Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Category: Chouchou (page 1 of 14)

LE SHAMISEN EN PEAU DE SERPENT de Naomi Hirahara / L’ Aube noire.

Traduction: Benoîte Dauvergne (anglais)

Los Angeles sa grandeur, son aura internationale, rythmée par ses poncifs, ses images d’Epinal. Los Angeles c’est aussi une communauté nippone soudée (ou presque) dans un entrelacs d’autres disparates. De nouveau le personnage de Mas Arai enfanté par Noami Hirahara gravite dans cet univers malmené par le meurtre de l’un des leurs. C’est entre compromission, compréhension d’une culture annexe et sens naturel de la recherche de la vérité que notre jardinier-détective entre en scène tout en s’attachant les services de partenaires complémentaires.

«Rares sont les choses qui enthousiasment plus Mas Arai que les jeux d’argent. Quand il apprend que l’une de ses connaissances vient de gagner un demi-million de dollars grâce à une machine à sous, il est forcément un peu curieux. Mais la situation prend une tournure dramatique lorsque le gagnant est assassiné. Seul un shamisen, instrument traditionnel japonais à trois cordes, semble pouvoir révéler l’identité du tueur… Mas découvre bientôt un monde de secrets et de mensonges, qui s’étend des rues de Los Angeles jusqu’aux îles Okinawa. »

Au sein de cette entité nippo-américaine coexistent des sous ensembles qui de part leurs rites, leurs coutumes, leurs éducations présentent des disparités franches ou nuancées. Arai reste quelque peu perdu dans une spécificité musicale sourde à son tympan. Aidé dans sa démarche par des profils accoutumés à ces détails locaux régionales, il tente de percer le mystère de cet homicide ainsi que son mobile.

Mué et transporté par un style en adéquation avec le caractère et la façon d’être de notre personnage central, l’auteur s’appuyant sur un rythme mesuré, voire indolent, l’avancée dans le récit suit stricto sensu celui de Mas. S’autorisant des libertés, des sorties de route brisant un certain classicisme dans le mode d’enquête tout en faisant preuve d’un humour estampillé cercle rouge sur fond blanc. On est parfois noyé dans des termes et locutions du pays du soleil levant qui peuvent déstabiliser mais ils offrent le bénéfice à ceux qui ont cette ouverture d’esprit de s’immerger de plain-pied dans cette culture fascinante s’il en est…

Bien que moins punchy et adhésif que le précédent opus, ce roman, inscrit dans une série, affiche un intérêt réel en renforçant d’une part la psychologie du personnage central et en renforçant l’immersion dans cette communauté lestée par une histoire complexe, antagoniste qui garde les blessures profondes d’un passé avec ce pays hôte.

Mélomane et crime!

Chouchou.

 

LA REINE NOIRE de Pascal Martin / Jigal polar.

«En ce temps-là, il y avait une raffinerie de sucre dont la grande cheminée dominait le village de Chanterelle. On l’appelait la Reine Noire. Tous les habitants y travaillaient. Ou presque… Mais depuis qu’elle a fermé ses portes, le village est mort. Et puis un jour débarque un homme vêtu de noir, effrayant et fascinant à la fois… Wotjeck est parti d’ici il y a bien longtemps, il a fait fortune ailleurs, on ne sait trop comment… Le même jour, un autre homme est arrivé. Lui porte un costume plutôt chic. L’un est tueur professionnel, l’autre flic. Depuis, tout semble aller de travers : poules égorgées, cimetière profané, suicide, meurtre… Alors que le village gronde et exige au plus vite un coupable, dans l’ombre se prépare un affrontement entre deux hommes que tout oppose : leur origine, leur classe sociale, et surtout leur passé… La Reine Noire est peut-être morte, mais sa mémoire, c’est une autre histoire… »

Le tableau initial dressé est pragmatique, précis, sans ambiguïté. Les personnages qui jalonneront ce récit sont d’une implacable limpidité dans ce décorum désolé aux confins de ce village en décrépitude de la Meuse. Les rôles sont attribués avec manichéisme conférant des dualités naturelles et irrémédiables. Les affrontements basés sur des rancœurs, des haines, dont l’origine unique, centrale symbolisée par la fermeture de cette raffinerie de sucre, semblent être voués à des évidences tant par leur histoire que par les profils de chacun.

