Chroniques noires et partisanes

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LE CRÉPUSCULE DU MONDE de Werner Herzog / Séguier

Das Dämmern der Welt

Traduction : Josie Mély

« Soudain, trouant le silence, une voix me demanda : “Si vous ne souhaitez pas voir l’empereur, qui d’autre pourriez-vous avoir envie de rencontrer au Japon ?” » À cette question, Werner Herzog répondit sans hésiter : « Onoda. » Le nom, à lui seul, a l’apparence d’une énigme. En 1945, lorsque le Japon capitule, Hiroo Onoda est un soldat de l’armée impériale à qui l’on a confié la défense d’une petite île des Philippines. Ignorant la défaite de son pays, retranché dans la jungle, il continuera pendant près de trente ans une guerre imaginaire où les véritables ennemis sont moins les troupes américaines qu’une nature hostile… et ses propres démons. Werner Herzog, qui a consacré ses plus grands films à la folie des hommes, imagine les scènes de ce combat épique et absurde, mené à la frontière indécise du rêve et de la réalité. Jusqu’à un face-à-face vertigineux avec Onoda, qu’il a personnellement connu. 

Certains seraient tentés de dire que le nom du réalisateur Werner Herzog ne déchaine plus autant les passions que par le passé, celui-ci ne réalisant plus de films aussi fous que ses grands succès que furent, par exemple, Aguirre, la colère de Dieu ou Fitzcarraldo. Je ne partage pas cet avis. Si il n’occupe peut être plus autant le devant de la scène, bien que jouissant toujours d’une aura de réalisateur « culte », il reste hyper productif et sa filmographie n’est pas moins enthousiasmante aujourd’hui. Il est de ces artistes sans compromis qui fascinent et forcent le respect.

Une constante dans l’œuvre de Werner Herzog est son intérêt pour les trajectoires de vie singulières. Ainsi, il est tout naturel que la vie du japonais Hiroo Onoda, depuis longtemps entré dans la légende, finisse par faire l’objet d’une œuvre – mais cette fois-ci littéraire – de Herzog. Bien qu’ayant déjà publié des livres, Le crépuscule du monde est son premier roman, ce qui déjà, en soit, me réjouissait d’avance. Le voir s’aventurer sur un nouveau terrain, avec une carrière déjà particulièrement riche, prouve bien qu’il est encore en capacité de nous surprendre. Et puis, il faut dire ce qui est, nous ne sommes jamais à l’abri d’une bonne surprise. 

Peut-être en attendais-je trop ou autre chose, mais je ne peux pas dire que Le crépuscule du monde m’ait marqué outre-mesure. Bien que l’on ne sache pas vraiment où se situe dans ce roman la frontière entre fiction et réalité, l’histoire de Hiroo Onoda telle qu’on la connaît, et telle que nous la raconte Werner Herzog, captive indéniablement. Pour autant, l’écriture assez épurée, à mon sens à l’image d’un scénario comme Herzog a dû en écrire plein, manque de profondeur. Je ne retrouve pas la dimension littéraire et poétique de Herzog que j’avais appréciée dans Sur le chemin des glaces, publié en France en 1980, et qui reste aujourd’hui encore un très beau récit. J’imagine que ça n’était de toute façon pas son objectif. Étant habituellement assez partisan de l’épure, je ne trouve pas la démarche pertinente ou aboutie dans ce roman-ci précisément. J’émets l’hypothèse que la plume de Herzog fait peut être plus sens ici en langue allemande. Les images fortes qu’aurait dû nous laisser cette folle errance dans la jungle, cette guerre d’un seul homme, accompagné de trois soldats qui eux périront au fil des années, ne sont pas aussi marquantes que j’ai pu l’espérer. Cela s’avère un poil insatisfaisant mais la lecture reste fluide et agréable. 

Le crépuscule du monde n’est ni un grand roman, ni un mineur. Il n’est ni bon, ni mauvais. Il se situe dans cette zone un peu frustrante des œuvres qui n’arrivent pas à pleinement convaincre mais sans complètement décevoir non plus. Il me paraît évident que le sujet du livre est pour beaucoup dans l’intérêt que l’on peut lui porter. Peut-être attendais-je une œuvre plus herzogienne que cela ou, peut-être, celle-ci est est-elle si herzogienne que c’est tout simplement moi qui n’en est pas encore saisi pleinement la portée. Pour faire simple, on a là une histoire mémorable pour un roman qui l’est un peu moins.

Brother Jo

FARIBOLES de Dimitri Rouchon-Borie / Le tripode

« Fariboles » m’est venu sans volonté précise, comme s’il me fallait avant tout faire entendre ce monde de la justice ordinaire qui, au fil des ans, est devenu le mien. On ne trouvera pas dans ce livre l’or des grands procès, des affaires exceptionnelles, des ténors virtuoses de la défense. Après « Le Démon de la Colline aux Loups » et « Ritournelle », je voulais simplement que l’on ne se détourne pas des plaies de la vie ordinaire, qui disent tant ce que nous sommes, et la société dans laquelle nous vivons.

