Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 1 of 105)

SARAH JANE de James Sallis / Rivages.

Traduction: Isabelle Maillet.

“Surnommée « Mignonne », ce qui ne lui va pas comme un gant, Sarah Jane Pullman a déjà trop vécu pour son jeune âge : famille dysfonctionnelle, fugue à l’adolescence, crimes, petits boulots dans des fast-food… on se demande comment elle parvient à redresser la barre. Elle y arrive et, à sa grande surprise, est engagée comme agent au poste de police de la petite ville de Farr. Lorsque le shérif titulaire disparaît, c’est elle qui prend sa place. Mais Sarah Jane ne se satisfait pas de la situation. Cet homme, Cal, était son mentor, son appui, et elle ne peut accepter qu’il se soit évanoui dans la nature. Elle va découvrir des choses qu’elle ne soupçonnait pas…”

James Sallis est un très grand auteur dont les romans ne se laissent pas facilement apprivoiser malgré ou peut-être à cause des ancrages dans le texte : leur forme, leur fond, leur moment d’apparition, leur subjectivité, des paroles, des répliques, des indices et des pensées qui ne sont plus vraiment celles des personnages mais de Sallis lui-même phagocytant sa propre intrigue partiellement policière pour interroger le lecteur, l’amener à réfléchir à une vérité que, pas plus que les personnages, il n’atteindra finalement jamais. Alors, une fois de plus, et autant vous prévenir, certains ne passeront pas la page cinquante tandis que d’autres se délecteront avec dévotion du discours, de la méthode, des indices, de l’histoire et de son dénouement. 

Si Sarah Jane peut paraître en ligne directe du précédent Willnot, il se distingue néanmoins par la présence, pour la première fois de sa carrière, d’une héroïne féminine. Ce nouveau challenge novateur souffre néanmoins de certains manques pour nous permettre de croire au vécu et à l’histoire d’une femme tels que l’on peut se plaire à les imaginer. Par contre, exploitant le même thème des disparitions pour le pousser vers une universalité, Sallis montre l’incompréhension, le chagrin ou la colère causée par l’absence soudaine et sans explication, par la maladie, le suicide, la mort subite, la fuite ou le crime non résolu. Incluant ses propres interrogations existentielles, sublimées par son écriture magique paraissant foutraque alors qu’elle est le résultat de choix littéraires totalement assumés, elle place le lecteur dans le même état d’incertitude que les personnages.

Toute l’œuvre de James Sallis explore le grand thème de la solitude des êtres, à leur cruelle confrontation solitaire à des situations qui les dépassent. Si le propos est lourdement triste,  méchamment mélancolique, on voit néanmoins le malin plaisir que prend Sallis à nous égarer, à nous aveugler, à nous renseigner, à nous interroger, à nous faire hésiter. L’intrigue policière,résoudre l’énigme de la disparition de Cal, une fois de plus et même si elle est l’objectif final, n’a pas grand intérêt. Une petite nouvelle sympathique aurait suffi si elle n’était pas animée par la maestria d’un auteur au zénith, roi de l’ellipse, du non-dit.

“La part de non-dit laissant, comme toujours, une traînée de feu dans son sillage.”

 Sarah Jane se découpe en deux parties. L’une raconte l’enfance et la jeunesse de l’héroïne tandis que la seconde montre la banalité, l’ordinaire de la vie d’un flic de campagne. Si la première partie me semble la plus aboutie et la plus propice à d’énormes maux de tête suite aux suggestions de réflexion proposées par Sallis ou par le voile laissé sur certains pans du tableau, la seconde a le mérite de rattacher le roman, et même si c’est de très loin, au monde du polar mais à peu près à l’identique de Willnot dont il est très proche tout en allant encore plus loin dans la réflexion.

“Chaque roman, chaque poème, est la même histoire unique qu’on raconte encore et encore. Comment on essaie tous de devenir véritablement humains, sans jamais y parvenir.”

Et s’il fallait résumer Sarah Jane et l’ensemble de l’œuvre de James Sallis, nul doute que ses propres propos seraient : « Dans la vie, tout se résume à errer pour trouver une direction, a-t-il dit. Tout ce qu’on fait. Plus on erre, plus la direction se précise.”

Bluffant, brillant.

Clete.

WESTERN SPAGHETTI de Sara-Ànanda Fleury / Le Quartanier.

 « Enoch était un prophète plein d’ambitions depuis qu’il avait vu Jésus apparaître un soir de décembre dans les chiottes d’une station-service au Nouveau-Brunswick. De son urinoir, Enoch avait écouté Jésus avec toute l’attention dont un alcoolique est capable : « Robert, tu vas t’arrêter de boire. Et ensuite, tu iras sauver les âmes du Canada », avait dit Jésus. Robert était sorti des toilettes en titubant. Seul le néon rouge de la station-service résistait à la noirceur de l’hiver, tandis que ses bottes de cow-boy s’enfonçaient dans la neige et que ses jeans s’imbibaient d’eau glacée. Une fois arrivé dans son pick-up, il a jeté une par une les bouteilles de bière et de whisky qui se baladaient en faisant cling-cling sur la banquette arrière. Robert a jeté la dernière bouteille sur le bas-côté et il s’est senti devenir un autre homme. Derrière lui, l’enseigne de la station-service formait le « Enoch » en lettres de néon bourdonnantes.« 

Arnold vit seul avec sa mère, et quelques mecs de passage. Ça respire pas la richesse mais c’est correct, convenable. Débarque l’amour, en la personne de Robert-Enoch, un prêcheur parfaitement illuminé. D’un coup la vie d’Arnold change, la religion commence à prendre trop de place, comme Enoch.
On suit Arnold dans ses errances de gamin, obligé d’assister à des messes dans des halls de motels tous bien pourris, lugubres. Il y croise d’autres gosses un peu paumés comme lui, dont Irène qu’il regarde sans trop comprendre ce qui se passe.
« Neon Bible », deuxième nouvelle de « Western Spaghetti », est gentiment blasphématoire. Et ça n’a rien à voir avec John Kennedy Toole, à part un discret hommage.
Cette nouvelle a bien un défaut, elle est trop courte, j’aurai bien suivi Arnold plus longtemps.

