Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Author: raccoon (page 1 of 11)

UNDERGROUND RAILROAD de Colson Whitehead chez Albin Michel

Traduction : Serge Chauvin.

 

Colson Whitehead, journaliste new-yorkais publié dans le New York Times ou le Village Voice est déjà reconnu comme écrivain, ce roman est son sixième et il a obtenu outre Atlantique un énorme succès. Il a reçu, entre autres, le national book award en 2016 et le prix Pulitzer en 2017, doublé rare, et les droits ont été acquis pour le cinéma. Colson Whitehead était petit quand il a entendu parler pour la première fois de l’underground railroad, ce réseau d’abolitionnistes qui aidaient les esclaves à gagner les états du Nord et il l’a visualisé comme une sorte de métro, en bon gamin new-yorkais. Cette image a mûri en lui et a donné le point de départ de ce roman fort et magnifique.

« Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.

De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté. »

L’underground railroad, avec ses chefs de gare, ses conducteurs… vocabulaire réellement utilisé par les membres de ce réseau existe au sens propre dans le roman : un train souterrain qui va permettre certaines étapes aux fuyards dans leur voyage vers le Nord. Loin d’enlever de la force au récit, cette part d’invention en augmente la puissance par la richesse des images qu’elle crée.

Colson Whitehead nous raconte la vie de Cora, depuis son enfance dans la plantation. Sans jamais chercher le sentimentalisme ou l’émotion facile, il réussit à décrire l’horreur de l’esclavage. Il ne s’appesantit sur les descriptions des sévices, mais les présente dans toute leur brutalité. L’humanité des esclaves est niée, ils sont asservis, brisés et seuls les plus forts réussissent à le supporter. Cora est de ceux-là, elle va devoir se blinder pour survivre. Beaucoup sombrent dans la folie ou se suicident. La description de la vie dans la plantation est saisissante car en plus d’être écrite dans un style magnifique, elle est documentée.

« Le registre de l’esclavage n’était qu’une longue succession de listes. D’abord les noms recueillis sur la côte africaine, sur des dizaines de milliers de manifestes et de livres de bord. Toute cette cargaison humaine. Les noms des morts importaient autant que celui des vivants, car chaque perte, par maladie ou suicide – ou autres motifs malheureux qualifiés ainsi pour simplifier la comptabilité -, devait être justifiée auprès des armateurs. A la vente aux enchères, on recensait les âmes pour chacun des achats, et dans les plantations les régisseurs conservaient les noms des cueilleurs en colonnes serrées d’écriture cursive. Chaque nom était un investissement, un capital vivant, le profit fait chair. »

Colson Whitehead construit son roman de main de maître, insérant des passages sur des personnages secondaires entre chaque étape du voyage de Cora et par ce double éclairage, il leur encore plus de force et de profondeur. Beaucoup apparaissent et disparaissent rapidement, connaissant une fin brutale, abrupte, nous faisant ressentir la violence ambiante et laissant Cora toujours plus seule avec sa peur, son désespoir mais aussi sa rage et sa détermination.

En suivant le périple de Cora, étape après étape, il explore à travers différents états, différentes expressions du racisme, des plus brutales aux plus retorses, de l’éradication pure et simple à la ségrégation « bienveillante ». La lutte de Cora, l’évolution de son besoin de liberté est un combat âpre et difficile sous tension permanente car les chasseurs d’esclaves peuvent passer les frontières pour ramener leur proie selon un accord entre les états du Sud et ceux du Nord. Colson Whitehead mêle brillamment fiction et réalité et écrit avec une puissance extraordinaire, c’est un livre qui résonne profondément et longtemps après l’avoir refermé.

Un chef d’œuvre !

Raccoon.

LE DIABLE EN PERSONNE de Peter Farris chez Gallmeister

Traduction : Anatole Pons.

Peter Farris vit en Georgie, où se déroulent ses romans. Après ses études à Yale, il est devenu chanteur dans un groupe de rock plutôt bruyant et a travaillé comme guichetier dans une banque où un braquage lui a inspiré son premier roman  Dernier appel pour les vivants. Chose étrange, son deuxième roman « Le diable en personne » n’est pas paru encore aux Etats-Unis, il n’a peut-être pas trouvé d’éditeur. C’est donc en France, chez Gallmeister que le livre commence sa vie.

