Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (page 3 of 85)

LES ÂMES DÉGLINGUÉES de Claude Bathany / Goater noir

Après une période plus prolifique en littérature jeunesse, le Brestois d’origine Claude Bathany (membre fondateur  de Calibre 35, collectif des auteurs rennais de roman noir) publie cet automne chez Goater noir un recueil de 14 nouvelles. Une décennie a passé déjà depuis qu’il nous avait séduits avec la drôlerie et le vif de ces romans noirs finistériens, Last exit to Brest et un étonnant Country Blues, sis dans les Mont d’Arrée.

Les nouvelles dessinent des portraits de personnages plongés dans leurs turpitudes, par exemple, comme l’annonce la 4e de couv’,  « un écrivain phagocyté par sa doublure, un autre manipulé par son futur éditeur, un patient hanté par sa transparence sociale, un employé modèle, carpette idéale de sa hiérarchie, un chômeur martyrisant sa mère par haine de soi, un accordéoniste rêvant d’une gloire cantonnée à sa boîte crânienne, un agent de sécurité d’une bêtise jusqu’au-boutiste… ».

C’est sous l’angle de la psychologie minutieuse qu’il nous est permis d’approcher et d’accompagner les représentants de cette triste humanité. Claude Bathany décortique les affres, les angoisses, les élans, les patatras !,  parfois les coups de talon pour se rétablir d’une situation difficile de ces êtres falots ou salauds. Personne n’est à envier ou admirer dans les nouvelles. « Que ceux qui ne s’y reconnaissent pas leur logent la première balle » avertit d’ailleurs la présentation éditeur.

Si Claude Bathany maîtrise l’exercice, on espère voir saillir quelque chose de plus saignant dans cette farandole monocorde. Et cela est possible : quand éclatent soudain l’outrance et la férocité d’Eternelle solitude, l’histoire d’un chômeur tortionnaire, queutard, qui ne s’encombre pas de la décence, on jubile. Une âme, il y aurait à discuter, déglinguée, sans conteste. Plus loin, le triangle amoureux de Mozo de Espadas, dans les milieux de la tauromachie, a la délicatesse et l’estoc d’une épée bien forgée. Puis le recueil renoue avec ses notes désenchantées que l’auteur pianote avec conviction, comme si c’était la seule partition qui trouvait grâce à ses yeux. Au final, on espère que la récurrence du personnage de l’auteur en mal de veine dans ces nouvelles ne soit pas une forme d’autoportrait de la misère. 

Paotrsaout


TERRE PROMISE de Marc Villard / La Manufacture De Livres.

Marc Villard met le feu et ses escarbilles emportent l’hôtel Nadir, miteux et enkysté rue de la Charbonnière, Barbès DC. Autrement dit, l’auteur de Rebelles de la nuit, La Porte de derrière ou Quand la ville mord (récemment réunis à la Série Noire en une magnifique Barbès Trilogie écorchée) est de retour sur ses terres de prédilection. Alors forcément, ça cogne vite et juste.

À dix-sept ans, Jeremy et Estelle ont eux aussi réduit en cendres le peu que la loterie de la vie leur avait attribué. La mère nigériane de l’un vient de mourir dans l’incendie du bouge, celle alsacienne de l’autre macère dans son jus à douze degrés, quelque part à l’Est de nulle part. Alors, pour conjurer le sort et rêver d’un lendemain un brin ensoleillé, ils acceptent de faire la mule entre Paris et Londres, l’estomac tapissé d’héro. Pas sûr que le jeu en vaille une chandelle qui, selon l’expression, ne manquera pas de brûler elle aussi par tous les bouts.

On l’aura donc compris, ce court texte de 125 pages se consume ventre à terre et calcine tout sur son passage. De fait la teinte noire du carbone domine, mais comme toujours chez Marc Villard chantent les rythmes d’une écriture à la fois souple et mitraillée. On le sait, le clavier de l’auteur est celui d’un piano. Et, cette fois, ce sont la voix et le saxophone de Fela Kuti, le Black President, qui accompagnent son staccato soutenu, ce magistral équilibre de poésie brute et d’humanité de traviole.

