Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Author: raccoon (page 1 of 12)

COULEURS DE L’INCENDIE de Pierre Lemaitre chez Albin Michel

« Couleurs de l’incendie » est le deuxième volet d’une trilogie se déroulant dans l’entre-deux guerres commencée avec « Au revoir là-haut » pour lequel Pierre Lemaitre a obtenu le prix Goncourt en 2013 et qui a été magnifiquement adapté au cinéma par Albert Dupontel. Le roman commence sept ans après la fin du premier tome…

« Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement. »

Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s’achevèrent de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l’heure.

Après cette première phrase alléchante, le roman commence très vite et dès la fin du premier chapitre tout est en place, les évènements vont s’enclencher inexorablement et Pierre Lemaitre, avec un grand talent de conteur, nous entraîne dans une sombre mais palpitante histoire. Il signe un bel hommage revendiqué à Dumas, un roman d’aventures avec des machinations ourdies par les puissants, des drames et une vengeance implacable !

Un roman historique aussi, car même si l’intrigue est complètement romanesque, elle est bien ancrée dans une époque, celle des années trente, où le capitalisme triomphe, où la collusion, la corruption règnent avec cynisme, où la confiance pour les gouvernants est rompue et où l’intolérance et les fascismes montent dangereusement avec au loin les premières « couleurs de l’incendie » qui va ravager le monde. La description que Pierre Lemaitre fait de l’atmosphère de cette époque, au gré d’un article de journal, d’une conversation chez le crémier… sonne vraiment très juste, l’Histoire et l’histoire se complètent parfaitement. Et les parallèles entre cette période et la nôtre sont troublants…

C’est Madeleine Péricourt, personnage secondaire dans « Au revoir là-haut » qui devient l’héroïne de ce deuxième roman. Cette riche héritière, élevée pour le mariage n’y entend rien aux affaires et ne désire pas trop s’y intéresser. Elle déclenche la convoitise et la jalousie chez les hommes qui l’entourent, ils ne supportent pas qu’une femme soit à la tête d’une telle fortune et vont s’allier pour l’en délester sans scrupule. Les femmes, bien qu’ayant fait leurs preuves pendant la guerre de 14-18, sont encore loin du droit de vote. Dans ce monde hautement misogyne, Pierre Lemaitre peint de très beaux portraits de femmes qui doivent se battre pour obtenir ce qu’elles veulent. Outre Madeleine, grande bourgeoise confrontée brutalement à la réalité du monde, il y a Léonce, intrigante prête à tout pour échapper à la pauvreté et Solange, chanteuse d’opéra géniale et excentrique et Vladi, employée de maison polonaise bonne vivante à la sexualité joyeuse et débridée. Les autres personnages ne sont pas en reste, ils sont tous fouillés, hauts en couleurs et qu’ils soient détestables, touchants ou drôles, ils sont tous justes, humains.

Madeleine, jeune femme ayant toujours vécu dans une bulle confortable, inconsciente et naïve, hors du monde, se retrouve propulsée dans un monde extrêmement violent par la tragédie touchant son fils, Paul. Pierre Lemaitre raconte brillamment la chute, la métamorphose de Madeleine et sa terrible vengeance. Comme dans un grand roman feuilleton, il entretient le suspense à chaque chapitre et éclaire à tour de rôle les différents personnages dévoilant une histoire noire et passionnante.

Magnifique !

Raccoon.

 

LAROSE de Louise Erdrich chez Albin Michel

Traduction : Isabelle Reinharez.

Louise Erdrich est une grande voix de la littérature américaine : elle a écrit de la poésie, des nouvelles et une quinzaine de romans. Elle a été encouragée à écrire des histoires par ses parents dès son enfance dans une réserve indienne. Son œuvre est singulière, puissante et une fois encore, elle nous offre avec « LaRose » un livre fort et magnifique.

« Dakota du Nord, 1999. Un vent glacial souffle sur la plaine et le ciel, d’un gris acier, recouvre les champs nus d’un linceul. Ici, des coutumes immémoriales marquent le passage des saisons, et c’est la chasse au cerf qui annonce l’entrée dans l’automne. Landreaux Iron, un Indien Ojibwé, est impatient d’honorer la tradition. Sûr de son coup, il vise et tire. Et tandis que l’animal continue de courir sous ses yeux, un enfant s’effondre. Dusty, le fils de son ami et voisin Peter Ravich, avait cinq ans. »

