Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Author: raccoon (page 1 of 10)

LONG ISLAND de Christopher Bollen chez Calmann-Lévy

Traduction : Nathalie Peronny.

Christopher Bollen est rédacteur en chef de la revue interview fondée par Andy Warhol, il est également critique d’art et de littérature. « Long Island » est son deuxième roman.

« Orient, petite bourgade idyllique à la pointe de Long Island, est un lieu sublime à la nature sauvage. L’été, au grand dam des locaux, elle est néanmoins envahie de New-Yorkais fortunés. Paul, un architecte quinquagénaire propriétaire d’une immense villa, vient y passer ses vacances accompagné de Mills, un jeune fugueur pour qui il s’est pris d’affection.

C’est alors que de sombres événements viennent chahuter la sérénité d’Orient : le corps d’un résident est retrouvé dans la baie, puis un mystérieux incendie fait des ravages… Dans ce huis clos inquiétant où la psychose se propage, tous les regards se braquent aussitôt sur le seul « outsider » : Mills. Beth, une autochtone de retour de Manhattan après y avoir échoué en tant qu’artiste, va tenter de découvrir la vérité avant que les habitants ne fassent du jeune intrus le coupable idéal. »

Christopher Bollen situe cette histoire sombre au cœur d’une petite communauté paisible, loin de New York et de sa criminalité. Orient est une petite ville au bout du bout de Long Island, encore épargnée de par son éloignement par le tourisme de masse. Les habitants en chérissent l’authenticité et la tranquillité et la vie semble s’y dérouler sans heurts, loin du stress et de la violence new yorkaise. Un havre de paix… en apparence.

Car tout n’est pas si simple à Orient, le calme n’est qu’apparent. De grosses tensions règnent en fait entre les habitants du cru, qui n’ont pas forcément les moyens de garder leurs terres dont les prix s’envolent et les nouveaux arrivants, bobos new yorkais, artistes friqués qui se pâment devant la nature intacte et se créent des palaces écolos et branchés. Cette animosité sourde qui existe souvent dans les coins touristiques où autochtones et nouveaux arrivants n’ont pas les mêmes intérêts, Christopher Bollen la décrit de manière très juste et très réaliste.

Il peint de manière précise et détaillée les différents personnages des deux camps qu’il suit tout au long du roman, plus Beth et Paul deux autochtones partis vivre à New York et revenus se trouvant donc le cul entre deux chaises et bien sûr Mills. Il prend son temps pour les présentations, avec parfois quelques longueurs, mais il les rend tous réels, vivants, même quand ils se font tuer au chapitre suivant. On ressent d’autant plus cruellement la perte et l’horreur des meurtres.

Car les morts s’enchaînent et provoquent peu à peu la panique à Orient. Les premières sont peu suspectes et la police locale, assez inexpérimentée, s’empresse de classer les dossiers, ce qui arrange tout le monde. Personne n’a envie de soulever le voile de respectabilité qui cache la même cupidité, les mêmes bassesses et la même violence que partout ailleurs, y compris New York, dont le portrait  est fait en creux, par la vision qu’en ont les habitants d’Orient.

Quand il devient évident qu’un assassin est à l’œuvre, les regards de tous se portent sur Mills, adolescent tourmenté recueilli par Paul le temps de lui faire oublier ses démons. Le coupable idéal est toujours l’Autre, l’étranger, celui dont on ne connaît rien. La méfiance qui fournit des interprétations faciles, les témoignages à charge… on voit le mécanisme s’enclencher avec une facilité inéluctable. Mills est le parfait bouc émissaire et se voit obligé de se mêler un peu de cette affaire pour se disculper mais ne fait que renforcer l’image du coupable. On regarde, effaré, Mills s’enferrer dans le statut du coupable, et se laisser piéger sur cette presqu’île dont l’accès est facilement fermé, et Christopher Bollen nous tient en haleine jusqu’au bout avec talent.

Un bon polar dans une atmosphère étouffante.

Raccoon.

 

(IN)VISIBLE de Sarai Walker à la Série Noire

Traduction : Alexandre Guégan.

Sarai Walker a écrit des articles pour The New York Times et The Guardian mais aussi pour des magazines. Elle a également enseigné la littérature dans plusieurs universités américaines. (In)visible est son premier roman paru en 2015 et elle travaille actuellement à son adaptation pour une série télévisée.