En contrepoint d’une histoire sombre, on notera les traits au pastel des personnages, premiers rôles ou figurants fugaces, tortionnaires cupides ou passants hors-champ, tous unis par la mélancolie d’un barnum déliquescent. Des blanches, des noirs, leurs soupirs, leurs anicroches en guise de doubles croches, les bémols de l’existence, des points d’orgue aussi : encore de la musique en somme, on y revient toujours. Car, si la structure en toboggan de Terre promise se conforme à des chartes classiques du roman noir, son groove nous harponne de toute l’élégante simplicité de ses mélodies omniprésentes. De là à parler de mini-LP plutôt que de novella, il n’y a qu’un pas que nous franchissons allegro.

JLM


LE QUAKER de Liam McILVANNEY / Métailié Noir.

The Quaker.

Traduction: David Fauquemberg

LE QUAKER nous plonge au cœur d’une enquête policière complexe, haletante et glauque qui se déroule en 1969 dans la ville de GLASGOW. 

« GLASGOW » signifie en Gaëlique « vallée verdoyante » pourtant là c’est plutôt noir !!! En effet l’histoire se passe dans le Glasgow de la fin des années 60. Une ville monochrome, abandonnée, en pleine désindustrialisation, qui offre pour tout paysage des terrains vagues et des immeubles miteux occupés par une population désœuvrée, sous perfusion d’aides sociales et de single malt.

C’est dans ce décor que l’on retrouve les cadavres de 3 jeunes femmes. La mise en scène est toujours la même. Elles sont laissées pour mortes, violées, étranglées avec leur bas et une serviette hygiénique à proximité.Toutes ont fréquentées le même dancing, le « Barrowland » et ont fait la connaissance sur la piste du prédateur, du croque-mitaine, de celui dont le portrait-robot est dans toute la ville : LE QUAKER.

L’auteur nous fait vivre à travers chacune des victimes leur dernière soirée, leur flirt, leur viol puis leur meurtre. On peut ressentir la joie, l’ivresse, l’excitation, puis la peur, les chocs, la douleur, l’amertume d’une vie qui se termine salement…Tout ceci est alterné avec le suivi de l’enquête qui au fil des pages distille plus de détails… détails qui deviennent de plus en plus sombres, glaçants, sanglants.Et pour ajouter à la complexité de l’enquête, une deuxième affaire totalement différente sur fond de cambriolage va s’imbriquer et mêler les personnages entre eux.

Liam McILVANNEY réussit avec brio à ne pas nous perdre grâce à des personnages charismatiques dont l’inspecteur McCORMACK ou encore le perceur de coffre Alex PATON et une façon de narrer incroyable.Les descriptions des corps, des personnages, des lieux sont crues, sans filtre et rendent l’ambiance parfois étouffante.C’est rythmé, intense tout au long de la lecture au point qu’il faut penser à relever la tête de temps à autre pour reprendre son souffle.

Maintenant il reste à savoir si vous serez capable de prendre part à l’enquête et errer dans les sombres ruelles de GLASGOW à la recherche du QUAKER. Sinon il vous reste toujours la possibilité d’aller danser ou de prendre un whisky au pub du coin!

Liam MCILVANNEY est professeur de littérature à l’université Otargo, en Nouvelle-Zélande et critique littéraire à la London Review of Books. Il est le fils de William McIlvanney qui publie aux Editions Rivages. 

Nikoma.

NEW YORK SERA TOUJOURS LÀ EN JANVIER de Richard Price / Presses de la Cité.

The Breaks.

Traduction: Jacques Martinache.

Richard Price est un grand de la littérature noire américaine. On lui doit “Ville noire ville blanche”, “Clockers”, “Souvenez-vous de moi” et “The whites” entre autres, que des grands polars. Plus discret que certains de ses collègues, il ne fait pas parler beaucoup de lui et pourtant ce monsieur a bien d’autres compétences. A son actif, une carrière d’une dizaine de films comme acteur, quatre comme producteur dont le “Clockers” de Spike Lee, plus d’une dizaine en tant que scénariste dont “La couleur de l’argent” de Scorsese et on le retrouve aussi à l’élaboration de séries comme l’immense “The Wire” aux côtés de Simon, Pelecanos et Lehane ainsi que “The Deuce” qui raconte Times Square à la fin des années 70 pendant l’explosion de l’industrie du porno. Une belle carte de visite et quand Richard Price sort un bouquin, c’est fête ! Mais, mais, mais…

“Diplôme de lettres en poche, promotion 1971, Peter Keller apprend qu’il n’est pas admis à la fac de droit de Columbia. Issu d’une famille modeste de Yonkers, petite ville de l’État de New-York, le jeune homme, jusque-là la fierté de son père, pensait à tort que la vie allait lui dérouler le tapis rouge.

