Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 1 of 98)

LES PIONNIERS de Ernest Haycox / « L’Ouest, le vrai » Actes Sud

The Earthbreakers

Traduction : Fabienne Duvigneau

Dans la collection « L’Ouest, le vrai », le roman posthume d’Ernest Haycox, publié en 1952, deux ans après la disparition de son auteur, se pose à part. En effet, contrairement à tous les autres titres, il n’a jamais été adapté au cinéma. Peu étonnant quand on découvre l’ampleur de cette fresque historique, aux multiples personnages et aux intrigues entrecroisées. Elle a la carrure pour s’imposer au-dehors du cadre western.

« Ils viennent du Missouri et ont tout abandonné dans l’espoir de trouver une terre à des milliers de kilomètres de leurs foyers. Ce voyage où ils affrontent les rapides, le froid, les pluies diluviennes qui vous transpercent, la faim, constitue une suite d’épreuves exténuantes que Haycox restitue avec une ampleur, un lyrisme, une vérité inégalés. Le cinéma, à de rares exceptions près, paraît timide, aseptisé, face à l’acuité d’un tel livre. Parvenus à destination, les survivants doivent construire un nouveau monde avec ses règles, ses usages et ce malgré les rivalités, les préjugés raciaux, les barrières de classes. Les Pionniers est l’un des très grands romans, sinon le plus grand, le plus lucide, sur la colonisation, l’apprentissage de la civilisation, avec les conflits que celle-ci entraîne entre une vision humaniste et les pulsions de violence, entre les intérêts particuliers et le sens de la collectivité. Peut-être le grand œuvre de Haycox, cet immense écrivain qu’admirait Ernest Hemingway, qui marie le souffle de l’épopée à la chaleur de l’intime, avec d’inoubliables personnages de femmes. À coup sûr son livre testament, et rien moins qu’un chef-d’œuvre de la littérature américaine. » 

Si jamais la collection devait se clore un jour, ceci pourrait constituer le plot ultime de l’aventure éditoriale, par son sujet même. Tandis que de nombreuses histoires nous ont fait connaître l’aventure, l’exploration, l’affrontement contre la géographie et les forces de Nature, contre les peuples natifs, les duels entre hommes aux mœurs brutales, quelque chose de l’Ouest, peut-être défini par notre propre romantisme, se fige ici : un groupe de pionniers apprend à construire et enraciner une nouvelle société. Ce qui est sauvage doit disparaître, ou moins être canalisé. Les hommes qui ont goûté à la vie violente et sans attaches de la Frontière doivent plier, se redéfinir ou mourir. Tel est le cas de Rice Burnett, de Hawn, l’homme à squaw, de l’irascible Lockyear. 

Le roman fait une large place aux questions de mœurs, de morale, de la place des femmes. Certains de ces personnages sont proprement sidérants d’audace et l’auteur nous donne toute la profondeur de leurs questionnements et états d’âme. Mais c’est plus largement le microcosme pionnier, à l’intersection d’une paire de vallées détrempées par les brouillards de l’Oregon, qui devient de portée universelle sous la plume de Haycox. Foisonnante, difficile à résumer, voilà assurément une grande œuvre, qu’il est presque douloureux de lire si on y discerne aussi le crépuscule d’un mythe, d’un genre, d’un mouvement, le western, entraîné par le sens de l’histoire vers une société établie et le monde moderne.

Paotrsaout

UNE SUITE D’ÉVÉNEMENTS de Mikhaïl Chevelev / Gallimard.

Traduction: Christine Zeytounian-Beloüs

Les romans russes contemporains se retrouvent rarement sur les étals des librairies françaises et donc ce premier roman de Mikhail Chevelev, journaliste de presse écrite est une véritable aubaine pour qui s’intéresse un peu à l’empire de Poutine et à ses manières en matière de relations internationales où la diplomatie, visiblement, n’a pas beaucoup cours et encore moins dans la gestion d’affaires dites de terrorisme. 

“C’est avec une grande surprise que Pavel Volodine, journaliste moscovite, apprend un soir qu’il est attendu sur les lieux d’une prise d’otages, où on le réclame comme médiateur. Un homme retient plus d’une centaine de fidèles dans une église, et ne veut négocier qu’avec lui.”

L’histoire récente russe nous apprend que Poutine ne cède jamais aux volontés des terroristes et on peut d’emblée voir l’inquiétude, la panique qui s’empare du narrateur une fois la stupéfaction digérée. Rapidement, il va reconnaître à l’écran celui qui demande son aide et comprendre pourquoi il a été choisi. Vadim, chef des insurgés a une histoire longue, commune avec le journaliste et commencée lors de la première guerre en Tchétchénie. A l’époque, le journaliste avait réussi à libérer Vadim, prisonnier des autorités tchétchènes à l’issue du premier conflit.