On m’a fait de multiples louanges du roman Le Démon de la Colline aux Loups de Dimitri Rouchon-Borie. Celui-ci avait d’ailleurs été chroniqué chez Nyctalopes. J’ai bien entendu acquis l’ouvrage que je n’ai, malheureusement, toujours pas eu le temps de lire. Je profite donc de la publication de Fariboles chez Le Tripode pour enfin découvrir l’univers de l’auteur.

Fariboles est un assez court recueil dans lequel Dimitri Rouchon-Borie aligne des instants, l’un derrière l’autre et parfois très courts, de la vie judiciaire dont il a souvent été témoin. Ça défile, selon ses dires, à la manière d’une journée d’audience. Ces instants, pour les saisir, il faut être présent dans un tribunal à l’heure où les prévenus font face à la justice pour rendre compte des faits qui leurs sont reprochés. Le moins que l’on puisse dire c’est que les faits ou les prévenus, ou parfois l’improbable mélange des deux, peuvent être assez cocasses. 

Le livre débute avec cette phrase qui donne parfaitement le ton de tout ce qui suit : « Je vous jure, dans cette affaire, j’ai rien fait, je suis juste le bouquet mystère. » Si ce que l’auteur nous donne à voir est souvent assez drôle, on garde à l’esprit que s’ il y a certes une part de bêtise chez certains des prévenus, c’est surtout le produit d’une grande misère humaine dont nous sommes les témoins. On a là quantité de facettes de notre société que l’on ignore, par choix ou par méconnaissance, mais qui font bien partie de la réalité qui nous entoure. Ce que l’on ne sait pas précisément, car Dimitri Rouchon-Borie nous le laisse entendre dans sa préface sans nous en donner les détails, c’est qu’elle est ici la part de vérité ou de fiction. Il a bien fait le choix d’associer les deux et absolument rien ne sonne faux. L’auteur maîtrise clairement son sujet.

Fariboles est vivant, Fariboles est humain et Fariboles est parfaitement cadencé. Dimitri Rouchon-Borie nous plonge dans le vif de petites affaires judiciaires peu glorieuses mais évocatrices, celles qui ne font pas la une de la presse mais qui sont légion. Il écrit avec justesse et bon sens. On rit mais on se questionne. On avale les pages trop rapidement mais on se dit que l’on s’y replongerait bien plusieurs fois. Il sait faire et tout le bien que j’ai entendu de l’auteur se vérifie ici. Vous l’avez compris, Fariboles est à lire et même plutôt deux fois qu’une.

Brother Jo

MISSISSIPI SOLO de Eddy L. Harris / Liana Levi

Traduction : Pascale-Marie Deschamps

Le Mississippi. Un fleuve mythique qui descend du lac Itasca dans le Minnesota jusqu’au golfe du Mexique, en passant par Saint-Louis et La Nouvelle-Orléans. Impétueux et dangereux, il charrie des poissons argentés, des branches d’arbre arrachées, des tonnes de boue, mais aussi l’histoire du pays et les rêves d’aventure de ses habitants. À l’âge de trente ans, Eddy décide de répondre à l’appel de l’Old Man River, de suivre en canoë son parcours fascinant pour sonder le cœur de l’Amérique et le sien, tout en prenant la mesure du racisme, lui qui ne s’est jamais vraiment vécu comme Noir. Au passage, il expérimentera la puissance des éléments, la camaraderie des bateliers, l’admiration des curieux ou l’animosité de chasseurs éméchés. Mais aussi la peur et le bonheur d’être seul. 

Quand j’ai repéré Mississippi Solo de Eddy L. Harris, dans le catalogue de Liana Levi, quelqu’un m’a très justement dit que ça avait tout l’air d’être une lecture apaisante. A trop bouffer du dense, du noir ou du tortueux, il est bon parfois de s’aérer l’esprit. Pour ce faire, quoi de mieux qu’une escapade en canoë sur le Mississippi ? 

Publié en 1988 aux Etats-Unis, c’est seulement en 2020, soit 32 ans plus tard, que Mississippi Solo se voit publié en France en grand format. Mieux vaut tard que jamais, j’ai envie de dire. Le voici désormais disponible en petit format. Est-ce pertinent de le sortir chez nous après tant d’années ? La question peut se poser. La réponse est simple, c’est un grand oui. L’une de ses forces du livre est d’être intemporel. C’est un voyage hors du temps que nous propose Eddy L. Harris, à croire que le temps s’écoule différemment au fil de l’eau. 

