Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (page 1 of 74)

L’ AGENT DU CHAOS de Giancarlo De Cataldo / Métailié Noir.

Traduction: Serge Quadruppani.

Giancarlo De Cataldo, magistrat à la cour de Rome et auteur entre autres de “Romanzo Criminale”, de “Suburra “avec son compère Carlo Bonini est une pointure du polar et ses romans ont franchi les limites de l’Italie et contribuent à montrer un peu plus la qualité générale des polars venus d’ Italie. Ce nouvel opus sortant au moment du quarantième anniversaire de Métailié montre par ailleurs la grande place accordée par l’éditeur aux productions italiennes traduites par le grand spécialiste de la “botte” littéraire: Serge Quadruppani.

“Jay Dark a-t-il vraiment existé ? Deux hommes, un romancier et un avocat, se retrouvent dans des lieux insolites de la capitale romaine. Maître Flint prétend raconter la véritable histoire de Jay Dark, agent de la CIA chargé de répandre les nouvelles drogues des années 70 dans les mouvements de contestation étudiants…”

Pas de doute, la qualité est toujours là, seul le cadre change. Ce roman est avant tout une histoire américaine débutant dans le quartier new-yorkais de Williamsburg où sévit, en 1960, un jeune cambrioleur à la petite semaine nommé Jaroslav Darenski qui deviendra, au service de la Firme, le fameux agent du chaos nommé Jay Dark. Faisant siennes les multiples allégations des implications de la CIA dans la propagation et le trafic mondial de la drogue, De Cataldo va bien en deçà des années 80 et du financement des “contras” en Amérique centrale pour créer une genèse au début des années 60 pendant la grande vague du LSD.

L’auteur nous propose ainsi un impeccable voyage dans les milieux étudiants, musicaux, littéraires ricains adeptes de cette drogue du “bonheur”, nous faisant côtoyer certains mouvements sociaux: Harvard, les émeutes de Watts, les rassemblement, le mouvement hippie, le Vietnam dans un premier temps pour ensuite mondialiser son propos jusqu’ au Paris de mai 68. Après le LSD, viendra le temps de la drogue de la “mort”, l’héroïne, poison injecté originellement et principalement dans les ghettos noirs. Viendront les Blacks Panthers, les Weathermen… Jay Dark sait manœuvrer, s’enrichit, mène grand train, librement, côtoyant certaines élites intellectuelle avides de vertige, de paradis artificiels. De Cataldo se fait visiblement plaisir à décrire cette époque, rend hommage en passant à Leonard Cohen le musicien mais aussi le poète. Le ton, surprise, dans les deux premiers tiers du roman est souvent très proche de la comédie. Mais ne nous leurrons, De Cataldo a déjà décrit souvent et talentueusement la noirceur humaine et l’histoire sombre, dans son dernier tiers, dans la tragédie et le masque de Jay Dark tombe.

“L’agent du chaos” est un roman particulièrement prenant mais en aucune façon une enquête, une recherche d’une quelconque vérité. S’appuyant sur des théories du chaos tout à fait crédibles quand on connaît un peu les pratiques tordues de la CIA, De Cataldo tisse une histoire addictive et vive, ponctuée par de courts chapitres accrocheurs et magnifiée par un bien beau talent de conteur et une réflexion aboutie sur l’univers des drogues.

Wollanup.


ANIMAL de Sandrine Collette / Denoël.

Auteur désormais reconnue au sein d’une production polar/roman noir française, Sandrine Collette publie en ce début d’année 2019, un 7e ouvrage. Le blog Nyctalopes n’a pas manqué de souligner les qualités (et les petites déceptions) de trois romans précédents entre 2017 et 2018. C’est en toute logique qu’il s’intéresse à ce dernier titre en date, Animal.

Pour ne pas briser la tension et les ressorts du roman, nous imiterons un résumé en forme de teaser, choisi également par l’éditeur. L’histoire débute dans un coin reculé du Népal. Mara, jeune veuve misérable, sauve coup sur coup, au plus profond de la jungle, un petit garçon et une petite fille, vraisemblablement un frère et une sœur, ligotés à un arbre. Consciente qu’elle n’aurait pas dû faire ça, qu’elle a dérangé quelque chose qui la dépasse, Mara fuit avec les enfants vers la grande ville à plusieurs heures de route dans l’espoir de se cacher. La vie difficile qu’ils doivent tous mener, l’influence néfaste qu’à sur les enfants la ville, livrés à la mendicité et au chapardage, oblige Mara à revenir au pays après plusieurs mois, non sans sacrifier la petite fille, mutilée pour qu’elle soit acceptée dans un hôpital et orphelinat.