« En pleine forêt de Géorgie du Sud, au milieu de nulle part, Maya échappe in extremis à une sauvage tentative d’assassinat. Dix-huit ans à peine, victime d’un vaste trafic de prostituées régi par le redoutable Mexico, elle avait eu le malheur de devenir la favorite du maire et de découvrir ainsi les sombres projets des hauts responsables de la ville. Son destin semblait scellé mais c’était sans compter sur Leonard Moye, un type solitaire et quelque peu excentrique, qui ne tolère personne sur ses terres et prend la jeune femme sous sa protection. Une troublante amitié naît alors entre ces deux êtres rongés par la colère. »

Peter Farris nous entraîne dans une histoire noire et violente et pas de doute, c’est un conteur hors pair. Son écriture est simple et puissante avec un grand sens du rythme et il alterne des scènes d’action qui dépotent, des situations cocasses et des moments de grâce avec un égal talent.

Il nous plonge dans les bas-fonds d’une Amérique glauque où de très jeunes filles sont transformées en esclaves sexuelles sans aucun scrupule. Mexico choisit sa marchandise, achetant des gamines, les enlevant au besoin pour répondre aux commandes de ses clients, riches et puissants. La description de ce réseau de prostitution, affaire florissante gérée sans aucun état d’âme fait froid dans le dos car elle sonne juste. Peter Farris nous offre une belle palette de méchants, pervers ou abrutis et le maire de la ville, meilleur client de Mexico est un spécimen particulièrement réussi de pourri puant et corrompu. Il lui facilite le travail et les affaires prospèrent au point qu’ils investissent jusque dans le comté de Trickum.

C’est là que Maya doit disparaître et c’est là que vit Leonard Moye, avec un mannequin de couture pour toute compagnie, volontairement isolé des hommes qu’il ne porte pas dans son cœur. Maya et Leonard sont deux écorchés vifs et leur rencontre va donner lieu à de beaux moments, parfois drôles. Maya qui pour la première fois de sa vie n’est pas un simple objet sexuel, Leonard peu à peu tiré de sa solitude, ramené vers l’humanité. Peter Farris peint deux beaux personnages, humains et attachants.

Il décrit également le comté rural de Trickum et la petite communauté qui y vit : tout le monde se connaît, les ragots vont bon train et les rancœurs sont tenaces. Comme partout ailleurs il y a des braves gens et des pourris, des paumés et des profiteurs mais il y a aussi la nature sauvage de Georgie, dont Peter Farris parle de belle manière. Les animaux, la forêt, les grottes… qui peuvent apaiser et protéger mais servent parfois la folie et la furie des hommes.

Un très bon roman noir qu’on lit d’une traite.

Raccoon.

LES FANTÔMES DU VIEUX PAYS de Nathan Hill chez Gallimard

Traduction : Mathilde Bach.

Nathan Hill est un jeune auteur américain. Il a publié quelques nouvelles dans des revues et a mis une dizaine d’années à écrire son premier roman « les fantômes du vieux pays », un pavé qui a eu un immense succès : il a été traduit en 30 langues et est en cours d’adaptation en mini-série pour la télévision avec Meryl Streep.

« Scandale aux États-Unis : le gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, a été agressé en public. Son assaillante est une femme d’âge mûr : Faye Andresen-Anderson. Les médias s’emparent de son histoire et la surnomment Calamity Packer. Seul Samuel Anderson, professeur d’anglais à l’Université de Chicago, passe à côté du fait divers, tout occupé qu’il est à jouer en ligne au Monde d’Elfscape. Pourtant, Calamity Packer n’est autre que sa mère, qui l’a abandonné à l’âge de onze ans. Et voilà que l’éditeur de Samuel, qui lui avait versé une avance rondelette pour un roman qu’il n’a jamais écrit, menace de le poursuivre en justice. En désespoir de cause, le jeune homme lui propose un nouveau projet : un livre révélation sur sa mère qui la réduira en miettes. Samuel ne sait presque rien d’elle ; il se lance donc dans la reconstitution minutieuse de sa vie, qui dévoilera bien des surprises et réveillera son lot de fantômes. »

Il m’a fallu une centaine de pages pour me plonger réellement dans ce livre foisonnant car ce n’est pas une histoire que Nathan Hill raconte mais plusieurs et progressivement ce qui m’avait perdue au départ m’a captivée. A son rythme, suivant parfois des chemins de traverse, avec des digressions Nathan Hill relie toutes ces histoires et réussit à écrire une fresque immense et magnifique. Une histoire humaine émouvante mêlée à l’Histoire : de la deuxième guerre mondiale en Norvège à nos jours en passant par 1968 à Chicago.

La narration n’est pas linéaire, avec des points d’ancrage dans le présent et de nombreux retours à différentes époques au gré des recherches de Samuel sur sa mère : les années soixante où l’on suit l’adolescence de Faye dans une petite ville puritaine du Midwest, ah… l’éducation des filles, les cours d’hygiène féminine, on s’y croirait ! 1968 à Chicago bien sûr où les émeutes lors de la convention démocrate vont faire basculer bien des vies, 1988, l’année où Faye abandonne Samuel… Même s’il avoue en fin de  bouquin avoir pris des libertés avec la chronologie des faits de 1968, c’est très documenté et à chaque fois Nathan Hill réussit à rendre l’ambiance d’une époque, il dresse ainsi en filigrane un portrait noir et lucide de l’Amérique et de son évolution.

