Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Author: raccoon (page 1 of 10)

LUNE COMANCHE de Larry McMurtry chez Gallmeister

Traduction : Laura Derajinski.

Gallmeister nous offre enfin ce livre du grand Larry McMurtry inédit en France depuis 1997 ! Dernier tome dans l’ordre de l’écriture, mais deuxième dans l’ordre chronologique des aventures de Gus McCrae et Woodrow Call qu’on retrouve avec un immense plaisir, ainsi que l’écriture magnifique de Larry McMurtry.

« À la frontière du Mexique, au cœur d’un Texas désertique où quelques colons tentent d’importer la civilisation, de grands guerriers se font face. Le puissant chef comanche Buffalo Hump prouve que son peuple est loin d’être asservi tandis que plus au sud, le mystérieux Ahumado sème la terreur. Face à eux, Gus McCrae et Woodrow Call, Texas Rangers mal équipés et sous-payés, officient sous les ordres du fantasque capitaine Inish Scull. Dans cette partie des États-Unis, l’Histoire est en marche, laissant ces combattants blancs et indiens vivre les ultimes aventures d’un Ouest encore sauvage. »

N’ayant pas lu Lonesome Dove, j’avais décidé de lire la série dans l’ordre chronologique, et c’est double plaisir pour moi vu que je vais maintenant pouvoir attaquer Lonesome Dove qui me faisait de l’œil depuis un moment ! Avec cet ordre de lecture, on voit évoluer les personnages, Gus et Call ne sont plus des jeunots, ils grandissent et évoluent tout en restant eux-mêmes : Call toujours sérieux, Gus toujours bavard et irrévérencieux, poursuivant chacun à sa manière leur vie amoureuse… Et ça fonctionne, Larry McMurtry réussit avec un grand talent à créer des personnages humains, vivants, vraiment attachants. Le plaisir de lecture doit être différent si on lit dans l’ordre de parution car on découvre alors progressivement l’histoire de personnages dont on connaît un peu le destin, mais il ne doit pas être moindre tellement ces personnages sont profonds,  sonnent juste et fort : Larry McMurtry n’est pas un débutant !

Lune Comanche commence une dizaine d’années  après « la marche des morts », et couvre une grande période : avant, pendant et après la guerre de sécession,  élément essentiel de l’histoire des Etats-Unis. Cette guerre civile va déchirer le Texas et diviser les habitants d’Austin, ville nouvelle où tous viennent d’arriver. Fidèles à leurs origines, certains se battront pour le Sud d’autres pour le Nord, même chez les Texas Rangers. Gus et Call évitent le dilemme en restant au Texas car les forts sont dépeuplés, la frontière est dégarnie les Indiens en profitent mais il n’y a pas qu’eux et les bandits de tout poil prolifèrent : il y a du boulot pour les Texas rangers.

C’est un grand western : poursuites, attaques, traques… l’action ne manque pas dans des paysages magnifiques et dangereux du Texas où les éléments peuvent se déchainer où l’on peut aussi bien mourir de soif que mourir gelé. Larry McMurtry suit beaucoup de personnages : Buffalo Hamp grand chef comanche, Kicking Wolf Comanche voleur de chevaux génial, Ahumado dit Black Vaquero, le bandit le plus terrible des contrées sud, Inish Scull capitaine cherchant l’aventure… Il les rend si vivants qu’on les comprend tous même les plus cruels, même les plus fêlés. Ils sont magnifiques, sauvages, épris de liberté. Leurs histoires se coupent, se rencontrent et Larry McMurtry crée ainsi une grande fresque de cette époque violente, époque de guerre où la torture et l’esclavage étaient monnaie courante.

Dans ce monde de brutes, les femmes n’ont pas un sort très enviable : butin de guerres, monnaie d’échange, elles sont enlevées, vendues, violées, répudiées si elles sont récupérées. Il y a néanmoins quelques beaux personnages de femmes : Clara et Maggie dont les histoires mouvementées avec Gus et Call continuent et Ines la femme du capitaine Scull, flamboyante rebelle.

Ceux qui partaient à la conquête de l’ouest n’étaient pas tous très évolués, beaucoup de rustres, de miséreux, de maudits : les rejetés de l’ancien monde. Ils sont là eux aussi avec leurs superstitions, leurs croyances archaïques (forcément c’est pas les élites qui débroussaillaient le terrain !). D’une plume dure teintée de tendresse, Larry McMurtry nous offre toute une galerie de personnages drôles ou tragiques, ridicules mais toujours humains.

On traverse une grande période de l’histoire au cours de cette épopée. La fin des Indiens se profile, il n’y a plus de bisons, les colons sont de plus en plus nombreux et propagent des maladies. C’est la fin d’un monde sauvage. Larry McMurtry raconte un monde au crépuscule.