Vingt ans plus tard, dans une autre forêt, septentrionale celle-là, au milieu des volcans du Kamtchatka, un groupe de chasseurs de gros gibier, d’horizons divers, s’est offert un safari. Parmi eux, Lior, une jeune femme française. Sa fascination pour la chasse, les transformations que cette pratique lui fait subir, presque physiquement et au niveau du comportement, ne laissent pas de surprendre son compagnon, Hadrien. Lior semble pendant ces moments partie prenante de la nature, douée d’un flair affûté, dangereuse. Elle a quelque chose d’animal.

Guidés par un vieil homme du coin, le groupe se met sur la piste d’un des ours qui habitent la contrée. Mais la créature qu’ils vont débusquer ne va pas réagir comme ses semblables. Cette fois peut-être, l’ours retourne la traque à son avantage et devient maître du jeu. La chasse, qui vire au drame, va entraîner Lior au-delà de ses limites, la forçant à affronter enfin la vérité sur elle-même et à replonger dans les racines de son histoire dérangeante qui a commencé sous d’autres cieux, il y a vingt ans.

Le roman explore la frontière floue entre animalité et humanité, entre intelligence et instinct. La cruauté d’un grand prédateur animal est-elle équivalente à celle de cet autre grand prédateur, de ce prédateur ultime qu’est l’homme ? La cruauté n’est-elle pas après tout un jugement de valeur de l’humain qui cherche à tout prix à s’éloigner de l’animal, l’autre, la créature ou la part qu’il abrite au fond de lui depuis le fond des âges ? En multipliant les points de vue subjectifs de ses personnages, humains ou animaux, Sandrine Collette donne à réfléchir dans des avancées dramatiques qui comme on s’y attend, progressent sur un versant sombre de l’existence ou dans les ténèbres des forêts.

Peut-être trop car il y a quelque chose qui m’a laissé sur le bord du chemin dans ce récit, la « cérébralité » (je n’ai pas d’autre mot) des personnages, quelle que soit leur nature, c’est-à-dire leur propension à livrer leurs émotions, leurs questionnements, leurs projections, à chaque pas. C’est là sans doute le propre de l’humain, créature trop « pensante », qu’elle soit auteur ou lecteur. Et ce n’est pas au cœur des forêts ou de la jungle où je me suis perdu mais bien dans leur crâne.

Les fans de Sandrine Collette, toujours disposée à explorer des thèmes et des territoires différents, apprécieront certainement mais voilà du noir qu’on aurait souhaité plus « instinctif ».

Paotrsaout

SON AUTRE MORT d’Elsa Marpeau / Série Noire / Gallimard.

Avec “Son Autre Mort” Elsa Marpeau est publiée pour la 6e fois à la Série noire. Ses deux précédents romans « Et ils oublieront la colère” et « Les corps brisés » donnaient leur pleine mesure dans la cause des femmes et celui-ci retourne lui aussi dans l’univers de femmes martyrisées. Elsa Marpeau, comme l’indique le bandeau est aussi la créatrice de la série à succès “Capitaine Marleau “ qui doit beaucoup, aussi, au charisme de son interprète Corinne Masiero.

“Alex mène une vie normale jusqu’à l’arrivée de l’écrivain Charles Berrier dans le gîte rural qu’elle tient avec son mari. Une nuit, l’homme essaie de la violer. En cherchant à se défendre, elle le tue. Paniquée, craignant que les conséquences de son acte ne détruisent sa famille, Alex dissimule le corps. Avant que la disparition de Berrier ne soit connue, et pour éloigner d’elle les soupçons, Alex décide de s’infiltrer dans son entourage pour trouver qui, parmi les proches de l’écrivain, aurait pu l’assassiner…”

