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Chroniques noires et partisanes

Category: Chouchou (page 1 of 16)

BON A TUER de Paola Barbato / Denoël.

Traduction: Anaïs Bouteille-Bokobza

La fébrilité est réflexe à l’annonce d’un nouvel effort de l’auteur transalpine. En effet, son premier roman, paru dans l’hexagone sous le titre « A Mains Nues », m’avait littéralement soufflé. Son propos, et sa forme, de cette parution chez ce même éditeur en 2014, se présentaient, ou se voulaient, plutôt clivants. Pour les uns, il n’était que violence pour la violence, Pour les autres, dont je faisais donc partie, la Milanaise, parallèlement scénariste TV et BD, nous percutait dans un combat sur un ring sans règles ni cordes, tant au sens littéral que figuré. La romancière a ce don du frisson, de l’impact indélébile des sens. J’avais donc hâte de me plonger dans ce nouvel écrit qui prenait ses quartiers dans le monde de l’édition.

«Corrado De Angelis et Roberto Palmieri sont deux écrivains que tout oppose. Le premier, neurochirurgien, doit son succès à la qualité de ses textes qui ont su redonner au roman policier ses lettres de noblesse. Palmieri est quant à lui un auteur vedette qui ne rate pas une occasion de faire le buzz et passe son temps sur les plateaux de télévision pour le plus grand plaisir de ses milliers de fans, et ce malgré la piètre qualité de ses romans. Les maisons d’édition de De Angelis et de Palmieri ont passé un accord diabolique : les deux auteurs sortiront leur nouveau polar le même jour à la même heure, et un prix sera décerné à qui vendra le plus de livres. La compétition sera lancée en direct à la télévision. Mais, le grand soir, rien ne se passe comme prévu, et De Angelis disparaît quelques minutes après avoir quitté le plateau. Le mystère s’épaissit lorsque débute une série de meurtres imitant à la lettre les crimes des thrillers de l’écrivain disparu. Une véritable chasse à l’homme commence alors, car tout porte à croire que Palmieri, jaloux et souffrant d’un indéniable complexe d’infériorité, est coupable. Mais la réalité est bien différente et, comme dans chaque roman de Paola Barbato, insoupçonnable. »

Le synopsis de base s’appuie sur un affrontement entre deux écrivains, aux profils antagonistes, sur une idée promotionnelle novatrice de leur maison d’édition respective, en s’appuyant sur le vecteur médiatique télévisuel. Le face à face vire au drame. Dans ce contexte, le déroulé empruntera les voies hypothétiques des instants suivant le clash. Un certain nombre de protagonistes directs et indirects s’accumulent, densifiant le propos, impliquant une certaine inertie. Sur ce point, j’ai trouvé justement que le récit se complexifiait, devenait flou. Le cadre devenait instable, mouvant, imprécis. Je me suis quelque peu perdu dans son fil directeur.

Les atouts sont bel et bien là, pourtant, écriture, style, faculté à engendrer l’addiction. La preuve de base du roman ayant atteint son objectif reste bien l’excitation à reprendre l’objet livre avec délectation. Or, mon ressenti positif global s’est retrouvé amputé par mes errements et les errements de sa génitrice. Un panel de personnages restreint, une avancée plus cohérente et direct auraient permis, à mes yeux, un résultat à la hauteur de la moëlle de conteuse dont est pourvue Paola Barbato. Elle possède un beau jeu de Scopa mais, sur cette mène, les cartes dominantes  dont les carreaux ne sont pas au bout….

Chouchou.

 

 

LE DERNIER INVITÉ d’ Anne Bourrel / La Manufacture de Livres.