Sur liste d’attente, le voilà contraint d’enchaîner les petits boulots – préposé au tri à la poste de Grand Central, démarcheur téléphonique… Autant d’épisodes qu’il envisage avec autodérision, jusqu’à se lancer dans une série de canulars téléphoniques qui lui vaudront d’avoir affaire à la police. Et ni son nouveau poste d’assistant à l’université, ni sa relation avec l’épouse instable d’un ancien professeur ne l’aideront à y voir plus clair. Peter est-il bien sûr de vouloir devenir avocat, ou ne devrait-il pas plutôt tenter sa chance à New York dans le stand-up ?”

A la lecture de la quatrième de couverture, vous aurez aisément compris que “New York sera toujours là en janvier”, “The breaks” en version originale n’est pas un polar, pas plus un un roman noir mais un roman d’initiation contant les débuts dans le monde du travail et des adultes du jeune Peter Keller, jeune juif originaire du Bronx dans le New York du début des années 70. Sorti en 1983 et jusqu’ici inédit en France, l’histoire emprunte certainement beaucoup au parcours personnel de l’auteur qui a enseigné l’écriture aux universités Yale, de New York et Columbia et à ses souvenirs de l’époque.

Les fans plongeront avec plaisir dans le roman car retrouver la plume intelligente et très humaine de Price est chose assez rare et précieuse. Les dialogues sont souvent très bons et le roman réserve de nombreuses scènes humoristiques ce qui est plus rare chez l’auteur. Bon, si vous ne jurez que par les polars, vous passerez votre chemin. Enfin, si vous voulez découvrir l’univers noir de Richard Price, “Ville noire, ville blanche” ou “Souvenez-vous de moi”, seront de bien meilleures entrées. Néanmoins, le parcours de Peter Keller et la description de NY du début des années 70 par un enfant de la ville méritent l’attention.

Wollanup.


EN MOI LE VENIN de Philippe Hauret / Jigal.

Nous voilà plongés au cœur d’une campagne électorale d’une ville de banlieue, ou de province. Le sujet n’est pas véritablement la campagne en elle-même mais plutôt la corruption qui y a toute sa place et qui touche chaque strate de la société. C’est l’occasion pour Philippe Hauret de nous dépeindre des personnages blasés, moroses,  ou au contraire ambitieux et cyniques.

Nous suivons Franck Mattis, qui doit rentrer dans sa ville natale pour l’enterrement de ses parents. Ce retour aux sources l’oblige à se questionner sur sa vie, sur ce qu’il veut faire, il est dans une situation où il est bien plus simple de répondre à  l’appel de la bouteille qu’à vraiment prendre des décisions pour réorienter le cours de sa vie.

Il va ainsi croiser ses anciens amis, leurs parcours de vie pouvant être diamétralement opposés, ils se retrouvent tous en ce même endroit, cette ville qui les a forgés. Certains ont mieux réussi que d’autres mais à quel prix ?

Le trait commun à chacun des protagonistes est l’extrême solitude dans laquelle ils se retrouvent. Ben l’ami d’enfance, devenu un vrai geek, sans ami, sans vie sociale, qui se contente de vivoter jour après jour. Esther, qui a tout misé sur sa carrière et qui arrive à un moment de sa vie, où le regard en arrière est lourd : avoir tout sacrifié pour ça et seulement ça, pas de véritables amis non plus, sa vie c’est son boulot. Et son boulot actuel c’est de faire accéder à la mairie Maxence, candidat très extrême droite qui est prêt à tout pour arriver au pouvoir. Pour ce faire, rien de mieux que de s’acoquiner avec le mafieux local, ancien ami de lycée, qui semble avoir réussi : Valéry, propriétaire de boîte de nuit, proxénète sans aucun sentiment, sa seule faiblesse, son jeune amant Warren, qui ressemble plus à une poule de luxe qu’à un véritable partenaire.

Philippe Hauret se livre ainsi à une critique de notre société, où les individus sont désabusés, névrosés et ne parviennent à survivre qu’à grand renfort d’anxiolytiques et /ou d’alcool. Cette tendance n’épargne personne, chacun étant confronté à une violence physique ou psychologique. Les plus démunis n’ont aucun horizon, ils subsistent comme ils peuvent, et ceux qui s’en sortent cherchent à acquérir encore plus de pouvoir par tous les moyens possibles afin d’asservir les autres. 