Et, sur les réseaux sociaux comme dans son environnement professionnel, Alex prend la place de l’écrivain Charles Berrier qui, lui, repose sous un tas de fumier dans la campagne nantaise. Profitant d’une intrigue parisienne dans les milieux littéraires, l’auteur montre, brocarde ce petit monde de la littérature: du puissant éditeur jusqu’au blogueur inconnu. Elsa Marpeau évolue dans ce milieu, en fait partie intégrante et donc ses descriptions font mouche, citant tel écrivain connu pour ses frasques verbales, en évoquant sans le nommer un autre très connu pour avoir montré son côté sombre ou lamentable, chacun verra et beaucoup comprendront… Pour ce que j’en connais depuis ma campagne, tout cela sonne très vrai tout comme les observations sur le vrai faux monde des réseaux sociaux et son hypocrisie. Avant de cannibaliser Berrier, Alex sera phagocytée par celui-ci, devenant à son insu un personnage romanesque et là encore Elsa Marpeau manifeste beaucoup d’allant, une réflexion fine sur le statut de l’ écrivain.

Mais hélas, l’aspect policier n’est pas tout à fait au diapason de ces portraits sociologiques et psychologiques. Une histoire de “doigt”, dès le départ, plombe un peu le suspense pourtant bien réel. On a du mal aussi à donner du crédit à une victime qui tente d’accuser une personne innocente. Et c’est bien dommage pour ce roman qui possède de bien beaux atouts mais aussi une trame policière qui ne répond pas à toutes les interrogations du lecteur et une fin qui laisse un peu… sur sa faim.

Wollanup.


OYANA d’ Eric Plamandon / Quidam Editeur.

En 2018, nous fûmes nombreux à saluer les qualités de Taqawan, le précédent roman d’Eric Plamondon, entre aventure et polar en territoire amérindien du Canada oriental. Le livre se serait vendu à plus de 10 000 exemplaires, un succès mérité.

C’est avec un texte d’inspiration différente qu’Eric Plamondon revient cette année, une histoire à la fois intime et politique, qui jette un lien entre des rives qui appartiennent aussi à son histoire personnelle, entre le Québec et le Pays Basque.

Le 3 mai 2018, quand l’ETA, l’organisation armée indépendantiste basque, annonce sa dissolution, la vie d’Oyana, installée à Montréal depuis 20 ans, bascule. Les secrets dont elle entoure son parcours lui semblent tout à coup insupportables à prolonger. Oyana, née au Pays Basque, a cru en cette lutte nationale. Jusqu’au jour où elle a voulu s’éloigner de l’organisation. Pour elle, c’était la mort ou l’exil définitif. Un exil terrestre et personnel, en renonçant à être elle-même, en enfouissant ce qu’elle sait dans un puits de silence. Oyana décide de prendre la fuite et de rentrer au Pays Basque. Sans savoir encore jusqu’où les mots la mèneront, elle entame une série de lettres à l’homme de sa vie pour tenter de s’expliquer et qu’il puisse comprendre.

Eric Plamondon a fait le choix d’un mode bipède pour ce texte court. Une partie épistolaire dans laquelle Oyana raconte son passé, l’inexorabilité de l’engagement politique, le sentiment de culpabilité face aux violences déchaînées, le poids devenu insupportable du secret, du non-dit (les phrases sèches d’Eric Plamondon délivrant là une vérité douloureuse). Une partie non-fiction par laquelle Eric Plamondon nous livre des éléments de l’histoire politique du Pays Basque et de sa lutte nationale, des éléments de la culture et de la langue euskal, parfois sous une forme brute (coupure de presse, discours, communiqué). L’effet didactique est agréable et certain mais nous fait regretter parfois l’aspect suturé d’un texte qui parvient toutefois à trouver un regain de tension dans son dénouement.

Une maîtrise de la phrase simple et une volonté sympathique de raconter une histoire et une culture. Mais la baleine franche des Basques n’égale pas le saumon de Taqawan en vivacité.

Paotrsaout


PARADIGMA de Pia Petersen / EquinoX / les arènes.

Pia Petersen est danoise, vit entre paris et L.A. et écrit en français rendant, par sa vraiment très belle plume, un grand hommage à la langue de Hugo. Elle fait ici son apparition dans le catalogue de la collection EquinoX et c’est tout sauf une surprise tant le propos développé dans cette très belle fable correspond à ce qu’ Aurélien Masson affectionne tant dans ses productions, la petite lueur dans l’obscurité, la fleur qui éclot dans la décharge, la littérature de lutte, des utopies nécessaires, salvatrices qui donnent peut-être bonne conscience diront certains mais qui permettent aussi à d’autres de tenir encore debout ou de se lever et de lever le poing. L’an dernier dans un court brulot, “un feu dans la plaine”, Thomas Sands avait montré la voie et Pia Petersen cette année la magnifie, la densifie, la rend accessible, identifiable dans ce beau roman très développé, étayé par les recherches, les théories et les écrits de Thomas Kuhn sur le paradigme scientifique, Joël de Rosnay, Malcolm Fereyabend, Malcolm X…tout en montrant de très beaux personnages, héros ordinaires et lanceurs d’alerte.