Au milieu, ou plutôt en avant de cette fresque, se dressent deux éphèbes, voire deux métrosexuels, soucieux à leur manière propre de leur paraître, leur apparence. L’un fringué de pied en cap par un noir insondable colle, à priori, à sa fonction. L’autre présenterait plus un style british capiteux, rigoureux, baigné dans une fragrance en rapport avec ce style, Habit Rouge lui colle à l’épiderme comme le Petrole Hahn lui colle au cuir chevelu. Leurs fonctions respectives les opposent et dans leur sillage véhiculent une aura, des idées préconçues, conformistes. Et c’est de ce duel que le roman tire son sel, son acidité, les confusions larvées…

Car l’auteur présente et possède ces ressources de contre-pied permanent et la faculté d’insérer de nombreuses références littéraires enveloppées d’un humour, noir ou non, dévastateur. Il y’a des virages cachés, des tours de force tel un Robert Desnos qui rencontrerait un Maurice Carême qui entremêle « Le Chat et le soleil » et « La Fourmi »!… Les personnages sont hauts en couleurs ou banalement confondants de sottises dans leur tartufferie, leur archétype de villages végétant dans leur entre-soi. Il peint au couteau et nous balance dans les cordes d’un ring sans échappatoire, comme cette jeune falote, certes qui n’est pas une lumière, mais croustillante affublée d’un syndrome proche du Gilles de la Tourette pouvant évoquer l’exorciste. Ca crisse sous les molaires, ça fond en sublingual avec une aigreur et une odeur nauséabonde dans ce village de corbeaux qui fut le sport local et qui revient à la mode.

Mais les faux-semblants, les esquisses présentent des versos surprenants, déroutants. C’est aussi une autre force de Pascal Martin qui manie la vérité des coulisses, la lumière derrière les lourdes tentures en décontextualisant nos sentiments et notre ressenti. C’est probablement un cousin, un frère des auteurs marquants du néo-polar et ça suinte de ses pages. Preuve en sera cette petite confiserie perdue dans le fil du récit nous renvoyant avec aplomb et cohérence dans un ouvrage de Manchette…

Réussite noire truffée d’humour et de cadrage-débord!

Chouchou.

 

C’ EST AINSI QUE CELA S’ EST PASSÉ de Natalia Ginzburg / Denoël.

Traduction: Georges Piroué (Italien)

C’est sur une pellicule teintée sépia que se déroule le film de l’autopsie d’un homicide où l’on dissèque l’étiologie de ce geste fatal. De cette période faste post conflit mondial, dans cet Italie cherchant à se reconstruire, la vie morne d’un couple dépareillé par l’âge, par les aspirations respectives, se voit confronté à des choix cornéliens pour leur futur mutuel. Au coeur du miracle économique italien, dans cette période forte de croissance, le contexte coïncidant avec la chute du fascisme semble ne pas avoir d’emprise sur ces deux êtres qui dérivent insidieusement vers une vacuité des sentiments où ceux-ci semblent n’avoir jamais été éprouvés au travers un conformisme confondant ou de façade.

«Un matin gris à Turin dans les années cinquante. Une femme en imperméable marche sans but dans la ville. Elle vient de tirer une balle entre les deux yeux de son mari. Un geste sec et efficace accompli sans aucune préméditation. Perdue au milieu des avenues muettes et hivernales, elle se souvient : la rencontre et l’espoir, l’attente et l’incertitude, puis la vie à deux jusqu’à cette matinée fatale. »

Natalia Ginzburg publie ses premiers récits qui témoignent de son expérience de ces années troubles, du fascisme, de l’invasion allemande, de la résistance et de la libération : “La Strada che va in città” son premier court roman paru en 1942 sous le pseudonyme d’Alessandra Tornimparte; puis les romans “È stato così”, “Tutti i nostri ieri”, les récits autobiographiques “Le Piccole Virtù” et “Lessico famigliare”.