  « Pa’ se lève de toute sa masse et déjà son corps se transforme en bête. Quand je pense à Pa’, je pense à son corps qui prend le forme de mes peurs. Quand je pense aux hommes tout court, je pense à ça. Alors, la seule solution, c’est courir pieds nus hors de la maison, courir comme si la maison était en feu, courir comme si le feu était en chacun de nous, courir furieusement jusqu’au lac Huron, sauter par-dessus les rochers au ras de l’eau par-dessus les joncs brûlés, et nager le plus loin possible de cette maison. 

   Résoudre le le problème du feu d’un seul bond.

   Ma’ tente en vain de nous appeler depuis les rochers qui bordent le rivage. Elle scande nos prénoms : 

   ― Otto ! Jane ! Abel !

   Otto Jane Abel.

   Des noms qui finissent toujours par se désincarner, par évoquer d’autres visages que les nôtres. Ottojaneabel. Monstre marin à trois têtes. Cerbère gardien des enfers.« 


Une famille, trois gosses entre 14 et 18 ans qui se débrouillent comme ils peuvent, on les croirait sortis de chez Ron Rash ou Daniel Woodrell. « Cerbère » se passe dans une cambrousse pourrie au bord du lac Huron, vers Southampton, un endroit pas vraiment idéal pour grandir, avec en plus une belle galerie de tarés. C’est canicule depuis des jours, tout le monde attend l’orage, et chacun le prendra à sa façon, pour certains ce sera la pluie, pour d’autres les éclairs. Une histoire de deal qui tourne mal et c’est la fratrie qui se reforme.

Au long du recueil, on a affaire à des personnages errants, malgré eux, dans des endroits ou dans des vies qu’ils ne choisissent pas ; comme Mohamed dans « Mohamed A. B. », coincé à Montréal lors d’une escale un 10 septembre 2001, il n’en repartira pas. Comment vivre dans ce pays qu’il n’a pas choisi, avec un nom et un visage catalogués terroristes.


Sara-Ànanda Fleury entre en littérature avec son « Western Spaghetti », recueil de nouvelles publié ces jours-ci. Française de naissance, l’autrice a longtemps vécu au Canada, en plus d’un cadre pour ses nouvelles, elle en a ramené un chapelet d’expressions anglaises ou françaises qu’elle a semé un peu partout dans le livre.

NicoTag


Pour prolonger « Cerbère », rien ne vaut Karen O et sa musique pour le film « Max et les maximonstres » Spike Jonze.

LES SAMARITAINS DU BAYOU de Lisa Sandlin / Belfond Noir.

THE DO-RIGHT

Traduction: Claire-Marie Clévy

“Après quatorze ans passés derrière les barreaux pour avoir mis en pièces l’un de ses deux violeurs, Delpha Wade retrouve enfin le chemin de la liberté. Mais rien ni personne n’attend une ex-taularde, a fortiori en 1973, dans une petite ville du fin fond du Texas.

Le bureau du privé Tom Phelan, un Cajun débonnaire en reconversion professionnelle, est un point de chute inespéré pour Delpha. Avec sa discrétion et son sérieux, la jeune femme devient vite une secrétaire indispensable au détective néophyte…Mais sous la carapace, un feu gronde en Delpha, le besoin dévorant de se venger de son second violeur qui court toujours. Un homme dont elle est convaincue qu’il est là, tout proche. Et qu’il la guette…”

D’accord, un roman est un produit comme les autres et les éditeurs ont bien le droit d’utiliser certaines petites ruses pour vendre leur came. Bon, ça a marché pour moi puisque le titre français avec le terme bayou et la couverture avec son arbre solitairement triste m’ont d’emblée évoqué Burke ou Lansdale ou encore la première saison de True detective… et cela a été une grosse erreur mais point fatale. Ce premier opus de Lisa Sandlin récompensé des prestigieux Dashiell Hammett Prize 2015 et du Shamus Award 2016, même s’il ne met pas un orteil dans le bayou, possède de multiples atouts. 

Les qualités du roman n’apparaissent pas d’emblée, mais se dévoilent progressivement au fil de la lecture pour en faire un roman très recommandable, très éloigné de ce que veut nous faire croire une quatrième de couverture, elle aussi dans la surenchère.

Si, en effet, Delpha pense beaucoup au deuxième violeur toujours vivant, en l’occurrence le père de sa victime, elle n’en fait pas une obsession, s’efforçant, sous la surveillance de son agent de probation, de se réinsérer dans la société de Beaumont, ville importante et pas le fin fond du Texas que veut nous vendre Belfond . Elle veut réussir son nouveau départ et accepte toutes les offres de travail qu’on lui propose : s’occuper de personnes âgées ou accomplir le secrétariat de Tom Phelan qui, à la suite d’une blessure, a quitté les plate-formes pétrolières où il gagnait sa vie pour devenir détective.