Pour réparer sa faute, suivant une ancienne tradition indienne, Landreaux va donner son plus jeune fils, LaRose, aux parents de Dusty. Les Iron, Landreaux et Emmaline habitent avec leurs enfants à la frontière de la réserve ojibwé, les Ravich, Peter et Nola, leurs voisins, sont en dehors mais acceptent l’offrande. Ce sont des personnages vivants, crédibles, magnifiques, chacun affronte à sa manière le deuil, la douleur, la culpabilité. Louise Erdrich écrit d’une plume éblouissante, avec une grande empathie pour chacun mais sans verser dans l’émotion facile. La souffrance les isole et les fait osciller entre le désir d’en finir et le besoin de se venger, de faire mal, des réactions si humaines, si vraies…

Louise Erdrich nous offre toute une galerie de très beaux personnages, ils sont tous tout aussi fouillés, drôles, pitoyables ou tragiques, ils sont terriblement humains et vivants, avec une mention spéciales pour les femmes : les vieilles dames de la maison de retraite qui cancanent, se disputent, jouent des tours pendables ; les sœurs de LaRose, sœurs de sang ou sœur d’accueil avec leur rage, leur amour et leur énergie… Et LaRose bien sûr ! Le petit garçon au prénom sacré qui accepte son rôle de consolation est tout simplement sublime, à la fois ordinaire avec ses jouets en plastique et magique ! Et toutes les LaRose…

Car LaRose est un prénom spécial, transmis de génération en génération depuis la première LaRose, six générations auparavant. Louise Erdrich conte plusieurs histoires : celle de la première LaRose, celle de l’enfance de Landreaux. En inscrivant son roman dans plusieurs époques, Louise Erdrich montre en toile de fond l’histoire du peuple ojibwé, parqué dans une réserve, décimé par les maladies, acculturé par l’éducation forcée de plusieurs générations d’enfants dans des pensionnats catholiques. Sur la réserve les cultures catholique et ojibwé se mélangent et la famille de Landreaux respecte les deux. La culture indienne est toujours puissante, transmise par les histoires et beaucoup de personnages en racontent ! Louise Erdrich alterne les récits qui s’entremêlent brillamment, reliés à des niveaux divers : esprit, rêve, réalité. On découvre des visions de la famille, du temps, de la mort, de la vie, vraiment différentes des nôtres, deux mondes, deux idéaux dont la confrontation est parfois chaotique mais que les jeunes intègrent peut-être plus sereinement que leurs aînés.

Louise Erdrich est une conteuse hors pair, on est captivé par la puissance de son style, la force de son histoire, des émotions, des sentiments exprimés. On est saisi, bousculé mais on rit aussi parfois, on n’est pas dans un mélo. C’est un bouquin qu’on a du mal à lâcher et qui nous touche profondément par son universalité, car on est tous confrontés à la mort un jour. C’est par l’amour, force de vie, et les liens qu’il crée qu’on peut surmonter la douleur du deuil : combat difficile, jamais gagné d’avance, parfois refusé…

Sombre et lumineux, un roman fort, un chef d’œuvre !

Raccoon

PLEASANTVILLE d’Attica Locke à la Série Noire

Traduction : Clément Baude.

« Pleasantville » est le troisième roman d’Attica Locke et le deuxième mettant en scène l’avocat Jay Porter, déjà présent dans « Marée noire ». « Pleasantville » a reçu le prix Harper Lee for legal fiction. Née à Houston, Attica Locke vit désormais à Los Angeles. Elle est également scénariste pour le cinéma et la télévision.

« Houston, Texas, 1996. Les élections municipales approchent, qui voient s’affronter Sandy Wolcott, actuelle district attorney du comté, et Axel Hathorne, l’ancien chef de la police. Pour la première fois, un Afro-Américain est sur le point de l’emporter grâce au soutien massif des habitants de Pleasantville, bastion de la middle class noire avec laquelle la famille Hathorne entretient des liens politiques et sociaux très étroits.

Alors que la campagne bat son plein, la jeune Alicia Nowell disparaît. S’agit-il d’une fugue? D’un crime de rôdeur? D’un coup tordu pour infléchir le cours de l’élection? »

Attica Locke nous entraîne dans les arcanes d’élections municipales à Houston, Texas. Si elle précise au début du bouquin que « toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait fortuite », on sent bien qu’elle s’inspire de faits réels. Son père s’est présenté lors d’élections locales et elle a sans doute pu apprécier dans la vraie vie les coups tordus qu’une campagne électorale pouvait déclencher… Et son roman sonne juste.

Elle décrit un monde très noir, glauque, où, les candidats et leurs équipes sont prêts à tous les coups bas pour gagner le pouvoir. Les voix des électeurs de Pleasantville, quartier historique de la classe moyenne noire en pleine évolution, sont nécessaires pour la victoire alors le meurtre de la jeune fille est instrumentalisé sans aucun scrupule. Collusion, manipulations, intimidation, les coulisses de ces élections sont vraiment peu reluisantes.

