Chroniques noires et partisanes

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ÇA RESTERA COMME UNE LUMIÈRE de Sébastien Vidal / Le mot et le reste.

 « Ça restera comme une lumière » de Sébastien VIDAL m’a happé dès les premières pages et ne m’a plus lâché jusqu’à la dernière. L’auteur a ce style d’écriture qui va droit au but, puissante et captivante. Sébastien VIDAL sait retranscrire à merveille, les émotions, les sentiments de ces personnages, le tout dans un environnement rural, dépeint au point d’avoir l’impression d’y être allé soi-même.

Le personnage principal est Josselin, ancien militaire en opération au Mali revenu blessé physiquement et psychologiquement. Il y a perdu son œil, son compagnon d’arme Erwan et le bien-fondé de son engagement pour sa patrie. En phase de reconstruction, il revient à Missoulat petite ville de province où il a passé 2 mois de vacances inoubliables plus jeune.

Il fait la rencontre de Henri, ferronnier et artiste du métal, personnage fort qui a perdu sa femme dans un tragique accident et coupé tous liens malgré lui avec sa fille Emma.

Les deux hommes vont partager leurs vies pudiquement et s’épauler mutuellement. L’ancien transmettant au plus jeune son savoir-faire et recevant en retour une aide précieuse.

En effet, Missoulat est une petite ville désertée, souffrant économiquement, vivant sous le joug de Charles Thévenet, patron de la seule entreprise du secteur. Thévenet ne vit que pour écraser son prochain dans le seul but d’asseoir un peu plus son empire, contrôlant la politique locale, la gendarmerie et ses citoyens. Il use à volonté d’hommes de main pour arriver à ses fins et il a une sérieuse dent contre Henri dont il veut récupérer les terres et se venger, le pensant coupable de la mort de son fils.

Josselin navigue donc en eaux troubles dans ce climat pesant et va retrouver ses amis d’enfance Martin et Emma. Martin vit en marge de la ville dans une caravane pourrie et passe le plus clair de son temps dans les vapeurs d’alcool, Emma tient un salon esthétique, enceinte et toujours aussi belle aux yeux de Josselin. 

L’histoire s’envenime crescendo, l’intensité monte doucement mais sûrement, les personnages principaux sont au cœur d’une sombre tourmente qui ravage les cœurs et les esprits. L’apothéose est une explosion de sentiments pour le lecteur mêlant la joie, l’amertume, la tristesse et l’espoir.

Ce roman met en lumière la complexité de la nature humaine face à la mort et sa résilience, la faculté de l’Homme à surmonter les échecs et les épreuves de la vie, la force de l’amour d’un père pour sa fille, l’abnégation d’un homme pour l’amour de sa vie.

Ça restera pour moi l’une des plus grosses claques littéraires.

Nikoma

ARRET D’URGENCE de Belinda Bauer / Belfond Noir.

Traduction: Christine Rimoldy

Deuxième chronique chez Nyctalopes… Certains l’auront compris, la vieille Adélaïde, il lui faut du temps pour taper sur le clavier, elle a appris l’écriture à la plume…

Cette fois, je reviens avec un roman paru le 11 juin 2020 Arrêt d’urgence de Belinda Bauer. Pas tout à fait une nouveauté vous me direz, mais n’allez pas imaginer que c’est parce que je suis à l’essai.

Du coup, ce livre a déjà fait l’objet de quelques chroniques allant du pire au meilleur. J’ai souvent lu qu’il y avait des incohérences. Sans doute. Une gamine qui passe la tondeuse alors qu’elle n’a pas six ans… Qui lit Stephen King sans ciller… certes, mais ça ne m’a pas vraiment dérangée. Mon ancienne carrière dans l’enseignement peut-être, qui m’a appris qu’un enfant peut s’avérer surprenant, en décalage complet avec ce qu’on attend de lui. 

Restez dans la voiture, je ne serai pas longue. Jack est responsable de vous.

En panne sur l’autoroute, Jack, et ses deux petites sœurs Joy et Merry regardent leur mère, enceinte, s’éloigner en quête de secours. Ils ne la reverront plus. Quelques jours plus tard, le corps de la jeune femme est retrouvé sur un parking.
Trois années ont passé. Désormais âgé de 14 ans, Jack fait de son mieux pour prendre soin de ses deux sœurs tout en restant sous le radar des services sociaux. Agile et malin, l’adolescent cambriole les maisons du voisinage en quête de nourriture. C’est ainsi que son chemin croise celui de Catherine While.
Alors que son mari est en déplacement, la jeune femme enceinte découvre de mystérieuses lettres de menace, et un couteau laissé près de son lit.