On ressent une insensible brise serpentant la touffeur de la garrigue dans ce coin sudiste non défini de l’hexagone…les préambules à cet événement d’union entre deux êtres plantent le décor de ce roman où les fragrances se visualisent, où les images, souvent acides, se hument. Peut-on s’inviter alors que le passé gangrène le présent? Ce mariage sera l’occasion de se poser cette question et de tenter d’y répondre…

«C’est le matin de son mariage et la Petite se réveille avec en elle une colère sourde, une colère venue de passé et qui ne s’efface pas. Peu lui importe le compte à rebours des préparatifs, les fleurs, la robe… Ce qui a de l’importance pour elle, c’est sa famille rassemblée et surtout ce dernier invité, le cousin, qui réapparaît avec sa rancœur d’un héritage perdu. Mais même si l’on partage le même sang, il y a des choses qui ne se disent pas. Quoique l’on ait fait, quoique l’on ait dit, certaines vérités doivent rester ensevelies car l’ordre de la famille, ça se préserve. »

Ce village, carrousel de parfums pas toujours enivrants, est présenté par son auteur tel un exemple type du paysage de nos provinces actuelles. Soumis à son premier édile, reclus sur des principes dictés par le rejet d’autrui, les administrés subissent donc un repli culturel et un « quant à soi » inflexible, intangible. Ce cadre communal, idéologique, s’oppose à l’esprit libre, frondeur de la Petite. Elle se marie et ce mariage ravive des souvenirs, réveille des terreurs, exhume des souffrances par ce dernier invité « d’outre-tombe ». Anne Bourrel propose souvent dans ses écrits des allégories. De cet effort, le terme papier impose une symbolique dans le traumatisme subi par la Petite. Il supporte d’autant plus un état abstrait lié à cet événement douloureux et déchirant.

On retrouve bien là la prose et la profonde sensibilité de cette auteure qui nous mène par ses mots à une farandole de sentiments, de ressentis, de sensualités contradictoires. Son écriture sensitive récite paradoxalement une épreuve de vie qui fixe à jamais la destinée d’une jeune femme pensant que cette boule viscérale était enfouie dans ses tréfonds. La morale que je me fais de son roman prouve que chaque afflictions nécessite l’impériosité de son expression et son expulsion. J’aime à croire que le lieu de conception de cet écrit a infléchi de manière  forte la qualité de celui-ci, car j’y ai ressenti, par instant, les nuances chromatiques de Gracq.

La question initiale qui se pose permet la réflexion mais ne donne pas de réponses évidentes. C’est aussi dans cette dimension qu’Anne Bourrel affiche ses qualités intrinsèques. Elle libère des sens pour en porter d’autres en conjuguant l’esthétique avec le laid, l’ égrillard avec l’introverti.

Roman sépia, fort en sentiments viscéraux!

Chouchou.

 

LES CHIENS DE CHASSE de Jorn Lier HORST / Série Noire

Traduction: Hélène Hervieu.

L’entrée dans un ouvrage littéraire scandinave propose de sérieuses garanties. A l’instar de leurs productions destinées au petit écran, telles que les séries Forbrydelsen, Bron, Norskov ou Fortitude, une atmosphère, un climat, un cadre sensoriel s’installent afin d’annexer nos esprits. Ce livre ne déroge pas à ce postulat. Comme bien souvent, dans la création nordique, il n’y parait rien. Souvent rien de clinquant, pas de pyrotechnies qui galvaudent dès l’introduction le bouquet final, mais une tension palpable associée à des personnages forts et crédibles conservant leur profonde humanité.

«Dix-sept ans après son incarcération pour l’enlèvement et le meurtre de la jeune Cecilia Linde, Rudolf Haglund retrouve la liberté… Et son nouvel avocat affirme être en mesure de démontrer que Haglund a été condamné sur la base de preuves falsifiées. William Wisting, à l’époque jeune policier en charge de l’enquête, est devenu une figure exemplaire et respectée, incarnant l’intégrité et les valeurs d’une institution souvent mise à mal dans l’opinion publique. Au cœur d’un scandale médiatique et judiciaire, suspendu de ses fonctions, Wisting décide de reprendre un à un les éléments du dossier. Les policiers auraient-ils succombé au syndrome des « chiens de chasse », suivant la première piste que leur indique leur instinct, au risque d’en négliger d’autres, et s’acharnant à étayer leurs soupçons pour prouver la culpabilité supposée de leur « proie » ? Ou l’enquête aurait-elle été manipulée ? Mais par qui, et dans quel but ? »

L’auteur fut inspecteur jusqu’en 2013 et vit à Stavern, ville balnéaire au sud d’Oslo. Cet ouvrage est le second de la série « William Wisting ».

