Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Category: Chouchou (page 1 of 13)

115 de Benoît Séverac / La manufacture de livres.

Tout part du postulat que pour une même scène, suivant notre éducation, notre profession, notre niveau socio-culturel, la perception constituée accouchera d’une vision parfois aux antipodes et les faits relatés aux prismes antagonistes. C’est aussi cette vision de notre société qui fait l’objet de ce roman.

« Lors d’une descente de police dans un camp de Gitans, NathalieDecrest, chef de groupe dans un commissariat de quartier, découvre des jeunes Albanaises, cachées dans un container pour échapper à leur proxénète.

De son côté, le docteur Sergine Hollard, vétérinaire, projette de créer une clinique ambulante pour les chiens des SDF. Lors d’une consultation, elle fait la connaissance d’Odile, une sans-abri victime de deux sœurs tyranniques, et de Cyril, un jeune autiste qui vit à la rue, également sous leur coupe.Les univers de la prostitution et des grands précaires vont se croiser.Policière et vétérinaire en connaissaient les lisières ; elles vont en découvrir la violence. »

Toulouse et le personnage récurrent de Sergine Hollard doté de tous les attributs de la ville rose jusqu’aux bouts des phalanges représentent le décor à cette série engagée par son précédent ouvrage Le Chien Arabe. A la lecture de ce précédent effort mon ressenti était le suivant : Un fond scénaristique et une structure ambitieux mais l’ingrédient principal, le piment ne me paraissait pas assez connoté… Un livre qui se lit bien, des personnages attachants, des questions sociétales se posent, en particulier la place de la femme au sein d’une religion, de la famille. La dégradation de pans entiers de la Cité par des rouages fourbes et tapis dans des politiques infondées, se désolidarisant des citoyens et leurs problématiques, envahit notre quotidien en détériorant les interactions humaines. De ce nouvel acte mes sensations sont relativement similaires.

Sergine Hollard vétérinaire de son état, ancienne rugbyman s’y référant régulièrement, a ce don de l’empathie, de la philanthropie et une manie « réflexe » à se plonger dans les ennuis, dans des difficultés inextricables la mettant en porte à faux avec les services de l’ordre public de manière récurrente. Séverac nous plonge dans un contexte lourd, poisseux, interlope où « communiquent » prostitution, sans domicile fixe et associations tentant d’apporter une aide sociale, humaine à ses délaissés de la vie à la lisière de nos sociétés. Et c’est avec ses épaules, son abnégation, son cœur que Sergine se rue vers ses projets brisant le consensus. Les scories de la vie coalescentes affluent alors présentant ce tableau dont le rendu peut donc être divergent selon nos perceptions explicitées en liminaire.

Ce roman présente, à mes yeux, plus un profil d’un documentaire journalistique, où manque la dimension littéraire, mais il est indéniable que l’on s’attache aux personnages ainsi qu’à cette série éventuelle.

Docu choc délesté du poids des mots !

Chouchou.

 

LE PAYS DES HOMMES BLESSÉS d’Alexander Lester / Denoël.

Traduction : Vincent Raynaud (Anglais)

Le roman a pour décor la Rhodésie, actuel Zimbabwe, et on assistera à des combats. Oui DES combats car ils sont multiples dans ce récit épique en couleurs, fragrances et sensations. La ferme d’un cultivateur de tabac dans ce pays en mouvance meurtrie dessine l’épicentre du décorum. Composé de trois parties, l’ouvrage se veut aussi, ou surtout, un manifeste envers le conflit qui rebaptisera in fine cette nation jouxtant l’Afrique du Sud.

« Rhodésie, années 1970. La colère gronde dans cette ancienne colonie britannique devenue indépendante, mais restée aux mains des Blancs. Alors qu’une guerre civile sans précédent s’apprête à ravager le pays, le jeune Wayne Roberts, fils d’un puissant propriétaire terrien rhodésien, n’a qu’une obsession : sauver Msasa, la ferme familiale dont il doit un jour hériter. Il y consacre tout son temps, pendant que son jeune frère Patrick préfère au dur labeur les romans d’aventures. La guerre achève d’éloigner les deux frères : Wayne veut à tout prix défendre la terre familiale contre les nationalistes africains, tandis que Patrick estime que les terres doivent être rendues au peuple shona. Ce sera le début d’une plongée dans la violence que rien, et surtout pas leur irrépressible besoin de vengeance, ne pourra arrêter. Le sang qui les lie pourra-t-il les réconcilier un jour? »

Alexander Lester est né à Londres en 1967 et a grandi en Rhodésie, en retournant au Royaume uni que pour ses études d’histoire. C’est alors au Zimbabwe qu’il rencontre et épouse sa femme. Vivant à ce jour dans le Kent avec leurs deux enfants.

La partie première du roman s’ouvre sur l’évocation fondatrice d’une famille de fermiers blancs, sur cette terre d’ébène, qui se félicite de créer une harmonie d’existence entre travail, vie sociale et au sein de l’entité nucléaire. La fratrie, composée de deux frères dissemblables, présente une figure tutélaire forte qu’est le père, secondée par une mère d’honneur et de rectitude. Présentant fatalement des failles, ils s’arc boutent sur des préceptes érodés et passéistes. La magnificence paternelle pour l’un et son despotisme pour l’autre orientera leurs destinées respectives et leurs visions politiques.