L’histoire, inspirée d’un vrai fait divers, démarre simplement : une mère disparaît… Elle est retrouvée poignardée au ventre alors qu’elle était enceinte. Les hommes grimacent. Les femmes ont la larme à l’œil. Mais on n’en fait pas un fromage. Enfin, l’auteur n’en fait pas un fromage, car elle s’attache à suivre les trois enfants et plus particulièrement Jack, l’aîné. À quatorze ans, dans le sud-ouest de l’Angleterre, il est devenu cambrioleur de villas pour nourrir ses deux jeunes sœurs depuis que le père est sorti acheter du lait pour ne plus jamais revenir.

Alors déjà, ces héros à la Dickens nous accrochent. Mais ça ne s’arrête pas là. Il y a un flic, antipathique à souhait, prêt à maltraiter une femme enceinte pour résoudre un meurtre, et pourtant, curieusement, ce personnage décrit à petites touches au fil des pages nous devient sympathique. Lorsqu’il pactise avec notre cambrioleur en herbe pour retrouver le meurtrier de sa mère, on adhère. 

Et puis, dans ce roman, il y a des blancs, des marges plus importantes où l’imagination du lecteur peut se faufiler et ça, c’est le top. Tout n’est pas livré clefs en main et certains silences resteront sans voix jusqu’à la fin.

Alors crédible ou pas, je m’en f… car au final, ce que je cherche à mon âge, c’est l’immersion. C’est qu’un auteur me prenne par la main pour me raconter une histoire, c’est qu’il parvienne à peupler mon vieux mas de Lozère de personnages qui débarquent et modifient mon quotidien. Et pour le coup, c’est réussi ! Pendant quelques jours, j’ai eu envie de laisser des piles de vieux journaux envahir le sol de mon salon. Comprendra qui lira !

Adélaïde

TERMINAL MORTUAIRE de Jean-Noël Levavasseur / Editions Ouest-France, collection Empreintes.

« Jean-Noël Levavasseur est grand, beau, doué, jeune et sympathique. C’est énervant » brocarde fraternellement Jean-Bernard Pouy en préface de ce nouveau Port de l’angoisse, version normande et vénéneuse. Et c’est vrai que le garçon présente bien, autant physiquement que biographiquement. Journaliste à Ouest-France, auteur de quatre romans et d’une multitude de nouvelles, éditeur, directeur d’ouvrages collectifs : il porte tous ces costards avec le même tact et la même élégance décontractée, anglaise dirons-nous. Pourtant, c’est d’en face, de son Calvados natal qu’il observe un monde bien moins zen que lui.

L’œil du journaliste et l’œil de l’écrivain conjuguent depuis toujours leurs acuités pour équilibrer des histoires entre actualité grise et maux éternels. Et si Lauren Bacall (certes citée à la page 178) et Humphrey Bogart s’absentent du casting, il faut néanmoins reconnaître quelques petites similitudes entre le To Have And Have Not (titre français En avoir ou pas) d’Ernest Hemingway, roman adapté au cinéma en 1944 par Howard Hawks, en ce précité Port de l’angoisse donc, et le présent Terminal mortuaire en Bessin. Bien entendu, ce ne sont plus des clandestins chinois qui traversent ici les flots caribéens, mais des migrants, en quête d’un miroir aux alouettes britannique, délaissés au bord d’une Manche perdue d’avance.

Le (anti) héro du livre, Martin Mesnil, se retrouve les deux pieds dans cette vase déshéritée après avoir accepté un job en intérim « sur les quais » (Ah, Elia Kazan et Marlon Brando, là) d’Ouistreham. Mafieux, trafiquants, opportunistes et passeurs rodent, Viktor morfle, Azem crie vengeance… La violence des extrémismes glauques frappe à l’aveuglette et la Côte de Nacre en perd ses irisations éponymes. En un mot, c’est la jungle ou plutôt les jungles : celle qui qualifie ces insalubres camps de passage pour candidats à la traversée ou celle qu’impose les dérives sécuritaires abjectes des défenseurs d’un Occident nauséeux. Incompatibilité, incompréhension, haine, peur, le cocktail est classiquement détonnant. Entre nervis slaves au passé trouble et réfugiés sans amarres, Jean-Noël Levavasseur fait de constats amers la toile aboutie et sobre d’un drame quotidien et trop souvent négligé.

À noter que Terminal mortuaire est l’une des premières parutions de la nouvelle collection de romans noirs, sur trames de terres normandes donc, mais aussi vendéennes ou bretonnes bien sûr, des éditions Ouest-France.

JLM

LE FLEUVE DES ROIS de Taylor Brown / Albin Michel / Terres d’Amérique.