Nathan Hill creuse tous ses personnages et même les plus mineurs, ceux qui ne sont qu’une péripétie dans le récit pour faire avancer l’intrigue, qui n’auraient qu’un petit paragraphe dans un autre roman prennent de l’ampleur. Ils sont crédibles, hauts en couleur, vivants au point qu’on aimerait parfois en savoir encore plus : Bishop ami d’enfance perturbé et sa jumelle Bethany, violoniste virtuose, Pwnage, accroc aux jeux vidéos, Laura, étudiante ambitieuse et tricheuse et bien d’autres… On connaît leurs travers, leurs angoisses : tragiques, drôles ou les deux à la fois, ils sonnent toujours juste.

Avec un immense talent de conteur, Nathan Hill mêle toutes ces histoires à celle de Samuel, confronté à l’abandon, l’une de nos pires angoisse qu’il a du mal à surmonter et celle de Faye qui est loin d’être le monstre que les médias décrivent. C’est une histoire belle et triste, une histoire de malheur et d’angoisses qui se transmettent, une histoire d’abandon, de trahison, de colère mais aussi d’amour, de pardon, magnifique !

Un roman dense et puissant.

Raccoon.

LUNE COMANCHE de Larry McMurtry chez Gallmeister

Traduction : Laura Derajinski.

Gallmeister nous offre enfin ce livre du grand Larry McMurtry inédit en France depuis 1997 ! Dernier tome dans l’ordre de l’écriture, mais deuxième dans l’ordre chronologique des aventures de Gus McCrae et Woodrow Call qu’on retrouve avec un immense plaisir, ainsi que l’écriture magnifique de Larry McMurtry.

« À la frontière du Mexique, au cœur d’un Texas désertique où quelques colons tentent d’importer la civilisation, de grands guerriers se font face. Le puissant chef comanche Buffalo Hump prouve que son peuple est loin d’être asservi tandis que plus au sud, le mystérieux Ahumado sème la terreur. Face à eux, Gus McCrae et Woodrow Call, Texas Rangers mal équipés et sous-payés, officient sous les ordres du fantasque capitaine Inish Scull. Dans cette partie des États-Unis, l’Histoire est en marche, laissant ces combattants blancs et indiens vivre les ultimes aventures d’un Ouest encore sauvage. »

N’ayant pas lu Lonesome Dove, j’avais décidé de lire la série dans l’ordre chronologique, et c’est double plaisir pour moi vu que je vais maintenant pouvoir attaquer Lonesome Dove qui me faisait de l’œil depuis un moment ! Avec cet ordre de lecture, on voit évoluer les personnages, Gus et Call ne sont plus des jeunots, ils grandissent et évoluent tout en restant eux-mêmes : Call toujours sérieux, Gus toujours bavard et irrévérencieux, poursuivant chacun à sa manière leur vie amoureuse… Et ça fonctionne, Larry McMurtry réussit avec un grand talent à créer des personnages humains, vivants, vraiment attachants. Le plaisir de lecture doit être différent si on lit dans l’ordre de parution car on découvre alors progressivement l’histoire de personnages dont on connaît un peu le destin, mais il ne doit pas être moindre tellement ces personnages sont profonds,  sonnent juste et fort : Larry McMurtry n’est pas un débutant !

Lune Comanche commence une dizaine d’années  après « la marche des morts », et couvre une grande période : avant, pendant et après la guerre de sécession,  élément essentiel de l’histoire des Etats-Unis. Cette guerre civile va déchirer le Texas et diviser les habitants d’Austin, ville nouvelle où tous viennent d’arriver. Fidèles à leurs origines, certains se battront pour le Sud d’autres pour le Nord, même chez les Texas Rangers. Gus et Call évitent le dilemme en restant au Texas car les forts sont dépeuplés, la frontière est dégarnie les Indiens en profitent mais il n’y a pas qu’eux et les bandits de tout poil prolifèrent : il y a du boulot pour les Texas rangers.

C’est un grand western : poursuites, attaques, traques… l’action ne manque pas dans des paysages magnifiques et dangereux du Texas où les éléments peuvent se déchainer où l’on peut aussi bien mourir de soif que mourir gelé. Larry McMurtry suit beaucoup de personnages : Buffalo Hamp grand chef comanche, Kicking Wolf Comanche voleur de chevaux génial, Ahumado dit Black Vaquero, le bandit le plus terrible des contrées sud, Inish Scull capitaine cherchant l’aventure… Il les rend si vivants qu’on les comprend tous même les plus cruels, même les plus fêlés. Ils sont magnifiques, sauvages, épris de liberté. Leurs histoires se coupent, se rencontrent et Larry McMurtry crée ainsi une grande fresque de cette époque violente, époque de guerre où la torture et l’esclavage étaient monnaie courante.