« Prune Kettle fait de son mieux pour éviter les regards, parce que quand vous êtes grosse, se faire remarquer c’est se faire juger. En attendant l’heure de la chirurgie miracle, elle répond aux e-mails de fans d’un magazine pour ados. Mais lorsqu’une jeune femme mystérieuse, avec des collants colorés et des bottes de combat, se met à la suivre, Prune est projetée dans le monde de la Fondation Calliope – une communauté clandestine de femmes rejetant les diktats de la société – où elle va connaître le prix à payer pour devenir «belle». Parallèlement, une guérilla terrorise ceux qui maltraitent les femmes, et Prune se retrouve mêlée à une intrigue sinistre, dont les conséquences seront explosives. »

Sarai Walker nous plonge dans la tête de Prune Kettel, grosse depuis qu’elle est toute petite. Elle évoque sa vie avec justesse : la solitude, les moqueries, les humiliations quotidiennes, pas facile d’incarner depuis toujours le pire cauchemar des autres… Le regard qu’elle se porte est, comme celui des autres, plein de dégoût et de détestation. Elle ne peut pas être Prune, elle est Alicia, une fille mince et sûre d’elle. Alors elle suit des régimes depuis l’adolescence, adhère aux discours culpabilisants et moralisateurs et met sa vie entre parenthèses en attendant de devenir Alicia. Une vie triste et glauque : seule, sous antidépresseurs, elle végète au niveau professionnel en répondant au courrier d’adolescentes au nom d’une star et son seul plaisir est de constituer la future garde-robe d’Alicia. Mais le ton de Prune lui est vif, cru, lucide et drôle et l’empathie fonctionne très vite avec ce personnage.

Prune va découvrir la fondation Calliope et les activistes féministes qui y vivent. Sarai Walker nous offre une galerie de personnages vivants et attachants : Marlowe, ex-actrice filiforme, Sana au visage défiguré par une brûlure, Julia qui travaille au département maquillage d’un magazine de mode, agent double des activistes qui n’en peut plus de s’affamer, Serena, fille d’une femme gourou qui a construit sa fortune en escroquant des femmes en leur vendant régime et plats diététiques… Elles se battent toutes pour pouvoir être libres, tout simplement.

La critique est sévère sur le monde de la mode, de la beauté et plus généralement sur toutes ces injonctions faites aux femmes qui doivent être belles, minces, sexy… prêtes à consommer et être consommées. Prune ne va pas acquérir la liberté sans douleur, elle va devoir apprendre à encaisser, à se battre. Sarai Walker a été inspirée par « Fight club » de Chuck Palahniuk et on retrouve la même rage, la même colère dans ce livre.

Dans le même temps, des crimes horribles et tapageurs sont commis et Sarai Walker interrompt alors le récit de Prune pour les raconter. Les victimes sont toutes des responsables de violences faites aux femmes et les meurtriers sèment la terreur dans les milieux de la pornographie, de la mode et de la presse féminine avec des conséquences énormes et drôles. Prune va y être mêlée  et c’est là que Sarai Walker réussit à créer le suspense, car on se demande où la colère pourtant salvatrice de Prune va la mener.

Un roman féministe, noir, drôle et vivant où se mêlent des vérités dérangeantes et une critique violente de notre société de consommation où les femmes ne sont que des objets.

Subversif et salutaire.

Raccoon.

LE JOKER de John Burdett aux Presses de la Cité

Traduction : Thierry Piélat.

John Burdett, écrivain britannique, a longtemps été avocat avant de se consacrer à l’écriture et il a travaillé en Thaïlande. Il a écrit toute une série de romans policiers avec  l’inspecteur Sonchaï Jittpleecheep travaillant dans un des quartiers chauds de Bangkok. Je ne les ai pas lus et c’est donc avec cet épisode que j’ai découvert ce héros.

« L’inspecteur Jitpleecheep se rend sur la scène d’un crime perpétré à deux pas du commissariat. La surprise qui l’attend est de taille : la victime, une adolescente, a été décapitée… à mains nues. Une inscription en lettres de sang a été laissée à son attention.

Quelques jours plus tard, il est dépêché sur les rives d’un fleuve à l’extérieur de Bangkok, où il assiste à un double meurtre aussi révoltant qu’inexplicable. Les deux affaires l’entraînent au cœur de la jungle cambodgienne, à la recherche du Joker, un homme capable d’exploits physiques extraordinaires. Aidé par une nouvelle coéquipière aux méthodes très différentes des siennes, le célèbre flic bouddhiste remonte aux sources d’un complot mêlant la CIA et les gouvernements thaï et chinois, prêts à tout pour protéger leurs secrets. »

Sonchaï Jittpleecheep est le seul flic non corrompu de Bangkok, son supérieur direct est un chef de gang bien connu, il ne s’en cache pas trop. C’est un personnage très attachant : flic bouddhiste ayant hésité à se faire moine, fils d’une pute thaïlandaise et d’un soldat américain inconnu, à la recherche de ce père dont il ne sait rien, marié à une ex-escort féministe et ne dédaignant pas un petit (ou gros) joint de temps en temps. C’est lui le narrateur et il livre parfois ses pensées au lecteur en l’interpelant. Le décalage entre les modes de pensées bouddhistes et occidentaux amène un regard étrange, souvent amusant, parfois féroce sur notre monde.

John Burdett transpose les codes du polar à la Thaïlande et nous fait découvrir ce pays, qu’il connaît bien, et son fonctionnement très différent du nôtre tant dans son code de moralité que dans sa situation avec une pauvreté et une corruption énormes mais impliqué dans des trafics internationaux. Petit pays vivant principalement de l’industrie du sexe, il a peu de moyens de s’opposer aux grandes puissances et se retrouve le lieu d’affrontements entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine dont la proximité se fait fortement sentir.

