ce dernier m’a présenté les précédents travaux de Stéphane, j’ai trouvé qu’ils allaient plutôt bien avec l’ambiance noir/polar du roman d’origine. Je m’en suis donc remis à son choix.

4 – Est-ce un “one shot” ou a-t-on des chances de vous retrouver dans d’autres aventures similaires issues de votre bibliographie?

A ce stade, j’ai quelques idées mais qui ne sont pas très concrètes, je vais donc les garder pour moi.

5 – Quand retrouvera-t-on du DOA inédit en librairie?

Le jour où il sera prêt à y revenir et lui-même ne sait pas quand ce jour arrivera (et va par ailleurs immédiatement cesser de parler de lui à la troisième personne, c’est nul).

propos recueillis par Wollanup, le 16 mai 2019.


VERS LA BAIE de Cynan Jones / Editions Joëlle Losfeld / Gallimard.

Traduction : Mona De Pracontal.


Il y a de l’eau, tout autour. Alors forcément, les ombres du Robinson de Defoe ou du vieil homme d’Hemingway s’invitent et dessinent le seul horizon disponible au milieu d’un océan sans fin. Il n’a pas de nom, il dérive, à bord de son kayak, frappé par la foudre, abandonné par ses amarres terrestres. Il dérive, ses pensées aussi, entre désespoir et instinct de survie, entre le présent, à savoir une épouse et un enfant à naître, et les réminiscences d’un passé aux côtés d’un père récemment décédé.

Parti justement pour disperser en mer les cendres paternelles, le naufragé se retrouve quasiment amnésique et engoncé dans un corps diminué par de multiples blessures.

« Peu importe qui tu es. Tu sais ce que tu es, physiquement, et que tu es dans un kayak en pleine mer. La seule chose qui compte, pour le moment, c’est ce que tu es. »

À la fois riche et précise, rythmée, ramassée, comme pour résister aux vents, l’écriture de Cynan Jones ressemble à la végétation rase et dure au mal de son Pays de Galles natal. Aberaeron, Aberystwyth, des lieux où l’iode vous fouette le sang mais où l’humidité ambiante n’irrigue jamais l’aridité des existences. En une prose épurée, aisément poétique, l’auteur du déjà sublime À coups de pelle (En 2017, aux éditions Joëlle Losfeld également) nous emmène au large cette fois, et ce n’est pas si large, le large. Il nous y entraîne pour mieux nous étouffer entre le clapot des souvenirs, leurs ressacs en ordre aléatoire, et des piques de douleurs tant physiques que morales. Chaque phrase ricoche contre les murs imaginaires d’un huis clos à ciel ouvert pour nous rappeler l’insignifiance de l’être humain face à l’infinité des éléments. Les rêves et les efforts s’entremêlent en de brefs paragraphes qui prennent leur temps sans le perdre puisque cette notion a disparue : « Temps est un mot qui lui semble trop spécifique. Il pense en moments, en instants, des éléments moins mesurables ».

Si les mots adoptent l’état vaporeux de leur victime solitaire, il ne faudrait pas néanmoins prendre ce livre pour un exercice de style. Sa petite centaine de pages se lit bien au contraire avec toute l’aisance d’un flux marin sans colère. Il suffit de se laisser porter, on dira plutôt de se laisser flotter.

JLM


UNE SOIRÉE DE TOUTE CRUAUTÉ de Karo HÄMÄLÄINEN / Actes noirs / Actes Sud.

Traduction: Sébastien Cagnoli.