Le bonheur n’est qu’une utopie dans ce livre, inaccessible à tous, la solitude est le lot de chacun. L’amour n’est qu’un mirage, qui ne permet que d’entrevoir un semblant de bonheur pendant quelques heures. Tout est noir, sinistre, glauque et aucun espoir n’est permis. Vous l’aurez compris, Philippe Hauret a un regard sur notre monde plutôt déprimant, et il nous le dépeint avec un rythme assez lent, à l’image de la vie de ses personnages, qui semble parfois avoir été mise sur pause.

Il s’agit sans aucun doute d’un roman noir qui n’épargne aucune catégorie sociale, aucun environnement, sans aucune éclaircie pour personne.

Marie-Laure



LES BONNES ÂMES DE SARAH COURT de Craig Davidson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Sarah Court.

Traduction: Eric Fontaine.

Depuis 2014, on n’avait plus de nouvelles de Craig Davidson. Sous le pseudonyme de Nick Cutter, il avait écrit des (bons) romans d’horreur TROUPE 52 et LITTLE HEAVEN mais si l’hémoglobine n’est pas trop votre truc, plus rien de “consensuel” (guillemets indispensables) à se mettre entre les mains du grand auteur canadien méconnu. Un de ses recueils de nouvelles avait tant séduit Jacques Audiard qu’il en avait fait “De rouille et d’os” avec l’excellent Matthias Schoenaerts et la pôôôvre Marion Cotillard dans les rôles principaux. 

Alors, voilà Davidson de retour dans les librairies françaises aujourd’hui avec un roman daté de 2010, jusqu’ici inédit chez nous et cette cruelle absence est enfin réparée. Ecrit avant le splendide CATARACT CITY de 2014, il contient beaucoup des thèmes qui exploseront au visage du lecteur quatre ans plus tard: les chutes du Niagara côté canadien, les souffrances du corps, la boxe, les combats de chiens, les vies à l’arrêt, la paternité, tout y est déjà. Mais, tout ceci est développé ici dans une version au premier abord, j’insiste au premier abord, beaucoup moins tragique, moins noire que dans CATARACT CITY. Mais, très comparable à Dan Chaon dans sa manière d’écrire, il faut se méfier de Craig Davidson car il secoue gravement, faisant naître l’horreur domestique d’une situation, en apparence, tout à fait banale. Davidson est capable de vous faire exploser de rire  puis de salement vous plomber la page suivante. Du coup, la lecture s’avère très prenante mais débordante d’incertitude et créant une réelle appréhension de chaque instant: chat échaudé…

Sarah Court est un petit lotissement banal de cinq maisons dans un coin gris de l’Ontario. Cinq maisons, cinq familles, cinq histoires dans cinq parties contenant toutes le terme noir dans leur appellation: Eau Noire, Poudre Noire, Boîte Noire, Carte Noire et Tache Noire et racontant trois générations. D’aucuns pourraient penser qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles assemblées pour faire un roman mais les récits sont inter-connectés et bien souvent le dénouement d’une histoire se trouve dans le développement d’une autre. On aimerait parfois bien connaître la réalité de nos voisins derrière le vernis des convenances et des apparences, la part sombre et c’est à pareille aventure que nous convie un Craig Davidson une fois de plus virtuose et osant même saupoudrer son récit de quelques petits éléments de surnaturel sur la fin sans rien gâcher. 

Le livre s’apprivoise lentement, les zones d’ombre sont souvent longuement préservées, beaucoup de gens bizarres, de situations improbables ou déjantées comme ridicules mais un ensemble parfaitement maîtrisé.

“Regardez un peu les différentes trames narratives de ce récit. Observez comment les histoires débutent et comment elles prennent fin. Celle d’un jeune pyromane fasciné par les feux d’artifice se termine avec de nouveaux yeux dans les orbites d’une femme. Celle du voleur de voiture qui explique à un étrange garçon comment on “chope un vé’cule” se termine avec un autre garçon tout aussi étrange qui se pend dans le placard d’un motel, mais qui finira par être sauvé par le premier de ces garçons, devenu un homme, qui un jour avait volé la Cadillac du grand-père du second.” raconte Davidson dans une épilogue de haut vol achevant un roman hors normes, loin des sentiers battus et rebattus.

Osez le trouble d’un très grand roman!

Wollanup.


LA FRONTIÈRE de Don Winslow / Harper Collins .

The Border.

Traduction: Jean Esch.