Au travers de la seconde partie on entre de plain-pied dans cette guerre du bush de Rhodésie du sud et l’on assiste, dans une fureur mortifère, au chaos d’une guérilla décennale. C’est au décours de ces années noires que les trajectoires des frères diffèrent de manière prononcée. L’ainé, Wayne Roberts, doté de faculté physiques hors normes et d’une violence intrinsèque ravageuse sans limites,  se confronte sans appréhension aux exactions des différentes factions engagées. Additionnée à une soif de rancœur et de vengeance il laisse des traces indélébiles aux hommes qui croiseront son chemin tout en, insidieusement et paradoxalement, saupoudrant son barycentre d’une teinte où s’immisce une chaleur pour son prochain. Son jeune frère Patrick épris de littérature et de justice universelle, lui, laisse des empreintes « morses » à ses condisciples et son entourage. Et l’on devine que la jonction de leur parcours sera l’un des fils rouges de la troisième et ultime partie.

La clôture de l’ouvrage dressera avec justesse et sans lyrisme surfait d’une volonté de retour aux sources, de tentatives de résilience, de nécessité de tisser une paix avec soi même et autrui, de renouer un contact avec son sang afin de recréer « l’œuvre » du père. Et dans ces capacités à se réinventer sur les souvenirs et l’éducation de parents garants d’un certain art de vivre que les frères feront corps avec la nature et leur nature. On ne s’amende pas d’un coup de gomme d’actes réprouvés par la morale mais l’on peut échafauder un trajet parallèle par une remise en cause emplie d’un courage rare. Wayne reconstruit donc un espoir au travers sa famille et une clairvoyance édictée par une maturité qui aurait pu paraître inespérée.

Le récit, à travers cette famille symptomatique d’un conflit méconnu, a vertu d’enseignement historique en partie certes mais dresse les portraits denses de personnalités conférant à l’ensemble une envergure romanesque touchante.

Ce n’est sans nul doute pas le plus grand livre que j’ai lu mais c’est un coup de cœur.

Chouchou.

 

 

RETOUR A DUNCAN’S CREEK de Nicolas Zeimet / Jigal.

Le retour aux sources est pavé de souvenirs, bons comme mauvais, et ils vous reviennent tel un boomerang acéré qui se moque du temps, qui ignore les sentiments enfouis. Raviver une flamme, qui tantôt vous brûlait, tantôt vous éclairait, conserve  le péril d’un passé ravageur.

« Après un appel de Sam Baldwin, son amie d’enfance, Jake Dickinson se voit contraint de retourner à Duncan’s Creek, le petit village de l’Utah où ils ont grandi. 
C’est là que vit Ben McCombs, leur vieux copain qu’ils n’ont pas revu depuis plus de vingt ans. Les trois adolescents, alors unis par une amitié indéfectible, se sont séparés dans des circonstances dramatiques au début des années quatre-vingt-dix. 
Depuis, ils ont enterré le passé et tenté de se reconstruire. Mais de Los Angeles aux montagnes de l’Utah, à travers les étendues brûlantes de l’Ouest américain, leurs retrouvailles risquent de faire basculer l’équilibre fragile de leurs vies. 
Ce voyage fera ressurgir les haines et les unions sacrées, et les amènera à jeter une lumière nouvelle sur le terrible secret qui les lie. Ils n’auront alors plus d’autre choix que de déterrer les vieux cadavres, quitte à renouer avec la part d’ombre qui les habite… et à se confronter à leurs propres démons. »

C’est à une soirée d’Halloween que se scellent les destinées. Des potes ados vivent l’abject, l’intolérable, l’horreur. Et la petite communauté de ce trou perdu ne fait pas preuve, c’est le moins que l’on puisse affirmer, d’empathie envers ce trio uni pour leur existence. Mais leur union, lestée par des chemins de vie traumatique, dérivera sur les surdités, les cécités qui feront que leurs chemins ne suivront plus le même tracé, les mêmes buts. Pourtant rien ne supprimera leur inénarrable lien et c’est le décès de l’un d’entre eux qui réveillera ce maudit passé.

Les blessures d’hier, les questions du présent sont consignées dans une alternance au tempo juste et retrace les évolutions de chacun à partir de la genèse d’Halloween. Les profils des personnalités modelés par un trait fort, déterminant à notre engagement sans frein pour cette tragédie croquant l’inéluctable. Zeimet utilise aussi le road-trip qui discerne ce passé contrasté et ce présent telle une chape de plomb. Pourtant pas, ou peu, de clichés et à l’instar  d’un Rural Noir de Benoit Minville ou Et tous les autres crèveront de Marcus Malte le poil se hérisse, notre pompe à émotions bat la chamade quand se précisent des bribes de souvenirs vécus dans notre adolescence restant gravés sur notre épiderme, dans nos ADN.

Amitié, mensonge, trahison, passé qui pétrifie le présent sont assurément les contours d’un polar adhésif.

Chouchou.

Entretien avec Sébastien Raizer à l’occasion de la sortie de MINUIT À CONTRE JOUR/ Série Noire.

Notre appétence littéraire nécessite des univers, des personnalités marquées et déterminantes pour accéder au plaisir de lecture. Cet échange avec le géniteur de L’ Alignement des Équinoxes nous permettra de mieux comprendre et de saisir la genèse de cette trilogie.