C’est un peu sur un coup de tête qu’Eddy L. Harris prend la décision de parcourir le Mississippi en canoë. Il n’est ni un grand aventurier, ni plus aguerri que beaucoup. Il a peu de moyens et n’a, en vrai, même pas de canoë ou de quoi s’en payer un. Il justifie sa démarche ainsi : « Prendre des risques. N’est-ce pas le sel de la vie ? Parfois on gagne, parfois on perd. Sans le risque de la défaite, où est le triomphe ? Sans la mort qui rôde, que vaut la vie ? » Le choix du Mississippi n’est pas anodin : « Je regarde le Mississippi et j’y vois le symbole de l’Amérique, la colonne vertébrale d’une nation, un symbole de force, du liberté et de fierté, de mobilité, d’histoire et d’imagination. » Si on n’est pas certain des capacités de l’auteur à mener son expédition jusqu’au bout, il est animé par une passion, un désir d’aventure, en mesure de trouver une résonance chez tout lecteur. Ainsi, on se projette à ses côtés, et si l’éventualité d’un échec demeure, elle n’est en rien un obstacle à l’évasion et l’enrichissement personnel : « Peu importe si je finissais ou non, si je faisais quarante kilomètres ou quarante mille, si je tenais six jours ou six semaines. Seuls comptaient le désir et la volonté. »

En canotant entre les barges, se mesurant à un fleuve dompté par l’Homme mais qui connaît encore ses sautes d’humeur, Eddy L. Harris multiplie les anecdotes faites de rencontres de locaux ou d’illuminés. Il n’échappe pas aux moments de galère, tout en vivant également de purs moments de bonheur. Comme toute équipée du genre, celle-ci réserve son lot de surprises.

L’écriture fluide et limpide d’Eddy L. Harris, le naturel dont il fait preuve, font de Mississippi Solo un récit prenant, plaisant et, le terme évoqué précédemment ne pouvait être plus pertinent, apaisant. Des moments de doutes aux rencontres diverses, des instants de solitude aux questionnements intimes, il n’y a pas une page ici dont la lecture n’est pas un plaisir. Un de ces livres aux vertus presque thérapeutiques, qui ouvre l’esprit et élargit l’horizon. Une belle aventure à taille humaine.

Brother Jo

DUCHESS de Chris Whitaker / Sonatine

We Begin at the End

Traduction: Julie Sibony

Duchess a 13 ans, pas de père, et une mère à la dérive. Dans les rues de Cape Haven, petite ville côtière de Californie, elle ne souffre ni pitié ni compromis. Face à un monde d’adultes défaillants, elle relève la tête et fait front, tout en veillant sur son petit frère, Robin. Mais Vincent King, le responsable du naufrage de sa mère, vient de sortir de prison. Et son retour à Cape Haven ravive les tumultes du passé. Quand cette menace se précise, Duchess n’a plus le choix : il va lui falloir engager la lutte pour sauver ce qui peut l’être, et protéger les siens.

En voyant arriver les 520 pages de Duchess, roman de l’Anglais et ancien trader Chris Whitaker, j’ai tout de suite eu une petite appréhension sur la taille, espérant qu’il ne serait pas inutilement épais. Heureusement, une appréhension ne tient pas longtemps face au talent. Sonatine a une nouvelle fois vu juste.

Un roman noir pour adultes avec pour héroïne une jeune fille de 13 ans, j’ai envie de dire que c’est un pari risqué, même si il y a eu des précédents. Un beau challenge qui nécessite que le personnage soit assez consistant pour nous faire traverser à nous, adultes, toute une histoire. Le pari est tout à fait réussi. Non seulement Duchess nous redonne conscience de la réalité d’être un enfant, mais nous fait également devenir adulte une nouvelle fois en se prenant dans la tronche les aléas, parfois tragiques, de la vie. 

Si l’histoire de Duchess est sombre et triste, cette tristesse semble être le lot, à des degrés divers, de l’essentiel des personnages de la petite ville de Cape Haven que nous donne à découvrir l’auteur. Le bonheur n’y réside pas à tous les coins de rue. Non pas que les faits divers violents y soient monnaie courante, mais nos personnages s’engluent dans une intense mélancolie et une routine pesante. Rien de très exotique ici. Les Cape Haven ne manquent pas dans le monde mais certaines personnes jouent de plus de malchance que d’autres. 

Chris Whitaker ne convie pas le lecteur à un voyage rose et agréable mais il fait cela avec une certaine délicatesse. Si les drames qui parsèment le livre sont brutaux, ce n’est pas sur la noirceur qu’est mis l’accent mais sur la propension de certains, tout particulièrement Duchess, à trouver la force pour lutter, se construire et se reconstruire, et avancer malgré les obstacles. Duchess est à elle seule une leçon de vie pour adultes résignés.