D’ entrée le décor et la fatalité non préméditée nous tournent vers un récit direct qui ne cherche pas les ellipses ni les probables. L’auteur fustige les actes derrière les paravents. Elle décrit, avec distanciation, les actes et les pensées sans artifices ni déviations. Néanmoins elle conserve une place et un espace aux questionnements afférents à des existences qui auraient pu choisir des alternatives. Sans aucun doute, au fil des pages, on ressent que les murs, les grilles d’une geôle se dessinent autour de cette femme marquée par le fatalisme.

De cette sécheresse stylistique, de cette sécheresse spirituelle l’ouvrage retranscrit une époque, des façons d’être, les problématiques sociétales et sociales par le prisme du couple. L’inéluctable conclusion ne paraissant pas de prime abord comme une évidence mais plutôt comme une hypothèse, on se surprend à penser que celle-ci avait bien d’autres issues.

L’auteur de son temps évoque son monde avec une certaine désespérance et fatalité. En bridant son écriture elle surajoute à la morosité ambiante, une rugosité des relations, affirmant la relation homme-femme tel un carcan rigidifié.

Tout en dénonçant une candeur ancrée dans une éducation rongée par la naïveté, Natalia Ginzburg avait une lucidité sur ce qui l’entourait.

Tragique dans plusieurs dimensions. Roman témoin d’une époque en extrayant les racines de tels expédients.

Chouchou

 

LA DISPARUE DU VENEZUELA de Diane Kanbalz / L’Aube noire.


Les éditions de l’Aube, et l’Aube Noire en particulier, nous offrent l’habitude de nous proposer des écrits doués d’une sensibilité particulière. Cet ouvrage en est une des illustrations. L’Amérique du sud, dans sa partie nordiste du Venezuela, est le siège de ce roman psychologique où les lignes de tension s’incarnent principalement dans le personnage de Philippe Larcoeur, flic dont les missions sont extra-territoriales, qui voit ses plans personnels contrariés par le rapt d’une ressortissante française dans cet état chaos.

« Et tout de suite, le visage de Cécile lui revient en mémoire. Cette fille est vivante, il le sait, il le sent. Il la sent toute proche. Mais où ? »

Philippe Larcœur, policier attaché à l’ambassade de France à Caracas, est appelé sur une affaire d’enlèvement. Une ressor­tissante française a disparu dans l’une des zones les plus dangereuses d’Amérique latine… Faisant progres­sivement de cette enquête une affaire personnelle, Larcœur n’hésitera pas à braver le danger dans un pays où la ­corruption, la mort et la trahison sont monnaie courante. Il finira par tenter le tout pour le tout pour sauver la jeune femme en même temps que son âme, quitte à se mettre à dos tant sa hiérarchie que la pègre locale ! »

Diane Kanbalz travaille pour différents organismes non gouvernementaux. La disparue du Venezuela est son premier roman.

On est typiquement dans un livre sensoriel. Chaque phrase, chaque terme, chaque tournure nous renvoient à l’un de nos cinq sens. Les pages s’égrènent et ceux-ci sont aux abois tout en s’épanouissant dans notre imaginaire. Transporté on l’est, et saisi aussi, en humant, en distinguant les bruits des scènes avec une confondante acuité. On se prendrait même à toucher l’épaule d’un père, d’une mère, d’un frère éploré, en colère, abattu, dévasté, rageur…La ponctuation constituée par les appels téléphoniques cadencés sont tels des épîtres qu’on redoute de recevoir.

La cruauté et les horreurs naturellement arrivent très vite, ainsi que la haine  globale du genre humain dans ce pays perdant de sa fraternité, élimant des doctes piliers d’une république équilibrée. La caste des criminels est une force à part entière qui ne sont au fond que des hommes cherchant la voie du suicide. Face à eux, et face à la soustraction de cette jeune innocente, des hommes qui croient en leur mission et s’y réfèrent, s’y tiennent tel un immuable cap. C’est dans ce cercle au rayon diminuant que les chocs seront lestes et mats. Larcoeur et les personnages qui gravitent cherchent un sens à leurs existences, en ayant la difficulté à faire abstraction de leurs entraves personnels, en tentant de tracer un fil rouge afin de s’absoudre de leurs faiblesses et surtout de mener à bien leur objectif professionnel, moral.

