Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Category: Chroniques (page 1 of 43)

LE BRIGAND BIEN-AIMÉ de Eudora Welty / Folio (2016) et Cambourakis (2014).

Traduction: Sophie Mayoux.

Bien sûr, et tous les lecteurs en situation de dépendance le savent, un lecteur glouton ne doit pas se rendre dans une librairie sans avoir une bonne raison d’y aller sous peine de ressortir avec des achats non prévus. Jusqu’à ces derniers temps, la misère culturelle de la ville de Vannes permettait ce genre d’entreprise risquée car les rares étalages des libraires vannetais ne faisaient que suivre le mouvement commercial, la mode, le pire localement se trouvant à la FNAC

Mais depuis quelques mois, le paysage a fortement changé avec l’arrivée d’une nouvelle librairie « le silence de la mer » (allusion à la nouvelle de Vercors certainement) qui offre vraiment des choix différents, qui propose des bouquins autres et souvent américains comme on les aime. Je tiens à dire que je n’ai aucun intérêt dans cette librairie et que si jamais, les proprios de la boutique lisent cette petite chronique, ils seront bien surpris d’être cités. Toujours est-il que la dernière fois que j’y suis passé, dans un coin, m’attendait, me tendait les bras, un petit Folio à la couverture très évocatrice, inductrice, provocante. Comme le résumé de quatrième de couverture qui suivait me convenait, je n’ai bien sûr pas résisté.

Eudora Welty, l’auteure, ce nom me disait bien quelque chose, mais pas grand-chose en réalité… Bon, de nos jours, il est très facile d’en savoir un peu plus sur un auteur et son œuvre et je vous fais part brièvement de mes recherches. Eudora Welty est née en 1909 dans le Mississipi, et, évidemment, cela avait dû me séduire d’emblée. Ses premières nouvelles sont parues en 1936 et son premier roman « The robber Bridegroom » en 1942 et c’est lui qui nous intéresse. Si l’on en croit les avis sur le Net, la dame est une des grandes voix de la littérature du Sud des Etats Unis, au même titre que toutes les autres grandes voix masculines que l’on nous balance souvent à tort et à travers pour vendre. J’ai même lu qu’elle était comparée à Flannery O’Connor, ma foi, la rudesse des nouvelles de cette dernière n’est par contre pas un instant visible ici, peut-être dans des écrits ultérieurs comme « la fille de l’optimiste » pour lequel Eudora Welty obtiendra le prix Pulitzer en 1973.

Il avait déjà été publié chez nous en 1989 par Flammarion et il a été exhumé des limbes par les éditions Cambourakis que je ne remercierai jamais assez de m’avoir fait découvrir Tom Drury et Don Carpenter et son fracassant « Sale temps pour les braves ». Bon, je félicite Cambourakis pour ses efforts éditoriaux, un peu moins pour le prix de cette petite perle de Welty en grand format et vous serez bien avisés de préférer l’édition de poche au tarif beaucoup plus avantageux.

On le sait tous, la relation entre un roman et son lecteur dépend de bien des facteurs psychologiques, de ressorts que nous ignorons souvent et tout cela pour vous dire que l’histoire de Rosamonde m’a touché au plus haut point alors que dans d’autres circonstances, je l’aurais peut-être quitté au bout d’une vingtaine de pages. Voilà, ce très court roman m’a séduit à un point qu’il m’est très difficile d’expliquer.

« L’orage s’était apaisé et le corbeau se taisait, mais qui sait s’il dormait ? » Il était une fois en Amérique, les forêts vierges du Mississippi, les voyageurs à cheval, les Indiens embusqués, les bandits, les trappeurs aux visages barbouillés de baies écrasées. En ces temps primordiaux les corbeaux savaient dire « Retourne-t’en, mon coeur, rentre à la maison ». Et au fond des bois vivaient Clément Musgrove, un planteur innocent, sa fille Rosamonde, belle comme le jour, une marâtre laide comme la nuit et Jamie Lockhart, le brigand bien-aimé.

On devrait mieux lire les 4èmes de couverture puisque l’éditeur commence sa petite présentation par « Il était une fois ». Alors, on prend très vite conscience par soi-même qu’il s’agit d’un conte. En fait, c’est même la transposition en Amérique, dans le Mississipi, d’un conte des frères Grimm nommé « Der Räuberbräutigam », « le fiancé brigand ». Le père Clément Musgrove en vieux roi naïf et protecteur, Rosamonde en princesse, une marâtre vénéneuse, des épreuves, des aides, des méchants, des lieux mystérieux, une fin heureuse et des viols… Ben oui, des viols impunis et non condamnés ni réellement blâmés, l’Allemagne du 19ème siècle où les frères Grimm collectaient des contes populaires n’était pas spécialement le paradis des femmes.

On ajoutera des Indiens, glissés dans le paysage pour faire authentique et parfaire le décor succulemment rococo de cette histoire. Un conte, bien sûr, mais qui réserve bien des surprises, des malices avec un ton résolument humoristique et mené par une sacrée belle plume.

Rococo.

Wollanup.

CHAOS DE FAMILLE de Franz Bartelt / Série Noire (2006)

Aussi épaté ce printemps par « Hôtel du grand cerf » que circonspect à la fin de la lecture de « le jardin du bossu », il y a une dizaine d’années, il me fallait bien une nouvelle expérience Franz Bartelt afin de savoir si c’était cette année ou à une lointaine époque que je m’étais fourvoyé dans mon expérience du monde étrange, baroque, décalé et dérangeant de Franz Bartelt.