“Art Keller, ancien agent de la DEA, est recruté par le sénateur républicain O’Brien pour participer à une opération officieuse au Guatemala : aider le cartel de Sinaloa, dont la mainmise sur le Mexique assure un semblant de stabilité à la région, à se débarrasser d’une organisation rivale sanguinaire, Los Zetas. La rencontre organisée entre les dirigeants des deux cartels tourne au bain de sang : les trafiquants s’entretuent et le parrain de Sinaloa disparaît. Keller retourne alors au Mexique, où il retrouve la femme qu’il aime, Marisol. Maire d’une petite ville, celle-ci résiste vaillamment aux cartels, malgré la tentative d’assassinat qui l’a laissée infirme quelques années plus tôt. Quand O’Brien propose à Keller de prendre la tête de la DEA, il y voit l’occasion de lutter contre les organisations qui sèment la mort en Amérique. Il accepte.”

Les décharges du Guatemala, les pêcheurs du Costa Rica, le Guerrero et le Sinaloa au Mexique, Mexico, Juarez, Tijuana, Acapulco mais aussi Vegas, la Californie, Washington, New York avec Inwood et Washington Heights au nord de Manhattan et Staten Island, les prisons américaines, les centres de rétention… la zone de guerre s’est étendue.

Don Winslow a déclaré que tout ce qui était raconté dans cette trilogie, inaugurée en 2005 avec “la griffe du chien”, poursuivie en 2016 avec “Cartel” et qui connaît son dénouement  cette année, s’est réellement passé et que parfois il a lui-même préféré édulcorer les faits. C’est un monde effroyable que nous montre, nous décrit, nous explique, nous raconte Don Winslow pour la troisième fois et peut-être de manière encore plus aboutie que précédemment.

“La frontière” chère à Trump, démarre au début des années 2010 et se termine au moment de l’élection du promoteur à la Maison Blanche. Il y a deux Winslow, celui qui a écrit et continue encore à produire des polars globalement honnêtes et parfois même d’un goût douteux comme “Savages” et sa suite et… le grand Don auteur de cette exceptionnelle trilogie sur cette guerre contre le trafic des narcotiques: la marijuana, la meth, la cocaïne autrefois, l’héroïne et le fentanyl maintenant.

Une fois de plus, c’est du très, très haut niveau. Il faut parfois s’accrocher, rester bien concentré, le théâtre des conflits s’ est étendu, leur nombre méchamment aussi. Au cours de ces huit cents pages, fleurit un nombre impressionnant d’intrigues qui se recoupent, s’éloignent pour se retrouver en mode sanglant et éprouvant y compris pour un vieux guerrier comme Art Keller, toujours aussi cow-boy et franc-tireur malgré sa promotion à la tête de la DEA.

Nul besoin de lire les deux premiers pour attaquer “la frontière” tout en considérant néanmoins que vous vous privez de deux énormes monuments. “La frontière” lance une nouvelle histoire, une nouvelle apocalypse qui démarre par une guerre entre “los hijos”, héritiers des chefs narcos se disputant l’empire, le territoire, la thune, la came, les femmes…Keller, lui, a compris qu’il ne pourra jamais venir à bout du trafic à partir du Mexique et va s’attaquer ainsi au financement, à l’argent qui circule, à la came qui débarque aux USA, à l’ennemi intérieur.

Don Winslow dévoile toute la constellation narcos, les gamins qui crèvent d’overdose, les nanas en manque qui se vendent, les maras, les sicarios, les victimes de la terreur, les dispensaires, les massacres, la barbarie, la misère, les ateliers de fabrication du poison, les trains de l’horreur pour monter vers la frontière américaine, les territoires, mais aussi les financiers véreux, les banquiers ripoux, le blanchiment des montagnes de narcodollars, les trahisons, les politiques américains et mexicains unis par l’argent sale, les flics corrompus, la géopolitique régionale, l’économie du trafic… 

La route vers “la frontière” est longue, difficile, complexe, noyée de sang et de larmes, pavée d’horreur et de mort: huit cents pages sidérantes, époustouflantes au bout de l’enfer.

Drogue dure !

Wollanup.

PS: Et une petite chansonnette à la gloire de Juan Alberto Ortiz Lopez, alias “Juan Chamale”, un gros narco.



Entretien avec Thomas Bronnec pour LA MEUTE / EquinoX / les Arènes.

Deuxième entretien avec Thomas Bronnec, qui, roman après roman, nous conte les heurs et malheurs de la classe politique française à travers un cycle noir qu’il lui consacre avec beaucoup d’intelligence.