Je tiens à remercier Christelle Mata pour son entregent et sa bienveillance.

Bonjour Sébastien Raizer, pouvez vous nous retracer votre parcours ?

Après une classe prépa scientifique, j’ai directement bifurqué pour créer les éditions du Camion Blanc avec un ami. En fait au départ j’ai écrit un livre sur Joy Division qui s’appelait « Lumières et ténèbres », on a mis à contribution des détenus de longue peine afin d’imprimer l’ouvrage fruit d’un travail d’archives communs. J’ai donc fait Camion Blanc de 1992 à 2013, puis publié un roman chez Verticales, chez Grasset en 2001 et après ces romans je continuais à écrire de façon expérimentale afin de trouver un territoire rassemblant différentes polarisations. (représentées par Mishima, Burroughs, K. Dick) Jusqu’à la rencontre avec Aurélien Masson qui me propose d’écrire une novella puis l’écriture d’une Série Noire complète avec un seul mot d’ordre : « Lâche les chevaux ! ».

Le polar, le roman noir est partout mais avec un double mouvement expansion/ perte de substance. Je voulais foncer dans l’inconnu absolu. Le premier grain de sable, un embryon d’idée c’était la vipère et en rapport avec qui avait été écrit sur les serial-killers, le mal de fiction, je ne voulais pas de cliché de l’incarnation du mal. La Vipère devait être un personnage luciférien mais de lumière et ensuite le personnage de Wolf est venu naturellement comme le pendant de la Vipère. C’est ensuite que j’ai été bloqué car il me manquait un truc capital tel la pierre noire de l’Odyssée de l’Espace. Ce moteur se devait d’être métaphysique, existentiel, par les trois mots physique, psychique et le territoire spirituel. Les personnages sont venus naturellement, spontanément avec leur regard, leurs failles, leur passé, leurs douleurs, leurs angles morts. J’ai surtout écouté je ne voulais pas être interventionniste, je ne voulais pas absolument que ça se passe comme ça, j’ai écouté le monde dans lequel ils évoluaient et cette écoute c’est ce qui a nourri le texte. Ce qui reste du livre c’est le frottement entre la réalité  et l’histoire intime.

 

Dans ce troisième volet j’ai la sensation que la notion humaine des protagonistes prend une ampleur majorée. Est-ce que c’était une volonté initiale de clore ce triptyque de cette manière ?

Ouais je suis parfaitement d’accord mais c’est pas une volonté, je n’imprime pas MA volonté, je ne suis pas un marionnettiste, je les écoute mais ce qui m’intéresse c’est la réalité événementielle du volume III et c’est peut-être pourquoi j’ai voulu creuser, d’aller chercher au fond d’eux. Surtout il y en a un qui me touche beaucoup c’est Markus d’où le message qu’il envoie à Wolf à travers la chanson de David Bowie.

 

Derrière cette « cyber société » contemporaine décrite, diriez vous que votre projet était un conte philosophique teinté d’une critique sociale ?

Oui c’est très juste et vous vous rendrez compte de la pertinence de la question à la clôture de la lecture, c’est un roman de sécession. Si on raisonne sous l’angle politique on ne réforme pas ce monde pourri, on fait un pas de côté et on laisse crever, même le critiquer c’est le nourrir.

 

De ces lectures, j’ai ressenti des accointances avec l’ouvrage « Les racines du mal » de Maurice Dantec. Avez vous des piliers, des totems chez les écrivains fondant votre identité littéraire ?

Oui alors les trois polarisations ce sont Mishima, Burroughs et Philip K. Dick. D’ailleurs, dans les trois livres, il y a une citation de chacun des trois auteurs avec de la musique.  Quand j’ai lu « Les racines du mal » boum la claque et la « Sirène rouge »…

 

Vos récits sont ponctués, rythmés, par l’omniprésence musicale. Quel est son rôle dans la trame de vos ouvrages ?

Dans la trame pas vraiment. Je vais donner des exemples précis. Dans l’épigraphe des bouquins, Nick Cave pour le premier, Ministry dans le second et Leonard Cohen dans le troisième pour moi chacune de ces chansons c’est l’essence de l’esprit, de la tonalité que je veux mettre dans le livre ensuite dans chaque partie, là c’est plus centré sur un personnage. J’ai découvert Hemingway à 11 ans, l’année d’après je découvrais The Cure

 

La culture et vote ancrage nippons ont-elles une influence consciente sur cette trilogie ?

C’est assez bizarre en fait parce que forcément l’endroit où on vit nous influence, nous imprègne et nous façonne, bien que c’est un phénomène qui prend du temps sans doute mais la toute première novella qu’Aurélien (Masson) m’ait demandé c’était une histoire japonaise « Comment j’ai gagné la guerre du pacifique » où politique, histoire, mythologie sont trois choses qui, au Japon, sont inséparables. C’est les héros tragiques qu’ils vénèrent. Mais après le fait de vivre au Japon, effectivement, déjà le rapport au langage devient beaucoup plus intense, pour la première fois, j’avais une sensation physique des mots. La sensation de vide devant cette langue étrangère a comme créé une sensibilité accrue, des sensations telluriques sur les Japonais, la société ça m’a modifié. C’est une autre planète mais en même temps c’est chez moi. Je sens que de plus en plus ça infuse, ça change la façon d’écrire.