Ainsi à l’urgence du moment, parallèlement, va se recréer l’histoire d’un homme qui, dans son parcours de vie, n’aura pas eu beaucoup de chance, se retrouvant à chaque fois, au milieu du théâtre des opérations martiales du président russe : les deux conflits tchétchènes et la Crimée. Roman mené de main de maître par Chevelev, “une suite d’événements” dresse un tableau frappant et assez morose d’un pays qui n’aime pas trop révéler ses tares : alcoolisme des élites au pouvoir, corruption, incompétence.

Animée par un certain fatalisme et un  désabusement certain, l’histoire se partage entre compte à rebours dramatique et parcours malchanceux sur un ton assez ironique, la dérision, peut-être, comme arme ultime des vaincus, des opprimés ? Mais ne nous y trompons pas, on file vers le drame, la tragédie, tout en s’interrogeant sur la valeur de la notion de terrorisme. Le mot bonheur existe-t-il en russe ?

Clete.

JUSTICE INDIENNE de David Heska Wanbli Weiden / Gallmeister.

Winter Counts

Traduction: Sophie Aslanides.

Les romans traitant des Amérindiens sont souvent couronnés de succès chez nous. Quand ils sont écrits par des Indiens, on peut même penser qu’ils apportent des éléments crédibles sur la situation actuelle des populations dans les villes comme dans les réserves. Celui-ci, premier roman de David Heska Wanbli Weiden, ancien avocat, membre de la Nation lakota sicangu, devrait lui aussi avoir une belle carrière chez nous, débarquant dans les librairies accompagné des louanges de Tommy Orange très justifiées, d’une Oprah Winfey certainement sous stupéfiants quand elle cite comme référence Hammett, et de Louise Erdrich dont nous parlerons bientôt.

Nominé pour Prix Goodreads du meilleur premier roman policier  et parmi les meilleurs livres 2020 du Publishers Weekly, “Justice indienne”, écrit par un Lakota de surcroît avocat de formation et débarquant dans l’excellence Gallmeister a de quoi séduire… sur le papier.

“Sur la réserve indienne de Rosebud, dans le Dakota du Sud, le système légal américain refuse d’enquêter sur la plupart des crimes, et la police tribale dispose de peu de moyens. Aussi les pires abus restent-ils souvent impunis. C’est là qu’intervient Virgil Wounded Horse, justicier autoproclamé qui loue ses gros bras pour quelques billets. En réalité, il prend ses missions à cœur et distille une violence réfléchie pour venger les plus défavorisés. Lorsqu’une nouvelle drogue frappe la communauté et sa propre famille, Virgil en fait une affaire personnelle. Accompagné de son ex-petite amie, il part sur la piste des responsables de ce trafic ravageur. Tiraillé entre traditions amérindiennes et modernité, il devra accepter la sagesse de ses ancêtres pour parvenir à ses fins.”

Si le monde des réserves indiennes aux USA reste un univers assez peu connu, « Justice indienne” sera un livre précieux pour ceux qui veulent le connaître ou qui aiment la culture indienne sans folklore, sa société décrite sans fard. On comprend très bien dès le début que l’auteur connaît son affaire et a analysé les réserves indiennes et plus particulièrement cet espace lakota du Dakota du sud. Dans cet univers marginal, se dégage aussi une justice propre, résultat des carences des institutions fédérales qui se moquent peu ou prou de la délinquance et de la criminalité dans les réserves. A Rosebud, Virgil Wounded Horse administre la justice indienne contre espèces trébuchantes et le démarrage ressemble à une démonstration de justice violente à la Burke dans la dernière pôvre aventure de Robicheaux. 

Signalé comme une nouvelle plume du polar par l’éditeur, David Heska Wanbli Weiden montre ainsi d’emblée la couleur d’un roman qui sent bon le hard boiled et puis paf, plus rien. L’aspect polar se désintègre très rapidement et le reste n’intéressera pas les amateurs de polars tant il est cousu de fil blanc, très prévisible et peu crédible. L’action reprend dans le dernier quart du bouquin avec un coup de théâtre qui tient presque la route et un duel final épique. Mais le mal est fait depuis trop longtemps et si la lecture des actes d’héroïsme de personnes de la réserve perpétuant les traditions ou s’employant à aider leurs compagnons d’infortune est instructive, elle peut lasser. Pareillement, les multiples hommages très appuyés à la culture et à l’histoire lakota (on remontera ainsi exagérément jusqu’à Wounded Knee… ) ont un intérêt, mais n’en demeurent pas moins complètement inutiles à l’intrigue (parfois même complètement à l’ouest avec des pages consacrées à la gastronomie lakota). Tous ces éléments relèguent l’enquête au second voire au troisième plan.