Dans ce monde de brutes, les femmes n’ont pas un sort très enviable : butin de guerres, monnaie d’échange, elles sont enlevées, vendues, violées, répudiées si elles sont récupérées. Il y a néanmoins quelques beaux personnages de femmes : Clara et Maggie dont les histoires mouvementées avec Gus et Call continuent et Ines la femme du capitaine Scull, flamboyante rebelle.

Ceux qui partaient à la conquête de l’ouest n’étaient pas tous très évolués, beaucoup de rustres, de miséreux, de maudits : les rejetés de l’ancien monde. Ils sont là eux aussi avec leurs superstitions, leurs croyances archaïques (forcément c’est pas les élites qui débroussaillaient le terrain !). D’une plume dure teintée de tendresse, Larry McMurtry nous offre toute une galerie de personnages drôles ou tragiques, ridicules mais toujours humains.

On traverse une grande période de l’histoire au cours de cette épopée. La fin des Indiens se profile, il n’y a plus de bisons, les colons sont de plus en plus nombreux et propagent des maladies. C’est la fin d’un monde sauvage. Larry McMurtry raconte un monde au crépuscule.

Un western sublime.

Raccoon

 

ÉCRAN NOIR de Pekka Hiltunen à la Série Noire

Traduction : Taina Tervonen.

Pekka Hiltunen est un journaliste et un écrivain finlandais, son premier polar « Sans visage »  avec ces deux enquêtrices, Mari et Lia, expatriées finlandaises vivant à Londres a été publié en France chez Balland en 2013 . « Écran noir » est le deuxième opus de cette série, il date de 2012 et il en existe un troisième sorti en 2015 en Finlande.

« Des comptes YouTube sont piratés pour poster d’étranges vidéos, totalement noires et silencieuses. D’autres suivent, montrant des personnes immobilisées au sol se faire lyncher à coups de pied. Les images sont d’autant plus dérangeantes qu’elles font preuve d’un sens esthétique macabre. Peu après, les corps sont retrouvés en différents endroits de Londres, et il apparaît très vite que certaines victimes sont des homosexuels disparus lors de soirées dans des bars gays de la capitale. Si la police comprend qu’elle a affaire à un tueur déterminé, elle semble cependant minimiser le caractère homophobe des meurtres.

Deux jeunes Finlandaises, Mari et Lia, se penchent alors, avec l’aide d’un groupe clandestin, sur ces dossiers non résolus dans l’espoir que justice soit rendue. Mais les enjeux sont bien supérieurs à ce qu’elles imaginaient. »

Ceux qui connaissent déjà les deux enquêtrices Mari et Lia les retrouveront sans doute avec plaisir, ceux qui comme moi les découvrent n’auront pas de peine à comprendre le roman, Pekka Hiltunen livre assez de clés, mais ils auront sans doute envie de lire le précédent pour en savoir plus sur ces deux personnages attachants et leur rencontre qui a eu lieu dans « sans visage ». Pekka Hiltunen dévoile au cours du roman un peu de l’histoire des deux personnages principaux, notamment celle de Mari dont l’enfance particulière explique les talents et la motivation.

Elles travaillent toutes deux pour le Studio, un groupe de redresseurs de torts créé et géré à temps plein par Mari qui est riche. Lia, dernière recrue du groupe, le rejoint en dehors de ses heures de boulot pour un magazine londonien. Dans ce studio, ils mettent leurs talents au service d’une cause choisie et combattent les injustices qu’ils rencontrent. Rico, un hacker de génie, Paddy un ancien flic, Maggie, une actrice qui peut endosser tous les rôles… car oui, si leurs causes sont justes, ils n’hésitent pas à travailler dans l’illégalité et peuvent monter de véritables arnaques en bonne et due forme.

Dès les premières vidéos noires postées sur les réseaux sociaux, tout le monde est intrigué puis les lynchages font leur apparition, les victimes sont des homosexuels fréquentant les bars gays de Londres mais la police minimise sciemment l’homophobie évidente des crimes pour des raisons bassement budgétaires et politiques dans une période de réorganisation des services et de rediscussion des priorités. Les membres du Studio enquêtent donc et vont devoir affronter un tueur en série particulièrement retors dans une folle course contre la montre. Ils n’en sortiront pas indemnes.

