Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (page 2 of 80)

UN MONDE TROP PETIT de Jean-Christophe Perriau / Editions Inédits / noir.

J’ai connu JC Perriau, il y a quelques années sous d’autres cieux de la blogosphère. Quand les premières chroniques d’ « Un monde trop petit” ont fleuri, je n’ai pas percuté qu’il en était l’auteur et je répare tardivement mes lacunes. 

Du copinage, mouais, je ne pense pas. Je ne peux en aucune façon avoir un ami supporter du PSG qui la ramenait beaucoup à une époque plus faste, où on n’ accolait pas avec le sourire le terme de remontada aux trois lettres du club qatari, une époque où le club nous faisait moins mourir de rire que maintenant. Ses analyses footballistiques me manquent un peu. Qu’a-t-il pensé de la dernière finale de la coupe de France Rennes PSG? En Avant Guingamp le fait-il toujours marrer? A-t-il vu le dernier Nantes PSG ? Ça, c’est fait mon petit JC, fallait pas citer les comiques deux fois dans ton roman

 Plus sérieusement l’univers littéraire choisi pour ce premier roman n’est plus vraiment mon truc, ne l’a même jamais été réellement, je ne connais pas la banlieue, je ne vis pas ce monde et les romans s’y déroulant ne me séduisent pas particulièrement. 

Mais, mais, mais, ici, on est dans le concret, on sent le vrai, le vécu car JC bosse au SAMU social depuis très longtemps, connaît le pavé, y a acquis une certaine sagesse souvent perceptible dans la discussion. Ce monde trop petit, il l’a sous les yeux tous les jours. La galère et le malheur, il les touche à longueur d’année et son roman, en aucune façon, aura des relents de putasserie qu’on sent bien souvent.

L’égalité des chances, une idée assénée par les élites nanties, ici, on en a un bel exemple. Trois vies cramées racontées dans un roman profondément noir. La lumière, l’éclair viendront mais pas ceux qu’on attend…Matilda devient adulte à dix ans le jour de son anniversaire quand son père se barre et que sa mère commence à se noyer dans l’alcool. A la trentaine, elle continue de morfler, le gâteau d’anniversaire a toujours un sale goût. Bouba, lui, a été exfiltré d’Afrique enfant pour rejoindre son père et sa sorcière de belle-mère dans un univers de tétris architectural à gerber. Franck, lui, est SDF, sa vie de journaliste a basculé à l’automne 2005 pendant les émeutes de banlieues. Tombé bien bas, il n’est pourtant pas au fond pour espérer remonter un peu. Alternant 2013 et des périodes plus anciennes de l’enfance des personnages, l’auteur sait entretenir un certain suspense jusqu’à la rencontre des trois au SAMU social…

Alors, on est dans de la littérature “feel bad”, pas de doute. Pas forcément le roman pour la saison et le nouvel éditeur avait d’ailleurs choisi le mois de janvier pour inaugurer sa collection de romans noirs avec “un monde trop petit” qui devrait ravir les amateurs du genre et de tous âges. Concentrant son roman sur ses personnages, il laisse moins de place aux descriptions, à la “poésie” de la zone. La comparaison avec le nouveau grand concurrent de la littérature, je veux parler de Netflix et autres, est assez facile. “Un monde trop petit” s’apparente d’évidence avec le concept de docu fiction et parfois, l’émotion peut vous gagner. Et la BAC, la dope, les ascenseurs en panne, les paliers incendiés… et toujours cette même couleur ciel gris dégueulasse, celui au dessus de la tête des damnés.

Touchant et touché.

Wollanup.


TELSTAR de Stéphane Keller / Toucan Noir.

“Telstar” est le deuxième roman de Stéphane Keller et si vous n’avez pas lu le premier “Rouge Parallèle” également sorti dans la collection “Toucan Noir”, l’an dernier, commencez donc par celui-ci qui se déroule 6 ans avant et nous fait découvrir certains personnages au centre de l’action du deuxième.

“ALGER, décembre 1956.

Des fillettes sont tuées dans le quartier européen de la ville. Deux flics, qui se haïssent de tout leur être, sont chargés de l’enquête. Pour l’inspecteur principal Brochard, l’assassin ne peut être qu’un arabe, un type du FLN. Mais son adjoint est d’un avis différent et bientôt, des témoins parlent d’un homme blond, de type caucasien.

Le capitaine Jourdan rentre de Suez avec la 10e Division Parachutiste. Une opération de grande envergure se prépare à Alger, quotidiennement touchée par des attentats. Une opération menée par l’armée, qui sera étudiée attentivement par des observateurs étrangers comme le colonel Hollyman, l’ancien patron des opérations spéciales à l’OSS.

Chaque jour, des appelés débarquent dans le port d’Alger et parmi eux, le seconde classe Norbert Lentz, déjà très apprécié de ses chefs pour son anticommunisme viscéral.”