On se laisse, sans difficulté aucune, gagner par l’atmosphère construite par Chris Whitaker dans Duchess. On est absorbé dès les premières pages. Les personnages attachants ne manquent pas et les plus mystérieux non plus. On a envie d’aller au bout et de savoir ce qu’il adviendra de toutes et tous. Si Duchess n’est pas un récit initiatique que je qualifierais forcément d’original, il tient sa force de sa générosité et de son humanité. Il apparaît, au fil de ces pages, qu’il y a quand même de la lumière dans toute cette noirceur et que la vie peut triompher. Un roman riche en émotions, qui en séduira beaucoup, et qui trouvera sa place quelque part entre R. J. Ellory et Dickens.

Brother Jo.

L’AUTRE FEMME de Mercedes Rosende / Quidam

Mujer equivocada

Traduction : Marianne Millon

Quadragénaire solitaire et obèse, Úrsula López vit dans le vieux centre de Montevideo. Un soir, un appel téléphonique d’un certain Germán lui réclame une rançon pour libérer… son mari. 

Découvrant son homonymie avec l’épouse d’un riche homme d’affaires récemment enlevé, Úrsula exige une plus forte rançon auprès de celle-ci qui, à son tour, surenchérit et veut la disparition définitive de son époux.

Frustrée, affamée depuis l’enfance par des régimes inopérants, Úrsula se met dès lors à manipuler tout un chacun avec un plaisir machiavélique. 

Quidam a un talent certain pour dénicher des auteurs singuliers, rappelez-vous cette année le Ordure de Eugene Marten déjà chroniqué pour Nyctalopes. Ce roman uruguayen, L’Autre Femme, signé Mercedes Rosende, est à nouveau une bonne surprise qui sort du lot.

De prime abord, je me suis laissé dire que L’Autre Femme allait m’offrir un peu de dépaysement, m’emmener là où je n’ai pas l’habitude d’aller dans mes lectures. La ville de Montevideo, qui sert de décor à l’histoire, ne m’est guère familière. Pour autant, il s’avère au final que le roman aurait pu se passer un peu n’importe où, car ce sont bien ici les personnages, leurs pensées, et les délicieux dialogues qui sortent véritablement de l’ordinaire.

Úrsula López, notre personnage principal, est obèse. Cette obésité régit sa vie. Elle l’isole et la pousse à voir et vivre le monde différemment. Cette particularité physique qui est la sienne, cette différence, nous est donnée à vivre aussi frontalement que subtilement par Mercedes Rosende. On est constamment divisé entre un malaise évident et, néanmoins, l’envie de rire n’est jamais loin.  Úrsula à toujours tendance à mettre les deux pieds dans le plat et est débordante d’imagination.

« Etre grosse ce n’est pas juste être grosse, ce n’est pas être en surpoids et avoir du mal à grimper les escaliers, ce n’est pas la taille qui disparaît ni le double menton, ce n’est même pas la santé en danger, c’est l’humiliation permanente, la colère dissimulée, ce sentiment selon lequel il n’y a pas de pitié et encore moins de justice pour qui est différent. »

En parallèle de la vie d’Úrsula López arrive un fait divers, un homme fortuné est kidnappé par des ravisseurs maladroits et peu convaincants. Bien que noir, le roman de Mercedes Rosende est empreint d’une bonne dose d’humour caustique et absurde à souhait. Ce kidnapping, qui ne se déroule pas comme prévu, n’est pas sans rappeler l’univers des frères Coen. On rit de bon cœur face au comique de certaines situations. La galerie des personnages qui s’offre à nous est un pur régal. Enfin, dès lors que, par le hasard d’une homonymie, l’histoire d’Úrsula López et celle de cet homme kidnappé se retrouvent imbriquées, nos personnages, des « losers » comme on les aime, ne cessent de s’enfoncer dans le pathétique et le ridicule. On se régale ! Qu’il est bon de rire ainsi, pas jaune mais noir, et de bon coeur.

On ne peut que saluer le travail de traduction de Marianne Millon. On se délecte de la plume parfaitement ciselée de Mercedes Rosende et de son impertinence. Les pages défilent bien trop rapidement. L’Autre Femme est un roman simple mais adroit, noir et mordant, aussi pertinent qu’impertinent. Il me paraît improbable que l’on puisse ne pas passer un bon moment à la lecture de celui-ci. Une belle et insolite réussite. 

Brother Jo.

