Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chouchou (page 2 of 19)

LA DISPARITION D’ADELE BEDEAU de Graeme Macrae Burnet / Sonatine.

Traduction: Julie Sibony.

C’est un duel, une confrontation, un face à face. Deux hommes sont en opposition, l’un flic de son état, l’autre témoin dans une affaire de disparition. Une jeune femme s’est volatilisée et cet inquiétant contexte ravivera un passé où les damiers noirs sont masqués par une mémoire défaillante. Les deux protagonistes rétablissent leur passé et éclaircissent leurs zones d’ombres. C’est de cette petite ville de province, à la confluence de la zone frontalière franco-germanique-suisse alémanique, que les scories spécifiques de cette petite communauté prennent une ampleur et une couleur traduisant, en quelque sorte, une part de désœuvrement social, des idées préconçues sur autrui et sur ailleurs.

«Manfred Baumann est un solitaire. Timide, inadapté, secret, il passe ses soirées à boire seul, en observant Adèle Bedeau, la jolie serveuse du bar de cette petite ville alsacienne très ordinaire.Georges Gorski est un policier qui se confond avec la grisaille de la ville. S’il a eu de l’ambition, celle-ci s’est envolée il y a bien longtemps. Peut-être le jour où il a échoué à résoudre une de ses toutes premières enquêtes criminelles, qui depuis ne cesse de l’obséder.Lorsque Adèle disparaît, Baumann devient le principal suspect de Gorski. Un étrange jeu se met alors en place entre les deux hommes. »

L’auteur écossais est déjà coupable de « L’accusé du Ross-Shire« , sélectionné pour le Booker Prize.

On aborde un récit classique sur un habillage un brin suranné. Alors oui, initialement mon ressenti n’est pas surpris, il n’est pas bouleversé, mais, et c’est c’est probablement son habillage, insidieusement le jeu prend de la consistance, de la matière, une matière nous réservant des inflexions stupéfiantes et conquérant notre appétence tout au long de l’avancée du roman. Les personnages caractérisés, malgré leurs opacités passées et présentes, se développent et harponnent notre curiosité dans ce siphon de profondes détresses, de cicatrices qui ne referment pas.

En créant des profils qui ne se mettent pas à nu qui détournent une vérité, la vérité, l’auteur sème le trouble. Il est patent et sans y paraître on se pose des interrogations entre les lignes. Ce roman pourrait avoir plusieurs lectures. Et ce qui nous est présenté là reste aussi la résultante de petites pierres qui jonchent des parcours de vies. Au lieu d’être linéaire, le fil de l’ouvrage bifurque et s’autorise des flash-back noircissant l’ensemble. Des gens simples, dans une bourgade terne, dans une vie méthodique, réglée, au centre d’un drame plus complexe qu’il n’y parait. Après on peut se demander s’il y a réellement un « mystère » ou est-ce l’affluent d’une construction psychologique perturbée….

Quoi qu’il en soit l’écrivain a su parfaitement cadrer son roman et lui a insufflé un souffle percutant dans un emballage qui aurait pu paraître insipide ou vieillot. On est bien là dans un roman noir où l’on se délecte à tourner les pages, tentant de rétablir une vérité.

Surprenant!

Chouchou

 

 

HONKY-TONK SAMOURAÏS de Joe R. Lansdale / Editions Denoël

Traduction: Frédéric Brument

Il est toujours un plaisir, enrobé dexcitation, que de se replonger dans une nouvelle aventure du duo formé par Hap Collins et Léonard Pine. Les potes denfance ont pourtant des antagonismes, or ils présentent, avant tout, une amitié indéfectible suçant les liens du liquide de vie. Complètement ancrés dans leur culture de lEast Texas, ils sont tout de même investis, guidés par des valeurs de justice universelle, d’égalité inaliénable et de fraternité sans obstacle. Et cest donc, avec délectation, quon les suivra dans cet opus qui les conduira à la lisière de lindicible, de linnommable.