Un western sublime.

Raccoon

 

ÉCRAN NOIR de Pekka Hiltunen à la Série Noire

Traduction : Taina Tervonen.

Pekka Hiltunen est un journaliste et un écrivain finlandais, son premier polar « Sans visage »  avec ces deux enquêtrices, Mari et Lia, expatriées finlandaises vivant à Londres a été publié en France chez Balland en 2013 . « Écran noir » est le deuxième opus de cette série, il date de 2012 et il en existe un troisième sorti en 2015 en Finlande.

« Des comptes YouTube sont piratés pour poster d’étranges vidéos, totalement noires et silencieuses. D’autres suivent, montrant des personnes immobilisées au sol se faire lyncher à coups de pied. Les images sont d’autant plus dérangeantes qu’elles font preuve d’un sens esthétique macabre. Peu après, les corps sont retrouvés en différents endroits de Londres, et il apparaît très vite que certaines victimes sont des homosexuels disparus lors de soirées dans des bars gays de la capitale. Si la police comprend qu’elle a affaire à un tueur déterminé, elle semble cependant minimiser le caractère homophobe des meurtres.

Deux jeunes Finlandaises, Mari et Lia, se penchent alors, avec l’aide d’un groupe clandestin, sur ces dossiers non résolus dans l’espoir que justice soit rendue. Mais les enjeux sont bien supérieurs à ce qu’elles imaginaient. »

Ceux qui connaissent déjà les deux enquêtrices Mari et Lia les retrouveront sans doute avec plaisir, ceux qui comme moi les découvrent n’auront pas de peine à comprendre le roman, Pekka Hiltunen livre assez de clés, mais ils auront sans doute envie de lire le précédent pour en savoir plus sur ces deux personnages attachants et leur rencontre qui a eu lieu dans « sans visage ». Pekka Hiltunen dévoile au cours du roman un peu de l’histoire des deux personnages principaux, notamment celle de Mari dont l’enfance particulière explique les talents et la motivation.

Elles travaillent toutes deux pour le Studio, un groupe de redresseurs de torts créé et géré à temps plein par Mari qui est riche. Lia, dernière recrue du groupe, le rejoint en dehors de ses heures de boulot pour un magazine londonien. Dans ce studio, ils mettent leurs talents au service d’une cause choisie et combattent les injustices qu’ils rencontrent. Rico, un hacker de génie, Paddy un ancien flic, Maggie, une actrice qui peut endosser tous les rôles… car oui, si leurs causes sont justes, ils n’hésitent pas à travailler dans l’illégalité et peuvent monter de véritables arnaques en bonne et due forme.

Dès les premières vidéos noires postées sur les réseaux sociaux, tout le monde est intrigué puis les lynchages font leur apparition, les victimes sont des homosexuels fréquentant les bars gays de Londres mais la police minimise sciemment l’homophobie évidente des crimes pour des raisons bassement budgétaires et politiques dans une période de réorganisation des services et de rediscussion des priorités. Les membres du Studio enquêtent donc et vont devoir affronter un tueur en série particulièrement retors dans une folle course contre la montre. Ils n’en sortiront pas indemnes.

On suit les enquêteurs avec de temps en temps, un regard sur les victimes du tueur qui prend son temps pour des mises à mort de plus en plus lentes et cruelles. On est saisi par l’urgence, Pekka Hiltunen s’y entend pour faire monter le suspense et nous embarque avec talent dans cette histoire de meurtres et de folie. Ce tueur qui cherche la célébrité, maîtrise les réseaux sociaux où il met en scène son œuvre en la liant avec celle de Freddie Mercury est particulièrement effrayant. Ce monde où tout se met en scène l’ est tout autant.

Un polar haletant avec un tueur 2.0.

Raccoon.

QUAND SORT LA RECLUSE de Fred Vargas chez Flammarion

Fred Vargas est une archéozoologue et une écrivaine qu’on ne présente plus tant ses livres ont du succès, notamment ceux de la série du commissaire Adamsberg qu’on retrouve ici avec bonheur.

« – Trois morts, c’est exact, dit Danglard. Mais cela regarde les médecins, les épidémiologistes, les zoologues. Nous, en aucun cas. Ce n’est pas de notre compétence.

– Ce qu’il serait bon de vérifier, dit Adamsberg. J’ai donc rendez-vous demain au Muséum d’Histoire naturelle.

– Je ne veux pas y croire, je ne veux pas y croire. Revenez-nous, commissaire. Bon sang mais

dans quelles brumes avez-vous perdu la vue?

– Je vois très bien dans les brumes, dit Adamsberg un peu sèchement, en posant ses deux mains à plat sur la table. Je vais donc être net. Je crois que ces trois hommes ont été assassinés.