Aux USA, en littérature comme au cinéma, on a très vite raconté le Vietnam. En France, l’histoire de cette guerre de 8 ans est restée longtemps quasiment sous silence. Pourtant les mêmes plaies, la même défaite, les mêmes conséquences sur les appelés envoyés sur place massacrer ou se faire massacrer ou revenir marqués à vie ou complètement dézingués. D’ailleurs, on ne parlait pas de guerre mais des “événements d’Algérie”, pas de combats mais de “pacification”. A Alger, en décembre 1956, plus de cent attentats perpétrés. On décide d’envoyer 8000 paras et légionnaires, pas le tout venant, l’élite dure. L’armée française a besoin de redorer son blason après la débâcle de 40, la défaite en Indochine contre des va-nu-pieds, l’issue frustrante de l’histoire du canal de Suez. On est prêt à en découdre chez les maîtres de guerre. La troupe exécutera les ordres et… « les indigènes » et l’armée respectera  sa réputation de “ Grande Muette”. 

La quatrième de couverture évoque en premier une intrigue policière mais déjà souvent lue de tueur de petites filles mais c’est ce cadre algérien et algérois qui donne à son roman tout son éclat, sa puissance. On n’est pas ici dans un petit polar à deux balles, on est confronté à un épisode peu glorieux de notre histoire nationale et parfois on peut très bien ressentir une certaine honte quand le drapeau légitimise ainsi l’innommable.

Stéphane Keller, scénariste pour la télévision, le cinéma et le théâtre s’attaque donc à cette bataille d’Alger dans le décor de cette province française en 1957, statut colonial particulier, Alger étant d’ailleurs considérée comme la deuxième ville française par sa dimension. 
L’auteur adapte parfaitement ses compétences audiovisuelles à la littérature noire pour écrire une histoire particulièrement passionnante dans ses différentes dimensions humaines, socio-démographiques, politiques et historiques entraînées par une enquête policière mettant en scène deux flics représentants de deux France, celle d’Algérie et celle de la métropole.

Les 500 pages s’enfilent très vite, le roman a le souci d’être précis, pointilleux, parfois un peu trop même dans certains détails très superflus mais il y a le souci d’authenticité et ce n’est jamais blâmable, surtout quand on met les pieds dans un tel bordel. Stéphane Keller fait parfaitement conjuguer les histoires personnelles avec la grande Histoire. Les personnages sont parfaitement dessinés, révélant des mentalités parfois difficilement compréhensibles en 2019. On est dans un monde encore frappé par la barbarie de la deuxième guerre mondiale mais peu importe, l’armée va utiliser certaines méthodes des nazis, elles-même, adaptées des us et coutumes de Napoléon quand il avait occupé le territoire allemand au début du 19ème siècle.

Bien sûr, faut-il le dire, cette guérilla urbaine, cette guerre sans nom aux sales méthodes qui inspireront les Ricains ainsi que la gestion de pas mal de conflits sud-américains des années 60 et 70, ne vous offrira pas des heures confortables. Les deux clans, armée française et le FLN (parti toujours au pouvoir en Algérie et objet des manifs du vendredi à Alger depuis quelques mois), adoptent et améliorent la loi du talion dont les plus grandes victimes seront souvent les populations civiles innocentes, “européennes” et “indigènes” (selon les termes de l’époque). Tout le monde, à sa manière, revendique, la légitimité du combat, l’inéluctabilité de la loi martiale comme celle des massacres de fermiers dont le sang abreuvera leurs terres natales occupées certes mais aussi cultivées depuis des décennies. Pas de manichéisme chez Stéphane Keller, beaucoup d’intelligence par contre pour couvrir le chaos dans son universalité.

“Telstar” est un roman noir fort, puissant témoin d’un moment où la France de la IVème République, pays de la Révolution, de Voltaire, des Lumières est confrontée au “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes”.

Wollanup.

AU NOM DE LA LOI / Vingt sentences autour du groupe LES $HERIFF / Kicking records.

On ne va pas se mentir, c’est un recueil de nouvelles autour de l’univers du groupe montpelliérain “les sheriff” considéré à l’époque, années 80 et 90 comme l’un des pionniers de la scène punk française, les Ramones de chez nous… Et, en toute franchise, malgré mon âge canonique qui m’avait permis de  prendre en direct dans ma tronche d’ado acnéique la vague Sex Pistols, Clash et autres Sham 69… à l’époque de l’arrivée des Nicollin’s boys de la Paillade, j’étais passé à vraiment autre chose, juste une petit détour vers les cousins d’Elmer Food Beat comme petite picouze de rappel, pour le fun. Et ce n’est donc pas en fan du groupe que j’écris ces quelques lignes, pas de nostalgie, pas de Madeleine de Proust pas davantage de Marocain d’ Agadir et franchement du punk héraultais, c’est un peu comme du métal antillais… tss, tss, tss.

Alors, à quoi bon si le punk n’a jamais été votre flasque de bourbon ? A quoi bon si pendant les quinze années de leur gloire (84/99), les énervés languedociens ne vous ont pas rendus à moitié sourds ou complètement barrés avec leurs compos agitées comme nombre de kepons de l’époque? 

Tout simplement parce que, dois-je le rappeler, ici on tente de parler bouquins au départ, de noir principalement et s’il y a un peu de zik, un peu de rock intelligent ou très con mais qui sent la vie, l’authentique, qui dégage, exhale les excès, les galères quotidiennes, le bitume et les salles enfumées ou napalmisées à la kro ou à la Jenlain pour les plus poètes mais aussi le kitsch ou le glam hé, c’est encore mieux. 

