Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (page 1 of 86)

Dix pour Nyctalopes par Monica.

Même pour une année comme celle-ci, lors de laquelle j’ai l’impression de pas avoir lu la moitié de ce que je lis d’habitude, il est très difficile d’extraire seulement dix titres à retenir et encore plus compliqué d’en faire un « top ». Voici donc les dix livres que je retiens, sans pour autant les hiérarchiser : chacun fait son chemin dans ses différences et sa singularité.

« Underworld : romans noirs » de William R. Burnett dans la collection Quarto, Gallimard.

Cinq romans réunis en un seul volume, quelle riche idée ! et une plongée magnifique dans les sources du roman noir, nouvelle traduction, que du bonheur ! (Traductions Jacques-Laurent Bost, Minnie Danzas, J.-G. Marquet, Denise May)

« Le nuage et la valse » de Ferdinand Peroutka aux éditions de la Contre Allée.

Un roman époustouflant jamais traduit en français avant que la Contre Allée ne s’en empare, grâce à la traduction de Hélène Belletto-Sussel. Rescapé des camps lui-même, Peroutka écrit un seul roman, un chef d’œuvre : « Le nuage et la valse ». Pour en savoir plus il vous faudra le lire !

« Prémices de la chute » de Frédéric Paulin aux éditions Agullo.

La suite de « La Guerre est une ruse » confirme le talent indiscutable de Frédéric Paulin. On appréhende souvent les « suites » mais chez Paulin ce deuxième opus s’imbrique parfaitement au premier et continue de décrypter avec minutie la montée en puissance des mouvances islamistes au début des années ’90. Vivement le troisième ! (prévu au printemps 2010)

« La Fabrique des salauds » de Chris Kraus chez Belfond.

Koja et Hubert, Caïn et Abel sur fond de régimes totalitaires. Ce roman risque de vous faire perdre définitivement la foi en l’humanité. Et pourtant : les salauds, tout comme les monstres, ne sont que des êtres humains. L’histoire de la seconde moitié du 20e siècle en 900 pages :  de Riga à Munich, de Munich à Loubianka, de Loubianka à Tel Aviv. De la SD à la KGB, de la CIA au Mossad. Foncez ! (Traduction Rose Labourie)

« Il était une fois dans l’Est » de Árpád Soltész aux éditions Agullo.

Et Bam ! Absolument magistral ! Amateurs de folklore et d’ambiances kitch, passez votre chemin. C’est violent, parfois répugnant, c’est peuplé d’hommes avides de pouvoir, de quartiers pauvres, de villages laissés à l’abandon. C’est le visage d’une certaine Europe, aujourd’hui. (Traduction Barbora Faure)

« Le Second disciple » de Kenan Görgün dans la collection EquinoX des Arènes.

Un rescapé 2019 à côté duquel j’ai failli passer, rattrapé in extremis grâce aux retours excellents des lecteurs que j’apprécie et dont je suis les conseils sans crainte. Et en effet, ce serait dommage de rater ce roman incroyable de maîtrise, dont les personnages crèvent les pages – à défaut de crever un écran – et le face à face de Xavier et de Brahim, deux faces de la même monnaie, deux destins réunis dans le terrorisme. Une analyse très fine de la société belge – par extension de la société occidentale -vient cimenter un récit déjà bien stable sur ses pieds.

« Le Ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena chez POL.

Roman magistral autour de la culpabilité ultime et de la résurgence d’une identité par son versant tragique. Il n’y a pas une ligne, un mot de trop. Vraiment indispensable.

« L’Echo du temps » de Kevin Powers chez Delcourt Littérature.

J’aurais tellement aimé qu’on en parle plus, tout comme « Un autre tambour » de William Melvin Kelly dans la même maison d’édition. Ce sont des textes forts, tant sur le fond que sur la forme – un labyrinthe narratif parfaitement maîtrisé chez Powers, un point de vue narratif unique chez Melvin Kelly. On apprend, on s’étonne, on se révolte : des romans à lire et à faire passer. (Traductions par Carole d’Yvoire pour L’Echo du temps et Lisa Rosenbaum pour Un autre tambour)

« Le Sang du Mississipi » de Greg Iles chez Actes Noirs.