– Assassinés, répéta le commandant Danglard. Par l’araignée recluse? »

Adamsberg et son équipe, cette brigade qu’on aimerait réelle où les enquêtes soulèvent toujours des questions existentielles qui font évoluer même les plus bourrins, où l’on nourrit chat et merles. Adamsberg, policier original avec ses pensées volatiles, ses intuitions brumeuses, son œil sans pareil pour les détails qui paraissent insignifiants, Danglard sa mémoire érudite et sa rigueur presque insoluble dans le vin, Retancourt la déesse mère, Peyrenc le poète… et tous les autres, on les retrouve avec un grand plaisir, avec en prime une visite de Mathias, personnage d’anciens romans que personnellement j’adore.

Pourtant, dans cet opus, la brigade n’est pas loin d’imploser : Danglard s’oppose à Adamsberg de façon inédite et brutale et menace de briser l’unité de la brigade. L’enquête démarrée sur un frisson de nuque d’Adamsberg se fera donc sans et malgré lui, après trois morts par morsure de recluse, une petite araignée du sud de la France peu agressive et normalement non mortelle, contrairement à sa cousine d’Amérique, malgré un venin nécrotique capable de provoquer des dégâts horribles chez les sujets sensibles.

Mais les recluses ce sont aussi ces femmes qui se faisaient volontairement emmurer vivantes au Moyen-Age. Considérées comme des saintes protectrices de par le sacrifice de leur vie, elles survivaient grâce à la charité et aux dons qu’on leur passait par une fenestrelle. Fred Vargas, l’historienne amoureuse des mots ne pouvait passer à côté : elle nous entraîne dans une sombre histoire de recluses qu’elle tisse de main de maître en jouant avec les sens, les racines des mots sans oublier leur musique ! Son écriture ciselée, sensuelle crée un univers étrange et poétique avec des dialogues savoureux et on y plonge avec délice.

L’affaire des morts par morsure de recluse fait du bruit sur le net dans les blogs spécialisés : la cousine américaine de la recluse a-t-elle pris l’avion ? Le dérèglement climatique est-il en cause ? Les hypothèses vont bon train et cette mini psychose donne un prétexte à Adamsberg pour enquêter. Il va être entraîné dans une histoire noire, violente dont les racines plongent loin dans le passé mais aussi dans les ténèbres de l’esprit humain, le mal dont il est capable, la souffrance qu’il peut infliger. Une histoire dont personne ne sortira indemne, ni les personnages, tous réussis, ni le lecteur.

Fred Vargas raconte une histoire extraordinaire tout en étant complètement vraisemblable. La psychologie des personnages est fouillée, même les inconscients s’expriment, Fred Vargas connaît la puissance des mots et des noms. Elle réussit à nous tenir en haleine jusqu’au bout et nous offre un roman fort qui nous confronte au Mal et résonne longtemps après avoir refermé le livre.

Magnifique !

 

Raccoon.

L’HIVER DERNIER, JE ME SUIS SÉPARÉ DE TOI de Nakamura Fuminori aux éditions Philippe Picquier

Traduction : Myriam Dartois-Ako.

Nakamura Fuminori est un jeune auteur qui a reçu au Japon un prix pour chacun de ses livres, rien que ça ! Ce livre est son troisième roman paru en France, mais pour moi c’était une découverte et une belle…

« Un journaliste est chargé d’écrire un livre sur un photographe accusé d’avoir immolé deux femmes, mais pourquoi l’aurait-il fait ? Pour assouvir une effroyable passion, celle de photographier leur destruction par les flammes ? A mesure que son enquête progresse, le journaliste pénètre peu à peu un monde déstabilisant où l’amour s’abîme dans les vertiges de l’obsession et de la mort. Un domaine interdit où il est dangereux, et vain, de s’aventurer… »

Nakamura Fuminori nous plonge dans un univers sombre, peuplé de personnages étranges, fascinants, habités par des obsessions puissantes. Il construit son roman en alternant le récit du journaliste qui enquête et des documents à la provenance mystérieuse : lettres, rédactions d’enfant, transcriptions de documents vidéo…  Il mêle tous ces éléments  avec une habileté magistrale et crée une intrigue tortueuse : on est perdu, on se jette sur la moindre piste, on s’engouffre dans toutes les impasses et chaque nouvel éclairage, chaque élément nouveau nous entraîne toujours plus loin dans la noirceur et la folie.

Les personnages sont tous des êtres torturés, obsédés par des passions dévorantes, il est question ici  d’amour, de folie, de mort, de vengeance mais aussi d’art. Le narrateur est fasciné par Kiharazaka Yûdaï, le photographe condamné à mort pour avoir immolé deux femmes, par ses œuvres puissantes et par le personnage. L’homme est instable, insaisissable, obsédé par son art et la perfection de l’image qu’il veut obtenir, il n’a aucune empathie pour ses modèles. Cette quête artistique l’a déjà mené à l’hôpital psychiatrique par le passé.