C’est donc pour la réouverture d’une enquête vieille de 17 années que le tandem père/ fille se créé avec naturel et complémentarité. Le premier nommé, flic de son état et responsable de l’enquête à l’époque, se voit donc épauler par sa descendance, journaliste encline, viscéralement, aux faits divers.

Comme un mantra divin de Thor, le récit se réalise dans une progression constante et la tension suit cette montée. L’écriture nordique identitaire a ce don de vous lover dans une bulle insensible au monde extérieur. Elle transcende, là aussi, sans y paraître. Et comme l’auteur aime ses personnages, il les laisse évoluer dans un cadre permettant le contre-pied téléphoné. Je m’explique: il y a des évidences dans le déroulé, probablement à dessein ou assumées, mais il instille une certaine dose de doute propice au genre. Ces “Chiens de Chasse” impriment la rétine et libèrent notre zone frontale en autonomie.

Comme me répétaient mes aïeux: « tu donnes une phalange et l’on te saisit le bras! » Une vérité de nouveau juste et explicite de la « science » norvégienne, suédoise ou danoise.

Si vous ne voulez pas devenir manchot, n’ouvrez pas ce livre!

Froid noir palpitant!

Chouchou

POWER de Michaël Mention/ Stéphane Marsan

S’engager dans le nouveau roman de Michaël Mention c’est la caution d’un renouvellement de genre face à ses précédents efforts. Et c’est bel et bien d’un engagement dont il s’agit. Car l’auteur fait montre d’une constante adhésion à son propos littéraire. Il existe un contrat moral entre lui et le sujet abordé. Dans le présent cas, le fond de l’ouvrage étant une photographie d’une époque de révolte américaine, le discours se fonde sur un support politique, communautaire et culturel. Cette période dépeinte de la fin des années 60 et le début des années 70 reste propice au souffle d’affirmation d’identité, à la création dans le paysage musical, en particulier. Et c’est dans ce foisonnement marquant de notre ère moderne que l’auteur nous narre le récit des Black Panthers.

«Ici, comme dans les autres ghettos, pas d’artifice à la Marilyn, ni de mythe à la Kennedy. Ici, c’est la réalité. Celle qui macère, mendie et crève.  »

  1. Enlisés au Vietnam, les États-Unis traversent une crise sans précédent : manifestations, émeutes, explosion des violences policières. Vingt millions d’Afro-Américains sont chaque jour livrés à eux-mêmes, discriminés, harcelés. Après l’assassinat de Malcolm X, la communauté noire se déchire entre la haine et la non-violence prônée par Martin Luther King, quand surgit le Black Panther Party : l’organisation défie l’Amérique raciste, armant ses milliers de militants et subvenant aux besoins des ghettos. Une véritable révolution se profile. Le gouvernement déclare alors la guerre aux Black Panthers, une guerre impitoyable qui va bouleverser les vies de Charlene, jeune militante, Neil, officier de police, et Tyrone, infiltré par le FBI. Personne ne sera épargné, à l’image du pays, happé par le chaos des sixties. »

Du 21 Février 1965 au 11 Octobre 1971, l’avènement et la mue de ce groupe activiste nous sont présentés par le prisme direct de ses acteurs. Et, comme à l’accoutumée, l’écriture sensuelle, sensitive plonge l’ensemble de nos sens dans un océan d’odeurs, de sons, de goûts, d’images nous immergeant dans cette histoire en panavision. Si, malheureusement, l’une de ces acuités est déficiente, elle pourrait être stimulée. Ce sont ces histoires croisées, de ces personnages impliqués dans une cause cherchant à bouleverser l’ordre établi, qui dressent un triptyque pictural constitué de teintes chaudes, rageuses, dominantes. Les hommes se battent donc dans cette motivation factieuse pour un idéal, pour un système égalitaire et dans une éventuelle fraternité. Ils veulent la liberté avant tout afin d’exister et de compter dans cette société larvée, gangrenée par des pouvoirs obscurs.