John Burdett décrit une Bangkok vraisemblable, vivante et nous embarque dans une enquête complexe au cœur d’opérations top secrètes de plusieurs pays où Sonchaï Jittpleecheep va se retrouver impliqué personnellement. John Burdett réussit avec talent un mélange de genres : policier, espionnage et science-fiction. C’est bien écrit, on ne s’ennuie pas un instant, l’enquête se tient et l’histoire personnelle de  Sonchaï Jittpleecheep s’y insère parfaitement.

L’enquête de Sonchaï va s’orienter vers un transhumain aux facultés physiques et intellectuelles augmentées. J’ai eu du mal à adhérer à cet élément de science-fiction, ce n’est pourtant pas inintéressant au niveau des questions que ça peut soulever sur la technologie et toutes ses applications possibles sur les humains, mais du coup je suis passée un peu à côté de cette histoire. Je l’ai pourtant lue jusqu’au bout pour Sonchaï, étrange et sympathique, pour l’ambiance dépaysante et parce que c’est vraiment bien écrit, ça m’a donné envie de lire les autres enquêtes de Sonchaï Jittpleecheep. Alors j’imagine que pour les amateurs de science-fiction c’est vraiment parfait !

Raccoon

SOUS TIBÈRE de Nick Tosches chez Albin Michel

Traduction : Héloïse Esquié.

Nick Tosches, journaliste rock et biographe de talent est devenu un écrivain culte qualifié de dernier écrivain hors-la-loi et on comprend pourquoi après la lecture de ce « Sous Tibère » jubilatoire et iconoclaste.

« Dans un recoin des archives secrètes de la bibliothèque vaticane, Nick Tosches découvre un codex vieux de deux mille ans qui relate les mémoires d’un aristocrate romain : Gaius Fulvius Falconius.

Orateur de talent chargé d’écrire les discours de l’empereur Tibère, il tombe un jour en disgrâce et doit s’exiler en Judée. Il y fait la connaissance d’un jeune vagabond juif sans foi ni loi, obsédé par l’argent et le sexe, qui le fascine littéralement. Lui vient alors une idée : faire passer ce jeune homme au charisme indéniable pour le Messie tant attendu… »

Le manuscrit de Gaius s’adresse à son petit-fils, il veut avant de mourir lui faire part de sa vie et le mettre en garde contre tous les prophètes qui distillent l’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà pour mieux asservir les pauvres et les malheureux. Et il sait de quoi il parle…

Gaius, fin lettré, rédigeait pour Tibère les discours destinés à faire passer toutes les pilules au sein du peuple qu’il dépouillait allègrement, raconte comment, après sa disgrâce, il a monté avec un certain Jésus, une arnaque monstrueuse au Messie et Nick Tosches nous embarque dans une grande aventure où se mêlent humour et érudition.

Jésus, petite frappe aux yeux d’ange est bien coaché par Gaius, rhétoricien aguerri et doué, vieux routard de la manipulation des foules. Tous deux vont jouer sans scrupule sur le besoin d’espoir de l’humanité pour s’enrichir. Ils enflamment les foules par des discours habiles, imagés et poétiques mais aussi mystérieux. Ils cultivent l’ambivalence, Jésus ne se prétend jamais Messie même s’ils font tout pour que les gens le pensent et prennent soin de ne heurter ni Rome ni les autorités religieuses de Judée qui ne rigolent pas. Nick Tosches plante également avec talent et érudition le contexte historique de cette histoire : la vie à Rome, la folie qui gagne Tibère, sa retraite à Capri, les autorités juives qui s’arrangent de l’occupation romaine tant qu’elles gardent la mainmise sur le peuple…

Nick Tosches nous ressert la vie de Jésus cuisinée à sa sauce mais fidèle à ce qu’on en dit, enfin pour ce qu’en connaît une mécréante qui n’est jamais allée au catéchisme… Tout est cohérent, je dirais même plus, tout s’explique ! Ils n’hésitent devant aucun artifice pour réussir des miracles hors norme : utiliser la lumière du soleil couchant pour mettre en scène une apparition de Jésus ou des accessoires de prestidigitation, droguer tout un auditoire… Le tout dans un style drôle et vivant et c’est franchement réjouissant.

Mais le fond de l’histoire est noir : Jésus et Gaius sont de fins psychologues, grands connaisseurs de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus fragile, il faut bien les connaître pour répondre exactement aux attentes des malheureux. Adepte du « Connais-toi toi-même » qu’il attribue à Thalès, Gaius initie Jésus à la philosophie. Tous deux athées et conscients de la dictature qu’impose une religion, ils recherchent le paradis sur terre, le seul qu’on n’aura jamais. Tout en les arnaquant en beauté, Jésus a parfois pitié de ses pigeons et ne peut s’empêcher de leur fournir des clés pour les libérer des carcans que la religion impose tout en étant assez abscons pour ne pas s’attirer d’ennuis. Nick Tosches plonge dans les recoins les plus profonds, les plus obscurs de l’esprit humain où la stupéfaction, la peur face à la mort sont parfois si fortes que le courage manque pour les affronter et qu’on se tourne alors vers n’importe quel gogo qui nous promet la vie éternelle. La faille que toutes les religions exploitent…

Dans ce roman drôle et noir, pas de suspense pour la fin, on sait tous comment ça finit, la version officielle a atteint des sommets de popularité, et pourtant on suit avidement le comment, le pourquoi de cette histoire subversive que Nick Tosches mène de main de maître.