 

Le triptyque balaie un certains nombres de thématiques : l’écologie, les OGM, le pouvoir des réseaux informatiques, les politiques. Ces thèmes correspondent-ils à vos propres combats ?

A mes préoccupations, oui. Quand je vivais en France il était hors de question que je mette les pieds dans un supermarché. C’est complètement incohérent de publier sur FaceBook des pétitions ou des trucs que la planète est en train de crever et d’avoir sa carte du Monoprix. J’ai commencé à m’intéresser à ça en devenant végétarien, c’était tout con, j’achetais un magazine de course à pied pour préparer un marathon et je vois “éviter la viande rouge” c’est plein de toxines stockées. Il n’y a qu’un argument c’est que l’on se sent beaucoup mieux, sans parler des massacres du bétail c’est vraiment de la barbarie à l’état pur. Cela rejoint le politique, c’est une action politique, notre carte bleue a éminemment plus de pouvoirs que notre carte d’électeur et donc on fait de la politique à chaque fois que l’on se sert de notre carte bleue. On nourrit le système ou on fait sécession avec le système alternatif. En creusant encore plus dans “Minuit à contre jour” toutes les infos d’Antoine Marquez que lui balance La Vipère elles sont référencées, elles sont complètement folles mais elles sont référencées car ce sont des faits, c’est sourcé. Et derrière il faut agir en conséquence, le lien entre le mot et l’action est très, très, fort au Japon, une promesse cela n’existe pas.

Il y a comme une sorte de gimmick qui s’insère dans l’intégralité de votre ouvrage : « Face au gouffre un pas en avant ». Pouvez vous nous expliquer sa signification et le fait qu’il ponctue la trilogie ?

En fait c’est un koan, que l’on retrouve dans Petit éloge du Zen (sortie concomitante avec Minuit à contre jour aux éditions Folio) , ce sont des phrases qui ont l’air absurde, contradictoire. Si on se trouve face au gouffre ce n’est pas un hasard, c’est la fin d’une réalité, on fait ce pas en avant afin de rentrer dans une nouvelle réalité. Le koan sert à la méditation zen renzaï. C’est mon envie de foncer dans un absolu c’est aussi : face au gouffre un pas en avant. Les choses ont grandi de manière organique, je ne suis que le co-auteur du livre tout le reste c’est écrit par les informations que j’ai écoutées, que les personnages ont reçues, la façon dont ils ont réagi, c’est ça qui a construit le livre. Ca fait combien de décennies que l’on tourne autour du gouffre ?

A l’instar de notre site, pourriez-vous nous proposer un titre, un album qui pourrait correspondre à « Minuit à contre Jour » ou celui qui vous a accompagné lors de son écriture ? (Ou du moment !)

Le dernier qui me reste, j’ai beaucoup regardé la vidéo en écrivant le passage sur Markus, la vidéo tournée par Mick Rock « Life On Mars » que je trouve sublime, y’a rien Bowie tout seul, blanc, costume bleu ciel, il remplit l’espace à lui tout seul et cette chanson est absolument sublime.

Merci à vous.

Entretien réalisé chez Gallimard le 13 septembre 2017.

Chouchou.

MINUIT A CONTRE JOUR de Sébastien Raizer / Série Noire / Volume III de l’ ALIGNEMENT DES ÉQUINOXES.

« Le gang paradoxal a explosé. 
De retour du Laos où elle est allée chercher Liwayway, la fillette qu’elle était à l’âge de quatre ans lorsque des miliciens ont abattu ses parents, Silver est immédiatement dirigée par le commissaire Lacroix sur une enquête qui implique un groupe radical rouge-brun et le site Shoot To Kill, listant des personnalités à abattre et élaboré par Antoine Marquez, théoricien du chaos social. 
Wolf, son coéquipier à la Brigade criminelle et alter ego absolu, se trouve plongé dans un coma profond suite à une overdose de neurotoxine hallucinogène, l’arme existentielle de la Vipère dont l’élève, Diane, s’est faite l’archange noire. 
Lacroix est obsédé par l’idée de récupérer la neurotoxine, mais la Vipère et Karen, la fille samouraï, ont poussé le réel nettement plus loin qu’il ne peut l’imaginer. 
Silver va s’engouffrer dans des représentations du monde divergentes et mutuellement exclusives, en attendant le réveil de Wolf qui, perdu dans l’univers parfait du néant, enregistre les mélodies de l’alignement des équinoxes. 
Roman du transréalisme, Minuit à contre-jour frotte comme des silex les confusions avec lesquelles l’Occident se fascine pour son propre crépuscule. Ses héros sont les aventuriers d’une rupture idéologique. »

Le monde possède et présente des strates existentielles qui gouvernent notre destinée et les interactions avec autrui. Quand bien même elles peuvent être parasitées par des forces antagonistes, le fil d’Ariane se déroule.

Avidement on attendait la clôture de cette trilogie et le premier sentiment m’est apparu dès le chapitre d’ouverture, dès les paragraphes d’introduction. Mon intime ressenti m’a éclairé sur cette volonté, acquise ou initiale, d’afficher le profil psychologique des protagonistes de manière plus marquée. On pourrait, aussi, émettre l’hypothèse, suivant les lectures des deux tomes précédents, que notre faculté d’intégration des codes de l’auteur nous permette de posséder les outils ad hoc à une immersion franche.

