Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Category: Chroniques (page 1 of 63)

MORONGA de Horacio Castellanos Moya / Métailié

Traduction: René Solis.

Après “la servante et le catcheur” et “le rêve du retour”, le Hondurien Horacio Castellanos Moya qui a passé son enfance et son adolescence au Salvador avant de s’exiler et qui est actuellement prof dans l’Iowa continue dans “Moronga” à creuser son sillon littéraire sur les conflits fratricides d’ Amérique centrale des années 80 et 90 et plus particulièrement sur l’histoire récente du Salvador.

« Moronga », c’est une espèce de boudin noir, de saucisse que l’on cuisine dans cette région du globe mais c’est aussi toutes les connotations sexuelles, les images qu’on peut y associer. Et vous pouvez oublier l’aspect culinaire du mot dans ce roman particulièrement réussi, comme les deux précédents, également très recommandables.

Dans “Moronga”, Castellanos Moya tisse son récit autour de deux personnages, deux histoires d’exilés aux USA, qui vont se suivre, n’ayant pas vraiment de lien autre que l’origine et bien sûr géographique puisque tous deux vivent et travaillent à Merlow City, ville bien ennuyeuse du Wisconsin. Les deux destinées  se rencontreront bien malencontreusement  à la fin du roman.

Écrites sur deux tons très différents, les deux destinées permettent d’évaluer le poids des souvenirs, de la tragédie vécue tout en montrant beaucoup des travers, des perversions sociales de l’american way of life avant la collision finale .

La première partie s’attache à José Zeledon, ancien guérillero exilé aux USA où il survit avec un job de chauffeur mais on sent bien que ses réflexes sont toujours vifs, qu’il ronge son frein. Ses quelques amis, vétérans de cette époque d’espoir et surtout de mort, l’aident à se tenir à flot dans un pays qui ne fait pas de cadeaux aux indigents, aux inutiles. Mais certains, y compris lui, ont franchi cette fine frontière entre le combat idéologique et la criminalité, c’est tellement simple avec une arme, tellement plus rémunérateur, dans un pays qui permet à chacun de se prendre pour un cowboy, d’instaurer sa propre justice… le ton est ici souvent mélancolique, proche des romans de Sepulveda sur les regrets des vétérans des guerres perdues, les drames revécus chaque nuit mais nul doute que José veut avancer et s’affranchir  des regrets, des remords, des rancœurs et autres rancunes.

Dans la seconde partie, sur un ton bien plus mordant, souvent très drôle, aux diatribes sévères contre les USA et le Salvador, rappelant le verbe acide et la truculence superbement roborative de l’auteur mexicain Enrique Serna, nous suivons le parcours chaotique d’Erasmo Aragon, prof fauché à Merlow City effectuant une recherche à Washington dans les affaires déclassifiées de la CIA sur un poète salvadorien soupçonné d’être une taupe des Ricains et abattu par les siens dans les années 90. Erasmo souffre de paranoïa et les situations dans lesquelles il va se mettre vont particulièrement éprouver son mental et ses intestins. Comme le garçon a l’imagination fertile et qu’il ne peut résister à un sourire féminin et encore moins à un joli minois ou une belle paire de jambes, il va se mettre dans des situations tragi-comiques en permettant à l’auteur d’ instiller son venin profondément et durablement.

Proche du polar, sans en être véritablement un, quoique… “Moronga” s’avère par contre être un roman noir de grande qualité racontant les décennies de violence aveugle en Amérique centrale, ses extensions criminelles vers les USA, trafics de came, essor des Maras tout en dévoilant les aspects très vilains d’une Amérique puritaine, procédurière et fliquant ses citoyens à l’échelle locale et d’une manière peut-être encore plus honteuse que les dérives organisées racontées par Edward Snowden.

De l’enchantement sur le désenchantement.

Wollanup.

UNE FEMME D’ ENFER de Jim Thompson/ Rivages Noir

Traduction: Danièle Bondil

Une Femme d’Enfer, précédemment publié sous le titre « Des Cliques et des Cloaques » en 1967 pour sa version française, est l’ouvrage de Jim Thompson sur lequel Alain Corneau s’est librement appuyé pour nous conter son long métrage « Série Noire ». Il nous dépeint des destinées obscures qui ne semblent pas posséder d’avenir. Ce sont des petites gens qui survivent et tentent de s’accrocher à des chimères dont, eux-mêmes, ne sont pas dupes. Ils avalisent, sans volonté consciente, des bifurcations sur leurs routes d’existences les menant sans variations à leur perte. Sûrement pas de grandiloquence dans ce texte où l’émotion affleure par des vies moroses.