Le journaliste, qui lui-même n’est pas au mieux et s’anesthésie pas mal à l’alcool, rencontre tout un tas de personnages étranges plus ou moins malsains qui flirtent avec la folie : la sœur du condamné, femme fatale et inquiétante, un fabricant de poupées qui peuvent surpasser leur modèle mais sont parfois maudites, un ami d’enfance, mathématicien qui a exploré les limites de son intelligence…

Des questions se posent sur la culpabilité du photographe, mais enquêter dans cette atmosphère vénéneuse où les passions ne sont qu’absolues, les sentiments exacerbés et où les apparences sont doublement, voire triplement trompeuses peut être dangereux.

L’écriture de Nakamura Fuminori est ciselée, envoûtante, et il se joue de son lecteur avec un talent extraordinaire jusqu’à la toute fin, avec une révélation finale plus que déroutante pour achever le lecteur déjà soumis à rude épreuve tout au long du roman.

Brillant.

Raccoon

LONG ISLAND de Christopher Bollen chez Calmann-Lévy

Traduction : Nathalie Peronny.

Christopher Bollen est rédacteur en chef de la revue interview fondée par Andy Warhol, il est également critique d’art et de littérature. « Long Island » est son deuxième roman.

« Orient, petite bourgade idyllique à la pointe de Long Island, est un lieu sublime à la nature sauvage. L’été, au grand dam des locaux, elle est néanmoins envahie de New-Yorkais fortunés. Paul, un architecte quinquagénaire propriétaire d’une immense villa, vient y passer ses vacances accompagné de Mills, un jeune fugueur pour qui il s’est pris d’affection.

C’est alors que de sombres événements viennent chahuter la sérénité d’Orient : le corps d’un résident est retrouvé dans la baie, puis un mystérieux incendie fait des ravages… Dans ce huis clos inquiétant où la psychose se propage, tous les regards se braquent aussitôt sur le seul « outsider » : Mills. Beth, une autochtone de retour de Manhattan après y avoir échoué en tant qu’artiste, va tenter de découvrir la vérité avant que les habitants ne fassent du jeune intrus le coupable idéal. »

Christopher Bollen situe cette histoire sombre au cœur d’une petite communauté paisible, loin de New York et de sa criminalité. Orient est une petite ville au bout du bout de Long Island, encore épargnée de par son éloignement par le tourisme de masse. Les habitants en chérissent l’authenticité et la tranquillité et la vie semble s’y dérouler sans heurts, loin du stress et de la violence new yorkaise. Un havre de paix… en apparence.

Car tout n’est pas si simple à Orient, le calme n’est qu’apparent. De grosses tensions règnent en fait entre les habitants du cru, qui n’ont pas forcément les moyens de garder leurs terres dont les prix s’envolent et les nouveaux arrivants, bobos new yorkais, artistes friqués qui se pâment devant la nature intacte et se créent des palaces écolos et branchés. Cette animosité sourde qui existe souvent dans les coins touristiques où autochtones et nouveaux arrivants n’ont pas les mêmes intérêts, Christopher Bollen la décrit de manière très juste et très réaliste.

Il peint de manière précise et détaillée les différents personnages des deux camps qu’il suit tout au long du roman, plus Beth et Paul deux autochtones partis vivre à New York et revenus se trouvant donc le cul entre deux chaises et bien sûr Mills. Il prend son temps pour les présentations, avec parfois quelques longueurs, mais il les rend tous réels, vivants, même quand ils se font tuer au chapitre suivant. On ressent d’autant plus cruellement la perte et l’horreur des meurtres.

Car les morts s’enchaînent et provoquent peu à peu la panique à Orient. Les premières sont peu suspectes et la police locale, assez inexpérimentée, s’empresse de classer les dossiers, ce qui arrange tout le monde. Personne n’a envie de soulever le voile de respectabilité qui cache la même cupidité, les mêmes bassesses et la même violence que partout ailleurs, y compris New York, dont le portrait  est fait en creux, par la vision qu’en ont les habitants d’Orient.

Quand il devient évident qu’un assassin est à l’œuvre, les regards de tous se portent sur Mills, adolescent tourmenté recueilli par Paul le temps de lui faire oublier ses démons. Le coupable idéal est toujours l’Autre, l’étranger, celui dont on ne connaît rien. La méfiance qui fournit des interprétations faciles, les témoignages à charge… on voit le mécanisme s’enclencher avec une facilité inéluctable. Mills est le parfait bouc émissaire et se voit obligé de se mêler un peu de cette affaire pour se disculper mais ne fait que renforcer l’image du coupable. On regarde, effaré, Mills s’enferrer dans le statut du coupable, et se laisser piéger sur cette presqu’île dont l’accès est facilement fermé, et Christopher Bollen nous tient en haleine jusqu’au bout avec talent.