Un beau livre, donc, qui impose à nos sens, pour la jubilation, une sensibilité alerte, confondante.

Venezuela noir sous une plume touchante!

Chouchou.

 

DU SANG SUR LE SABLE de Robert KARJEL / DENOËL

Traduction : Lucas Messmer (Suédois)

Le sable brûlant tâché de zébrures rouge sang dans cette partie orientales de la corne africaine sera le théâtre de deux drames parallèles initialement. Djibouti, ses forces internationales campées dans cette zone, proposent un épicentre propice à des dérives bien trop souvent motivées par un mercantile esprit. Et Grip l’homme qui devra faire face, qui devra gérer un embrouillamini à plusieurs bandes, révèlera des facettes polychromatiques. C’est ces ambivalences, la description de deux faces d’une pièce qui fera le sel du propos.

« Djibouti, au creux de la corne de l’Afrique. Un soldat suédois est tué sur un champ de tir. Les services secrets envoient l’agent Ernst Grip pour faire la lumière sur cette mort suspecte, mais sa présence n’est pas du goût de tout le monde. 
Pendant ce temps, une famille de quatre Suédois naviguant non loin de là, dans le golfe d’Aden, est capturée par des pirates somaliens. Leur vie est en danger, la pression monte pour le gouvernement, et c’est ainsi qu’Ernst Grip se retrouve bombardé négociateur et doit traiter avec les pirates. 
Pour résoudre ces deux affaires, Ernst Grip comprend qu’il va devoir recourir à des méthodes peu orthodoxes. Mais peut-on se permettre de rester dans les limites de la loi et de la moralité quand des vies humaines sont en jeu? »

Robert Karjel est lieutenant-colonel dans l’armée de l’air suédoise, pilote d’hélicoptère qui l’a amené à parcourir le globe. Il vit aujourd’hui à Stockholm et son précédent roman paru en 2016 chez DENOËL “Mon Nom est N. ” était le premier de la série d’Ernst Grip.

Grip, initialement au service de la garde rapprochée de dignitaires suédois, infléchira un parcours vers une enquête spéciale au cœur de l’assassinat d’un officier Scanien. Réticences et obstacles joncheront sa trajectoire dans le cliché de la guerre police/forces militaires. C’est, sans doute, lesté par son histoire personnelle proche que sa motivation, son  implication verront des hauts et des bas. Son instinct profond lui impose consciemment une alacrité de vérité. Sans s’offusquer ou se braquer du poids adjoint par la seconde affaire qui se greffe à la primitive, au contraire, les enjeux ayant une diamétrale opposition, il se trouve investi, régénéré par un « challenge » fort.

Bien que le récit soit linéaire et manquant probablement de cassures, de changements de rythme, l’avancée dans le roman obéit à des intérêts multiples. En premier lieu, comme explicité en liminaire, celui d’exposer les facettes du personnage principal avec justesse et cohérence. Les personnages secondaires ont une part prépondérante dans le décor et la dimension humaine de l’ensemble en soulignant des interstices d’un système vérolé, gangrené. Je pense que le roman aurait eu plus de consistance si les faces sombres avaient été appuyées en les surlignant dans un tempo fait de césures, de virages en épingles, de descentes brutales suivies d’ascensions nerveuses.

Le sable boit un sang qui ne coagule pas !

Roman efficace mais qui pourrait être plus punchy.

Chouchou.

 

GUEULE DE FER de Pierre Hanot/ La Manufacture De Livres

Chronique d’un boxeur gueule cassée ! La légende méconnue d’Eugène Criqui, fier empereur du noble art, avec à son actif plus de cent victoires pour 132 combats dont 59 acquises avant la limite, nous dépeint un parcours passé par les tranchées de Verdun qui occasionnera son surnom. C’est aussi et surtout l’histoire d’une vie de prolétaire qui s’ émancipera par ses facultés innées pugilistiques. Une tranche de vie qui nous porte de Belleville, au champ métallique de la Marne, à la découverte du pays-continent et la marche vers le titre suprême vers le nouveau monde.