Et l’on ne peut que se lancer dans ce récit en traquant les analogies entre l’oeuvre littéraire originelle et l’adaptation cinématographique; On cherche Marie Trintignant, on reconnaît les traits de Patrick Dewaere et jubilons à y apercevoir Bernard Blier.

«Frank Dillon, petit vendeur au porte-à-porte, n’arrive plus à joindre les deux bouts et donne le change en maquillant ses bons de commande. Un jour, il sonne chez une vieille acariâtre qui, en guise de paiement, lui propose sa nièce Mona ! Touché par la jeune fille, Frank lui promet de l’aider. Mais il est bientôt arrêté pour détournement de fonds, premier pas vers la chute… »

Sans aucun doute la production de Corneau reste fidèle à l’essence créatrice de Thompson. Il conserve bien entendu le climat, l’univers poisseux, putride, glauque en instillant avec perversion la tension grandissante du VRP (Dillon/ Poupart prénommés tous les deux Franck). La mise en images du roman n’était pourtant pas chose aisée. Par le texte contraint à un cadre rigide et des protagonistes qui s’enfoncent dans une folie propre, il gomme tout acte moral et ne cède pas à la volonté d’exposer les mobiles, les explications menant à l’inéluctable. L’écriture sèche nous plonge sans ménagement vers le côté sombre de l’âme humaine. Il réussit à créer une tension progressive et s’appuie, par la même, sur des personnages perdant leurs repères.

Par ce roman noir, il parvient à nous transmettre une dose d’empathie pour des êtres amoraux, à daigner entrevoir leur candeur lacérée, leur impéritie à résister…

Noir, noir sans espoir!

Chouchou

 

DES NOUVELLES DU MONDE de Paulette Jiles / Quai Voltaire.

Traduction:  Jean Esch.

“Hiver 1870, le capitaine Jefferson Kyle Kidd parcourt le nord du Texas et lit à voix haute des articles de journaux devant un public avide des nouvelles du monde : les Irlandais migrent à New York ; une ligne de chemin de fer traverse désormais le Nebraska ; le Popocatepetl, près de Mexico, est entré en éruption. Un soir, après une de ses lectures à Wichita Falls, on propose au Capitaine de ramener dans sa famille, près de San Antonio, la jeune Johanna Leonberger. Quatre ans plus tôt, la fillette a assisté au massacre de ses parents et de sa sœur par les Kiowas qui l’ont épargnée, elle, et élevée comme une des leurs. Le vieil homme, veuf, qui vivait jadis de son métier d’imprimeur, profite de sa liberté pour sillonner les routes, mais l’argent se fait rare. Il accepte cette mission, en échange d’une pièce d’or, sachant qu’il devra se méfier des voleurs, des Comanches et des Kiowas autant que de l’armée fédérale.”

Ainsi introduit ce roman peut donner l’impression d’être un western, ce qu’il est à sa façon dans son décor texan mais prenant parfois des allures de “True Grit”, il raconte avant tout la rencontre d’un vieil homme, bienveillant passeur de culture et d’une enfant devenue une Indienne malgré elle mais qui a fait sienne la philosophie et la vie des Kiowas, oubliant, comme beaucoup d’autres victimes comme elle, à l’époque sa vie antérieure et ne souhaitant qu’une seule chose, repartir vers sa famille indienne, loin de la civilisation des Blancs dont elle ne comprend rien.

Au cours de ce périple périlleux où les rencontres montreront souvent le côté haïssable de l’humain, naîtra puis se développera avec le temps, patiemment une relation entre le vieil homme et l’enfant. Entamée par des regards, des gestes puis par des échanges verbaux, une communication dictée au départ par la survie s’épanouira pour se transformer en affection, en tendresse où chacun, équitablement, apprendra de l’autre. Le capitaine Kidd et Johanna, chacun avec ses atouts, affronteront des obstacles naturels et humains mais aucun ne pourra les détruire tant l’amour qui est en eux soulèvera des montagnes.