Les fantasmes d’une vie à la Philip Marlowe sont très vite oubliés s’ils avaient été un tant soit peu rêvés et le quotidien est peu enchanteur : un chien à surveiller par peur d’un empoisonnement, une jambe en plastique confisquée à récupérer, un constat d’adultère, les “samaritains” Delpha et Paul mettent tout en oeuvre pour aider les paumés, les barjots, les oubliés. Et puis une affaire, trop facile à mener, titille Paul qui tente de comprendre, d’ approfondir… Pas débordé par son nouveau job, il a tout le temps de la réflexion. On ne voit rien venir, on se laisse porter par son entêtement, les éléments à charge, les indices, les preuves arrivent au compte-gouttes jusqu’à ce qu’on comprenne enfin que Paul n’est pas le second couteau qu’il parait et qu’il a bien ferré un gros poisson.

Parallèlement, on suit les tourments de Delpha entre pulsions de vengeance et désirs de rédemption voire de résilience mais la belle dimension polardesque du roman est bien dans la quête de Paul. Néanmoins, l’ambiance du Texas de 73 et surtout de nombreux personnages aussi touchants qu’émouvants contribuent aussi à une belle réussite. 

Gageons que Belfond sortira rapidement le second volet des enquêtes du duo Delpha Wade/Tom Phelan  particulièrement réjouissant pour son humanité, sorti en 2019 aux USA et intitulé “The Bird Boys”.

Clete

L’OURS de Andrew Krivak / Editions Globe.

Traduction: Héloïse Esquié

 “Et, à l’automne de cette année-là, la fille et son père virent un ours surgir des bois et se diriger vers le lac, puis patauger dans l’eau jusqu’à ce qu’il ait un poisson dans la gueule, avant de repartir dans la forêt, en direction des hauteurs. L’animal rappela à la fille son profil au sommet de la montagne, sa place auprès de sa mère, et les questions qu’elle s’était posées la première fois qu’elle en avait fait l’ascension, la plus secrète étant pourquoi, si sa mère était si forte, n’avait-elle pu vivre afin de rester avec eux. On aurait plutôt dit qu’elle s’était éloignée comme un ours de passage dans la forêt.

   Est-ce que ma mère était un ours? demanda-t-elle tout haut lorsque l’animal à la fourrure bleu-noir avec une tâche blanche sur le poitrail disparut dans les bois.

   L’homme rit: Qu’est-ce qui te fait dire ça?

   Elle n’a pas voulu rester avec nous, répondit la fille. Elle est partie. En haut de la montagne. Exactement comme cet ours.

   L’homme comprit alors le raisonnement de la fille.”

« L’ours » est court, cent cinquante pages, pourtant sa lecture prend du temps, son rythme est lent, contemplatif. C’est un livre qui demande de la patience, le lire rapidement, en une ou deux fois gâcherait le plaisir. Il faut aussi s’accrocher un peu au début, une torpeur règne sur les premières pages, il faut dépasser ce léger écueil pour ensuite profiter de la poésie de l’écriture, et probablement de la traduction.

Dans ce roman postapocalyptique, la fille et son père sont les seuls humains que l’on croise. L’auteur ne nous en dira rien de plus, pas de nom pas de prénoms, juste l’âge de la fille au début du texte, 5 ans, et encore, de façon détournée. Ce que l’on sait en revanche, c’est qu’ils sont les derniers de notre espèce sur notre planète.

J’ai bien sûr pensé à « La route » de Cormac McCarthy, mais le décor cramé de ce dernier laisse place ici à une nature flamboyante, redevenue maîtresse chez elle, enfin débarrassée de nous, les saccageurs, les barbares. Même les peintures des ruines de Hubert Robert sont reléguées dans le passé. Les rares vestiges de notre monde sont avalées par la terre et les arbres.

C’est peut-être finalement une suite de « La route », des centaines d’années plus loin.

On ne sait rien de la manière dont les humains se sont éteints, les deux personnages n’en ont aucune idée non plus. Andrew Krivak se penche sur un moment donné de l’histoire future de notre planète, il braque sa lunette sur un endroit où se trouve deux survivants. On n’en saura pas plus, les hypothèses restent ouvertes.


Pendant la première partie, le père enseigne à sa fille tout ce qu’il faut connaître pour survivre : fabriquer un arc et chasser, pêcher, dépecer un animal, recycler tout ce qu’on trouve, faire un feu, se nourrir de la végétation alentour, lire le ciel et le paysage, etc ; les priorités de ces personnes n’ont rien de commun avec les nôtres. 

L’affection, l’amour infini entre ce père et sa fille paraissent en filigrane à chaque page. 

Leur mode de vie est très ancien, simultanément édenique et rude, avec quelques vestiges de notre civilisation traités comme des reliques d’une époque que le père n’a pas connu, un peigne, un bout de miroir, de vieux recueils de poésie, quelques bricoles.

« L’ours » est un roman hybride, postapocalyptique évidemment, il s’inscrit également dans le nature writing, en héritier de John Muir plus que de Henry D. Thoreau, et dans la tradition de roman d’apprentissage. « Dans la forêt » de Jean Hegland m’est revenu à l’esprit pendant la lecture.
Les descriptions des paysages semées au long du livre sont somptueuses, que ce soit les animaux, les montagnes, les rivières ou l’océan, et les étoiles bien entendu. La lecture des paysages et des ciels enseignée par le père réserve de beaux passages.  L’apprentissage, le passage de l’enfance à l’adolescence, le deuil et la solitude, dans tout ces moments, la fille fait preuve d’une grande détermination à survivre, à se souvenir de son père, à l’honorer, sa combativité est exemplaire. Les épreuves, tant physiques que psychologiques, sont lourdes, l’auteur ne lui épargne que peu de choses pendant les quelques mois que nous passons à ses côtés.

