Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Category: Chroniques (page 1 of 50)

DETROIT de Fabien Fernandez / Editions Gulf stream.

Detroit – une ville dont tout le monde a déjà entendu. Une ville qui joue avec l’imaginaire et parfois fait fantasmer. On se souvient du Detroit filmé par Jim Jarmusch dans Only Lovers left alive, noire. Detroit est synonyme de musique, d’Eminem aux White Stripes, en passant par la Motown et les Gories. Pourtant, Détroit « Motor City » incarne l’image du chômage, des injustices et de la violence. Voilà comment résumer le roman de Fabien Fernandez, Detroit.

Malmenée par les rixes des gangsters, les liquidations judiciaires et les combats de chiens, Detroit observe ses habitants parcourir son ossature de métal et de goudron, guette celui qui la sauvera de sa lente décrépitude. Pendant qu’Ethan, jeune journaliste new-yorkais fasciné par cette ville au passé industriel et musical glorieux, explore les quartiers de Motor City jusque dans ses bas-fonds, Tyrell attend fébrilement le moment où, son année de lycée terminée, il pourra enfin prendre son envol. Mais victime d’accès de colère incontrôlés, il peine à éviter les heurts avec les membres des Crips et l’expulsion scolaire. Quand ses recherches mettent Ethan sur la piste d’un détournement de fonds au sein de l’établissement de Tyrell, il soupçonne rapidement que l’affaire est sérieuse… Tous deux vont s’opposer comme ils le peuvent aux gangs qui règnent en maîtres à Motown. Nul ne sera épargné.

Il est important de dire que l’intrigue de Detroit est menée à travers le regard de trois protagonistes qui ont chacun leur propre histoire. Ils sont indépendants et ne se rencontreront jamais. Quoique… Les chapitres sont titrés par leurs prénoms. Nous rencontrons Ethan, jeune journaliste plein d’ambition et amateur d’urbex (exploration nocturne de bâtiments désaffectés), puis Tyrell, un adolescent au passé mystérieux et dont l’avenir semble déjà tout tracé… et pour finir, Motor City, c’est-à-dire Detroit elle-même. C’est donc une construction déroutante qui, dans un premier temps, m’a rebuté. Mais c’est sans compter la force de l’auteur à glisser dans ces personnages qui viennent nous percuter au point qu’une forte attache nous lie. Les quitter en fin de roman est difficile.

On découvre Detroit à travers les regards de ces personnages sans tomber dans le récit documentaire. On sent que l’auteur a fait un travail de recherches impressionnant car le rendu nous plonge dans une réalité dont on avait qu’une minuscule idée. Detroit est une ville gangrénés par les gangs, les meurtres y sont à profusion. La police, par manque de moyens est résignée, classe les affaires à tour de bras. Les victimes anonymes se voient attribuer les noms de John Doe ou Jane Doe. Detroit est une ville où l’injustice règne, les riches qui restent sont toujours plus riches et détournent les fonds destinés à l’éducation. Les établissements scolaires sont vétustes. Les enfants délaissés, alors pourquoi ne pas se tourner vers le banditisme ?

Mais décrire Detroit sous cet angle serait réducteur ? Car Motor City compte son lot de battants : des policiers qui ont foi dans un avenir meilleur. Des enfants qui luttent contre eux même, contre cet avenir qui les mène tout droit au cercueil, le corps roué de coups ou de balles. Ces enfants qui trouvent un partenaire idéal, fidèle ; un chien. Ces mamans brisées par le malheur que l’instinct de survie pousse à s’acharner au travail pour sauver leurs enfants.

Voilà ce qu’est Detroit, une ville où le mot d’ordre est survivre. Autrefois grandiose, aujourd’hui dévastée. Pourtant Detroit n’a pas dit son dernier mot.

« Plus j’étudiais Motor City plus j’y trouvais d’humanité à raconter. Pour moi Detroit c’est ça, des gens du quotidien ou plus connu, tous exceptionnels. ET à l’instar de Tyrell, malgré les erreurs, malgré les horreurs, il est important de croire en cette humanité et de nous rebeller contre les puissants systèmes qui veulent nous en dépouiller. »

Bison d’Or

SANDINISTA ! Hommage à The Clash / Goater Noir.

Sous la direction de Jean-Noel Levavasseur.

Couvertures de Jean-Christophe Chauzy.

Préface de Caryl Ferey.