Ceux qui espèrent un western classique resteront certainement sur leur faim, les amateurs de suspense n’y trouveront pas non plus leur compte malgré certaines scènes violentes. Par contre si vous désirez lire une belle histoire d’amitié dans un décor majestueux et hostile où les petites conquêtes affectives vous paraîtront bien plus marquantes que les scènes de violence, ce livre est fait pour vous. Le genre de livres qu’on a envie de partager avec les gens qu’on aime. Un immense merci à Paulette Jiles pour ce personnage inoubliable du capitaine Jefferson Kyle Kidd.

« Il ouvrit le .38, le nettoya, le remonta. Il dressa une liste: farine, munitions, savon, viande de bœuf, bougie, foi, espoir, charité. »

Intelligent, tendre, touchant, BEAU!

Wollanup.

LA LIGNE DE FUITE de Robert Stone / Editions de l’Olivier.

Traduction: Philippe Garnier

Originellement titré Dog Soldiers, Les Guerriers de l’Enfer, en 1974, lauréat du National Book Award en 1975 et adapté pour la toile trois années plus tard par Karel Reisz, ce roman décrit le pays à la bannière étoilée qui ne réfère plus à ses valeurs. Il est une version d’une Amérique désenchantée, sortant de ce conflit vietnamien, en exposant au monde des stigmates profondes, traumatisantes.

Robert Stone est un ancien correspondant dans cette guerre pas comme les autres et il construira patiemment son roman durant six années durant son séjour londonien.

«Saigon. La guerre du Vietnam touche à sa fin. Un journaliste, Converse, confie un paquet d’héroïne à Hicks, un Marine. Celui-ci doit livrer la drogue à Marge, la femme de Converse, en Californie. De retour aux États-Unis, Converse découvre que Marge et Hicks ont disparu avec la marchandise. Il est enlevé par des agents fédéraux aux méthodes peu orthodoxes. Leur folle course-poursuite se terminera tragiquement dans le désert du Nouveau-Mexique. »

De ce trafic de stupéfiants depuis le Vietnam, l’auteur ramène bien une désillusion, une amertume suivant les aspirations beatniks. C’est ce dont fait état ce roman commençant tranquillement et se poursuivant tel un thriller, pour se conclure sur un retentissant “marche ou crève” dans le désert du Nouveau-Mexique. Tout comme il est ardu de faire preuve d’une réelle empathie envers les combattants d’un conflit armé quand soi même on n’y a pas participé, il apparaît probablement qu’il faut avoir vécu aux States à cette époque pour saisir la justesse de ton affichée par Stone.

De ses phrases consciemment empesées, il présente le contexte avec une ironie non feinte mais conserve cette volonté de morale et de voyeurisme, qui pourrait sembler antagoniste mais qui, bel et bien, fait montre d’une orientation précise, déontologique. De part ses deux personnages principaux, Converse et Hicks, il renvoie dos à dos deux personnalités contraires en marquant le courage et la prise de décision du second manquant cruellement au premier. On pourrait d’ailleurs se poser la question si le personnage central n’est pas Hicks, celui par qui les destinées des acteurs sont bouleversées.

Certains pourraient y voir un négatif des livres de Kerouac, sans le sentimentalisme bien que Stone démontre son indulgence face à ses personnages perdus, il ne se veut pourtant pas cynique ni pervers.

Stone était un photographe littéraire se son époque et un dialoguiste hors pair. D’aucuns y verraient un chef d’oeuvre et je ne suis pas loin de le penser mais est-ce que ce terme signifie quelque chose?

Belle découverte!

Chouchou

MANHATTAN VERTIGO de Colin Harrison / Belfond noir.

Traduction: Michael Belano.

Colin Harrison nous revient après une longue absence, avec un nouveau roman dont la toile de fond est la ville de New York, et la thématique principale le pouvoir.

L’histoire se passe donc dans cette ville, où tout tourne autour de l’argent du pouvoir et du sexe, avec trois personnages principaux : Ahmed Mehraz, jeune businessman iranien, qui rêve d’une carrière politique afin d’asseoir sa domination. Il est marié à Jennifer, qui en apparence a tout de la jeune américaine de bonne famille, belle et dévouée.

