Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (page 1 of 82)

LES MANGEURS d’ARGILE de Peter Farris / Gallmeister.

The Clay Eaters

Traduction: Anatole Pons.

Peter Farris fait partie des auteurs ricains qui ont débarqué chez nous depuis quelques années et qui doivent à Gallmeister leur reconnaissance en France. Troisième roman pour Peter Farris, tout comme Benjamin Whitler, l’autre grosse pointure de la collection de l’éditeur alsacien consacrée aux polars ruraux américains. 

Après DERNIER APPEL POUR LES VIVANTS et LE DIABLE EN PERSONNE finaliste en 2018 du grand prix de la littérature policière, LES MANGEURS d’ARGILE vient confirmer le talent déjà souligné de l’auteur originaire de Georgie.

“À quatorze ans, Jesse Pelham vient de perdre son père à la suite d’une chute mortelle dans le vaste domaine de Géorgie qui appartient à sa famille depuis des générations. Accablé, il va errer dans les bois et se rend sur les lieux du drame. Là, il fait la rencontre de Billy, un vagabond affamé traqué depuis des années par le FBI. Une troublante amitié naît alors entre cet homme au passé meurtrier et le jeune garçon solitaire. Mais lorsque Billy révèle à Jesse les circonstances louches de l’accident dont il a été le témoin, le monde du garçon s’effondre une deuxième fois. Désormais, tous ceux qui l’entourent sont des suspects à commencer par sa belle-mère et son oncle, un prêcheur cynique et charismatique. Alors que le piège se referme, Jesse se tourne vers Billy.”

Peter Farris a choisi la Bible Belt et ses cohortes de bigots naïfs comme cadre et cette Georgie bien ingrate est souvent décrite par un auteur dont les racines sont bien ancrées dans l’argile de la région. Choisissant de développer deux intrigues, combinées toutes deux à des flashbacks, Peter Farris impose un rythme effréné à une intrigue particulièrement meurtrière dans son final. Le roman est garanti à 0% meth et donc si les salauds sont bien de sortie, ils ne sont pas totalement exempts de cerveau et permettent une réflexion sur la guerre, sur le survivalisme, les liens du sang et bien sûr “last but not least” la religion. 

Sans être un roman qui fera véritablement date, “Les mangeurs d’argile” confirme les talents de conteur de Peter Farris, auteur en passe de devenir incontournable pour les amateurs du genre.

Wollanup.


L’HORIZON QUI NOUS MANQUE de Pascal Dessaint / Rivages Noir.

Un trio se forme par les aléas de la vie. Des personnalités bigarrées s’assemblent par leur attirance respective à vivre à la marge. Ce ne sont pas des marginaux mais ils refusent les conventions, ils abhorrent les strictes règles d’une société vissée sur les normes, rongée par la standardisation placée sous un joug panurgien. Ils composeront sur les plages pas-de-calaisiennes pour se serrer les coudes, créer leur monde propre et tenter de « laver » certaines scories de leur passé.  Leurs existences coulent au fil de l’eau et les couleurs entrent dans celles-ci. Garderont-elles leur éclat?

«Entre Gravelines et Calais, dans un espace resté sauvage en dépit de la présence industrielle, trois personnages sont réunis par les circonstances : Anatole, le retraité qui rêve d’une chasse mythique, Lucille, l’institutrice qui s’est dévouée pour les migrants de la jungle et se retrouve désabusée depuis le démantèlement, et Loïk, être imprévisible mais déterminé, qui n’a pas toujours été du bon côté de la loi, peut-être parce que dans son ascenseur social, il n’y avait qu’un bouton pour le sous-sol. Laissés pour compte ? Pas tout à fait. En marge ? C’est sûr. En tout cas, trop cabossés pour éviter le drame. 