«Hap, ancien activiste hippie et rebelle plouc autoproclamé, et Leonard, vétéran du Vietnam dur à cuire, noir, gay, républicain et addict au Dr Pepper, sont sur un banal contrat de surveillance dans lest du Texas. Alors que la planque sans intérêt touche à sa fin, ils aperçoivent un homme qui maltraite son chien. Leonard règle laffaire à coups de poing. Résultat : lagresseur de chien, salement amoché, veut porter plainte. Une semaine plus tard, une certaine Lilly Buckner débarque dans leur nouvelle agence de détectives privés pour leur faire une proposition : soit ils acceptent de retrouver sa petite-fille, soit elle livre à la police une vidéo de Leonard tabassant lagresseur de chien. Le duo accepte de rouvrir ce vieux dossier et découvre que le concessionnaire doccasion où travaillait Lilly cache de sombres secrets. »

Dès que le binôme sengage dans un contrat cest une assurance morale et éthique. Car les deux compères ne sinvestissent pas à vide ni sans une certaine empathie de la cause. Ils simpliquent corps et âme et font preuve dune abnégation sans faille. Quand ils voient débarquer à leur nouvelle agence denquêtes privées, tenue par la nouvelle compagne de Hap, une vieille catin, ourdie dune vidéo compromettante, leur propose de retrouver sa petite fille disparue dans un nébuleux contexte. Rapidement leurs investigations, épaulés par des acolytes interlopes, vont se tourner vers un réseau où se mêlent escort-girl, proxénétisme, gangs déjantés, tueurs à gages émasculateurs et agences fédérales.

On ne peut sempêcher d’évoquer, pour ce neuvième acte de la série littéraire, la série télévisée adaptée avec ses trois saisons. Et Honky Tonky Samuraï nous permet de retrouver des personnages croisés dans des volets antérieurs, les forces en présence auront maille à partir pour débusquer les responsables de ce système licencieux. Irrémédiablement, les traits de Leonard Pine se matérialisent sur ceux de Michaël K. Williams, rappelez vous le Omar de The Wire, et James Purefoy pour Hap Collins. La verve, le langage vert et la transcription de latmosphère redneck de la zone orientale texane sont rehaussés par la moiteur climatique ne portant pas au dynamisme débridé.

Lansdale conserve son inépuisable candeur et sa volonté farouche de nous prendre la main afin de nous plonger dans ses aventures toujours pleines de décalage, de franche camaraderie, de philosophie sudiste mais optant pour des valeurs humanistes, parfois en antagonismes avec les locales

Une nouvelle page réussie Hap & Leonard avec leur enthousiasme, leur humour et leur capacité à prendre du recul!

Chouchou.

LE ROLE DE LA GUEPE de Colin Winnette / Denoël

Traduction: Robinson Lebeaupin

L’isolement, l’absence de repères familiaux, la lutte de jeunes individus pour se faire accepter dans une communauté fermée nous portent vers un intangible récit noir. Dans ce centre de détention temporaire et non comme une école, tel le précise en incipit le directeur de la structure, ne présage rien de positif et nous pousse benoîtement dans une atmosphère pointée par le mystère et l’effroi. Le doute ou l’espoir ne semble pas permis et dès les premières lignes on prend bien conscience de l’évidence….

«Un nouvel élève vient d’arriver à l’orphelinat, un établissement isolé aux mœurs aussi inquiétantes qu’inhabituelles. Il entend des murmures effrayants la nuit, et ses camarades se révèlent violents et hostiles. Quant au directeur, il lui souffle des messages cryptiques et accusateurs. Seul et rejeté par ses pairs, le nouveau tente de survivre à l’intérieur de cette société inhospitalière.

Une rumeur court parmi les pensionnaires, selon laquelle un fantôme hanterait les lieux et tuerait une personne par an. Tous les ans, les garçons se réunissent, sous l’impulsion de quelques anciens, pour démasquer celui d’entre eux qu’ils pensent être le fantôme… et l’éliminer!

Simple mascarade potache ou mise en scène sordide pour justifier les meurtres rituels? Cette année, le prétendu fantôme a été clairement désigné : c’est le petit nouveau. Pour une simple et bonne raison, on ne l’a jamais vu saigner, et les guêpes, très nombreuses dans cette bâtisse, ne le piquent pas. La chasse aux sorcières peut commencer. »

Colin Winnette, auteur texan primé à plusieurs reprises, nous a déjà gratifiés de romans aboutis sur un format généralement court qui néanmoins exprime à chaque fois un véritable ancrage dans le noir et la sueur froide! (Cf. Là où naissent les ombres et Coyote)

Assez rapidement, pour son atmosphère, j’ai ressenti des accointances avec le long métrage Les âmes grises tiré de l’ouvrage éponyme de Philippe Claudel. Ne me posez pas la question je ne saurai vous éclairer, c’est instinctif. Bien que nous n’ayons pas de repères temporels et spatiaux et que le récit n’évoque pas des thématiques strictement similaires, j’ai eu ce net ressenti.