“Trois portables sonnent dans le vide au cœur de Londres dans un appartement de luxe. Plus tôt en soirée, quatre amis finlandais se sont retrouvés pour dîner. Robert, l’hôte, est un banquier qui a empoché des millions par le biais de manipulations pas très éthiques de taux d’intérêt. Cela fait plus de dix ans qu’il n’a pas vu son meilleur ami, Mikko, un journaliste d’investigation qui a consacré sa vie à démasquer les politiciens et hommes d’affaires corrompus. L’épouse de ce dernier, Veera – avec laquelle Robert a eu une brève liaison –, et Elise, la nouvelle femme “trophée” du banquier, font également partie de la mêlée. Mikko est arrivé à Londres muni de sombres desseins : il pense pouvoir commettre le meurtre parfait. Mais il est encore loin de se douter du menu des festivités. Un lourd secret pèse sur les convives, et leur réunion après toutes ces années est manifestement un jeu dangereux.”

Le printemps, les beaux jours des envies de lectures paresseuses dans le jardin lors d’un weekend dans la belle famille… Vous aimez les drames psychologiques? Les histoires de couple qui se mentent ? Vous n’avez rien contre les Finlandais? Si, que soient conviés Van Gogh, l’athlète Paavo Nurmi ne vous déplaît pas et si ce n’est pas un problème pour vous que les jeux olympiques et le monde économique version néo-libéralisme soient souvent au centre des conversations? Eh bien pourquoi ne pas se lancer dans ce jeu de massacre gentiment bourgeois proposé par Karo HÄMÄLÄINEN, auteur finlandais et journaliste économique et dont “Une soirée de toute cruauté” signe l’arrivée dans les librairies français.

“Une soirée de toute cruauté” est un huis clos entre deux couples et on sait dès le départ que trois mourront dans les prochaines heures et que le dernier personnage sera en fuite. Il y a bien sûr une montée du suspense, des révélations, des coups de théâtre, beaucoup d’éléments que l’on rencontre dans des vaudevilles. Le décorum est aussi très kitsch: chandelier, poison, sabre, armure, corde, une vraie petite partie de Cluedo à Londres de nos jours. Les découvertes comme les déductions personnelles permettent d’avancer dans un marigot de sentiments pas très sains mais curieusement, comme aucun des quatre personnages n’ est particulièrement attachant, on ne tremble pas réellement. On poursuit avec un certain amusement mais il est certain que sous des apparences légères, sous le masque de la parodie, l’auteur interroge aussi sur le rapport à l’autre, sur l’amour et donne une certaine gravité à une histoire qui va finir dans le sordide tangible. Une certitude, Quand on a de tels amis, pas besoin de s’embarrasser d’ennemis.

Wollanup.


EN ATTENDANT EDEN de Elliot Ackerman / Gallmeister.

Traduction:Jacques Mailhos.

« Eden ignorait qu’il rappelait à Gabe ses amis, des gars d’une autre guerre, au cours de laquelle il avait commencé à apprendre à réparer les hommes. Pas par des réparations permanentes, mais par des petits rafistolages qui achetaient à l’homme le temps dont il avait besoin pour embarquer dans un hélicoptère et s’envoler vers un lieu où les vraies réparations pourraient se faire. Dans sa guerre, Gabe avait appris presque tout ce qu’il y avait à savoir sur comment acheter du temps à un corps démoli. »

« FIN FIN »

En attendant Eden : double métaphore pour signifier l’attente du soldat au front, du mari absent, du soldat-mari brisé par la guerre ; mais aussi l’attente du Paradis par celui qui est déjà mort : le narrateur, celui qui vogue dans un espace blanc, innocent purgatoire inoffensif censé blanchir La faute.

Le narrateur, l’inconnu qui vous a cueillie dès les premières lignes, est bel et bien mort. Seul rescapé de la mine qui explosa sous les roues de leur Humvee en mission en Irak.

Eden, plus mort que vif mais vivant. Wagon impossible à raccrocher au train de mille et tant de morts des « deux guerres » – Irak et Afghanistan. Une trentaine de kilos sur les cent qu’il pesait lorsqu’on l’appelait BASE Jump, arrimé à un lit d’hôpital dans la section des grands brûlés.