Jay Porter, le héros, ancien militant des droits civiques devenu avocat a défendu les habitants de Pleasantville contre une grosse boîte pétrolière qui leur pourrit la vie. Il a gagné son procès mais en attend toujours le règlement. 15 ans après « Marée noire », Jay qui a perdu sa femme, morte d’un cancer l’année précédente se démène pour assurer auprès de ses enfants mais n’a plus de ressort pour son travail et laisse péricliter son affaire. Attica Locke réussit ce personnage attachant en proie à la douleur du deuil et aux doutes qui se retrouve malgré lui embringué dans cette affaire de meurtre. L’enquête est bien menée, il y a du rythme. Mon petit bémol concerne les personnages secondaires moins fouillés, ils manquent d’épaisseur ou sont plus convenus. Cela aurait donné plus de puissance à ce roman intéressant au niveau social et politique.

Un portrait solide de la démocratie version texane.

Raccoon

 

4 3 2 1 de Paul Auster chez Actes Sud

Traduction : Gérard Meudal.

Paul Auster a publié une trentaine de livres, écrit et traduit de la poésie, réalisé des films… il est pour moi parmi les très grands de la littérature américaine. Il a mis trois ans à écrire ce roman, plus de mille pages, une quadruple fresque dans l’Amérique des années 50 et 60, quatre destins différents pour le même personnage, Archibald Isaac Ferguson né comme l’auteur en 47 dans le New Jersey. Un roman immense, au sens propre comme au sens figuré dont voici le premier paragraphe.

Selon la légende familiale, le grand-père de Ferguson serait parti à pied de sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, il aurait fait route vers l’ouest jusqu’à Hambourg en passant par Varsovie et Berlin et il aurait acheté un billet sur un bateau baptisé l’Impératrice de Chine qui traversa l’Atlantique à travers de rudes tempêtes hivernales pour entrer dans le port de New York le premier jour du XXe siècle. Pendant qu’il attendait d’être interrogé par un agent du service d’immigration à Ellis Island, il engagea la conversation avec un compatriote juif russe. L’homme lui dit : Oublie ton nom de Reznikoff. Il ne t’attirera que des ennuis dans ce pays. Il te faut un nom américain pour ta nouvelle vie en Amérique, quelque chose qui sonne vraiment américain. Comme l’anglais était encore une langue étrangère pour Reznikoff en 1900, il demanda à son compatriote plus âgé et plus expérimenté de lui faire une suggestion. Dis-leur que tu t’appelles Rockefeller, lui répondit l’homme. Tout ira bien avec un nom pareil. Une heure s’écoula, puis une autre et au moment où Reznikoff alors âgé de dix-neuf ans s’assit en face de l’agent de l’immigration pour être interrogé, il avait oublié le nom que l’homme lui avait dit de donner. Votre nom ? demanda l’agent. Se frappant le front de frustration l’immigrant épuisé laissa échapper en yiddish, Ikh hob fargessen ! (J’ai oublié !) Ainsi Isaac Reznikoff commença-t-il sa nouvelle vie en Amérique sous le nom d’Ichabod Ferguson.

Beau début, non ?

Après un bref aperçu des origines d’Archie Ferguson : l’arrivée de son grand-père en Amérique, la rencontre de ses parents… base commune à toutes les versions, Paul Auster, écrivain du hasard et des contingences se lance et raconte l’enfance puis la jeunesse de quatre versions d’Archibald Ferguson à tour de rôle, chapitre par chapitre, nous entraînant rapidement dans un tourbillon narratif extraordinaire. Au début, c’est un peu perturbant, les différences sont minimes, le choix de la ville où s’installent ses parents dans le New Jersey… puis les choses s’accélèrent, Archie grandit et change rapidement et on est happé par ces histoires.

Chacune d’elles prise séparément pourrait être un roman. Quatre romans simultanés, quatre vies parallèles mêlées avec un talent éblouissant car si elles sont indépendantes, elles s’éclairent l’une l’autre, parfois en creux et s’enrichissent mutuellement. C’est bien du même Archie qu’il s’agit à chaque fois : il a les mêmes passions, les mêmes parents, Rose et Stanley, les mêmes oncles et tantes, les mêmes proches dont la bien aimée Amy mais au gré du hasard, des choix, des rencontres, les relations vont se développer diversement et tous auront des destins différents. Paul Auster joue avec « et si ? », cette question universelle et obsédante qu’on se pose tous à certains moments. Il le fait brillamment et quelle que soit la version, Archie est toujours Archie tout en étant complètement différent. Un véritable tour de force déjà !