Pascal Dessaint nous ramène dans le Nord avec ce trio de personnages qui aiment Jean Gabin, mais qu’on verrait bien chez Bruno Dumont. »

En ouvrant le roman, on laisse derrière soi une couverture nous invitant à l’abandon; L’abandon dans une plénitude bercée par l’insouciance et la liberté. Et les trois protagonistes au départ se jaugent, tout en ayant conscience que leur apparaît concrètement ce qu’ils étaient venus chercher. On s’insère, aussi, dans un tableau naturaliste en croisant cette faune côtière nordiste riche  qui ne laisse pas de marbre. 

Pascal Dessaint possède cette écriture suintant l’humanité et la bienveillance spontanée. Il la met en exergue pour affirmer ses convictions et scander ses valeurs cardinales. Si l’avenir lui décerne des prix, je lui décernerai le Prix de la Page 111 dont l’extrait montre les aspirations et les motivations d’écriture d’un écrivain attachant:

« Thibaut s’est demandé à quoi ça rimait, si on se moquait de lui. Il ne se l’est pas demandé longtemps.Un grand coup de pied dans la chaise sur laquelle il était assis l’a fait basculer en-avant. A peine le temps de réaliser et Loïk l’attrapait par la ceinture du pantalon et le col de sa veste. Il l’a soulevé haut. Thibaut ne pouvait pas être plus pantelant, tel un scarabée à agiter les pattes dans le vide. Loîk ne m’avait jamais paru aussi affreux, avec son nez rongé et ses traits creusés, par la vilaine vie, l’ignoble labeur. Ses muscles étaient durs et luisants comme les anneaux d’une ancre de cargo. Il a trainé Thibaut sur vingt mètres sans qu’il touche le sol. Et Thibaut gueulait comme le cochon qu’on suspend et éventre, et bientôt les boyaux coulent dans la poussière….. »

Or sur ces plages les grains de sable sont légions et ils marchent au pas cadencé. Et, nos trois larrons, se remettent alors en question car l’accomplissement de leur rêve libertaire s’effrite. (comme la baraque de Loïk!) Entre chouettes, phoques et libellules le tableau vivifiant s’assombrit telles des pénalités tombant irrémédiablement sur un découvert non autorisé. 

En y croisant Gabin, Pascal Dessaint instille, de même, une couleur sépia au tout et une nostalgie érigée comme un code de valeurs et de sens. Un livre, plus une fable, que l’on aimerait narrer au coin du feu avec de dives bouteilles réconfortantes. 

« Ah ! Nous y voilà ! Ma bonne Suzanne, tu viens de commettre ton premier faux pas ! Y a des femmes qui révèlent à leur mari toute une vie d’infidélité, mais toi, tu viens de m’avouer 15 années de soupçon. C’est pire ! Eh bien que t’as peut-être raison : qui a bu boira ! Ça faut reconnaître qu’on a le proverbe contre nous » Jean Gabin dans « Un singe en hiver ».

Roman dont l’horizon nous éclaire et nous berce d’une langue simple, imagée et “magnificent”. 

Le zénith nous manque mais l’auteur nous sert un bel opus rassérénant!

Chouchou

COUP DE VENT de Mark Haskell Smith/ Gallmeister

Blown

Traduction: Julien Guérif

Mark Haskell Smith a changé d’éditeur mais on s’en fiche un peu du moment que ses romans nous parviennent. C’est le sixième du résident californien originaire du Kansas et c’est à nouveau excellent. Le précédent, “Ceci n’est pas une histoire d’amour”, loin d’être le meilleur avait surtout plu au milieu de l’édition qui y était pourtant fortement brocardé mais avait aussi permis à l’auteur de sortir d’un anonymat en France bien injuste vu l’aspect particulièrement roboratif du reste de sa production. Grand défenseur de la consommation de la weed ( il a d’emblée tout mon respect), MHS est spécialiste des situations perchées, autres, particulièrement hilarantes. On le compare souvent à son homologue de Floride Carl Hiaasen mais il serait plus juste de parler du regretté Elmore Leonard qui n’aurait pas renié pareil roman.