Vous avez débuté votre carrière chez Rivages puis vous êtes passé par la Série Noire de Gallimard et on vous retrouve aujourd’hui dans la collection Equinox aux Arènes. Vous aimez le changement ?

En 2017, Aurélien Masson, l’éditeur de la Série noire chez Gallimard, a décidé de rejoindre Les Arènes pour fonder une collection de romans noirs, EquinoX. Je l’ai suivi dans cette aventure car nous avons une relation de confiance, bâtie au fil des textes que nous avons travaillé ensemble : Les Initiés, En Pays conquis, et maintenant, La Meute.

En 2017, quand était sorti “En pays conquis” votre éditeur parlait du roman de la présidentielle à venir. Néanmoins, votre roman était plutôt une uchronie sur la vie politique française. Vous revenez deux ans plus tard, tout en gardant le même fond fictionnel, loin du racolage autour de la popularité du nouveau président que certains auteurs ont pu faire. Même si ce n’est pas votre sujet aviez-vous imaginé un telle explosion de la vie politique française et l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron?

Qui prétendrait aujourd’hui avoir prévu l’élection d’Emmanuel Macron manquerait sans doute d’honnêteté intellectuelle. J’ai rencontré l’actuel président de la République pour la première fois en 2010, à l’occasion de l’enquête sur le ministère des Finances que j’ai effectuée avec Laurent Fargues, qui a donné un livre et un documentaire. Aucun journaliste ou presque n’avait alors entendu parler de lui. J’ai continué à le voir plusieurs fois, jusqu’en 2013, alors qu’il était secrétaire général adjoint de l’Elysée. J’ai d’ailleurs écrit un article pour Libération à ce propos, Déjà Macron perçait sous Emmanuel. On sentait chez lui un talent et un charisme certains, de l’ambition et une vision de la politique. Mais de là à l’imaginer à l’Elysée, si tôt, qui plus est…

Article pour Libé sur Macron signé Thomas Bronnec.

Vous l’expliquez très clairement dans une note en fin de “la meute” mais tout le monde n’ira pas chercher jusque là, de quoi parle ce troisième volet de ce qui ressemble à un cycle?Et peut-on lire votre roman sans avoir lu les précédents édités par la Série Noire?

Oui, on peut évidemment lire ce roman sans avoir lu les autres. Les Initiés, En Pays conquis, et La Meute forment finalement une trilogie politique, même si ce n’était pas prémédité ; mais chaque livre est autonome, même si on retrouve des personnages communs et si ces trois romans tissent ensemble un fil chronologique cohérent, comme une chronique d’une vie politique parallèle. La Meute met en scène un ancien président  de la République, François Gabory, qui n’arrive pas à raccrocher et prépare son retour. Face à lui, Claire Bontems, une jeune ambitieuse qui tente de faire main basse sur la gauche en passant par-dessus les appareils politiques. Elle est conseillée par Catherine Lengrand, la sœur de  Gabory. C’est le choc de deux ambitions, de deux générations, de deux visions de la gauche. Une guerre sans merci dans laquelle s’invitent des rumeurs sexuelles, hypertrophiées par les réseaux sociaux. Le roman évoque la relation de fascination et de haine entre le pouvoir politique et la sphère médiatique, dans une société transformée par Facebook et les mouvements MeToo et Balancetonporc.

Ce n’est pas un secret, vous êtes journaliste, actuellement chef du desk numérique de Ouest France mais on ignorait votre côté masochiste. Bien sûr, c’est la voix d’un des personnages pas la vôtre mais il est écrit:” Les journalistes… Des menteurs, des tricheurs, des enfumeurs avec un pouvoir aussi démesuré que leur ego, qui ne pensent qu’à vendre du papier que plus personne ne veut acheter.” Des élus de la nation, des partis, des mouvements sociaux, des ministres, les Français lambdas ne se gênent pas pour jeter l’opprobre sur toute une profession. D’où vient cette inimitié, cette méfiance de plus en plus présente?

Les  médias sont de plus en plus mal-aimés, on est bien obligés de le constater. Il y a chez beaucoup un sentiment de déconnexion, l’idée que les médias représentent une élite qui ne comprend pas le pays, qui est trop proche des pouvoirs. C’est un terreau propice aux théories du complot et à l’émergence des fake news et des extrêmes. Cette méfiance qui se voue parfois en haine oblige la profession, loin d’être exempte de reproches, à s’interroger et à être toujours plus exigeante car la presse est un contre-pouvoir essentiel dans une démocratie.