The River of Kings

Traduction : Laurent Boscq

Après “La poudre et la cendre” en 2017 et “ Les Dieux de Howl Mountain” en 2019 voici « Le fleuve des rois”, troisième grande épopée de Taylor Brown, auteur géorgien qui consacre son œuvre au passé proche et éloigné de son état natal. Si, dès la première histoire, on sentait qu’on avait affaire à un grand auteur, les deux suivants ont levé le moindre doute sur l’ampleur et la qualité de ses romans. Il a ainsi traité la guerre de sécession dans l’odyssée de deux enfants dans la tourmente de la Georgie sacrifiée, puis les “moonshiners” pendant la prohibition avec une érudition au service du lecteur et un talent de conteur de tout premier plan. “Le fleuve des rois” est antérieur  à “Howl Mountain” et nous délivre une histoire méchamment ambitieuse se déroulant sur trois époques : le milieu du XVIème siècle, la fin du vingtième siècle et notre époque, les trois narrations convergeant pour raconter l’histoire d’un fleuve, forcément géorgien,  l’Altamaha River, de l’arrivée des Européens à nos jours.

“Un an après le décès de leur père, Lawton et Hunter entreprennent de descendre l’Altamaha River en kayak pour disperser ses cendres dans l’océan. C’est sur ce fleuve de Géorgie, et dans des circonstances troublantes, que cet homme ténébreux et secret a perdu la vie, et son aîné compte bien éclaircir les causes de sa mort.

Il faut dire que l’Altamaha River n’est pas un cours d’eau comme les autres : nombreuses sont ses légendes. On raconte notamment que c’est sur ses berges qu’aurait été établi l’un des premiers forts européens du continent au XVIe siècle, et qu’une créature mystérieuse vivrait tapie au fond de son lit.

Remontant le cours du temps et du fleuve, l’auteur retrace le périple des deux frères et le destin de Jacques Le Moyne de Morgues, dessinateur et cartographe du roi de France Charles IX, qui prit part à l’expédition de 1564 au coeur de cette région mythique du Nouveau Monde.”

Le roman commence avec le périple des deux frères et au premier abord, on peut craindre de tremper dans un roman de nature writing, rythmé par le déplacement lascif des kayaks des deux frères.Mais cette première partie, qui se décline au départ comme un guide pour le fleuve, perd rapidement son côté informatif ou contemplatif pour laisser la place à une expérience beaucoup plus rude quand les deux frères entament des recherches sur le passé sulfureux de leur père et se frottent à son environnement naturel et humain pour découvrir les vraies causes de sa mort.

Parallèlement, Taylor Brown nous fait découvrir le passé de cet homme à la fin du XXème siècle et au début du XXIième quand il tente toutes sortes de magouilles pour sortir la tête hors de l’eau, faisant suite à des choix hors la loi, faisant suite à d’autres choix illicites peu couronnés de succès.

Ces deux parties fonctionnent bien malgré le manque d’empathie que distillent les deux frères et surtout leur père, sinistre personne à l’image du peuple qui vit et se cache sur le fleuve : trafiquants de drogue, braconniers, illuminés et tarés. Mais le meilleur est à venir, il réside dans l’histoire de ce corps expéditionnaire français qui débarque à l’embouchure du fleuve au XVIème. A un moment, un des personnages évoque le film Fitzcarraldo et c’est effectivement le monde d’”Aguirre, la colère de Dieu” du réalisateur allemand Werner Herzog qui vient rapidement à l’esprit. On se doute que dans ce Nouveau Monde rude, l’histoire sera tragique, que l’issue sera très incertaine, mais on ne se doute pas à quel point l’horreur sera au rendez-vous. La faute à des hommes rendus fous par la recherche d’un hypothétique or qu’on aurait juste à ramasser dans les Appalaches en amont du fleuve. 

Taylor Brown aurait pu, aurait dû peut-être écrire un roman contant uniquement le calvaire halluciné de ces hommes et de ce cartographe royal Jacques Le Moyne de Morgues, tant ses pages sont fortes et tant il s’est documenté pour donner une image qui sonne très juste de ces Français perdus dans un enfer si loin de leurs vies et de leurs certitudes. Mais, l’objectif premier de ce roman était, je pense, de raconter l’histoire d’un fleuve, depuis son invasion par les premiers colons jusqu’à son marasme actuel et nécessitait donc plusieurs ancrages temporels pour bien voir l’évolution, la déliquescence d’un fleuve.

Si l’histoire est très forte, violente, admirablement menée et passionnante dans sa partie coloniale, intéressante dans ses deux autres intrigues, elle manque néanmoins d’une certaine tendresse pour les personnages que l’on trouvait dans les deux précédents. Par ailleurs, on peut reprocher, qui aime bien châtie bien, l’absence de voix féminines comme les extraordinaires Ma dans “Les dieux de Howl Mountain” et Ava dans “ La poudre et la cendre” pour contrecarrer la testostérone et l’adrénaline omniprésentes dans tout le roman.