« Camina est née avec ce caractère infâme. Issue d’une famille de grands déprimés. Tous pensionnés, incapables d’un travail régulier, toujours à pleurnicher, à se plaindre, à courir les médecins, à se bourrer de cachets. Incroyable. Le père s’est flingué. Il était contrôleur des trains. La mère continue de verser des larmes. Les frères et les sœurs ont leurs habitudes à l’asile. L’aîné palpe une pension d’invalidité, tant il se fabrique des idées sombres reconnues par la médecine. Il pense tellement à mal qu’il ne peut même pas éplucher une pomme de terre sans formuler le vœu de tomber, carotide en avant, sur la pointe du couteau. Les grands-parents ne valaient pas mieux. Ils sont toutefois morts de vieillesse. Comme bien des incurables. »

Sorti en 2006 à la SN, « Chaos de famille » a depuis bénéficié d’une réédition chez Folio qui permet de garder en poche ce petit roman par exemple lors d’un weekend ennuyeux dans la belle famille. Si vous attribuez les traits de votre belle-mère à Camina et ceux de votre beau-père au « pauvre » narrateur, votre pensum dominical peut devenir une escale franchement réjouissante. Méfiez-vous néanmoins, votre hilarité peut être mal perçue. Restez mesuré.

Bref, si vous avez envie de vous marrer, si vous aimez l’humour noir, si Dupontel est pour vous une référence incontournable, l’univers de « chaos de famille » est pleinement pour vous. On comprend très vite que ce « chaos de famille » évoque aussi le caveau de famille puisque entamé par la mort de la mère le roman raconte le déclin et la disparition progressive mais régulière d’une famille de grands malades et le qualificatif de grand malade prend toute sa dimension quand on constate assez rapidement que personne ne fonctionne de façon à peu près censée dans ce petit monde très barré.

Alors, d’aucuns diront que l’on ne retient pas grand-chose d’une telle lecture. Certes, néanmoins c’est explosif, ça fuse pendant 224 pages bien trop vite avalées, appréciées et cornées pour faire profiter son entourage de passages particulièrement hilarants malgré ou à cause du côté glauque de la situation. Sûr, ce n’est pas toujours du meilleur goût mais qu’est ce qu’on se marre. A lire toutes les petites digressions n’ayant pas beaucoup de rapport avec l’histoire, on imagine bien le plaisir d’écriture certainement rencontré par l’auteur. Enfin, je ne sais pas ce que consomme Franz Bartelt quand il écrit mais je veux bien la même chose.

Massacre plumitif hilarant.

Wollanup.

ALTAMONT 69 les Rolling Stones,les Hells Angels et la fin d’un rêve de Joel Selvin / Rivages Rouge.

Traduction: Stan Cuesta

 

Joel Selvin est une sommité dans le monde du rock américain. Après avoir commencé par la couverture de concerts à San Francisco dont il est originaire, il a ensuite collaboré pendant de nombreuses années à Rolling Stone, Billboard et le Melody Maker, des noms qui sonnent très doux aux oreilles des amateurs de musique du monde entier. Il a écrit plusieurs ouvrages sur le rock, se spécialisant dans des écrits sur les phénomènes musicaux et les artistes des années 60. Ce magnifique ouvrage raconte l’histoire du fiasco du concert d’Altamont en 1969 où un spectateur a trouvé la mort dans ce qui reste comme le meilleur plantage de la grosse machine à fric qu’était déjà devenue la bande de Mick Jagger.

« Le 6 décembre 1969, un grand festival gratuit réunit, devant une foule immense, Santana, Jefferson Airplaine, les Flying Burrito Brothers, Crosby, Stills, Nash and Young, Grateful Dead (qui finalement ne jouera pas) et les Rolling Stones, sur le circuit automobile d’Altamont, non loin de San Francisco. Mais très vite, ce qui devait être la réponse de la Côte Ouest aux « trois jours de paix, de musique et d’amour » du festival de Woodstock , tourne au cauchemar.  Une horde de Hells Angels brutaux et défoncés, assurant la sécurité du show, envahissent la scène, rossent plusieurs musiciens et font régner une terreur qui s’achèvera dans la soirée par le meurtre d’un spectateur, alors que Mick Jagger et ses hommes plaquaient les derniers accords de Under My Thumb .»

Ce n’est évidemment pas un roman mais si vous ne connaissez pas l’histoire et si vous n’avez pas vu le film « Gimme shelter » de David Maysles, Albert Maysles et Charlotte Zwerin daté de 1970 montrant la tournée ricaine de 1969 des Stones avec des gros plans sur le concert newyorkais au Madison square Garden et le fameux concert d’Altamont et que vous vous intéressez un peu au groupe, à l’ambiance du gros cirque du rock de cette époque, vous allez vous régaler. Le style, la documentation et les anecdotes délivrées par Selvin qui a interrogé plus d’une centaine d’acteurs connus et anonymes de l’évènement font du livre un document très fort sur le rock de la fin des années 60, sa mentalité, son amateurisme et ses terribles déviances causées par le fric, les drogues et l’inévitable égocentrisme et inconscience des nouveaux maîtres mondiaux du rock.