Avec, par ordre d’apparition, des textes de Serguei Dounovetz, Stéphane Grangier, Michel Embareck, Jean-Hugues Oppel, Caroline Sers, Karine Médrano, Anne Bourrel, Alain Feydri, Thierry Crifo, Jean-Luc Manet, Sylvain Bertrand, Jean-Noël Levavasseur, Thierry Gatinet, Nathalie Burel, Mark Kerjean, Frédéric Prilleux, Sylvie Rouch, Thomas Fleitour, Max Obione, Stéphane Le Carre, Patrick Amand, Marion Chemin, Mathieu Rock, Marc Villard, Hugues Fléchard, Mouloud Akkouche, Léonard Taokao, Olivier Mau, Jean-Bernard Pouy, Denis Flageul, José-Louis Bocquet, Olivier Martinelli, Mathias Moreau, Pierre Domengès, Frederic Paulin,  et Giuglietta.

S’il est une chose que la lecture des chroniques du blog Nyctalopes confirme, c’est bien que la musique rock au sens large offre aux lecteurs et aux auteurs de littératures noires des références, des inspirations ainsi qu’un bruit de fond, un élément d’ambiance, un rythme qui accompagneraient l’écriture ou la lecture.

Jean-Noël Levavasseur est un grand apôtre de la nouvelle noire et rock. L’homme n’en est pas à son premier coup éditorial. Depuis 2009, il  a aggloméré autour de son aimable personne et de plusieurs projets de même essence (à savoir rendre hommage à ou s’inspirer de l’univers d’un groupe de rock  ou d’un de ses LPs) une chorale d’auteurs (dames et messieurs) de textes noirs – connus, reconnus  et nouveaux venus – pour éditer des compilations littéraires dédiées, par exemple, à The Clash, The Ramones, Little Bob, The Cramps, Bérurier Noir, Nirvana, The Gun Club ou Motörhead.

La branche noire (et armée de talent) des éditions rennaises Goater a décidé cette fois de porter ce dernier projet en date. Ce n’est pas une anomalie. Déjà, parce ce que Goater a l’éclectisme militant. Ensuite, parce que sa collection noire (aux superbes couvertures, qu’il soit dit au passage) regroupe dans son porte-feuille  un certain nombre de plumes de qualité que nous retrouvons dans le recueil : Frédéric Paulin, Nathalie Burel, Stéphane Grangier, Léonard Taokao, Mark Kerjean… Le casting s’appuie également sur Michel Embareck, JL Manet,  Olivier Martinelli, Max Obione, JH Oppel, JB Pouy, Marc Villard… bourlingueurs du texte noir et du polar, qui ont plus d’un 33T dans leur sac. Il en reste un certain nombre que je ne mentionne pas mais qui participe pleinement à l’entreprise. Goater Noir a en tout cas donné carte blanche à Jean-Noël Levavasseur et ses copains, à Caryl Ferey (préface) et à JC Chauzy (couvertures) pour construire un atypique recueil en trois tomes, disponibles à l’unité ou bien fagotés dans un même coffret.

Trois tomes comme trois disques, trente-six titres pour trente-six auteurs. Car il faut en venir au cœur du projet, après ces longs prolégomènes. Ce recueil rend hommage à un groupe mythique et à une de ses productions, qui ne mérite pas moins le même adjectif journalistique. The Clash et Sandinista ! Le triple album vinyle sort à la fin de l’année 1980. Musicalement, il marque une ouverture inédite, dans les compositions du groupe, à des genres variés : rock n’ roll, rhythm and blues, reggae, calypso, dub, jazz, gospel, rap, soul, rockabilly et folk. Historiquement, il exprime la vision mondiale d’un groupe engagé, au cœur de son époque. L’affrontement Est/Ouest se cristallise en particulier en Amérique Centrale. Mais The Clash n’en oublie pas moins de pointer d’autres problèmes sociaux et politiques plus britanniques.

« Sandinista ! est le genre d’album qui vous suit toute la vie  puisqu’ elle court après ; on ne s’en lasse pas à force d’étrangetés, d’expérimentations, de sons nouveaux mille fois revisités depuis. » écrit Caryl Ferey dans sa préface.