LES VAGABONDS DE LA FAIM de Tom Kromer / Christian Bourgois Editeur

Waiting For Nothing

Traduction: Raoul de Roussy de Sales

“États-Unis, années 1930. Tom, un homme à la dérive, raconte sans détour sa vie dans la rue, la brutalité et l’inhumanité de la Grande Dépression. Cet individu issu de la classe moyenne, éduqué, perd tout du jour au lendemain. Le quotidien se partage entre courses mortelles pour prendre un train en marche, rencontres avec les marginaux et le désespoir de ceux qui cherchent un endroit où dormir et de quoi manger pour survivre. Tout ce qui compte, c’est le présent. Et celui de Tom est pavé de famine, de pannes, de galères, de relations éphémères et des images emblématiques de l’Amérique de l’époque.”

La faim. Nous sommes chanceux quand elle nous est étrangère. S’estimer heureux de ne pas crever la dalle est un minimum. Le fait d’avoir également un toit sur notre tête et de quoi nous chauffer est un privilège que d’autres n’ont pas. Un confort que, parfois, nous n’estimons pas assez. C’est l’habitude. Le petit train-train. Mais rien n’est éternel. Des acquis que l’on pense pérennes peuvent disparaître du jour au lendemain. C’est ce qui s’est passé pour l’écrivain Tom Kromer, en son temps, lors de la Grande Dépression des années 1930 aux Etats-Unis. Son unique roman, Les vagabonds de la faim, nous entraîne au fond du gouffre. La chute est brutale.

Il est une certitude. Les pages de cette nouvelle édition du livre Les vagabonds de la faim se dévorent. Elles laissent le lecteur affamé, tant on éprouve ce que traverse notre héros, mais elles se dévorent. Tom Kromer nous donne à vivre la misère. Une misère terriblement intense et désespérée.  « Le pied sur une thune je peux vous dire si c’est pile ou face. C’est vous dire l’épaisseur de mes semelles. » 

Tout sonne sincère et authentique dans le choix de ses mots. Tout est si noir ici qu’il n’a pas besoin de grossir inutilement le trait. On ne perçoit pas de volonté d’aller dans l’excès de fatalisme bien qu’il soit difficile de faire plus noir que ça. Notre héros, Tom, survit tant qu’il peut dans un monde qui semble ne plus rien pouvoir pour lui, ni pour qui que ce soit qui a touché le fond. Il est la victime et le témoin d’une réalité cruelle et tragique. C’est le vécu de l’auteur qui parle dans ce roman et ça se ressent. 

Les vagabonds de la faim est un voyage dans lequel la mort n’est jamais loin. La douleur et la peine non plus. C’est sale, ça pue et c’est souvent très laid. Les phrases sont courtes, dénuées d’artifices, épurées pourrait-on dire. Elles sont aussi peu habillées que les personnages que l’on rencontre au fil du roman. La langue est celle des vagabonds de l’époque. On y lit dans ce roman des choses difficilement oubliables, de celles qui vous écrasent, qui vous broient : 

« Contempler ces stiffs autour de leurs feux, c’est regarder un cimetière. C’est à peine s’il y a de la place pour circuler entre les tombes. Pas d’épitaphes gravées dans le marbre par ici. Ces tombes sont des hommes. Les épitaphes sont ces sillons qui creusent leurs joues. Ces hommes sont des morts. Le jour, ce sont des fantômes qui errent dans les rues. La nuit, ce sont des fantômes qui dorment enveloppés dans le journal d’hier, en guise de couverture. »

Un livre sans espoir, c’est ce qu’est Les vagabonds de la faim. C’est aussi un témoignage choc et puissant de ce qu’est la véritable misère, de ce que c’est que vivre sans travail, sans argent, sans toit, sans nourriture, sans rien. Des conditions de vie qui brisent tout être humain. Si c’est une autre époque dont il est question, cette misère, elle, est intemporelle. 

« J’écrirais le livre que j’écrirai un jour, quand je saurai à quoi ils pensent ceux qui sont assis sur les bancs dans le parc à regarder droit devant eux dans la nuit. » 

Ce livre, Tom Kromer l’a bel et bien écrit. Encore trop méconnu, il est pourtant indispensable de le lire.

Brother Jo.

LE SILENCE DES REPENTIS de Kimi Cunningham Grant / Buchet Chastel

These Silent Woods

Traduction : Alice Delarbre

« Cooper et sa fille de 8 ans, Finch, vivent coupés du monde dans une cabane au nord des Appalaches. La petite fille a grandi au milieu des livres et de la forêt, respectant les dures règles de la vie sauvage. En grandissant, elle cherche à repousser les limites de leur isolement, à s’aventurer plus loin en forêt et commence à s’interroger sur le monde extérieur.