On suit les enquêteurs avec de temps en temps, un regard sur les victimes du tueur qui prend son temps pour des mises à mort de plus en plus lentes et cruelles. On est saisi par l’urgence, Pekka Hiltunen s’y entend pour faire monter le suspense et nous embarque avec talent dans cette histoire de meurtres et de folie. Ce tueur qui cherche la célébrité, maîtrise les réseaux sociaux où il met en scène son œuvre en la liant avec celle de Freddie Mercury est particulièrement effrayant. Ce monde où tout se met en scène l’ est tout autant.

Un polar haletant avec un tueur 2.0.

Raccoon.

QUAND SORT LA RECLUSE de Fred Vargas chez Flammarion

Fred Vargas est une archéozoologue et une écrivaine qu’on ne présente plus tant ses livres ont du succès, notamment ceux de la série du commissaire Adamsberg qu’on retrouve ici avec bonheur.

« – Trois morts, c’est exact, dit Danglard. Mais cela regarde les médecins, les épidémiologistes, les zoologues. Nous, en aucun cas. Ce n’est pas de notre compétence.

– Ce qu’il serait bon de vérifier, dit Adamsberg. J’ai donc rendez-vous demain au Muséum d’Histoire naturelle.

– Je ne veux pas y croire, je ne veux pas y croire. Revenez-nous, commissaire. Bon sang mais

dans quelles brumes avez-vous perdu la vue?

– Je vois très bien dans les brumes, dit Adamsberg un peu sèchement, en posant ses deux mains à plat sur la table. Je vais donc être net. Je crois que ces trois hommes ont été assassinés.

– Assassinés, répéta le commandant Danglard. Par l’araignée recluse? »

Adamsberg et son équipe, cette brigade qu’on aimerait réelle où les enquêtes soulèvent toujours des questions existentielles qui font évoluer même les plus bourrins, où l’on nourrit chat et merles. Adamsberg, policier original avec ses pensées volatiles, ses intuitions brumeuses, son œil sans pareil pour les détails qui paraissent insignifiants, Danglard sa mémoire érudite et sa rigueur presque insoluble dans le vin, Retancourt la déesse mère, Peyrenc le poète… et tous les autres, on les retrouve avec un grand plaisir, avec en prime une visite de Mathias, personnage d’anciens romans que personnellement j’adore.

Pourtant, dans cet opus, la brigade n’est pas loin d’imploser : Danglard s’oppose à Adamsberg de façon inédite et brutale et menace de briser l’unité de la brigade. L’enquête démarrée sur un frisson de nuque d’Adamsberg se fera donc sans et malgré lui, après trois morts par morsure de recluse, une petite araignée du sud de la France peu agressive et normalement non mortelle, contrairement à sa cousine d’Amérique, malgré un venin nécrotique capable de provoquer des dégâts horribles chez les sujets sensibles.

Mais les recluses ce sont aussi ces femmes qui se faisaient volontairement emmurer vivantes au Moyen-Age. Considérées comme des saintes protectrices de par le sacrifice de leur vie, elles survivaient grâce à la charité et aux dons qu’on leur passait par une fenestrelle. Fred Vargas, l’historienne amoureuse des mots ne pouvait passer à côté : elle nous entraîne dans une sombre histoire de recluses qu’elle tisse de main de maître en jouant avec les sens, les racines des mots sans oublier leur musique ! Son écriture ciselée, sensuelle crée un univers étrange et poétique avec des dialogues savoureux et on y plonge avec délice.

L’affaire des morts par morsure de recluse fait du bruit sur le net dans les blogs spécialisés : la cousine américaine de la recluse a-t-elle pris l’avion ? Le dérèglement climatique est-il en cause ? Les hypothèses vont bon train et cette mini psychose donne un prétexte à Adamsberg pour enquêter. Il va être entraîné dans une histoire noire, violente dont les racines plongent loin dans le passé mais aussi dans les ténèbres de l’esprit humain, le mal dont il est capable, la souffrance qu’il peut infliger. Une histoire dont personne ne sortira indemne, ni les personnages, tous réussis, ni le lecteur.

Fred Vargas raconte une histoire extraordinaire tout en étant complètement vraisemblable. La psychologie des personnages est fouillée, même les inconscients s’expriment, Fred Vargas connaît la puissance des mots et des noms. Elle réussit à nous tenir en haleine jusqu’au bout et nous offre un roman fort qui nous confronte au Mal et résonne longtemps après avoir refermé le livre.

Magnifique !

 

Raccoon.

L’HIVER DERNIER, JE ME SUIS SÉPARÉ DE TOI de Nakamura Fuminori aux éditions Philippe Picquier

Traduction : Myriam Dartois-Ako.