Alors du noir, du rouge, couleurs révolutionnaires, couleurs de désespoir, de galère, de lutte et de violence, vous en trouverez sur le dessus et dans le dedans de ce recueil. Vous  trouverez aussi des références musicales et historiques (précises ou alors à la frontière floue de la fiction), des endroits et des époques, des balles et des lames de métal, qui ouvrent dans les chairs et les souvenirs des bouches assez grandes pour en faire sortir des rires, vous trouverez du con et du cul, des crépuscules et des aubes, des clichés et des instantanés., du style et du soufre. Vous trouverez peut-être l’envie de vous plonger en intégralité dans les trente six titres, de l’album et du recueil. Vous trouverez peut-être l’envie de découvrir ou de creuser la bibliographie des trente neuf (Caryl Ferey et JC Chauzy et Goater Noir compris) contributeurs, rassemblés par la camaraderie, la folie, la connerie et une certaine envie de raconter des histoires et de les partager. Termes qui entreraient, pour ma part, dans une tentative de développer la définition du « rock ».

Sortie officielle ce week-end aux festivals Noir sur la Ville à Lamballe ou L’ Autre Livre à Paris.

Fan material, for sure. Mais noir, rock et récréatif  pour tous les autres.

Paotrsaout

STASI BLOCK de David Young chez Fleuve noir

Traduction : Françoise Smith.

David Young est un auteur anglais qui a été journaliste avant de se consacrer à l’écriture. « Stasi block » est son deuxième roman, il se déroule, comme le premier, « Stasi child » dans l’Allemagne de l’Est des années soixante-dix. Deux polars avec la même enquêtrice, Karin Müller, sans doute le début d’une série…

« Été 1975, RDA.

Deux bébés ont disparu à Halle-Neustadt, cité idéale de la République, réputée connaître un taux zéro en matière de crime. Le lieutenant Karin Müller est choisie pour tenter d’élucider ce mystère. Mais alors qu’elle met tout en œuvre pour retrouver les jumeaux, elle se heurte à des murs invisibles, aussi épais que deux des complexes d’habitation. Car dans cette ville nouvelle où les allées se perdent dans le vide et où les rues ne portent pas de nom, seule la productivité compte. La population, sous l’emprise de la propagande, est à maintenir à tout prix dans l’ignorance. Or, c’est justement hors des périmètres autorisés que semblent se trouver les véritables indices. Des hauts fonctionnaires du complexe VIII aux employés de la crèche locale, tout le monde à l’air d’avoir quelque chose à cacher. Lorsque Karin parvient enfin à avancer dans ses recherches, une révélation concernant sa propre histoire vient rebattre les cartes de son enquête… »

David Young s’inspire de faits réels, son roman est très documenté et il nous emmène dans une Allemagne de l’Est sombre, glauque où les gens sont constamment sous la surveillance de la Stasi qui a des informateurs partout. Il a fait vérifier son roman par un journaliste spécialisé, et effectivement, l’ambiance qui pouvait régner à cette époque : la peur, la confiance qu’on n’accorde qu’à ses risques et périls, la tension permanente… tout ce que les personnages subissent, David Young réussit à le décrire parfaitement, dans un style simple et précis.

En Allemagne de l’Est au milieu des années soixante-dix, l’ombre de la Stasi plane sur tout et sur tous, il est dangereux de sortir du rang, même dans la police, les hypothèses qui vont à l’encontre de la propagande sont dangereuses. C’est dans ses conditions que Karin Müller doit résoudre l’affaire de la disparition des bébés. Elle travaille dans le plus grand secret, car cette cité est une vitrine de la RDA qui se doit d’être sans tache quand elle est montrée aux visiteurs alliés comme Fidel Castro. Karin Müller doit souvent abandonner les pistes qui s’approchent trop des grands pontes du régime. C’est un personnage attachant, une enquêtrice têtue et forte qui n’hésite pas à louvoyer, biaiser tout en obéissant mais ne sait jamais auquel de ses collaborateurs elle peut faire confiance. Une situation pour le moins inconfortable, angoissante surtout quand l’enquête la ramène à sa propre histoire, ses propres démons.

David Young construit son roman en alternant des histoires se déroulant à différentes époques, les récits se complètent et s’éclairent parfaitement et l’auteur insère ainsi habilement son roman dans l’Histoire. Ses personnages sont des êtres broyés, par la dictature où la cruauté peut prospérer, et par la guerre où explose la sauvagerie des hommes. Tous ont vécu des drames qui se mêlent, se font écho et ont parfois des racines dans l’horreur de la guerre. Si l’enquête est longue et s’étale sur deux ans pour Karin Müller et son équipe, le roman est rythmé, sans temps mort, David Young sait entretenir le suspense.

Un bon polar dans une atmosphère noire et pesante.