« Los Angeles, la ville sur la faille. Dans les coulisses de la remise des Oscars, une Marche silencieuse s’organise. Sur les téléphones, les rumeurs et les hashtags ont lancé le mouvement.
Dans les rues, des grappes d’inconnus venant de partout se rassemblent, dans une ambiance explosive et électrique.
Tout est parti de Luna.
Mais qui est Luna ?
Beverly Hills, les stars, les hackers, les gangs, les flics, les riches… face à des millions d’exclus de la société du spectacle, qui ont décidé de reprendre leur destin en main. »

Certains feront certainement le rapprochement avec le mouvement social qui secoue la France depuis quelques mois mettant à jour quelques décennies de foutage de gueule orchestrées par nos dirigeants et autres bouffons penseurs dominants et banquiers mais je m’en garderai bien, ne voulant pas comparer les difficultés d’une grande partie de la population française et le marasme et la déchéance vécus par les déchus de la cité des Anges sur leur bout de trottoir matant leur bout de caniveau comme seul avenir possible.

Une rumeur de marche vers Hollywood relayée par des blogs et quelques personnes “people who care” et “En marche” vers l’affrontement, le mur, l’apocalypse prévisible.”Paradigma » est un très beau roman, douloureux, une fable admirable qui, normalement, vous troublera, vous interrogera.

L’étoffe des romans qui comptent, bravo et merci.

“Il fut un temps où la pauvreté n’était pas considérée comme un crime. Réfléchissez, tous…”

Wollanup.


SHILOH de Shelby Foote / Rivages

Traduction: Olivier Deparis

Publié en 1952 aux Etats-Unis, Shiloh n’avait jamais été traduit en France avant aujourd’hui. Son auteur, Shelby Foote (1916-2005) était un romancier et historien, originaire de l’Etat du Mississippi. Un personnage atypique qui n’a jamais caché son admiration pour un idéal du vieux Sud, éloigné toutefois du racisme qui s’y rattache (l’homme a été militant des droits civiques). Ses romans (Tourbillon, L’amour en saison sèche, Septembre en noir et blanc) et nouvelles brossent une fresque de la société des abords du fleuve Mississippi à diverses époques de son histoire, selon des thématiques qui rappellent parfois l’univers de William Faulkner. L’intérêt de Shelby Foote pour l’histoire et son omniprésence dans ses romans et nouvelles le conduisirent à développer un projet résolument historique qui se traduit par The Civil War : A Narrative (1958-1974), un ambitieux ouvrage en 3 tomes et plus de 3000 pages consacré à la Guerre de Sécession. Lorsque Ken Burns tourna une série de 9 documentaires pour PBS en 1990, The Civil War, Shelby Foote fût sollicité pour y participer activement et se fit ainsi connaître du grand public.

Basé sur des recherches historiques et des mémoires de cadres militaires historiques (les généraux Grant et Sherman pour l’Union, par exemple), Shiloh est avant tout un récit à six voix, celles d’hommes du rang ou d’officiers des deux armées qui s’opposent pendant les journées des 6, 7 et 8 avril 1862, sur la rive ouest de la rivière Tennessee. La bataille doit son nom à l’existence d’une chapelle, Shilo (« lieu de paix » en hébreu) sur la ligne de front, prise et reprise, puis détruite au fil des combats. Avec une prose élégante et lente,  une précision technique aussi, les différentes phases de la bataille nous sont données à hauteur d’homme, une vision parcellaire, du moment, au milieu d’affrontements qui vont voir les Confédérés prendre le dessus la première journée, se faire refouler la deuxième, évacuer la troisième tout en stoppant des velléités de curée par un dernier coup d’éclat.