Et puis il y a le style ! Paul Auster nous offre des phrases magnifiques, ciselées avec un rythme et une musique tellement époustouflants qu’on a envie de les savourer lentement. Et on a la chance d’être assurés de l’excellence de la traduction puisque Paul Auster qui maîtrise parfaitement le français l’a validée. Il est lui-même traducteur de poètes français à l’instar d’un des Ferguson…

Paul Auster puise beaucoup d’éléments de sa propre vie pour nourrir celles de ses personnages : ce qu’il a connu, ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu… autant d’éléments qui font que toutes les versions de Ferguson sonnent juste. Ils ont les mêmes passions : le sport, le cinéma, la littérature qui s’exprimeront différemment selon l’évolution de chacun mais dont ils parlent tous avec ferveur. Les années cinquante et soixante sont aussi celles de la jeunesse de Paul Auster, il a vécu les événements qu’il raconte : la lutte pour les droits civiques, l’assassinat de Kennedy, les émeutes raciales de Newark, la révolte étudiante de Columbia, le refus de la guerre du Vietnam, des pages noires de l’histoire de l’Amérique dont il réussit à rendre l’atmosphère d’une manière très réaliste.

Mais il puise également dans son œuvre et dans ses propres fictions : un scénario qu’il a écrit, des poèmes qu’il a traduits et Marco Stanley Fogg de « Moon Palace », David Zimmer de « Le livre des illusions », Adam Walker d’ « Invisible » qui apparaissent brièvement, clin d’œil et lien avec ses autres romans. Et une pirouette finale transforme encore ce roman vraiment foisonnant !

Un chef d’œuvre !

Raccoon

BEST OF 2017 / Raccoon

À moi donc de me plier à l’exercice du best of de fin d’année. Pas facile, j’ai horreur de la hiérarchie et comment quantifier le plaisir de lecture ? Mais une fois la contrainte de l’exercice acceptée, pas désagréable finalement. Une petite pause, un regard en arrière sur une année de lectures et les plaisirs, les émotions ressenties resurgissent… Bref, voici onze bouquins qui m’ont fortement marquée cette année, classés par ordre alphabétique de titres.

Un roman profond et drôle mettant en scène une belle brochette de losers magnifiquement humains avec un talent et une empathie immenses.

Une atmosphère noire, envoûtante et poétique, des personnages sublimes dépouillés de toute vanité, une plongée au plus profond de l’humanité de chacun avec tout ce qu’elle peut comporter de violence, de noirceur mais aussi d’amour et de rédemption.

Un grand roman d’aventures dans l’Amérique du XIXe siècle, une histoire pleine de bruit et de fureur écrite dans un style époustouflant avec des personnages magnifiques.

De beaux personnages romanesques qui se lient à d’autres, bien réels dont Enki Bilal, l’aventure se marie avec le polar noir de très belle manière.

L’histoire de Médée, pleine de rage et de révolte racontée avec la puissance de David Vann.

Une enfant abandonnée qui recherche sa mère avec un ancien inspecteur alcoolique et une voyante extralucide. Une histoire belle et noire dans une atmosphère étrange mâtinée de surnaturel sur l’amour des mères. Une écriture envoûtante.

Un western sublime, le crépuscule d’un monde sauvage et tout le talent de Larry McMurtry.

Fred Vargas connaît la puissance des mots et des noms. Elle réussit à nous tenir en haleine jusqu’au bout et nous offre un roman fort qui nous confronte au Mal et résonne longtemps après avoir refermé le livre.

Colson Whitehead mêle fiction et réalité avec une puissance extraordinaire pour explorer les pages noires de l’histoire de l’Amérique.

 

TANGO FANTÔME de Tove Alsterdal aux éditions du Rouergue

Traduction : Emmanuel Curtil.

Tove Alsterdal est une journaliste, dramaturge et scénariste suédoise. « Tango fantôme » est son troisième roman, il a reçu le prix du meilleur roman policier suédois en 2014.

« Durant la nuit de Walpurgis, cette nuit de la fin avril où l’on fait brûler des feux pour dire adieu à l’hiver, une femme est tombée d’un balcon, du onzième étage. C’était Charlie, la sœur d’Helene Bergman, mais depuis des années elles ne se parlaient presque plus. Helene n’avait jamais partagé l’obsession de son aînée : découvrir ce qu’il était arrivé à leur mère, disparue en novembre 1977, quelque part en Amérique du Sud. De cette Ing-Marie si belle, il ne reste plus que quelques photographies et le souvenir de ceux qui l’ont aimée. Mais tandis que la police s’apprête à classer la mort de Charlie comme un banal suicide, Helene se dit qu’elle aurait dû révéler certaines choses. Au bout de ces omissions, elle va devoir conduire elle-même une étrange enquête. Pas sur une mort, mais sur deux. Pas seulement sur sa sœur, mais aussi sur sa mère. Pas seulement en Suède, mais aussi en Argentine. »