Raccoon

DU SANG SUR LE SABLE de Robert KARJEL / DENOËL

Traduction : Lucas Messmer (Suédois)

Le sable brûlant tâché de zébrures rouge sang dans cette partie orientales de la corne africaine sera le théâtre de deux drames parallèles initialement. Djibouti, ses forces internationales campées dans cette zone, proposent un épicentre propice à des dérives bien trop souvent motivées par un mercantile esprit. Et Grip l’homme qui devra faire face, qui devra gérer un embrouillamini à plusieurs bandes, révèlera des facettes polychromatiques. C’est ces ambivalences, la description de deux faces d’une pièce qui fera le sel du propos.

« Djibouti, au creux de la corne de l’Afrique. Un soldat suédois est tué sur un champ de tir. Les services secrets envoient l’agent Ernst Grip pour faire la lumière sur cette mort suspecte, mais sa présence n’est pas du goût de tout le monde. 
Pendant ce temps, une famille de quatre Suédois naviguant non loin de là, dans le golfe d’Aden, est capturée par des pirates somaliens. Leur vie est en danger, la pression monte pour le gouvernement, et c’est ainsi qu’Ernst Grip se retrouve bombardé négociateur et doit traiter avec les pirates. 
Pour résoudre ces deux affaires, Ernst Grip comprend qu’il va devoir recourir à des méthodes peu orthodoxes. Mais peut-on se permettre de rester dans les limites de la loi et de la moralité quand des vies humaines sont en jeu? »

Robert Karjel est lieutenant-colonel dans l’armée de l’air suédoise, pilote d’hélicoptère qui l’a amené à parcourir le globe. Il vit aujourd’hui à Stockholm et son précédent roman paru en 2016 chez DENOËL “Mon Nom est N. ” était le premier de la série d’Ernst Grip.

Grip, initialement au service de la garde rapprochée de dignitaires suédois, infléchira un parcours vers une enquête spéciale au cœur de l’assassinat d’un officier Scanien. Réticences et obstacles joncheront sa trajectoire dans le cliché de la guerre police/forces militaires. C’est, sans doute, lesté par son histoire personnelle proche que sa motivation, son  implication verront des hauts et des bas. Son instinct profond lui impose consciemment une alacrité de vérité. Sans s’offusquer ou se braquer du poids adjoint par la seconde affaire qui se greffe à la primitive, au contraire, les enjeux ayant une diamétrale opposition, il se trouve investi, régénéré par un « challenge » fort.

Bien que le récit soit linéaire et manquant probablement de cassures, de changements de rythme, l’avancée dans le roman obéit à des intérêts multiples. En premier lieu, comme explicité en liminaire, celui d’exposer les facettes du personnage principal avec justesse et cohérence. Les personnages secondaires ont une part prépondérante dans le décor et la dimension humaine de l’ensemble en soulignant des interstices d’un système vérolé, gangrené. Je pense que le roman aurait eu plus de consistance si les faces sombres avaient été appuyées en les surlignant dans un tempo fait de césures, de virages en épingles, de descentes brutales suivies d’ascensions nerveuses.

Le sable boit un sang qui ne coagule pas !

Roman efficace mais qui pourrait être plus punchy.

Chouchou.

 

LA ROUTE AU TABAC de Erskine Caldwell /Belfond Vintage.

Traduction: Maurice-Edgar Coindreau.

Après « le bâtard » et « Haute tension à Palmetto », la collection Vintage creuse à raison le sillon et propose la réédition d’un troisième roman d’Erskine Caldwell. Et quel roman puisque « la route au tabac », vendu à plus de trois millions d’exemplaires est certainement le roman le plus célèbre d’un auteur injustement laissé trop souvent dans l’ombre de son contemporain adulé Faulkner. Si bon nombre d’auteurs ricains actuels citent William Faulkner, nul doute que des écrivains comme Harry Crews, Larry Brown ou Donald Ray Pollock ont sûrement apprécié la prose du Géorgien. Le roman sorti en 1932 fut adapté en 1941 par John Ford mais n’aura pas la qualité de « God’s little acre » autre adaptation en 1958 de Anthony Mann  d’un roman de Caldwell « le petit arpent du bon dieu ».