Début 69, les Stones pensent, sans doute à raison, qu’ils sont devenus plus populaires que les Beatles. Mais si leur popularité est au plus haut, leurs finances sont au plus bas, pas de liquidités. Ils sont en train de préparer un de leurs sommets musicaux « Let it bleed », vivent comme des rois partout où ils vont mais Jagger, notamment, n’arrive pas à se payer la maison de ses rêves. Ils « pensent » qu’il faudrait reconquérir l’Amérique et veulent, eux aussi, s’inscrire dans ses grands rendez-vous californiens gratuits où jouent des groupes comme Jefferson Airplane et le Grateful Dead. S’appuyant sur les méthodes et l’expérience de la bande de Jerry Garcia, ils se lancent dans l’idée d’un grand rendez-vous de la côte Est à San Francisco pour contrebalancer le succès mythique de la côte Est, le festival de Woodstock qu’ils ont malheureusement raté.

Ces grands rendez-vous champêtres, ces  communions entre les musiciens et leurs fans correspondent beaucoup plus au nouveau public du rock ricain, beaucoup plus adulte issu des grandes universités californiennes. Terminé l’âge d’or pourtant très récent des ados hurlant et défaillant dans leurs concerts comme dans ceux des Beatles et ils se lancent dans l’aventure, naïvement, leur  cerveau embrumé par les multiples expériences en matières de stupéfiants ne leur permettant pas de voir les difficultés, les dangers, la complexité de la tâche… « show must go on » et le pognon doit rentrer coûte que coûte. Ils ont déjà fait preuve de leur insensibilité en jouant à Hyde Park à Londres, deux jours seulement après la noyade dans sa piscine de Brian Jones, membre du groupe qu’ils venaient juste de virer à cause de sa dépendance aux drogues… Humour. Ce jour-là, ils avaient déjà bien montré leur morgue, leur mépris, Jagger déguisé en espèce d’ange avec une tunique prévue à l’origine pour Sammy Davis Jr. et lisant un poème de Shelley pour rendre un hommage obligatoire mais sentant l’attitude pute d’un tiroir-caisse.

Par ailleurs, lors de ce concert londonien, les Stones avaient déjà eu un service d’ordre composé de Hells Angels mais d’opérette, non affiliés à la terrible organisation manœuvrant dans bien de magouilles pourries et dangereuses aux States et donc, sans se poser de questions, avaient conclu que ces gens-là assuraient bien la sécurité. La lucidité des membres du groupe et de l’entourage qui bossait pour eux était très épisodique à cause de la grande défonce qu’était leur vie et comme leurs proches étaient dans le même état (Marianne Faithfull, compagne de Jagger, passant son temps à tenter de se suicider à chaque fois qu’elle n’était pas perchée), personne n’a vu venir la catastrophe.

Pourtant, les conditions où 300 à 500 000 personnes étaient confinées dans un espace non aménagé pour un tel événement, l’absence de scène, le public touchant les musiciens, les heurts et violences qui ont émaillé les premiers concerts dans le public mais aussi sur scène et dans les coulisses, l’état du public sous alcool et stupéfiants et énervé par l’attente de plus de trois heures entre la sortie de Crosby, Stills and Nash et l’entrée sur scène des Rolling Stones, l’état stupéfiant aussi des Hells Angels patatant à qui mieux mieux un public qu’il était chargé de protéger, d’encadrer… tout ceci aurait dû mettre les esprits en éveil. Mais non, les Stones ont attaqué, comme des gros bourrins, par un dantesque « Sympathy for the devil » offert à un public des premiers rangs qui n’avait pas besoin d’être échauffé un peu plus. Pas de problème, même si le groupe n’était pas fier devant cette marée humaine si proche… « It’s only rock n’roll » comme ils le chanteront plus tard, on fait le buzz et on va vendre des tonnes de «Let it bleed », la dernière galette à dollars.

Les Rolling Stones ne peuvent être tenus comme coupables de la mort de Mérédith Hunter, jeune étudiant noir de 18 ans poignardé mortellement pendant le morceau « Under my thumb » sous les yeux de sa petite amie mais leur comportement inconscient, leurs multiples addictions, leur volonté de maintenir leur mythe de mauvais garçons opposés aux gentils Beatles aussi défoncés qu’eux à l’époque mais moins explosifs, ainsi que, déjà, leur soif de pognon n’ont pas aidé à ce que ce concert devienne historique autrement que comme un triste plantage, une terrible catastrophe, hélas certainement évitable, un vilain fait divers ce que raconte divinement un Joel Selvin qui rend hommage aux Rolling Stones en tant que musiciens hors pair mais montre sans concession leur inconscience… pour rester poli.

Passionnant et affligeant

Wollanup .

TRILOGIE DU BAYOU / LES OMBRES DU PASSÉ de Daniel Woodrell / Rivages Noir ( 1994)

Traduction: Frank Reichert.

Après deux romans centrés sur Rene Shade et pointant juste certains éléments de la vie de la fratrie François et Tip, Woodrell nous renvoie dans le même décor glauque de Frogtown, quartier cajun ou redneck de St Bruno en Louisiane sur les bords du fleuve. Dans « battement d’aile », l’animation, le foutoir étaient venus de produits d’exportation particulièrement dangereux et abrutis à l’idéologie vaguement néo nazie et au comportement assassin et suicidaire.