Le seul ami de Jennifer est son voisin, Paul Reeves, avocat spécialisé dans les dossiers d’immigration, qui subit de plein fouet la crise de la cinquantaine. Il est un avocat moyen, divorcé deux fois, sans enfants, son seul plaisir est sa collection de cartes géographiques de New York pour laquelle il est prêt à dépenser des fortunes.

Bien sûr, une multitude de personnages secondaires viennent agrémenter ce roman avec en tout premier lieu, Bill, jeune soldat revenu récemment de mission et qui n’est autre que l’amant de notre belle Jennifer.

Le décor est planté dès les premières pages, comment Ahmed va réagir en découvrant que sa femme le trompe, lui, si sûr de lui, qui souhaite tout maitriser et surtout tout contrôler ? L’ambiance est assez sombre, angoissante. On sent Ahmed capable de tout, aidé en cela par sa famille, immigrés aux Etats-Unis suite à la révolution iranienne en 1979. Il a l’habitude du pouvoir et de régler tous ses problèmes grâce à son immense richesse et à son réseau mafiosi iranien. Pourquoi en serait-il autrement ? Jennifer lui appartient, et on ne s’immisce pas dans ses affaires.

Nous entrons doucement dans un jeu pervers, noir, où le voyeurisme est à son paroxysme, chacun des personnages est plus noir que le précédent, tous ont des motivations propres et ne mènent leur vie qu’en étant égoïste et donc seul. On parcourt New York au fil des chapitres, la ville ayant elle-même les défauts des personnages.

Les femmes, dans le roman, bien qu’ayant un rôle essentiel, sont décrites comme des personnes faibles, seules, incapables de prendre de bonnes décisions, dont les aspirations ne sont que de se trouver un mari qui les entretient et leur donne des enfants.

Vous l’aurez compris, aucun des protagonistes n’est véritablement attachant. Ils sont parfois stupides, souvent prétentieux, et toujours assoiffés de puissance, mais qu’est-ce que c’est bon ! On se surprend à devenir nous-même voyeur et à aimer ça ! Toute la force du roman est là, l’écriture est fluide, on parcourt les rues de New York au fil de l’intrigue et on prend part pleinement à l’histoire.

Marie-Laure.

LES DIABLES DE CARDONA de Matthew Carr chez Sonatine

Traduction : Claro.

Matthew Carr est un journaliste anglais, il écrit pour The Guardian ou le New Tork Times entre autres. Il est également historien, spécialiste des religions et a écrit plusieurs essais. « Les diables de Cardona » son premier roman, est un polar historique qui nous plonge au cœur de la très catholique Espagne du XVIème siècle.

« 1584. Le prêtre de Belamar de la Sierra, un petit village d’Aragon à la frontière avec la France, est assassiné, son église profanée. Sur les murs : des inscriptions en arabe. Est-ce l’œuvre de celui qui se fait appeler le Rédempteur, dont tout le monde ignore l’identité, et qui a promis l’extermination de tous les chrétiens, avec la même violence que celle exercée sur les musulmans ? La plupart des habitants de la région sont en effet des morisques, convertis de force au catholicisme, et qui pratiquent encore l’islam en secret.

À la veille d’une visite royale, Bernardo de Mendoza, magistrat à Valladolid, soldat et humaniste, issu d’une famille juive, est chargé de l’enquête. Très vite, les tensions s’exacerbent entre les communautés, une véritable guerre de religion se profile. Et les meurtres continuent, toujours aussi inexplicables. Entre l’Inquisition et les extrémistes morisques et chrétiens, la tâche de Mendoza va se révéler ardue. »

La reconquista est terminée depuis longtemps, les morisques, anciens musulmans convertis au catholicisme, sont sous la haute surveillance de l’inquisition qui contrôle tout et tous et se méfie de ces nouveaux chrétiens. Elle peut court-circuiter la justice, gardant au secret les gens qu’elle questionne et leurs révélations, même l’enquêteur désigné par le roi, Bernardo de Mendoza surveille ses paroles en public. Matthew Carr réussit parfaitement à faire ressentir l’atmosphère oppressante, la violence de tous les instants qui règne alors. Son récit est documenté, érudit, il nous présente la situation très complexe de ce royaume où se mêlent  et s’affrontent des intérêts très variés : l’église, le roi, les seigneurs aragonais jaloux de leurs prérogatives, les morisques, les vieux-chrétiens…  et il le fait simplement, avec un grand talent, en suivant différents personnages dont les destins se mêlent aussi bien à l’enquête qu’à l’Histoire.