Une fin de trilogie en fanfare, excellent rattrapage de l’auteur après un tome 2 un peu mou. Avec ce troisième opus Greg Iles vous en donne pour votre argent et plus encore : c’est tendu, malin, et encore explosif à quelques reprises. J’envie vraiment ceux qui ne l’ont pas encore découvert de pouvoir s’accorder ce plaisir. (traduction Aurélie Tronchet)

Ah ! et puis mon roman doudou de cette année, sans doute, « La crête des damnés » de Joe Meno chez Agullo 

On ne se refait pas, cette plongée rythmée par de gros riffs au cœur des années ’90 en a ému plus d’un(e) et j’en fais partie. Brian et Gretchen, nom de Dieu ! Mais quel plaisir de lecture ! (traduction Estelle Fleury)

Monica.

Mélasse 2019, l’année au sirop noir de Paotrsaout

Que j’aimerais partager un enthousiasme à la hauteur de celui déclamé par Wollanup un peu plus tôt tandis que s’achève une année de lectures. Hélas, cette fin 2019 me donne plus l’impression d’arpenter les rues de Boston après la Grande Inondation de mélasse de janvier 1919. Le trottoir englue mes godasses, peu de livres m’inspirent depuis un moment. J’en ai laissé filer des bons (le Winslow…), d’autres m’ont bel et bien déçu. J’ai un temps cru ne pas pouvoir proposer autre chose qu’une liste indigente. Avec quelques efforts, voici réunis des titres, pour beaucoup chroniqués sur le blog, qui collent quand même aux doigts et au souvenir et pas parce qu’on a mis du visqueux dedans ou dessus. Des textes noirs mais aussi de la littérature du réel qui raconte (beaucoup) l’Amérique et (un peu) notre beau pays.

LE CHEROKEE de Richard Morgiève / Ed. Joëlle Losfeld.

Aux frontières de la parodie de genre, un polar, plein de jus, de brutalité et de verve.

J’AI TUÉ JIMMY HOFFA de Richard Brandt / Ed. JC Lattès

Bien sûr, il y a le film de Scorsese, The Irishman, qui a acheté les droits de l’ouvrage original I heard you paint houses. Traduites, les confessions et révélations du véritable Frank Sheeran, ancien homme de main du syndicat des routiers aux amitiés mafieuses, dessinent un portrait sombre qui laisse pantois.

L’HÔTEL AUX BARREAUX GRIS de Curtis Dawkins / Fayard

Inspiré par l’expérience carcérale de son auteur qui a pris perpète. A la fois tristes et drôles, implacables et touchantes, des histoires qui nous rappellent que la prison est aussi viscéralement américaine que le motel et le parc d’attraction.

NOMADLAND de Jessica Bruder / Globe

Une grande enquête journalistique sur le déclassement d’une partie de la société américaine contemporaine. Ils ont perdus leur maison, ils vivent dans des campings cars ou des fourgons. Font des milliers de kilomètres pour travailler dans des conditions indignes (souvent pour Amazon) bien qu’ils aient 50, 60, 70 années ou plus. Je vous promets que ça fait réfléchir sur son boulot et sa retraite…

CHERRY de Nico Walker / EquinoX/ Les Arènes

(…) une fiction portée, transportée même, par une vérité brutale, sans une once d’apitoiement. Elle nous parle d’un carnage américain, celui d’une jeunesse amochée par la guerre, la morosité et l’anéantissement dans la drogue, avec une authenticité terrifiante.

LA CITÉ DE LA SOIF DE Philipp Quinn Morris / Finitude

Comédie familiale sudiste totalement barjo. Par un auteur retiré de l’écriture dans laquelle il n’a jamais fortune. Il faut que ce mec y retourne, c’est pas possible autrement. Jubilatoire.

STONEBURNER de William Gay / La noire Gallimard

Un schème typique du roman noir, articulant la femme fatale et ses pantins masculins, revisité. Avec de l’amitié virile un tantinet psychopathique, des bagnoles, des accidents de bagnoles et de la bagarre. On achète.

PÉQUENAUDS de Harry Crews / Finitude

Farandole de papiers journalistiques des années 1970 par le maître des freaks qui révèle un autoportrait pas piqué des vers. De la noirceur, de l’alcool, des torgnoles, le gruau de la bêtise et des graviers de diamant. Immanquable pour tous les « avaleurs de foutaises » auxquels je me sens appartenir.