Il y a deux romans qui me sont venus à l’esprit en lisant ce court (mais oh combien bouleversant) récit : tout d’abord le Phil Klay, Fin de Mission, publié également chez Gallmeister. Les deux auteurs sont des vétérans, jeunes (moins de quarante ans) et au-delà de leur évident talent d’écriture, ils ont le don de faire comprendre à quel point l’engagement est une décision complexe, surtout aux Etats-Unis.

L’autre roman qui m’est venu à l’esprit est Ballade pour Leroy de Willy Vlautin dans la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel. Les personnages de Mary, l’épouse de Eden et de Gabe, l’infirmier en chef dans le service où Eden est hospitalisé, pourraient, en effet, sortir d’un écrit de Vlautin : prisonniers d’une vie choisie mais qui, visiblement, a décidé de la leur faire à l’envers, ils font au mieux de leur forces, de leur pouvoir, pour s’en sortir et pour aider leurs proches.

En attendant Eden est une sorte de photographie de notre présent. L’amour parvient à survivre, mais est-ce qu’il suffira pour endiguer cette folie qui nous entoure ?

Monica.

LES ÉCOEURÉS de Gérard Delteil / Le Seuil.

Le polar fouille souvent dans le quotidien, s’inspire d’affaires connues ou imbrique des intrigues dans des faits de société, s’en servant parfois pour donner un peu de volume à une intrigue faible. Le phénomène n’est pas nouveau et il était inévitable que surgissent des polars à la couleur gilet jaune. Qu’on le veuille ou non, ce mouvement social  laissera une trace dans l’histoire, peut-être deviendra-t-il un marqueur de ce début de siècle en France ou sera-t-il le premier jalon d’un fondement démocratique à venir ? Ou que sais-je d’autre ou rien ?

“Premier polar en gilet jaune, ce roman raconte comment un policier en formation, Alain Devers, est envoyé par ses supérieurs surveiller les manifestants qui occupent le rond-point du Mouchoir rouge, en Bretagne. Il doit se faire passer pour l’un d’eux. Le jeune homme ne goûte guère cet exercice d’infiltration, d’autant qu’un chauffard renverse soudain une manifestante et la tue, plaçant l’apprenti flic dans une situation de plus en plus périlleuse. Son double jeu se complique encore quand des agents de DCRI cherchent à leur tour à le manipuler, et que les gilets jaunes décident d’occuper le port et de bloquer les ferries, manne économique de la région…”

Gérard Delteil auteur de polars souvent récompensés notamment par le grand prix de littérature policière en 1986 pour “N’oubliez pas l’artiste” est le premier, à mon avis à raconter le mouvement et surtout sa genèse fin novembre début décembre 2018 dans une intrigue policière à la lorgnette d’une ville bretonne. L’auteur a inventé une ville proche de Saint Malo mais nous sommes bien dans la cité corsaire dans la partie Saint Servan, un carrefour se nommant d’ailleurs rond point du Mouchoir Vert, devenant de couleur rouge dans le roman. Nul doute que bien que les noms des personnes comme des sociétés aient été changés, les Malouins goûteront le roman pour toutes ses allusions à la vie de la cité.

Ce roman a été écrit certainement dans la fièvre car il faut être particulièrement engagé au moins moralement pour écrire si vite un roman policier prenant pour décor la révolte des “gilets jaunes” si récente et si encore présente, incontrôlable, collante pour le pouvoir, devenue gênante aussi pour beaucoup d’autres: partis, syndicats, Français fatigués du bronx du samedi… Je ne sais si monsieur Delteil a vécu le début de la crise sur un rond-point malouin ou ailleurs mais il offre à ces populations une voix, montrant les débuts, l’organisation, la solidarité, les amitiés, les premières failles, les premiers courants, le drame de la mort de l’une d’entre elles, les limites de leurs actions, leur désespoir, leur colère, leurs galères…  Parallèlement on explore le microcosme malouin, sont montrés le rôle de l’Etat avec la sous-préfète et le préfet, les intérêts économiques, les magouilles médiocres, les grands patrons. Bras armé de l’Etat, la police est épinglée pour ses méthodes, ses pressions et sa répression tout comme est pointé le rôle vicieux des réseaux sociaux et des médias et l’utilisation qu’en font l’état, la police, et les services de renseignement.