Si l’affaire est résolue et si Virgil est bien devant l’affreuse tentation de l’auto justice, tout ceci montre néanmoins une maîtrise du polar un peu juste et je suis certain que l’auteur écrira d’autres romans que j’aurai plaisir à lire mais il est certain aussi que ce ne sera plus des polars.

Convenu.

Clete.

PS: Tony Hillerman n’était peut-être pas indien mais ”Coyote attend”, “Les voleurs de temps”… c’était des grands polars.

MANGER BAMBI de Caroline De Mulder / La Noire / Gallimard.

“Bambi, quinze ans bientôt seize, est décidée à sortir de la misère. Avec ses amies, elle a trouvé un filon : les sites de sugardating qui mettent en contact des jeunes filles pauvres avec des messieurs plus âgés désireux d’entretenir une protégée. Bambi se pose en proie parfaite. Mais Bambi n’aime pas flirter ni séduire, encore moins céder. Ce qu’on ne lui donne pas gratis, elle le prend de force. Et dans un monde où on refuse aux femmes jusqu’à l’idée de la violence, Bambi rend les coups. Même ceux qu’on ne lui a pas donnés.”

Le sugar dating, à l’ère d’internet, permet aisément à des jeunes filles étudiantes de rencontrer des hommes mûrs, riches, qui ayant réussi leur parcours de vie, leur montreront la voie à suivre, les guideront, les aideront socialement, économiquement et philosophiquement à entrer dans le “nouveau monde” et y trouver une belle place bien mieux que leurs parents ne peuvent ou n’ont pas su le faire. Le sugar daddy offrira à son sugar baby tout ce qui lui manque et celle-ci lui offrira son cul parce que l’on parle ici tout simplement de prostitution, de la plus vile, la plus détournée où des filles vendent mais de façon indirecte, ce qu’elles peuvent offrir, leur gentil sourire, leurs charmes…Ce procédé n’est pas nouveau mais a maintenant pignon sur le web. Il suffit de taper le mot sur google et la porte est ouverte au marchandage ou plutôt à l’échange de compétences pour une belle entrée dans le monde adulte pour l’une et un retour vers la jeunesse pour l’autre. Alors, bien sûr, rien de mal à cela voyons, chacun ayant un intérêt dans cette relation…

“ Vous êtes un homme à l’aise dans la vie ? Vous êtes quelqu’un d’occupé et aimez les jeunes femmes attirantes et ambitieuses ?” 

“ Vous êtes une femme. Vous en avez ras-le-bol des jeunes sans ambition et sans avenir. Ici vous trouverez des hommes mûrs qui savent ce qu’ils veulent.” Oh oui, ils savent !

Caroline De Mulder est universitaire et nul doute que son environnement professionnel lui fait côtoyer des personnes ayant versé côté sombre, peut-être suffisamment pour que le sujet lui donne envie ou lui crie le besoin de le traiter dans un roman détonant au titre méchamment évocateur et provocateur. On a déjà apprécié l’auteure belge qui lorgnait vers le Noir dans “Bye Bye Elvis”, qui y est entré avec “Calcaire” et qui s’y impose aujourd’hui.

Caroline De Mulder aime changer d’univers mais à chaque fois c’est avec une solide connaissance du cadre qu’elle nous y convie. Dans “Manger Bambi”, elle nous bouscule d’emblée avec une entrée violente dans le monde de petites ados racailles et de leur extravagances lexicales SMS et verlan. Il faut s’y faire un peu mais pas trop le temps parce qu’en très peu de pages, on entre dans le dur avec ce gang de dézinguées issues de l’univers étrange de l’adolescence, de ses contradictions, du désir de posséder ce que l’on n’a pas, tout ce que l’on ne vous a pas offert, du sentiment d’invincibilité particulièrement aidé par la baguette magique de Bambi un Sig Sauer qui permet toutes les outrances.