L’enfant, au centre du roman, fait face à ses coreligionnaires , trente au total,  ainsi qu’à deux adultes son directeur et une enseignante. Sans coup férir le récit oblique vers l’insondable, l’innommable. Insondable car le rationnel n’a pas voix au chapitre, bien que la cohérence reste concrète. Innommable car il faut se figurer que l’on est face à des enfants qui, on le suppose, ont déjà vécu des traumatismes, des blessures, des fêlures et qui se trouvent imprégnés dans un tourbillon damné. Le face à face particulièrement entre le responsable et le protagoniste principal présente justement une force psychologique cynique. Ballotté  entre bienveillance d’apparat et rigidité autoritariste, le récit se pare inévitablement d’une chape de cruauté couplée au mystère des lieux. On ne saurait affirmer quel est le plus dérangeant…

L’écriture et le roman nous laissent une empreinte et celle-ci se tatoue progressivement sur notre épiderme et dans nos cellules grises.

Fureur roide!

Chouchou

 

MACBETH de Jo Nesbo / Série Noire / Gallimard

Traduction: Céline Romand-Monnier

Je partais dans l’inconnu à plus d’un titre en entrant dans ce roman noir. En effet, je n’avais pas eu l’occasion, ou la tentation d’entrer dans l’univers livresque de l’auteur scandinave, pourtant plébiscité dans le monde du noir. J’étais, de même, naïf du monde shakespearien. On est bien là dans une évocation, dans une adaptation libre et il m’est difficile d’y trouver des analogies fortes au su des explications fournies en préambule. Cette dramaturgie, basée sur des thèmes classiques transposés dans une modernité, pouvait augurer de frictions tendues, de source d’émoi pour l’adepte du genre.

«Dans une ville industrielle ravagée par la pauvreté et le crime, le nouveau préfet de police Duncan incarne l’espoir du changement. Aidé de Macbeth, le commandant de la Garde, l’unité d’intervention d’élite, il compte débarrasser la ville de ses fléaux, au premier rang desquels figure Hécate, puissant baron de la drogue. Mais c’est ne faire aucun cas des vieilles rancœurs ou des jalousies personnelles, et des ambitions individuelles… qu’attise Lady, patronne du casino Inverness et ambitieuse maîtresse de Macbeth. Pourquoi ce dernier se contenterait-il de miettes quand il pourrait prendre la place de Duncan? Elle invite alors le préfet et d’éminents politiques à une soirée organisée dans son casino. Une soirée où il faudra tout miser sur le rouge ou le noir. La loyauté ou le pouvoir. La nuit ou le sang. »

Le roman se construit tel une partie d’échecs où stratégie et conciliabules derrière les tentures concourent à une atmosphère sombre, pernicieuse. L’ensemble des protagonistes place ses pions pour tenter de déstabiliser son adversaire et de contrer ses velléités lytiques. On ressent que tout est calculé, millimétré, calibré pour que le jeu évite les écueils des affrontements belliqueux frontaux. En fin de compte, on est face à deux catégories distinctes de personnages: les marionnettes et les marionnettistes.

La pièce se joue en plusieurs actes et son incipit amorce une allégorie récurrente sur la première partie. L’auteur utilise l’image de la goutte de pluie et se repose sur ces éléments scénaristiques pour créer une réflexion implicite de notre imaginaire en forçant le trait par un enchaînement de métaphores et, donc, d’images. Si je devais reprendre sa figure de style, je dirais qu’elle a eu l’effet de diluer les tensions, le côté sombre de sa trame, déjà placée sur une mise en place peu claire.

Au fur et à mesure du récit, sous une plume alerte et experte, mon empathie pour les personnages, mon attachement au fond, mon adhésion au discours prôné se sont délités. J’ai trouvé qu’il y avait un manque de liant mais, surtout, un manque de caractérisation des protagonistes sur quasi 620 pages.