Mais Cooper est hanté par les démons qui l’ont poussé à fuir, un passé qui le ronge et qu’il ne peut en aucun cas partager avec sa fille. Dans le silence de la forêt, leurs seuls compagnons sont un étrange « voisin » du nom de Scotland, dont l’omniprésence bienveillante ressemble curieusement à une menace, et Jake, un vieil ami de Cooper qui leur apporte des vivres à chaque hiver. Sauf que cette année, Jake ne vient pas. » 

Une couverture qui attire le regard – une petite maison isolée, perdue dans l’immensité d’une forêt en saison hivernale – et un certain Ron Rash qui encense le livre, de simples éléments de marketing mais qui suffisent à mettre en appétit. Une petite aura artificielle, froide et sombre, qui séduit. Le silence des repentis, premier roman publié en français de l’autrice Kimi Cunningham Grant, chez Buchet Chastel, m’a comme qui dirait tapé dans l’œil. Mais tient-il ses promesses ?

Amatrices et amateurs de récits faisant la part belle à la nature, aussi enveloppante que protectrice, sans oublier dangereuse à ses heures, vous y serez immergés dès le début du roman. Nous sommes avec nos deux personnages principaux, Cooper et Finch, en pleine nature et en marge de la société. On comprend qu’ils sont là pour survivre, survivre en harmonie avec la nature, puisque c’est leur pain quotidien, mais également survivre face à la société. Cooper a fait le choix de se retirer de cette société, avec sa fille, des années auparavant, pour ne pas risquer qu’on la lui enlève, après avoir déjà perdu sa femme. Les conditions de son départ sont brutales. Le temps passe. Finch grandit. Avec la discipline et la volonté infaillible de Cooper pour les garder coupés du reste du monde – toujours aux aguets – ils maintiennent un certain équilibre et se construisent une sorte de cocon où l’amour et la bienveillance perdurent. Au fil des pages se déroule, petit à petit, la pelote du pourquoi et du comment. Mais un jour, une suite d’événements va mettre à mal ce que Cooper à tout fait pour préserver, pour le pire, comme, éventuellement, le meilleur.

Ce qui saisit dès le début de la lecture c’est la confondante simplicité de l’écriture. C’est si simplement écrit que l’on se coule extrêmement facilement dans le roman. On ne bute sur aucune tournure de phrase. Rien. C’est d’une fluidité absolue. On a presque envie de se dire que c’est trop facile, trop peu élaboré, mais on ne se le dit pas car on ne décroche pas un seul moment. Je doute fort que l’écriture en soit puisse ici marquer les esprits, mais l’atout principal de cette apparente simplicité c’est qu’elle facilite la construction et le développement d’une atmosphère, belle, et assurément prenante. On a aussi envie de reprocher à Kimi Cunningham Grant de céder par moments à un romantisme niais, un peu futile, faisant émerger les fragilités de son récit, mais on pardonne cela aussi car on est toujours pris par cette atmosphère dont on ne décroche pas. On y est et on prend plaisir à y rester.

Le silence des repentis est un livre imparfait mais à l’atmosphère tenace et réussie. Un roman n’ayant pas besoin d’être parfait pour être bon, celui-ci à toutes les qualités pour faire plus de bruit que ne le laisse entendre son titre. On a là un excellent candidat pour faire un jour l’objet d’une adaptation cinématographique ou télévisuelle. Allez donc vous plonger dans ces bois, vous ne le regretterez pas.

Brother Jo.

LA VILLE NOUS APPARTIENT de Justin Fenton / Sonatine.

We Own this City

Traduction:  Paul Simon Bouffartigue

En 2008, Justin Fenton devient le reporter chargé des affaires criminelles au Baltimore Sun. Un poste convoité où, par le passé, s’est illustré David Simon, avant qu’il devienne le célèbre showrunner de la série The Wire. Baltimore est alors toujours la ville au taux de criminalité le plus élevé des États-Unis. Mais une unité spéciale d’agents en civil est en train de nettoyer les rues avec un seul mot d’ordre : tolérance zéro. 

En 2017, la nouvelle tombe : sept des principaux officiers de l’unité spéciale sont arrêtés pour corruption et racket en bande organisée. C’est un véritable système d’intimidation, de faux témoignages, de collusion avec le monde du crime qui est mis au jour. En dépit de sa fréquentation assidue de la police, de la justice et des criminels, Justin Fenton tombe des nues. Il n’avait rien vu venir.

En voyant le nom de David Simon cité, on a non seulement l’immense série The Wire en tête, mais aussi certains de ses livres tels que Baltimore : une année dans les rues meurtrières ou encore The Corner : Tome 1, hiver/printemps (dont on attend désespérément la publication du tome 2 en français…). Des références purement et simplement incontournables. Autant dire qu’en sachant que David Simon a fait le choix d’adapter en série le livre La ville nous appartient de Justin Fenton, il y a peu de doutes à avoir quant à la qualité de celui-ci. 