   L’ours retourna la fille du bout de son museau et lécha la croûte de sommeil et de sel dans ses yeux ; elle se réveilla au spectacle d’une éclipse du ciel floue, en forme de tête.

   On est à la maison ? demanda-t-elle sans bouger, recroquevillée dans le sable, frissonnante.

   Non, répondit l’ours.

   La fille se secoua, tenta de se lever d’un coup, et s’effondra.

   L’ours recula et ils se regardèrent à travers la distance qui les séparaient. 

   Tu peux faire un autre feu ? demanda l’ours.


À la moitié du livre on bascule dans un univers proche du conte, entre lyrisme et onirisme, en parler est déjà trop, trop en dévoiler de ces pages serait dommage. Les échanges avec les animaux et les arbres, les conversations avec un ours ou un puma sont parmi les plus beaux chapitres du livre, et ne versent jamais dans un anthropomorphisme stupide. Le réalisme des descriptions minutieuses se métamorphose en réalisme magique dès qu’apparait l’ours du titre.

Les toutes dernières pages sont l’occasion d’un saut dans le temps. La fille s’est mue en vieille femme, entourée d’animaux, ayant lâché les quelques oripeaux de la précédente civilisation qui lui restaient de son père ; puis, enfin, la nature continue sa vie, et l’ours du titre traverse une dernière le récit. 

C’est une manière somme toute bien poétique, pour Andrew Krivak, de nous faire lire notre propre fin.
A quel moment ce roman, comme tous ceux qui paraissent en ce moment avec au choix une fin du monde ou notre extinction, sera rattrapé par la réalité. La question reste en suspens, pour combien de temps ?

NicoTag


Pendant ma lecture j’ai écouté Ólöf Arnalds, chanteuse islandaise à qui il faut peu pour nous dépayser, son charengo, petite guitare sud-américaine, et sa jolie voix. L’écouter revient à regarder le vent.

LORSQUE LE DERNIER ARBRE de Michael Christie / Albin Michel

Greenwood

Traduction: Sarah Gurcel

Après avoir fait, comme la plupart des auteurs américains, ses armes dans le monde de la nouvelle avec « Le jardin du mendiant » sorti chez Albin Michel en 2012, Michael Christie revient dans les librairies avec un roman imposant « Lorsque le dernier arbre », sorte de pendant à « L’arbre-monde » de Richard Powers, prix Pulitzer 2019.

Tous ces scénarii post-apocalyptiques très à la mode en ce moment prennent une nouvelle dimension, plus réelle et plus inquiétante, lorsqu’ils font écho à la crise sanitaire mondiale que nous traversons depuis de longs mois.

 « Le temps ne va pas dans une direction donnée. Il s’accumule, c’est tout – dans le corps, dans le monde -, comme le bois. Couche après couche. Claire, puis sombre. Chacune reposant sur la précédente, impossible sans celle d’avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure. » D’un futur proche aux années 1930, Michael Christie bâtit, à la manière d’un architecte, la généalogie d’une famille au destin assombri par les secrets et intimement lié à celui des forêts. 

L’histoire démarre telle une dystopie. 

Nous sommes en 2038, après « le grand Dépérissement », un dérèglement climatique ayant entraîné un bouleversement du climat, nous suivons Jake, une botaniste travaillant dans un parc d’attraction canadien et offrant à de riches visiteurs la possibilité d’approcher les derniers arbres sauvegardés. Ailleurs, la terre est devenue un désert suffocant et la plupart des arbres sont morts attaqués par les maladies et les insectes. 

Cette partie permet sans doute de donner au roman une dimension de fable écologique, mais pour moi, le véritable intérêt du livre est ailleurs, dans la passionnante plongée dans le passé qui nous fait remonter le temps comme à la lecture des anneaux de croissance qui ornent la coupe d’un tronc : 2008, 1974, 1934, 1908… 

À chaque époque, le romanesque nous emporte dans l’histoire de la famille Greenwood en même temps que dans l’histoire de l’Amérique. Plus on remonte dans le temps, plus les personnages sont profonds, troubles, humains. Ils nous entraînent dans leur vie liée à l’exploitation du bois et, si le discours écologique est bien présent, il est surtout servi par le talent avec lequel Michael Christie a construit un authentique roman d’aventure. Une histoire de famille, intemporelle, avec ses secrets, ses mensonges, ses incompréhensions, ses trahisons, ses amours…

Un livre sombre, comme l’est la vie ; imprégné de lumière, comme elle aussi.

Clete.

LE RÉGISSEUR de Jeanne Desaubry / Editions L’Archipel

25 novembre 1980 donc : le régisseur de Coluche est assassiné. C’est ce qu’annonce le bandeau du livre et retiendra l’histoire. Voilà pour la vérité, même si le flou et les odeurs fétides qui entourent cette triste affaire parlent plutôt de mensonges et de poussière sous les tapis. En campagne présidentielle, Coluche dérange, bouscule le ronron des institutions. On s’en prend à lui, à ses proches, et de la menace à l’exécution, il n’y a hélas qu’un pas à imprimer dans les déjections de la raison d’état. Bref, rien n’est clair et le brouillard perdurera…

Alors ce livre, du coup, fiction ou réalité ? Paul, Jim, quelques prénoms crédibles fusent et donnent corps à l’option vraie. Mais pour tout dire, on s’en fout bien au-delà des convenances. La lecture est agréable, passionnante. Et la lecture, arrêtez-moi si je me trompe, c’est pour ça que nous sommes là, non ? Alors, prenons tout pour argent comptant. Content ? Pas si sûr. « C’est l’histoire d’un mec » : un mec qui fait rire, même si les histoires en marge du mythe sont plus grinçantes. Le nez rouge certes, mais l’âme souvent grise et les narines pleines de farine aussi.