Un roman noir, drôle et brillant.

Raccoon.

DESERT HOME de James Anderson chez Belfond

Traduction : Jérôme Schmidt.

Originaire de la côte Nord du Pacifique, James Anderson est diplômé d’un master en écriture. Certains de ses écrits ont été publiés dans des revues mais il a longtemps été éditeur. « Desert home » est son premier roman publié. C’est un roman noir et magnifique dont le décor est une route que James Anderson connaît bien puisqu’il partage son temps entre l’Oregon et la région des « four corners ».

« La route 117 coupe le désert de l’Utah.

Le long de cette route, il n’y a rien. Ou si peu. De la poussière à perte de vue, un resto fermé depuis des lustres, quelques maisons témoins d’un vague projet immobilier suspendu pour l’éternité. Et là, dans cette immense solitude, des âmes perdues qui ont fui le monde : les frères Lacey, criminels prêts à tout pour sauver leur peau ; Walt, vieux solitaire dévoré par les remords, qui ne veut plus voir personne et se cloître dans son diner ; John, pécheur repenti, qui traîne chaque été une croix grande comme lui pour échapper à la tentation…

La route 117, Ben la connaît par coeur, lui qui la sillonne toute l’année au volant de son camion.

Et puis, un jour, une apparition. Une jeune femme, belle, étrange, qui joue d’un violoncelle sans cordes. Elle s’appelle Claire, elle est en fuite et Ben est irrésistiblement attiré. »

Tout se passe le long de cette route 117 que Ben Jones emprunte tous les jours pour effectuer ses livraisons à ceux qui y vivent : des êtres cabossés, qui pansent leurs plaies, expient leurs fautes ou tout simplement se planquent. Ce coin de désert aride, hostile est vraiment hors du monde : aucun réseau, aucun signal radio, rien ne passe, même pas le facteur, une sorte de triangle des Bermudes d’où il est facile de disparaître au sens figuré comme au sens propre car l’espérance de vie dans ces conditions extrêmes est courte. James Anderson décrit ce paysage lunaire dans un style magnifique, on étouffe de chaleur, on voit la poussière et surtout la lumière du désert, magique.

Dans cet univers, Ben, le narrateur, est bien plus qu’un livreur. Il connaît tout le monde, il sait que tous ont de bonnes raison d’avoir choisi et accepté l’isolement, que les questions ne sont pas les bienvenues et il a dompté sa curiosité. Il porte sur lui-même et le monde un regard lucide  assez désespéré mais non dénué d’humour et avec une empathie extraordinaire. Il comprend la solitude, le malheur, la souffrance, il connaît, il ne se permet pas de juger. C’est un personnage fort, profondément humain qu’on aime tout de suite. Cette vie lui convient, il y a trouvé la paix à défaut du bonheur, mais elle est en train de déraper, il est au bord de la faillite et sa rencontre avec Claire va tout faire voler en éclats.

James Anderson mêle ses histoires avec un grand talent, des histoires d’amour belles et tragiques, des histoires de trahison, de vengeance, de meurtre. Tous les personnages sont sublimes, paumés, désespérés, un peu barjots ou simplement malchanceux. Le désert les a dépouillés de toute vanité, ils ont renoncé au rêve américain de réussite et James Anderson plonge ainsi au plus profond de l’humanité de chacun avec tout ce qu’elle peut comporter de violence, de noirceur mais aussi d’amour et de rédemption.

Tous ces destins humains réunis créent une atmosphère noire, envoûtante et poétique : on partage une « air cigarette » sur le bord de la route, on joue du violoncelle sans corde, on va jusqu’au bout de la route… autant de scènes étranges et magnifiques que je n’évoquerai pas plus pour ne rien dire de l’histoire. Car il y a en plus le récit principal, le mystère de la présence de Claire qui n’est pas là par hasard bien sûr !

Un premier roman aux allures de chef-d’œuvre !

Raccoon.

ZANZARA de Paul Colize chez Fleuve noir

Paul Colize, auteur belge de polars n’en est pas à son coup d’essai. Il a obtenu des prix pour trois de ses romans « Un long moment de silence », « Back up » et « Concerto à quatre mains ». Dans « Zanzara » il nous raconte une histoire palpitante qui s’appuie sur des faits réels.