De par l’actualité et ce que nous en a raconté David Simon, on est au fait du mal qui gangrène la ville de Baltimore, qui ne reste qu’un exemple parmi d’autres aux Etats-Unis. Le cocktail violence, drogues et misère sociale y fait des ravages. Les années passent mais le problème demeure. Un cercle infernal qui paraît sans fin. Inarrêtable. Que faire ? La première réponse proposée à cela, la plus immédiate, reste les forces de l’ordre supposées maintenir une sorte d’équilibre précaire. Une façon de traiter les symptômes sans vraiment solutionner le problème. On répond à la force par la force, aux chiffres par les chiffres. On sait où cela mène en définitive. On connaît le film. On croit même tout savoir à force d’en entendre parler. On se dit que le pire du pire nous a certainement déjà été montré. Mais non. Il suffit de creuser un peu pour trouver de quoi noircir un tableau déjà bien sombre. Ce que met en lumière Justin Fenton avec La ville nous appartient est ahurissant.

Cette fois-ci, c’est la criminalité au sein même de la police de Baltimore qui est sur le devant de la scène. A travers le parcours et la chute de certains officiers, notamment une unité en civil menée par le détestable Wayne Jenkins, Justin Fenton dresse un portrait peu glorieux d’une partie de la police de Baltimore. Si l’image de la police de Baltimore souffrait déjà de multiples dérapages rarement suivit de condamnations et pointés du doigt par une société en ébullition, elle ne s’arrange absolument pas avec La ville nous appartient. Racket, vol, trafic de drogue, falsifications de preuves, violence et j’en passe, les faits sont glaçants et les conséquences parfois terribles. Un règne de la terreur exercé en toute impunité et ce des années durant. Heureusement, une enquête finira par avoir raison de certains agents particulièrement pourris, mais qui ne pourraient être que la partie visible de l’iceberg. 

Le travail journalistique de Fenton est riche et minutieux. Il est même colossal. D’une solidité sans failles. Irréprochable. Pas de place à l’improvisation. Tout est sourcé et vérifié. Sans jamais être indigeste, il rend compte de tous les détails utiles à la compréhension de cette enquête vertigineuse. La construction de l’ensemble est impeccable. Les faits sont tellement dingues, mais bien relatés, que ça se lit comme un polar de haut vol. C’est impressionnant ! Une claque dantesque qui laisse pantois. Vous vous en souviendrez. La ville nous appartient est sans conteste un des très grands livres de 2022. Un futur classique.

Brother Jo.

TOURNEVIS de Oscar Coop-Phane / Grasset

Quelque part, un garçon survit dans la ville. Il n’a pas de famille, pas de foyer – que ses mots pour penser.

Ailleurs, trois individus s’organisent. Ils cherchent un homme que personne ne pleurera. 

Quand je suis tombé sur l’annonce de la sortie de Tournevis, le septième roman de Oscar Coop-Phane, j’ai immédiatement été intrigué. Non pas que je connaisse l’oeuvre d’Oscar Coop-Phane, je n’ai jamais rien lu de lui, mais le titre du roman et le peu que l’on nous donne à connaître de son contenu, intriguent. On se demande à quoi s’attendre. Tout est fait pour que l’on ne puisse pas vraiment cerner dans quoi ce livre peut nous embarquer. Rien que le titre. Que penser à la lecture de celui-ci ?

Tournevis est apparemment tiré d’une histoire vraie, sans que l’on sache exactement laquelle. Un court roman qui nous raconte en parallèle deux trajectoires, dans une alternance de paragraphes, le premier est consacré à l’une, le suivant à l’autre, et ainsi de suite. On comprend immédiatement que ces deux trajectoires, celle d’un jeune homme paumé et celle d’un petit groupe à la solde d’une mystérieuse organisation, sont indubitablement vouées à se croiser. Le groupe recherche quelqu’un pour une mission que l’on ne connaît pas et le jeune homme, lui, n’a ni personne, ni but. L’intrigue, elle, demeure énigmatique. Dans l’idée, nous avons là de quoi garder les sens du lecteur en éveil. Dans les faits, c’est moins prenant qu’il n’y paraît.

Oscar Coop-Phane peine à convaincre avec son roman. L’écriture manque d’âme, de vérité, de vie. Ce n’est pas tant que c’est mauvais, c’est surtout assez peu inspiré. Parfois légèrement maladroit. Les personnages sont un peu caricaturaux, trop pour générer un affect quelconque chez le lecteur. Si la fin, supposée nous secouer un minimum, se veut brutale, elle n’aura pas eu sur moi l’effet escompté. Jamais vraiment embarqué par le récit, je suis resté au final, si je puis me permettre, sur ma fin.

Tournevis part d’une bonne idée. Le procédé narratif se veut original et l’histoire intrigante. Malheureusement, le résultat n’est pas aussi singulier et efficace qu’espéré. Si je ne peux certainement pas dire que Tournevis ne vaut pas trois clous, force est de constater que Oscar Coop-Phane n’est pas complètement dans l’écrou.