L’auteur, par ces mots, son discours, possède la conscience des enjeux mais n’est pas dupe des vicissitudes liées au pouvoir brûlant les idéaux. Il façonne ses personnages avec une profonde humanité doués de leurs vertus et leurs faiblesses. L’étau est au dessus des têtes et il se resserre telle une vis sans fin. C’est aussi ce qui m’a porté dans le roman, la parabole, au sens géométrique du terme, de parcours portés par un souffle salvateur qui progressivement, inexorablement se sténose, s’obstrue. Dans cette dimension, l’ouvrage se fait dense, il se fait sans concessions et il en prend une nouvelle. L’immersion est de plus en plus profonde et notre accord avec le récit littéraire confère à une prégnance de plus en plus tenace.

Michaël Mention possède son style, son identité d’écrivain, entre autres en insérant des références musicales adaptées, mais il ne réfute pas sa mise en danger. Il aime à déstabiliser son lectorat en variant les plaisirs, en dissertant sur d’autres genres en ne se confinant pas à un carcan thématique. Il abhorre la facilité et le confort, tout en cherchant à nous surprendre, et si l’on a lu l’intégralité de son oeuvre on constate, j’avoue, un faible pour ce type de roman où son travail de recherches allié à une attirance légitime pour cette tranche de l’histoire des Etats Unis produit un objet livresque abouti, coup de poing. Et, je pourrais rajouter que j’ai ressenti, en filigrane, la volonté d’évoquer un sujet en parallèle, tel un fil rouge sang, qui doit tenir une place à part chez son géniteur….

« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » Montesquieu dans l’Esprit des Lois

Le poing se pare d’un gant de cuir pour afficher au monde la résistance et Power l’exprime par ces mots telle une série de jabs!

Chouchou.

 

APRES LA FIN de Sarah Moss/ Actes Sud

Traduction: Laure Manceau

La structure de la famille, et le père en particulier, est confrontée à une épreuve rude dès le moment où le coeur de sa fille aînée cesse de battre. La fibre paternelle se fragilise et cette rupture du quotidien revêtira par la même une mise à plat des sentiments dans leur existence passée et présente. Le choix de l’auteur se porte avec affirmation sur cette relation privilégiée entre un père au foyer et sa fille. Sensibilité, sentiments incandescents et rivés, questionnement sur l’avenir, présentent les fondements de ce message littéraire.

«Adam Goldschmidt, un universitaire, a toujours fait passer sa famille avant sa carrière. Depuis quinze ans, c’est lui qui s’occupe de ses deux filles, veille à leur moindre besoin. Et c’est peu dire qu’il s’acquitte parfaitement de son rôle.

Un jour, à l’heure du déjeuner, Adam reçoit un coup de fil du lycée de sa fille aînée, Miriam, l’informant qu’il y a eu “un incident”. Pendant quelques minutes, l’adolescente a cessé de respirer et son cœur s’est arrêté. Rapidement prise en charge, elle a pu être ranimée : tout va bien. Mais pour combien de temps ? Tandis que sa femme Emma, médecin généraliste, continue de travailler sans relâche, Adam voit son quotidien bouleversé et doit reconsidérer son existence, celle de ses proches, à la lumière de cet événement. Racontée à travers les yeux d’un père – un homme acerbe, imparfait, pétri de contradictions, dont nous suivons le fil des pensées angoissées ou drôles, banales ou profondes –, cette chronique moderne et mordante nous plonge au sein d’une famille qui réapprend à vivre après avoir été confrontée à la possibilité du pire. »

C’est la première parution française de cet auteur née à Glasgow, enseignante à l’université de Warwick la Creative Writing.