« Fred, 28 ans, est journaliste. Membre d’une team de jeunes pigistes web, il rêve de gloire et de signer un article papier qui fera date.
La nuit venue, Fred mène une double, voire une triple vie.
Avant tout, il aime une femme mariée. Une liaison passionnelle, mais sans espoir. Ensuite, il aime le risque, les paris et l’adrénaline. Fred se sent vivre quand il flirte avec les limites.
Ces savants cloisonnements vont voler en éclats le jour où il reçoit un coup de fil à la rédaction. Rendez-vous lui est donné le lendemain pour recueillir des révélations fracassantes.
Arrivé sur les lieux, Fred va faire une rencontre qui le poussera à enquêter sur un fait divers apparemment anodin. Son obstination va provoquer une réaction en chaîne, jusqu’au final, inattendu et époustouflant. »

C’est Fred le narrateur et comme on l’apprend dès le début : il est fêlé. Fêlé dans tous les sens du terme… Il passe son temps libre à narguer la mort en lançant des paris complètement fous qui mettent clairement sa vie en jeu. Dans sa vie professionnelle : journaliste au service web, il court après les scoops, une nouvelle chassant l’autre, mais il ne creuse jamais, ses enquêtes consistant à vérifier les infos pour ne pas publier trop de conneries. Et dans sa vie amoureuse il mêle les coups d’un soir à une liaison avec une femme mariée, torride mais sans espoir. On sent rapidement que cette agitation est une lutte désespérée, on devine chez lui une grande souffrance, une fêlure énorme et on s’attache vite à ce personnage torturé mais qui sait manier la dérision.

Après le coup de fil anonyme qui l’envoie sur les lieux d’un suicide auquel il ne croit pas, il se lance dans une enquête avec cette énergie chaotique qui le caractérise. Fred se découvre journaliste d’investigation mais cette enquête, basée sur des faits réels qui se sont déroulés en Ukraine, va rapidement le dépasser et s’avérer dangereuse, avec des tueurs mercenaires sans états d’âme, des sociétés de sécurité obscures.

Pas de temps mort dans ce roman, les phrases courtes s’enchaînent sur un rythme soutenu qui s’apaise juste un peu quand Fred retrouve Marie.  Avec son style concis, direct, Paul Colize crée une ambiance tendue, angoissante, on ressent l’urgence, autant dans l’enquête que dans la vie de Fred qui n’est pas loin de s’écrouler dans sa fuite en avant désespérée.

Paul Colize sait tenir le lecteur en haleine. Il insère dans son récit un compte-à-rebours mystérieux « avant l’appel » où le danger rôde. Le lecteur est ferré, le suspense est là, à tous les niveaux : dans l’enquête, la vie de Fred et ses secrets, la mystérieuse femme dans une émeute. Paul Colize mêle ces trois histoires, qui se rejoindront bien évidemment, avec un grand talent.

Un très bon polar, haletant et intelligent.

Raccoon

HAUTE VOLTIGE d’Ingrid Astier à la Série Noire

C’est le troisième roman d’Ingrid Astier à la Série Noire. Les deux premiers « quai des enfers » et « angle mort » font partie d’une trilogie et concernent la brigade fluviale, ils présentent Paris vu de la Seine. Ici c’est vu des toits qu’on appréhende Paris avec Ranko, un monte-en-l’air de génie. Ingrid Astier avait, selon ses dires, prévu un petit roman : elle s’est laissée entraîner par son sujet, par ses personnages et, pour notre plus grand bonheur, nous offre un pavé de quelques six cents pages où le souffle de l’aventure s’engouffre dans un polar noir.

«Combien d’apocalypses peut-on porter en soi?

Aux abords de Paris, le convoi d’un riche Saoudien file dans la nuit. Survient une attaque sans précédent, digne des plus belles équipes. «Du grand albatros» pour le commandant Suarez et ses hommes de la brigade de répression du banditisme, stupéfaits par l’envergure de l’affaire. De quoi les détourner un temps de leur obsession du Gecko – une légende vivante qui se promène sur les toits de Paris, l’or aux doigts, comme si c’était chez lui, du dôme de l’Institut de France à l’église Saint-Eustache…

Derrière l’attaque sanglante, quel cerveau se cache?

Le butin le plus précieux du convoi n’est pourtant ni l’argent ni les diamants.

Mais une femme, Ylana, aussi belle qu’égarée.

Ranko est un solitaire endurci, à l’incroyable volonté. Mais aussi un homme à vif, atteint par l’histoire de l’ex-Yougoslavie.

L’attaque du convoi les réunit. Le destin de Ranko vient irrémédiablement de tourner.

Son oncle, Astrakan, scelle ce destin en lui offrant un jeu d’échecs. Le jeu de Svetozar Gligoric, le grand maître qui taillait ses pièces dans des bouchons de vin. Et lui demande de se battre – à la boxe et aux échecs, pour infiltrer le monde de l’art et dérober ses plus belles œuvres à Enki Bilal, le célèbre artiste.

La guerre et l’amour planent comme des vautours. »

Ingrid Astier nous présente toute une galerie de beaux personnages romanesques, romantiques avec leur part d’ombre, leurs failles, leurs angoisses, leurs secrets aussi. Ils ont tous une quête qu’ils poursuivent avec passion. Astrakan, chef d’une mafia violente qui ne se salit plus les mains mais collectionne avec ferveur, Ylana belle et mystérieuse, fan d’Enki Bilal au point de s’en inspirer pour sa coiffure, Suarez le flic à la brigade de répression des vols par effraction, mêlé au drame de façon personnelle, obsédé par le Gecko qui lui échappe sans cesse.