Brother Jo.

LIEUTENANT VERSIGA de Raphaël Malkin / Marchialy

Le lieutenant Versiga a l’étoffe des héros de romans noirs : ancien boxeur professionnel, champion de tir, survivant de l’ouragan Katrina, il est flic dans l’État du Mississippi et consacre son temps libre à élucider des cold cases. Pour résoudre le meurtre d’une femme noire survenu dans les années 1970, il va devoir arracher, cinquante ans plus tard, les aveux du serial killer le plus important de son pays, l’effroyable Samuel Little. Une enquête longue de plusieurs années dans le bayou qui poussera le lieutenant à remettre en cause ses convictions les plus profondes.

Un bon livre tient parfois, avant toute chose, à son ou ses personnages. Dans la fiction comme dans la non-fiction, ils peuvent suffire à donner corps au récit. L’avantage de la fiction c’est qu’un ou des bons personnages sont construits et peaufinés. Avec un minimum de talent, il suffit à l’auteur de réunir les bons ingrédients et de les assembler pour qu’une certaine forme de magie opère, qu’ils prennent vie dans l’esprit du lecteur, qu’ils deviennent assez consistants pour faire illusion. Pour la non-fiction, c’est bien évidemment différent. Là, le challenge réside d’abord dans le fait de trouver une ou des personnes, dont la personnalité et les actions puissent légitimer, à elles seules, l’écriture d’un livre. Avec le lieutenant Versiga, Raphaël Malkin a trouvé le candidat idéal à qui consacrer un livre. 

Bienvenue à Pascagoula, Mississippi, petite ville d’environ 20 000 habitants qui n’évoquera rien à personne, ou bien peu de monde, puisqu’il ne s’y passe pas grand-chose de notable. Un petit trou paumé avec ses petits crimes. Par acquis de conscience, j’ai quand même tapé le nom de la ville dans Google. J’ai cliqué sur le premier lien. Apparemment, l’évènement le plus marquant qui s’y soit déroulé, et possiblement le seul, est une affaire de rapt de deux collègues, en 1973, par des extraterrestres, qui connaîtra un retentissement international. Ça en dit long. C’est pourtant là-bas que nous emmène Raphaël Malkin, journaliste à Society, qui lors d’un reportage a rencontré un homme assez singulier et attachant pour lui donner envie de lui consacrer un bouquin. En tant que lecteur, on partage rapidement l’enthousiasme justifié de l’auteur pour son sujet. Il a vu juste.

Le lieutenant Versiga est un flic à l’américaine, qui croit en son boulot et pour lequel il fait montre d’une efficacité qui fait sa réputation. C’est un as de la gâchette et un enquêteur avec du flair. Qu’importe l’importance des affaires qu’il est tenu de traiter, il met un point d’honneur à les mener à bien, de la manière qui lui semble le plus juste possible. Avec Versiga, oubliez les clichés racistes du Sud. Il mène son boulot à bien. Point. Les affaires à traiter n’ont rien de très sensationnel. Une sorte de routine qui manque un peu de piment mais dans laquelle il se coule aisément, espérant néanmoins toujours faire face à des défis à la hauteur de ses compétences. Ce qu’il attendait finit par arriver. En ouvrant le dossier d’une vieille affaire non élucidée, il se donne pour mission d’apporter justice à ce l’on appelle généralement une Jane Doe, une victime non identifiée. Ce dossier l’obsèdera et l’occupera des années durant, le menant sur les traces d’un des plus terribles serial killers des Etats-Unis. 

Si son boulot est au centre de sa vie, il n’en reste pas moins un homme avec une vie de famille bien remplie. Une famille qui n’imaginait pas un jour devoir affronter, coup sur coup, les ravages de l’ouragan Katrina, puis de la crise économique. Mais Darren Versiga, toujours déterminé, tient bon. Il n’est pas homme à se laisser abattre. Raphaël Malkin le définit ainsi : « A sa manière, Darren Versiga est à lui tout seul ce que l’Amérique des plaines est tout entière : un peu bas du front et généreux. »

Avec humilité, Raphaël Malkin dresse un portrait tendre et juste du lieutenant Versiga, pour qui il a à l’évidence un profond respect en tant qu’être humain. Il nous dépeint sa vie avec un regard toujours bienveillant, nous donnant à voir un peu toutes les facettes du bonhomme. L’enquête qui bouleversera le quotidien de Versiga a tout pour passionner le lecteur. Pour autant, ce qui fait véritablement la force du livre, ce n’est pas le déroulé de l’enquête en soi, c’est surtout d’avoir toujours pris soin de garder l’humain au centre du récit. Le constat me semble évident, Lieutenant Versiga de Raphaël Malkin est une franche réussite. 

Brother Jo.

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