Alors, ce roman pourrait ne raconter que le parcours criminel de ces jeunes amazones qui prennent ce qui leur semble être leur dû, il le fait bien sûr mais Caroline de Mulder en contant par petites touches la vie de Bambi qui, sans son maquillage de guerre, va redevenir Hilda, pauvre môme, victime des mauvais traitements de sa mère, de la fuite de son père premier salopard d’une galerie d’hommes pas très reluisante. Et petit à petit, à l’effarement et à l’irritation provoqués par les agissements barges des gamines succède une autre lecture, celle du mal être, de l’abandon, de la difficulté de la création de la personnalité quand on n’a aucun modèle autre que ceux proposés par les réseaux sociaux ou MTV, les affres et le drame des gamins abandonnés à leurs peurs. Caroline De Mulder montre avec l’adresse qu’on lui connaît, dévoile ce qui se cache sous le rimmel, sous le Mademoiselle Dior, sous les faux ongles et soudain, on tremble pour Hilda. Coupable ou victime? Vous verrez par vous même, “Manger Bambi”, très paradoxalement et c’est l’exploit de l’auteure, respire l’amour, le plus beau, le plus fort, le plus désintéressé.

Très fort !

Clete.

PS: un entretien avec l’auteure vendredi…

NITASSINAN de Julien Gravelle / éditions Wildproject

Impossible de clôturer la saison sans évoquer une dernière découverte, harponnée en librairie par hasard. Nitassinan est le premier roman de Julien Gravelle publié par Wildproject, une maison française orientée vers les « humanités écologiques » au sens large. Jurassien d’origine, Julien Gravelle s’est installé au Québec en 2006 et y exerce le métier de guide d’expédition. La parution en 2012 de la version grand format du roman (aujourd’hui épuisée) a eu apparemment peu d’échos littéraires, ou alors engourdis aujourd’hui. La version poche éditée à l’automne 2020 relancera peut-être l’intérêt pour ce texte.

« Le bois est plein de fantômes. On voit leurs ombres bossues, fatiguées par de trop longs portages, les jambes arquées par les journées de voyage en raquettes. Les gens d’avant, sentant fort la sueur, la boucane et la graisse animale. Indiens, coureurs des bois, trafiquants de peaux. Sauvages, ils l’étaient tous, même si tous n’étaient pas autochtones. Et ils étaient chez eux sur ce territoire qui eut bien des noms. Les Ilnuat l’appelaient « Nitassinan »– notre terre–, les premiers explorateurs blancs, « royaume du Saguenay », l’administration moderne, « territoires non organisés du Lac-Saint-Jean », mais pour tous, c’est le bois. »

Neuf destins, cinq siècles d’histoire : le roman d’une terre.

Il y a des 4e de couv’ qui tiennent leurs promesses, à savoir dans le cas présent, la plongée dans l’histoire, l’aventure, la découverte. Les Innus/Ilnus, historiquement appelés Montagnais par les Français qui s’aventurèrent sur leur territoire puis s’y installèrent, sont un peuple autochtone du Canada oriental. Pendant des millénaires, dispersés en clans, ils menèrent une vie nomade de chasseurs-cueilleurs entre leurs habitats d’estive et la profondeur des bois et des zones humides boréales où ils s’enfonçaient pour traquer le gros gibier lorsque l’hiver et le froid rendaient les conditions presque salubres. L’été, le bois est en effet un enfer d’insectes piqueurs et de sols spongieux. De la rive nord du Saint-Laurent, leur territoire s’étendait jusqu’aux côtes du Labrador. Il est probable que des Innus furent le premier contact de Vikings puis de pêcheurs de morue venus d’Europe à ces latitudes avant que la France ne décidât de s’implanter sur la façade nord-est de l’Amérique au XVIe siècle. 

Et c’est là que commence l’égrenage historique et narratif de Julien Gravelle. Au travers de neuf destins, neuf histoires bornées entre 1563 et 2012 (histoires que ne renierait pas, pour certaines, Jack London ou, d’autres, Rick Bass), il évoque l’univers des Ilnus, ce qu’il en perdure et ce qui s’en effrite et disparaît. En effet, la présence d’Européens est le point de départ d’une suite de bouleversements, tantôts subtils ou indirects (modifications de l’équilibre économique et politique des peuples autochtones de toute la zone géographique du Saint-Laurent et des Grands Lacs), tantôt directs parce que le nombre et l’emprise des Blancs s’accroît et écrase le mode de vie ancestral. Tant bien que mal, l’attachement au territoire, au bois, parvint à résister, certes transformé, transmis parfois à ceux des Blancs qui, fascinés par la liberté de ‘l’ensauvagement’, ne résistent pas à son appel. Il se pourrait même que Julien Gravelle y ait cédé lui aussi et qu’il ait le cœur kawish (sauvage). Principalement, le livre est la chronique, travaillée avec un grand souci documentaire, de la destruction d’un peuple, d’une culture, d’un environnement. Il s’en dégage une mélancolie globale, nuancée par la précision des descriptions du territoire et de ses habitants (animaux et humains confondus), la vivacité des aventures des personnages choisis et les bouffées d’amour mystique pour une nature puissante.