Néanmoins, une fois de plus, Taylor Brown, avec talent et intelligence, emporte tout, laissant souvent le lecteur pantois, partageant l’hébétement et la terreur de ces aventuriers de la Renaissance.

Epique !

Clete.

LA CAVALE DE JAXIE CLACKTON de Tim Winton / La Noire Gallimard.

The Sepherd’s Hut

Traduction: Jean Esch

C’est quand il découvre son père mort sous son pickup que Jaxie décide de s’enfuir, pensant qu’il sera le coupable idéal, la haine qu’il voue à son père n’ayant d’égale que la force des poings de celui-ci quand il le tabasse. Pour éviter la police qu’il pense résolue à le mettre en cabane, il décide de s’aventurer dans le bush, à pied et mal équipé. C’est son calvaire dans un environnement hostile, entremêlé de souvenirs sur la maladie de sa mère, sur l’ignominie de son père et sur son histoire d’amour avec Lee, sa cousine qu’il envisage d’enlever pour une fuite ensemble, qui occupe une longue première partie qui se termine heureusement juste avant qu’apparaissent les premiers bâillements.

Le ton est bon, Jaxie sonne juste en ado en cavale mi racaille, mi coeur tendre mais on espère néanmoins que le roman ne va pas se résumer à un long monologue, à du nature writing australien. Heureusement, débarque un curé défroqué qui vit dans ce grand nulle part sans électricité et qui va mettre des étincelles à un récit qui devient alors passionnant. Le père Fintan MacGillis, prêtre irlandais se cache là depuis des années. De son propre aveu, il a fait des saloperies qui l’obligent à survivre seul dans le trou du cul du monde, mais le mystère demeurera sur ses délits ce qui ne manquera pas d’inquiéter un Jaxie, dans l’expectative. Comme lui-même ne veut rien dévoiler au prêtre de son drame, cette deuxième partie ressemble à un huis clos planté au cœur du bush, un étrange jeu du chat et de la souris.

Mais, pour le vieux fou comme pour Jaxie, le danger viendra d’une adversité imprévisible et chacun devra tenter de sauver sa peau. Ce sera l’heure des choix graves dans l’urgence, de ceux qui marquent une vie de façon indélébile et la troisième partie verra naître une émotion terrible, insoupçonnée.

Alors, peut-être que certains, après avoir lu le premier chapitre semblant annoncer une cavale folle en jeep avec moteurs hurlants et flingues dans la boîte à gants, resteront sur le bord de la route ou plantés dans le bush car ils se seront trompés de bouquin, de genre. On n’a pas affaire ici à un polar survolté, halluciné, suicidaire mais tout simplement à un très beau roman d’apprentissage, initiatique, éminemment anglo-saxon dans sa forme et son fond, très séduisant et émouvant par la beauté de ses deux personnages paumés en plein désert.

Clete.

UNE CATHÉDRALE À SOI de James Lee Burke / Rivages.

A Private Cathedral

Traduction: Christophe Mercier.

“À l’instar des Capulet et des Montaigu dans Roméo et Juliette, les familles Shondell et Balangie se haïssent depuis toujours. Deux familles mafieuses au sein desquelles le mal rôde. Seuls leurs enfants, Johnny Shondell et Isolde Balangie échappent à ce climat délétère : ils sont jeunes et beaux, il joue de la musique, elle chante comme un ange et… ils s’aiment. jjMais telle une malédiction venue d’un autre âge, Isolde est « promise » à l’onde de Johnny qui veut en faire son esclave sexuelle. Dave Robicheaux, lui-même en perdition à la suite du décès de ses deux premières femmes, se mêle de cette affaire et se rapproche de la famille d’Isolde, à ses risques et périls. Secondé par son fidèle et incontrôlable ami Clete Purcel, il va plonger dans un monde d’horreur littéralement moyenâgeux.”

Je ne vais pas revenir longtemps sur les outrances qu’avait fait subir à Dave Robicheaux son créateur l’exceptionnel et unique James Lee Burke dans la précédente aventure de Belle Mèche “New Iberia Blues”. Il en avait fait un surhomme toujours apte à en découdre avec les pires saloperies de Louisiane, mais aussi un grand séducteur de jeunes femmes tombant en pâmoison devant un vieil homme plus âgé qu’elles d’un bon demi-siècle. Le lecteur occasionnel, ignorant l’âge du héros, proche des quatre-vingts ans, n’y avait sans doute rien trouvé à redire, mais les fidèles s’en offusquèrent certainement. Certains de ces reproches ont dû arriver aux oreilles du grand écrivain car pour cette 23ème aventure, il a décidé de rajeunir Robicheaux d’une vingtaine d’années, le renvoyant à l’époque de la mort de Bootsie, sa troisième et la plus charismatique de ses épouses, terrassée par un lupus. Du coup, ce roman se situe à l’époque du grandiose “Dernier Tramway pour les Champs-Élysées” sans en avoir tout le charme néanmoins. On peut s’interroger sur ce choix.