Nakamura Fuminori est un jeune auteur qui a reçu au Japon un prix pour chacun de ses livres, rien que ça ! Ce livre est son troisième roman paru en France, mais pour moi c’était une découverte et une belle…

« Un journaliste est chargé d’écrire un livre sur un photographe accusé d’avoir immolé deux femmes, mais pourquoi l’aurait-il fait ? Pour assouvir une effroyable passion, celle de photographier leur destruction par les flammes ? A mesure que son enquête progresse, le journaliste pénètre peu à peu un monde déstabilisant où l’amour s’abîme dans les vertiges de l’obsession et de la mort. Un domaine interdit où il est dangereux, et vain, de s’aventurer… »

Nakamura Fuminori nous plonge dans un univers sombre, peuplé de personnages étranges, fascinants, habités par des obsessions puissantes. Il construit son roman en alternant le récit du journaliste qui enquête et des documents à la provenance mystérieuse : lettres, rédactions d’enfant, transcriptions de documents vidéo…  Il mêle tous ces éléments  avec une habileté magistrale et crée une intrigue tortueuse : on est perdu, on se jette sur la moindre piste, on s’engouffre dans toutes les impasses et chaque nouvel éclairage, chaque élément nouveau nous entraîne toujours plus loin dans la noirceur et la folie.

Les personnages sont tous des êtres torturés, obsédés par des passions dévorantes, il est question ici  d’amour, de folie, de mort, de vengeance mais aussi d’art. Le narrateur est fasciné par Kiharazaka Yûdaï, le photographe condamné à mort pour avoir immolé deux femmes, par ses œuvres puissantes et par le personnage. L’homme est instable, insaisissable, obsédé par son art et la perfection de l’image qu’il veut obtenir, il n’a aucune empathie pour ses modèles. Cette quête artistique l’a déjà mené à l’hôpital psychiatrique par le passé.

Le journaliste, qui lui-même n’est pas au mieux et s’anesthésie pas mal à l’alcool, rencontre tout un tas de personnages étranges plus ou moins malsains qui flirtent avec la folie : la sœur du condamné, femme fatale et inquiétante, un fabricant de poupées qui peuvent surpasser leur modèle mais sont parfois maudites, un ami d’enfance, mathématicien qui a exploré les limites de son intelligence…

Des questions se posent sur la culpabilité du photographe, mais enquêter dans cette atmosphère vénéneuse où les passions ne sont qu’absolues, les sentiments exacerbés et où les apparences sont doublement, voire triplement trompeuses peut être dangereux.

L’écriture de Nakamura Fuminori est ciselée, envoûtante, et il se joue de son lecteur avec un talent extraordinaire jusqu’à la toute fin, avec une révélation finale plus que déroutante pour achever le lecteur déjà soumis à rude épreuve tout au long du roman.

Brillant.

Raccoon

LONG ISLAND de Christopher Bollen chez Calmann-Lévy

Traduction : Nathalie Peronny.

Christopher Bollen est rédacteur en chef de la revue interview fondée par Andy Warhol, il est également critique d’art et de littérature. « Long Island » est son deuxième roman.

« Orient, petite bourgade idyllique à la pointe de Long Island, est un lieu sublime à la nature sauvage. L’été, au grand dam des locaux, elle est néanmoins envahie de New-Yorkais fortunés. Paul, un architecte quinquagénaire propriétaire d’une immense villa, vient y passer ses vacances accompagné de Mills, un jeune fugueur pour qui il s’est pris d’affection.

C’est alors que de sombres événements viennent chahuter la sérénité d’Orient : le corps d’un résident est retrouvé dans la baie, puis un mystérieux incendie fait des ravages… Dans ce huis clos inquiétant où la psychose se propage, tous les regards se braquent aussitôt sur le seul « outsider » : Mills. Beth, une autochtone de retour de Manhattan après y avoir échoué en tant qu’artiste, va tenter de découvrir la vérité avant que les habitants ne fassent du jeune intrus le coupable idéal. »

Christopher Bollen situe cette histoire sombre au cœur d’une petite communauté paisible, loin de New York et de sa criminalité. Orient est une petite ville au bout du bout de Long Island, encore épargnée de par son éloignement par le tourisme de masse. Les habitants en chérissent l’authenticité et la tranquillité et la vie semble s’y dérouler sans heurts, loin du stress et de la violence new yorkaise. Un havre de paix… en apparence.

Car tout n’est pas si simple à Orient, le calme n’est qu’apparent. De grosses tensions règnent en fait entre les habitants du cru, qui n’ont pas forcément les moyens de garder leurs terres dont les prix s’envolent et les nouveaux arrivants, bobos new yorkais, artistes friqués qui se pâment devant la nature intacte et se créent des palaces écolos et branchés. Cette animosité sourde qui existe souvent dans les coins touristiques où autochtones et nouveaux arrivants n’ont pas les mêmes intérêts, Christopher Bollen la décrit de manière très juste et très réaliste.