L’auteur de la quatrième de couverture est d’ailleurs sûrement une ancienne vieille ordure punk (no future, l’anarchie à deux balles et tout le folklore… sympa à l’époque et très pesant maintenant, le folklore pas l’homme non cité, précisons), un pogoteur criminel, un addict de la Valstar rouge, ne s’est peut-être jamais remis de Damned à Mont de Marsan en 76, trouvait peut-être que les Dogs étaient un peu trop tendres, arborait des badges des Dead Gregory’s.  Peut-être, peut-être pas… mais dans tous les cas, aujourd’hui assurément un toxique du chroniqueur lambda. Allez donc mettre quelque chose après.

 “Fomenter un recueil de nouvelles autour des chansons des Sheriff flirte avec l’évidence. Si les liens entre rock’n’roll et textes courts ne sont plus à démontrer, même urgence, même cruciale nécessité d’aller à l’essentiel, ils deviennent une symbiose flagrante lorsque s’en mêle le goût du sprint ou le rejet du gras et des digressions.”

On peut penser légitimement que la seule règle fixée préliminairement aux auteurs fut de prendre un morceau du groupe et d’en faire ce que bon leur semblait du moment qu’il y ait du sang, de la sueur et des larmes et que cela ait un rapport certain ou au moins un certain rapport avec les Sheriff, leur univers, leur vie, leur oeuvre… de près comme de très, très loin. 

 Eddy Bonin, Marion Chemin, Pierre Domengès, Serguei Dounovetz, Alain Feydri, Patrick Foulhoux, Giuglieta, Guillaume Gwardeath, Stéphane Le Carre, Jean-Noël Levavasseur, Jean-Luc Manet, Karine Medrano, Stéphane Pajot, Stanislas Petrosky, Jean-Bernard Pouy, Frédéric Prilleux, Thierry Saltet, Luna Satie, Marc Villard et Max Well soutenus par Nasty Samy dans la préface ont fait une belle boucherie. “C’est pas Verdun” scandent les Sheriff, non, c’est bien pire. 

Le recueil explose, saute à la gueule, les nouvelles partent dans tous les sens, parfois n’ont  aucun sens d’ailleurs. Ah tout n’est pas parfait, bien sûr, un skeud punk entièrement réussi, c’est rare aussi. Je ne citerai aucun auteur en particulier, pas envie de chatouiller certaines sensibilités mais assurément c’est la belle surprise du moment. Des auteurs reconnus, des connus, des moins connus, des méconnus, des inconnus et aussi des potes qu’on découvre un peu plus entre les lignes. 

Du premier choix. De l’humour, de la rage, de la nostalgie, de la colère, des coups de latte, des souvenirs évoqués, des souvenirs inventés et surtout une âme, de la vie, le système D élevé au rang d’institution, la galère au quotidien et le quotidien galère. C’est puissant, ça cogne “ à coups de batte”: des rats des villes contre des porcs de la cambrousse, la France des cités contre la France dessinée par Macron, les banlieues blafardes et le soleil de Daytona Beach, des westerns épiques et le far-ouest finistérien, le pays de Mickey et un pays décimé, les départementales en J7 et les artères de L.A. en Camaro, le commandant Van der Weyden  “C’est quoi ce bordel là Carpentier?” et Joey Ramone, la France jaune des ronds points et la fange Le Pen / Ménard, Liam Gallagher qui se fait défoncer, une Angie Dickinson en 504 immatriculée dans le 34… ne manquent plus que les petits gars de la Butte Paillade 91, un soir de match à la Mosson contre le PSG et le carnage aurait été parfait, l’ultime.

“On est Les Sheriff… et on fait du bruit! “ et pas qu’à Landerneau.

Bravo les filles, merci les mecs pour ce pur moment de Rock n’ Roll.

Wollanup.


 

LA LOTERIE ET AUTRES CONTES NOIRS de Shirley Jackson / Rivages.

Traduction: Fabienne Duvigneau.

Shirley Jackson est une auteure américaine née à San Francisco en 1916 et morte en 1965. Elle compte parmi ses grands admirateurs Neil Gaiman et Stephen King pour qui son roman “la maison hantée” est une oeuvre majeure de la littérature fantastique du XXème siècle. Ce roman est d’ailleurs l’objet d’une série diffusée sur Netflix et intitulée dans sa version originale “The Hauting of Hill House”, frissons garantis. Son roman le plus célèbre, également au catalogue de Rivages, reste néanmoins “ Nous avons toujours vécu au château”. En plus d’être considérée comme une reine du roman gothique, elle est souvent décrite comme une nouvelliste de premier plan.

“ La loterie et autres contes noirs” est donc un recueil de nouvelles postfacé par Miles Hyman qui a adapté graphiquement “la loterie”, nouvelle qui avait fait scandale à sa sortie dans le magazine le New Yorker en 1948 et qui débute le volume donnant le ton de manière assez effroyable. On n’est jamais dans le gore chez Shirley Jackson, toujours dans une Amérique bien blanche, bien policée des petites villes bien réglées de la fin des années 40. L’ordre, le bien être, l’harmonie semblent régner jusqu’à ce que Shirley Jackson décide de griffer méchamment, sournoisement, très insidieusement.