L’œuvre de Caldwell raconte la vie des petits blancs du Sud, à l’époque de la grande dépression. Le cadre géographique est ici la Géorgie rurale entre Savannah et Atlanta, mais dans un coin particulièrement déshérité devenu désertique. Nous allons suivre quelques jours de la vie de la  famille Lester  haute en couleurs … Jeeter est le père, voleur, menteur et particulièrement porté sur le sexe. Il vit dans sa masure avec Ada, son épouse épuisée et résignée, mère de 16 enfants dont 12 vivants. Ils sont tous partir un jour, en s’enfuyant, en se mariant, pour ne jamais redonner signe de vie. Seuls restent Dude, 16 ans, un peu dérangé et un peu simplet et Ellie May, 18 ans qui n’a pas trouvé mari à 12 ans comme ses sœurs parties épouser des hommes tout en étant prépubères à cause de son bec de lièvre que le père a négligé de modifier. Pour finir le tableau apocalyptique, signalons la grand-mère, redevenue quasi sauvage par la malnutrition et la pellagre qui en est la conséquence provoquant crises de démence… et dont tout le monde espère la mort prochaine. En quelques jours, ce clan Lester va connaître plusieurs évènements regrettables et verra son nombre diminuer…

Caldwell, loin de raconter les heurts et malheurs de ces pauvres bougres abandonnés de tous de manière dramatique et de s’apitoyer sur leur sort choisit la farce en démarrant par une histoire pathétique de vol de navets. Le roman peut, doit choquer tant les misères sociale, économique et humaine sont énormes et tout est raconté sans artifice, crûment et sans aucun parti-pris. On peut très bien avoir du mal à rire des fourberies, des plans à 2 balles organisés par Jeeter mais on ne peut passer à côté du message en filigrane de l’auteur qui en faisant parler ses personnages, explique la grande crise du début des années 30, l’isolement, la famine, la volonté de rester sur ses terres,l’exode rural et la terre promise des filatures à Augusta dont Jeeper ne veut pas entendre parler, les carences dues à la malnutrition et à l’héritage génétique ainsi que l’absence d’avenir même uniquement rêvé.

Si le sujet vous passionne mais vous choque par son aspect farce cruelle, lisez « louons maintenant les grands hommes », fabuleuse enquête de James Agee, illustré par des photos de Walker Evans, contant la vie de trois familles de métayers en Alabama au milieu des années 30,

Roman terrible par ce qu’il montre de l’époque et des gens vivant cet isolement, cette désolation, « la route au tabac » séduira aussi les amateurs de farces noires particulièrement cruelles.

Important !

Wollanup.

TUE-MOI de Lawrence Block / Série Noire.

Traduction: 紳士 Sébastien Raizer.

Avec les décès de Donald Westlake et de Elmore Leonard, Lawrence Block devient un des derniers géants du polar, un des derniers monstres sacrés ricains ayant commencé leur carrière dans les années 60 ou 70  en nous offrant des œuvres importantes, en multipliant leurs héros et en écrivant parfois sous pseudonymes des polars racés. Sans vraiment le savoir, je pense que Westlake devait apprécier les bouquins de Block tout comme celui- ci a dû apprécier les aventures de Dortmunder ou de Parker du défunt écrivain, New-Yorkais comme lui.

Ayant débuté sa carrière en France à la Série Noire, Block a ensuite été édité par le Seuil puis par Calmann Levy avant de revenir à la Série Noire en 2015.Ce retour nous a permis de retrouver tout d’abord Scudder dans une vieille aventure « ballade entre les tombes » ressorti au moment de la sortie du même film éponyme. Scudder est un ancien flic, ancien alcoolo devenu privé et qu’on pourrait présenter à de nombreux égards comme le cousin de Dave Robicheaux de James Lee Burke, eh ouais, rien de moins que cela.

L’an dernier, Bernie Rhodenbarr, libraire le jour cambrioleur la nuit a fait son retour à la SN avec « le voleur de petites cuillères », personnage tranchant avec les tourments de Matt Scudder par sa bonne humeur y compris dans les situations les plus périlleuses.

Et en cette fin d’année, voici le cinquième tome des aventures de Keller, « hitman », tueur à gages et philatéliste.

Commencée par le biais de nouvelles écrites pour des magazines ricains comme Playboy à la fin des années 90, Keller a finalement lui aussi vu sa geste compilée dans quatre livres édités par le Seuil et Calmann Levy pour aboutir à ce « Tue moi » de 2013 édité cet automne en France par Gallimard. Les amateurs du personnage vont se régaler à retrouver ce tueur méthodique, sans pitié ni états d’âme mais capable de réflexion, de philosophie sur la vie et sur ses contemporains, brocardant leurs manies, leurs mauvais côtés et grand amateur de timbres, passion que Block parvient à rendre intéressante en mariant l’histoire du timbre et le destin de certains pays, régions ou  régimes plitiques .Keller a quitté NY a refait sa vie et fondé une famille à La Nouvelle Orleans mais la crise de la fin des années 2000 l’oblige à retourner au charbon.