Conclusion: pas accroché…..ça arrive, l’unité de temps, d’état psychologique n’est peut-être pas au rendez vous.

Chouchou.

REQUIEM POUR MIRANDA de Sylvain Kermici / EquinoX, Les Arènes

Il faut se délecter du nectar! Pas par soif vitale mais par unique plaisir, plaisir coupable, véniel, où l’on ressent au siège des émotions une emprise barbare et catalytique. De ces courtes pages, l’adhésion doit être totale afin de frissonner à l’insondable, de s’emplafonner dans l’innommable. La sécheresse du propos ne s’ampoule pas de détails superfétatoires. Et si l’on s’isole dans sa bulle, on fait face à une sombre fable, ouvrant la porte du royaume d’Hadès. On ose y entrer ou l’on refoule cet univers.

Pile ou face?

«Il essaie de se souvenir des jours précédents, des autres proies, de leurs visages vidés par l’imminence de la mort, de leur odeur, leur odeur de lait et de méthane, de leur tétanie. Rien n’émerge. Jamais. Et c’est bien pourquoi il va recommencer… »

Né en 1976, Sylvain Kermici vit à Paris et le présent roman est son deuxième suivant Hors la Nuit à la Série Noire.

Le huis clos, formé par la victime et ses bourreaux, entretient la tension. Il confère, dans ce face à face, aux questionnements envers autrui mais envers soi-même concomitamment.

En prenant le parti-pris de dégrader le récit par la vision simultanée des protagonistes, il nous offre des sentiments contradictoires, évidemment, or ceux-ci se parent, par la même, de points d’achoppements et, en regard, de coalescences paradoxales. La violence exprimée ou intériorisée atteint un paroxysme et se veut être la résultante d’un cheminement inéluctable morbide.

Et, c’est dans ce rythme saccadé, qui ne laisse pas la place à la reprise d’inspiration, que l’on reçoit les coups, que l’on perçoit les blessures, que l’on devine les cris intérieurs. C’est fébrile, parcouru de frissons et la cage thoracique enserrée dans une gangue passé la dernière page, on expire!…

Fable noire en huis clos morbide frappant le plexus solaire!

Chouchou

1994 de Adlène Meddi / Rivages noir.

Les plaies ne cicatrisent pas, elles ne se referment pas après une décennie d’exactions où le manichéisme ne signifie plus grand chose. L’Algérie, de ses souffrances, tente de reconstruire, or son passé impacte le présent d’un indélébile trait. Le pays cherche à faire bonne figure en tutoyant des politiques qui ne sont pas les siennes, en reproduisant des codes et des organisations occidentales, elle voudrait s’affranchir des sources ayant abreuvé cette guerre civile fratricide de l’implosion. C’est en suivant des personnages taillés à la serpe que le romancier nous convie à suivre leurs destinés dans ces heures sombres et celles d’après.

«En 1994, alors que l’Algérie est déchirée par la guerre que se livrent l’armée et les islamistes, quatre lycéens de la banlieue d’Alger décident de former une organisation clandestine. Poussés à commettre un assassinat, ils échappent de justesse aux services spéciaux, la fameuse Sécurité militaire. Mais au terme de cette décennie noire, comment surmonter les traumatismes de leur génération ? Amin sera interné dans un hôpital psychiatrique tandis que Sidali, de retour d’exil, sera arrêté. Dix ans après les actions du groupuscule, leur cas intéresse encore un mystérieux général. Roman d’apprentissage d’une jeunesse perdue, roman noir relatant le climat de paranoïa durant la guerre civile, cette fresque des années 1990 est portée par une écriture poétique et une révolte poignante. »

Banlieusard d’ Alger, l’auteur est né en 1975, journaliste et reporter pour Le Point tout en collaborant à Middle East Eye. 1994 est le troisième roman d’Adlène Meddi.

Rigueur n’empêche pas forme.