“À quoi sert d’avoir dix millions de dollars en devises variées si, comme Neal Nathanson, on se trouve perdu en mer à bord d’un voilier en train de sombrer ? Strictement à rien, sauf à en brûler un sac ou deux dans l’espoir fou d’attirer l’attention. Sauvé in extremis, Neal se réveille attaché au garde-fou d’une navigatrice en solitaire, méfiante et bien décidée à entendre son histoire.”

D’ entrée, et ce ne sera pas la seule, une situation particulièrement improbable: un type, naufragé qui brûle des liasses de billets pour attirer un bateau passant à l’horizon… En fait, nous sommes quasiment à la fin. Neal va donc raconter l’histoire… Venant d’un autre écrivain, on dirait « déjà vu et revu » mais le traitement par le Ricain fait exploser le scenar. De fait, c’est tout simplement l’histoire d’un trader qui décide de s’en foutre plein les poches en arnaquant sa banque de quelques millions de dollars puis de disparaître. Evidemment la banque met du monde à ses trousses et on y adjoint des tocards caribéens volant sous leur propre bannière et particulièrement ravagés. Le mélange est détonant, on ne marche pas, on cavale le sourire aux lèvres et on est prêt à suivre l’auteur dans tous ses délires agrémentés d’une critique bien vitriolée de Wall Street, de l’économie offshore ainsi que d’une jolie invitation à envoyer balader l’american way of life et ses clones européens pour se découvrir en tant que personne libre.

Si on ne rencontre plus de gode géant de 50 cm comme par le passé, nul doute que ceux qui découvrent l’oeuvre du Ricain trouveront certaines scènes salées. On connaît “les monologues du vagin” et Smith invente lui, les dialogues du… vous verrez. Ah ouais, il y a du cul, de l’expressif, du torride et du comique comme d’habitude. Et beaucoup de morts aussi, c’est un polar. Même si on est moins plié en deux que dans “Défoncé” par exemple, ce périple sanglant dans la Caraïbe se lit le sourire aux lèvres et fait beaucoup de bien.

Très bonne came !

Wollanup.


LA DÉBÂCLE de Romain Slocombe / Robert Laffont.

10 juin 1940, les rats quittent le navire, le gouvernement a fui Paris abandonnant à leur triste pauvre sort les populations civiles qui se lancent dans un exode désorganisé sur les routes de France afin de passer la Loire par tous les moyens, voitures, vélos, trains, cars, charrettes et à pied. Le spectacle effroyable et douloureux d’un peuple livré à lui-même et d’une armée abandonnée, sacrifiée par des généraux incompétents partis se mettre à l’abri. Huit jours, jusqu’à la prise de pouvoir par Pétain, tel est le projet somptueux de Romain Slocombe qui, après avoir montré la France collabo dans l’impeccable trilogie Sadorski, raconte ces huit jours de terreur, de douleur et de honte.

Une famille bourgeoise, un avocat fasciste, un soldat, une femme seule et toute une multitude de visages, de destins, de personnalités qui font la France de 1940 sur les routes de l’enfer, toutes classes sociales confondues dans un énorme pandémonium d’où n’émergent  que la mort, la trahison, la corruption, l’égoïsme le plus bas, le quant à soi, nourris par les fausses bonnes nouvelles et les vraies mauvaises nouvelles.

Dans une grande fresque particulièrement stupéfiante et édifiante, Slocombe couvre les drames humains mais aussi les aspects politiques, militaires, diplomatiques, stratégiques, économiques et financiers de l’époque et tout cela dans une intrigue très pointue superbement documentée au rythme limpide et hautement addictif.