Block prend sûrement beaucoup de plaisir à raconter les contrats de Keller. L’écriture est précise, c’est du grand art, le trait est très souvent moqueur et Block manie un humour noir et pince sans rire absolument délicieux, élégant. Organisées pour plaire au plus grand nombre, les cinq aventures font l’impasse sur la majeure partie de l’exécution du crime pour se concentrer sur le travail en amont, les préparatifs, les choix exécutifs, l’environnement social de la proie. Lawrence Block propose des instantanés très savoureux sur ses contemporains aux quatre coins des USA au gré de ses évolutions d’ange exterminateur au Texas, à New York et dans les Caraïbes et prend bien soin de ne pas s’embarrasser de détails ou de scènes qui pourraient ennuyer le lecteur.

Il est évident que l’histoire de Keller, entrepreneur et père de famille à NOLA est assez loin de ses débuts solitaires à NY et si l’on peut très bien lire et apprécier cet opus en un one shot, il est préférable d’aborder la lecture par le début pour en apprécier totalement la sève particulièrement jouissive.

Bref, il est très difficile de ne pas fondre devant ce tueur iconoclaste, repoussant mais néanmoins très attachant avec des côtés très dandy créé par un Lawrence Block qui a su donner des lettres de noblesse à la littérature de gare.

Génial !

Wollanup.

 

 

À MALIN, MALIN ET DEMI de Richard Russo aux éditions La Table Ronde/Quai Voltaire

Traduction : Jean Esch.

Richard Russo, originaire de l’état de New York, a écrit plusieurs romans dont « Le déclin de l’empire Whiting » qui a obtenu le prix Pulitzer en 2002 et  « Un homme presque parfait » en 1993 qui a été adapté au cinéma avec Paul Newman dans le rôle de Sully. Richard Russo avait créé le personnage de Sully en s’inspirant de son père. Plus de vingt ans plus tard, il le retrouve, reprend certains des personnages d’« un homme presque parfait » et poursuit leur histoire.

« Quand Douglas Raymer était collégien, son professeur d’anglais écrivait en marge de ses rédactions : «Qui es-tu, Douglas?» Trente ans plus tard, Raymer n’a pas bougé de North Bath, et ne sait toujours pas répondre à la question. Dégarni, enclin à l’embonpoint, il est veuf d’une femme qui s’apprêtait à le quitter. Pour qui? Voilà une autre question qui torture ce policier à l’uniforme mal taillé. De l’autre côté de la ville, Sully, vieux loup de mer septuagénaire, passe sa retraite sur un tabouret de bar, à boire, fumer et tenter d’encaisser le diagnostic des cardiologues : «Deux années, grand maximum.» Raymer et Sully sont les deux piliers branlants d’une ville bâtie de travers. Quand un mur de l’usine s’écroule, tous ses habitants – du fossoyeur bègue au promoteur immobilier véreux, en passant par la femme du maire et sa case en moins – sont pris dans la tempête. De courses-poursuites en confessions, de bagarres en révélations, Raymer, Sully et les autres vont apprendre à affronter les grandes misères de leurs petites existences. »

Les catastrophes vont s’enchaîner à North Bath, ancienne ville d’eaux de l’état de New York dont la source est tarie, qui vivote et peine à se développer à l’ombre de sa voisine Schuyler Springs rivale chanceuse qui elle, sait toujours capter l’air du temps, suivre les vents dominants et s’enrichit avec une réussite insolente.  Il faut dire qu’il y a une belle brochette de bras cassés à la tête de cette petite communauté, des rednecks du Nord bien déjantés.

Il y a entre autres Raymer, chef de la police bourré de doutes et de complexes qui lui font commettre les bourdes les plus monumentales comme son slogan de campagne « Heureux, nous le serons que si vous ne l’êtes » ou sa chute dans la tombe lors d’un enterrement, et j’en passe ! Il est la risée de tous, de Sully principalement, depuis toujours. Il partage dans ce roman la vedette avec Sully qui a vieilli depuis le premier opus et fait face à un diagnostic sombre sans rien changer de ses habitudes. Autour d’eux gravite toute une galerie de personnages hauts en couleurs qui se retrouvent dans les situations les plus invraisemblables et les plus drôles.