DERNIÈRE SOMMATION de David Dufresne / Grasset

Ce livre très politique, qui se lit comme un polar – il en a la tension – à la bouffée finale dystopique mais pas improbable, donne un aperçu terrifiant des violences policières durant le mouvement des Gilets jaunes, violences amorcées depuis plusieurs années il faut bien le dire et qui ont récemment encore (mort de Steve Caniço, répression des manifestations de pompiers) montré leur ancrage dans la pratique policière. Eclairant.

Finalement, ça valait peut-être le coup de lire, surtout dans la première moitié de l’année. 

En attendant 2020, ça glue, les copains.

Paotrsaout

L’année noire 2019 de Clete Purcell / Wollanup / Nyctalopes.com

Beaucoup de choix heureux ont fait de 2019, surtout dans sa première moitié, une année particulièrement riche. Ce ne sont pas les meilleurs romans de l’année mais certainement ceux dont le souffle vous emporte et dont l’écho résonne longtemps après que le livre repose dans un coin précieux de votre bibliothèque. Voilà donc ces treize ouvrages que j’ai aimés, ces histoires que j’aimerais offrir comme preuve d’amitié ou d’amour aux proches comme aux amis qui partagent cette passion pour le Noir.

GRACE de Paul Lynch / Albin Michel.

Grace, de la même famille que Ree de “Winter’s bone” de Daniel Woodrell, chef d’oeuvre!

Entretien avec Paul Lynch.

WILLNOT de James Sallis / Rivages.

En si peu de pages et même si ce n’est pas un exploit pour lui, c’est du grand art, pessimiste à faire mal mais brillant.“Certains conditionnels ont de quoi vous démolir”.

Entretien avec James Sallis.

LA DERNIERE CHANCE DE ROWAN PETTY de Richard Lange / Terres d’Amérique.

Tous les voyants sont au rouge, mauvais karma, mauvais alignement des planètes, bad trip, chaos total… poisse, scoumoune… Grand auteur, grand roman et un Rowan Petty inoubliable. “A tous les chanceux et les malchanceux, les escrocs et les escroqués, les vivants et les morts. A tous.”

UN SILENCE BRUTAL de Ron Rash / Gallimard.

Ron Rash sait créer des personnages, des destins, des vies qu’on n’oublie pas et qui nous interpellent par leurs réponses à l’adversité du moment ou d’une vie entière. Précieux !

PRESIDIO de Randy Kennedy / Delcourt littérature.

Tout est juste, beau et douloureux, à se flinguer sur la fin.

EN LIEU SUR de Ryan Gattis / Fayard.

L’impact dramatique, la puissance du propos, les multiples fulgurances d’une histoire urgente vous défoncent plus d’une fois et font de “En lieu sûr” un roman solide, violent, vif, puissamment humain et intelligent, très intelligent.

1793 de Niklas Natt och Dag / Sonatine.

Niklas Natt och Dag instille l’hébétement, la colère, la révolte, l’effroi, l’horreur avec un talent qui l’impose, pour moi, au même niveau que le Tim Willocks de “La Religion”. Choc identique.

LES DIEUX DE HOWL MOUTAIN de Taylor Brown / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Si pendant les deux tiers du roman, le suspense n’est pas exceptionnel, il règne néanmoins une ambiance bouffée par l’appréhension, la peur des exactions que l’on sait très prévisibles et forcément à venir. Reste à savoir comment et quand le mal frappera et quel sera son vrai visage. 

Entretien avec Taylor Brown.

ROBICHEAUX de James Lee Burke / Rivages.

Des écrivains capables de vous choper par les amygdales dès les premières lignes, capables de vous phagocyter au bout d’un chapitre et de vous entraîner en enfer pour cinq cent pages, il n’y en a pas d’autres. James Lee Burke est unique, James Lee Burke est Dieu !

SUICIDE de Mark SaFranko / Editions Inculte.

On est dans le Noir, le sale, le désespéré, les vies ratées, les gens qui s’accrochent et ceux, plus nombreux qui flanchent et SaFranko vous raconte une histoire très moche entre quatre yeux, impossible de se défiler.

LA DÉBÂCLE de Romain Slocombe / Robert Laffont.

Romain Slocombe,  une nouvelle fois, atteint un niveau d’écriture qu’on rencontre peu que ce soit dans la couverture d’une époque comme dans la narration d’une histoire qu’il conclut par une allusion à peine voilée au Dormeur du Val de Rimbaud.