Ce qui change avant tout est, il me semble, que dans ce prequel l’accent est plus mis sur une histoire du genre hardboiled comme le premier “la pluie de néon” dont les excès pouvaient s’expliquer par l’état alcoolique de Robicheaux à l’époque. Ici, il ne picole pas et heureusement dans un sens car l’aventure le met dans un sale état proche de celui qui était le sien dans “Dans la brume électrique avec les soldats confédérés”. Il souffre de visions et il ne peut être aidé par son pote Cletus Purcel souffrant des mêmes maux.

Visiblement Burke a envie et c’est bien son droit à 84 ans d’écrire des romans avec une base de bastons, de flingues, de bibines et de belles femmes mystérieuses et comme il a rajeuni ses deux vieux cowboys, il ne s’en prive pas. D’habitude, dans le schéma classique, dès que Robicheaux est ennuyé par des mafieux ou leurs nervis malades, il reste relativement calme et c’est Clete Purcel, électron très, très libre qui va jouer les justiciers et fout la merde mais au bout de 100 ou 150 pages quand même… Dans ce nouvel opus, dès la page 36, Clete Purcel a déjà défoncé deux nuisibles remodelant la plastique faciale de l’un avec l’aide de la céramique de la cuvette des chiottes. Du coup, on est dans le marigot, dans les eaux troubles du bayou rapidement et pour 400 pages puant le soufre.

Pareillement, Burke a tendance à vouloir faire de Robicheaux un tombeur sur le tard. Elles tombent toutes sous son charme, il résiste le bougre et puis il succombe à chaque coup. En fait, dans ses dernières aventures Robicheaux ne fait plus totalement preuve de discernement. Ici, il a une liaison avec la femme d’un mafieux puis comme si cela n’était pas suffisant pour faire parler la poudre et les emmerdements XXL, il séduit ensuite une des maîtresses de ce dernier vu que l’épouse a éconduit sa demande en mariage. Les habitués de la saga Robicheaux diront qu’il a bien raison d’en profiter finalement, vu que dans quelques années Burke lui fera épouser une religieuse… qu’il ne gardera pas longtemps non plus.

“Une cathédrale à soi”, tout en étant très classique des polars de Burke, ouvre vers un univers hanté, habité et montre que l’auteur peut encore beaucoup surprendre.  

D’accord, on sait qu’on n’a pas trop à trembler pour les deux compères puisque vingt ans plus tard ils continuer à cogner sur les pourris de Louisiane, à rouler la bière à la main dans une Caddy rose en chemise à fleurs pour Purcel et à se prendre la tête sur la nature humaine tout en draguant à la sortie des lycées pour Robicheaux (je plaisante). Ceci dit, on tremble néanmoins pour certains personnages découverts dans cette histoire. Ensuite, il y a une dimension carrément gothique avec des visions de bateaux aux voiles noires emportant les morts, complétées par un tueur qui semble traverser les époques depuis les Borgia en passant par Mussolini. J’ai conscience que certains doivent se dire que le vieil écrivain perd un peu la boule mais les visions étaient déjà présentes dans “la brume électrique”. Mais, cette fois, le ton est beaucoup plus sombre, onirique, bien flippant par moments, on connaît le talent de Burke.

Les néophytes découvriront un polar très bien écrit aux personnages au caractère bien trempé, une intrigue qui tient en haleine sans temps mort et une plume réellement divine. On pourra regretter un certain manque de belles descriptions coutumières des écrits du grand écrivain du Sud. Le parti pris originel d’écrire une histoire qui dépote n’a néanmoins pas occulté de longs et beaux passages sur la condition humaine et sur la mort qui hante de plus en plus les romans de Burke.

Les fans de Robicheaux retrouveront tout ce qui fait qu’un Burke passe avant tout le reste: bouquins, loisirs, travail, famille et amis. Belle Mèche est en très, peut être trop, grande forme. Le duo fonctionne parfaitement et les dialogues défoncent comme les poings d’un Clete Purcel en colère. On retrouve Tripod, on croise Alafair étudiante, Helen Soileau devient la chef de Robicheaux et bien sûr on découvre de nouveaux mafieux bien puants. L’environnement est très musical, blues et country en belle harmonie avec l’histoire. Et même si la fin laisse planer des zones d’ombre et semble appeler une suite, on passe une fois encore un grand moment à New Iberia.

Clete

LA CAVERNE AUX CHAUVES-SOURIS SOUS LA MONTAGNE NOIRE de Sébastien Raizer / Editions du Relié.