Pour clore le cycle, pour lui donner une vraie patine de romans badass, en plus de la violence, de l’action, de dialogues succulents de méchanceté, Daniel Woodrell fait apparaitre l’âme du quartier, représentant l’essence de la déliquescence de cette population engluée dans le marigot, le cador, le champion de la major league de la mufflerie et de la connerie, porte-drapeau de la beaufitude, un gros con célèbre encore malgré les décennies d’absence à écumer les bars glauques, les salles de billards louches, à collectionner les femmes que peut contenir le Sud du pays : John X. Shade, la légende de Frogtown mais qui n’a pas que des amis car nul, on le sait, n’est prophète en son pays « John X.  bite sournoise ».

Son retour surprend énormément surtout que le rustrissime, à l’aube de la soixantaine n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été, les yeux larmoyants, la tremblote, fauché, poursuivi par un psychopathe à qui, forcément, il doit de l’argent et flanqué de sa plus jeune progéniture Etta âgée de 10 ans laissée à son père par sa deuxième épouse qui s’est barrée, et donc, accessoirement, sœur des trois grandes brutes Shade.

L’intrigue est ici encore beaucoup plus fine que dans les deux autres romans. On peut presque parler d’une symbolique de l’homme rattrapé par son destin sous l’apparence d’un très dangereux malfaisant, reste à savoir et c’est l’histoire du roman si, John arrivera encore une fois à s’échapper, en a-t-il encore la volonté, la force, l’envie ? Le roman est propice à des moments de nostalgie, de souvenirs qui accompagnent les délires éthyliques de John X., se fritant avec de vieux amis, se remémorant les bons et les mauvais moments, des espaces plus contemplatifs s’inscrivant comme des moments plus graves dans la bouffonnerie ordinaire des débats.

Woodrell, pour la première fois, met en lumière de la tendresse, de la compassion pour ces hommes et femmes que la vie, dès la naissance, n’a pas épargnés et ainsi se greffent aussi des idylles naissantes entre Tip et François écorchés vifs et deux jeunes femmes cabossées de la vie qui pensent à une deuxième chance. De grands sentiments, de l’humanité, des passages émouvants, renversants de sincérité, d’authenticité, de la belle ouvrage, de la bonne came ! Et beaucoup de regrets de devoir quitter cette famille…

On peut très bien lire chacun des romans indépendamment mais la lecture des trois à la suite montre vraiment la richesse de l’œuvre et les mues de l’auteur passant de Elmore Leonard à du Ron Rash mais sévèrement burné quand même, avec un final très, très émouvant, qui renvoie à leurs études beaucoup d’auteurs ricains adulés en ce moment.

Sacrimenteries.

Wollanup.

PS1: On peut signaler une autre relation père fille très fusionnelle dans le remarquable Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley de Hannah Tinti, rare très grand moment de 2017 avec Little America de Henry Bromell et Un seul parmi les vivants de Jon sealy.

PS2: A grand roman, une illustration musicale de grande qualité par les Mountain Goats dans une cover meilleure que l’originale.

TRILOGIE DU BAYOU / BATTEMENT D’AILE de Daniel Woodrell / Rivages Noir ( 1991).

Traduction: Frank Reichert.

« … La première chose qu’Emile Jadick cloqua dans l’entrebâillement de la porte du Hushed Hill Country Club était chargée et armée d’un canon double. Lui et les autres gars de l’aile étaient affublés, de manière incongrue, de chemises camouflées et de cagoules de ski, mais l’air bravache et déterminé avec lequel ils brandissaient leur arme de poing coupa aux hôtes assis devant la table de poker toute envie de persifler. – L’univers me doit un paquet de pognon, tas d’enfoirés. Je viens ramasser la collecte ! » La saga de la famille Shade, commencée dans « Sous la lumière cruelle », continue. Cette fois, René Shade affronte l’AILE, un groupe fasciste particulièrement musclé.

Dans Sous la lumière cruelle, Woodrell nous faisait découvrir St Bruno et ses dépotoirs la poêle à frire pour les Noirs et Frogtown le gourbi des Cajuns communauté d’ascendance plus ou moins française (pas de ma famille) et comme l’intrigue se situait entre les deux territoires, nous n’avions pas eu l’occasion de réellement entrer dans le cratère de la pustule Frogtown. C’est précisément la terrible initiation qui nous est proposée dans ce second opus qui, s’il n’offre pas la réelle belle surprise du premier revient sur les pas du précédent succès pour nous faire vivre une nouvelle enquête policière, complices de la vie à Frogtown, ses mœurs et coutumes mais aussi ses vices, sa corruption généralisée et organisée, ses trafics minables, sa criminalité de la misère. Pleins feux sur le trou du cul de la Louisiane avec pour guides Rene Shade et Shuggie un ancien pote devenu très peu fréquentable dans une affaire de meurtre de flic ripou et de sales petites combines d’élus de la ville et principalement du maire. C’est du très classique mais comme l’histoire est truffée d’abrutis, de grands malades, de salopards et de personnes très dangereuses, ça castagne, ça flingue, ça vole, ça tue, ça saigne, ça trahit… encore une fois du pur white trash revigorant écrit avec un ton parfois finement moqueur, joliment sarcastique par une très belle plume.