LA FRONTIÈRE de Don Winslow / Harper Collins.

La route vers “la frontière” est longue, difficile, complexe, noyée de sang et de larmes, pavée d’horreur et de mort: huit cents pages sidérantes, époustouflantes au bout de l’enfer.

LE SECOND DISCIPLE de Kenan Görgün / EquinoX / Les Arènes.

Molenbeek, porte des enfers. Glaçant et courageux, un très grand roman.

That’s all folks !

Wollanup / Clete Purcell.

PRESSING de Philippe D’Anière / Pressing Editions, Gibert.

Starshooter dans le noir ? On peut en effet se demander ce que le plus coloré des bourgeons punk français fait ici. Lyon, 1978 : Betsy danse avec ses copines et l’insouciance est de mise. Mais la Party ne durera pas. Les néons de la fête s’éteignent et Kent, le chanteur (auteur, dessinateur, talentueux multicarte), continue seul une route au tempo poétique et apaisé. Pour Philippe D’Anière, le batteur de l’esquif, Phil Pressing pour le cryptonyme d’époque, la sortie de bal flirte avec la sortie de route : le gone déconne.

La gloriole s’effiloche, jusqu’à fricoter avec l’Empire du Milieu, jusqu’à des passages obligés par les cases prison et garde à vue, jusqu’à la fuite devenue inéluctable, avec atterrissage en catastrophe sur les trottoirs mal équarris de Los Angeles en guise de dangereux tarmac. Mais le garçon est costaud et peu disposé à mettre son rêve américain sous l’éteignoir. Commence alors, sous l’évident frontispice Sex Drogue et Dollar, une cavalcade en équilibre sur des montagnes aussi russes qu’alternatives, volcaniques le plus souvent. Entre la gestion d’un pressing (un fil rouge nominal sans doute) et autres utilisations plus nasales des détergents, le Philou en a fait des vertes et subit des pas mûres. De la palette féminine, il a côtoyé tous les échelons sociaux et, disons, « professionnels ». Du commerce, il a customisé toutes les combines occultes. De la nature humaine, il a testé tous les travers, excès, turpitudes, et prit tous les uppercuts disponibles au catalogue. Entre les suicides déguisés (ou non) de ses proches et son goût pour les déguisements suicidaires (ou non), il a tutoyé tous les soleils éphémères et affronté toutes les lunes narquoises. Soit quarante ans de chaos dont il tire aujourd’hui une autobiographie hallucinante, sans collier ni filtres politiquement corrects.

« Mes héros littéraires sont morts de crise cardiaque après une poularde aux truffes. Moi, vu l’époque, ce sera de stress, devant un tofu vapeur sans sel dans un retau vegan » : Lyonnais ! Audiard et Maupassant s’accoudent au zinc du bouchon et regardent passer une guirlande de personnages minés ou dorés, lessivés ou au taquet, truculents souvent, véridiques toujours. Ça se lit ventre à terre, comme du noir, à toute bombe comme le chantait Starshooter, à en oublier de voir le sunset se lever, là-bas, au bout du boulevard du même nom.    

JLM


CATARACT CITY de Craig Davidson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Cataract City

Traduction: Jean Luc Piningre

Dernièrement, on vous avait présenté « Les bonnes âmes de Sarah Court » qui n’a finalement pas eu l’écho qu’il méritait légitimement. Mais, aussi bon soit-il et il l’est réellement, ce roman peut être aussi considéré comme le galop d’essai avant  » Cataract City » situé sur les mêmes terres autour des chutes du Niagara et qui, lui, est une véritable petite merveille noire.

« Duncan Diggs et Owen Stuckey ont grandi à Niagara Falls, surnommée par ses habitants Cataract City, petite ville ouvrière à la frontière du Canada et des États-Unis. Ils se sont promis de quitter ce lieu sans avenir où l’on n’a d’autre choix que de travailler à l’usine ou de vivoter de trafics et de paris.

Mais Owen et Duncan ne sont pas égaux devant le destin. Tandis que le premier, obligé de renoncer à une brillante carrière de basketteur, s’engage dans la police, le second collectionne les mauvaises fréquentations. Un temps inséparables, sont-ils prêts à sacrifier le lien qui les a unis, pour le meilleur et pour le pire ? »

Il est des romans qui vous secouent, des histoires qui vous happent contre votre gré, des écrivains qui vous prennent aux tripes sans pitié, des pages tendres, humaines et bonnes qui se mêlent à des scènes cruelles, barbares, des romans que vous n’oubliez pas une fois la lecture terminée tant les émotions nées de leur lecture restent gravées dans votre cerveau peu habitué à de tels transports, des histoires avec des héros très ordinaires habités par des sentiments extraordinaires… Il en est assez peu, finalement, de ce genre de romans et « Cataract City » en est.