Notre société empreinte du chaos social ouvre des portes au transréalisme sur l’idiome que l’ordre cardinal peut être bouleversé. Face aux acteurs de cette fresque plus incarnés qu’auparavant notre attachement, notre empathie, face à des désarrois inconscients, pour certains, n’en est que forcément plus viscérale. Les dits personnages s’amplifient dans leur humanité à l’intérieur de cette bulle cyber-punk où violence et recherche d’une évolution aux antipodes du darwinisme s’adhèrent. Politique, problèmes sociaux, sociétaux, technologies coexistent narrant une déliquescence qui pourrait paraître programmée. La critique serait-elle vaine ou alimenterait-elle une descente inexorable de valeurs communes à notre espèce. Notre existence parfois en marge, qui affiche une vanité, un orgueil, un mépris des autres formes de vie instille concomitamment notre perte insidieuse. Le tellurique devrait être le cœur de l’homme. Et c’est en cela qu’une certaine volonté de lutter contre un déterminisme influe sur les rapports à nos prochains et notre propre construction.

Sébastien Raizer réalise le symposium de problématiques en y insufflant un regard sur ses congénères maudits. Maudits peut-être mais qui paradoxalement restent porteurs d’un espoir. Sans être interventionniste, il porte ce regard sur ces fragments cosmiques qui sont un et indivisible composant inéluctablement ce cosmos. Il forge sous un habillage foisonnant de références une pensée qui frise l’universalité, sait prendre le recul fondamental sur les événements en la retranscrivant avec cette faculté personnelle à casser les codes du genre. Roman noir beaucoup plus social que ses atours pourraient le suggérer et ce troisième volet reste, en ce qui me concerne, le plus attachant, le plus sensitif.

Achèvement très réussi d’un triptyque ambitieux !

Chouchou.

 

IL NE FAUT JAMAIS FAIRE LE MAL À DEMI de Lionel Fintoni / L’Aube noire.

Des milieux et des êtres de mondes étrangers, parallèles, se croisent, se confondant dans un pêché capital que pourrait être le mercantilisme. Des activités obscures derrière les tentures sombres plongent des acteurs dans la légitimité respective de leur fonction et leur parcours de vie. Face à l’absence de scrupules d’une part et les tentatives moralisatrices d’autre part, on plonge dans notre monde aux contours abscons et à des vérités que l’on ne saurait voir !

« Dans les quartiers Nord de Paris, des enfants roms disparaissent. Un ex-médecin légiste égaré dans l’humanitaire quémande de l’aide auprès d’un ancien collègue, capitaine de la PJ. Celui-ci accepte, à contrecœur, de s’engager dans une affaire aux ramifications inattendues. Entre des négociants maghrébins associés à un groupe mafieux russe, un photographe au talent discutable, une clinique privée réservée à une clientèle richissime, des interventions parallèles de la DGSI et Marjiana, la jolie Rom au charme déroutant, le capitaine Alain Dormeuil, réchappé d’un univers de violence et en convalescence d’amours malheureuses, finira par réaliser que Machiavel avait raison : « Il ne faut jamais faire le mal à demi… »

Sur une trame et une construction à plusieurs entrées initiales on rentre dans ce roman noir à tous les étages. Puis les chemins se croisent, prennent une direction commune, pour nous révéler des accointances, des liaisons dangereuses entre institutions dont les vitrines sont rutilantes mais masquent une arrière cour nauséabonde. Il semble toujours y avoir un pas de porte propre, voire scintillant, mais l’énergie vicieuse des hommes décide bien souvent de pervertir le tableau.

La thématique centrale du trafic d’organes pose aussi le problème éthique, déontologique, dans un même temps, de la lutte de classes. Car le propos de Lionel Fintoni reste, en exergue, de montrer et de démontrer que nos sociétés présentent plusieurs faces. Et parmi celles-ci il y en a des sombres, des très sombres. Ne nous laissons pas bercer par tant d’illusions pourrait être aussi la morale de son conte cruel et ouvrons les paupières en grand, grattons le vernis du clinquant en tentant de résoudre les énigmes de notre temps.

J’ai retrouvé en filigrane des points communs avec les ouvrages de Gianni Pirozzi tel Sara la Noire ou Romicide autant dans le discours que dans la plume. Et c’est avec un attachement certain pour les personnages croqués par Fintoni que l’on progresse dans ce marigot urbain. Ils ont cette naturelle complémentarité, ce côté cliché pour certains mais qui confère à l’ensemble une humanité riche et des sentiments de lecture empreints d’alacrité. Il n’y a donc pas de choses nouvelles dans cet écrit mais force est de constater que l’on s’y attache par le traitement des thématiques et les faiblesses humaines des protagonistes.

Le critère du roman noir le plus définitif n’est- il pas la question que l’on peut, légitimement, se poser : est-ce un roman ?

Chouchou

 

HILLBILLY ELEGIE de J. D. Vance / Les éditions du Globe

Traduction: Vincent Raynaud.

Au même titre que les rencontres de Pétrarque et afin de planter le décor du récit j’aimerai définir les termes du titre.