Tout ceci fonctionne très bien, est intéressant, souvent pertinent mais sans être totalement partisan et s’avère un rappel peut-être utile de ce qu’était le mouvement au début. Mais donne une allure de fiction réalité que “les écoeurés” n’est pas puisqu’ y est adjoint une intrigue criminelle. Celle-ci aurait pu être d’un grand intérêt si elle n’avait pas été un peu expédiée et été de si petite envergure, n’étant certainement pas le premier projet de l’auteur quand il s’inscrit dans une tâche d’écriture sur le mouvement vu de Saint Malo.

Assurément, c’est dans le portrait de ces hommes et femmes qu’on ne voit plus qui se sont levés un jour pour être enfin visibles, loin du grand guignol de la vie politique, que réside la réussite d’un roman un peu boiteux qui ne tient pas forcément toujours la route mais qui, sans conteste, négociera parfaitement tous les ronds points de France et de Navarre.

Wollanup.


LES FURIES de Niven Busch / Actes sud / L’ ouest le vrai.

Traduction: José André Lacour et Gilles Dantin.

18e titre publié dans la collection « L’Ouest, le vrai », Les furies est, à l’origine, un roman paru en 1948. Son auteur, Niven Busch, est un écrivain et scénariste américain, à qui l’on doit les scénarios des westerns Le Cavalier du désert (Wyler, 1940), La Vallée de la peur (Walsh, 1947), Les aventures du capitaine Wyatt (Walsh encore, 1951) ainsi que le roman à l’origine de Duel au soleil (Vidor, 1946). L’adaptation cinématographique des Furies (1950) a été faite par un des rois du genre, Anthony Mann, de façon fidèle et magistrale, selon Bertrand Tavernier.

1889. Dans le Territoire du Nouveau-Mexique, Temple Caddy Jeffords est un riche propriétaire terrien régnant comme bon lui semble sur un immense domaine. Sa fille Vance, plus que ses deux fils qu’il juge moins aptes, est destinée à hériter de la propriété. Cruellement, le père écarte tout autre destin possible pour sa fille. Un jour, il revient d’un voyage à San Francisco accompagné de Flo Burnett, sa première idylle sérieuse depuis son long veuvage. Flo s’installe au ranch et Jeffords la demande en mariage.

La future Mme Jeffords a des projets pour le domaine, de manière intéressée. Vance comprend qu’elle ne gérera plus l’entreprise familiale auprès de son père. Au cours d’une dispute Vance essaie de tuer Flo avec une paire de ciseaux. Elle ne parvint qu’à la défigurer. Elle s’enfuit du domaine, puis essaie de se construire une vie en se mariant. La vengeance du père la rattrape, il fait pendre son mari après lui avoir tendu un piège. Vance jure alors de se venger et intrigue pour déposséder son père fortement endetté et le jeter à bas de son piédestal, avec l’aide de Curley Darragh, son ancien amant, évincé par TC Jeffords.