Parallèlement à la résolution de l’enquête, Woodrell offre un premier vrai beau personnage féminin avec Wanda Bone Bouvier enfant dans un corps de femme ou femme avec une âme d’enfant qui s’associe avec les dangereux tarés de l’Aile, groupuscule néo-nazi dont voici un beau portrait, parmi tant d’autres.

« Ce Dean Pugh avait besoin qu’on le garde à l’œil. Il était maigre et mauvais, élevé à la « junk food » et apparemment opposé, à en juger par ses dents dont la teinte tirait sur le vert, à la fréquentation des dentistes. Sa peau était d’une teinte jaunâtre sous ses yeux verts couleur mouche à merde, et sa cervelle devait fonctionner de façon assez saugrenue pour déchaîner à titre posthume une saine frénésie dans les rangs des chercheurs. Il tirait d’ordinaire une tête de cinglé pas banale,le genre à se couver des mygales dans le yucca, et sa personne ne présentait pas la moindre tache suspecte, la moindre souillure évoquant la normalité. »

Dans le premier épisode, les femmes étaient juste des plantes vertes, ici ce n’est déjà plus le cas et elles seront carrément à la fête dans « les ombres du passé ».

Dans ce second opus, Woodrell éclipse la fratrie de Rene pour se concentrer sur le flic et son partenaire se racontant leur enfance et leur jeunesse communes finalement ni pire ni meilleure qu’une autre et revoyant les choix effectués, les trajectoires différentes empruntées. Woodrell arrive à donner une certaine humanité à cette calamité de Frogtown et nous ouvre une clé sur le contenu de la troisième histoire avec quelques lignes où les trois frères interrogent un ami qui a rencontré leur père John X. Shade, absent depuis qu’ils sont enfants. Les bougres sont déçus par l’absence de signe de vie de leur géniteur partageant sa vie entre ses trois passions, l’alcool, le billard et les femmes à travers tout le Sud mais ils regretteront rapidement son retour dans « les ombres du passé » qui finira le cycle Shade de bien belle et ambitieuse manière.

White Trash jovial.

Wollanup.

TRILOGIE DU BAYOU / SOUS LA LUMIÈRE CRUELLE de Daniel Woodrell / Rivages Noir (1990)

Traduction: Frank Reichert.

Daniel Woodrell est un grand auteur de polars et romans noirs qui connaît un grand succès critique mais pas vraiment la voie royale avec le public. Pourtant, beaucoup d’auteurs de polars ricains mais aussi français le citent dans leurs références, leurs préférences dans ce même univers que Larry Brown, Harry Crews, Chris Offutt… voire Faulkner puisque dans chaque roman du Sud de qualité on doit retrouver la touche de Faulkner, forcément semblerait-il, à la limite McCarthy mais Faulkner, c’est mieux. Nul désir ici de faire une étude comparée sur les différences et les ressemblances entre les différents auteurs, signalons plutôt que Woodrell ne doit pas être uniquement connu que pour « un hiver de glace » ou son adaptation au cinéma « winter’s bone ». Avant d’arriver à cette petite merveille récompensée par le Prix Mystère 2008 du meilleur roman étranger, il avait suivi un parcours de sept romans passant du polar le plus classique à la tragédie noire la plus poignante. Débutant sa carrière dans les années 80, il a écrit trois romans sortis chez Rivages il y a très longtemps, la saga de la famille Shade, cajuns bon teint du delta du Mississipi et regroupés aux USA sous le nom de la « Trilogie du Bayou ». J’avais lu, il y a une éternité le troisième sans savoir qu’il connaissait deux précédents et c’est donc cet ensemble que je me propose de vous présenter rapidement, d’une part parce que c’est très souvent rude et bien déjanté, d’autre part parce qu’on y voit la mue de l’auteur vers des romans plus profonds et enfin aussi parce que c’est vraiment très bien écrit avec un sens du rythme qui fait qu’une fois l’histoire commencée, bien difficile de la lâcher, je vous le garantis et c’est ainsi pour les trois tomes avec une grosse bouffée d’émotion en prime pour le final de la saga.

« Dans ses rêves, Jewel Cobb s’était imaginé dans la peau d’un tueur de légende. Aujourd’hui, il est descendu dans la ville de Saint-Bruno pour réaliser son fantasme. Son cousin, Duncan, lui a procuré le « contrat ». Mais Jewel ne sait pas que Duncan le prend pour le « connard rêvé »… A l’autre bout de la ville, un conseiller municipal noir est assassiné par un « cambrioleur ». Sa mort met Saint-Bruno en ébullition. »

L’enquête est confiée à Rene Shade, flic incorruptible qui combat le mal et le vice qui accompagnent les activités de sa famille comme de tous ses amis. Il faut dire que flic dans Frogtown, quartier « français » de St Bruno ville imaginaire de 200 000 habitants sur le bord du fleuve en amont de la Nouvelle Orleans n’est pas une sinécure. Quartier cajun où se regroupe toute la chienlit blanche dégénérée qui n’a pas su quitter ces égouts au bord des marais, sort à peine plus enviable que le quartier noir de « la poêle à frire » où pareillement, végète le pire de la communauté afro-américaine. Les deux ghettos vivotent en s’ignorant, chacun ayant suffisamment avec sa clientèle propre pour ne pas empiéter sur le concurrent. Bien sûr, il y a déjà eu des guerres pour régler certains problèmes de voisinage mais le conflit qui arrive par la grosse connerie des différents protagonistes sera de très bonne facture. Le final s’avère particulièrement chaud dans le bayou de nuit au milieu des serpents mocassins et autres saloperies volantes, nageantes ou rampantes, admirablement diversifiées, dans les dégats causés à autrui.