Utilisant ces parts d’ombre, le staccato soutenu de Jeanne Desaubry détoure les ornières oubliées par les projecteurs d’un destin qui fera long feu. Ce sont la voix of du défunt massacré et l’incompréhension de Marie qui, la plupart du temps, racontent. Elle est la maîtresse mi cachée mi assumée de René, voire même enceinte du même René, le régisseur en question, retrouvé exécuté dans une friche de banlieue, deux balles dans la nuque, le sceau des traîtres, des deadlines mafieuses… Marie tangue et prend des gnons, ballot innocent balancé sans ménagement dans le grand toboggan des interrogatoires policiers et des arcanes judiciaires.

    « Non, je ne vois pas. Non, je ne sais pas. Non… », comme un refrain, comme un garrot qui étrangle. Phrases courtes et rythme dense, à la fois rugueux et lancinant, style à la fois parcimonieux et élégant, mots pesés et choisis : l’écriture est aussi vive que belle. Elle peut en dérouter certains mais s’avère le tempo parfait, le contrepoids méthodique et cardiaque d’une affaire écartelée entre drame humain et blitzkrieg médiatique. Juste en filigrane et pour situer, Didier Daeninckx préface. 

Alors ? Crime passionnel, sûrement, dérive de la jalousie, forcément, pure barbouzerie maquillée, peut-être, on ne saura jamais vraiment ce que raconte et cache ce 22 novembre 1963, euh pardon, ce 25 novembre 1980, mais la Version Desaubry du présent Régisseur gagne ces galons de politique fiction à la fois factuelle et de brillante dimension romanesque.

JLM

LA NUIT TOMBÉE SUR NOS ÂMES de Frédéric Paulin / Agullo

« Vive la Révolution ! entend-on. À mort les bourgeois ! À mort le capitalisme !

Une jeune femme masquée d’un foulard échappe de peu au poitrail démesuré d’un hongre dacaraçonné. Elle rit en lançant une pierre qui rebondit sur le casque du cavalier.

Un homme propulse un pavé sur la vitrine de l’agence NordBanken. Deux ou trois autres, cagoulés, vêtus de noir, l’imitent puis s’enfuient. Un jeune type, l’air sérieux, agite un drapeau rouge sur lequel les visages de Marx, Lénine et Mao sont dessinés. Une camionnette est la proie des flammes, des détonations claquent, la fumée, le gaz, lacrymogène tourbillonnent dans les rues. 

Un vieil empire chancelle t-il sur ses fondations déjà ébréchées ?

Un nouveau monde est-il en train de naître ?

Samedi 16 juin 2001, Göteborg est en feu.« 

Frédéric Paulin n’attend pas. Premières phrases, premiers paragraphes de ce qui sert de prélude, il nous jette en Suède, sous la mêlée entre manifestants et forces de l’ordre.

Après les mercenaires, le Rwanda, les abattoirs, la lutte contre le terrorisme, notre auteur nous embarque direction Gênes. Pendant le sommet du G8 de juillet 2001. 

Gênes 2001, on s’en souvient ou pas, on se renseigne si besoin. Paulin s’en souvient bien, il en était. Ce n’est pas pour autant qu’il écrit en ancien combattant, ou en s’attribuant quelques glorioles. Sa mémoire se trouve probablement au creux de ces pages, mais elle n’est pas son unique base de travail, tout au plus une contribution comme une autre. Car à la lecture, on sent bien le foisonnant travail de documentation, la masse ingérée des lectures de la presse de l’époque, d’essais historiques parus depuis ; il est en cela l’héritier d’un autre écrivain de romans noirs, Didier Daeninckx, il possède ce même souci du détail historique et idéologique.
Paulin est dans un travail d’investigation, le récit frôle parfois le reportage au long cours. Il ne reste que peu de place pour l’imagination du lecteur tant son écriture est précise, minutieuse, exigeante de vérité dans les moindres détails. Le livre démarre par ce court prélude de juin, rebondit à Rennes le 13 juillet, puis suit, presque heure par heure, le déroulement des événements du mardi 17 au dimanche 22 juillet. 

Le travail de fiction est ailleurs. Comme dans la trilogie Benlazar, c’est grâce à ses personnages que Frédéric Paulin nous remet en mémoire des événements importants qui s’évaporent de nos souvenirs avec le temps.
Ce que j’aime dans son écriture, c’est le regard, la tendresse qu’il porte justement à ses personnages. Il n’a rien du dieu créateur malveillant, du démiurge tout puissant. Ses personnages n’ont rien de surhumain, il les pétrit à hauteur de femmes, d’hommes.

Il y a d’abord Wag et Nathalie, la confrontation entre les tenants des revendications pacifiques, et ceux pour qui la violence est le moyen d’action. La LCR d’un côté, la CNT de l’autre. Ils sont rennais comme Paulin. Ils ont en commun leur fougue et leur jeunesse. Nathalie brûle, irradie le roman, quand lui, Wag, joue, bien malgré lui, dans des zones plus sombres, glauques. 

Autre duo. On change d’ambiance avec Lamar, conseiller communication de Jacques Chirac ; autre milieu, autre violence, celle d’un arriviste pour qui le G8 n’est qu’une occasion de briller. Son incompétence se double d’une exceptionnelle poltronnerie, prêt à envoyer les autres sur le ring, il est poule mouillée devant celui qui parle fort.
Seul italien du tableau, Franco de Carli, conseiller sécurité du ministre de l’Intérieur du nouvellement réélu Berlusconi, responsable de la sécurité du G8. Un fasciste qui voit dans les manifestations l’occasion de traquer et briser du rouge, en usant de toutes les roueries dont son intelligence est capable. 