Bien sûr, les conséquences de la  Blitzkrieg imposée par l’armée nazie sur les populations civiles occupent le premier plan mais l’ennemi intérieur est au moins aussi nuisible, aussi destructeur et cet aspect est particulièrement honteux, provoquant souvent la colère et l’incompréhension chez le lecteur. Les gouvernants, les généraux, les collabos, les salauds anonymes montrent leur vrai visage. Sans faire de parallèle avec notre époque, Slocombe le fait-il lui-même ? on apprend toujours de l’Histoire et nul doute que les trahisons, les “fake news », les beaux discours, les flatteries sur la grandeur de la France résonneront de manière très familière à certains lecteurs… cette terrible impression d’être bernés, d’être trahis et abandonnés.

L’histoire, forcément, est douloureuse et les pages racontant les combats sont d’une grande puissance salement évocatrice. Le sang des soldats comme celui des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards piégés sur les routes de France coule en abondance uniquement accompagné des larmes des damnés. Romain Slocombe,  une nouvelle fois, atteint un niveau d’écriture qu’on rencontre peu que ce soit dans la couverture d’une époque comme dans la narration d’une histoire qu’il conclut par une allusion à peine voilée au Dormeur du Val de Rimbaud.

“Jacqueline aperçoit, par la fenêtre de la cabine, et cette image-là également se grave dans son cerveau, le visage blême et figé d’une jeune fille en robe d’été, étendue dans l’herbe éclairée de boutons-d’or. Le minuscule point noir d’une mouche se promène sur la peu blafarde d’une joue sans vie… Un père, une mère, un frère se tiennent immobiles au bord du fossé, ravagés par la douleur.”

Puissant, terrible.

Wollanup.


MASSES CRITIQUES de Ronan Gouézec / Rouergue Noir.

Dès la première page, on rentre de suite dans l’atmosphère sombre de la pointe d’un Finistère sans concession, par un soir de tempête, à bord d’un bateau de pêche. L’ambiance est iodée, fracassante, agitée et minérale. 

Par une mer démontée, la famille BANNECK est donc à l’ouvrage et à l’image du paysage qui les a façonnés. 

Ces paysans de la mer ou plutôt ces braconniers des fonds marins profitent de leur activité illégale pour fournir notamment René, en denrées de première qualité en plus d’un chantage financier. 

Ce restaurateur bien établi et à l’établissement renommé a commis pour seule erreur d’avoir eu recours par le passé à une aide financière de la part de cette famille que tout le monde craint et fuit.

Suite au naufrage du vieux BANNECK et de son bateau, les deux frères rescapés vont reprendre le flambeau du paternel et poursuivre l’extorsion du corpulent restaurateur.

Par ailleurs on fait la connaissance de Marc, le meilleur ami de René, rencontré sur les bancs de l’école et dont le physique hors norme les a rapprochés. Il est un employé sur la sellette d’une agence de conseil financier et à la vie somme toute banale et sans histoire. Sa seule singularité réside peut-être dans sa relation trouble avec Claire bien plus jeune que lui puisqu’elle n’est autre que la fille de son ami d’enfance.

Leur amitié indéfectible va les confronter aux frères BANNECK et ce sera à la vie, à la mort.

Sans révéler plus de détails, comprenez bien que l’issue sera douloureuse en amour, en amitié, en fraternité…en tous points finalement.

L’auteur « Ronan GOUÉZEC » dépeint cette BRETAGNE hostile, les personnages et le milieu de la mer en connaisseur des lieux.

L’écriture est franche, incisive, sans fioritures et permet de ressentir chaque émotion, chaque personnage, chaque paysage…

Bref, où que vous lisiez « MASSES CRITIQUES », vous serez vite en immersion, avec le ressac des vagues non loin dans les oreilles et l’iode dans les narines, une pointe d’amertume sous-jacente dans le fond de la gorge. 

Délectez-vous car la recette est bonne.

Nikoma.


PUTAIN D’OLIVIA de Mark SaFranko / La Dragonne.

Hating Olivia

Traduction: Annie Brun

New York, milieu des années 70, le spectre du cauchemar vietnamien des jeunes générations ricaines n’est plus et Max Zajack apprenti-écrivain et expert glandeur peut rêver sereinement d’ un avenir dans la littérature loin des petits jobs mal payés et précaires de son quotidien.