Si “la loterie” et “les vacanciers” sont certainement les plus sidérantes, les autres nouvelles sont toutes de bonne tenue, dérangent, secouent sans néanmoins forcément renverser. Par contre, certains thèmes abordés: le voisinage, les lettres anonymes, les rumeurs, la suspicion… peuvent très bien provoquer un méchant écho chez le lecteur selon son vécu, ses psychoses.

Shirley Jackson, une amie qui ne vous veut pas forcément du bien.

Wollanup.


LE KARATÉ EST UN ETAT D’ESPRIT de Harry Crews / Sonatine.

Traduction: Patrick Raynal.

Les éditions Sonatine poursuivent le travail d’édition d’inédits d’Harry Crews, disparu en 2012. Après Nu dans le jardin d’Eden (2013) et Les portes de l’enfer (2015), ils publient cette année Le karaté est un état d’esprit, quatrième roman du natif de Géorgie datant de 1971. Harry Crews a déjà beaucoup donné au roman noir et ses meilleurs titres n’ont pas été auparavant ignorés par les traducteurs et éditeurs. Même s’il est probable que les inconditionnels de Crews apprécieront plus que d’autres le karaté ultraviolent à la mode floridienne, il est bon d’entendre Harry nous parler encore du pays, à savoir un versant sombre de l’Amérique où les gueules cassées de la vie pataugent, gueules cassées pour lesquelles l’auteur n’a jamais démenti une tendresse couturée de cicatrices et déformée par des fractures mal réduites.

Après avoir vagabondé à travers les États-Unis, John Kaimon arrive en Floride, où il fait la connaissance d’une petite communauté de karatékas fanatiques. Ceux-ci exercent leur art dans la piscine vide du motel désaffecté où ils ont élu résidence. Plus qu’un simple art martial, c’est un véritable culte auquel s’adonne cette tribu, dont chaque membre a renoncé à sa vie passée ainsi qu’à toute possession matérielle. Seule compte pour eux la pureté de l’esprit. Si Kaimon y trouve d’abord une philosophie de vie satisfaisante, son attirance pour Gaye, une magnifique karateka, va bientôt l’entraîner dans de sulfureuses aventures. Car si l’esprit se doit d’être fort, la chair est parfois bien faible…

La formule du chef Harry est des plus habituelles. Prenez des éléments d’humanité tordue comme un drop-out désabusé, une karateka reine de beauté et létale, un nain gourou, un maître de dojo et des disciples qui veulent oublier leur faillite personnelle antérieure en devenant des philosophes de la violence ciblée (apparemment la rédemption passe par l’éclatement des phalanges sur une planche de bois d’exercice… ), des queers lubriques et, bien entendu, une tapée d’idiots américains moyens en mode badauds. Plongez tout ça dans un fond de piscine désaffectée, déversez une douche solaire impitoyable et badigeonnez de stupre, de violence et de crème solaire cacao. Vous obtiendrez cette comédie grotesque, critique d’un esprit communautaire ou de culte sixties, et bien entendu loufoque, laquelle, toutefois, n’est pas à ranger parmi les préparations les plus inoubliables de l’auteur.

Il vous sera pardonné de ne pas pratiquer le Karaté. Mais dire que c’est un Crews raté, ce serait vous exposer à un mawashi-geri (ou coup de pied circulaire) qu’il vous faudrait accueillir avec tendresse bien entendu. Car Harry Crews aussi est un état d’esprit.

   « L’homme qui avait frappé Lazarus était soûl. Il croyait que Lazarus était le type qui avait pincé le cul de sa femme quelques minutes plus tôt.

« Ça, c’est pour avoir pincé le cul de ma femme », dit-il en titubant sur place et en louchant sur Lazarus.

   Lazarus s’était vautré sur le pare-chocs de la Dodge et dans les bras de John Kaimon. Il reprit ses esprits et se figea, les mains sur la bouche. Du sang coulait entre ses doigts. L’ivrogne était un énorme type poilu vêtu d’un maillot de bain qui faisait des poches aux fesses, et rien d’autre excepté des Crocs. Sa femme, une naine blonde dotée d’un front de crétine, se tenait juste derrière lui et mangeait une pomme d’amour. Elle portait un maillot une pièce dont les bretelles défaites pendaient le long de son corps sans forme. Apparemment seul l’espoir faisait tenir ce maillot. John Kaimon craignait que Lazarus ne tuât l’homme et se tenait prêt à le retenir, quand Lazarus sauta au-dessus du pare-chocs en direction de la petite blonde qui n’avait pas levé la tête de sa pomme d’amour. Mais Lazarus voulait juste lui parler.« Madame », dit-il doucement

   Elle leva le visage de sa pomme. Elle avait du sucre rouge sur la lèvre supérieure et sur le menton. Elle était soûle elle aussi. Lazarus allait lui parler quand une explosion secoua le cielet fit trembler la terre. Ils s’arrêtèrent tous pour contempler les lumières multicolores et le fumée dérivant au-dessus de l’eau quand la bombe avait explosé.