Craig Davidson est devenu célèbre grâce à l’adaptation cinématographique de sa nouvelle « Un goût de rouille et d’os » tirée du recueil de nouvelles éponyme et adapté par le maître du film noir français, Jacques Audiard. Ce roman confirme son statut d’écrivain hors normes.

Duncan Diggs et Owen Stuckey, gamins de prolos de Niagara Falls à la frontière avec les USA vont quitter ensemble, brutalement, le monde de l’enfance le soir de leur étrange rencontre avec leur idole « Bruiser Mahoney » catcheur dans un circuit professionnel de bas de gamme. Cet événement sera le point d’ancrage de leur amitié et par là même le moment de leur séparation. Chacun va prendre les voies qui lui semblent opportunes pour réussir à quitter « Cataract city ». Le début du roman est serein, offrant des pages attendrissantes sur l’envers du décor de cette triste foire qu’est devenu le site des chutes du Niagara et des gens qui y vivent toute l’année. Certains passages font penser à du Mark Twain de Tom Sawyer, du Tom Drury. Mais très vite, les choix de vie risqués de Duncan : courses de lévriers, combats de chiens, contrebande, combats à main nue font entrer le roman dans une autre atmosphère bien crade, un décor empli d’adrénaline et de testostérone, de sueur, de sang, de souffrance. 

Sans dévoiler l’intrigue, il est évident que les deux amis vont se retrouver bien des années plus tard après s’être perdus de vue mais sans avoir jamais oublié ce que chacun devait à l’autre depuis l’enfance. L’amitié dont parle Davidson si talentueusement est tout sauf mièvre ou édulcorée tant elle est plus forte que la haine, plus puissante que la morale, la loi et l’ordre.

Le final, au premier abord redondant avec une nouvelle scène au fond des bois, s’avère époustouflant en nous projetant dans un pur thriller. Certains souffriront peut-être tant certains passages sont éprouvants et glauques mais si vous ne devez lire qu’un roman noir cette année, celui-là, c’est du très lourd et ce serait vraiment dommage de passer à côté.

Du sang, de la sueur et des larmes.

Wollanup.


LE SECOND DISCIPLE de Kenan Görgün / EquinoX / Les Arènes.

“Xavier Brulein, ancien militaire de retour du Moyen-Orient, est écroué après une rixe sanglante dans un bar.En prison, il rencontre Abu Brahim, prédicateur islamiste, l’un des cerveaux du terrible « attentat de la Grand-Place ». Seul membre de son réseau capturé, Brahim est convaincu d’avoir été sacrifié.

Converti avant sa remise en liberté, Xavier devient Abu Kassem, adoptant l’un des noms du Prophète de l’islam. Il infiltre une cellule terroriste pour démasquer ceux qui ont trahi Brahim, devenant l’instrument de sa vengeance, un homme-machine que rien ne saurait faire dévier de sa mission : « En comparaison, le 11-septembre sera l’enfance de l’art. »”

On avait l’habitude de voir en la Belgique un pays sympathique, les Belges comme nos cousins gentils, amoureux de la bière, un modèle réduit de la France qu’on suivait avec un peu de condescendance. Le pays avait eu beaucoup de mal à une époque à mettre en place un gouvernement mais s’en sortait bien sans ses politiciens. Puis, on a découvert une horrible histoire de pédophilie montrant qu’on n’était pas non plus au pays des bisounours, que Brel était mort depuis trop longtemps, que Tintin n’était pas le seul modèle wallon. Pourtant, la vitalité d’un cinéma belge très souvent social montrait souvent autre chose de bien plus sombre. La puissance du rock talentueux d’outre Quiévrain qu’on peut jalouser depuis de très nombreuses années, orienté vers un modèle anglo-saxon, révélait que la Belgique était aussi le vrai carrefour de l’Europe occidentale et qu’elle en connaissait donc les joies mais aussi les affres. La Belgique, on ne pouvait pas la résumer au seul clivage Wallons, Flamands. Il existait, là-bas, les mêmes problèmes civilisationnels que chez nous.