Dans une collection de textes qui nous avaient habitués à la description de paysages puissants, à la pertinence d’éléments historiques et à un souffle épique, Les furies se démarquent. En effet, Niven Busch s’attarde un minimum sur ces aspects. Ils sont brossés de façon rapide mais judicieuse. Le Territoire du Nouveau-Mexique est à la fin des années 1880 une jeune extension des Etats-Unis. Quelques décennies de présence américaine se sont surimposées à des siècles de présence indienne, espagnole, mexicaine et ont surtout marginalisé les représentants de ces populations, victimes d’un racisme bon teint. Est venu le temps de ces barons fonciers sans scrupules qui se sont taillés la part du lion dans la vie et l’économie locales. C’est dans ce cadre que l’affrontement shakespearien, plein de drame, de désir et de sang, raconté par Niven Busch se place. Les furies sont trois personnages de femmes, auxquelles ce western fait la part belle. La mère, décédée, mais dont planent l’amertume et le sentiment de trahison. La prétendante, Flo Burnett, intelligente et déterminée, alors que l’âge vient lui rappeler qu’elle est sur le déclin, à tirer le meilleur profit de sa relation avec TC Jeffords, en écartant toute rivale. Et enfin et surtout, Vance, la fille, belle, rusée, faite de silex, d’un caractère propre à mener sa barque à tout prix dans un monde impitoyablement individualiste et masculin. Auprès de son père, elle apprend tout ce qu’il faut savoir pour conduire ses affaires et doubler ou écraser ses adversaires. TC Jeffords semble miser tout sur elle d’ailleurs. Mais cela a un prix. En patriarche autoritaire et brutal, il étouffe toute velléité de sa fille de contracter ce qu’il considère être une mésalliance. Aussi, quand Vance comprend que cet adoubement ne lui rapportera pas l’héritage qu’elle en attend, elle s’échappe. Quand la vengeance de son père la frappe, elle sombre dans la haine la plus tenace et élabore un plan pour détruire son père, dont l’aboutissement ne la privera ni de déception ni d’un sentiment de perte.

Perceptible dans d’autres titres auparavant, l’avènement de personnages féminins centraux s’impose dans les dernières publications de la collection « L’Ouest, le vrai ». Et Les furies marque bien un palier dans cette tendance. Un western colérique, de sentiments et de passions, habité par des personnages féminins complexes et forts.

Paotrsaout

LES DIEUX DE HOWL MOUTAIN de Taylor Brown / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Laurent Boscq.

Le premier roman de Taylor Brown, “la poudre et la cendre” paru aux éditions Autrement en 2017 était une véritable réussite. L’odyssée de deux enfants au milieu des combats de la guerre de sécession mariait à merveille action et sentiments profonds avec description des paysages prouvant un réel amour de la nature tout en étant un terrible réquisitoire contre la guerre, montrant ses ravages pour ceux qui restent. Forcément, Taylor Brown était attendu au tournant avec ce deuxième saut dans le vide. Pour “les dieux de Howl Mountain”, il est passé dans la collection terres d’Amérique si coutumière des romans fort animés par des plumes exceptionnelles et il y est tout à fait à sa place.

“Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord. C’est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler. Embauché par un baron de l’alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé…”

La Caroline du Nord regorge d’auteurs racontant son univers assez terrible par les ravages de la dope actuellement, la misère humaine, mais aussi la beauté d’un territoire que malgré, les problèmes, l’absence d’avenir, la criminalité… on a du mal à quitter. Après Ron Rash et David Joy, voici Taylor Brown, nouvel ambassadeur, plantant son décor dans les montagnes, dans l’univers des moonshiners des années 50, ces trafiquants de bibine qui approvisionnent tous les soiffards du coin en véhiculant l’alcool de nuit, “jouant” avec les forces de police corrompues et l’autorité fédérale.

A nouveau, Taylor Brown crée une histoire instantanément captivante avec les fantômes du passé difficiles à ignorer, avec des destins extraordinaires et des personnages Rory et surtout Ma qu’on comprend d’emblée et pour qui on tremble. Taylor Brown mène son histoire avec talent, perpétuant son amour de la nature par certains passages flamboyants et assénant à nouveau sur la guerre et ses conséquences pour ceux qui s’en sortent et pour ceux qui pleurent la disparition, l’absence de l’être aimé. Il y joint son amour personnel des moteurs, des grosses cylindrées.

Si pendant les deux tiers du roman, le suspense n’est pas exceptionnel, il règne néanmoins une ambiance bouffée par l’appréhension, la peur des exactions que l’on sait très prévisibles et forcément à venir, reste à savoir comment et quand le mal frappera et quel sera son vrai visage. On pourra aisément voir la parenté de Taylor Brown avec le Tom Franklin de “ La culasse de l’enfer” ou de “Braconniers” ou avec le très bon premier roman de Jon Sealy “Un seul parmi les vivants”.