Il peint de manière précise et détaillée les différents personnages des deux camps qu’il suit tout au long du roman, plus Beth et Paul deux autochtones partis vivre à New York et revenus se trouvant donc le cul entre deux chaises et bien sûr Mills. Il prend son temps pour les présentations, avec parfois quelques longueurs, mais il les rend tous réels, vivants, même quand ils se font tuer au chapitre suivant. On ressent d’autant plus cruellement la perte et l’horreur des meurtres.

Car les morts s’enchaînent et provoquent peu à peu la panique à Orient. Les premières sont peu suspectes et la police locale, assez inexpérimentée, s’empresse de classer les dossiers, ce qui arrange tout le monde. Personne n’a envie de soulever le voile de respectabilité qui cache la même cupidité, les mêmes bassesses et la même violence que partout ailleurs, y compris New York, dont le portrait  est fait en creux, par la vision qu’en ont les habitants d’Orient.

Quand il devient évident qu’un assassin est à l’œuvre, les regards de tous se portent sur Mills, adolescent tourmenté recueilli par Paul le temps de lui faire oublier ses démons. Le coupable idéal est toujours l’Autre, l’étranger, celui dont on ne connaît rien. La méfiance qui fournit des interprétations faciles, les témoignages à charge… on voit le mécanisme s’enclencher avec une facilité inéluctable. Mills est le parfait bouc émissaire et se voit obligé de se mêler un peu de cette affaire pour se disculper mais ne fait que renforcer l’image du coupable. On regarde, effaré, Mills s’enferrer dans le statut du coupable, et se laisser piéger sur cette presqu’île dont l’accès est facilement fermé, et Christopher Bollen nous tient en haleine jusqu’au bout avec talent.

Un bon polar dans une atmosphère étouffante.

Raccoon.

 

(IN)VISIBLE de Sarai Walker à la Série Noire

Traduction : Alexandre Guégan.

Sarai Walker a écrit des articles pour The New York Times et The Guardian mais aussi pour des magazines. Elle a également enseigné la littérature dans plusieurs universités américaines. (In)visible est son premier roman paru en 2015 et elle travaille actuellement à son adaptation pour une série télévisée.

« Prune Kettle fait de son mieux pour éviter les regards, parce que quand vous êtes grosse, se faire remarquer c’est se faire juger. En attendant l’heure de la chirurgie miracle, elle répond aux e-mails de fans d’un magazine pour ados. Mais lorsqu’une jeune femme mystérieuse, avec des collants colorés et des bottes de combat, se met à la suivre, Prune est projetée dans le monde de la Fondation Calliope – une communauté clandestine de femmes rejetant les diktats de la société – où elle va connaître le prix à payer pour devenir «belle». Parallèlement, une guérilla terrorise ceux qui maltraitent les femmes, et Prune se retrouve mêlée à une intrigue sinistre, dont les conséquences seront explosives. »

Sarai Walker nous plonge dans la tête de Prune Kettel, grosse depuis qu’elle est toute petite. Elle évoque sa vie avec justesse : la solitude, les moqueries, les humiliations quotidiennes, pas facile d’incarner depuis toujours le pire cauchemar des autres… Le regard qu’elle se porte est, comme celui des autres, plein de dégoût et de détestation. Elle ne peut pas être Prune, elle est Alicia, une fille mince et sûre d’elle. Alors elle suit des régimes depuis l’adolescence, adhère aux discours culpabilisants et moralisateurs et met sa vie entre parenthèses en attendant de devenir Alicia. Une vie triste et glauque : seule, sous antidépresseurs, elle végète au niveau professionnel en répondant au courrier d’adolescentes au nom d’une star et son seul plaisir est de constituer la future garde-robe d’Alicia. Mais le ton de Prune lui est vif, cru, lucide et drôle et l’empathie fonctionne très vite avec ce personnage.

Prune va découvrir la fondation Calliope et les activistes féministes qui y vivent. Sarai Walker nous offre une galerie de personnages vivants et attachants : Marlowe, ex-actrice filiforme, Sana au visage défiguré par une brûlure, Julia qui travaille au département maquillage d’un magazine de mode, agent double des activistes qui n’en peut plus de s’affamer, Serena, fille d’une femme gourou qui a construit sa fortune en escroquant des femmes en leur vendant régime et plats diététiques… Elles se battent toutes pour pouvoir être libres, tout simplement.