Une jeunesse bohème pour Max qui succombe à un coup de foudre pour Olivia. On n’est jamais préparé à un tel cataclysme et si le bonheur est total dans la relation fusionnelle des débuts, la vie, la personnalité de chacun et surtout celle d’Olivia, l’absence d’avenir doré perceptible, la précarité de la situation, la flemme patente de Max vont vite pourrir le tableau. 

“Putain d’Olivia” est le premier opus d’une tétralogie consacrée à Max, possible clone de Mark SaFranko véritable touche à tout du monde de la création artistique: romancier, dramaturge, nouvelliste, acteur, chanteur, compositeur et interprète. Les aventures de Max , avec en point d’orgue “Dieu bénisse l’Amérique” sont sorties il y a une dizaine d’années aux éditions aujourd’hui disparues “13ème note” et il est heureux que la Dragonne donne une deuxième chance à ces quatre bons romans. SaFranko, absent pendant de longues années des librairies français, est aussi réapparu sur le catalogue des éditions Inculte avec le très sombre ”Suicide” dont on espère lire bientôt la suite. Signalons aussi un recueil de nouvelles et de poésie chez Kicking Records. 2019, année française de Mark SaFranko.

Avec sa plume simplement précise, efficacement addictive, avec toujours une malice, une fausse naïveté, une évidente tendresse, SaFranko choisit un mode narratif en de nombreux points burlesque, prend le parti d’en rire plutôt que de montrer les larmes, un peu comme dans les films de Chaplin mais le drame, la douleur ne sont jamais très loin. SaFranko peint avec beaucoup d’humour une passion amoureuse dans sa réalité très banale, une relation toxique qui rend malheureuse les deux amants. On est parfois proche des univers contés par Bukowski, dans les pas d’un John Fante. Le réalisme est de mise, à un point tel que Max et Olivia nous sont rapidement intimes et que très rapidement “we care”.

Derrière l’histoire d’un désastre, derrière la “chronique d’une mort annoncée”, se glissent aussi des éléments du “mainstream” ricain, le monde du travail chez l’oncle Sam, la difficulté de percer dans le monde littéraire mais surtout, surtout, sans rentrer dans les détails, le titre est parfait, rien à ajouter…

PUTAIN D’ OLIVIA ! 

Mark SaFranko, c’est l’Amérique.

Wollanup.


BÊTE NOIRE d ‘Anthony Neil Smith / Sonatine.

Hogdoggin’

Traduction: Fabrice Pointeau.

“L’agent du FBI Franklin Rome a juré la perte de Billy Lafitte, ex-shérif adjoint dans le Minnesota. À n’importe quel prix. Il est vrai que, pour un homme de loi, l’existence de Billy ressemble à une insulte perpétuelle. Celui-ci a en effet à peu près tous les vices imaginables. Aussi, après quelques tracas avec sa hiérarchie, Billy a-t-il quitté les forces de l’ordre pour entrer dans un groupe de bikers, comme on entre en religion. Là, sous les ordres de l’impitoyable Steel God, il peut enfin mener une existence à peu près tranquille. Mais s’il pense avoir tiré un trait sur son passé, celui-ci le rattrape lorsque l’agent Rome décide de s’en prendre à son ex-femme et à ses enfants.”

Billy Laffite est de retour. On l’avait quitté mal en point à la fin de “Lune noire”, on le retrouve seize mois plus tard au sein d’une bande de bikers avec vingt kilos de plus gagnés grâce à un régime imposé de stéroïdes. Evidemment, il est mieux d’avoir lu le premier volume de la tétralogie mettant en scène cet antihéros du sud bien empêtré dans le Minnesota mais on peut très bien aussi attaquer par celui-ci, loupant quand même quelques scènes bien barjes avec, entre autres, des terroristes un peu “autres”.