Un bon polar dans une atmosphère étouffante.

Raccoon.

 

(IN)VISIBLE de Sarai Walker à la Série Noire

Traduction : Alexandre Guégan.

Sarai Walker a écrit des articles pour The New York Times et The Guardian mais aussi pour des magazines. Elle a également enseigné la littérature dans plusieurs universités américaines. (In)visible est son premier roman paru en 2015 et elle travaille actuellement à son adaptation pour une série télévisée.

« Prune Kettle fait de son mieux pour éviter les regards, parce que quand vous êtes grosse, se faire remarquer c’est se faire juger. En attendant l’heure de la chirurgie miracle, elle répond aux e-mails de fans d’un magazine pour ados. Mais lorsqu’une jeune femme mystérieuse, avec des collants colorés et des bottes de combat, se met à la suivre, Prune est projetée dans le monde de la Fondation Calliope – une communauté clandestine de femmes rejetant les diktats de la société – où elle va connaître le prix à payer pour devenir «belle». Parallèlement, une guérilla terrorise ceux qui maltraitent les femmes, et Prune se retrouve mêlée à une intrigue sinistre, dont les conséquences seront explosives. »

Sarai Walker nous plonge dans la tête de Prune Kettel, grosse depuis qu’elle est toute petite. Elle évoque sa vie avec justesse : la solitude, les moqueries, les humiliations quotidiennes, pas facile d’incarner depuis toujours le pire cauchemar des autres… Le regard qu’elle se porte est, comme celui des autres, plein de dégoût et de détestation. Elle ne peut pas être Prune, elle est Alicia, une fille mince et sûre d’elle. Alors elle suit des régimes depuis l’adolescence, adhère aux discours culpabilisants et moralisateurs et met sa vie entre parenthèses en attendant de devenir Alicia. Une vie triste et glauque : seule, sous antidépresseurs, elle végète au niveau professionnel en répondant au courrier d’adolescentes au nom d’une star et son seul plaisir est de constituer la future garde-robe d’Alicia. Mais le ton de Prune lui est vif, cru, lucide et drôle et l’empathie fonctionne très vite avec ce personnage.

Prune va découvrir la fondation Calliope et les activistes féministes qui y vivent. Sarai Walker nous offre une galerie de personnages vivants et attachants : Marlowe, ex-actrice filiforme, Sana au visage défiguré par une brûlure, Julia qui travaille au département maquillage d’un magazine de mode, agent double des activistes qui n’en peut plus de s’affamer, Serena, fille d’une femme gourou qui a construit sa fortune en escroquant des femmes en leur vendant régime et plats diététiques… Elles se battent toutes pour pouvoir être libres, tout simplement.

La critique est sévère sur le monde de la mode, de la beauté et plus généralement sur toutes ces injonctions faites aux femmes qui doivent être belles, minces, sexy… prêtes à consommer et être consommées. Prune ne va pas acquérir la liberté sans douleur, elle va devoir apprendre à encaisser, à se battre. Sarai Walker a été inspirée par « Fight club » de Chuck Palahniuk et on retrouve la même rage, la même colère dans ce livre.

Dans le même temps, des crimes horribles et tapageurs sont commis et Sarai Walker interrompt alors le récit de Prune pour les raconter. Les victimes sont toutes des responsables de violences faites aux femmes et les meurtriers sèment la terreur dans les milieux de la pornographie, de la mode et de la presse féminine avec des conséquences énormes et drôles. Prune va y être mêlée  et c’est là que Sarai Walker réussit à créer le suspense, car on se demande où la colère pourtant salvatrice de Prune va la mener.

Un roman féministe, noir, drôle et vivant où se mêlent des vérités dérangeantes et une critique violente de notre société de consommation où les femmes ne sont que des objets.

Subversif et salutaire.

Raccoon.

LE JOKER de John Burdett aux Presses de la Cité

Traduction : Thierry Piélat.

John Burdett, écrivain britannique, a longtemps été avocat avant de se consacrer à l’écriture et il a travaillé en Thaïlande. Il a écrit toute une série de romans policiers avec  l’inspecteur Sonchaï Jittpleecheep travaillant dans un des quartiers chauds de Bangkok. Je ne les ai pas lus et c’est donc avec cet épisode que j’ai découvert ce héros.

« L’inspecteur Jitpleecheep se rend sur la scène d’un crime perpétré à deux pas du commissariat. La surprise qui l’attend est de taille : la victime, une adolescente, a été décapitée… à mains nues. Une inscription en lettres de sang a été laissée à son attention.