Ce que l’on nomme « Hillbilly » est communément un stéréotype sociologique concernant principalement certains habitants des Appalaches avec cette notion de ruralité, d’inculture, globalement transcrit par « péquenaud ». Il s’est ensuite généralisé en amendant la situation géographique.

L’élégie est une plainte chagrine, lamentation, situation de désespoir généralement provoquée par un chagrin d’amour, une séparation.

L’auteur nous emmène donc dans sa vie parée de ses racines, attaché à ses aïeuls et marqué par les stigmates de sa région natale et ses ramifications historiques, économiques, industrielles qui tissent une trame saisissante de la société américaine ayant basculé dans le « Trumpisme ».

« Dans ce récit à la fois personnel et politique, J.D. Vance raconte son enfance chaotique dans les Appalaches, cette immense région des États-Unis qui a vu l’industrie du charbon et de la métallurgie péricliter.Il décrit avec humanité et bienveillance la rude vie de ces « petits Blancs » du Midwest que l’on dit xénophobes et qui ont voté pour Donald Trump. Roman autobiographique, roman d’un transfuge, Hillbilly Élégie nous fait entendre la voix d’une classe désillusionnée et pose des questions essentielles. Comment peut-on ne pas manger à sa faim dans le pays le plus riche du monde ? Comment l’Amérique démocrate, ouvrière et digne est-elle devenue républicaine, pauvre et pleine de rancune ? »

Les éditions du Globe nous ont habitués à nous narrer ces tranches de vie, ces peintures de la société américaine avec cet éclairage saisissant sur cette puissance et ses travers. J’en veux cette étude sociologique forte de Sudhir Venkatesh « Trafics » au cœur de New-York nous décrivant de l’intérieur l’économie de la poudre blanche.

Là, pour « Hillbilly Elégie », l’on pourrait affirmer que l’on est aux antipodes du précédent livre cité. On se trouve dans une description avisée, clairvoyante, magnanime d’une société ancrée sur ses préceptes réducteurs. Le récit objecte le profond enracinement dans son histoire et les tuteurs la jalonnant. Il ne renie rien, bien au contraire, il s’appuie sur ses forces puisées dans un mode de vie d’une communauté connotée par ses travers, par des caricatures, par des raccourcis objectant l’essence de mots tels que famille, fraternité, apprentissage. Entre Ohio et Kentucky, la trajectoire et le modelage d’un citoyen se nourrissant tant de ses erreurs, que celles de ses aïeuls, se dirigeant vers une lumière tour à tour blafarde puis éclairant son avenir.

L’ouvrage se divise en deux composantes : les histoires familiales que VANCE raconte et les questions qu’il soulève. La principale probablement est : « Combien devrait-il tenir ses parents responsables de leurs propres malheurs ? » Ce qu’il écrit c’est le désespoir. Que les Etats-Unis prêchent ou pas le discours avancé par l’auteur révèle une confrontation frontale sur un sujet tabou. Sa critique, cadrée, avance que ce n’est pas dans la fumisterie que la culture se délite mais comme traduit par le psychologue Martin Seligman « l’impuissance éprouvée » sur les fondements d’une adversité exagérée et que le fatalisme est porté tel une religion.

D. Vance marque nettement le rapport entre racines et évolution dans la société sans oblitérer d’un rêve américain malgré des handicaps manifestes. Il explicite, alors, à sa manière, la dérive d’une population vers une politique en cherchant à ne plus mettre l’humain au centre de la cité. L’émotion des lignes est intense et la peinture voulue reste confondante d’une société déliquescente sans omettre d’en souligner son potentiel unique dans sa pluralité, ses acquis, son histoire.

Edifiant !

Chouchou.

GLAISE de Franck Bouysse / La manufacture de livres.

Ce qu’il advint de ces familles agrestes durant le premier conflit armé dans la partie occidentale du Massif central en la commune de St-Paul-de-Salers est évoqué dans ce récit pierre de silex. Les ravages des actions belliqueuses des hommes ont des répercussions mêmes dans des zones isolées, peuplées de terriens ancrés dans une certaine philosophie taiseuse et le rustique se conjugue avec un intangible quotidien. C’est cet équilibre qui est remis en cause, remis en cause par cette guerre monstrueuse, remis en cause par l’insertion de deux femmes troublant cette monotonie.

« Au pied du Puy-Violent dans le cantal, dans la chaleur d’août 1914, les hommes se résignent à partir pour la guerre. Les dernières consignes sont données aux femmes et aux enfants: même si on pense revenir avant l’automne, les travaux des champs ne patienteront pas.Chez les Landry, le père est mobilisé, ne reste que Joseph tout juste quinze ans, en tête à tête avec sa mère et qui ne peut compter que sur Léonard, le vieux voisin. Dans une ferme voisine, c’est Eugène, le fils qui est parti laissant son père, Valette, à ses rancoeurs et à sa rage: une main atrophiée lors d’un accident l’empêche d’accomplir son devoir et d’accompagner les autres hommes. Même son frère, celui de la ville, a pris la route de la guerre. Il a envoyé Hélène et sa fille Anna se réfugier dans la ferme des Valette. L’arrivée des deux femmes va bouleverser l’ordre immuable de la vie dans ces montagnes. »