Elixir de contrebande très capiteux.

Wollanup.


DES HOMMES EN NOIR de Santiago Gamboa / Métailié.

Traduction: François Gaudry.

« Le gamin perché dans son arbre a tout vu. Les trois véhicules aux vitres teintées attaqués à l’arme lourde, la riposte, les hommes qui tombent sous les balles, l’arrivée d’un hélicoptère qui évacue les passagers, deux femmes et un homme en noir. Le lendemain, la route a été nettoyée. Plus de cadavre, aucune trace de balles. Le récit du gamin est pris au sérieux à Bogotá par Edilson Jutsiñamuy, le procureur d’origine indienne. Il demande de l’aide à une journaliste d’investigation, Julieta, qui part sur place avec son assistante Johana, une ex-guérillera des FARC. Leur enquête va dévoiler une inquiétante histoire entre la Colombie, le Brésil et la Guyane française, au coeur des puissantes Églises évangéliques qui ont envahi l’Amérique latine… »

Après des années de guerres intestines entre le pouvoir et les FARC et les narcos, un semblant de calme apparaît dans le pays, un véritable petit paradis si on le compare à l’eden mélenchonien voisin du Vénézuela. Mais comme toujours très proches dans l’Histoire de l’humanité, après le sabre, revoilà le goupillon. Après la coke, l’opium du peuple: la religion… et là aussi, il y a de la thune à se faire pour les charlatans et c’est ce que va réaliser très vite le trio d’enquêteurs,

Santiago Gamboa est un grand conteur, un bon écrivain et ce nouveau roman sans atteindre les sommets de “Nécropolis 1209” superbe Décaméron moderne, se lit avec un réel plaisir, véritable plongée dans les mentalités colombiennes, explorant le quotidien de populations cherchant l’espérance dans ces nouveaux messies « ricanisés » exploitant la crédulité et le désespoir des plus démunis. Avec son trio d’incorruptibles dans un pays où l’espèce semble en voie de disparition, Gamboa monte une enquête fouillée, précise avec des personnages très crédibles, authentiques et malgré la noirceur laisse souvent fleurir l’humour dans les pérégrinations de ce qui paraît parfois être un avatar latino de “Charlie et ses drôles de dames”.

Wollanup.


GLORY HOLE de Frédéric Jaccaud / EquinoX / Les Arènes.

Frédéric Jaccaud, romancier et nouvelliste suisse, n’est pas un inconnu chez Nyctalopes. Son précédent roman, Exil, a fait l’objet d’une chronique par Wollanup, qui saluait alors l’intransigeance de l’auteur, en le rapprochant d’un de ses contemporains, national celui-là : « tout comme Chainas, F. Jaccaud ne cherche pas à plaire, à être dans l’air du temps, d’écrire les romans qui plairont au plus grand nombre. Tout comme les romans de Chainas, ceux de Jaccaud se méritent et s’ils offrent un plaisir certain au fan, celui-ci s’obtient au prix d’une lecture qui peut parfois heurter, désarçonner, provoquer mais jamais ennuyer ou laisser indifférent. » En se plongeant dans ce cinquième roman, irrigué par un liquide organique glacial, on ne peut qu’approuver.

Début des années 1980, dans une petite ville portuaire française, peut-être baignée par les eaux grises de la Manche, Jean et Michel vivotent dans une petite délinquance, sans avenir. Leur amitié tortue est ancienne, elle remonte à l’orphelinat. Treize ans auparavant, ils se sont liés et se sont promis de ne jamais se quitter. Claire aussi était du serment. Mais elle a disparu. Ne reste d’elle que les photos qui maculent les revues et jaquettes de VHS porno arrivées d’outre-Atlantique. Ils n’ont pas oublié et veulent comprendre. Un braquage foireux les pousse à fuir, ils s’envolent pour Los Angeles, épicentre d’une nouvelle industrie qui part à la conquête du monde, le X. La ville brille et glace en même temps. Entre miséreux prêts à tout pour s’en sortir et riches anesthésiés par le cynisme et les drogues, Jean et Michel doivent avancer dans ce cloaque californien pour mener à bien une quête dont l’issue sera douloureuse pour tous.