Ce qui domine c’est la confusion. Le terrain est difficile, des collines, des ravines, des bois, des marécages et des cours d’eau. La saison fait alterner pluies, orages et éclaircies printanières, et c’est une épreuve ou une parenthèse éberluée pour des hommes sans campement ou défense en dur. La durée même de la bataille, plusieurs jours, plusieurs nuits, et l’épuisement qu’elle provoque, obscurcissent le discernement. Les plans d’action compliqués sont balayés dans la mitraille et noyés dans les fumées. Hasards, coïncidences, actes irréfléchis, bravoure et panique, prennent le dessus.

Les voix des six personnages choisis par Shelby Foote nous en apprennent beaucoup sur le peuple américain d’alors et ses mentalités. Les combattants viennent des quatre coins du pays et sont d’origine modeste ou alors des aristocrates. Quelques mois auparavant, les officiers supérieurs des deux camps fréquentaient les mêmes académies militaires et les mêmes cercles. La politique, la fidélité à un milieu et ses idées, voire l’opportunisme, les ont séparés. A contrario, beaucoup d’hommes de troupe, pourtant socialement très proches, ne connaissent de leur pays que leur village ou leur région d’origine. Les armes ne sont pas leur métier, pour la plupart. Ils se sont enrôlés par goût de l’aventure, par patriotisme simpliste ou tout simplement pour la solde. Il est aisé dans ces conditions de fantasmer ceux d’en face comme des sauvages et des brutes, de mépriser leur valeur guerrière au moins. Il n’existe quasiment pas de vétérans, les hommes sur le terrain vont découvrir pour la plupart la réalité du champ de bataille. Mais nul ne sera épargné par la peur, la détresse et la sidération, un tourbillon d’émotions primitives, sur le champ de bataille de Shiloh. Ainsi une bataille chaotique, mal préparée des deux côtés, souffrant du manque de communications et de renseignements efficaces, dégénère en orgie de violence que chacun vit, raconte, selon sa personnalité, son ancrage social, le moment de la bataille qu’il traverse. Ceci donne une mosaïque d’impressions, très proche de la réalité par essence fuyante de la bataille. Ces dernières années de remarquables pages littéraires sur les combats de la Guerre civile américaine, fortes, épiques, pleines de vacarme et sang, ont été publiées, sans qu’elles fussent l’essentiel de romans comme Wilderness de Lance Weller, Neverhome de Laird Hunt, Des jours sans fin de Sebastian Barry. Siloh montre l’intéressant alliage du travail de l’historien et de l’écrivain, sans fioritures,  en pointant justement un affrontement que l’Histoire ou la littérature ont, semble-t-il, négligé.

En avril 1862, la guerre civile dure depuis un an mais il n’y a pas eu encore d’affrontements aussi terribles qu’à Shiloh sur le théâtre terrestre. Quelques batailles, des escarmouches, beaucoup de dérobades. Shiloh va changer tout cela. Plus de 100.000 hommes engagés. Près de 25.000 victimes (morts, blessés, disparus). Les ravages du projectile Minié et ses dérivés, de l’artillerie sur les troupes, sont alors attestés, de visu ou dans leur chair par les témoins rassemblés par Shelby Foote. A Shiloh, la guerre vient d’entrer dans son ère dite moderne. Après ça, huit autres grandes boucheries jalonneront le cours de ce conflit fratricide. Mais c’est déjà une autre histoire, matériau à disposition de l’historien ou de l’écrivain.

« La fumée était encore épaisse quand la deuxième salve arriva. Un instant, je crus que j’étais le dernier survivant.  Puis j’aperçus les autres à travers la fumée, ils se repliaient ; aussi, les imitant, repartis-je en courant vers les tentes et le vallon par lesquels nous étions venus. Ils tirèrent une troisième salve tandis que nous détalions mais trop haute : j’entendis les balles siffler au dessus de ma tête. En franchissant l’arête, je vis les autres qui s’arrêtaient. Je freinai et, une vingtaine de mètres plus loin, me couchai, haletant, au sol.

Bien qu’ici à l’abri des balles, nous restions couchés car nous les entendions claquer dans l’air au ras de l’arête, d’où nos hommes continuaient d’arriver. Ils bondissaient, prêts à courir encore un kilomètre, puis, nous voyant couchés là, ils s’arrêtaient, trébuchaient, glissaient.

J’en vis un arriver, il courait les jambes un peu écartées, et juste au moment où il franchissait l’arête, l’avant de son manteau sursauta là où les balles ressortaient. Il dévala la pente, déjà mort, comme un chevreuil touché en pleine course. Cet homme continua de courir sur presque cinquante mètres avant que ses jambes ne cessent leurs mouvements et qu’il ne s’étale sur le ventre. Je vis bien son visage pendant qu’il courait, et aucun doute : il était déjà mort à ce moment-là.