En s’attachant à nous dresser les psychés de chacun de ses personnages soutenant le récit, il illumine ses pages par une plume alerte, imagée et poétique. La plus grande force du roman est de sonder les acteurs d’un drame en trois actes avec une acuité faite de pleins et de déliés. Il s’évertue à disséquer les stries constitutives de leur être, tailler au silex leurs rancœurs, leurs aigreurs, leurs traumatismes. Et son tableau combine deux courants, le réaliste dans sa justesse du contexte, le pointilliste dans la découverte minutieuse, progressive, d’êtres dont les idéaux sont frustrés, bafoués. Les protagonistes se révèlent alors plus complexes qu’au premier coup d’ œil.

Adlène Meddi sait installer une atmosphère et sait la magnifier par sa structure, en imposant ses personnages tantôt marionnettes, tantôt marionnettistes. Il aime son pays et nous le déclame. Mais ni cet amour, ni ses racines n’amendent sa critique envers une période de l’histoire de celui-ci qui se révélera présenter le négatif d’institutions larvées, corrompues dont l’objectif dérive du sens qu’elles doivent à leur peuple.

Par son prisme, on découvre cette période exsangue qui ne savait distinguer le bien du mal et perdit les notions cardinales des priorités d’une démocratie républicaine. Mais qui plus est, l’auteur sertit son propos d’un ouvrage artisanal aux facettes captivantes, esthétiques et didactiques. Sa langue écrite réalise la symbiose, en effet, du beau associé à l’utile. N’était-ce pas une belle addition?

Uppercut littéraire dans sa chanson de geste et sa pédagogie!

Chouchou

 

OUBLIER MON PERE de Manu Causse/ Denoël

Le récit se situe en Suède dans le présent et l’hexagone pour le passé du personnage, Alexandre, enfant qui, initialement, présentait des difficultés de sociabilité sous le joug tyrannique de sa mère. Ses évocations, comme un fil rouge, de son père sont teintées de nuances multiples. Tantôt il représente un totem, un phare, une source d’affection, tantôt les teintes se grisonnent, voire s’opacifient. Il nous évoque son parcours de vie en tentant de démêler l’écheveau d’une existence pour la moins singulière.

Pas la peine de chialotter, je ne t’ai pas fait mal, m’assure ma mère chaque fois qu’elle me gifle.

Sud de la France, années 90. Alexandre grandit auprès d’une mère autoritaire et irascible. Elle veut à tout prix qu’il oublie l’image de son père disparu prématurément. Bon garçon, il s’exécute. Devenu photographe, Alexandre se révèle un adulte maladroit, séducteur malgré lui, secoué par des crises de migraine et la révolution numérique. À quarante ans, il échoue dans un petit village de Suède pour y classer des images d’archives. Il lui faudra un séjour en chambre noire et une voix bienveillante pour se révéler à lui-même et commencer enfin à vivre. »

L’auteur né dans la région parisienne a vécu sa jeunesse dans l’Aveyron. Vivant actuellement à Toulouse avec sa compagne, romancière elle-aussi, et leurs enfants ayant été tour à tour animateur culturel, enseignant pour quitter afin de se consacrer au travail d’écriture et de traduction.

En entrant dans le roman, et dans sa première moitié, on y ressent une innocence, une naïveté pas étrangères aux tableaux filmés de Doillon. Cette phase associée à l’enfance et l’adolescence, nous montre aussi les racines de troubles comportementaux sans pour autant être critique sur leurs répercussions. Puis la seconde partie se couvre d’un halo plus sombre et beaucoup moins crédule. C’est le temps de chercher des vérités, le temps d’accepter des évidences. Il en va de sa survie, de sa capacité à avancer en digérant son passé.

Ce n’est pas un roman noir, c’est loin d’être un roman à l’eau de rose et l’écrit a cette capacité à nous questionner sur le couple, sur l’affirmation en tant qu’adulte sans nous enjoindre le moindre pathos.

La lucidité est un atout dans ce parcours balisé de virages parfois brutaux, radicaux et surprenants. Je n’ai pas été insensible à ce discours qui aborde, autant par la simplicité que l’absence de concessions, un sujet central souvent synonyme de traumatisme inaltérable.

Poignant!