La disparition de Ing-Marie a évidemment marqué ses deux filles, et toujours quarante ans plus tard. Charlie et Helene, les deux sœurs ont eu la même enfance, elles ont subi les mêmes blessures, pourtant, elles ont choisi des chemins radicalement opposés pour s’en sortir. Charlie voulait absolument comprendre, elle enquêtait, s’obstinant jusqu’à s’en gâcher la vie, la perdant même finalement. Helene, elle, a refusé la moindre trace de cette enfance et tout jeté aux oubliettes pour se construire une vie. Tove Alsterdal crée de beaux personnages de femmes, attachantes et fortes, qui se battent pour aller au bout de leurs choix.

Tove Alsterdal alterne le récit de ces vies : Ing-Marie à la fin des années soixante-dix, Helene et Charlie en 2014, elle remonte le temps et mêle leurs histoires avec une grande intelligence, une grande habileté. Elle sait créer le suspense et prend son temps, n’éclairant les secrets que petit à petit. Elle dévoile ainsi peu à peu une histoire sombre aux conséquences tragiques jusque dans le présent. La vie d’Helene est profondément bouleversée, elle doit se pencher malgré elle sur la disparition de sa mère qu’elle a vécue comme un abandon. Mais c’est en Argentine en 1977 que sa mère a disparu et son enquête va avoir des conséquences très dangereuses que ne peut soupçonner une jeune Suédoise en 2014.

Tove Alsterdal nous entraîne dans l’Histoire de l’Amérique Latine, une histoire hyper violente. Elle raconte la guerre sale en Argentine avec une réalité glaçante : la répression, les disparitions, la torture… La vie d’Ing-Marie est brutalement broyée comme celle de milliers d’autres (même maintenant on n’en connaît pas encore le nombre qui doit approcher les trente mille selon les organisations de lutte pour les droits de l’homme). La plupart des bourreaux n’ont pas été inquiétés par la justice et certains sont encore assez puissants et n’hésitent pas à employer la manière forte pour se protéger. L’onde de choc de cette guerre sale n’en finit pas de se propager.

Un très bon roman où se mêlent blessures intimes et tragédie collective.

Raccoon

STASI BLOCK de David Young chez Fleuve noir

Traduction : Françoise Smith.

David Young est un auteur anglais qui a été journaliste avant de se consacrer à l’écriture. « Stasi block » est son deuxième roman, il se déroule, comme le premier, « Stasi child » dans l’Allemagne de l’Est des années soixante-dix. Deux polars avec la même enquêtrice, Karin Müller, sans doute le début d’une série…

« Été 1975, RDA.

Deux bébés ont disparu à Halle-Neustadt, cité idéale de la République, réputée connaître un taux zéro en matière de crime. Le lieutenant Karin Müller est choisie pour tenter d’élucider ce mystère. Mais alors qu’elle met tout en œuvre pour retrouver les jumeaux, elle se heurte à des murs invisibles, aussi épais que deux des complexes d’habitation. Car dans cette ville nouvelle où les allées se perdent dans le vide et où les rues ne portent pas de nom, seule la productivité compte. La population, sous l’emprise de la propagande, est à maintenir à tout prix dans l’ignorance. Or, c’est justement hors des périmètres autorisés que semblent se trouver les véritables indices. Des hauts fonctionnaires du complexe VIII aux employés de la crèche locale, tout le monde à l’air d’avoir quelque chose à cacher. Lorsque Karin parvient enfin à avancer dans ses recherches, une révélation concernant sa propre histoire vient rebattre les cartes de son enquête… »

David Young s’inspire de faits réels, son roman est très documenté et il nous emmène dans une Allemagne de l’Est sombre, glauque où les gens sont constamment sous la surveillance de la Stasi qui a des informateurs partout. Il a fait vérifier son roman par un journaliste spécialisé, et effectivement, l’ambiance qui pouvait régner à cette époque : la peur, la confiance qu’on n’accorde qu’à ses risques et périls, la tension permanente… tout ce que les personnages subissent, David Young réussit à le décrire parfaitement, dans un style simple et précis.