Comme dans “Lune noire”, Anthony Neil Smith prend le parti de nous livrer une histoire balançant entre hyper violence, grave bêtise et humour décapant. Par certains aspects, le roman se rapproche de « Mort et vie de Bobby Z de Don Winslow. « Bête noire » est la suite logique du premier mais va plus loin dans l’horreur, dans l’erreur et dans les bouffonneries sans néanmoins se viander dans le grand guignol. Il est certain que si vous n’avez pas goûté le premier, celui-ci n’emportera pas davantage vos suffrages, loin de là. Dans le cas contraire, malgré une fin franchement abrupte, vous devriez aimer cette seconde aventure et cette meute très diversifiée aux trousses d’un Billy plein de bonnes intentions mais se plantant aussi souvent qu’il morfle. Mais il s’en fout de morfler, on s’en prend à sa femme et ses enfants et vraiment il n’aurait pas fallu.

Doué d’une grande aisance à créer des barjes à l’ouest de l’ouest et animés d’une haine particulièrement tenace et féroce, Smith nous gratifie aussi de personnages féminins hauts en couleur ne laissant pas leur part à leurs homologues masculins en matière de comportement irrationnels, stupéfiants et déviants. Du cul à la sauce Smith bien sûr! Même si “parfois”, entre les lignes, on sent, on perçoit un soupçon de tendresse bien planqué, une certaine empathie pour les paumés. Bon, pas dans l’extrait ci-dessous évidemment.

“L’été dans la région trompait tout le monde comme une fille laide bien maquillée. Une fois son visage mis à nu, vous pouviez voir avec quoi vous aviez couché, ce à quoi vous aviez fait des promesses, dans quoi vous aviez planté votre graine, et alors vous étiez coincé.”

Il y a le feu dans le Dakota!

“God damn you, Billy Lafitte”.

Wollanup.


UN AUTRE TAMBOUR de William Melvin Kelley / Delcourt.

A different drummer

Traduction: Lisa Rosebaum.

“Personne ne prétend que cette histoire est entièrement vraie. Ça a dû commencer comme ça, mais quelqu’un, ou des tas de gens, ont dû penser qu’ils pouvaient améliorer la vérité, et ils l’ont fait. Et c’est une bien meilleure histoire parce qu’elle est faite à moitié de mensonges. Il n’y a pas de bonnes histoires sans quelques mensonges. » William Melvin Kelley.

 Et puis parfois quelques lignes parcourues distraitement vous accrochent immédiatement, vous attrapent, vous emportent pour ne vous lâcher qu’au bout de la nuit, béat,secoué aussi mais avec surtout le sentiment que vous avez lu un roman exceptionnel, un bouquin que vous n’êtes pas prêt d’oublier. Et “l’autre tambour” est de cette race de romans inoubliables que tout lecteur affamé cherche et ne trouve que trop rarement.

William Melvin Kelley, originaire du Bronx, fraîchement diplomé de Harvard a 23 ans quand sort son premier roman en 1962. Aussitôt encensé, il est de suite comparé à Faulkner pour la vision du Sud des”petits blancs” (parlait-on de rednecks à l’époque?) et à James Baldwin auteur afro-américain comme lui. Outre l’exceptionnelle maturité de ce premier roman d’un tout jeune homme, le caractère engagé ouvrant sur une réflexion pointue et individuelle sur le racisme restant toujours d’actualité et sous bien d’autres latitudes que l’Alabama, la Georgie, le Mississippi ou la Louisiane, soulignons une plume magique tantôt épique tantôt grave, parfois tendre, offrant une histoire magique à la construction sans faille.

En juin 57, dans un état imaginaire du Sud des USA, à Sutton un bled perdu d’une région abandonnée, Tucker Caliban, jeune fermier noir, sous le regard ébahi des glandeurs moralisateurs habituels du village, détruit ses cultures en balançant du sel dans son champ. Puis, il abat sa vache et son cheval, détruit le seul arbre de sa propriété, casse des meubles à la hache, puis disparaît dans la nuit avec sa femme après avoir incendié sa ferme. Coup de folie, le sang de son ancêtre esclave insoumis qui parle, chacun y  va de son explication puis retourne picoler avant de rentrer honorer sa bourgeoise.