   L’obscurité finit par retomber. « Madame », répéta Lazarus. Il approcha son visage tout près du sien. « Est-ce que je vous ai pincé le cul ? »

   Elle soupira, et l’on aurait dit qu’elle allait pleurer. « Personne ne m’a pincé le cul. Je le lui ai dit. Personne ne m’a pincé le cul. Il le sait. Mais il continue à espérer et à cogner les gens. »

La porte arrière du combi Volkswagen s’ouvrit brusquement, le grand et beau jeune homme aux cheveux longs et aux yeux morts sortit, s’étira, ouvrit largement les bras, se cambra et émit un grognement satisfait. L’ivrogne poussa Lazarus, frappa le gars et l’envoya dans le combi. Les mains posées sur les hanches, il lui dit :

« ça, c’est pour avoir pincé le cul de ma femme. » »

Paotrsaout

ET LES BEATLES MONTÈRENT AU CIEL de Valentine Del Moral / Le mot et le reste.

“ C’est leur dernier concert et les Beatles ne le savent pas encore. Après deux ans d’absence scénique, les Fab Four choisissent de se produire sur un toit terrasse dans un vent furibond, sans filles hystériques, devant un public clairsemé.”

le 30 janvier 1969, à Londres, sur le toit de l’immeuble abritant leur maison de disques, les Beatles jouent un concert, enfin pour être plus proche de la vérité que nous raconte Valentine Del Moral, ils se font filmer  pour mettre un terme à leur nouveau film “ Let it be” qui illustrera l’album éponyme à venir. Depuis un concert houleux à San Francisco fin 66, le groupe, fatigué de terminer les concerts à moitié à poil, les oreilles saignant sous les hurlements des groupies n’est plus remonté au front. Les plus grands rockers du début des 60’s  sont devenus les icônes de la pop mais ont perdu de leur fureur primitive, obladi oblada…

Les Beatles ne sont plus un groupe mais ce matin là, quatre garçons dans le vent de janvier faisant de la promo, tout heureux de se retrouver tous les quatre après les tentatives de départ de Ringo Starr ou de George Harrison, la mort supposée de Paulo et les guerres d’égo entre ce dernier et Jésus Lennon. Tournant aux amphets à leurs débuts à Hambourg, ils ont depuis découvert et adopté la marijuana avec Dylan, le LSD avec leur dentiste, la coke, l’héro et Yoko Ono et tout cela, a laissé des traces. C’est cet événement que U2 n’a nullement inventé dans son clip “where the streets have no name” que nous raconte avec intelligence et beaucoup de malice Valentine Del Moral.

Bien sûr, pour le commun des mortels, c’est un épiphénomène mais si vous avez dépassé la cinquantaine ou si vous avez la trentaine et que vos parents vous ont ont bassiné toute votre enfance avec l’album bleu ou l’album rouge (vous auriez aussi très bien pu vous choper Johnny scotché à vie dans les neurones alors ne reniez pas votre héritage), la couverture et le titre magnifique doivent faire tilt illico.

Ce concert sans foule hurlante, sans pépettes balançant leur soutif, sans spot-lights, sans soleil forcément à Londres est raconté dans tous ses détails. Alors, cela pourrait être très fastidieux, voire franchement barbant, réservé aux « happy few » et c’est passionnant. Nul doute que Valentine adore les Beatles, le groupe, sa musique, son mythe et on apprend beaucoup. Ne se contentant pas de faire la pige comme un journaliste d’un grand quotidien national il y a quelques années racontant par le menu le concert d’un groupe ne s’étant pas produit ce soir-là finalement à la Route du Rock, l’auteure nous fait vivre le moment tout en nous parlant de l’avant mais aussi de l’après, la chronique d’un mort annoncée. Les techniciens, les employés, l’entourage du groupe, les managers, les pékins attirés par la musique, les Fab Four, les bobbies, les groupies, les paparazzi, tout est raconté, montré, interprété comme si on y était ou plutôt comme si Valentine Del Moral y était ce matin-là.

Qui aime bien, châtie bien et Valentine Del Moral ne se prive pas pour écorner l’image, pour railler, pour se moquer, pour persifler contre la Ono. Emportée par son élan et par sa passion qu’elle sait parfaitement communiquer, elle s’emballe souvent et ose des allégories mythologiques, bibliques, cite Astérix, James Bond, obladi oblada… et fait souvent rire.

“Au paradis, ça swingue. Les Garçons, dans le vent de janvier, attaquent le troisième couplet  de “Don’t let me down”. Et là, John a un trou de mémoire. Nom de d’là, c’est quoi déjà les paroles que j’ai écrites avec mes tripes pour l’Ono de ma vie? Bah ça alors! Ch’ais pus.Tant pis, je me lance: “and no le reesea goble blue jee goo”.

A ce moment précis, toutes les escarmouches, les passes d’armes, les embrouilles, les Yokohoneries, tombent aux oubliettes. Le Lennon d’avant la crise d’adolescence tardive refait surface. Un sourire se dessine sur son visage amaigri.”

Le concert n’est pas fameux, déconnecté de la réalité d’un groupe de rock de l’époque, pas un des sommets de la carrière des Quatre de Liverpool mais intelligemment, brillamment, l’auteure en fait une des pierres angulaires d’un mythe qu’elle construit habilement et qu’elle déconstruit tout aussi allègrement.

A savourer “while my guitar gently weeps”.

Wollanup.


LE DERNIER MURMURE de Tom Piccirilli / Série Noire.

Traduction: Laurent Boscq.