La critique est sévère sur le monde de la mode, de la beauté et plus généralement sur toutes ces injonctions faites aux femmes qui doivent être belles, minces, sexy… prêtes à consommer et être consommées. Prune ne va pas acquérir la liberté sans douleur, elle va devoir apprendre à encaisser, à se battre. Sarai Walker a été inspirée par « Fight club » de Chuck Palahniuk et on retrouve la même rage, la même colère dans ce livre.

Dans le même temps, des crimes horribles et tapageurs sont commis et Sarai Walker interrompt alors le récit de Prune pour les raconter. Les victimes sont toutes des responsables de violences faites aux femmes et les meurtriers sèment la terreur dans les milieux de la pornographie, de la mode et de la presse féminine avec des conséquences énormes et drôles. Prune va y être mêlée  et c’est là que Sarai Walker réussit à créer le suspense, car on se demande où la colère pourtant salvatrice de Prune va la mener.

Un roman féministe, noir, drôle et vivant où se mêlent des vérités dérangeantes et une critique violente de notre société de consommation où les femmes ne sont que des objets.

Subversif et salutaire.

Raccoon.

LE JOKER de John Burdett aux Presses de la Cité

Traduction : Thierry Piélat.

John Burdett, écrivain britannique, a longtemps été avocat avant de se consacrer à l’écriture et il a travaillé en Thaïlande. Il a écrit toute une série de romans policiers avec  l’inspecteur Sonchaï Jittpleecheep travaillant dans un des quartiers chauds de Bangkok. Je ne les ai pas lus et c’est donc avec cet épisode que j’ai découvert ce héros.

« L’inspecteur Jitpleecheep se rend sur la scène d’un crime perpétré à deux pas du commissariat. La surprise qui l’attend est de taille : la victime, une adolescente, a été décapitée… à mains nues. Une inscription en lettres de sang a été laissée à son attention.

Quelques jours plus tard, il est dépêché sur les rives d’un fleuve à l’extérieur de Bangkok, où il assiste à un double meurtre aussi révoltant qu’inexplicable. Les deux affaires l’entraînent au cœur de la jungle cambodgienne, à la recherche du Joker, un homme capable d’exploits physiques extraordinaires. Aidé par une nouvelle coéquipière aux méthodes très différentes des siennes, le célèbre flic bouddhiste remonte aux sources d’un complot mêlant la CIA et les gouvernements thaï et chinois, prêts à tout pour protéger leurs secrets. »

Sonchaï Jittpleecheep est le seul flic non corrompu de Bangkok, son supérieur direct est un chef de gang bien connu, il ne s’en cache pas trop. C’est un personnage très attachant : flic bouddhiste ayant hésité à se faire moine, fils d’une pute thaïlandaise et d’un soldat américain inconnu, à la recherche de ce père dont il ne sait rien, marié à une ex-escort féministe et ne dédaignant pas un petit (ou gros) joint de temps en temps. C’est lui le narrateur et il livre parfois ses pensées au lecteur en l’interpelant. Le décalage entre les modes de pensées bouddhistes et occidentaux amène un regard étrange, souvent amusant, parfois féroce sur notre monde.

John Burdett transpose les codes du polar à la Thaïlande et nous fait découvrir ce pays, qu’il connaît bien, et son fonctionnement très différent du nôtre tant dans son code de moralité que dans sa situation avec une pauvreté et une corruption énormes mais impliqué dans des trafics internationaux. Petit pays vivant principalement de l’industrie du sexe, il a peu de moyens de s’opposer aux grandes puissances et se retrouve le lieu d’affrontements entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine dont la proximité se fait fortement sentir.

John Burdett décrit une Bangkok vraisemblable, vivante et nous embarque dans une enquête complexe au cœur d’opérations top secrètes de plusieurs pays où Sonchaï Jittpleecheep va se retrouver impliqué personnellement. John Burdett réussit avec talent un mélange de genres : policier, espionnage et science-fiction. C’est bien écrit, on ne s’ennuie pas un instant, l’enquête se tient et l’histoire personnelle de  Sonchaï Jittpleecheep s’y insère parfaitement.

L’enquête de Sonchaï va s’orienter vers un transhumain aux facultés physiques et intellectuelles augmentées. J’ai eu du mal à adhérer à cet élément de science-fiction, ce n’est pourtant pas inintéressant au niveau des questions que ça peut soulever sur la technologie et toutes ses applications possibles sur les humains, mais du coup je suis passée un peu à côté de cette histoire. Je l’ai pourtant lue jusqu’au bout pour Sonchaï, étrange et sympathique, pour l’ambiance dépaysante et parce que c’est vraiment bien écrit, ça m’a donné envie de lire les autres enquêtes de Sonchaï Jittpleecheep. Alors j’imagine que pour les amateurs de science-fiction c’est vraiment parfait !

Raccoon

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