Seulement le lendemain matin, à l’arrêt du car, face à l’épicerie où se regroupent dès très tôt le matin les “philosophes” alcoolisés, se presse une foule de noirs avec famille et valises, attendant d’embarquer pour quitter Sutton. Après la surprise, c’est la stupéfaction car cette journée est la première d’un exode total de toute la population noire, quittant l’état vers un ailleurs meilleur ou tout au moins moins pire. Que s’est-il passé ? Que se passe-t-il ?

Roman choral, magnifiquement monté, “l’autre tambour”, superbe fable, est raconté par des voix blanches: les abrutis congénitaux de l’épicerie mais aussi des membres de la famille Willson dont dépendait les aïeuls de Tucker en tant qu’ esclaves tout d’abord puis comme employés. La part important donnée à des personnages enfants donne beaucoup d’émotion au texte tout en ouvrant une réflexion pour les générations à venir. Ouvrir les yeux à des individus en construction, les alerter sur le fait que certaines habitudes ancestrales semblant bien anodines ne sont que le résultat d’une éducation faite par et pour une certaine partie de la population blanche bien évidemment et sont tout simplement et connement racistes.

La fin du roman est choquante, crève-coeur mais l’histoire de Tucker Caliban, vomissant les organisations politiques noires et la religion pour se lever un jour en homme libre, est belle, immanquable.

Chef d’oeuvre.

Wollanup.


L’ÉTÉ MEURT JEUNE de Mirko Sabatino / éditions Denoël

L’Estate Muore Giovane

Traduction: Lise Caillat

La botte transalpine, et plus particulièrement les Pouilles, ce sont des saveurs, des goûts, des odeurs, des images ancrés dans notre imaginaire et nos représentations…La période estivale reste propice aux histoires d’enfance ou d’adolescence qui resteront gravées dans les mémoires. Et, l’on va suivre un trio lié par un pacte, relié par une amitié indéfectible qui frise l’amour confraternel. Ces trois jeunes garçons, complémentaires sur des caractères façonnés par des histoires familiales loin d’être aisées à assimiler, construisent leur vie et tentent de profiter de leur enfance soudée tel un triangle équilatéral. Ils assument leur rôle au sein de leur famille respective et s’abreuvent les uns aux autres pour s’affirmer dans le passage compliqué de la préadolescence. Et puis, l’été c’est la liberté, les jours qui s’étirent, les amitiés qui se transforment, des idylles naissantes mais c’est aussi des caps qui se franchissent, des isthmes que l’on laisse derrière soi.

«Été 1963, dans un village des Pouilles. 

Primo, Mimmo et Damiano, trois garçons de douze ans, passent le temps comme ils le peuvent dans les ruelles écrasées de soleil de leur quartier. La vie n’est pas simple, pour ces amis inséparables : le père de Primo est mort, celui de Mimmo est à l’asile, celui de Damiano interdit à sa femme de quitter la maison. Et lorsqu’ils quittent leurs foyers, c’est pour se trouver confrontés à une bande d’ados qui s’amuse à les tourmenter et à les humilier… 

Seulement, cet été-là, les trois garçons décident de ne plus se laisser faire. Ni par ces imbéciles d’ados ni par personne d’autre. Ils font un pacte, un pacte de sang, mais ignorent alors qu’un terrible engrenage vient de s’enclencher, qui précipitera la fin de l’été et de leur enfance. »

L’insouciance de l’âge rime avec la période saisonnière. On s’érige comme pourfendeur de la justice, lutteur des injustices. Et les trois jeunes compères n’ont pas peur des conséquences, ils combattent, ils s’escriment à faire face à la fatalité, à la fatuité de leurs aînés. Ils tentent, pour autant, de tracer leur ligne de vie sur des valeurs cardinales en démontrant une maturité confondante. Le tableau pourrait paraître esthétique à plus d’un titre or il va s’entacher. Là, leurs existences vont définitivement s’infléchir et les couleurs chaudes de l’été s’assombriront.