« Sous la lumière cruelle » est donc un bon et vrai polar avec une enquête correcte au final réussi qui jouit d’une qualité d’écriture étincelante discrète parfois, enveloppée dans de belles descriptions de paysages et d’ambiance et particulièrement vacharde dans des portraits à l’acide de certains personnages qui ont auront chaud pendant plusieurs hivers avec les costards tordants que Woodrell leur a taillés. Mais déjà, on sent bien que Woodrell veut écrire autre chose car il crée un véritable univers à Frogtown, nous fait entrer dans la cour des Miracles, nous montre petit à petit que le malheur est parfois prévu dès la naissance, que certains comportements , à défaut d’être pardonnables, sont néanmoins le fruit d’un manque d’éducation.

Et au milieu du bordel ambiant, si Rene parvient, en cours de lecture, à être identifié comme le personnage principal, une certaine part belle est offerte aussi à ses deux frères, à leur mère et à leur père cavaleur absent depuis des décennies. Rien n’est superflu dans ces petits récits de vie, on y lit les regrets, les manques, les absences, les choix, les mauvais choix ; la vie dans Frogtown qu’on n’a pas su ou voulu ou pu quitter ou qu’on retrouve parce que ce sont les racines, mauvaises, mais les racines quand même, responsables d’un mauvais départ dans la vie suivi de multiples gamelles. Et ces petits moments, toujours bercés par un humour bien mordant s’adaptent très bien à une intrigue cavaleuse à la suite d’un fuyard au cerveau peu développé mais aux jambes vives…

Du White Trash de première division avec des abrutis XXL raillés par l’auteur mais souvent aussi compris par un Woodrell qui montre déjà, au milieu du bordel ambiant, la part humaniste qui est sienne et qui éclatera quelques années plus tard de façon évidente avec « la mort du petit cœur » notamment.

Epatant.

Wollanup.

220 Volts de Joseph Incardona / Fayard (2011)

 

« Ramon Hill est un écrivain à succès. Mais depuis plusieurs mois, rien. Panne sèche. Son roman est en retard, la page reste blanche et avec sa femme, le courant ne passe plus.
Margot prétend qu’un séjour en montagne, dans le chalet familial, leur ferait le plus grand bien. Le bon air, dit-on, régénère les corps fatigués et apaise les esprits anxieux. »

Cinquième bouquin du divin Suisse Joseph Incardona et à nouveau un très bon roman. Je suis un inconditionnel de l’auteur de cette rage, de cette violence qui transpire de chaque page de ses romans qui bousculent, dérangent, cognent, montrent le mal ordinaire et les horreurs privées.

Comme souvent chez lui, Incardona raconte un couple et cette fois il s’agit  d’un huis-clos à la montagne, une sorte de trêve pour retrouver l’inspiration pour Ramon et pour s’arrêter un peu sur leur vie de couple pour Margot principalement. Le livre, hélas, très court, le Suisse  n’ayant pas besoin de 400 pages pour vous mettre une bonne volée, commence comme un roman psy, une thérapie de couple écrite par Incardona himself quand même mais on n’a même pas le temps de s’inquiéter car rapidement de cette situation banale mille fois lue sort le détail qui tue. La découverte d’un préservatif usagé… puis d’autres détails vont créer un climat de suspicion qui va grandir jusqu’à l’apocalypse mentale générée par une électrocution accidentelle qui va faire des ravages.

120 pages seulement, aussi ne comptez pas sur moi pour vous en dire plus. Bien sûr, quelqu’un mourra dans une seconde partie très électrique qui crée une grande mais aussi brève addiction. Incardona ne fait jamais dans la dentelle et l’image de nos errances qu’il nous assène ainsi que sa puissance narrative alliées à un twist final probant font de ce 220 volts un compagnon estival tout à fait recommandable, tout comme Derrière les panneaux il y a des hommes.   roman noir exceptionnel, Grand Prix de littérature policière 2015 et le plus récent Chaleur .

Haute tension.

Wollanup.

PISTE NOIRE de Antonio Manzini / Denoël / Sueurs froides.

Traduction: Samuel Sfez.

« Le commissaire Rocco Schiavone est romain jusqu’au bout des ongles : snob, macho et ronchon, il est doté d’un humour noir dévastateur. Muté à Champoluc dans le val d’Aoste, il vit son départ en province comme un exil. À son corps défendant, il doit quitter sa paire de Clarks adorée pour porter de répugnants après-ski et considère ses nouveaux collègues comme des ploucs.
Peu après son arrivée, on trouve le cadavre d’un homme sur une piste de ski, écrasé sous une dameuse. Accident ou meurtre? Quand le médecin légiste découvre un foulard dans la gorge de la victime, le doute n’est plus permis. Schiavone se plonge alors dans une enquête rocambolesque, freiné par son ignorance, voire son mépris, de la région et de ses usages. Mais certains habitants de cette vallée hostile et glaciale trouvent grâce à ses yeux. Notamment une habitante : la somptueuse Luisa Pec… »

J’avais beaucoup aimé la deuxième aventure de Rocco Schiavone Froid comme la mort , flic romain pur souche tendance exclusive, nommé dans la vallée d’Aoste et la troisième Maudit printemps  a d’ailleurs trouvé grâce aux yeux difficiles de Chouchou. L’été m’a semblé la bonne période pour lire le premier opus, qui, en général, installe le héros. Du coup, de par ma lecture précédente et postérieure dans le cycle Rocco Schiavone, je n’ai pas ou moins eu les surprises qui vous attendent en découvrant cet odieux et attachant sous-préfet (commissaire) qui vomit à la population locale son fort mécontentement d’exilé .