Dans la famille Rand, tous les enfants sont prénommés du nom d’une race de chiens tandis que les canidés sont affublés du nom de présidents. On avait découvert l’univers marginal de cette famille de voleurs l’an dernier dans “les derniers mots” paru aussi à la SN quand l’un des fils, Terrier, revenait d’un exil de cinq ans pour assister à l’exécution d’un de ses frères condamné pour un carnage qu’il avait commis. Chez les Rand, on est voleurs mais pas assassins, on chaparde de moins en moins d’ailleurs, la fratrie périclite ou disparaît, le grand père souffre d’ Alzheimer et le père semble suivre le même chemin de façon assez prématurée. Le premier opus, sans être réellement une pointure, était néanmoins un polar solide de la part d’un auteur beaucoup plus connu pour ses écrits dans le fantastique et l’horreur. “Le dernier murmure” est donc le deuxième volet et aussi, hélas, le dernier puisque Tom Piccirilli est mort en 2015 à l’âge de cinquante ans. Pas de suite à espérer donc et c’est bien dommage de devoir abandonner tous ces personnages bourrus et hauts en couleur.

“Depuis la mort de Mal et l’exécution de Collie, la famille Rand est en lambeaux. Alors que son père sombre dans Alzheimer et que sa jeune sœur, Dale, multiplie les fréquentations douteuses, Terrier Rand doit faire face à ses démons tout en préservant un semblant d’unité.

Quand la famille de sa mère reprend contact après plus de trente ans de silence, Terrier découvre les Crowe. Perry, son grand-père, lui fait une demande aussi impérative qu’étrange : il doit cambrioler ses studios de tournage pour y récupérer des copies de films…

Au même moment, Chub, l’ami d’enfance de Terrier, disparaît dans des circonstances troubles à la suite d’un braquage raté. Sa compagne, Kimmy, l’amour de jeunesse de Terrier, lui demande de l’aider à retrouver son mari.”

Je rappelle que c’est une suite et qu’il sera plus facile de comprendre l’histoire si vous avez lu le premier tome. Ceci dit, l’auteur donne suffisamment de pistes pour que l’on comprenne dans les grandes lignes les sentiments, les regrets de Terrier, personnage principal d’une histoire qui met un peu de temps à devenir un vrai polar. Le début ressemble plus à la chronique d’une famille bien cabossée qui, tout d’un coup, va s’agrandir d’une branche maternelle qu’on ignorait jusque là, la famille Crowe qui avait déshérité sa fille quand elle avait décidé d’épouser un outlaw comme Pinscher Rand.

Alors le ton est assez léger, souvent humoristique, pas exempt comme dans le premier roman de certains poncifs, mais c’est bien écrit, ça fuse et Terry parfois un peu naïf mais loin d’être abruti est un héros très sympathique et au fond de soi, on sait qu’il ne lui arrivera pas grand chose de pire que quelques passages à tabac auxquels il sait par ailleurs répondre très poliment. Dans le dernier tiers du roman, néanmoins, cela commence à bien craindre pour lui mais aussi pour des êtres qui lui sont chers et que vous prendrez aussi sûrement plaisir à découvrir. Puis le sang coule et parle et les réponses à de nombreuses interrogations sont apportées, des secrets familiaux sont dévoilés pour finalement nous laisser tout cons, noyés dans une émotion bien réelle et point niaise avec en plus la tristesse de quitter à jamais la famille Rand.

Ce n’est sûrement pas le roman de l’année mais cela pourrait bien être le bon polar de l’été pour vous.

Wollanup.


SUICIDE de Mark SaFranko / Editions Inculte.

A la mort de 13ème note éditions en 2014, Mark Safranko a disparu des librairies françaises. On trouve encore quelques exemplaires des romans édités à l’époque sur le net mais quasiment au prix du Beluga. Ces quatre romans racontaient l’enfance et la jeunesse de Max Zajack, en fait SaFranko, fils d’immigré polonais tentant de faire son trou en Amérique. C’était dur, épique, parfois drôle pas loin de l’oeuvre de John Fante. SaFranko a d’ailleurs été ami avec son fils Dan Fante, écrivain lui-aussi, décédé et il y a quelques années.

Ce nouveau roman a été traduit dans le cadre d’une résidence littéraire à Nancy (ARIEL) où séjournait SaFranko l’automne dernier  et participant à de nombreux travaux autour de la littérature. Il s’agit d’une traduction collaborative réalisée sous la direction de Barbara Schmidt avec les étudiants de l’université de Lorraine et de classe préparatoire littéraire du Lycée Henri Poincaré de Nancy d’un roman éponyme sorti aux USA en 2014.

Et je ne peux cacher le bonheur qui est le mien de retrouver SaFranko, merci aux éditions Inculte d’avoir comblé ce manque.

“L’intrigue se déroule à Hoboken et New York, en 2002, et met en scène un inspecteur de police, Brian Vincenti, en pleine crise existentielle.Tiraillé entre son enquête sur la chute suspecte d’une jeune femme depuis l’un des immeubles d’un quartier gentrifié d’Hoboken et son impuissance à sauver son mariage, Vincenti navigue dans les rues d’Hoboken et de New York à la recherche, presque obsessionnelle, de réponses à ses questions dans un paysage urbain encore marqué par les récents attentats du 11 septembre 2001.”

Si l’humour permettait autrefois d’atténuer le ressenti des souffrances du jeune Max Zajack, ici, point de rédemption. On est dans le Noir, le sale, le désespéré, les vies ratées, les gens qui s’accrochent et ceux, plus nombreux qui flanchent et SaFranko vous raconte une histoire très moche entre quatre yeux, impossible de se défiler.