Tous les personnages sont fouillés, principaux et secondaires, ils sont tous liés à l’inquisition, qu’ils en soient victimes ou qu’ils s’en servent car les côtés sombres de l’humanité s’expriment à fond dans cette époque plus que trouble, des salauds il y en a beaucoup : brutes épaisses, profiteurs, délateurs… Et il y a les autres qui tentent malgré tout de vivre ou de survivre pour les plus malchanceux, notamment les morisques, citoyens de seconde zone avec peu d’espoir de justice. Matthew Carr porte sur ses personnages un regard plein d’empathie qui fonctionne : Bernard de Mendoza, issu d’une famille juive persécutée qui veut absolument rendre justice, son  « neveu » Gabriel qu’il a sauvé de la mort lors de la révolte de Grenade, le docteur Segura et sa fille, la comtesse de Cardona… beaucoup de beaux personnages, humains et attachants.

L’enquête de Mendoza dans ce climat de terreur, est d’autant plus difficile que la vérité est dangereuse si elle ne correspond pas à la version officielle, alors tout le monde ment, ne serait-ce que pour se protéger. La religion est toujours un prétexte à des luttes de pouvoir bien terre à terre, elle sert des ambitions, des appétits bien humains, Bernardo de Mendoza en est conscient mais devra affronter bien des dangers pour le prouver. Matthew Carr fait monter le suspense tout au long de ce bouquin aux multiples actions et rebondissements.

Un polar historique passionnant.

Raccoon

 

LES DERNIERS MOTS de Tom Piccirilli / Série Noire.

Traduction: Etienne Menanteau

Tom Piccirilli, auteur prolifique américain, est surtout connu en France pour « la rédemption du marchand de sable » .Mort en 2015 à l’âge de 50 ans, il était spécialisé dans le roman d’horreur et le fantastique, mais on lui doit néanmoins un diptyque polar dont la première partie nous est racontée dans « Les derniers mots ».

« Élevé dans un clan de voleurs et d’arnaqueurs, Terrier Rand a choisi de s’en éloigner après un massacre perpétré par son frère Collie, lors duquel huit personnes ont été tuées sans raison apparente.
Cinq ans plus tard, à quelques jours de son exécution, Collie reprend pourtant contact avec Terry. Il jure qu’il n’est pas responsable de la mort d’une des victimes, et affirme que le véritable meurtrier court toujours.
Doutant des déclarations de son frère, hanté par ses propres remords, Terry retrouve les siens et commence à enquêter sur ce qui est réellement arrivé le jour de la tuerie. »

 « Terry is back », ainsi débute ce polar qui accumule au départ de nombreux poncifs de la littérature noire et plus spécialement ricaine : le thème du retour, la rédemption, les regrets, la famille, l’auto-justice, le temps qui passe cruellement agressant les rêveurs. On est à fond dans le polar lu, relu, et à de si nombreuses reprises qu’on est en droit d’être inquiet sur son contenu tout en se demandant ce qui peut encore motiver des auteurs à reprendre un terrain si souvent traité et maltraité. L’action se situe à Long Island en territoire new-yorkais mais les agissements des uns et des autres pourraient très bien se produire dans des coins du pays beaucoup moins gagnés par la civilisation.

Autant vous rassurer de suite, malgré les boulets de la situation initiale, le roman tient très bien la route, l’auteur ayant su le traiter de façon originale et créer une situation de lecture tout à fait recommandable, addictive si on ne fait pas trop attention à la crédibilité de l’intrigue. A l’issue de ce premier volet, certaines énigmes auront trouvé leurs réponses mais il reste aussi des pans importants à dévoiler. On connaîtra ainsi le vrai coupable du dernier meurtre pour lequel Collie proclame son innocence mais le côté un peu transparent, figé de nombreux membres de la famille Rand s’il crée une incertitude concernant les agissements de chacun laisse néanmoins beaucoup de zones sombres qui, je l’espère, seront éclairées dans le deuxième volet.