Les Ritals font vraiment de bons polars et Manzini devrait gagner ici, comme en Italie où une série de la RAI est consacrée aux enquêtes de Rocco Schiavone, un large public avec ces romans qui font décidemment penser que beaucoup d’auteurs transalpins ont été fortement et durablement influencés par les polars de Manchette ou de Fajardie. Le ton est vif, les dialogues sont au cordeau, il suinte des propos de Rocco beaucoup de méchanceté, d’ironie et de morgue, une contenance hautaine et méprisante pour tout ce qui n’est pas Rome. Rocco n’est pas un petit saint et demeure meurtri par des failles qui sont évoquées mais pas vraiment racontées : on installe juste le personnage. Alors, les fans de Camilleri trouveront peut-être que l’attitude de Rocco devant ses subordonnés ressemble un peu trop à celle de Montalbano envers ses adjoints ignares mais ce n’est que fugitif, au tout début, et totalement absent du deuxième roman. Si Rocco sait se montrer ignoble de manière quasi naturelle et spontanée, il peut apparaître par ailleurs, fort sympathique par ses démonstrations d’irritation et mauvaise foi tout comme ses petites habitudes : porter des clark’s dans la neige, fumer un petit pétard en arrivant au boulot le matin… Et puis c’est un Rital quand même et toutes ses relations avec les femmes sont autant de démonstrations réussies ou gravement plantées du charme à l’italienne.

« Je suis le pire des fils de pute, …Et je dois me faire face chaque jour. Dans le miroir, dans une flaque d’eau, quand je conduis, quand je mange et quand je vais aux chiottes. Et même quand je vois ce putain de ciel gris que vous avez par ici. Toujours. Un jour ou l’autre, je paierai mon dû. Mais je n’ai pas de cadavres innocents sur la conscience. Si d’après toi ça ne suffit pas, je m’en bats allègrement les couilles. »

« Piste noire » est un bon roman d’investigation, un whodunit qui fonctionne très bien, rien de génial (le second est bien meilleur encore) mais du solide, des preuves bien établies avec le souci du détail où on apprendra la vérité dans un lieu bien original et dans des circonstances très déplacées.

Parfait pour les vacances.

Wollanup.

 

JEWISH GANGSTA de Karim Madani / Editions Marchialy (2017).

New York City, fin des années1980, début des années 1990. Brooklyn et le Queens ne sont pas encore le décor de ces escapades et expériences urbaines cool aujourd’hui fameuses. Déliquescence de l’habitat, pauvreté, déclassement, délinquance dure font des cités refermées sur elles-mêmes et saupoudrées dans les boroughs des îlots de pure sauvagerie. Rassemblées par Karim Madani, journaliste pour des revues spécialisées dans les cultures urbaines et les musiques afro-américaines, les trajectoires de quatre jeunes gens nous donnent un aperçu d’une réalité sociale méconnue.

Les frères Braunstein, Ill Bill et Necro, J. J. (Jewish Jane) et Ethan Horowitz ont en commun d’être blancs, juifs et déclassés et de vivre au cœur du cratère. Enfants de voyou israélien expulsé vers les Etats-Unis, de juifs soviétiques déchus d’une existence dans le paradis socialiste ou bien de citoyens américains qui se sont détournés des règles orthodoxes de leur communauté, ils doivent s’en sortir par tous les moyens : trafic de drogues, vol à la tire, braquages, bagarres de rue ultra-brutales pour sauver sa peau ou se tailler un espace vital.

D’une certaine manière, ils sont les derniers avatars d’un banditisme juif historique à New York.  Avant qu’elle ne se dilue dans la mafia italienne avec laquelle elle s’était associée, qu’elle aille essaimer à Vegas, une véritable Yiddish Connection a tenu le haut du pavé dans les années 1920 et 1930. Elle avait pour figures marquantes des hommes comme Meyer Lansky, Bugsy Siegel, Mickey Cohen.

Mais nous parlons d’un autre époque. Les gangs noirs et latinos se font une guerre sans merci pour un bout de territoire, pour écouler du crack, sur le tempo du moment, le rap, le hip-hop, qu’Ill Bill et Necro embrasseront si bien à leur manière qu’ils finiront par monter leur propre label après défendu leur flow et leur rimes devant des assemblées féroces. Deux petits Blancs jetés dans la fosse aux lions. Ethan Horowitz se fait un nom de voleur de bagnoles prodige puis devient braqueur de dealers. J. J. monte un gang de filles juives, les Cee Jay, aussi violentes que les rues qu’elles arpentent.  Pour elles, les Ramones cadencent au plus près leur quotidien.

Des cités-forteresses du Bronx et du Queens à The Deuce, 42nd Street dans Manhattan, de Coney Island au sud à Rikers au nord, la sinistre prison qui est une étape obligée des voyous, se dessine une géographie new-yorkaise étourdissante de violence.