Sous un style clair et fluide adapté aux thématiques abordées, un père, dans l’angoisse, n’ose pas s’ouvrir à ses proches.Il tente d’assumer son rôle et sa position de relai pour les membres de la famille. La trame du tissu de celle-ci subit des assauts, des accrocs apparaissent. De cette dualité père-fille, les sentiments sont à fleur de peau à la recherche d’une rupture de digue salvatrice. La pudeur fait face aux recherches de sens d’une existence somme toute banale. Or c’est dans cette banalité que les murs s’érigent, que les dialogues de fond se raréfient débouchant sur d’insolubles pénitences qui se nomment Amour.

Le récit n’est donc pas uni-centré sur cet événement dramatique mais il se mue en journal intime où l’on conjugue les histoires de vies et les ramifications de celles-ci. L’auteur tente de donner du sens à cette étape traumatique tout en balayant, en époussetant les racines qui ont débouché sur ces choix. L’événement brutal, qui déstabilise l’ensemble de la famille, remet en perspective ceux-ci  en affichant de profonds sentiments sous jacents (hors trauma). S’assumer en pareilles circonstances n’est pas chose facile mais, comme dans tout aspect négatif, transparaissent des forces insoupçonnées et un apport paradoxalement bénéfique.

Une jeune adolescente touchée dans sa chair et dans son âme face à un père aimant qui se lève et lutte pour, et, avec elle.

Poignant!

Chouchou

LES CHASSEURS DE GARGOUILLES de John Freeman Gill / Belfond.

Traduction: Anne-Sylvie Homassel.

Dans une atypique famille new-yorkaise, une contagion s’empare d’un père et de son fils en une passion tenace, experte, des ornements habillant les monuments et immeubles de leur ville. La déambulation est de mise dans ce « street-trip » pour dénicher les sculptures décorant les édifices d’époque révolues. On lève la tête, nos pupilles s’écarquillent afin de cibler la rareté, afin de  révéler un coup de burin esthétique. Mais l’ouvrage ne se résume pas qu’à un cours d’architecture, il plus que cela et, surtout ou avant tout, il se pare d’une plume racée.

«Depuis la séparation de ses parents, Griffin Watts, treize ans, tourne en rond. Sa sœur n’a plus une minute pour lui, trop occupée à faire sa révolution sexuelle ; son artiste de mère tient table ouverte à tous les hippies du quartier. Quant à son père, Nick, antiquaire exalté, collectionneur frénétique, il vit désormais dans son atelier.

Désireux de maintenir un semblant d’équilibre familial, Griffin va suivre la dernière lubie paternelle : récupérer statues, bas-reliefs, moulures et autres gargouilles sur les vieux immeubles new-yorkais voués à la destruction.

Mais ces gentilles escapades père-fils vont bientôt prendre un tour dangereux. Alors que la passion de Nick se fait chaque jour plus dévorante, Griffin se retrouve embarqué dans ce qui pourrait bien être le vol du siècle… »

Les ornements de structures figées ne sont donc pas le centre unique du roman. Il est aussi, et certainement, un support, un prétexte, de la mise à plat d’une relation père/fils singulière. En effet l’empreinte nucléaire n’existe plus, le foyer familial, où ne réside plus le Pater, est le théâtre d’une sorte d’auberge espagnole. « Dirigée », avec de gros guillemets, par une mère apathique, attentiste, atone, le rythme du quotidien s’émerveille de banalités.

C’est dans ce tableau que gravite Griffin, adolescent dans ces années 70 symbole d’une période ouverte à la liberté. Il épouse volontiers la passion dévorante de son père, reclus de son atelier de TriBeCa, dans cette effrénée quête de ces êtres de pierre. Le chemin de croix de ces aventuriers citadins n’est pas que pavé de louables intentions ni de déconcertantes facilités.

Le littérateur possède une déconcertante faculté du genre et décline celle-ci avec virtuosité. J’aimerais poser sur le papier mes mots de cette manière. La tonalité, les nuances, la poésie parfois, sont maîtrisées. Après, le rhétorique du fond reste un peu circulaire et l’ouvrage aurait pu se limiter à moins de pages. Il y a néanmoins une extrapolation des thèmes abordés, qui a son sens, mais son emploi et sa légitimité ne souffrent d’aucun accroc, hors le fait de tourner en rond. On cherche à nous enserrer le larynx et expulser des poussières confinées dans nos glandes lacrymales mais la dernière pression n’est pas suffisante.