Du nature writing habité, qui inscrit sa particularité francophone dans un espace littéraire habituellement dominé par les Anglo-Saxons.

Paotrsaout

DICTIONNAIRE AMOUREUX DU POLAR de Pierre Lemaitre / Plon.

Tous les ans en décembre, Nyctalopes est plus visité qu’à l’accoutumée, souvent des gens fiévreux à la recherche du polar de l’année. Alors, plutôt que d’offrir un roman se situant au fin fond de la Norvège à une personne qui ne rêve que du Texas ou de l’Arizona ou un polar psychologique à un ami qui aime l’excès d’adrénaline, pensez sérieusement à offrir ce dictionnaire amoureux du polar à tout amateur du genre et ainsi évitez la grimace de tonton Maurice, navré, découvrant un Harlan Coben dans un emballage où il rêvait de découvrir le dernier Burke.

Pierre Lemaitre était connu pour ses polars par les connaisseurs mais a obtenu un Goncourt amplement mérité en 2013 avec « Au revoir là-haut”. Ont suivi, brillants aussi, “Couleurs de l’incendie” et  “Miroir de nos peines”. Qui d’autre que Lemaitre serait plus légitime pour parler polar ou noir ?

En un mot comme en cent, il sera difficile de parler intelligemment de cet ouvrage racontant des auteurs d’hier et d’aujourd’hui, français et étrangers, des romans, des séries, des films, des journalistes spécialisés, des hommes et femmes qui comptent, des histoires, des éditeurs…

“Lorsque je lis un “Dictionnaire amoureux”, rien ne me fait plus plaisir que de découvrir des choses que je sais déjà. C’est un peu comme pour le Nobel de littérature: le jour de sa proclamation, quand il s’agit de quelqu’un dont je connais le nom, j’ai l’impression d’être cultivé.” Sans hésitation, merci donc à Pierre Lemaitre de m’avoir donné cette impression très fugitive, certes, d’intelligence. Car à côté des chefs d’oeuvre connus de tous se glissent de petites pépites noires que j’ai eu le bonheur de retrouver au hasard des pages, des petites merveilles pour “happy few” qui m’avaient comblé à une époque comme “Je suis un sournois”, “le ventre de new-York”, “Prélude à un cri”…

Il n’ y a pas de bonne manière de lire ce pavé de 800 pages, on peut très bien le dévorer comme un ouvrage normal, le rythme et la longueur des chroniques offrant une très grande diversité, passant de la recension d’un roman à la carrière d’un auteur à la présentation d’une série culte en distillant des anecdotes souvent inédites ou mal connues. Mais on peut aussi aborder le dictionnaire par l’index de fin, en retrouvant les auteurs qu’on aime et se délectant des portraits dressés .Lemaitre y montre son admiration pour certains de ses devanciers ou coreligionnaires avec beaucoup de déférence et d’éloges tout en en ne négligeant pas non plus quelques petits tacles envoyés l’air de rien. De très belles pages sur Sallis, Incardona ou Burke pour donner des exemples pas du tout choisis au hasard. De manière générale, on lit surtout une passion, une érudition, un enthousiasme communicatif offrant au passage, merci à lui, aussi une bonne dose d’humilité au blogueur…

Bref, “Le dictionnaire amoureux du polar” est un beau diamant noir couvrant brillamment l’univers du polar tout en éclairant le petit monde du polar.

Clete.

XAVIER DUPONT DE LIGONNES L’ENQUÊTE de Boisson, Chamoux, Gouverneur et Raisse / So Lonely.

On pouvait se montrer surpris par la passion populaire et le battage médiatique autour du procès Daval, il y a quelques semaines. Le mari avait avoué, qu’attendait-on de plus? Par contre, les Français amateurs de faits divers continuent à se passionner pour les événements liés aux affaires Grégory, Estelle Mouzin ou Jean-Claude Romand qui demeurent, malgré les années, non résolues, inexplicables… pour toujours?

Dans ce classement de l’horreur et du mystère, ces affaires ont été vite supplantées par une bien plus récente, datant de 2011, et qui pour l’instant, malgré de nouvelles pistes menant vers l’étranger en cette fin d’année 2020, demeure une énigme extraordinaire.