Et Ranko, bien sûr ! Traumatisé par la guerre en ex-Yougoslavie, il ne supporte plus la compagnie des humains et ne se sent libre que sur les toits. Il est devenu un cambrioleur de génie, réussissant ses coups dans les appartements les plus inaccessibles sans la moindre violence. Il s’est spécialisé dans les œuvres d’art car la beauté le fascine, le plaisir qu’il ressent à leur contact serait gâché par la propriété. Un personnage hors norme, captivant.

Ingrid Astier alterne les points de vue, construit son roman en suivant les uns et les autres. Elle nous fait rentrer dans leur intimité et les rend si humains, si attachants qu’on tremble pour le dénouement de cette enquête. On sait dès le début qu’il y aura forcément un perdant, comme aux échecs. On assiste au combat, subjugué. On n’est pas loin de la tragédie où chacun se précipite inexorablement vers son destin.

Les actions s’enchaînent : attaque de convoi, règlements de compte sanglants, filatures, cambriolages… on est bien dans un polar avec des nombreuses péripéties explosives qui dynamisent le roman. On est également dans l’univers noir et glauque des trafiquants, qui s’ils sont des esthètes quand ils trafiquent de l’art, n’en sont pas moins des chefs de gang violents.

Ingrid Astier réussit à tisser cette aventure époustouflante à des faits réels. Elle brode à partir d’un fait divers, d’un combat de chess boxing auquel elle a assisté… s’est documenté ou a carrément plongé dans l’univers de l’escalade, des échecs (on a même une vraie partie détaillée à la fin du livre, on est dans l’histoire), de la boxe…  On croise des personnages réels : Simon Nogeira, un freerunner, Scorpène, un joueur d’échecs et le plus connu : Enki Bilal, dont Ranko va dérober des toiles…

Chessboxers with dark horse- Enki Bilal

On découvre (enfin moi !) le chessboxing, un sport inventé par Enki Bilal qui marie la boxe et les échecs dans la recherche d’un équilibre parfait entre le corps et l’esprit, un sport fait pour Ranko, véritable ascète qui s’entraîne sans répit pour pouvoir s’élever au-dessus des hommes. Cette connaissance, cet ancrage dans la réalité donne au roman une force et une profondeur incroyables.

Un grand roman qui unit magnifiquement aventure et polar !

Raccoon

J’IRAI MOURIR SUR VOS TERRES de Lori Roy aux Editions du Masque

Traduction : Valérie Bourgeois.

C’est le troisième roman de Lori Roy. Après «  Bent road » situé en 1967, « De si charmantes épouses » situé en 1958, Lori Roy remonte encore un peu plus dans le temps avec ce roman oscillant entre deux époques : 1936 et 1952. Il a reçu le prix Edgar du meilleur roman policier.

« Tout le monde sait qu’il n’y a rien après les champs de lavande des Holleran, si ce n’est la propriété des Baine. Et tout le monde sait aussi que Juna est à l’origine de la haine entre les deux familles.

Tout a commencé en 1936 dans la petite ville du Kentucky. Avant qu’il ne rencontre Juna, Joseph Carl était le meilleur des frères Baine. Mais cette année-là, elle a posé ses yeux noirs ensorceleurs sur lui. Et le pire est arrivé.

Vingt ans plus tard, Annie Holleran, la jeune nièce de Juna, s’aventure en zone interdite. Lorsque minuit retentit, elle scrute la surface de l’eau du puits sur le domaine des Baine, pensant, selon une vieille légende, pouvoir y lire son avenir. Mais au lieu de son futur amoureux, elle découvre, avec horreur, un cadavre. Et si cette mort annonçait le retour tant redouté de Juna ? Annie craint qu’une menace rôde de nouveau sur leurs familles, inexorablement liées par les secrets sanglants qui hantent leurs terres. »

On est dans le Kentucky profond au milieu de plantations de tabac où la vie est dure. C’est un monde paysan, peu évolué, religieux mais où règnent également des superstitions et des rites dignes du moyen-âge. Cela concerne principalement les femmes : ici, quand elles ont quinze ans et demi,  les filles vont à minuit se pencher au-dessus d’un puits pour y découvrir le visage de leur futur mari. Et puis il y a le « Don » que certaines se transmettent de mère en fille, un don qui permet de voir les choses à l’avance et qui effraie tout le monde. Lori Roy nous propose un éclairage inhabituel, s’appuyant sur les femmes qui sont les personnages centraux de cette histoire et sur ces croyances populaires et donne à son roman un ton bien particulier.