Sébastien Raizer, l’auteur de polars de la Série Noire a quitté la France il y a quelques années pour s’installer à Kyoto au Japon. Si ce changement de vie n’interfère point sur la continuité de son œuvre noire, de la trilogie de “L’alignement des équinoxes” au récent “Les Nuits rouges”, sont par ailleurs apparus d’autres ouvrages de réflexion ou de fiction mettant l’accent sur cet environnement oriental. Depuis 2014, date de son installation au pays du soleil levant, sont sortis “petit éloge du zen” chez Folio, la novella “3 minutes, 7 secondes” à la Manufacture de livres ainsi que “ Confession japonaise” au Mercure de France.

“La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire” se déroule en avril 2020, pendant la période de grand effroi de la première vague du COVID. C’est à ce moment-là, propice certainement à la réflexion et à la méditation, que Sébastien Raizer va commencer à faire “zazen” comme il me l’écrivait à l’époque. Et c’est à cette expérience, nommée “version hardcore du zen” par Leonard Cohen, autre adepte de la méditation que nous convie l’auteur. Dans ces pages, se glisseront aussi quelques paragraphes sur “la voie du sabre” empruntée aussi par l’auteur.

“La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire” se veut avant tout un journal, où jour après jour, il nous fait part, clairement, de son vécu, de ses espoirs, de ses doutes, de ses incompréhensions et parfois de ses certitudes. Agrémenté par des haïkus, des citations, des histoires d’un autre temps, le livre nous immerge dans l’expérience de l’auteur, qui s’y dévoile de façon pudique mais aussi parfois avec amusement ou perplexité.

“Pas besoin de carnet, de stylo, de lignes poétiques, ni de photos. Si le stylo m’a aidé à faire mes premiers pas, il est maintenant temps de le lâcher.”

Cet ouvrage est humble, mesuré. Il n’a pas la volonté d’universalité mais s’applique à être la mise en lumière de l’expérience d’un homme dans la recherche de soi. Ce court récit n’est peut-être pas un sommet dans l’œuvre littéraire de l’auteur mais s’avère un allié utile si on s’intéresse au parcours de l’homme.

“Vous n’avez besoin ni d’encens, ni de prières, ni d’invocations du nom du Bouddha, ni de confession, ni d’écritures saintes. Asseyez-vous et méditez” _ Dogen,1231.

Clete

PS : Sébastien Raizer nous parlera de son Japon ce week-end dans un entretien au contenu certainement très riche comme à chaque fois qu’il intervient.

LES CHIENS DE PASVIK d’Olivier Truc / Métailié Noir.

Voici le 4ème opus de la police des rennes, « Les chiens de Pasvik » d’Olivier Truc. L’auteur, spécialiste des pays scandinaves poursuit cette fois-ci l’immersion au cœur de la vallée de Pasvik, un territoire coincé et partagé entre la Russie et la Norvège, véritable réserve naturelle.  C’est, entre autres, le lieu de pâturage des troupeaux de rennes, sous la garde des éleveurs Sami, peuple historique de la vallée.

Dans ce décor glacé et sauvage, on retrouve Klemet toujours dans la police des rennes et Nina qui travaille désormais pour le commissariat des gardes-frontières. Ils vont être de nouveau réunis pour éviter ce qui pourrait rapidement devenir un incident diplomatique d’envergure entre la Norvège et la Russie. En effet, une cinquantaine de rennes, appartenant à Piera Kyrö, ont passé la frontière en quête du précieux lichen alors qu’à l’inverse des meutes de chiens viennent semer le trouble du côté norvégien, voire propager la rage.

Il faut bien comprendre l’enjeu et la difficulté de maintenir la paix de part et d’autre de cette frontière, entre les rennes guidés par leur instinct ancestral et les Samis chassés d’une partie de leurs terres, suite au redécoupage de territoire post 2nde guerre mondiale.

Klemet doit donc retrouver et ramener ces rennes tandis que la chasse est ouverte et récompensée pour chaque chien russe abattu, le tout dans une nature glaciale et hostile du côté norvégien et terne, pauvre, désolante du côté russe. On découvre un lien très tendu dans les négociations entre les deux pays, la Russie restant très hermétique et paranoïaque. 

En dehors de la trame principale, différentes histoires s’imbriquent, notamment celle d’un père qui doit absolument retrouver son chien disparu, Gagarine, comme forme de rédemption vis-à-vis de sa fille.

De nombreux thèmes sont présents dans ce roman, c’est très dense. Il y a Klemet et son problème d’identité, il est finalement à la recherche de lui-même dans cette enquête. Nina est présente mais nettement plus effacée que dans les tomes précédents (pour ceux qui les ont lus, ce qui est d’ailleurs conseillé pour ma part).