Cela me terrifia plus que tout que ce dont j’avais été témoin jusqu’ici. Ce n’était pas si terrible, en y repensant : il courait au moment où il avait été touché, et, emporté par son élan, il avait continuer à dévaler la pente. Mais cela semblait si anormal, si scandaleux, si irréligieux qu’un mort doive continuer à se battre – ou du moins, continuer à courir – que j’en eus la nausée. Si c’était ça, la guerre, je ne voulais plus y être mêlé. »

Quand l’Histoire et la fiction littéraire marchent, épaule contre épaule, au devant de la mitraille…

Paotrsaout


COMME LES LIONS de Brian Panowitch / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Laure Manceau.

Retour à Bull Mountain

…et c’est pas trop tôt ! Souvenez-vous du choc que le premier roman de Brian Panowich avait produit parmi les aficionados du roman noir : cette histoire à la Caïn et Abel au fin fond de la Géorgie, mettant en scène Clayton Burroughs, shérif d’une petite bourgade et sa famille, le clan Burroughs, bandits de père en fils depuis des décennies. La confrontation entre les deux entités de la même famille a été rude et la fin de Bull Mountain appelait une suite sans tarder.

Deux ans plus tard, la voici !

« Clayton allait prendre place face à Bracken et ses hommes, mais Mike le poussa discrètement du coude vers la chaise la plus imposante en bout de table. Il s’y installa, et le soulagement de ne plus avoir à se tenir sur sa jambe gauche se lut sur son visage. Ce qui échappa à tout le monde par contre, sauf à Mike, c’est l’étrange mélange d’émotions qui lui retournaient le bide. Il était assis sur la chaise qui avait appartenu à son frère Halford, et à son père avant lui. La même chaise depuis laquelle son grand-père Cooper avait dirigé l’empire Burroughs avant eux tous. »

Clayton est bien abimé lorsque nous le retrouvons dans ce deuxième opus : physiquement (sa jambe gauche le fera souffrir jusqu’à la fin de ses jours) et surtout psychologiquement. Il a un peu trop tendance à lever le coude et à force de ruminer il n’est plus qu’un fantôme pour Kate, sa femme, et leur bébé.

Si le début du roman m’a un peu inquiétée, je trouvais le rythme un peu trop lent et l’action longue à démarrer, ça s’arrange assez vite : qu’est-ce qui peut pousser à agir quelqu’un d’aussi indécis et affaibli comme Clayton ? Une intrusion depuis l’extérieur, un clan ennemi qui mettrait en péril non seulement les restes de l’empire Burroughs mais surtout sa famille, des innocents, sa descendance.

Rassurée : ça dégaine toujours aussi vite sur Bull Mountain et, même d’outre-tombe, les Burroughs disparus ont encore leur mot à dire. C’est sec, sans pitié et, ma foi, assez sanglant !

Seul regret : j’aurais vraiment aimé que Kate occupe une place plus importante : on sentait depuis Bull Mountain qu’elle en avait sous le pied et ça se confirme dans Comme les lions. Que dis-je ! elle mériterait un roman rien que pour elle !

Tout ce beau monde existe en France grâce à la traduction de Laure Manceau !

Monica.

LA PLACE DU MORT de Jordan Harper / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Clément Gaude.

“La place du mort” est le premier roman de Jordan Harper. Il a été rock critique, certainement dans la partie du genre qui rend sourd et fait saigner les oreilles si on note les artistes qui l’ont accompagné dans l’écriture de ce premier roman: Electric Wizard, Sunn O))), Sleep, et enfin Boards of Canada pour les moins tolérants aux chants hurlés et aux très grosses guitares. Il est actuellement scénariste pour les séries “the Mentalist” et “Gotham” et vit à L.A., cadre de ce premier roman. Mais Jordan Harper, c’est aussi l’auteur d’un putain d’excellent recueil de nouvelles paru en 2017  “l’amour et autres blessures”. Nul doute que ceux qui ont vécu ce premier déferlement de violence, de sang et de terreur hyper addictif, urgent et parfois choquant n’ont pas oublié son nom.