Dès les premières lignes, on sait que l’auteur manie le scalpel, sous lumière crue et sans anesthésie. Il dissèque ce quelque chose qui ne marche pas droit et qui ne peut pas aller loin, coincé entre les falaises, pas loin de l’asphyxie, chez Jean et Michel, le beau et la brute, l’un qui tire et l’autre qui se laisse tracter. Jean a une fille sur le trottoir, deale, se crame la tête, se bagarre et se débat. Michel accompagne, suit et essaie en plus de vivre tant bien que mal une vie de couple. Ni l’un ni l’autre ne se satisfait vraiment de ce qu’il vit. Leur amitié a tout du poids mort, d’autant qu’elle a perdu une de ses roulettes, Claire. Dans leur tête à tous les deux, un obsédant jeu de tarot, illustré par des rêves de gosses, la nostalgie d’un élan physique, le mystère de la disparition de Claire et le vernis des photos porno.

Déjà peu enviable en France, la vie du duo, arrivé en Californie, ne sera pas reluisante. Au moins vont-ils pouvoir approcher pas à pas des milieux plus aisés, d’une terrifiante vacuité morale, pris dans un tourbillon hédoniste morbide, entre drogues et sexe. Des portes s’ouvrent vers l’univers du porno. Rien d’étonnant, ce qui fait exister la nouvelle industrie du X, c’est le fric. Elle n’est qu’un des derniers avatars en date d’un système économique qui use de cruauté et essore les humains contraints de s’y asservir. Frédéric Jaccaud ne manque ni de background  documentaire ou philosophique ni de références (JG Ballard, George Bataille…). C’est pourtant quand elles apparaissent de façon trop évidente pour contribuer à une analyse ou une contextualisation que nous avons moins envie de le suivre. L’immersion grandissante des deux comparses dans les tournages révèle assez de saloperie glaçante. Jean, pourtant leader au départ, va perdre pied et Michel, étonnamment, relever le défi avec plus d’accomplissement. Mais il y a un prix à payer pour une vérité qui lamine le désir, l’amour et l’amitié.

« Sur la pochette d’une VHS, on les compare au couple burlesque formé par Bud Spencer et Terence Hill. Le corps esthétique de Jean se fait malmener par la caricature de son compagnon. Le rôle ingrat de Michel, brut, balourd,  un peu idiot, se mue en catharsis pour une population masculine frustrée qui trouve une vengeance fictive dans les scènes où la disgrâce l’emporte sur l’élégance.

À présent Jean reproche à son ami d’avoir le beau rôle. Michel ne veut pas en parler. Il lui rappelle qu’ils ne sont pas véritablement acteurs. Il s’agit de retrouver Claire. Tout cela n’est qu’un moyen, pas une fin.

Jean ne l’entend pas.

En plus, tu y prends du plaisir.

Il faut avouer pour Michel, interdit, vexé, blessé, qui refuse d’admettre qu’il ne subit plus autant de déplaisir en jouant devant la caméra. Toutes les tensions accumulées de son enfance, jusqu’au crime irréparable, ce destin qui ne cesse de s’acharner, tout cela s’amenuise lorsqu’il entend la voix du réalisateur, cette voix qui lui ordonne chacun de ses mouvements, ordonne cette autre vie, futile et ridicule, qui tiendra sur une pellicule de quelques mètres. À cet instant, il n’est pas meilleur, pas pire que tous ces hommes nus et déchus, ahanant sur des corps inconnus, noyés dans les odeurs crues et les cris simulés, sous l’œil inquisiteur de l’objectif, sous le regard indifférent des techniciens. Lorsqu’il surprend le reflet de son anatomie dans l’un des miroirs installés autour de lui afin de faciliter le travail du caméraman, il éprouve enfin cette honte redoutée, retrouvant dans la souffrance morale la sensation d’exister. »

Une descente dans une vallée infernale, plus érosive qu’érogène.