Martinez et Cazalon, deux flics de la DST qui ne savent pas trop pour quelles raisons ils se retrouvent mêlés à cette histoire si ce n’est qu’ils tiennent Wag depuis un certain temps. Eux-mêmes sont tenus par Lamar, qui a lui-même les mains ficelées par Carli.

Gênes est un point de convergence. Plus on progresse, plus Paulin imbrique ses personnages les uns dans les autres. 

Pour compléter ce tableau, Génovéfa, journaliste au JDD, qui se débrouille pour être à Gênes et se métamorphoser en reporter dans une ville en état de siège. Suivie par un photographe rencontré sur place, un peu balourd, cynique mais expérimenté qui m’a rappelé un autre journaliste, celui de « Ça change quoi ». Ce roman de Roberto Ferrucci reprend ses propres souvenirs durant les événements génois.


Comme dans ses ouvrages précédents, le manichéisme n’a pas sa place dans ce roman.

On voit comment un événement peut chambouler des vies du tout au tout. L’un arrête le militantisme, l’autre quitte son fiancé, d’autres encore mettront fin à leur carrière, etc. Ce que ces gens ont vu et vécu les a transformés.
Les trois femmes, Nathalie et Génovéfa, et Martinez à moindre échelle, s’en tirent le mieux, Paulin les laisse sortir grandies de cette histoire. Cazalon s’en sort bien aussi.

Son écriture nous place à l’endroit exact où se trouve ses personnages, on bouge quand ils bougent, on court quand ça panique, on s’étouffe et pleure avec les fumigènes ; au coeur de la manipulation, politiciens d’extrême droite proches de Berlusconi et agitateurs complices des forces de l’ordre. 

« La manifestation de l’après-midi a encore donné lieu à des saccages et à des affrontements.

« Putain ! On leur tue un des leurs et ça ne les calme même pas. Il faudrait quelques fusillés pour l’exemple. »

Franco de Carli observe les individus autour de lui. On dirait des coqs excités par des poignées de gravier lancées par le public, juste avant le combat.

Dans la soirée, des voitures de patrouille ont été prises à partie par des émeutiers devant l’école Diaz — deux ou trois canettes ont été lancées, en réalité, mais la réalité est ce qu’on décide d’en dire, songe Carli. Les habitants de la rue Battisti ont signalé que des jeunes habillés de noir, battes de baseball ou manches de pioche à la main, s’étaient réfugiés dans les locaux de l’école.« 

Paulin maîtrise le pouvoir de la fiction qui lui permet de digérer un cadre historique précis pour le transformer en décor dans lequel il emmène ses lecteurs. Il place « La Nuit tombée sur nos âmes » au carrefour du récit historique et du roman réaliste.

L’histoire, je l’ai dit, suit pas à pas ce qui s’est passé au long de ces jours funestes.

Frédéric Paulin ne cesse d’augmenter la tension, très graduellement, à la David Peace.

Il tourne son récit autour d’un point précis de son histoire jusqu’à nous faire tomber dessus avec une rare violence, typiquement ce qui se passe la journée du vendredi. Il revient à la charge au même endroit, en multipliant les points de vue, en disséquant un moment très court, il braque un télescope sur un événement qui dure quelques minutes, et comme David Peace il cherche à pénétrer le cœur de la vérité. Même, surtout, si celle-ci n’est pas belle à voir, en l’occurence ce que l’on voit c’est une démocratie moderne sombrée dans une extrême violence, avec coups de toutes sortes, tortures et meurtre à la clef. Le dernier chapitre, le dimanche 22 juillet, est le plus noir du roman, c’est à une vision effroyable que nous sommes confrontés, en prison ou à l’hôpital la répression est illimitée. J’ai terminé ma lecture avec un goût de sang dans la bouche.

« La tête de Wag bascule en arrière et il chute dans un puits sans fond. Il sait qu’il n’en remontera pas, il sait que sa jeunesse qu’il voulait encore retenir un peu vient de lui échapper. Il sait qu’il ne reviendra pas de Gênes comme il y était venu. Les flics italiens ont réussi ça : le renvoyer en France en lui volant ses espoirs.« 

On peut avoir plusieurs lectures de ce roman, soit purement littéraire ou de plaisir, roman noir ou vaguement historique, la lecture politique me semble la plus enrichissante. Paulin nous rappelle qu’il faut continuer à lutter pour rester libre.

« La Nuit tombée sur nos âmes”, c’est deux cents soixante-dix pages tendues, brutales, terriblement réalistes. 

NicoTag

J’aurais pu choisir « Rodney King » de Ben Harper ou « London Calling » du Clash, mais j’ai préféré un morceau qui a souvent résonné dans ma tête pendant ma lecture. En plus cette version sauvage est d’une rare intensité. « Rockin’in the free world » de Neil Young à Glastonbury en 2009.

PANDEMONIUM de Sylvain Kermici / EquinoX Les Arènes

Jacob est une parole au fond d’un cinéma porno. Un maître à penser, un gourou, un prêtre du mal. Il voue le monde à la destruction, en empruntant à la religion, la philosophie, la politique. Son propos est limpide, d’une intelligence démentielle, redoutable. Si Jacob est un prophète, il est celui qui délivre une énergie primitive, brute, qui anéantit toute volonté de perception, de compréhension. Sa parole est un bombardement méthodique et acharné de chaque neurone du cerveau de la personne qui tourne les pages. Dès les premiers mots le malaise s’impose.