À onze ans, Polly est trop vieille pour avoir encore son ours en peluche, et pourtant elle l’emporte toujours par ­tout. Elle l’a avec elle le jour où elle tombe nez à nez avec son père. Elle était toute petite la dernière fois qu’elle a vu Nate, il était en prison depuis des années pour un braquage, mais elle reconnaît immédiatement ce visage taillé dans le roc, ce corps musculeux couvert de tatouages et, surtout, ces yeux bleu délavé semblables aux siens. Des yeux de tueur, comme le lui rappelle souvent sa mère. Nate a été libéré et il est venu la chercher. Pour la sauver. Parce qu’il ne s’est pas fait que des amis en cabane. De sa cellule de haute sécurité, le leader de la Force aryenne, un redoutable gang, a émis un arrêt de mort contre lui et sa famille. Quand Nate recouvre sa liberté, il est déjà trop tard : son ex femme Avis, la mère de Polly, a été exécutée. Et la petite fille est la prochaine sur la liste.”

Nate récupère sa fille, part en cavale avec elle, se cache… Pas très original, direz-vous mais Nate est un fêlé, un grand malade qui a vécu quelques années au milieu de la lie de la Californie et va riposter, s’attaquer à la “Force aryenne” et à ses satellites vassaux ainsi qu’à la Eme et autres gangs des prisons californiennes qui gèrent derrière les barreaux le trafic de meth de la région. Voulant annuler le contrat en cours sur lui et bien sûr sur Polly, sa fille de 11 ans qui, bon sang ne saurait mentir, est déjà bien déjantée pour son âge, il va piller les salopards, ruiner leur entreprise, leur faire perdre de la thune et de la confiance.

Alors? Alors “La place du mort “, récompensé aux USA du prix Edgar-Allan-Poe 2018 du meilleur premier roman démarre santiag au plancher, brûle de la gomme tout au long de 260 pages affolantes et termine sur les jantes dans un Armaggedon particulièrement malsain. Une vraie réussite, ce bouquin s’appréciera en un unique “one shot” mortel si vous avez aimé le dernier Willocks par exemple. L’histoire est furieuse souvent choquante, horripilante dans ses ellipses cruelles et ses pauses assassines. On ne sombre jamais dans le gore, dans le sale gratuit. Jordan Harper maîtrise parfaitement une intrigue particulièrement testostéronée où les pages puent l’adrénaline, la meth, le sang et surtout la peur, que dis-je, l’effroi, la terreur avant l’hallali final, le deguello terminal. Lisez Jordan Harper, un auteur qui rend bien pâles de nombreux auteurs contemporains. Harper aime Cormac Mac Carthy et suit son aîné dans son talent à montrer le mal, la pourriture. Définitivement un auteur à suivre de très très près. Two thumbs up!

Furieux !

Wollanup.


DES POIGNARDS DANS LES SOURIRES de Cécile Cabanac / Fleuve Noir.

Catherine Renon et ses enfants rentrent d’un week-end passé chez sa sœur malade Annie. La maison est vide, son mari François a disparu. Mais le couple ne vivait plus vraiment ensemble, ils cohabitaient pour sauvegarder les apparences. Catherine pense que son mari a décidé de rompre tout lien avec eux, et est parti mener la grande vie avec ses maîtresses. Elle ne s’inquiète pas, bien au contraire, elle décide de reprendre sa vie en main, ce qui interroge ses proches.

Il s’agit d’une famille bourgeoise, en plein de cœur de l’Auvergne. Dans ce cadre, les apparences sont importantes, on se soucie du qu’en dira-t-on. Malgré un mari volage, alcoolique, elle a toujours fait face, elle s’est toujours consacrée à sa famille, à ses enfants. Se retrouvant seule avec eux, elle décide de reprendre l’entreprise de son mari, de continuer en gardant la tête haute.

Parallèlement à cette petite vie bourgeoise qui vole en éclat, on retrouve un corps démembré, l’identification est difficile. Virginie Sevran vient d’être mutée par choix à la SRPJ de Clermont Ferrand, elle est chargée de l’instruction. Bien sûr l’enquête va la mener à cette famille étrange, où aucun ne paraît s’inquiéter, ou craindre véritablement la disparition de François.

On assiste ainsi à la mise à nu de la famille Renon, tous les secrets de famille refont surface et volent en éclats. Cette famille auvergnate, sous un semblant de conformisme, vit sous les secrets, ceux de la mère, du père, des sœurs, chacun à quelque chose à cacher. Aucun des personnages n’est attachant, ils nous montrent tous leurs côtés les plus sombres, leur jalousie, leur mal-être, leur violence.