A propos des dernières tracasseries de monsieur Castaner, on a pu entendre de la part de voix zélés que le pouvoir se sentait otage des informations délivrées par les réseaux sociaux, ce qui l’obligeait à des déclarations hasardeuses, prématurées ? Est-ce à dire qu’à notre époque la voix officielle serait menacée par des infos officieuse non vérifiées?

Ma réponse est un peu le prolongement de l’autre. Beaucoup ne croient plus les versions officielles et préfèrent croire que les autorités, les institutions mentent. Je crois que la communication politique, parfois désastreuse comme lors du drame de Lubrizol, doit se réinventer pour faire face à ces défis.


L’Europe est au cœur du débat de “la meute”, le pays étant en plein Frexit suite à un référendum. L’appartenance à l’UE sera certainement un grand débat de la prochaine présidentielle, peut-être pas le plus important pour les électeurs, mais quels autres grands sujets voyez-vous poindre depuis votre poste d’observation?

J’espère que l’environnement sera le thème principal de la prochaine campagne. Il est plus que temps que les gouvernements en fassent la priorité  numéro un. Ils ne le feront pas d’eux-mêmes mais les mobilisations populaires, de plus en plus massives même si la France est en retard, peuvent les obliger à agir.

L’opposition au sein de la gauche pour la conquête du pouvoir est un des thèmes de votre roman. Pensez-vous que les clivages gauche/droite existent encore dans la France de 2019 du point de vue des politiques tant le nombre de girouettes élues va croissant depuis quelques années mais aussi du point de vue de l’électorat?

Le clivage gauche-droite a toujours existé, il évolue simplement au fil de l’Histoire : avant la première guerre mondiale, il se faisait autour de l’acceptation de la République. Puis, quand ce débat s’est éteint, il s’est joué autour de la question de l’acceptation du capitalisme, puis de la question sociale à l’intérieur du système capitaliste. Certes, il reste une partie de la gauche qui tente de la garder au coeur du débat, mais elle représente une petite partie de l’électorat. Le PS, la gauche macroniste, ont intégré les contraintes du libéralisme. Le clivage gauche-droite se joue aujourd’hui aussi, et même sans doute davantage, sur les questions de société : l’environnement, l’égalité entre les femmes et les hommes, la lutte contre le racisme, la question de la filiation… En revanche, l’offre des partis politiques ne recoupe pas complètement ces clivages et c’est pourquoi je pense que la période de reconfiguration de la vie politique initiée par l’émergence d’Emmanuel Macron n’est pas terminée. On voit bien que la gauche et la droite d’hier se cherchent un positionnement et un avenir. 


Vous n’en parlez pas tout comme l’éditeur et pourtant c’est, pour moi, le thème central de « la meute ». Les femmes et la politique n’est-il pas le lien qui fait fonctionner le roman et qui lui donne une encore plus grande aura que vos précédents écrits? La femme dans la politique, la femme qui subit la politique, la femme séduite par la politique, le pouvoir ? Pourquoi une telle place nouvelle à la voix des femmes?

Si, si, nous en parlons 🙂 Le roman est indissociable de l’époque post #metoo, les femmes y ont une place centrale. J’ai voulu montrer que la politique aujourd’hui ne peut plus se passer des femmes, comme cela a longtemps été le cas. Mon héroïne, Claire Bontems, n’a aucun complexe et même si c’est difficile pour elle de se faire une place, elle utilise tous les moyens à sa disposition pour arriver au sommet. Elle fait du féminisme l’un des thèmes majeurs de sa campagne. Mais il y a aussi les femmes de l’ombre : Thérèse, la mère de François Gabory ; Catherine, sa soeur et sa rivale ; Manon, sa maîtresse. Car même les hommes du « monde d’hier » ne sont rien sans les femmes de leur entourage. 


Enfin, pensez-vous que le le courage et un entraîneur compétent suffiront au Stade Brestois pour se maintenir en Ligue 1 ?

La saison est plutôt bien partie mais elle est longue et il faudra sans doute lutter jusqu’au bout. Mais oui, j’y crois !

Entretien réalisé par échanges de mails en octobre 2019.

Merci à Thomas.

Wollanup.

L’ ECHO DU TEMPS de Kevin Powers / Delcourt.

A shout in the ruins.

Traduction: Carole d’Yvoire.