Chouchou  

UNE FEMME D’ ENFER de Jim Thompson/ Rivages Noir

Traduction: Danièle Bondil

Une Femme d’Enfer, précédemment publié sous le titre « Des Cliques et des Cloaques » en 1967 pour sa version française, est l’ouvrage de Jim Thompson sur lequel Alain Corneau s’est librement appuyé pour nous conter son long métrage « Série Noire ». Il nous dépeint des destinées obscures qui ne semblent pas posséder d’avenir. Ce sont des petites gens qui survivent et tentent de s’accrocher à des chimères dont, eux-mêmes, ne sont pas dupes. Ils avalisent, sans volonté consciente, des bifurcations sur leurs routes d’existences les menant sans variations à leur perte. Sûrement pas de grandiloquence dans ce texte où l’émotion affleure par des vies moroses.

Et l’on ne peut que se lancer dans ce récit en traquant les analogies entre l’oeuvre littéraire originelle et l’adaptation cinématographique; On cherche Marie Trintignant, on reconnaît les traits de Patrick Dewaere et jubilons à y apercevoir Bernard Blier.

«Frank Dillon, petit vendeur au porte-à-porte, n’arrive plus à joindre les deux bouts et donne le change en maquillant ses bons de commande. Un jour, il sonne chez une vieille acariâtre qui, en guise de paiement, lui propose sa nièce Mona ! Touché par la jeune fille, Frank lui promet de l’aider. Mais il est bientôt arrêté pour détournement de fonds, premier pas vers la chute… »

Sans aucun doute la production de Corneau reste fidèle à l’essence créatrice de Thompson. Il conserve bien entendu le climat, l’univers poisseux, putride, glauque en instillant avec perversion la tension grandissante du VRP (Dillon/ Poupart prénommés tous les deux Franck). La mise en images du roman n’était pourtant pas chose aisée. Par le texte contraint à un cadre rigide et des protagonistes qui s’enfoncent dans une folie propre, il gomme tout acte moral et ne cède pas à la volonté d’exposer les mobiles, les explications menant à l’inéluctable. L’écriture sèche nous plonge sans ménagement vers le côté sombre de l’âme humaine. Il réussit à créer une tension progressive et s’appuie, par la même, sur des personnages perdant leurs repères.

Par ce roman noir, il parvient à nous transmettre une dose d’empathie pour des êtres amoraux, à daigner entrevoir leur candeur lacérée, leur impéritie à résister…

Noir, noir sans espoir!

Chouchou

 

AU PAYS DES BARBARES de Fabrice David / Sang Neuf

Faîtes vos jeux, rien ne va plus! Quand la bille tourne autour du plateau mobile, l’anxiété monte en se mêlant à une excitation liée au résultat aléatoire. Il en est de même dans le stratagème imaginé par des bas de plafond dont la motivation de fond reste bien superficielle, guidée par une immaturité pathologique. On entre dans le milieu du football des clochers, dans les existences de supporters acquis à une cause constitutive de celle-ci. Situé chez les cul-terreux, les rednecks, à une encablure de la Belgique, les Ardennes représentent le rond central d’une myriade de déchéances personnelles s’additionnant. De la grisaille, de la bière, pour des derviches tourneurs de la glanditude qui osent l’impensable et l’impensable reste possible pour les privés de conscience.

«Bienvenue dans les Ardennes. Awoise-Gelle est une petite ville ennuyeuse à 6 kilomètres de la frontière belge. C’est là que vit Moïse, qui travaille dans un magasin de jardinage. Il passe son temps libre à supporter l’équipe de foot locale et à boire des bières dans son QG, le bar L’Ardennais. Il y croise tous les jours ses amis, dont Jarne, le Belge recherché par la police, et  le Nîmois, un ex-voyou du Sud, ses deux complices de comptoir. Moïse ne vit que par et pour le foot. Alors, quand son club risque la relégation, il décide d’agir. Et d’enlever l’enfant de l’arbitre qui va officier au prochain match. Mais rien ne se passe comme prévu…

Magguy et Annie forment un couple atypique. Deux femmes qui vivent sous le même toit, cela a le don de faire parler dans ce genre d’endroit. Si l’une est d’une nature plutôt joyeuse, l’autre est taciturne et frise la dépression. Il faut dire qu’elle cache un lourd secret qu’un événement fait douloureusement remonter à la surface. »

Fabrice David maîtrise le ballon rond, lui qui officie depuis vingt ans comme journaliste pour TF1 et en particulier pour « Téléfoot ».