« Après un début de carrière prometteur et un titre de champion de France, Eugène Criqui est mobilisé en 1914. Mars 1915, une balle explosive lui brise la mâchoire. Donné perdu pour son sport, il se voit greffer une plaque de fer censée lui consolider le bas du visage. Surmontant l’adversité, il décide dès 1917 de reprendre la boxe et au bout d’un parcours invraisemblable de courage et de volonté, il s’empare le 2 juin 1923 de la ceinture de champion du monde à New York, deuxième Français après Georges Carpentier à décrocher un tel titre. »

Pierre Hanot est né à Metz en 1952 et vit en Lorraine. Tour à tour maçon, routard, chanteur ou guitariste, il revisite avec originalité le monde du noir nous racontant ici une incroyable histoire de survie et de résilience.

Des charniers du premier conflit mondial armé devant une telle violence faite à des instincts naturels, ce n’est pas l’instruction du soldat, la discipline, les corvées de quartier, les brimades des sous-offs qui serviront à quelque chose. C’est dans cette boue, de cet instable affrontement qu’ Eugène, habitué aux coups, découvrira de ses yeux, de ses oreilles, de son cœur brusquement l’horreur. Et de cet entrelacs de corps mutilés, meurtris, à qui l’on a ôté la vie, que lui-même une partie de son être sera amputée.

Le retour à la vie est compliqué, son retour sur le ring reste par contre salvateur et constructif. Il se reconstruit dans la lutte et l’affrontement, le paradoxe ! S’ensuit la rencontre avec celle qui deviendra sa sparring partner dans son existence d’homme, sa confidente, sa thérapeute, sa supportrice élective. C’est aussi là qu’Eugène retrouve l’envie, les ambitions et se lance dans une formidable épopée dans cette conquête du graal, la ceinture, sur des terres hostiles.

Méconnu, voire inconnu du grand public, Criqui, à l’histoire tourmenté, est le beau personnage romanesque que l’on voit à travers les lignes d’un auteur qui s’incarne dans son personnage. On y retrouve la gouaille, le parler d’une époque, de quartiers parisiens marqués et identitaires.

Le roi du KO avait du cœur et une profonde humanité. Un beau récit qui vous va droit au plexus !

Chouchou.

L’ESSENCE DU MAL de Luca d’Andrea / Denoël.

Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza


C’est le livre d’une obsession qui convoque et réveille le passé enfoui sous un manteau de neige et de glace au travers une région tout à la fois accueillante mais néanmoins hostile… Cette recherche effrénée telle une compulsion amènera les protagonistes à des sentiments paradoxaux, violents, paroxystiques, dérélictifs. On entre dans ce canyon sans aucune certitude mais on y pénètre avec ce besoin d’étancher une soif de vérité.

« En 1985, dans les montagnes hostiles du Tyrol du Sud, trois jeunes gens sont retrouvés morts dans la forêt de Bletterbach. Ils ont été littéralement broyés pendant une tempête, leurs corps tellement mutilés que la police n’a pu déterminer à l’époque si le massacre était l’œuvre d’un humain ou d’un animal. 
Cette forêt est depuis la nuit des temps le théâtre de terribles histoires, transmises de génération en génération. 
Trente ans plus tard, Jeremiah Salinger, réalisateur américain de documentaires marié à une femme de la région, entend parler de ce drame et décide de partir à la recherche de la vérité. À Siebenhoch, petite ville des Dolomites où le couple s’est installé, les habitants font tout – parfois de manière menaçante – pour qu’il renonce à son enquête. Comme si, à Bletterbach, une force meurtrière qu’on pensait disparue s’était réveillée. »

Mû par des motivations professionnelles et familiales un jeune documentariste télévisé va se retrouver dans cette région du sud Tyrol à la confluence de trois pays : l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche. C’est aussi une géographie montagneuse avec ce que cela implique. Par le prisme de personnalités taiseuses, vivant sur des habitudes, des lignes de vie séculaires, la volonté de Salinger de mettre à jour cette affaire macabre sera émaillée, jonchée de précipices, de failles au propre comme au figuré.