Commencé comme une enquête de routine pour un Brian Vincenti, bien mal marié, mal dans sa vie, mal dans sa tête, l’affaire, petit à petit, dans un faux petit rythme, va vite prendre le cerveau du flic, le hanter, le faire revenir à un période bien triste et sale de sa vie. SaFranko nous prend aux tripes, n’épargne rien du malheur à en crever de ces gens, les peignant dans leur réalité très ordinaire, pitoyable ou honteuse comme le faisait si bien Carver. Alors, ce n’est pas une lecture confortable, ce n’est pas du “feel good” mais quel talent pour magnifier l’horreur, le malheur ordinaire. On sort du bouquin un peu hagard, flingué, mais aussi heureux de retrouver enfin un tel grand auteur. Si vous partagez un peu nos choix… vous ne trouverez pas de polar équivalent à “Suicide” cette année.

Mortel !

Wollanup.


ROBICHEAUX de James Lee Burke / Rivages Noir.

Traduction: Christophe Mercier.

Vingt et unième aventure de Dave Robicheaux et un titre, vu le grand âge de l’auteur, qui pourrait paraître comme une sorte de testament mais rassurez-vous, le suivant “New Iberia Blues” est déjà sorti aux USA.

Presque tous les ans, au printemps nous revient le duo Dave Robicheaux, le flic et son ami Cletus Purcel, détective privé dans des aventures parfois dans le Montana  où l’auteur aime séjourner l’été mais le plus souvent en Louisiane et principalement à New Iberia en plein bayou et territoire cajun chez les Coonass. Pour les fans de la première heure ou les plus récemment convertis, c’est toujours un moment sympa, on retrouve deux vieux potes qui nous ont manqué. Par contre, on sait déjà que la tranquillité sera de courte durée tant la présence de Clete auprès de Robicheaux est synonyme d’emmerdes, le roi du bullshit. Quoi qu’il fasse, ce grand cinglé au cœur énorme entraîne, enchaîne les catastrophes tout en veillant toujours sur Dave. Les deux sont inséparables et si beaucoup de choses ont évolué depuis le début de la saga, leur amitié, elle, reste inébranlable.

Depuis 87 au coeur de la Big Sleazy, et ses débuts sous le titre “la pluie de néon”, Dave Robicheaux est malheureux en amour. Sa première femme martiniquaise s’est barrée avec un mafieux, sa seconde a été assassinée, la troisième a succombé à un vilain lupus et là, Molly, sa dernière épouse est morte sur la route percutée par une voiture à une intersection où elle n’avait pas marqué un stop. L’ambiance du début roman est assez morose, on sent le vide laissé par Molly, la tristesse du vieux cowboy, sa solitude: Alafair, sa fille, est loin, Tripod son raton laveur apprivoisé est mort. Robicheaux rumine, se dit que l’autre conducteur n’a pas dû freiner, rencontre le type qu’on retrouve mort plusieurs jours après, battu à mort. Robicheaux, qui pointe aux A.A. depuis des décennies a replongé dans la bibine, voit les fantômes de soldats confédérés, est victime d’un grand blackout alcoolisé de la nuit où le conducteur a été tué et voit les ecchymoses sur ses deux mains tremblantes. Il sait qu’il aurait pu très bien le faire mais il ne se sait pas s’il l’a fait. L’étau se resserre quand des preuves matérielles sur les lieux du crime l’accusent. Il va devoir aller fouiller dans les poubelles de la Louisiane pour se sauver.

“Si quelqu’un vous affirme qu’il est de la Nouvelle-Orléans et qu’il ne boit pas, il n’est sans doute pas de la Nouvelle-Orléans. La Louisiane n’est pas un Etat; c’est un asile psychiatrique en plein air dans lequel des millions de gens sont bourrés la plupart du temps. Et je n’exagère pas. La cirrhose est un héritage familial.”

Dave est dans une situation très délicate mais ce n’est que la partie émergée du glaçon de son verre de Jack’s. Comme souvent, s’invitent politiciens véreux, mafieux dangereux, hommes de mains pas manchots, belles créatures givrées, flics ripoux, dézingués du bulbe ingérables… créant un marigot bien dégueulasse et trouble. A la moitié, comme si les égouts n’étaient déjà pas prêts à déborder débarque un sérieux malade, en provenance d’un indéfini obscur Moyen Âge, un genre de Pee -Wee obèse, un nettoyeur très zélé et dont le commanditaire est inconnu.

Souvent, dans les intrigues de Burke, on sait qui est le coupable, Robicheaux a juste et surtout du mal à coincer le salopard protégé par son fric ou ses hautes relations. Là, chapeau Grand Maître! Les meurtres se multiplient sans que l’on comprenne vraiment qui tire les fils et les suspects du jour sont souvent les cadavres du lendemain, de la belle ouvrage, de la belle intrigue.