Piera Kyrö est quant à lui le parfait représentant du peuple Sami qui a survécu à toutes les ignominies et oppressions, devenu nostalgique du temps de ces aïeux qui avaient pour terrain de jeu l’immensité de la nature sans frontières.

Bien entendu, sont évoqués, la corruption, le trafic, la mafia du côté russe !

Je ne cite pas tous les personnages car ils sont clairement beaucoup trop nombreux et sans intérêt pour la plupart. Ce qui me laisse en partie très mitigé sur ce roman. Certains passages sont tout simplement remarquables mais trop de personnages, trop de détails, d’histoires annexes m’ont parfois perdu. Le fond est bon, la forme l’est moins, juste sauvée par la qualité de l’écriture. À chacun de trancher.

Nikoma.

TERRA ALTA de Javier Cercas / Actes Sud.

Traduction: Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon.

Javier cercas est un écrivain reconnu en Espagne et dont les romans sont édités en France par Actes Sud. L’auteur de “Les Soldats de Salamine” adapté au cinéma par le cinéaste David Trueba en 2003 est également traducteur et éditorialiste à la version catalane d’El Pais. “Terra Alta” est le premier volume d’une trilogie portant sur ce coin de Catalogne  isolé et déshérité dans la région de Tarragone. Au départ, il n’en avait aucunement l’intention mais son portrait d’un homme avide de justice a fait que Cercas a fait, involontairement, sa première incursion dans le polar. En Espagne, le roman a obtenu le prestigieux et bien doté prix Planeta en 2019.

“Sur des terres catalanes qui portent encore les stigmates de la bataille de l’Èbre, Terra Alta est secouée par un affreux fait divers : on a retrouvé, sans vie et déchiquetés, les corps des époux Adell, riches nonagénaires qui emploient la plupart des habitants du coin. La petite commune abrite sans le savoir un policier qui s’est montré héroïque lors des attentats islamistes de Barcelone et Cambrils, et c’est lui, Melchor, qui va diriger l’enquête. Laquelle promet d’être ardue, sans traces d’effraction, sans indices probants. Or l’énigme première – qui est l’assassin ? – va se doubler d’une question plus profonde : qui est le policier ?

Car avant d’être un mari et père comblé, coulant des jours heureux dans cette paisible bourgade, le policier converti en justicier obsessionnel fut un ancien repris de justice, élevé par une prostituée dans les bas-fonds de Barcelone. Alors qu’il se pensait perdu par la rage et par la haine du monde, la lecture fortuite des Misérables de Victor Hugo est venue exorciser ses démons et bouleverser son destin.”

Jean Valjean comme modèle pour Melchor bien sûr mais très vite, c’est Javert et son sens de la justice maladif, son respect scrupuleux de la loi, sa propension à harceler qui vont marquer et mettre en marche un Melchor démoli par la vie. Les habitués de Cercas seront en terrain connu avec la continuité des thèmes majeurs de son œuvre: la justice, la vengeance, le pardon, la guerre d’Espagne. On retrouve tout cela au service d’un roman noir et le résultat est très emballant.

Le décor choisi, haut lieu de la bataille de l’Elbe pendant la guerre civile, laisse à penser d’emblée que le meurtre de ces deux nonagénaires, principaux employeurs de la population de la comarque, leur massacre méthodique est le résultat d’une haine personnelle qu’on imagine prendre naissance dans cette période de désolation de la fin des années 30. 

Néanmoins, l’enquête va d’abord fouiller dans l’entourage des suppliciés, dans une société qui est auscultée avec beaucoup de patience et d’intelligence. Dès le départ, on est pris et Cercas ne nous lâchera qu’à la dernière page… pour nous donner rendez-vous prochainement pour une suite. En effet, si plusieurs chapitres sont consacrés à la vie du héros, Melchor, flic atypique et certainement en fait très dangereux, tous les secrets de l’homme, ses hantises, ses regrets, ses convictions, ses plaies ne sont pas encore tous visibles malgré un portrait à la psychologie très profonde. Melchor n’a pas encore révélé tous les aspects de sa personnalité complexe et la douleur extrême qu’il vivra en fin d’enquête par son obstination à rechercher la justice n’aidera pas à apaiser cet homme déjà bien meurtri. 

On a parfois un peu peur quand des écrivains reconnus quittent leur zone de confort pour s’aventurer dans le polar. Parfois tout bon mais aussi parfois très con. Ici, c’est impeccable, riche, passionnant, franchement bien écrit et assurément ouvert à un lectorat très diversifié.

Clete

RENDEZ-VOUS AU PARADIS de Heine Bakkeid / EquinoX les Arènes.

Møt meg i paradis

Traduction: Céline Romand.