En Allemagne de l’Est au milieu des années soixante-dix, l’ombre de la Stasi plane sur tout et sur tous, il est dangereux de sortir du rang, même dans la police, les hypothèses qui vont à l’encontre de la propagande sont dangereuses. C’est dans ses conditions que Karin Müller doit résoudre l’affaire de la disparition des bébés. Elle travaille dans le plus grand secret, car cette cité est une vitrine de la RDA qui se doit d’être sans tache quand elle est montrée aux visiteurs alliés comme Fidel Castro. Karin Müller doit souvent abandonner les pistes qui s’approchent trop des grands pontes du régime. C’est un personnage attachant, une enquêtrice têtue et forte qui n’hésite pas à louvoyer, biaiser tout en obéissant mais ne sait jamais auquel de ses collaborateurs elle peut faire confiance. Une situation pour le moins inconfortable, angoissante surtout quand l’enquête la ramène à sa propre histoire, ses propres démons.

David Young construit son roman en alternant des histoires se déroulant à différentes époques, les récits se complètent et s’éclairent parfaitement et l’auteur insère ainsi habilement son roman dans l’Histoire. Ses personnages sont des êtres broyés, par la dictature où la cruauté peut prospérer, et par la guerre où explose la sauvagerie des hommes. Tous ont vécu des drames qui se mêlent, se font écho et ont parfois des racines dans l’horreur de la guerre. Si l’enquête est longue et s’étale sur deux ans pour Karin Müller et son équipe, le roman est rythmé, sans temps mort, David Young sait entretenir le suspense.

Un bon polar dans une atmosphère noire et pesante.

Raccoon

À MALIN, MALIN ET DEMI de Richard Russo aux éditions La Table Ronde/Quai Voltaire

Traduction : Jean Esch.

Richard Russo, originaire de l’état de New York, a écrit plusieurs romans dont « Le déclin de l’empire Whiting » qui a obtenu le prix Pulitzer en 2002 et  « Un homme presque parfait » en 1993 qui a été adapté au cinéma avec Paul Newman dans le rôle de Sully. Richard Russo avait créé le personnage de Sully en s’inspirant de son père. Plus de vingt ans plus tard, il le retrouve, reprend certains des personnages d’« un homme presque parfait » et poursuit leur histoire.

« Quand Douglas Raymer était collégien, son professeur d’anglais écrivait en marge de ses rédactions : «Qui es-tu, Douglas?» Trente ans plus tard, Raymer n’a pas bougé de North Bath, et ne sait toujours pas répondre à la question. Dégarni, enclin à l’embonpoint, il est veuf d’une femme qui s’apprêtait à le quitter. Pour qui? Voilà une autre question qui torture ce policier à l’uniforme mal taillé. De l’autre côté de la ville, Sully, vieux loup de mer septuagénaire, passe sa retraite sur un tabouret de bar, à boire, fumer et tenter d’encaisser le diagnostic des cardiologues : «Deux années, grand maximum.» Raymer et Sully sont les deux piliers branlants d’une ville bâtie de travers. Quand un mur de l’usine s’écroule, tous ses habitants – du fossoyeur bègue au promoteur immobilier véreux, en passant par la femme du maire et sa case en moins – sont pris dans la tempête. De courses-poursuites en confessions, de bagarres en révélations, Raymer, Sully et les autres vont apprendre à affronter les grandes misères de leurs petites existences. »

Les catastrophes vont s’enchaîner à North Bath, ancienne ville d’eaux de l’état de New York dont la source est tarie, qui vivote et peine à se développer à l’ombre de sa voisine Schuyler Springs rivale chanceuse qui elle, sait toujours capter l’air du temps, suivre les vents dominants et s’enrichit avec une réussite insolente.  Il faut dire qu’il y a une belle brochette de bras cassés à la tête de cette petite communauté, des rednecks du Nord bien déjantés.

Il y a entre autres Raymer, chef de la police bourré de doutes et de complexes qui lui font commettre les bourdes les plus monumentales comme son slogan de campagne « Heureux, nous le serons que si vous ne l’êtes » ou sa chute dans la tombe lors d’un enterrement, et j’en passe ! Il est la risée de tous, de Sully principalement, depuis toujours. Il partage dans ce roman la vedette avec Sully qui a vieilli depuis le premier opus et fait face à un diagnostic sombre sans rien changer de ses habitudes. Autour d’eux gravite toute une galerie de personnages hauts en couleurs qui se retrouvent dans les situations les plus invraisemblables et les plus drôles.

Dans cette petite ville où tous se connaissent, Richard Russo suit ses personnages et raconte avec un immense talent leurs histoires qui s’imbriquent parfaitement et construisent une chronique de North Bath. Il décrit avec une grande tendresse des personnages profondément humains et l’empathie fonctionne avec ces losers magnifiques. On connaît leurs faiblesses, leurs manquements, leurs failles, on les comprend vraiment. Ils sont vieillissants, malmenés par la vie : les deuils, les amours perdues, les regrets… la vie et les drames qui touchent tout le monde. Richard Russo mêle avec brio le drôle et le grave, le rire et l’émotion.