Il y a une rage de vivre chez tous ces personnages, dont les histoires vraies paraissent hors du commun. Il y a une énergie vitale. Elle définira d’ailleurs un courant de la street-culture et du hip-hop, celui des goons, les « criminels », qu’Ill Bill et Necro porteront dans leurs productions musicales. Plus que les Beastie Boys, déconneurs et issus d’une middle class juive, Ill Bill et Necro seront des pionniers blancs dans l’univers hip-hop. De ces quatre qui voulaient survivre, c’est peut-être eux qui s’en sortent le mieux. Car aucun ne raconte son histoire en évoquant « the good old time ».

Karim Madani nous calibre, dans le genre journalisme narratif, un documentaire qui passionnera tous les amateurs de culture urbaine et musicale et leur laissera un poster d’époque de New York en bichromie, avec beaucoup de noir et quelques petits blancs.

Pour terminer, n’oublions pas de garder un œil sur les productions de cette nouvelle maison d’édition familiale, Marchialy, qui revendique de ne publier que de la « littérature du réel » (récits, reportages…). L’année dernière, le remarquable Tokyo Vice de Jake Adelstein, reporter spécialisé sur le crime organisé pour le compte d’un grand quotidien japonais, m’avait tout simplement bien fait voyager. Entre ça et un énième polar qui râcle le macadam, le choix du véhicule est vite vu. D’autant que chez Marchialy, on vous désigne de sacrées carrosseries. Un éditeur qui annonce la typo et le grammage du papier,  il y a une élégance quand même.

Paotrsaout

REVOLVER de Nakamura Fuminori / Editions Picquier.

Traduction: Myriam Dartois-Ako. 

 

« Un soir de pluie, un étudiant découvre le corps d’un homme sous un pont. Près de lui repose l’arme qui l’a tué. Ou avec qui il s’est donné la mort. Un Lawman MK III 357 MAGNUM CTG.
Cette rencontre submerge l’étudiant d’une joie si intense qu’il lui semble que son cœur va se déchirer en deux. Ce revolver d’une beauté magnétique va le révéler à lui-même. Faire surgir à la lumière les zones d’ombre de son enfance, ouvrir un monde enclos en lui, l’emmener vers un ailleurs.
Comment résister à l’appel d’un instrument conçu pour ôter la vie, fabriqué de sorte à faciliter ce geste, dont la pureté des formes répond au besoin de faire feu et tuer ? »

On a beaucoup aimé le dernier roman de Nakamura Fuminori  « L’ hiver dernier, je me suis séparé de toi. » et comme les Editions Picquier, grand spécialiste de la littérature nippone, ont eu la gentillesse de nous envoyer le précédent, on retourne dans l’étrange univers d’un auteur très original de la littérature policière. Je ne peux pas dire que le pays du soleil levant soit ma tasse de thé, aussi on ne pourra pas me taxer de subjectivité.

Alors avant toute chose, ce n’est pas une lecture estivale, on ne nage pas dans l’euphorie ou la franche rigolade. Très loin de la « feel good »  littérature, « Revolver » n’est pas le genre de roman qu’on lit les fesses dans l’eau aux Trois Ilets ou sous la tonnelle, sur les bords de l’Hudson à Tarrytown ou alors uniquement si vous avez envie de vous flageller pour avoir autant de chance. Le roman commence dans une atmosphère glauque et très humide à Tokyo avec l’image d’un type la tête fracassée par un impact de balle et tout l’histoire évoluera dans un même climat d’inquiétude et d’incertitude, oppressant et troublant.

Nakamura Funimori (obligé de l’écrire en entier, je ne sais pas lequel des deux est le nom de famille) est certainement un grand admirateur de Camus car dès les premières pages vous verrez la similitude avec « l’étranger ». On peut aussi comparer « revolver » à l’effroyable « Natural Enemies » de Julius Horwitz pour la tension, pour l’inéluctabilité d’un acte franchement évitable mais qui a toutes les chances de déclencher le chaos et en même temps (expression à cultiver car proche du pouvoir) y voir de grosses différences car ici, l’auteur ne crée aucune empathie, c’est sec, très sec.

Suspense psychologique de qualité, « Revolver »  suit l’étrange relation de passion puis d’amour entre l’étudiant et le flingue. Petit à petit le monde ordinaire d’un jeune type très ordinaire va se transformer, s’effondrer pour ouvrir sur un autre monde où on idolâtre l’arme, ce qu’elle représente de pouvoir, de puissance, d’apaisement des peurs, un autre univers où le lecteur se prépare à un pire qui pourrait pourtant être évité.

Ne vous fiez pas à la couverture au look manga, (on dirait une couv Folio Junior), une autre avec un Lawman MK III 357 MAGNUM aurait sûrement plus attiré le badaud… et savourez cette histoire éprouvante qui est aussi un beau plaidoyer pour la limitation des armes.

« Une arme à feu est un instrument fabriqué par l’homme qui, à l’évidence, possède une finalité et, en forçant le trait, une philosophie et une pensée. Un instrument de musique sert à produire des sons, un briquet est conçu pour émettre facilement une flamme. Un revolver sert à tirer sur les gens, et il est conçu pour les tuer facilement. »

Crispant.

Wollanup.

Older posts

© 2017 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