S’il ne crée pas le même choc, la même attente que le bijou « Brasier noir » de Greg Iles, « les derniers mots », par son intrigue originale et parfois surprenante, s’avère un polar bien troussé dont on suivra la suite avec plaisir en priant néanmoins pour que cela ne tourne pas au mélo larmoyant et moralisateur comme « Jake » que la SN nous a proposé il y a quelques mois.

Wollanup.

 

PEKIN DE NEIGE ET DE SANG de MI Janxiu / Picquier.

« Le corps d’un homme, la gorge tranchée au pied de son immeuble, entraîne le lieutenant Ma et son adjoint Zhou dans une enquête déglinguée au cours de laquelle ils vont remuer le ciel et la terre de Pékin menacé par les séparatistes ouïghours. »

Peu d’informations sur MI Jianxiu qui est aussi édité par les éditions de l’Aube qui a trois romans de l’auteur à son catalogue. Impossible de savoir si ce roman fait partie d’une série en cours, s’il est amené à avoir des prolongements, une suite. Pas plus d’infos sur la traduction qui montre quelques manquements dans la concordance des temps futur / conditionnel.

Polar d’investigation très conventionnel dans son déroulement, « Pekin de neige et de sang » représente néanmoins un intérêt par sa situation géographique, montrant une société chinoise et plus particulièrement pékinoise en pleine mutation, lorgnant vers les modèles occidentaux tout en étant encore sous la terrible dépendance des préceptes créés et ancrés à l’époque du Grand Timonier. Bien sûr, la vision de MI Jianxiu peut être taxée de subjectivité comme tout roman mais objectivité ou pas, le portrait rendu d’une société entièrement soumise au parti, craignant la délation, l’attitude déviante, l’emprisonnement, le procès politique, fait un peu froid dans le dos.

Le roman s’avère ni bon ni mauvais, juste moyen mais d’une lecture néanmoins particulièrement instructive sur la Chine au XXIème siècle. L’enquête, sans être à tomber, reste néanmoins très crédible et révèle un peu de la délinquance dans la capitale chinoise, l’ordinaire et locale naissant souvent de l’extrême dénuement de catégories de la population considérées comme des parias, et l’universelle, celle en col blanc, pratiquant les mêmes méthodes que partout ailleurs, corruption, pots de vin et élimination des gêneurs.

Ma le chef et son adjoint Zhou font bien le job mais la narration est souvent perturbée par les états d’âme, les peines sentimentales des deux hommes, l’un en pleine séparation non digérée, l’autre tentant de sauver l’aimée toxico mal barrée. Il est dommage que ces moments prennent tant de place dans le roman, ralentissent l’intrigue. S’il s’agit du premier tome d’une série, la connaissance de ces blessures sont utiles au lecteur mais dans le cas contraire, que de temps perdu, que de bâillements qui auraient pu nous être évités.

Très mitigé.

« Je suis policier, pas truand. Je suis tenu de servir le peuple, pas de le terroriser. Il y a des lois pour des choses comme ça. Si ta sœur traîne avec des individus louches, elle est coupable aussi aux yeux de la loi. »

Wollanup.

 

NOLI ME TANGERE d’ Andrea Camilleri / Métailié.

Traduction : Serge Quadruppani.

On ne présente plus Camilleri, écrivain italien prolifique de romans policiers, romans noirs, romans historiques…  Il sait tout écrire, dans tous les styles et une fois de plus nous offre un véritable petit bijou, inspiré de la vie d’une de ses amies.

«Laura, belle et brillante épouse d’un grand écrivain, disparaît alors qu’elle était sur le point de finir son premier roman. Son mari s’inquiète, la presse s’emballe et toute une ribambelle d’amants en profitent pour dire tout le mal qu’ils pensent d’elle.

Mais Laura est-elle cette séductrice cruelle et sans cervelle, cette femme calculatrice et superficielle, ce monstre d’égoïsme que décrivent ses amants ? Ou bien un être tourmenté et absolu, avide de spiritualité, chroniquement affligé de crises de mélancolie, de ghibli, comme elle dit, qui l’obligent à se retrancher du monde et des hommes ? »

A la demande du mari qui souhaite la plus grande discrétion, le commissaire Maurizio enquête sur cette disparition qui défraye la chronique. Discret, subtil et ironique, il est vite intrigué par cette femme fascinante et bien décidé à mener cette enquête jusqu’au bout sans se soucier des thèses faciles avancées par sa hiérarchie ou la presse.