Dans cette petite ville où tous se connaissent, Richard Russo suit ses personnages et raconte avec un immense talent leurs histoires qui s’imbriquent parfaitement et construisent une chronique de North Bath. Il décrit avec une grande tendresse des personnages profondément humains et l’empathie fonctionne avec ces losers magnifiques. On connaît leurs faiblesses, leurs manquements, leurs failles, on les comprend vraiment. Ils sont vieillissants, malmenés par la vie : les deuils, les amours perdues, les regrets… la vie et les drames qui touchent tout le monde. Richard Russo mêle avec brio le drôle et le grave, le rire et l’émotion.

Un très bon livre, drôle et touchant.

Raccoon

 

FEMME DE FEU de Luke Short / Collection  » L’Ouest, le vrai  » / Actes sud

Traduction: Arthur Lochmann

 

Bien que la répétition soit pédagogique, l’auteur de cette chronique invite à parcourir l’essentiel du compte-rendu d’un précédent ouvrage du même auteur (Luke Short) dans la même collection (L’Ouest, le vrai) tant ces lignes vous aideront à cadrer l’essentiel et lui épargneront l’écueil du plagiat.

Après Ciel Rouge, Femme de Feu est le second ouvrage de Luke Short proposé aux lecteurs francophones. A l’origine publié en 1943 sous le titre de Ramrod, le roman est adapté au cinéma par Andre De Toth en 1947. Pour le public français, ce western s’appellera Femme de Feu.

 « On disait que c’était un pays béni des dieux jusqu’à ce que le démon y mette cette femme ». Cette phrase ornait certaines des affiches de hall de cinéma à l’époque de la sortie américaine, du film de De Toth. Avec le titre de la VF, il est aisé de comprendre que Luke Short a fait de Connie Dickason, le personnage principal de son intrigue noire, une femme qui cherche à s’émanciper d’une société patriarcale autant qu’à se venger des figures de ce patriarcat, son père Ben et Frank Ivey, tous deux puissants éleveurs dans l’Utah en 1870. Elle fera montre d’un caractère, d’une duperie et d’une brutalité équivalente à celle de ses adversaires masculins pour prendre son indépendance et monter son exploitation. Il y a là un schéma classique du western (une guerre pour la terre et les bêtes) dans lequel Luke Short insère un personnage typique du roman noir, la femme fatale ou la femme tragique. C’est en soi une originalité, parfaitement maîtrisée par l’auteur dans sa trame narrative et dans les ressorts psychologiques qu’il actionne.

 Connie Dickason embauche Dave Nash, un cow-boy sans attaches, réprouvé et orgueilleux, ainsi que d’autres hommes pleins de rancœur contre les deux barons de l’élevage et les entraîne dans un jeu de manipulations et de coups bas. Au milieu de la communauté locale divisée, le shérif Jim Crew, pourtant aguerri, tente de faire valoir le droit et la justice et d’empêcher le sang de couler, et Rose Leland, une couturière, femme libre aussi à sa manière, essaie d’éviter à Nash auquel elle s’est attachée, les conséquences d’un choix douteux et d’une attraction dangereuse. Impossible pourtant de séparer de façon nette les bons et les méchants dans cet affrontement sanglant. Quand la violence se déchaîne sous la plume de Luke Short, elle le fait avec force et rapidité et n’épargne pas plus un côté que l’autre.

 Presque aussi bon que Ciel Rouge ? En tout cas, un western cynique et sombre, écrit avec une élégance nerveuse qui nous vient du siècle du hard-boiled.

 Paotrsaout

LA SOIF de Jo Nesbo / Série Noire / Gallimard.

Traduction: Céline Romand-Monnier.

La soif. La soif d’un tueur n’est étanchée que par la traque de sa victime, et le meurtre de sa proie. Mais n’y a-t-il pas un même genre de soif pour le policier qui est chargé de l’enquête ? Pas toujours il est vrai, mais c’est ce qui anime Harry Hole. Ce flic, aujourd’hui devenu prof à l’école de police, expert dans les serial-killers, est un chasseur. Il a raccroché mais depuis il vit avec un manque, sa soif ne passe pas. Il peut se chercher des excuses, mais ce qu’il aime au fond de lui, c’est véritablement pourchasser les tueurs, et les attraper, lui, Harry Hole. Il est prêt à tout remettre en question, sa famille, son bonheur, son équilibre, sa sobriété lui un ancien alcoolique à moitié repenti, pour arriver à attraper le seul serial killer qui lui ai jamais échappé.