Mais James Lee Burke n’est pas uniquement un grand auteur américain de polars, le plus grand de l’époque, le dernier d’une grande lignée décimée depuis quelques années avec les morts de Leonard, de Westlake. Burke, par la voix de Dave parle aussi de l’homme, de l’humanité, au détour d’une partie de pêche dans le bayou au soleil couchant, pleure ses morts, souffre de l’absence, compatis, tente d’aider et de protéger les plus faibles, les humbles. Il se pare de sa plus belle plume pour évoquer la beauté de la Louisiane, ses regrets de la vie d’antan mais est aussi capable de dialogues qui défoncent, qui cognent comme un shot de mescal explosant dans votre palais. Et puis des écrivains capables de vous choper par les amygdales dès les premières lignes, capables de vous phagocyter au bout d’un chapitre et de vous entraîner en enfer pour cinq cent pages, il n’y en a pas d’autres.

James Lee Burke est unique.

Géant !

Wollanup.


UN CIEL ROUGE LE MATIN de Paul Lynch / Albin Michel.

Traduction: Marina Boraso

L’Irlande regorge d’auteurs  de noir talentueux comme si le climat éprouvant et déprimant qui rend si belles les vallées et donne à la bière locale un goût incomparable déteignait vraiment sur les populations maudites d’une île si souvent blessée et dont  on se demande si elle a un jour connu un âge d’or sans domination étrangère parce que les Britanniques sont loin d’avoir été les seuls envahisseurs au cours de l’histoire, et ainsi créait une ambiance propice à l’écriture d’histoires souvent bien tristes mais un peu pénibles aussi parfois par une certaine pérennité des lamentations. Paul Lynch, à sa façon très originale, ajoute une pierre de taille, un mégalithe imprégné d’Histoire à l’édifice avec un roman extraordinaire, c’était son premier, ensuite suivront le glacial « la  neige noire » et en début d’année « Grace » qui raconte le destin d’une adolescente pendant la grande famine irlandaise et qui s’avère être la fille… du héros de ce premier roman.

Et ici, que ce soit l’histoire, les descriptions, les personnages, tout est réussi et tout s’enchaîne dans un déroulement somptueux de noblesse, d’humilité et de compassion pour ces pauvres gens, bannis sur leurs propres terres et partis vers l’inconnu, vers un destin qui ne pouvait être pire que celui qu’ils enduraient chez eux.

“Printemps 1832. Coll Coyle, jeune métayer au service d’un puissant propriétaire anglais, apprend qu’il est expulsé avec femme et enfants de la terre qu’il exploite. Ignorant la raison de sa disgrâce, il décide d’aller voir l’héritier de la famille, qui règne désormais en maître. Mais la confrontation tourne au drame : Coll Coyle n’a d’autre choix que de fuir. C’est le début d’une véritable chasse à l’homme, qui va le mener de la péninsule d’Inishowen à Londonderry puis aux États-Unis, en Pennsylvanie.”

Roman grandiose d’une chasse à l’homme sur deux continents avec un méchant, Faller, à qui on peut presque attribuer un côté magique tant il est une incarnation du Mal avec des facultés physiques et intellectuelles immenses et développées uniquement pour répandre l’horreur et le malheur autour de lui et guidé par une haine inhumaine vis-à-vis de Coll, simple paysan qui a fait le mauvais geste au mauvais moment. C’est un suspense continu et de grande qualité sur plus de 280 pages. C’est dur comme du Cormac McCarthy, c’est raconté comme du James Carlos Blake. C’est simplement passionnant et époustouflant de classe ! Pas un chapitre, pas un paragraphe, pas une ligne pour reprendre son souffle. Trois parties pour trois lieux; tout d’abord l’Irlande déshéritée terre de ce drame parmi tant d’autres et pourtant les années de la grande famine sont encore à venir puis une seconde partie à fond de cale sur l’Atlantique avec des pages bouleversantes tant par le malheur qui frappe des gens qui en ont eu pourtant leur dose depuis la naissance et tant par la beauté des sentiments et la noblesse de certains comportements et agissements quand l’humanité tend à disparaître au profit de l’instinct de survie. Enfin, une troisième partie qui montre aux acteurs que leur Nouveau Monde tend à fonctionner comme l’ancien monde qu’ils ont fui et où la peine remplace très vite le rêve. La Cour des Miracles à l’échelle d’un continent !

Que l’Irlande miséreuse est belle sous la plume de Paul Lynch. Une plume magnifique, une histoire écrite avec le sang de toutes les victimes de l’animalité des maîtres en Irlande et des balbutiements de l’histoire dans la terre promise de tant d’Irlandais, l’Amérique…si réelle et si virtuelle , aimée et tant haïe  et dont tant de mentalités et de comportements actuels sont l’héritage culturel de ses ancêtres européens et du souvenir des temps difficiles où la solidarité autour d’un clocher, d’une communauté ou d’un drapeau pouvait vous sauver la vie et vous protéger un peu de l’adversité.

Un  vibrant hommage aux migrants irlandais et de manière générale à ces populations européennes considérées comme la lie de la société et qui ont su créer un grand pays devenu la plus grande puissance mondiale du XXème siècle, juste revanche sur ceux qui les avaient bannis et persécutés. Et quand on pense à la tragédie de ces migrants que peut-on dire de l’horreur vécue par ces populations d’Afrique enlevées loin de leurs vies et réduites à l’esclavage et qui ont contribué bien malgré eux à l’élaboration de l’empire.

Violent, cruel, terrifiant et surtout quelle plume!

Wollanup


« Older posts Newer posts »

© 2019 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