“En vain, la barbarie vient.”

Et puis un soir d’automne 2015, les barbares ont attaqué Paris, fauchant sa jeunesse. L’enquête a mené rapidement vers Molenbeek qui jusque là n’évoquait pour moi  qu’un club de foot. La ville est devenue du jour au lendemain le symbole de l’horreur, enfin une partie de la ville. C’est ici, au berceau de l’innommable, de la bestialité faite homme que nous amène l’auteur Kenan Görgün. On découvre Molenbeek dès le prologue qui se termine en glaçant les sangs. Déjà, le style vous cloue et ce n’est que l’introduction d’un roman qui frappe, cogne, démolit pendant quatre cent pages suffocantes, puissantes, sans manichéisme, sans jugement et sans fausses excuses non plus. Kenan Görgün est belge d’ascendance turque, fils d’imam et auteur depuis plusieurs années. Comme Chainas, DOA ou Jaccaud avant lui et avec qui la parenté est évidente, sa collaboration avec l’éditeur Aurélien Masson a porté ses fruits, ses bombes…

Ce livre ne séduira pas tous les lecteurs. On dit parfois qu’on ne sort pas indemne d’un roman, “Le second disciple” vous flingue, vous met à terre, mais très intelligemment, sans abuser de faits choquants mais sans oublier aucun discours honteux, en vous montrant avec minutie, en vous démontrant avec précision, en analysant à la perfection, en interrogeant douloureusement, en explorant la funeste galaxie du terrorisme puis en vous laissant hagard à la dernière page comme une des nombreuses victimes des infamies que vous allez affronter.

“Blasphémateur ! Toi et tes copains, là. Vous vous permettez d’accuser les autres de blasphémer ou je ne sais quoi. Dès que les gens ne parlent pas comme ça vous plait, vous vous y mettez, comme si vous étiez les avocats de Dieu, comme si Dieu avait besoin de cancrelats comme vous pour prendre sa défense. Mais, qui a blasphémé plus que toi? Tu as commis le pire des blasphèmes. Le jour du Jugement dernier, quand on sera appelés devant Dieu, toi et les tiens, vous resterez, dans vos cages. Personne voudra de vous. Même ce jour où tout le monde sera pardonné, vous le serez pas. » Tu ravales tout: ta langue, tout. Ton père s’éloigne.”

Glaçant et courageux, un très grand roman.

Wollanup.


SECRET DE POLICHINELLE de Yonatan Sagiv / L’Antilope.

Traduction: Jean-Luc Allouche.

Oded Hefer est un homme qui n’a pas encore trouvé sa voie, il est gay, le revendique, et en fait sa qualité principale. Il rêve de vivre la grande vie, avec des amants éblouissants, et de ne pas avoir trop à suer sous la chaleur de tel Aviv pour gagner son pain. Il passe donc de projet en projet, jusqu’au jour où, influencé par Remington Steele et Hercule Poirot, il décide de devenir détective privé. Reste juste à trouver des clients.

Mais c’est sans compter sur son ami, Ofer Ganor, membre de la haute société, qui lui apporte une affaire sur un plateau : Smadar Tamir, magnat immobilière est retrouvée morte à l’hôpital, où elle était suivie pour un cancer. C’était une femme forte, inflexible, elle n’aurait pas supporté la déchéance liée à sa maladie et se serait suicidée. Sa sœur, Mira, n’en croit pas un mot et elle décide d’engager Oded, pour trouver l’assassin de sa sœur.

Oded a une semaine en tout et pour tout pour résoudre sa première enquête. N’ayant aucune expérience, ses seuls atouts, sont son sans-gêne, sa curiosité et son réseau de pipelettes dans la haute société de tel Aviv. Et bien sûr Yaron Malka, ami ou plus exactement connaissance d’enfance, qui est devenu flic, homo dans le placard comme dirait Oded, et qui aide notre loufoque enquêteur dans sa quête.

Le style est totalement décalé, avec un emploi du genre sans aucune règle, une narration des dialogues inversées, et des dialogues justement totalement irrévérencieux. Chacun en prend pour son grade, les féministes, les bobos, les gays, les hétéro, les machos, personne n’est épargné. 