Lori Roy construit son roman en racontant l’histoire de deux générations de femmes à deux époques différentes. En 1952 elle suit Annie Holleran, jeune adolescente qui découvre un cadavre le jour de son « élévation » ;  en 1936, c’est l’histoire de sa mère Sarah et de sa tante Juna, et là c’est Sarah la narratrice. Lori Roy entremêle les deux histoires avec un grand talent, la voix de la mère dévoilant peu à peu les secrets qui n’en finissent pas de provoquer  le malheur, notamment celui de la fille. Deux histoires sombres, deux enquêtes qui se nourrissent l’une l’autre dans une atmosphère étrange de malédiction qui plane sur la famille.

Les secrets les mieux cachés finissent toujours par réapparaître surtout quand ils concernent un drame au retentissement énorme. Tous les protagonistes ou presque sont encore là car peu de gens ont quitté cette petite communauté où les haines, les ressentiments et les préjugés ont la peau dure. Si Lori Roy s’est appuyée sur un fait réel, la dernière pendaison publique a bien eu lieu dans le Kentucky en 1936, elle en a changé toutes les circonstances et ne l’utilise que comme un élément de décor.

Lori Roy nous offre de beaux personnages, des femmes en particulier car si les personnages masculins existent dans cette histoire, ils sont plutôt en arrière-plan qu’ils soient dangereux ou protecteurs. Les femmes sont fortes, intelligentes, vivantes, composées dans une écriture ciselée avec toutes les nuances : du tendre au monstrueux, de la douceur à la révolte. Elles sont au centre dans cette histoire familiale, elles la construisent, la subissent, la transmettent…

Dans toute cette noirceur l’amour existe, l’amour des mères, des sœurs, l’amour tout court et parfois permet la rédemption.

Un livre tout simplement magnifique !

Raccoon.

La chanson qui a inspiré Lori Roy, c’est le titre original du roman.

UN ANGE BRÛLE de Tawni O’Dell chez Belfond

Traduction : Bernard Cohen.

Tawni O’Dell est née et vit en Pennsylvannie, une région à la fois sauvage et minière où elle situe son œuvre. Son premier roman « le temps de la colère » a obtenu un grand succès et est en cours d’adaptation au cinéma. « Un ange brûle » est son cinquième roman.

« Dove Carnahan n’est pas femme à se laisser déstabiliser. À bientôt cinquante ans, la chef de police d’une petite ville minière de Pennsylvanie a l’habitude des situations difficiles. Pourtant, devant le corps à demi calciné de la jeune Camio Truly, Dove vacille.

Issue d’une famille de rednecks versée dans l’alcool et les magouilles, l’adolescente était promise à un autre avenir : une bourse universitaire, une porte de sortie vers un monde meilleur. Un rêve soudain brisé.

Dove prend l’affaire personnellement. Elle qui a dû se battre pour se sortir d’une enfance chaotique veut rendre justice à cette innocente. Après tout, sa propre famille n’est pas si différente des Truly.

Au même moment, un homme est remis en liberté après trente-cinq ans passés sous les verrous. Pour Dove, pour les siens, c’est le souvenir d’un indicible drame qui ressurgit. »

Dove Carnahan vit depuis toujours à Buchanan, petite ville minière de Pennsylvanie située à côté d’une ville fantôme évacuée après un incendie d’une mine de charbon qui fait encore rage quelques quarante ans après. Si Buchanan est une ville imaginaire, il existe bien en Pennsylvanie une ville désertée à cause d’une mine de charbon qui brûle depuis 1962 : Centralia ! C’est dans une crevasse brûlante de ce genre qu’on retrouve le corps de Camio Truly, l’adolescente assassinée.

Une route près de Centralia.

Cette mine en feu fait partie de leur vie depuis longtemps pour les habitants de Buchanan. Tawni O’Dell évoque magistralement l’ambiance étouffante de cette ville où tout le monde se connaît, où les ragots et les préjugés vont bon train, où les rancœurs sont tenaces et les frontières bien établies entre les classes. C’est une ville plutôt tranquille, il ne s’y passe pas grand-chose mais la misère, la violence et le malheur y sont bien présents.

Le dernier meurtre sanglant qui a défrayé la chronique à Buchanan était celui de la mère de Dove, il y a trente-cinq ans, une femme follement belle, aux mœurs légères, incapable de s’occuper de ses enfants. Dove, l’aînée, sa sœur Neely et son frère Champ ont grandi seuls : délaissés puis orphelins. Marquées par cette enfance chaotique, les deux sœurs, très proches, ont réussi malgré tout à se faire une vie, leur frère est parti dès sa majorité pour ne plus revenir. Pour Dove, chef de la police, l’enquête qu’elle doit mener sur le meurtre de cette adolescence ravive douloureusement les souvenirs liés au meurtre de sa mère. C’est elle la narratrice. Tawni O’Dell construit son roman en alternant les deux histoires au gré des pensées de Dove, l’enquête actuelle et le récit du meurtre de sa mère, et dans les deux elle réussit à maintenir le suspense.