Ecrivain de qualité que j’aimerais (re)lire pour un roman plus abouti et profond.

Chouchou.

 

LE TEMPS DES HYÈNES de Carlo LUCARELLI / Métailié

Traduction: Serge Quadruppani

Dans la grande corne australe du continent africain, l ’Erythrée est le théâtre de découvertes macabres autour d’un sycomore. Cette colonie italienne est-elle propice à des actes de la commedia dell’ Arte ou bien le résultat d’une décrépitude d’un monde en mutation? Le face à face entre autochtones et les éléments d’un pays, se disant suzerain, sera t-il un élément déclencheur de prise de conscience? En tous les cas des courants de culture s’opposant, entre incompréhensions, dissensions et quiproquos la clarification de l’énigme des pendus ne sera pas chose aisée.

«Une épidémie de suicides s’empare de la colonie italienne d’Érythrée : le sort des indigènes n’intéresse guère, mais quand on découvre le corps du marquis Sperandio, propriétaire des terres et pionnier enthousiaste, pendu au plus haut sycomore d’Afelba, les autorités s’émeuvent. Aussitôt le capitaine des carabiniers royaux Colaprico et Ogbà, son Sherlock Holmes abyssin, accourent.

Nos deux enquêteurs s’égarent dans des fausses pistes à dos de mulet, du port de Massaoua aux hauts plateaux d’Asmara : il faudra bien scruter la terre rouge. Une vieille sorcière, un étrange chien féroce, une princesse noire, d’anciennes amitiés, deux sales types qui cachent bien leur jeu et des métaphores à base de piment viennent épaissir le mystère. Les agioteurs mafieux ne sont pas loin, le temps des hyènes a commencé. »

L’homme de lettres transalpin sait manier le verbe, sait tourner les phrases. Son acuité littéraire n’est pas à mettre en doute. Mais au cours de ma route, cette lecture s’est trouvée jonchée de nids-de-poule dans l’emploi massif de termes locaux constamment traduits, ne permettant pas une fluidité dans l’avancée du récit. De ce fait et de part un fond un peu pauvre, j’ai eu du mal à m’insérer dans cet écrit. Il y a bien sûr la description d’un pays très mal connu, dans une période de son histoire sous le joug de nos voisins de la botte, mais la cadence, le tempo, permettent difficilement de se familiariser avec celui-ci. On peine à intégrer les subtilités entre les deux entités coloniales et les conséquences induites par cette enquête, avec cette absence de tension, restent floues, sans réelles accroches.

Hormis, donc, la propension à nous exposer un cadre social en cette période coloniale, le roman manque d’un fil directeur appuyé et d’une fluidité salvatrice.

L’ Érythrée vu par un Italien se perdant dans une contrée qu’il tente de nous faire découvrir avec sa belle plume dépourvu de constant fil rouge.

Chouchou.

 

AU FEU, LES POMPIERS de M.J. ARLIDGE/ Les Escales Noires.

Traduction: Séverine Quelet 


Au royaume d’Héphaïstos, de Vulcain, les disciples sont légion. Mués par des soifs irrépressibles de vision de ces langues de feu, afin d’étancher ou panser leurs douleurs limbiques, ils font régner une horreur extrême. L’auteur nous plonge dans cette ville de Southampton au côté de l’enquêtrice Helen Grace, pilier du commissariat de la ville. Et c’est en côtoyant l’absolu, des vies sacrifiés, dans un macabre assouvissement, aux contours de dessein abscon, que l’on se brûle les pulpes digitales en tournant ces pages, nous contraignant à ne pas évoluer dans le récit à pas mesurés.