Mêler sa chair à celle du diable est une aventure qui n’arrive pas souvent. Des péripéties extravagantes ou horribles il se dégage une poésie particulière, un tableau saisissant d’une zone touristique où la carte postale pointe un azimuth resplendissant. La patte fuligineuse de l’auteur, ses trouvailles, le conflit entre le bien et le mal qu’il peint inlassablement fournit une loi implacable : il fait mourir les personnages les plus touchants sans qu’un muscle de son style bouge. Car il a un style. Lorsqu’on l’a lu, il reste dans l’esprit quelques images puissantes, quelques couleurs sombres contrebalancé par la lumière aveuglante du linceul neigeux.

-« Les morts ont-ils ressuscité ? » murmurai-je. « Les livres disent que non, la nuit hurle que si. »

C’était une citation tirée de mon livre préféré, celui qui m’accompagnait où que j’aille. La phrase de John Fante prit une autre signification dans la bouche de l’assassin qui me regardait dans le miroir.

Je craquai. La conscience de ce que j’avais fait me plia en deux. Ma tête heurta la céramique du lavabo. La douleur fut un soulagement.

De l’écrivain, il a le goût des âmes, la curiosité pour la Mal, ou tout au moins pour les excès de la nature humaine. Un romancier aime tous ses personnages sans exception, les bons comme les méchants. Il démontre des vérités obscures ou douteuses en les comparant à des vérités claires et incontestables. On est abasourdi par la maturité du littérateur qui emprunte à la connaissance des lieux sis-décrits une force narrative, une faculté d’émulsionner des ingrédients de tension en la rendant croissante. C’est un tour de force littéraire et le conte nous suspend dans un espace temps où l’on aime à se perdre.

L’Essence du Mal, des mots sombres nécessaires !

Chouchou.

 

ILS ONT VOULU NOUS CIVILISER de Marin Ledun / Flammarion.

Au décours d’une nuit, où les éléments naturels se déchaînent et que le dieu Eole trace son impitoyable sarabande, les existences de cinq hommes se trouveront mêlées dans des affrontement sans retour. La côte landaise en est le décor, les pinèdes formant un paysage reproductible à l’infini, et les haines, les colères couplées à cette apocalypse nous décriront un bal bien macabre.

« Thomas Ferrer n’est pas un truand. Pas vraiment. Les petits trafics lui permettent de sortir la tête de l’eau, même si la vie n’a pas été tendre avec lui. De petits larcins en détournements de ferraille, le voilà face à face avec un truand, un vrai cette fois. Celui-ci, laissé pour mort par Ferrer, embarque deux frères assoiffés de vengeance à la poursuite de son agresseur. La traque sera sans pitié, alors qu’une puissante tempête s’abat sur la région. Une histoire envoûtante où les éléments se déchaînent en même temps que les passions, au service d’une profonde humanité. »

Les petits boulots, un horizon flou ou masqué, des destins qui n’ont jamais pris leurs élans, des fréquentations délétères, pour les uns, le passé telle une chape de béton qui cloue le présent dans une gangue d’acrimonies, de remords, de sur place, de haines injustifiées envers autrui pour les autres. C’est dans cet assemblage surprenant que le réel violent s’entredéchire avec, comme bien trop communément, l’avidité, la cupidité en points d’orgue.

Si l’on devait admettre ou rechercher des points convergents avec son précédent écrit, « En Douce », ils se situeraient irrémédiablement dans ces face à face. Néanmoins les ressorts symptomatiques, qui amènent ces protagonistes à se combattre n’ont pas les mêmes étiologies. Là, le filigrane et l’agent causal n’est pas aussi évident de prime abord, mais le recul et la digestion se faisant, on prend conscience que l’on est encore face à une descente inexorable nous clouant à ce résultat. Descente favorisée par les cicatrices d’un passé, par des choix qui n’ont pu s’affirmer ou s’ouvrir tels des sas vers une chaleureuse lumière.

Marin Ledun garde son cap, affirme son message et réussit, avec une âpreté identitaire, la friction de personnalités dont le vernis ne permet pas la compatibilité. L’enjeu des émotions, dont la pudeur reste de mise, évolue dans une transcendance favorisée par un écrit ramassé qui sied à sa narration et au récit conté.