La voix de Jacob alterne avec les chapitres de l’histoire qui se passe autour et à l’intérieur du cinéma avec d’autres personnages : le Tueur, Keith, Christian, Elsa, Brutus, Agent 1, Agent 2, etc ; des mercenaires, des érotomanes, que sais-je encore. Ils illustrent le propos de Jacob, n’en sont que les faire-valoir.

Une chose est certaine le style de Pandémonium est extrêmement travaillé. Il y a de vraies trouvailles de langage, la syntaxe fait parfois preuve de sacrées torsions, les potentiomètres de l’écriture sont tous dans le rouge, l’excès éclate la norme. Le style de Sylvain Kermici est très élaboré, finement ciselé tout au long des chapitres qui s’enchaînent selon un compte à rebours dont on comprend vite qu’il mène à une fin en apocalypse.

Les gardes du corps étaient deux chiens allongés, autour de l’escalier,comme si, une fois privés de leur maître, ils avaient préférés mourir. La fille avait le visage déchiré pour moitié par la balle et pour moitié par un sourire barbare. D. avança prudemment dans le désarroi des pantins. Une matière visqueuse nappait le sol et plombait un peu plus les semelles à chaque pas. D. soupira de dépit. Il était si fatigué qu’il redoutait de commettre une erreur. Il prit le temps de vérifier le trépas de chacun, même si manipuler les corps ne faisait pas partie de son champ d’expertise. Bientôt, la mort s’occuperait d’enfoncer les yeux dans les orbites. Elle s’occuperait de la bouche et des dents. Elle s’occuperait de ronger les mâchoires et la chair du nez. Bientôt, la mort danserait avec les intestins et dévorerait foie et poumons.



Une remarque, ou plutôt une question arrive rapidement : à qui s’adresse un tel déferlement de sauvagerie ? qui lira et appréciera ce texte brodé en noir, en tous points extrême ?
Lautréamont, Dostoïevski ou Lovecraft ont écrit la fureur, sondant l’âme humaine chacun à leur façon. Plus près de nous, des écrivains comme Ellroy ou Winslow ont écrit des romans où coulaient de véritables torrents de violence. Mais toujours on perçoit une infime lueur, un secret espoir.
Dans Pandémonium  non. 

C’est rapidement écœurant, la lecture m’a provoqué des haut-le-cœur plusieurs fois. Tout est réduit en cendres. Le bien a entièrement disparu, c’est au-delà du nihilisme.

L’horreur la plus avilissante se mêle à la pornographie la plus cradingue, aux crimes les plus vils. Tout est superlatif, hors catégories. Il rajoute des cercles à l’enfer de Dante et renvoie Burroughs au rayon Harlequin.

Ce qui caractérise ce texte, c’est l’absence totale d’espoir, de vie, d’innocence, de poésie comme on en trouve dans le Paradis Perdu de Milton, créateur littéraire du Pandémonium. C’est un puits sans fond de sévices et de crimes étalés comme des outils sur les pages d’un catalogue de bricolage. Même l’histoire passe au second plan, et n’est finalement qu’un prétexte à écrire toutes ces insanités.

Je ne sais pas si c’est de la science-fiction, ce qui est à espérer, ou du roman noir, auquel cas tout est perdu. 

Je pourrais vous détruire, voilà ce qu’il est important d’intégrer. Un seul de mes regards pourrait vous briser, annuler votre semblant de vie, réduire en miettes les maigres échelons qui vous séparent du vide : vos relations, vos souvenirs, vos regrets. Les deux ou trois illusions qui vous éloignent de l’hypothèse de la mort. Je pourrais vous détruire. Je pourrais déchirer de part en part le mensonge qui vous constitue. Gardez en tête que mon regard est mortel et que les chances sont grandes que vous l’aimiez, ce regard. Le brasier de mes yeux vides risque fort de vous sourire. Vous revenez constamment, je me trompe ? La vie est perdue.

Je ne suis même pas spectateur de l’histoire qui se déroule sur ces pages, je ne me sens pas perdu non plus, je suis exclu par un hermétisme en béton. Bien qu’appréciant le travail d’écriture à sa juste valeur, à aucun moment je n’ai senti autre chose que du fil de fer barbelé à chaque page, au détour de chaque phrase. C’est probablement un but recherché par l’auteur, un défi lancé aux lectrices et lecteurs. L’enjeu n’est pas d’aimer ou non le livre, mais en premier lieu de l’appréhender, tel une face nord cruelle en montagne, puis, éventuellement, d’aller au bout des 235 pages, de refermer le livre, exsangue. 

Oserez-vous ? 

NicoTag

Plutôt que tous les morceaux de Metal citant à tour de bras le Pandémonium, je termine avec le démoniaque Midnight Rambler  des Stones.

AU-DELÀ DE LA MER de Paul Lynch / Albin Michel.

Beyond The Sea

Traduction: Marina Boraso

“Malgré l’annonce d’une tempête, Bolivar, un pêcheur sud-américain, convainc le jeune Hector de prendre la mer avec lui. Tous deux se retrouvent vite à la merci des éléments, prisonniers de l’immensité de l’océan Pacifique.”

Dans ce quatrième roman, Paul Lynch prend beaucoup de risques en quittant son théâtre du Donegal présent dans “Un ciel rouge, le matin”, « La neige noire” et “Grâce”. Par le passé, cette terre irlandaise avait permis à l’auteur de colorer ses intrigues très noires qui en font l’une des plus belles plumes actuelles du genre. Il sacrifie aussi son style magnifique parfois délicieusement suranné pour s’adapter à la tragédie humaine qu’il nous propose.