Andrea Camilleri construit son roman avec les éléments que l’enquêteur rassemble : témoignages, lettres, articles de journaux… autant d’éclairages différents et pour le moins contrastés sur Laura. Peu à peu, il dévoile la vie de Laura, dessine le portrait magnifique d’une femme en quête d’absolu qui ne peut se contenter de bonheurs communs et en très peu de pages, il réussit à nous captiver. On ne peut pas en dire vraiment plus sans en dire trop…

Un roman court mais fort.

Raccoon.

LA MAISON DU SOLEIL LEVANT de James Lee Burke / Rivages

Traduction: Christophe Mercier. James Lee Burke est un énorme auteur de polars ricain, le plus grand sans conteste actuellement.Il a commencé à écrire au tout début des années 70 mais c’est à la fin des années 80 avec “la pluie de néon” mettant en scène pour la première fois un des plus grands héros de littérature noire Dave Robicheaux que la carrière du Texan prend une autre dimension. 21 histoires plus tard, c’est certain, Burke est grand! Alors, peut-être que certaines des dernières intrigues sont moins puissantes que par le passé, peut-être aussi que l’arrivée de la fille de Clete Purcel dans la série était une fausse bonne idée…peut-être, perso, je ne trouve pas et histoire après histoire le bonheur de retrouver le bayou au coucher de soleil, Robicheaux sur la galerie avec Tripod, Clete qui débarque dans sa Cad rose et le début des emmerdes… les moments de haine, la tension, les blessures corporelles comme morales, la douleur de la perte, la victoire aux dépens des nantis,la compassion pour les opprimés, les oubliés, la satisfaction du devoir accompli, une marche de plus vers une rédemption tant espérée… Du Robicheaux quoi, un ami depuis plus de vingt ans malgré, mais on pardonne tout à ses potes, ses bondieuseries, sa hantise de l’alcool, son auto-justice souvent facile, sa morale de vieux cowboy.                                                       

 … Et tout cela pour vous dire que “La maison du soleil levant” n’est pas un roman avec Dave et Clete. En 1971, bien avant la naissance de Robicheaux, Burke avait écrit “ Déposer glaive et bouclier” qui racontait l’histoire d’un Hackberry Holland, sale con arriviste, raciste qui prenait un jour conscience que l’humanité n’était pas exclusivement texane et blanche. Cette oeuvre de jeunesse manquant un peu de corps fut suivie par “Dieux de la pluie” et “ le jour des fous” à l’aube des années 2010 avec un Hackburry nettement plus âgé à visage beaucoup plus humain réglant de sales affaires à la frontière entre le Texas et le Mexique. Parallèlement, une décennie plus tôt, Burke avait sorti quatre bouquins dont un est encore inédit en France avec Billie Bob Holland, jeune avocat texan et cousin d’ Hackberry.

A côté de la geste Robicheaux implantée en Louisiane, s’est donc largement développée ces dernières années une histoire de la famille Holland au Texas avec des épisodes allant de la bataille de san Jacito, grande victoire texane contre les Mexicains et égrenant les décennies jusqu’à nos jours. Tout cela est un peu compliqué pour le novice j’en conviens mais vous n’avez pas besoin de connaître toute l’histoire de la famille pour vous lancer dans la lecture. Le roman dont je vais peut-être commencer à parler à un moment parle d’un nouveau membre de la famille Holland qui sévit entre la fin du 19 ième siècle et le début du vingtième, donc un premier shot ne nécessitant pas de connaissances préalables. Par contre, pour les initiés, ce Hackberry est le grand père du Hackberry que nous avions redécouvert dans “Dieux de la pluie” et dont les trois histoires sont réédités en poche ce printemps.

“Mexique, 1916. Après une violente rencontre qui laisse quatre soldats mexicains morts, le Texas Ranger Hackberry Holland, le grand-père du héros de Dieux de la pluie, quitte le pays en possession d’un objet d’art volé, présumé être la coupe mythique du Christ ! Il provoque la colère d’un trafiquant d’armes autrichien sanguinaire qui se servira d’Ismaël, le fils de Hack, pour récupérer le « Saint Graal ».”