La civilisation a du bon mais l’imposer avec intransigeance est voué à l’échec.

Rugueux, me faisant évoquer à une référence littéraire : « Laissez bronzer les cadavres »

NOIR SANG !

Chouchou.

 

ENTRE DEUX MONDES d’Olivier Norek / Michel Lafon.

Olivier Norek c’est un ADN de vie professionnelle et de vie d’homme et ses écrits à l’image de CODE 93 et TERRITOIRES, lus précédemment, sont accolés à celui-ci. Il m’a prouvé qu’il possédait la faculté de poser des mots sur le papier, pas dans un cadre froid d’une instruction judiciaire mais bien pour exprimer des problématiques sociétales de son sérail avec l’envergure littéraire. Les deux premiers ouvrages avaient cette acuité, cette précision d’une vie passé et décrivaient donc sans détour le quotidien délictuel de nos banlieues sous-tendu par des enjeux ou, a contrario, un abandon politique au gré des urnes.

Dans cet opus, il délaisse Coste et son équipe, en s’attaquant à une thématique médiatisée, instrumentalisée, politisée sur les migrants et plus particulièrement sur le nœud gordien calaisien.

« Fuyant un régime sanguinaire et un pays en guerre, Adam a envoyé sa femme Nora et sa fille Maya à six mille kilomètres de là, dans un endroit où elles devraient l’attendre en sécurité. Il les rejoindra bientôt, et ils organiseront leur avenir. 
Mais arrivé là-bas, il ne les trouve pas. Ce qu’il découvre, en revanche, c’est un monde entre deux mondes pour damnés de la Terre entre deux vies. Dans cet univers sans loi, aucune police n’ose mettre les pieds. 
Un assassin va profiter de cette situation. 
Dès le premier crime, Adam décide d’intervenir. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il est flic, et que face à l’espoir qui s’amenuise de revoir un jour Nora et Maya, cette enquête est le seul moyen pour lui de ne pas devenir fou. 

Bastien est un policier français. Il connaît cette zone de non-droit et les terreurs qu’elle engendre. Mais lorsque Adam, ce flic étranger, lui demande son aide, le temps est venu pour lui d’ouvrir les yeux sur la réalité et de faire un choix, quitte à se mettre en danger. »

« Adam s’agenouilla et aida l’enfant à se redresser péniblement tout en lui remontant son jogging. Ce dernier aperçut son agresseur au sol, inconscient. Ses yeux noirs embués de larmes détaillèrent Adam et quelque chose se passa à cet instant précis. Comme un pacte. Une allégeance. »

En choisissant comme point de départ le conflit syrien il insère une dimension initiale géopolitique mais qui s’inscrit parfaitement dans les profils variés, individuels des hommes et des femmes cherchant à protéger leur famille tel un réflexe reptilien universel dans les contextes que l’on connaît.

Rapidement Olivier Norek s’accapare nos émotions dans une peinture réaliste et crue de parcours de vies balafrés, déchirés, scarifiés dont les chéloïdes seront indélébiles. Son acuité associée à une empathie non feinte pour ses personnages m’ont frappé telle une furie déterminée et ne m’a à aucun instant lâché ou permis de reprendre une inspiration. L’inspiration c’est la vie, l’expiration c’est la quitter…

L’auteur a ainsi tenté et réussi la collusion entre force régalienne de l’ordre et population migrante. Et d’ailleurs est-ce réellement romancé ou est-ce qu’il décrit une vérité, un quotidien calaisien extrapolé du binaire présenté par les vecteurs traditionnels ? C’est aussi la force de cet ouvrage et de son littérateur d’aplanir notre vision, d’éroder les angles en focalisant sa rhétorique sur l’humain qui prouve, sans l’ombre d’un doute, son humanité.

Il a, dans ce choix de traitement et cette volonté de traiter ce sujet, démontré sa philanthropie tout en cassant des idées préconçues, surfaites, réductrices. Par cet acte, son style s’est affirmé, sa maturité de littérateur ayant franchi, à mes yeux, un cap « décisif ». Le regard « embué » par cette lecture, où l’on pourrait s’inquiéter d’une éventuelle incohérence absente, on progresse avec une avidité compulsive.