«Six incendies en vingt-quatre heures, deux morts, plusieurs blessés. Helen Grace n’a jamais vu ça. Comme si quelqu’un tentait de réduire la ville en cendres… Accompagnée de son équipe et bien décidée à arrêter le pyromane acharné, Helen sait qu’elle ne peut se permettre le moindre faux pas : non seulement cela aurait de lourdes conséquences sur la survie des habitants, mais sa carrière serait également finie.

Pourtant, alors que Southampton s’embrase et que de plus en plus d’immeubles partent en fumée, les sombres penchants de la détective prennent le pas sur sa raison… »

L’oeuvre littéraire de M.J. Arlidge s’établit sur le personnage récurrent d’Helen Grace. « Au Feu, Les Pompiers » est son quatrième acte. Son personnage féminin lui a été inspiré partiellement par Lisbeth Salander issue des écrits de Sieg Larsson. Officier de police complexe, qui comme tout à chacun, a ses côtés sombres, tendant à sortir des clichés usés du flic alcoolo-cabossé. On y découvre un échappatoire, un sas de décompression, plutôt singulier, d’autant plus en rapport avec sa fonction…

Dans cet opus, pour lequel je découvre l’univers voulu de l’auteur et son personnage central, nulle nécessité d’avoir lu les précédents. L’architecture du récit et sa forme captent mon attention en associant conjointement, de manière proximale, les douleurs de chacun. La dissection des failles des acteurs du roman reste claire, directe, en formant une cohésion dans l’avancée non linéaire d’une enquête où pertes et souffrances sont les mots clefs. Comme elle, comme eux, on s’insurge contre ces actes meurtriers d’un pyromane insaisissable. On juge, on se déjuge, on cherche le coupable, on cherche à s’expliquer son mobile, ses mobiles. L’auteur réussit donc à nous intégrer au coeur de l’ouvrage et nous ouvre à une lecture active.

Roman du kelvin: roman des brasiers, roman du rouge andrinople, roman qui vous lèche de sa langue ignescente mortifère.

Classique néanmoins efficace!

Chouchou

CORRUPTION ORDINAIRE de Christophe GAVAT/ Sang Neuf / PLON.

Plongée au coeur au coeur d’une instruction judiciaire politique où les mécanismes sont disséqués minute par minute afin de mettre en évidence les déliquescences d’un pouvoir perverti. C’est une autopsie d’un dossier sensible et dans toute nécropsie on attaque par les viscères pour fissurer l’affect, se terminant par la boite crânienne permettant la mise à jour de la psyché, les tenants et aboutissants qui ont motivé les mis en cause à franchir la ligne jaune.

« Tous pourris. C’est le sentiment qui prévaut dans cette commune du Sud-ouest quand le maire et ses adjoints sont arrêtés à la sortie d’un conseil municipal, comme de vulgaires voyous. Robert Delacour ne comprend pas. L’édile pensait être protégé. C’était sans compter sur deux flics, Christian Chabreuil et David Vallespir, qui n’ont que faire du poste occupé par cet homme, Mais qui vont devoir subir pressions, mensonges et trahisons pour mener à bien leur enquête.

Une commune du sud-ouest de la France. Tous, maires, premier adjoint, élus, cadres administratifs, chefs d’entreprises de la région, se connaissent et font des affaires ensemble. Ils sont tous mouillés dans un dossier de corruption qu’une équipe de flics a pris en main avec une idée : traquer ces élus comme ils le feraient avec les grands voyous. En détention provisoire, le maire qui, au fil du temps, s’est transformé en petit empereur local, se suicide. Provoquant la polémique, mais aussi obligeant ses « amis » et ses « ennemis » à se dévoiler. »

Christophe Gavat est commissaire de police. A ce jour, il est en poste à Marseille, il a été notamment le numéro un de la P.J. de Grenoble. Proche de Michel Neyret, il signe son premier roman après avoir publié deux témoignages. Son premier ouvrage a été adapté pour France 2 par Olivier Marchal, sous le titre Borderline, dont il a cosigné le scénario.