Un très bon livre, drôle et touchant.

Raccoon

 

LA VÉRITABLE HISTOIRE DU NEZ DE PINOCCHIO de Leif GW Persson chez Rivages

Traduction : Catherine Renaud.

Leif GW Persson est un expert en criminologie suédois renommé, il a écrit plusieurs essais sur le sujet. Mais il a également écrit plus d’une dizaine de romans pratiquement tous traduits en français dont trois sont des aventures du commissaire Evert Bäckström. « La véritable histoire du nez de Pinocchio » est le troisième volet de cette série mais même si on n’a pas lu les autres, ce qui était mon cas, on n’est pas gêné pour la compréhension du bouquin. Ceux qui connaissent déjà retrouveront sans doute avec plaisir ce héros atypique…

« Evert Bäckström est chargé d’une affaire peu commune : trouver un suspect pour le meurtre de Thomas Eriksson, célèbre avocat des gros bonnets de la mafia suédoise, n’est pas difficile, mais réduire la longue liste des personnes qui voulaient sa mort est presque impossible. Heureusement, Bäckström a passé des années à cultiver des relations douteuses, avec l’aide desquelles il résout ses affaires en échange de quelques faveurs. Mais cette fois, même le flic le plus corrompu de Suède ne pourra prédire où cette enquête le mènera. La victime était en possession d’œuvres d’art russe d’une grande valeur, dont une boîte à musique du joaillier Karl Fabergé dont l’origine remonte au mariage entre la famille royale de Suède et les Romanov. »

C’était le lundi 3 juin. Même si c’était un lundi et qu’il avait été réveillé au beau milieu de la nuit, le commissaire Evert Bäckström y repensera toujours comme au plus beau jour de sa vie. Son téléphone portable professionnel s’était mis à sonner à cinq heures pile et, comme celui qui appelait semblait bien décidé à le faire décrocher, il n’avait pas eu le choix.

  • Oui, répondit Bäckström.
  • J’ai un meurtre pour toi, Bäckström, annonça l’agent de permanence de la police de Solna.
  • À une heure pareille ? dit Bäckström. Ça doit au moins être le roi ou le Premier ministre ?
  • Encore mieux que ça ! s’exclama son collègue qui criait presque d’enthousiasme.
  • Je suis tout ouïe.
  • Thomas Eriksson, déclara l’agent de permanence.
  • L’avocat ? fit Bäckström, qui eut du mal à cacher sa surprise. Ce n’est pas possible, pensa-t-il. C’est trop beau pour être vrai.

Ainsi commence le roman, c’est rare qu’un détective se réjouisse du meurtre sur lequel il enquête, mais Evert Bäckström n’est pas un détective ordinaire, en plus il avait eu des démêlés avec la victime…

C’est un sacré personnage ce commissaire : raciste, sexiste, homophobe, prétentieux et méprisant… un anti-héros odieux et repoussant ! Adepte de la bouffe, de la baise et des alcools forts, ce qu’on pourrait comprendre mais qui ne le rend pourtant pas sympathique vu sa prétention et son mépris pour les autres. Il fait bosser ses adjoints pendant qu’il s’accorde des pauses roboratives et bien évidemment est corrompu. Lors d’une enquête, il utilise son intelligence davantage pour trouver un moyen de s’enrichir que pour la résoudre. Sans scrupule, il n’hésite pas à monnayer des fuites dans la presse, à dérober des pièces à conviction… un ripou de première classe !

Et pourtant on le suit avec jubilation, il est tellement imbu de lui-même qu’il en devient drôle dans sa vie quotidienne : son attention à son Supersalami qu’il considère comme un super héros, ses efforts pour se débarrasser de son perroquet… Il est éminemment cynique, il connaît parfaitement les frontières du politiquement correct et contrôle avec brio le fossé entre ce qu’il peut dire et ce qu’il pense. Leif GW Persson insère dans les dialogues les pensées in petto des personnages, pas seulement celles de Bäckström et ce décalage leur donne encore plus de mordant.

Il y a forcément quelque chose de pourri au royaume de Suède pour qu’un homme tel que Bäckström y soit un héros ! Lors de l’enquête sur le meurtre de l’avocat, le commissaire et son équipe sont amenés à s’intéresser à des ventes d’œuvres d’art appartenant à des proches du roi… Ben oui la Suède est une monarchie, il y en a encore plein au XXIème siècle… incroyable non ? Il y a un roi donc, une cour, des privilèges et une police spéciale VIP chargée d’éviter les scandales. C’est une Suède bien sombre que nous décrit Leif GW Persson, très loin de l’image qu’on s’en fait ici parfois. Et que dire de la police et de ses pratiques quand l’auteur confie que Bäckström lui a été inspiré par des policiers qu’il a rencontrés ?