Quelques jours plus tard, il est dépêché sur les rives d’un fleuve à l’extérieur de Bangkok, où il assiste à un double meurtre aussi révoltant qu’inexplicable. Les deux affaires l’entraînent au cœur de la jungle cambodgienne, à la recherche du Joker, un homme capable d’exploits physiques extraordinaires. Aidé par une nouvelle coéquipière aux méthodes très différentes des siennes, le célèbre flic bouddhiste remonte aux sources d’un complot mêlant la CIA et les gouvernements thaï et chinois, prêts à tout pour protéger leurs secrets. »

Sonchaï Jittpleecheep est le seul flic non corrompu de Bangkok, son supérieur direct est un chef de gang bien connu, il ne s’en cache pas trop. C’est un personnage très attachant : flic bouddhiste ayant hésité à se faire moine, fils d’une pute thaïlandaise et d’un soldat américain inconnu, à la recherche de ce père dont il ne sait rien, marié à une ex-escort féministe et ne dédaignant pas un petit (ou gros) joint de temps en temps. C’est lui le narrateur et il livre parfois ses pensées au lecteur en l’interpelant. Le décalage entre les modes de pensées bouddhistes et occidentaux amène un regard étrange, souvent amusant, parfois féroce sur notre monde.

John Burdett transpose les codes du polar à la Thaïlande et nous fait découvrir ce pays, qu’il connaît bien, et son fonctionnement très différent du nôtre tant dans son code de moralité que dans sa situation avec une pauvreté et une corruption énormes mais impliqué dans des trafics internationaux. Petit pays vivant principalement de l’industrie du sexe, il a peu de moyens de s’opposer aux grandes puissances et se retrouve le lieu d’affrontements entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine dont la proximité se fait fortement sentir.

John Burdett décrit une Bangkok vraisemblable, vivante et nous embarque dans une enquête complexe au cœur d’opérations top secrètes de plusieurs pays où Sonchaï Jittpleecheep va se retrouver impliqué personnellement. John Burdett réussit avec talent un mélange de genres : policier, espionnage et science-fiction. C’est bien écrit, on ne s’ennuie pas un instant, l’enquête se tient et l’histoire personnelle de  Sonchaï Jittpleecheep s’y insère parfaitement.

L’enquête de Sonchaï va s’orienter vers un transhumain aux facultés physiques et intellectuelles augmentées. J’ai eu du mal à adhérer à cet élément de science-fiction, ce n’est pourtant pas inintéressant au niveau des questions que ça peut soulever sur la technologie et toutes ses applications possibles sur les humains, mais du coup je suis passée un peu à côté de cette histoire. Je l’ai pourtant lue jusqu’au bout pour Sonchaï, étrange et sympathique, pour l’ambiance dépaysante et parce que c’est vraiment bien écrit, ça m’a donné envie de lire les autres enquêtes de Sonchaï Jittpleecheep. Alors j’imagine que pour les amateurs de science-fiction c’est vraiment parfait !

Raccoon

SOUS TIBÈRE de Nick Tosches chez Albin Michel

Traduction : Héloïse Esquié.

Nick Tosches, journaliste rock et biographe de talent est devenu un écrivain culte qualifié de dernier écrivain hors-la-loi et on comprend pourquoi après la lecture de ce « Sous Tibère » jubilatoire et iconoclaste.

« Dans un recoin des archives secrètes de la bibliothèque vaticane, Nick Tosches découvre un codex vieux de deux mille ans qui relate les mémoires d’un aristocrate romain : Gaius Fulvius Falconius.

Orateur de talent chargé d’écrire les discours de l’empereur Tibère, il tombe un jour en disgrâce et doit s’exiler en Judée. Il y fait la connaissance d’un jeune vagabond juif sans foi ni loi, obsédé par l’argent et le sexe, qui le fascine littéralement. Lui vient alors une idée : faire passer ce jeune homme au charisme indéniable pour le Messie tant attendu… »

Le manuscrit de Gaius s’adresse à son petit-fils, il veut avant de mourir lui faire part de sa vie et le mettre en garde contre tous les prophètes qui distillent l’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà pour mieux asservir les pauvres et les malheureux. Et il sait de quoi il parle…

Gaius, fin lettré, rédigeait pour Tibère les discours destinés à faire passer toutes les pilules au sein du peuple qu’il dépouillait allègrement, raconte comment, après sa disgrâce, il a monté avec un certain Jésus, une arnaque monstrueuse au Messie et Nick Tosches nous embarque dans une grande aventure où se mêlent humour et érudition.