Il ne se trouvera des sols assez sauvages et barbares pour éprouver si la matière de la création peut-être façonnée selon la volonté de l’homme ou si le cœur humain n’est qu’une autre sorte de glaise. Franck Bouysse aime à façonner le mot, le verbe. Il cherche à imager l’expression avec sa part de naturalisme et son attachement semble aussi solide envers notre terre nourricière que les hommes qui la peuplent. Le film sépia se déroule devant notre regard par sa plume reconnaissable. Et dans cette rudesse, cette âpreté, il tente et réussit à nous faire apercevoir le soleil, sa lumière qui guide et réchauffe les cœurs. Car dans ceux-ci il y a des tempêtes, le bouillonnement des émois, les bourgeons de sentiments incandescents. Son style, son écriture nous permettent d’entendre la mélodie d’un oiseau à la cime d’un arbre jamais planté. Le récit, comme les précédents, est réduit comme un écorché anatomique. On révèle que le visuel, on trace temporairement des lignes de vie qui sont fortes et burinées par le contexte historique et géographique.

Mais j’ai ressenti que l’auteur en gardait sous le godillot et refrénait son envie de développer le conte noir, à dessein probablement, mais sous ce « tricot » littéraire on sent, JE sens que l’on pourrait être face à un roman plus ample, allant au bout de son message. Le plaisir reste bel est bien là car la faculté de Franck Bouysse de vous embarquer dans son écriture, tel un Julien Gracq, surpasse le reste. Un grand livre est une livre écrit et non pas une belle histoire….

Le plomb du Cantal narré par un expressionniste brillant des mots !

Chouchou.

TREIZE JOURS de Roxane Gay / Denoël.

Traduction : Santiago Artozqui (Américain)


C’est un retour aux sources qui se brise sur des scories d’une société affichant dans un même temps le beau du laid, les sourires des pleurs, de l’accueillant au rejet brut. L’expatriée vit sur ses souvenirs, sur un inconscient idéalisé et reçoit de plein fouet la rage, la rancœur d’un peuple révolté, d’une société exsangue. Dans ce contexte du kidnapping de motivation pécuniaire, une femme Haïtienne qui écrit son histoire dans une Floride aux antipodes d’un pays déstructuré, structurant, se voit brisée dans sa chair et sa psyché. C’est le récit d’une déconstruction et d’une reconstruction pavées de remises en causes, de désillusions, de profondes déceptions et de viscérales souffrances.

« Fille de l’un des hommes les plus riches d’Haïti, Mireille Duval Jameson mène une vie confortable aux États-Unis. Mais alors qu’elle est en vacances à Port-au-Prince avec son mari Michael et leur bébé Christophe, Mireille est kidnappée. Ses ravisseurs réclament un million de dollars à son père. Pourtant, ce dernier refuse de payer la rançon, convaincu que toutes les femmes de sa famille seraient alors enlevées les unes après les autres. Pendant treize jours, Mireille vit un cauchemar. Son ravisseur, dit le commandant, est d’une cruauté sans nom. Comment survivre dans de telles conditions et, une fois libérée, comment surmonter le traumatisme, pardonner à son père et recréer une intimité avec son mari ? 
Mireille et les siens vont pourtant réussir à reprendre pied et découvrir que la rédemption peut revêtir les formes les plus inattendues. »

L’auteure possède une envergure sociétale dans son écriture et de par sa reconnaissance. Née à Omaha en 1974, dans le Nebraska, enseignant l’écriture dans l’université de l’Illinois, elle aime aborder dans ses ouvrages ses thématiques électives telles le racisme, les conflits de classe et l’identité sexuelle.

Elsa, une amie jamaïcaine, m’a parlé une fois d’une berceuse populaire dans son pays, sur une mère avec treize enfants. La mère en tue un pour nourrir les douze autres, puis un pour nourrir onze, puis un pour en nourrir dix, jusqu’à ce qu’il ne lui en reste plus qu’un, qu’elle tue également parce qu’elle a aussi faim. Finalement, elle retourne dans le champ où elle a assassiné ses enfants, où reposent les os de leur treize corps. Elle se tranche la gorge parce qu’elle ne supporte pas d’avoir fait ce qui devait être fait. « Aux Caraïbes, une femme doit toujours affronter de tels choix », a conclu Elsa après m’avoir raconté son histoire .

Paragraphe symptomatique d’un peuple et de vies basées sur le sacrifice et la souffrance de choix lacérants mais vitaux. (l’analogie entre les deux pays restant probablement juste)

Dans un premier temps la description de l’enlèvement et des Treize jours de tortures morales et physiques est directe, sans ambages. Les coups ne sont pas éludés ni contournés sans pour autant plonger dans un pathos surligné. On est dans un « document » du quotidien par les prismes de la détenue, des ravisseurs et de la famille. Notre propre regard sur ces entités va tour à tour être marqué par l’empathie, la révolte, l’incompréhension, le questionnement. Car apparaît dans ce temps une surprise, une « incongruité », que l’on pourrait avoir du mal à s’expliquer, à en trouver le sens, UN sens. Cette dissonance aura une terrible résonance dans le récit mais aussi une prépondérance dans l’écriture.