Nous sommes bien dans un polar en plein cœur de la population huppée de la ville. L’enquête aura son lot de rebondissements et de surprises avec des complots, des mensonges, des passe-droits, des non-dits, des secrets. Tous se connaissent et se côtoient, nous slalomons au cœur d’un microcosme, on se croirait presque plongé au cœur d’un soap opéra mais infiniment drôle et impertinent.

Gai, vif, rafraîchissant et divertissant !

Marie-Laure.


RUSTY PUPPY de Joe R. Lansdale / Denoël.

Traduction: Frédéric Brument.

Est-il encore nécessaire de présenter Joe Lansdale? Le Texan écrit depuis trois décennies et a commencé le cycle Hap et Leonard en 1990. Également scénariste de comics, il est aussi l’auteur de romans d’horreur et d’oeuvres noires plus ambitieuses comme “les marécages” ou “Les Enfants de l’eau noire”. Grâce au professionnalisme de son éditeur français Denoël, on vous a déjà proposé un entretien avec le vieux cow-boy rendu possible par Joséphine, attachée de presse aussi sympathique et compétente que bretonne, et réalisé l’an dernier par un Chouchou heureux comme un gosse.

“Lorsque le duo de détectives se penche sur le cas d’un jeune Noir assassiné par la police, ils mettent le doigt dans un engrenage qui les mènera à des flics corrompus, des tueurs à gages et même à une vampire naine assoiffée de vengeance.Ce n’est pas la première fois qu’ils subissent menaces et agressions, mais que faire quand vos ennemis sont les représentants de la loi en personne?”

C’est, il me semble, la dixième aventure en français du duo Hap et Leonard d’un cycle en comptant, en trente ans, une quinzaine. Certains récents sont passés à la trappe (?) et deux autres déjà parus aux USA ne sont pas encore arrivés chez nous. Hap, le péquenaud blanc hétéro de l’East Texas autrefois victime d’écureuils enragés et son pote Leonard noir, gay, républicain et fan de la country la plus traditionnelle et la plus destinée à un public de bouseux blancs sont donc les deux détectives amateurs de la série, une équipe aussi drôle que maladroite, ayant un talent certain à se mettre dans la mouise. Dans le précédent, Hap était mourant… Suspense ? Pas vraiment. Joe Lansdale n’est pas fou non plus, on ne change pas une équipe qui gagne. D’ailleurs, dès le départ de l’histoire, Hap raconte sa guérison, fruit du travail des toubibs et non l’oeuvre d’un hypothétique quelconque dieu. Il en parle dans des termes plus crus et méchamment jouissifs que vous lirez avec plaisir si vous connaissez les deux gugusses ou si les religions vous font gerber.

Volume après volume, Hap et Leonard morflent, prennent des coups mais en balancent encore plus et ont un sens de la répartie qu’on leur envie. Des vrais pros de la réplique qui tue! Pas de temps morts dans “Rusty Puppy”: des bastons, des flingues, des dialogues qui défoncent, du vice, des flics ripoux, une vampire naine de quatre cents ans, du cul bien gras, de la connerie comme s’il en pleuvait et une amitié plus forte que l’adversité.

Alors, ce n’est pas un chef d’oeuvre, l’intrigue ne casse pas trois pattes à un canard comme souvent mais les bouffonneries sont hilarantes, de la très bonne série B pour se remettre d’un Winslow géant mais épuisant par exemple ou d’un Ellroy salement cryptique abandonné très dubitatif.

Enjoy!

Wollanup.


LA GUERRE APRÈS LA DERNIÈRE GUERRE de Benedek Totth / Actes Sud.

Traduction: Natalia Zaremba-Huzsvai, Charles Zaremba

C’est une vraie bombe atomique que nous lâche l’auteur Benedek Totth pour son deuxième roman. C’est puissant et impactant sur le coup et les retombées vont vous marquer pour un certain temps. C’est court, intense, chaque page du roman est une balle qui touche sa cible. Une fois terminé on se repasse les images, les scènes d’horreur, les souffrances ressenties et le stress post-traumatique n’est pas loin alors l’envie de le partager sera viscéral.

Le personnage, un jeune adolescent dont on ne connaîtra jamais le nom est attachant, réduit à une vie d’errance dans une ville mortifiée et irradiée, théâtre d’affrontements entre les Russes et les Américains. L’environnement est ravagé et déserté, recouvert de cendre et de neige, plus rien ne tient debout, il faut vivre sous terre pour se protéger des bombardements, des soldats, du froid ou encore des mutants évadés de l’obscure « Zone rouge », le tout dans une ambiance post apocalyptique qui se tient du début à la fin.