“Au début du mois d’avril 2011, un homme de 50 ans disparaissait sans laisser de traces, avant qu’on ne retrouve les corps de sa femme, de leurs quatre enfants et de leurs deux chiens enterrés sous la terrasse de leur maison nantaise. Presque dix ans plus tard, les innombrables mystères qui entourent « l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès » font de celle-ci le fait divers français le plus indéchiffrable et discuté de ce début de millénaire.”

Beaucoup de magazines sortent des numéros spéciaux estivaux étiquetés “sexe”. Society, pendant plusieurs années il me semble, a sorti des numéros “ meurtre” consacrés à des faits divers peu ou pas connus. Cette année, Society a décidé de sortir une enquête en deux volets  sur XDDL. Ils ont fait un gros carton inattendu avec la première partie, confirmé par la deuxième. Cette enquête est le fruit d’un travail de quatre années de Pierre Boisson, Maxime Chamoux, Sylvain Gouverneur et Thibault Raisse et sans conteste, ils ont vraiment bien réalisé leur taf.

Du coup, cette version livre tombe à point pour ceux qui s’intéressent à cette histoire. Society est un quinzomadaire du groupe So Press à qui on doit déjà So Film et surtout SO FOOT qui a réussi à nous débarrasser de l’hégémonie de France Football, les ringardisant par un discours moins laudateur et plus proche du supporter, des personnes qui vivent football et dégommant sans états d’âme les icônes avec un ton nouveau et une dérision bienvenue. Il en va ainsi pour Society qui fouille souvent là où personne n’est allé voir, se fondant dans l’anonymat pour mieux prendre la température de la France et du monde.

Et en quatre ans de recherche, les quatre journalistes ont ratissé large, offrant de nouveaux angles à la compréhension d’une affaire effarante ou provoquant une densification du brouillard environnant. Bien sûr, on est loin de l’étude universitaire brillante de Ivan Jablonka pour « Laëtitia », le format et le public ne sont pas les mêmes mais les cent quatre-vingts pages se dévorent. Les crimes bien sûr, la fuite, la disparition, l’enquête, la piste catho intégriste, les proches, les amis, et bien sûr le charismatique Xavier Dupont De Ligonnès. Personne complexe, XDDL se voyait en grand chef d’entreprise, se prenait pour un Américain mais le golden boy en carton était tout autre, bien plus banal en apparence, un pauvre loser. Et puis sur la fin, de nouveau l’émotion, les êtres qui ont été trahis et qui ne s’en sont jamais remis, entraînés bien malgré eux dans une horreur trop forte pour une quelconque résilience. “Ca s’appelle un cauchemar, ou ça s’appelle un fait divers : l’assassin fait toujours d’autres victimes que les morts.”

Malgré que cette affaire bien réelle soit bien plus passionnante que beaucoup de fictions, ce serait une impardonnable lacune  de ne pas vous conseiller l’effroyable “Natural Enemies” de Julius Horwitz qui raconte la dernière journée d’un type qui a réussi et qui a décidé de tuer sa femme, ses enfants et son chien le soir.

Passionnant mais laissant un sale goût dans la bouche.

Bravo Society.

Clete.

RENNES NO(IR) FUTUR d’Isabelle Amonou, Claude Bathany, Thierry Bourcy, Nathalie Burel, Danü Danquigny, Benjamin Dierstein, Thomas Geha, Stéphane Grangier, Arnaud Ladagnous, Stéphane Miller, Frédéric Paulin, Élodie Roux-Guyomard, Christophe Sémont, Erik Wietzel / Goater Noir

En convoquant, à la fin de l’année 2019, les auteurs du collectif rennais Calibre 35 ainsi qu’en lançant un appel à textes pour sélectionner trois d’entre eux autour d’une thématique « Rennes, quel futur ? Visions de la ville en 2030 », la branche noire des éditions Goater ne pouvait pas imaginer que la réalité offrirait quelques mois plus tard le scénario catastroph(iqu)e que nous connaissons. Soudain, l’horizon et le fantasme 2030 paraissaient totalement explosés. Le futur était en avance. Bouclé ce printemps, le projet regroupe 14 nouvelles noires et/ou d’anticipation dont certaines ont pu s’appuyer sur la sidérante réalité dans laquelle nous sommes depuis entrés. Il faut bien avouer que, même sans cela, bon nombres des auteurs participants avaient projeté une vision de l’avenir assez peu éclairée par l’optimisme et les couleurs de l’arc-en-ciel, entre fin du monde et pandémie, nouvelles technologies de contrôle de la population et écologie obligatoire, entre ségrégation spatiale et confinement, entre innovation et désespérance. C’était après tout répondre à l’esprit et au cahier des charges du recueil envisagé.