Roman d’aventure par excellence, passant du Mexique au Texas avec une étape douloureuse dans les tranchées de la première guerre mondiale, “ La maison du soleil levant” ne lâche pas son lecteur alternant comme d’habitude belles descriptions, scènes d’action parfaitement réussies, tendues et grandes tragédies par le destin de trois femmes, trois sacrées dames faisant passer la Séréna de Rash pour une première communiante. Burke donne enfin  un beau théâtre à trois femmes, à trois visions: la mère, l’amante et la “sainte”, en caricaturant à peine. Car ce sont vraiment ces femmes, par leur volonté, par leur action, qui aident Hackberry à survivre dans l’enfer de l’alcool tout en profitant de son manque de discernement dû à son entêtement éthylique. L’intrigue prend dès le départ le chemin d’un western qu’il est tout à fait avec ces scènes de duels, de bagarres dans les saloons…Hackberry Holland est un sociopathe très performant, profitant parfois de son étoile dorée sur la veste pour administrer la justice à sa manière, à sa mesure, une sorte d’ hybride de Robicheaux et Purcel, la colère froide et l’explosion meurtrière. Etonnant, détonant.

Mais, rapidement, le roman prend un tour beaucoup plus crépusculaire. Après ses errements de la fin du 19 ième siècle qui le vit abandonner son fils et sa mère, on voit Hackberry sur le chemin de la rédemption, à la recherche de son fils Ismaël officier de l’armée américaine. Hackberry voit son monde évoluer plus vite que lui, vieillissant.Il est toujours à cheval mais prend de plus en plus le train, la voiture, s’habitue au téléphone, l’Ouest américain est en train de disparaître avec la fin de la première guerre mondiale. On change de dimension, la criminalité devient internationale, mondiale. Hackberry essaie de ralentir cette course en tentant de réparer ses erreurs, en retrouvant ce qu’il a perdu, en réparant le mal qu’il a fait. Les péripéties autour de ce “Saint Graal” dérobé permettent à cette oeuvre à belle teneur historique et sociologique d’être aussi un redoutable polar mais, néanmoins, le choix de l’objet dérobé s’avère assez discutable, improbable, superfétatoire et prouve à nouveau que Burke est quand même un vieux calotin.

Roman aussi éminemment émouvant si les lamentations et les promesses d’un alcoolique vous émeuvent, “La Maison du soleil levant” possède tous les atouts pour surprendre les plus grands fans, les plus grands connaisseurs du maître. Burke a beaucoup innové dans ce roman en tous points remarquable, à 80 ans, quand certains l’ont déjà enterré. Hackberry n’est pas le chevalier blanc que l’on rencontre souvent chez Burke. Les femmes, enfin, ne sont pas cantonnées dans un rôle de plante verte, montrent les dents, vivantes, présentes, ardentes, ambiguës. Pour la première fois, Burke quitte le continent américain avec  quelques pages dans les tranchées sur la Marne en 1918. Beaucoup de références aux débuts du capitalisme international, à l’internationale de la friponnerie naissante, à la haine du communisme, à la peur de la contagion du bolchévisme qui débarque sur un continent où les luttes syndicales naissantes sont meurtrières. C’est comme toujours écrit avec le talent de conteur qu’on lui connaît et reconnaît mais cette fois se sont glissés des dialogues meurtriers, des répliques qui tuent vraiment leur victime .

Proche de “Le Saloon des derniers mots doux” de Larry McMurtry par sa description d’un monde qui disparaît, le roman prend aussi parfois les allures d’un moment d’écriture plus détendu, plus ouvert, plus serein, comme Donald Ray Pollock a su le faire avec “Une mort qui en vaut la peine” après le terrible “Le diable tout le temps”. Avec un sens créatif inépuisable l’élevant au niveau d’ étalon, Burke prouve une fois encore qu’il est le meilleur, inégalable, envoyant dans les orties tous les pâles imitateurs ricains présents au catalogue de collections à la mode chez les bobos  bien pensants.

“Vous m’emmerdez vraiment, les gars. Je déteste les imbéciles. Je n’ai jamais réussi à surmonter ce défaut. J’y travaille, j’y travaille, et alors deux types comme vous se pointent, et tous mes efforts sont perdus.”

Imposant, important.

Wollanup.

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