“BEYOND THE SEA est né parce que j’ai lu quelque part l’histoire de deux hommes qui avaient dérivé dans le Pacifique à bord d’un bateau et dont un seul avait survécu. En lisant cette histoire, j’ai été comme frappé par une vision, la vision d’un roman tel que j’écrirais à ce sujet. J’ai vu comment mes préoccupations du moment pouvaient finalement trouver leur voie dans une telle histoire. Mais j’étais un peu inquiet car ce n’est pas un roman qui se déroule en Irlande et c’est vrai que pendant un moment je l’ai laissé de côté. Après j’ai cherché à savoir si je pouvais écrire le même livre dans le cadre irlandais mais ce n’était pas réalisable. Finalement, comme pour les autres, je me suis dit, c’est le roman que je dois écrire malgré tout. Au bout du compte, malgré toutes ces différences, c’était un livre qui me permettait d’aller très près des idées qui m’intéressent. C’est un livre assez semblable à “ Grace” dans le fait que finalement ce qui traverse le roman c’est comment est-ce qu’on se définit soi même quand on y est acculé. Peut-on accéder à une forme de transcendance dans cette vie qui est la nôtre ? Comme dans “Grace”, les deux personnages de “Beyond the sea”, au début des humains très ordinaires, sont transcendés par ce qu’ils vivent, deviennent plus vrais, plus grands que nature et c’est cela qui m’intéresse.” Entretien Nyctalopes, juin 2019.

“Au-delà de la mer”, par instants histoire de survie, est surtout un roman explorant la psyché de deux hommes en prenant le point de vue de celui qui survivra. Usant d’une écriture beaucoup moins riche qu’à l’accoutumée, Lynch réussit néanmoins très rapidement à instaurer un climat de noirceur, de souffrance que vraiment peu d’auteurs arrivent à créer et à infliger au lecteur.

Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, qu’est ce qui fait qu’un homme reste à flot tandis que l’autre coule ? La dévotion ou l’action, le rapprochement ou l’isolement, la confiance ou la défiance, l’espoir ou le découragement, la foi en l’humanité… 

Il est probable que le roman désarçonnera au départ les fans de Lynch mais ils verront aussi très vite la permanence du talent de l’auteur dans une histoire beaucoup plus statique, au décor immense mais désespérément vide, une traversée du Styx, noyant le lecteur dans des océans de souffrance, de peine et de désolation.

“ Ses yeux s’ouvrent sur un ciel bouché et une mer abolie, il n’y a plus rien à voir.”

Abyssal.

Clete.

DE RAGE ET DE VENT d’Alessandro Robecchi / L’Aube Noire.

Di rabbia e di vento

Traduction: Paolo Bellomo et Agathe Lauriot dit Prévost

Quel plaisir de retrouver Alessandro Robecchi que nous avions découvert l’an dernier à la faveur d’un roman “Ceci n’est pas une chanson d’amour » dont le titre évoquait méchamment Public Image Limited de John Lydon et qui était en fait gavé de Bob Dylan, Dieu du héros Carlo Montessori, animateur vedette et producteur génial de tv poubelle pour la chaîne qu’il nomme “l’unsine à merde”. Ce roman était un bon polar milanais et peut-être plutôt une farce policière. A quelques pages de la fin, on se demandait comment le héros allait pouvoir s’en sortir et comment Robecchi allait bien pouvoir ne pas se gaufrer dans le final. Mais, vraiment contre toute attente, l’auteur avait réussi le sans faute.

Ce deuxième roman, toujours plus délicat à conclure a donc véritablement valeur de test pour savoir si la série en cours en Italie, un roman par an depuis 2014, soit 8 histoires est un filon à suivre…

“Carlo Monterossi, détective à ses heures perdues, est ravagé par la culpabilité : après avoir pris un verre avec Anna, une escort girl avec laquelle il a partagé un moment de surprenante sincérité, il est parti de chez elle sans fermer derrière lui, laissant le champ libre à un meurtrier tortionnaire.”

Si le premier roman se montrait parfois extravagant dans sa collection de doux dingues et de furieux malades, dans sa succession de scènes improbables et pas toujours du meilleur goût, on passait néanmoins un grand moment de bonne humeur. A l’époque j’avais “osé” parler d’un côté westlakien que je fus agréablement surpris de retrouver dans la bouche du célèbre critique littéraire Michel Abescat. Indéniablement, on retrouve cette filiation à laquelle on peut ajouter le regretté Andrea Camilleri dans l’art de se foutre des flics. Si furieux pouvait être attribué à “Ceci n’est pas une histoire d’amour”, sérieux et appliqué conviendraient bien à ce deuxième opus beaucoup plus réfléchi, tout en laissant néanmoins échapper, à bon escient, une étonnante verve.

Il semblerait qu’une équipe soit née autour d’un Carlo Montessori dans une rage peut-être un peu exagérée contre le tueur d’une personne qu’il n’a côtoyé que deux heures dans sa vie. Mais qu’importe, on le suit d’emblée, lui et ses deux complices, un journaliste peu bavard mais très efficace et un flic, roi du travestissement en filature, sorte d’inspecteur Cluzot malchanceux qui trouve d’entrée le moyen de se faire exploser la tronche alors qu’il est déguisé en moine.

L’intrigue est parfaitement maîtrisée, les dialogues et les situations sont souvent savoureux, bref, le roman est très réussi. Assurément, Alessandro Robecchi est un auteur à suivre.

Clete.

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