Le casting a sélectionné des autrices et auteurs aguerris, pour certain(e)s déjà exposé(e)s dans les chroniques Nyctalopes à des titres divers : Claude Bathany, Nathalie Burel, Danü Danquigny, Stéphane Grangier, Frédéric Paulin dans un ordre alphabétique.  Mais la totalité des participant(e)s contribue efficacement à la palette noire (et déprimante) exposée dans le recueil, selon l’approche existentielle ou la déclinaison dystopique choisies. On espère qu’au delà du public local ou familier de la métropole bretonne, il se trouvera des lecteurs capables de décoder – pour mieux les apprécier – les projections de certains textes, férocement ironiques. Ëtre administré en 2020 par une coalition PS-écolos ne protège pas d’une dérive idéologique ou autoritaire de cette même coalition, comme l’imaginent plusieurs nouvelles. 

Comme à chaque fois qu’il s’agit de recueil de nouvelles, je me garderai de 1/ d’en résumer les histoires 2/ d’en avancer un palmarès. Les angles, nuances, sensibilités apportés par les auteurs atteindront des lecteurs amateurs de littérature noire et d’anticipation tous différents. Ce qui ne m’empêche pas de pointer un texte qui m’a fait plutôt rigoler dans le genre Mad Max zoophile à la cocasserie saignante, « Germaine Pétrograd » de Benjamin Dierstein. 

Il y a une phrase qui dit quelque chose comme « les Bretons ont toujours Roazhon ». Vu d’ici, en 2030, ce sera salement différent.

Paotrsaout

MOGOK d’Arnaud Salaün / Le Seuil.

“Mogok” est le premier roman d’Arnaud Salaün, journaliste, consultant en intelligence économique et analyste en politique internationale et il a bien fait de choisir le polar, le noir pour entamer un parcours d’auteur qui s’annonce très prometteur.

“Bandian vit seul dans son appartement peuplé de plantes à Pigalle. Serbe d’origine, il se rappelle pourquoi il est arrivé à Paris, moins ce qui l’a poussé à y rester. Sa vie va basculer le jour où on lui confie un contrat pas comme les autres : tuer un magnat de l’armement français, spécialisé dans les drones de combat. Tueur à gages, Bandian aspire pourtant à autre chose, qu’il entraperçoit depuis sa rencontre avec Ailis, jeune photographe noctambule, et son cercle d’amis – son salut ? D’abord accueillante, sa nouvelle famille d’artistes sûrs de leurs goûts, immergés dans la contre-culture techno, témoignera de nuances dans la cruauté dont il ne soupçonnait pas l’existence.”

Alors, bien sûr, le thème du tueur à gages est un peu éculé et beaucoup de romans racontent ce genre d’histoires et pas toujours avec le talent d’un Lawrence Block dans les aventures de Keller. Mais ici, si le cadre est très stéréotypé avec un Bandian en guerrier solaire, en samouraï au sang froid, on en sort très rapidement quand on entre dans son univers qu’il n’a pas vraiment choisi et qu’il voudrait changer. Il est à un tournant de sa vie, en équilibre précaire et petit à petit il va s’enfoncer dans la nuit de tous les excès avec la bande de pseudo artistes qu’il côtoie: fêtes techno, drogues diverses, défonces nocturnes puis diurnes. L’armure se déglingue. Et puis un tueur qui tombe amoureux est un homme mort. Inspirant empathie et répulsion Bandian cogne et séduit.

« Sombre n’était pas difficile, c’était à la portée de tous, il suffisait de se laisser entraîner. »

Si le titre Mogok évoque une ville diamantifère de Malaisie qui sera la destination finale, la plus grande partie du roman se situe dans un Paris underground peuplé de glandeurs et d’artistes au talent diamétralement opposé à l’égo qui les bouffit. La plume de Salaün est vive, précise, souvent belle, offrant uniquement les seuls détails nécessaires mais créant d’emblée l’ambiance. Satire sociale aussi acerbe qu’inattendue, Mogok renvoie parfois vers les océans de solitude, de tristesse, de nostalgie de “Le tueur se meurt” de Sallis dont il n’a d’ailleurs pas à envier l’écriture.

Si l’histoire s’avère violente, elle est par contre contée avec une écriture de très, très bonne tenue, constamment addictive même dans certains moments plus faibles parce qu’un peu répétitifs.