Leif GW Persson entraîne son lecteur dans une histoire noire et rocambolesque qui remonte à plus de cent ans avec de nombreuses ramifications comprenant, entre autres, le dernier tsar de Russie, Churchill et un lapin maltraité. Et l’histoire se tient, le lecteur n’est jamais perdu et malgré la noirceur, on regarde en riant souvent Bäckström se démener pour résoudre cette affaire et surtout en récolter un maximum d’argent !

Un bon polar, incisif et drôle.

Raccoon

L’OBSCURE CLARTÉ DE L’AIR de David Vann chez Gallmeister

Traduction : Laura Derajinski.

David Vann raconte dans ce roman l’histoire de Médée, héroïne tragique et meurtrière de la mythologie grecque. Pas étonnant qu’il choisisse ce mythe quand on connaît ses autres romans qui explorent profondément les dysfonctionnements familiaux et ont des allures de tragédies.

« “Née pour détruire les rois, née pour remodeler le monde, née pour horrifier et briser et recréer, née pour endurer et n’être jamais effacée. Hécate-Médée, plus qu’une déesse et plus qu’une femme, désormais vivante, aux temps des origines”. Ainsi est Médée, femme libre et enchanteresse, qui bravera tous les interdits pour maîtriser son destin. Magicienne impitoyable assoiffée de pouvoir ou princesse amoureuse trahie par son mari Jason ? Animée par un insatiable désir de vengeance, Médée est l’incarnation même, dans la littérature occidentale, de la prise de conscience de soi, de ses actes et de sa responsabilité. »

Le roman commence à bord de l’Argo : Jason et Médée sont poursuivis par son père après le vol de la Toison d’or et le meurtre de son frère. David Vann est un marin et avec des archéologues, il a participé à la construction d’une reconstitution de navire égyptien d’il y a 3500 ans et l’a fait naviguer. Il utilise cette expérience pour décrire l’Argo : les grincements dans les cordages, les calmes plats où le navire n’avance qu’à la force des rames, les courants à affronter… on y est vraiment.

Le style est singulier avec une bonne moitié de phrases sans verbes et je dois avouer qu’il m’a fallu une bonne cinquantaine de pages pour m’y faire. L’action s’enlise et c’est d’abord de l’ennui que j’ai ressenti, mais j’ai persévéré parce ce que c’est David Vann et que j’ai adoré tout ce que j’ai lu de lui qui me touche avec une profondeur rare. Et j’ai bien fait ! L’ennui se mue peu à peu en pesanteur, c’est celle qui règne à bord de l’Argo où tous ont conscience de jouer leur vie et qui pèse encore davantage sur les épaules de Médée car c’est grâce à elle qu’ils ont pu voler la toison d’or et fuir. J’ai embarqué alors sur l’Argo dans une torpeur mêlée d’angoisse, comme dans le calme avant la tempête et j’ai été passionnée par Médée, par sa révolte et sa rage.

Médée mène une bataille désespérée pour être libre, elle refuse d’être l’esclave d’un homme ou d’un roi. Ce désir, monstrueux pour une femme, est la première transgression de Médée, féministe des temps anciens… Pour ne pas être soumise, elle se doit d’être reine ou déesse et pour cela d’inspirer la frayeur. Elle assume tout, toutes les transgressions de tous les interdits. Elle a choisi Jason pour échapper à son père mais sans illusion, il est faible, lâche, opportuniste et j’en passe, il n’a rien d’un héros. Médée est d’une lucidité rare : elle doute des dieux, refuse les tyrans et connaît les faiblesses des hommes.

« Voilà ce que Médée croit : qu’il n’y a pas de dieux. Il n’y a que le pouvoir, et afin de détenir le pouvoir, il faut être issu d’un dieu. En fin de compte, c’est la même chose. Quand on détient le pouvoir, on devient véritablement un dieu. Comme Hatshepsout et tous les pharaons avant elle. Massacrer son frère, détruire son père. Ce sont les actes d’un dieu, des actes qui inspirent la peur et qui forgent le mythe. Les dieux accomplissent ce qui ne peut être accompli. Et une femme peut aisément devenir un dieu puisqu’elle n’a rien le droit de faire. Elle peut devenir une source de terreur. »

David Vann profite de l’histoire pour nous interroger sur le pouvoir, la culpabilité, la religion… C’est une histoire pleine de rage, de trahison, de souffrance, de vengeance, une histoire qui dérange car on comprend Médée, monstrueuse et pourtant terriblement humaine.

Un roman brillant et passionnant.

Raccoon

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