Mimmo et Primo font une confiance absolu en leur phare Damiano et c’est lié par ce fameux pacte qu’ils agiront en leur âme et conscience. Chamboulée, la rationalité s’oppose à un devoir implicite de vengeance. C’est ce devoir qui les fait entrer de plain-pied dans le monde des adultes qui eux-mêmes ont perdu le sens manichéen. La tourmente et la plongée en enfer sont imparables mais ils assument. Le trio s’en relèvera t-il? Le monde des adultes est une fatalité pavée de bonnes intentions? Peut-on entrevoir une reconstruction ou une résilience salvatrice? 

L’auteur transalpin, doué d’un style de conteur, se complaît à transformer une histoire de potes en un récit qui brise des destinées, qui noircit une fresque dont les couleurs chatoyantes s’estompent au fil des pages.

Pur et dur!

Chouchou


LA CRÊTE DES DAMNÉS de Joe Meno / Agullo.

Traduction: Estelle Flory

La Fin de l’Innocence

Ça a l’air con comme ça mais c’est un peu le roman que j’attendais depuis longtemps. Pour être honnête jusqu’au bout, je n’attendais pas Joe Meno là-dessus : les deux romans publiés par Agullo jusqu’à présent, Le Blues de la Harpie et Prodiges et Miracles, textes superbes de poésie et bourrés de talent, n’auguraient pourtant pas ce roman générationnel qui, j’en suis sûre, parlera à des milliers – que dis-je ! centaines de milliers de lecteurs.

Vous pensez sûrement que j’exagère mais non, en fait pas du tout : je défie quiconque aurait vécu et écouté les années 90 à rester insensible à La Crête des Damnés. Vous me direz.

Déjà, le début : « Mon autre problème, c’était que j’étais en train de tomber amoureux de ma meilleure amie, Gretchen, que le reste du monde considérait comme grosse, en tout cas c’est ce que je pensais. On était dans sa caisse pourrie, on chantait, et à la fin de la chanson « White Riot », celle des Clash, je me rendis compte, à la façon dont je l’observais faire la moue et sourire, cligner des yeux et ciller, que nous étions bien plus que des amis, au moins pour moi. »

« Mon autre problème » c’est le pote qui vous cause déjà depuis un moment et qui reprend le fil de son monologue. J’adore. Il ne commence pas son histoire, il la poursuit : c’est une histoire universelle qui devrait parler à tout le monde. Vous me direz, c’est le but de toute « coming of age » et c’est probablement pour cette raison qu’on pense à Holden Caulfield lorsqu’on parle de Brian, le narrateur et personnage principal de La Crête des Damnés. J’ai, pour ma part, plutôt pensé à Price de Tesich. Peut-être parce que nous sommes à Chicago. Ou parce qu’il y a une histoire de père aussi.

Mais surtout parce que, contrairement à Holden et sa solitude, même si Brien est un freak à sa façon, il fait partie d’un ensemble : l’ensemble de freaks de ces années ’90 pour qui la musique était un signe de ralliement, une langue commune, un marqueur évolutif – et la BO du livre est là pour nous le rappeler (et est à écouter d’urgence !).

Donc lisez ce bouquin en écoutant un morceau des Guns, ensuite des Misfits ou des Clash, de Megadeth… que sais-je, faites-vous la meilleure compil’ rock-punk des ’90 – il faut rendre justice à Brian mais aussi à Gretchen, guerrière aux cheveux roses à jamais blessée.

C’est le roman de l’adolescence à lire par tous. Mais surtout par vous, ceux qui étiez ados dans les ’90, car ils représentent bien la fin de l’innocence – la suite nous y sommes encore.

Monica.


« Older posts

© 2019 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