L’écriture et la structure sont fortement marquées par le pedigree de l’auteur. En maîtrisant les codes du milieu, il s’affranchit des approximations, d’incohérences dans les thématiques relatées. Mais le style et l’atmosphère suggérée manquent de profondeur et de captation. Bien qu’étant dans un tempo sustento, la mayonnaise manque d’assaisonnement et de tenue. La motivation de l’écrit et son fond tentent de décrire des dérives d’ordre politique sur des abus de biens sociaux et de détournement de fond public mais n’est pas qui veut David Simon.

En revanche, le roman présente un bénéfice, une moralité en filigrane. Car en menant de front deux affaires distinctes, la P.J. de Bayonne nous montre et démontre que des pouvoirs opposés s’affrontent et laissent au rebut, ou plutôt hiérarchisent des priorités qui ne devraient pas l’être, l’une d’elle, se retrouvant reléguée à un statut subalterne. Cette exemple concret peut, en effet, afficher les choix de la justice pas toujours en adéquation avec le bien de la communauté et où l’homicide ne « rivalise » pas avec le sensationnalisme, le buzz médiatique.

Cet écrit a donc un intérêt de fond propre et connaissance précise du terrain en manquant de littéraire et de faculté à « ventouser » son lecteur.

Chouchou.

LA PETITE GAULOISE de Jérôme LEROY / La Manufacture de Livres.

Les canons de « ma » littérature noire s’inscrivent dans un cadre flottant. Mais si un ouvrage contient, outre sa noirceur variable, un décalage burlesque, une critique sociale et/ou politique et donc, surtout, une plume maitrisée sans esbroufe, sans forfanterie, il entre dans un cercle semi fermé. Jérôme Leroy en fait partie. Et par ce titre, qui ne vante pas l’aliénation aux tiges goudronnées, il porte de nouveau son discours clair militant, qui fuit l’obscurantisme guidé par le népotisme, l’hypnose de masse.

«Dans une grande ville de l’Ouest, le temps est suspendu et l’on s’attend au pire. Enfin, si seulement on savait à quoi s’attendre… Mais il aurait fallu que l’indic parle plus tôt. Ou que le flic auquel il s’est confié avant d’être descendu ne soit pas lui aussi tué par erreur. Il aurait fallu que les types qui préparent le coup ne se retrouvent pas éparpillés aux quatre coins de la ville, planqués dans des caves et des entrepôts. Il aurait fallu que cette affaire là ressemble à ce que l’on connait. Seulement qui pouvait prévoir que tout repose entre les mains d’une gamine encore au lycée, de cette petite gauloise mystérieuse et prête à tout pour que sa vie ait un sens. »

Ce court roman possède d’emblée la verve, la nervosité, la propension d’étaler des problèmes sociétaux. En agglomérant ses acteurs dans un domino d’actes reliés par un fil rouge, il crée son tempo cadençant notre lecture avec délectation. Tout en insérant des passages doués d’un humour noir ou blanc, en concédant ces incises, il crédibilise le propos néanmoins ses idées, son message s’affranchit de circonvolutions absconses.

Des vérités nous sont assénées dans un contexte établi et nous permettent notre propre réflexion. Est-ce que la situation actuelle en lien avec le terrorisme, les enjeux culturels, la vraie politique, le vivre ensemble, répondent à une analyse binaire et simplement manichéenne? Et Jérôme Leroy « ose », de nouveau, la tentative de mise à plat. Il nous interroge, il nous pousse à ouvrir nos pupilles mais nous confronte, aussi, à sa réalité dans des issues sans échappatoire voulues par des politiques bas du plafond.

A l’instar d’un Jonquet ou d’un Fajardie, je sais je m’y réfère  régulièrement mais que voulez-vous…, l’auteur présente cette acuité de recul sur son temps et par le prisme du roman noir brut nous renvoie à des sujets forts. Il ne s’autorise pas la censure, l’eau tiède, il percute, il gifle, il raffûte, il balance des torgnoles qui vous réveillent, vous permet de garder les paupières ouvertes et met vos sens en alerte.

La politique du terrain sans fard mais éclairé!

Chouchou

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