Olivier Norek, sans se départir de son allèle dominant, affiche avec force et détermination l’homme au plan principal en se servant d’une plume tout à la fois acérée, fluide et touchante.

Peu à peu tout me happe

Je me dérobe, je me détache

Sans laisser d’auréole

Les cymbales, les symboles

Collent

On se rappelle

On se racole

Peu à peu tout me happe

 

Comme l’écrivait Dashiell Hammet : « Bien sûr que tu peux me demander de quoi parle mon prochain roman. Il parle des gens. Les gens m’intéressent et j’ai toujours pensé que quelqu’un devait écrire sur eux… »

L’entre deux mondes reste ténu, Merci !

Chouchou

LA PESTE SOIT DES MANGEURS DE VIANDE de Frédéric PAULIN/ La Manufacture de Livres


Dans une actualité récente, la lutte de mouvements spécistes apparaît au premier plan. Récurrence du discours, vidéos en caméras cachées chocs, lobbying implicite, tout de leur combat évoque un débat où la manichéisme semble être une règle fondatrice, intangible. C’est bel et bien ce propos présenté dans ce roman noir, qui pourrait apparaître comme une diatribe, un manifeste de la cause, où s’affichent les mutations idéologiques, sociétales d’un monde régi par une bien-pensance vectorisée inéluctablement par la force et l’impact médiatique.

« Un policier est retrouvé égorgé dans un abattoir des Hauts de France. Un post-it est collé sur sa poitrine avec inscrit dessus : « Peuvent-ils souffrir ? ». Un groupe de défenseurs des animaux, de spécistes, est rapidement mis en cause. Etienne Barzac de l’IGPN, la police des polices, découvre de plus que le fonctionnaire assassiné a un passé chargé et complexe. Il part mener son enquête avec le lieutenant Salima Belloumi, plus pour éloigner la jeune femme et la protéger de son mari violent. Et on va découvrir « ce qui se dit » dans cette curieuse enquête. C’est seulement après que l’on apprendra « ce qu’il s’est passé ». Comment des jeunes sont devenus de militants absolus de la cause animale, ce qui se passe réellement dans ces abattoirs d’où des images effrayantes commencent à parvenir à la connaissance du grand public. »

Breton, Frédéric Paulin est l’auteur de plusieurs romans noirs historiques et de polars mélangeant critique sociale et chronique policière. Il fut lauréat en 2014 du « Grand prix du roman Produit en Bretagne », un prix délivré par les libraires de Bretagne à l’unanimité.

L’auteur prend le parti de nous conter cette enquête politique, de narrer les ramifications étiologiques de ce meurtre, par les prismes, les regards des différents protagonistes en n’obéissant pas à une sacro-sainte chronologie.

On est face à des personnages traînants tous leurs douleurs, tous leurs non-dits. Ils se font face, ils s’affrontent, ils pensent souvent lutter pour leurs ou des idéaux. Et cet assassinat révélera une assourdissante cacophonie de pensées personnelles qui bien trop souvent restent parées d’un idéalisme brinquebalant. C’est aussi la lutte de chacun dans le chemin choisi jonché de crevasses, de murs trop hauts, de déviations dématérialisées, conférant au propos romanesque sa substance humaine marquée. Les hypothèses initiales sont mises à rude épreuve. Tout n’est pas exhaustivement décrit, poussé jusqu’à son terme, et le récit souffre, peut-être, de certains décrochages dans son fil directeur mais l’on se prend à communier avec certaines des personnalités. (chacun les trouvera ou s’y trouvera naturellement…)

Comme assez régulièrement le roman noir nous présente des accointances avec le travail journalistique d’investigation. Le verbe est descriptif et ne laisse peu de place à un enrobage dit « littéraire ». Paulin construit, avec ses faiblesses, ses maladresses, un roman malgré tout attachant laissant à réfléchir. Et c’est bien aussi l’objectif d’une œuvre romanesque.

Cris et hémoglobine !

Chouchou

En toute logique le titre associé ne pouvait être que celui-ci  cité par l’auteur lui-même.

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