La plongée est en apnée dans cette contrée maussade où l’on fait face à quatre Dalton. Chacune de leurs vies se résume à des centres d’intérêts, enfin je voulais dire plutôt à une « motivation » unique., matérialisée par ce rade point de ralliement, lien social où gravite, il est vrai, des dérivatifs pour certains. Moïse veut ouvrir des portes et surtout fermer la porte de l’infamie en cas de descente, de relégation de son équipe local dont il en est un fervent supporter, un ultra!Il est entouré par un chasseur qui chasse pour chasser un père violent de sa mémoire, d’un Belge dont le passé peu reluisant risque de le rattraper. Et du « Nîmois » ersatz de marlou du Gard mais véritable inspirateur d’un plan sans foi ni loi qui pourrait les mener au seuil du purgatoire.

Quand la déchéance mène à la vacuité, ou vice versa, la route du quotidien est bien morne. Mais au-delà cela mène aux gestes inconséquents, au glissement sans option de se retourner. Les pieds nickelés se focalisent sur l’impensable et jalonnent leur trajet d’esquilles, de douleurs, de choix de voies définitives vers le néant, vers le sordide.

Les ingrédients ont un intérêt, les sujets abordés ont du sens, des provinces et campagnes abandonnées pour qui les seuls opiums se logent dans des hobbies cruciaux, vitaux. La mesure d’actes ne s’étalonne plus, ils se jaugent sur des références superficielles. Mais le roman manque de fluidité et surtout d’émulsion pour engager l’idée de base sensée vers une dimension plus poussée et équilibrée. Quelques lacunes, à mes yeux, dans l’écriture qui ne permettent pas de rentrer corps entier dans le récit.

Match nul balle au centre!

Chouchou

JE SUIS UN GUÉPARD de Philippe Hauret / Jigal polar.

La sempiternelle question, l’infini débat, de la définition du polar reste posée. Dans une cascade de dominos, quel est le prépondérant le premier ou le dernier? Et c’est dans cet « affrontement » de deux couples dépareillés que les cartes sont rebattues. Il y a un manifeste manichéisme dans ce récit avec un couple que l’on pourrait étiqueter de gauche et l’autre de droite. C’est aussi par ce prisme que le roman sociétaire s’exprime, il s’exprime d’autant plus dans cette dualité et cette opposition que dans les parcours de vie, où le chaos reste néanmoins plus prononcé pour le premier couple. Ce sont donc des fracturés de l’existence qui font face à un duo ayant connu un tracé plus linéaire. Pas de caricatures, de poncifs ni de raccourcis mais bel et bien un texte brut qui peu à peu revêt tous ses sens…

«Le jour, Lino, employé anonyme d’une grosse boîte, trime sans passion au 37e étage d’une tour parisienne. La nuit, dans son studio miteux, il cogite, désespère, noircit des pages blanches et se rêve écrivain… Un peu plus loin, Jessica arpente les rues, fait la manche et lutte chaque jour pour survivre. Deux âmes perdues qui ne vont pas tarder à se télescoper et tenter de s’apprivoiser, entre désir, scrupule, débrouille et désillusion… Jusqu’au jour où Jessica fait la connaissance de Melvin, un jeune et riche businessman qui s’ennuie ferme au bras de la somptueuse Charlène. Deux univers vont alors s’entremêler pour le meilleur et surtout pour le pire… »

En débutant ce roman, j’ai eu cette impression personnelle, sans réelle explication, d’être devant un film d’Altman. Comme une sorte de « Short Cuts », tel les détails d’une planche contact, traduisant un chemin de vie semé d’embûches et de verrous, on assiste avec une certaine colère à ce que le déterminisme a de plus vil et violent. Il y a pourtant des inflexions, des ouvertures pour casser l’inéluctable. On aime à penser, à espérer, que le romanesque triomphera du cadre social et sociétal.

Mais Philippe Hauret ne semble pas calculer, il écrit pour respirer, il exprime la brutalité des idéaux frustrés. En évoquant sans fariboles ni contorsions des personnages vivant du lest de leur passé, il tente de leur offrir un avenir où les couleurs apparaîtront. Et c’est quand la dernière pièce du domino tombe que l’on comprend ce que le noir évoque. Son guépard est le fruit d’une enfance meurtrie, elle engendre  la révolte et le refus d’un quelconque cadre.

La banalité magnifiée!

Chouchou

 

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