Les seuls personnages qui redorent le tableau sont en fait ceux des flics qui creusent dans la vie de chacun des protagonistes. Les suspects ne manquent pas, chaque membre de cette famille peut être coupable.

La quatrième de couverture parle de roman chabrolien et effectivement nous y sommes. Cécile Cabanac nous dépeint une vie bourgeoise dans une ville de province. On y retrouve ces éléments essentiels, derrière le vernis se trouvent toute la noirceur dont les hommes sont capables, l’hypocrisie, la rancœur, la noirceur. Le rythme est lent, à l’image de la vie en Auvergne, sous la neige qui tombe, l’écriture simple, ce qui donne encore plus d’ampleur au roman.

Il s’agit d’un premier roman de Cécile Cabanac, nous excuserons donc quelques maladresses, et une fin un peu précipitée. La qualité du roman se trouve dans tous les chapitres précédents que nous passons un par un, en alternant entre consternation, désarroi, et envie de voir comment Virginie Sevran, va se sortir de cette première enquête provinciale face à des potentiels coupables bien affirmés.   

Marie-Laure


LA BÊTE CREUSE de Christophe Bernard / Le Quartanier

Le Quartanier est une maison d’édition francophone fondée à Montréal en septembre 2002 et qui publie des œuvres de fiction, de poésie et des essais. Son logo est l’animal du même nom à savoir un sanglier de quatre ans « accomplis, alors dans toute sa force et de belle taille pour être chassé ». Ou être lu, pour ce qui concerne ici La bête creuse, le premier roman de Christophe Bernard, distingué par le Prix Québec-Ontario 2017 et le Prix des libraires du Québec 2018.

Le résumé éditeur nous permet d’éviter l’écueil premier de raconter les entrelacs d’un récit foisonnant, développé à différentes époques.  “Gaspésie, 1911. Le village de La Frayère a un nouveau facteur, Victor Bradley, de Paspébiac, rouquin vantard aux yeux vairons. Son arrivée rappelle à un joueur de tours du nom de Monti Bouge la promesse de vengeance qu’il s’était faite enfant, couché en étoile sur la glace, une rondelle de hockey coincée dans la gueule. Entre eux se déclare alors une guerre de ruses et de mauvais coups, qui se poursuivra leur vie durant et par-delà la mort. Mais auparavant elle entraîne Monti loin de chez lui, dans un Klondike égaré d’où il revient cousu d’or et transformé. Et avec plus d’ennemis. Il aura plumé des Américains lors d’une partie de poker défiant les lois de la probabilité comme celles “de la nature elle-même : une bête chatoyante a jailli des cartes et le précède désormais où qu’il aille, chacune de ses apparitions un signe. Sous son influence Monti s’attelle au développement de son village et laisse libre cours à ses excès – ambition, excentricités, alcool –, dont sa descendance essuiera les contrecoups. Près d’un siècle plus tard, son petit-fils François, historien obsessionnel et traqué, déjà au bout du rouleau à trente ans, est convaincu que l’alcoolisme héréditaire qui pèse sur les Bouge a pour origine une malédiction. Il entend le prouver et s’en affranchir du même coup. Une nuit il s’arrache à son exil montréalais et retourne, sous une tempête homérique, dans sa Gaspésie natale, restée pour lui fabuleuse. Mais une réalité plus sombre l’attend à La Frayère : une chasse fantastique s’est mise en branle – à croire que s’accomplira l’ultime fantasme de Monti de capturer sa bête.”

Bienvenue en Gaspésie (la péninsule qui forme la lèvre méridionale de l’embouchure du fleuve Saint Laurent), en terre de galéjades, de carabistouilles, d’affabulations, (comme il serait dit en d’autres lieux) qui abondent dans ce roman d’aventures un peu démesuré, un peu « hénaurme » (Gaspésie rime avec Rabelaisie), qui peut vous perdre en chemin. Explosions de rebondissements et de violences mais surtout explosions vernaculaires : la plus grande aventure de ce roman consistera à caracoler (ou pas) sur la Bête, la langue québécoise gaspésienne volatilisée de façon pyrotechnique par son auteur. Gaffe à pas prendre la pluck dans les dents.

Paotrsaout

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