Jésus, petite frappe aux yeux d’ange est bien coaché par Gaius, rhétoricien aguerri et doué, vieux routard de la manipulation des foules. Tous deux vont jouer sans scrupule sur le besoin d’espoir de l’humanité pour s’enrichir. Ils enflamment les foules par des discours habiles, imagés et poétiques mais aussi mystérieux. Ils cultivent l’ambivalence, Jésus ne se prétend jamais Messie même s’ils font tout pour que les gens le pensent et prennent soin de ne heurter ni Rome ni les autorités religieuses de Judée qui ne rigolent pas. Nick Tosches plante également avec talent et érudition le contexte historique de cette histoire : la vie à Rome, la folie qui gagne Tibère, sa retraite à Capri, les autorités juives qui s’arrangent de l’occupation romaine tant qu’elles gardent la mainmise sur le peuple…

Nick Tosches nous ressert la vie de Jésus cuisinée à sa sauce mais fidèle à ce qu’on en dit, enfin pour ce qu’en connaît une mécréante qui n’est jamais allée au catéchisme… Tout est cohérent, je dirais même plus, tout s’explique ! Ils n’hésitent devant aucun artifice pour réussir des miracles hors norme : utiliser la lumière du soleil couchant pour mettre en scène une apparition de Jésus ou des accessoires de prestidigitation, droguer tout un auditoire… Le tout dans un style drôle et vivant et c’est franchement réjouissant.

Mais le fond de l’histoire est noir : Jésus et Gaius sont de fins psychologues, grands connaisseurs de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus fragile, il faut bien les connaître pour répondre exactement aux attentes des malheureux. Adepte du « Connais-toi toi-même » qu’il attribue à Thalès, Gaius initie Jésus à la philosophie. Tous deux athées et conscients de la dictature qu’impose une religion, ils recherchent le paradis sur terre, le seul qu’on n’aura jamais. Tout en les arnaquant en beauté, Jésus a parfois pitié de ses pigeons et ne peut s’empêcher de leur fournir des clés pour les libérer des carcans que la religion impose tout en étant assez abscons pour ne pas s’attirer d’ennuis. Nick Tosches plonge dans les recoins les plus profonds, les plus obscurs de l’esprit humain où la stupéfaction, la peur face à la mort sont parfois si fortes que le courage manque pour les affronter et qu’on se tourne alors vers n’importe quel gogo qui nous promet la vie éternelle. La faille que toutes les religions exploitent…

Dans ce roman drôle et noir, pas de suspense pour la fin, on sait tous comment ça finit, la version officielle a atteint des sommets de popularité, et pourtant on suit avidement le comment, le pourquoi de cette histoire subversive que Nick Tosches mène de main de maître.

Un roman noir, drôle et brillant.

Raccoon.

DESERT HOME de James Anderson chez Belfond

Traduction : Jérôme Schmidt.

Originaire de la côte Nord du Pacifique, James Anderson est diplômé d’un master en écriture. Certains de ses écrits ont été publiés dans des revues mais il a longtemps été éditeur. « Desert home » est son premier roman publié. C’est un roman noir et magnifique dont le décor est une route que James Anderson connaît bien puisqu’il partage son temps entre l’Oregon et la région des « four corners ».

« La route 117 coupe le désert de l’Utah.

Le long de cette route, il n’y a rien. Ou si peu. De la poussière à perte de vue, un resto fermé depuis des lustres, quelques maisons témoins d’un vague projet immobilier suspendu pour l’éternité. Et là, dans cette immense solitude, des âmes perdues qui ont fui le monde : les frères Lacey, criminels prêts à tout pour sauver leur peau ; Walt, vieux solitaire dévoré par les remords, qui ne veut plus voir personne et se cloître dans son diner ; John, pécheur repenti, qui traîne chaque été une croix grande comme lui pour échapper à la tentation…

La route 117, Ben la connaît par coeur, lui qui la sillonne toute l’année au volant de son camion.

Et puis, un jour, une apparition. Une jeune femme, belle, étrange, qui joue d’un violoncelle sans cordes. Elle s’appelle Claire, elle est en fuite et Ben est irrésistiblement attiré. »

Tout se passe le long de cette route 117 que Ben Jones emprunte tous les jours pour effectuer ses livraisons à ceux qui y vivent : des êtres cabossés, qui pansent leurs plaies, expient leurs fautes ou tout simplement se planquent. Ce coin de désert aride, hostile est vraiment hors du monde : aucun réseau, aucun signal radio, rien ne passe, même pas le facteur, une sorte de triangle des Bermudes d’où il est facile de disparaître au sens figuré comme au sens propre car l’espérance de vie dans ces conditions extrêmes est courte. James Anderson décrit ce paysage lunaire dans un style magnifique, on étouffe de chaleur, on voit la poussière et surtout la lumière du désert, magique.