Et c’est sans nul doute que notre appétence littéraire revêt un caractère « viral ». Le prodrome de cette première partie nous plonge dans la seconde avec les symptômes de la fébrilité. Enclin à découvrir les voies de la résilience, de la reconstruction on est réellement happé par la portée de l’écriture et la transcription d’une équation à plusieurs inconnues. Les souffrances sont multiples et s’agrègent en une pelote où la trame s’entrecroise, s’emmêle, qui aboutit à des incompréhensions, des dissensions.

« Treize Jours » est donc un roman riche d’enseignement sur une culture, sur la filiation, sur la famille, sur les tentatives de retrouver une voie et sa voix sans pouvoir effacer les stigmates d’un trauma violent et inscrit dans une chair fibrosée. Et sous une plume incisive sachant imprimer un style, un regard laissant la place à la réflexion personnelle du lecteur, on est embarqué dans ce roman magnétique, profond.

Chouchou.

 

AUX CONFINS DU MONDE de Karl Ove Knausgaard / Denoël.

Traduction : Marie Pierre Fiquet.


On sait très rapidement, et instinctivement, que l’on va s’engouffrer dans un ouvrage littéraire avec un grand L. Très rapidement car le ton est donné, car la plume marque de son empreinte dès la première page un journal d’une page de l’existence du géniteur. Tant dans la précocité de son entrée dans le monde des adultes que par les responsabilités lui incombant s’installent, alors, de profondes ambivalences jumelées à de légitimes questions d’une réflexion personnelle mal dégrossie. D’une trace directe, sans faux-semblant, sans verser dans la digression excessive, la patte nordique affiche ses atours et cette musique épurée.

« À dix-huit ans, fraîchement sorti du lycée, Karl Ove Knausgaard part vivre dans un petit village de pêcheurs au nord du cercle arctique, où il sera enseignant. Il n’a aucune passion pour ce métier, ni d’ailleurs pour aucun autre : ce qu’il veut, c’est mettre de côté assez d’argent pour voyager et se consacrer à l’écriture. Tout se passe bien dans un premier temps : il écrit quelques nouvelles, s’intègre à la communauté locale et attire même l’attention de plusieurs jolies jeunes femmes du village. S’installe peu à peu la nuit polaire, plongeant dans l’obscurité les somptueux paysages de la région et jetant un voile noir sur la vie de Karl Ove. L’inspiration vient à manquer, sa consommation d’alcool de plus en plus excessive lui vaut des trous de mémoire préoccupants, ses nombreuses tentatives pour perdre sa virginité se soldent par des échecs humiliants, et pour son plus grand malheur il commence à éprouver des sentiments pour l’une de ses élèves. 
Entrecoupé de flash-back où l’on découvre l’adolescence de Karl Ove, et grâce auxquels on distingue l’ombre omniprésente de son père, Aux confins du monde capture d’une main de maître le mélange enivrant d’euphorie et de confusion que chacun traverse à la fin de l’adolescence. »

L’auteur norvégien, né en 1968 vivant actuellement en Suède avec ses trois enfants, est considéré, par l’entremise de son incroyable autobiographie divisée en six volumes, comme un littérateur « nobellisable » en renouvelant le genre de l’autofiction.

Karl Ove mène sa barque dans le but de s’émanciper mais aussi dans l’ambition de concrétiser son doux songe de devenir écrivain.

Son détachement de « l’écrin familial » prendra forme en cette mission de professeur principal jouxtant la fin de ses études secondaires. L’indépendance et la survenue de concrètes responsabilités ne sont, bien entendu, pas sans écueils. Mais au sortir de l’adolescence et à l’orée de l’âge adulte résident des inflexions, des magnétismes où l’humoral est sur un piédestal. La sève est un moteur, elle est un leitmotiv. Tout comme l’impériosité socialisante festive qui scelle les amitiés, renforce son empreinte dans ce coin et cette communauté inconnus. On ressent inéluctablement le malaise dans la difficulté à s’affirmer, dans la difficulté à afficher des certitudes d’homme et de littérateur. Comme bien souvent la pente est abrupte, les accotements instables et la direction floue…Le trajet est fatalement semé d’embûches. Et c’est cette fragilité, cette profonde humanité, l’expression d’angoisses universelles qui rend le projet littéraire sincère et marquant.

L’écrit est beau car il est empreint d’une véracité sans nuances. La langue est touchante car elle n’est pas cérébrale mais cardiaque. Le verbe est fort, hypnotique car vécu et non choisi. S’y retrouver c’est s’y égarer, sans dissimuler ni les émotions, ni les poils qui s’hérissent, sans renoncer à l’idée que le passé reste constitutif de notre présent bien souvent dans son intégralité. L’empirisme est ainsi fait d’erreurs, d’hésitations, de tâtonnements tout en portant les stigmates de notre histoire incluse dans notre éducation, notre culture. Les confins du monde c’est une cellule forgée notre être singulier qui se veut paradoxal afin de nous ouvrir à autrui pour nous affirmer à nous même.

Dans cette période d’une vie où se côtoie une multitude d’ambivalents sentiments, les états extrêmes et brutaux se succèdent avec célérité. Sous couvert, donc, d’un récit de la rupture où vide et plein s’alternent, l’auteur scandinave nous gratifie d’un tour de force d’écriture sans détours ni ambages.

Réalisme vécu d’un littérateur exigeant un vital dynamisme !

Chouchou.

 

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