Un polar costaud mais aussi très fin et intelligent, les lecteurs de Joseph Incardona ne devraient surtout pas faire l’impasse.

Clete.

LA FUREUR DES HOMMES de Charles O. Locke / « L’Ouest, le vrai »/Actes sud

Road to Socorro (titre alternatif : The Hell Bent Kid)

Traduction : Hubert Tézenas

Au bout de sept années d’existence de la série L’Ouest, le vrai, son projet aura échappé à peu de monde : rechercher (parfois exhumer), traduire et publier les textes littéraires d’intérêt à l’origine des scénarios de films western entrés au panthéon du genre. Après les grands textes épiques, lyriques aussi, du début, la série creuse désormais dans des romans aux approches plus originales. 

Bertrand Tavernier le confesse, il n’a pas été simple de tirer de l’oubli le roman de Charles O. Locke adapté à l’écran par Henry Hathaway sous le titre de From Hell to Texas (1958) et exploité en France sous celui de La fureur des hommes. En effet, les informations sont floues sur Charles O. Locke (1895-1977), pourtant auteur de plusieurs westerns à partir des années 1950. Comment par exemple le titre original du roman, très évocateur (hell bent signifiant « totalement déterminé », « indomptable ») a pu glisser vers une plus prosaïque « route de Socorro » ?

Tot Lohman a beau savoir tirer mieux que personne, c’est un jeune homme farouchement non violent. Mais lors d’un bal, brutalement agressé par le jeune Shorty Boyd, il est contraint de se défendre et tue son adversaire. Riches éleveurs, les Boyd sont nombreux, puissants. Le patriarche, assoiffé de vengeance, ne reconnaît pas la légitime défense et le clan se lance aux trousses du jeune homme. Traqué, sans personne vers qui se tourner, Lohman prend la fuite et tente de rejoindre le Nouveau-Mexique pour y retrouver son père. Dans ce long et douloureux périple, il doit affronter une nature hostile et des poursuivants impitoyables qui l’entraînent malgré lui dans un engrenage de violence qui risque de le broyer.

Tot Lohman est un personnage atypique dans l’Ouest. Eduqué (il sait écrire et se sert plusieurs fois de la voie épistolaire pour délivrer messages ou se raconter), doté de principes moraux hérités des croyances religieuses de sa mère, pacifiste mais hélas, détenteur d’un véritable don pour le maniement de la carabine. Tot Lohman est d’abord consterné par la rage et l’acharnement dont font preuve les Boyd, le père autocrate et ses fils, pour le traquer. Ils ne sont pas du même monde : les Boyd sont de grands éleveurs sans scrupules et la force a toujours constitué pour eux un moyen de s’imposer. Lui n’est qu’un jeune cow-boy bien seul, déjà éprouvé par la vie : sa mère est morte, sa petite sœur a péri à la suite d’un raid comanche, son père est parti dans l’Etat voisin, deux de ses trois frères ont succombé sous les balles en voulant faire respecter la loi. Sous le fouet des épreuves physiques et morales, une colère formidable va s’emparer du jeune homme et ébranler ses valeurs. Doit-il se montrer aussi ou plus cruel que ceux qui le pourchassent ? Peut-il vaincre en provocant le carnage ? 

Introduit par le témoignage d’un rancher, clos par celui d’un autre, qui étaient tous deux les mieux disposés à l’égard du jeune homme, (ce qui apporte au texte des points de vue de narration peu usités ailleurs), le récit, âpre et tendu, se concentre sur la cavalcade de Tot Lohman. La nature est rude et ne pardonne pas elle non plus. Quand le jeune homme croise le chemin d’autres hommes, il doit souvent craindre la traîtrise ou déjouer une embuscade. Les Indiens rôdent et les Boyd ont une large partie de la contrée à leur pogne. Il y a des rencontres tendues. La talentueuse économie de mots de Charles O. Locke s’adapte aussi aux lignes de dialogue qui claquent par leur drôlerie ou leur acidité. Sur son chemin de croix, quelques-uns osent apporter leur aide au jeune fugitif. Pour l’esprit assiégé de Tot Lohman, c’est un répit, de l’émotion. Pourtant, il écarte aide et possibilité d’un autre destin, pour mettre fin, seul et à sa manière, au cycle de la violence. Depuis le début, le crack du fusil galopait vers la tragédie, sa conscience son plus implacable ennemi. 

Un western marquant par sa cruauté et le personnage émouvant du Hell Bent Kid.

Paotrsaout

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