Paotrsaout


LA VIE EN ROSE de Marin Ledun / Série Noire / Gallimard.

Malgré toutes les attentions du chien Dagobert, qui ici s’appelle Kill-Bill, le Club des Cinq frangins et frangines de Rose n’est pas une sinécure. À elle la garde des trois plus jeunes depuis que les parents, Charles et Adélaïde, ont décidé de s’octroyer une pause polynésienne aussi méritée qu’insoucieuse. Qu’à cela ne tienne, Rose est solide. Certes. Mais la flopée de nuages qui se donne rendez-vous sur ses jeunes épaules ne tarde pas à la faire chanceler. Entre le cambriolage du salon de coiffure de sa copine Vanessa, des meurtres opaques dans l’entourage de sa sœur Camille et un test de grossesse sournoisement positif, elle tangue. Mises à part quelques bulles d’air entre les bras bienveillants de Richard Personne, lieutenant de police aux yeux verts et futur papa perplexe, la vie de Rose n’a plus rien de rose et le tempo s’accélère dangereusement. Pourtant, dans la tourmente, elle garde cet indéfectible sens de la répartie réjouissante qui déjà éclairait les interlignes du précédent opus Salut à toi ô mon frère.

On l’aura compris, Marin Ledun revient sur ses terres de Tournon-sur-Rhône pour un nouveau tour de piste de la famille Mabille-Pons, ses Malaussène à lui, en plus carabinés serions-nous tentés de préciser pour enfoncer le clou. Vous l’avez déjà lu mille fois (même l’argumentaire de l’éditeur le mentionne) mais un parallèle avec les personnages de Daniel Pennac est inévitable. Nous y ajouterons volontiers un zeste d’Enid Blyton, l’impertinence en plus, le puritanisme en moins, pour souligner les franches aptitudes de l’auteur pour le roman d’aventure allègre et turbulent. Si ses thèmes sociaux de prédilection, habituellement plus noirs et appuyés (Les visages écrasés, Ils ont voulu nous civiliser…), restent la charpente d’une histoire de belle tenue, chaque situation (L’idée de ces strip-pokers en EHPAD, non mais sans dec’, Marin ! Ces chapitres 15 au commissariat ou 16 au collège…), chaque personnage, même furtivement de passage, donne lieu à de petites digressions scintillantes au gré des humeurs de Rose, souvent chafouines mais toujours sous-tendues d’un humour pétillant. Oui, on sourit beaucoup, à chaque page, d’un mot malin, d’une tournure pimpante. Bonne raison d’ailleurs pour ne rien divulguer, pour ne rien galvauder d’une citation hors contexte. « Sabotaaaage ! » hurlerait Rose en poussant le son des Beastie Boys.

Mais Camille disparaît et les commissures se figent. Le ciel se plombe aussi sûrement qu’un de ces albums de Heavy-Metal chers à Rose, voire se calamine comme un roman d’Harry Crews, plusieurs fois cité par notre narratrice et serial lectrice ardéchoise. L’humour se la met en veilleuse. Les phrases raccourcissent et le rythme court contre la montre. Et même si la brève mise en cellule de Rose a la cocasserie résistante, l’heure est grave. Alors, toutes les forces en présence, les Mabille-Pons en abscisse et la police en (forcément) ordonnée, se lancent dans la résolution d’une équation à pas mal d’inconnus.

En diluant le noir dans les couleurs de l’arc-en-ciel, en ouvrant sa palette aux pastels, Marin Ledun s’impose encore un peu plus parmi les valeurs sûres du polar français. Nous n’en sommes nullement surpris, juste une nouvelle fois conquis.

JLM


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