Nous avions découvert Heine Bakkeid et son anti-héros Thorkild Aske l’an dernier pour sa première enquête solitaire dans un phare très au nord de la Norvège. Il travaillait sur la disparition d’un jeune homme, réussissant entre autres pitoyables exploits, à se faire harponner, insuffisamment néanmoins pour mourir comme il le désirait tant à l’époque. Thorkild était un homme détruit depuis la mort de l’amour de sa vie, une mort dont il s’était rendu pleinement responsable en conduisant sous stupéfiants, et qui lui valut plusieurs années en prison. On retrouve six mois plus tard cet ancien de la police des polices, toujours cabossé, à la merci des oxys que veut bien lui filer Ulf son psy, son dealer et seul ami.

“Après avoir quitté la police, survécu à plusieurs tentatives de suicide et à une tentative de meurtre, Thorkild Aske se voit présenter une alternative par son psy : un atelier de fabrication de chandelles financé par l’agence pour l’emploi ou une mission de documentation pour une autrice de polars.

Le choix est vite fait ! Thorkild se penche sur la disparition de deux adolescentes et rassemble les informations qui doivent servir de toile de fond au roman tant attendu de Milla Lind.”

Une disparition à élucider pour “Tu me manqueras demain”, une double pour “Rendez-vous au paradis », mais aussi un changement de cadre en quittant les rivages hostiles du Nord-Norge pour la société plus policée d’Oslo et quelques passages en Russie. Si la première histoire ressemblait bien à une terrible introspection, cette nouvelle semble être le chemin du retour vers la vie pour notre héros si malheureux. On a très tôt comparé Heine Bakkeid à son compatriote Jo Nesbo. Leur pays d’origine et leur art à écrire des polars est bien sûr la première cause. Ensuite, ils ont tous deux des héros borderline, abîmés, mais la manière de réagir à la souffrance du héros de Bakkeid est très différente de celle forcenée, violemment incontrôlée du vieux punk Harry Hole qui fait profiter le monde entier de son drame entretenu par ses délires éthyliques. Peut-on faire confiance à un mec qui picole ? Un vieux punk refuse-t-il de grandir ou devient-on un vieux punk parce que l’on refuse de grandir ? Là où Nesbo y va à la truelle dans la violence, les outrances, l’auto-justice, Bakkeid se distingue dans une description fidèle,désespérée et parfois tendre de la psyché souffrante de Thorkild.

Si Thorkild subit sa vie, il n’en a pas pour autant perdu ses qualités de grand flic prêtant une grande attention aux détails et aux comportements tout en faisant preuve d’une persévérance minutieuse dans son enquête. Commencé quasiment comme une comédie, le roman vous explose à la tronche vers sa moitié, vous entraînant vers les régions très, très sombres d’une enquête particulièrement réussie et addictive tout en restant sobre, sans excès de violence. Sûr que Harry Hole déclencherait la troisième guerre mondiale dans pareil cas. Deux tueurs seront à trouver et si l’un d’entre eux n’est pas prévisible, l’autre se situe, forcément, dans l’environnement proche du héros, offrant au lecteur tout le loisir de faire sa propre investigation qui sera, peut-être, couronnée de succès.

Les bons éditeurs balancent toujours entre désir de faire découvrir leurs coups de cœur et réalités économiques, et il semble que le roman scandinave soit devenu une sorte de polar ricain du pauvre, pouvant faire vivre bien d’autres romans. Toute collection a besoin de locomotives qui vont vendre, permettant à des romans moins consensuels d’avoir leur place aussi en librairie. La jeune collection EquinoX a aussi besoin de ces auteurs qui vont l’ouvrir à un public plus large comme Robert Pobi ou Susie Steiner pour nous offrir aussi Thomas Sands, Benoît Vitkine, Kenan Görgün pour ne citer que les premiers qui me viennent à l’esprit. On pourrait ainsi croire, à tort, que Bakkeid remplit le rôle caricatural de la plume du Nord, souvent le gentil attrape couillons.

Mais il ne s’agit pas ici de tancer un genre qui a ses hauts et ses bas comme tous les autres et souffre actuellement d’un trop grand déversement dans nos librairies. Ce roman, parfaitement ancré dans la réalité, n’entre pas dans les schémas ni dans l’imaginaire fumeux de légendes nordiques qu’on trouve à la pelle dans certains romans issus du nord de l’Europe. “Rendez-vous au paradis” pourrait se situer à Paris, Londres ou NY, sans problème. Ce n’est qu’à la toute fin du roman qu’on appréhende à nouveau le “grand méchant Nord”. L’intrigue est tendue, très addictive, agrémentée souvent par un humour noir particulièrement agressif et, sans nul doute, réjouissant pour les adeptes.

Pas le polar de l’année quand même mais on le verrait néanmoins bien être celui de l’été. 

Clete

PS: La suite  » Vi skal ikke våkne » pour quand chez EquinoX ?

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