La soif est aussi une soif de pouvoir, la politique étant malmenée dans ce roman par le biais du personnage de Mickael Bellman, directeur de la police d’Oslo, qui est prêt à tout pour assouvir son ambition.

Nesbo mélange habilement l’intrigue avec la vie personnelle des protagonistes : que ce soit la cellule policière, les journalistes qui suivent l’affaire, les intervenants extérieurs, les proches des flics, tous leurs faits et gestes sont entremêlés avec le fil de l’enquête.

L’auteur distille des indices tout le long du roman qui nous permettent de suivre l’intrigue, d’élaborer des théories, de nous perdre, de faire machine arrière. On essaie de résoudre l’énigme, on ressent de l’empathie, on souffre pour les victimes, même s’il n’y a pas de grandes surprises. Et petit plus du roman, Harry Hole est un grand amateur de rock, la bande son accompagne donc notre lecture, distillée par petites touches tout au long du roman.

Pour les habitués de Nesbo et de son enquêteur, vous ne serez pas déçus. On retrouve dans ce livre les personnages récurrents de sa série, et une enquête qui tient la route. Je ne suis pas personnellement une inconditionnelle de Harry Hole, j’ai dû lire 2 romans en tout et pour tout. Je suis donc certainement passée à côté de certains aspects, j’ai parfois eu du mal à m’y retrouver certains faits faisant appel à notre connaissance de la vie des personnages, mais cela ne gêne absolument pas la lecture. Il s’agit de la quête d’un monstre, de quoi étancher notre soif de justice et de morbide.

Pour tous les amateurs du genre.

Marie Laure.

GUEULE DE FER de Pierre Hanot/ La Manufacture De Livres

Chronique d’un boxeur gueule cassée ! La légende méconnue d’Eugène Criqui, fier empereur du noble art, avec à son actif plus de cent victoires pour 132 combats dont 59 acquises avant la limite, nous dépeint un parcours passé par les tranchées de Verdun qui occasionnera son surnom. C’est aussi et surtout l’histoire d’une vie de prolétaire qui s’ émancipera par ses facultés innées pugilistiques. Une tranche de vie qui nous porte de Belleville, au champ métallique de la Marne, à la découverte du pays-continent et la marche vers le titre suprême vers le nouveau monde.

« Après un début de carrière prometteur et un titre de champion de France, Eugène Criqui est mobilisé en 1914. Mars 1915, une balle explosive lui brise la mâchoire. Donné perdu pour son sport, il se voit greffer une plaque de fer censée lui consolider le bas du visage. Surmontant l’adversité, il décide dès 1917 de reprendre la boxe et au bout d’un parcours invraisemblable de courage et de volonté, il s’empare le 2 juin 1923 de la ceinture de champion du monde à New York, deuxième Français après Georges Carpentier à décrocher un tel titre. »

Pierre Hanot est né à Metz en 1952 et vit en Lorraine. Tour à tour maçon, routard, chanteur ou guitariste, il revisite avec originalité le monde du noir nous racontant ici une incroyable histoire de survie et de résilience.

Des charniers du premier conflit mondial armé devant une telle violence faite à des instincts naturels, ce n’est pas l’instruction du soldat, la discipline, les corvées de quartier, les brimades des sous-offs qui serviront à quelque chose. C’est dans cette boue, de cet instable affrontement qu’ Eugène, habitué aux coups, découvrira de ses yeux, de ses oreilles, de son cœur brusquement l’horreur. Et de cet entrelacs de corps mutilés, meurtris, à qui l’on a ôté la vie, que lui-même une partie de son être sera amputée.

Le retour à la vie est compliqué, son retour sur le ring reste par contre salvateur et constructif. Il se reconstruit dans la lutte et l’affrontement, le paradoxe ! S’ensuit la rencontre avec celle qui deviendra sa sparring partner dans son existence d’homme, sa confidente, sa thérapeute, sa supportrice élective. C’est aussi là qu’Eugène retrouve l’envie, les ambitions et se lance dans une formidable épopée dans cette conquête du graal, la ceinture, sur des terres hostiles.

Méconnu, voire inconnu du grand public, Criqui, à l’histoire tourmenté, est le beau personnage romanesque que l’on voit à travers les lignes d’un auteur qui s’incarne dans son personnage. On y retrouve la gouaille, le parler d’une époque, de quartiers parisiens marqués et identitaires.

Le roi du KO avait du cœur et une profonde humanité. Un beau récit qui vous va droit au plexus !

Chouchou.

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