Dove est un très beau personnage de femme forte et libre malgré les traces et les blessures de son enfance cabossée. Elle a cinquante ans, âge inconfortable où l’on voit la vieillesse s’approcher. Elle pose sur la vie, la sienne en particulier un regard extrêmement lucide, elle est sans grandes illusions sur le genre humain et manie l’humour aussi bien envers les autres qu’envers elle-même. Elle connaît la maltraitance et cette compréhension l’empêche d’emprunter les raccourcis faciles et évidents. Tawni O’Dell lui donne un ton vivant, sombre, tendre, parfois ironique avec des répliques cinglantes et l’empathie pour Dove fonctionne très vite.

Les autres personnages ne sont pas négligés : Neely, Champ, Nolan le collègue de Dove, trois générations de Truly (un clan de rednecks bien atteints qui vivent selon leurs propres règles). Ils sont hauts en couleur mais jamais caricaturaux. Tawni O’Dell réussit à créer des personnages crédibles, tristement humains. Dans cet univers noir et violent où les familles dysfonctionnent, ne protègent pas, les secrets révélés ne pourront être que sordides.

Un bon polar dans un univers bien sombre.

Raccoon.

UNE AFFAIRE D’HOMMES de Todd Robinson chez Gallmeister

Traduction : Laurent Bury.

Avant de devenir écrivain, Todd Robinson a créé une revue spécialisée dans la littérature noire et policière. Il a exercé plusieurs métiers dont barman et videur, à Boston et à New York. Il connaît bien ce milieu des bars et des clubs qui l’a inspiré. Dans ce deuxième roman, on retrouve Boo et Junior, les deux héros de « Cassandra ». Je ne l’avais pas lu à l’époque et ça ne m’a pas empêché d’apprécier « Une affaire d’hommes », mais j’ai désormais une furieuse envie de découvrir les débuts de ces enquêteurs attachants, percutants et drôles.

« Boo et Junior sont amis depuis l’orphelinat et videurs dans un club depuis que leurs muscles et tatouages en imposent suffisamment. Ils cultivent depuis toujours leur talent pour se mettre dans les pires situations et s’en sortir avec de manière surprenante. Quand une de leurs collègues leur demande d’avoir une conversation avec un petit ami trop violent, nos deux compères sont trop heureux de jouer les chevaliers servants. Lorsque le type en question est retrouvé mort, Boo et Junior font des coupables parfaits. »

Boo a grandi dans un orphelinat après le meurtre de sa mère, un lieu où les ados vivaient dans un climat de tension permanente et de violence où seuls les plus forts pouvaient avoir la paix. Leur seule protection, une bande : d’autres pauvres mômes livrés à eux-mêmes, paumés, terrorisés qui sont devenus des adultes complètement déglingués. Ils se débrouillent tous avec leurs blessures, leurs cicatrices plus ou moins secrètes, plus ou moins à vif mais ne se sont pas perdus de vue depuis cette époque et se soutiennent toujours même si les noms d’oiseaux fusent. Il y a Boo et Junior, videurs dans le même club miteux, mais aussi Ollie et Twitch.

Todd Robinson nous offre une galerie de personnages fracassés, susceptibles, violents, paranos et pourtant touchants. Quelques flash-backs seulement, souvent dans le feu de l’action, et Todd Robinson les rend attachants, l’empathie fonctionne. C’est Boo le narrateur, il parle dans un langage cru, drôle, car s’il est lucide sur lui-même, sur les autres, sur sa vie, ça ne l’empêche pas de voir rouge assez souvent, de péter les plombs et de se fourrer dans le pétrin même quand il le sent venir. La violence, il connaît, donner et prendre des coups, ça fait partie de son univers. Il a également le sens de la répartie et de la provoc, si ça lui cause des ennuis, ça donne des dialogues plutôt savoureux. Les autres personnages ne sont pas en reste et sont également hauts en couleur. On est dans un univers qui fait penser à celui d’Hap et Leonard de Lansdale sauf qu’ici on est en ville, à Boston.

Junior est accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis et toute la bande va devoir enquêter pour le disculper car la police se satisfait de ce suspect, un coupable idéal et ne cherche pas plus loin. Todd Robinson nous entraîne sur un rythme d’enfer dans une enquête où les scènes d’action s’enchaînent sans temps mort. Il sait brouiller les pistes, entretenir le suspense : on se retrouve aussi perdus que les personnages (sauf que nous on rit, on ne prend pas de baffes !) jusqu’au dénouement.

Tout en réussissant un roman d’action où le lecteur n’a pas le temps de souffler, Todd Robinson creuse la psychologie des personnages. De leur adolescence en cage, sombre, dangereuse où ils se sont éduqués seuls, nos héros ont acquis une notion de la virilité spéciale sur laquelle ils sont extrêmement chatouilleux et qui se rapproche dangereusement de l’homophobie. Cela leur fait commettre des erreurs graves et si Boo en prend conscience, c’est plus difficile pour Junior. Todd Robinson s’attaque mine de rien à ces préjugés tenaces qui gangrènent la société américaine des bas-fonds, loin de la tolérance des bobos cultivés.

Un roman où testostérone, adrénaline, humour et intelligence font bon ménage.

Un très bon buddy roman noir.

Raccoon

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