La quête principale réside dans la recherche de Théo le petit frère dont la couverture du livre vous rappellera qu’une image vaut mille mots. D’autres personnages vont apparaître au fil des pages comme Jimmy, le parachutiste américain blessé et Zoé, jeune fille et amie du personnage principal. Ils seront les plus marquants pour différentes raisons mais aussi pour leur longévité dans l’histoire, pour les autres, les apparitions seront brèves, leurs fins de vie très souvent violentes. La vie qui y est décrite est difficile, inhumaine et l’est d’autant plus qu’on la vie au travers des yeux d’un enfant. Le récit est souvent introspectif entrecoupé de flashbacks d’une vie meilleure où se mêlent les vivants et les morts voir les mort-vivants.

C’est la guerre ou plus précisément « la guerre après la dernière guerre », c’est donc au jour le jour que se vit la survie avec son lot de monstruosités…sans compter ce qui ne se lit pas mais que l’on comprend entre deux lignes.Pourtant il y a de l’amitié, de la fraternité, de l’amour voir un peu d’espoir en l’avenir.

Comment ça se finit ? Et bien sans vous spolier, ça se ne se finit pas aussi bien que l’on peut l’espérer. En même temps quand on voit l’image de la couverture à la prise en main du livre puis son titre, on comprend vite dans quoi on s’engage.

Alors engagez-vous dans ce court roman percutant et incisif, il est vraiment bon, pensez juste à vous armer et vous blinder. Âmes sensibles s’abstenir !

NIKOMA

PS: « Comme des rats morts », premier roman de l’auteur hongrois paru en France.


BROYÉ de Cédric Cham / Jigal.

Dans son précédent roman, « Le fruit de mes entrailles », Cédric Cham nous avait plongés dans un univers très noir et violent, où chaque protagoniste cherchait une forme de rédemption. Nous le retrouvons aujourd’hui dans son nouveau live Broyé, où la tension et la noirceur n’ont pas faiblit. 

Nous suivons Christo, jeune homme bousillé par la vie, qui n’a connu que souffrance, douleur, violence et soumission. Il vit aujourd’hui dans une casse, sans vie sociale. Il préfère se tenir loin du monde extérieur, ne veut pas interagir avec les autres. Sa seule relation c’est celle qu’il a avec son chien Ringo qui le comprend comme s’il avait vécu la même chose. Le hasard fera qu’il croisera Salomé, jeune et belle femme qui saura entrouvrir la porte pour apporter un semblant de bonheur et de douceur à ce personnage.

 Et en parallèle on suit Mattias, jeune garçon qui est enlevé pour être dressé, tel un chien sauvage. Et il s’agit bel et bien d’un dressage pour que Mattias se transforme en soldat, mais en soldat qui se contente d’obéir aux ordres sans bien sûr se rebeller. Nous assistons ainsi à un endoctrinement par le biais de violence, d’humiliations, de privations et participons silencieusement à la naissance d’un mercenaire dépourvu de sentiments.

La tension monte crescendo au fil des pages. Cédric Cham ne nous épargne pas, et on en redemande ! Pas d’espoir, pas de calme, uniquement de la férocité, de l’horreur page après page. Les seuls moments de répits, pour reprendre notre souffle se situent dans les interactions entre Christo et son chien et dans l’arrivée de Salomé qui apporte un grand souffle d’air frais. Et c’est nécessaire de prendre une grande goulée avant de replonger encore plus profond dans les abîmes de l’âme humaine. Et là, nous parlons de personnages qui n’ont jamais rien connu de positif, aucune caresse, aucun sourire bienveillant. Tout leur univers se limite à la violence et à la noirceur. Nous nous retrouvons enfermés avec les personnages, broyés avec eux sans aucune lueur d’espérance, sans aucune foi dans le bonheur.

Cédric Cham arrive à plonger encore plus loin dans le néant, à ne nous donner aucun espoir dans les relations humaines quand notre parcours ne nous a enseigné que la violence et la dureté. Une fois encore son style très percutant fait mouche à chaque chapitre, et le livre défile sous vos yeux sans que vous ayez le temps de reprendre votre respiration.

Une grande claque !

Marie-Laure.


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