Dans cet univers, Ben, le narrateur, est bien plus qu’un livreur. Il connaît tout le monde, il sait que tous ont de bonnes raison d’avoir choisi et accepté l’isolement, que les questions ne sont pas les bienvenues et il a dompté sa curiosité. Il porte sur lui-même et le monde un regard lucide  assez désespéré mais non dénué d’humour et avec une empathie extraordinaire. Il comprend la solitude, le malheur, la souffrance, il connaît, il ne se permet pas de juger. C’est un personnage fort, profondément humain qu’on aime tout de suite. Cette vie lui convient, il y a trouvé la paix à défaut du bonheur, mais elle est en train de déraper, il est au bord de la faillite et sa rencontre avec Claire va tout faire voler en éclats.

James Anderson mêle ses histoires avec un grand talent, des histoires d’amour belles et tragiques, des histoires de trahison, de vengeance, de meurtre. Tous les personnages sont sublimes, paumés, désespérés, un peu barjots ou simplement malchanceux. Le désert les a dépouillés de toute vanité, ils ont renoncé au rêve américain de réussite et James Anderson plonge ainsi au plus profond de l’humanité de chacun avec tout ce qu’elle peut comporter de violence, de noirceur mais aussi d’amour et de rédemption.

Tous ces destins humains réunis créent une atmosphère noire, envoûtante et poétique : on partage une « air cigarette » sur le bord de la route, on joue du violoncelle sans corde, on va jusqu’au bout de la route… autant de scènes étranges et magnifiques que je n’évoquerai pas plus pour ne rien dire de l’histoire. Car il y a en plus le récit principal, le mystère de la présence de Claire qui n’est pas là par hasard bien sûr !

Un premier roman aux allures de chef-d’œuvre !

Raccoon.

ZANZARA de Paul Colize chez Fleuve noir

Paul Colize, auteur belge de polars n’en est pas à son coup d’essai. Il a obtenu des prix pour trois de ses romans « Un long moment de silence », « Back up » et « Concerto à quatre mains ». Dans « Zanzara » il nous raconte une histoire palpitante qui s’appuie sur des faits réels.

« Fred, 28 ans, est journaliste. Membre d’une team de jeunes pigistes web, il rêve de gloire et de signer un article papier qui fera date.
La nuit venue, Fred mène une double, voire une triple vie.
Avant tout, il aime une femme mariée. Une liaison passionnelle, mais sans espoir. Ensuite, il aime le risque, les paris et l’adrénaline. Fred se sent vivre quand il flirte avec les limites.
Ces savants cloisonnements vont voler en éclats le jour où il reçoit un coup de fil à la rédaction. Rendez-vous lui est donné le lendemain pour recueillir des révélations fracassantes.
Arrivé sur les lieux, Fred va faire une rencontre qui le poussera à enquêter sur un fait divers apparemment anodin. Son obstination va provoquer une réaction en chaîne, jusqu’au final, inattendu et époustouflant. »

C’est Fred le narrateur et comme on l’apprend dès le début : il est fêlé. Fêlé dans tous les sens du terme… Il passe son temps libre à narguer la mort en lançant des paris complètement fous qui mettent clairement sa vie en jeu. Dans sa vie professionnelle : journaliste au service web, il court après les scoops, une nouvelle chassant l’autre, mais il ne creuse jamais, ses enquêtes consistant à vérifier les infos pour ne pas publier trop de conneries. Et dans sa vie amoureuse il mêle les coups d’un soir à une liaison avec une femme mariée, torride mais sans espoir. On sent rapidement que cette agitation est une lutte désespérée, on devine chez lui une grande souffrance, une fêlure énorme et on s’attache vite à ce personnage torturé mais qui sait manier la dérision.

Après le coup de fil anonyme qui l’envoie sur les lieux d’un suicide auquel il ne croit pas, il se lance dans une enquête avec cette énergie chaotique qui le caractérise. Fred se découvre journaliste d’investigation mais cette enquête, basée sur des faits réels qui se sont déroulés en Ukraine, va rapidement le dépasser et s’avérer dangereuse, avec des tueurs mercenaires sans états d’âme, des sociétés de sécurité obscures.

Pas de temps mort dans ce roman, les phrases courtes s’enchaînent sur un rythme soutenu qui s’apaise juste un peu quand Fred retrouve Marie.  Avec son style concis, direct, Paul Colize crée une ambiance tendue, angoissante, on ressent l’urgence, autant dans l’enquête que dans la vie de Fred qui n’est pas loin de s’écrouler dans sa fuite en avant désespérée.

Paul Colize sait tenir le lecteur en haleine. Il insère dans son récit un compte-à-rebours mystérieux « avant l’appel » où le danger rôde. Le lecteur est ferré, le suspense est là, à tous les niveaux : dans l’enquête, la vie de Fred et ses secrets, la mystérieuse femme dans une émeute. Paul Colize mêle ces trois histoires, qui se rejoindront bien évidemment, avec un grand talent.

Un très bon polar, haletant et intelligent.

Raccoon

Older posts

© 2017 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