« Nurse donna naissance à George dans une tente d’amputation de l’hôpital de Chimborazo au deuxième jour d’avril 1863. Elle se tordait de douleur depuis la veille au soir et les chirurgiens l’avaient laissée gémir sur le sol couvert de sang, tandis qu’ils poursuivaient leurs opérations. Le crissement de la scie sur les os. Une sonde, un doigt ou une paire de pinces fouillant dans les chairs déchirées du bras ou de la jambe d’un jeune homme, à la recherche d’une balle Minié, la plaie aussi béante que l’entrée d’une mine. Les voix calmes mais fermes des médecins et soignants échangeant instructions et confirmations. Un membre jeté sur le plancher avec un bruit sourd et une petite éclaboussure de sang. Et Nurse, dans un coin de la tente, ignorée alors qu’elle se balançait, pliée en deux, d’avant en arrière, à intervalles de plus en plus rapprochés, tel un métronome déréglé. »

Son premier roman, Yellow Birds révélait déjà un véritable talent d’écriture : il conquiert le public américain ainsi que le public français. Vétéran de la guerre d’Irak, à l’instar d’un Phil Klay ou, plus récemment, de l’ovni Nico Walker, Kevin Powers s’emploie à revivre les horreurs du conflit armé en les restituant à l’écrit. Acte cathartique ? peut-être un peu mais pas uniquement puisque le titre publié par les éditions Delcourt cet automne, L’écho du temps, revient sur le sujet de la violence humaine, à une autre époque, lors d’une autre guerre.

Deux temporalités se font face : le passé, deuxième moitié du XIXe siècle et son écho en plein milieu des années 50 : nous sommes en Virginie et assistons d’un côté à une naissance, de l’autre à un départ.

Kevin Powers se fout du suspense : sa structure narrative n’en dépend pas, elle est, au contraire, semblable à un chemin – deux en l’occurrence, le passé et le présent – sur lequel il vous accompagne en vous faisant signe de temps en temps pour vous éviter de vous prendre les pieds dans une branche.

La Virginie, terre sudiste, est toujours marquée par la ségrégation lorsque George, « dans les quantre-vingt-dix ans environ » prend la décision de quitter Richmond et le quartier où il vit depuis des années, quartier voué à la démolition pour laisser la place à la Route Une. Il sait que la fin est proche et aimerait savoir d’où il vient ; tout ce qu’il en sait se résume à un petit mot écrit à la hâte : « Prenez soin de moi. Je vous appartiens maintenant. » accroché à ses vêtements lorsqu’il avait été retrouvé, en Caroline du Nord, petit garçon de trois ans.

Powers joue avec les flashbacks et les digressions sans que jamais cela ne nuise à l’homogénéité du récit : bien au contraire, la force du texte s’amplifie au fur et à mesure que les pièces du puzzle se mettent en place. Les personnages aussi prennent de plus en plus d’épaisseur, jusqu’à déborder des pages du livre : le sens du détail de Powers, les descriptions approfondies – qu’il s’agisse de paysages ou d’état d’âmes – son incroyable sensibilité font mouche.

Les racines de l’histoire, en pleine guerre de Sécession dont la Virginie refuse d’admettre la défaite se trouvent sur la plantation d’un français, Levallois. Homme d’affaires, homme de pouvoir, il tire les ficelles de plusieurs destins, des Noirs, des Blancs. Parmi les Noirs, un couple, Nurse et Rawls, parmi les Blancs, le propriétaire voisin, Bob Reid et sa fille, Emily. La guerre et ses conséquences en face.

L’écho du temps raisonnera dans votre tête longtemps après l’avoir refermé. Il raconte avec beaucoup de douceur l’horreur humaine. Traversé de temps à autre par un éclair de lumière (grâce surtout à des personnages secondaires dont le poids est aussi important que celui des personnages principaux), par des moments de grâce (comme celui où George rencontre les parents de son ancien collègue tué dans un accident de travail ou l’histoire d’amour de Lottie et Billy), le roman de Kevin Powers questionne la nature humaine.

Puissant, dérangeant parfois, extrêmement beau.

Monica.


LAISSE LE MONDE TOMBER de Jacques Olivier Bosco / Pulp Editions.

Pour son nouveau roman, Jacques Olivier Bosco nous plonge dans une banlieue parisienne, bien glauque, bien noire, où peu d’espoir est permis. Pas d’horizon pour ses habitants, ni visuel, ils sont entourés de barres d’immeuble avec un ciel bas, ni dans leur vie. Pour eux, pas de rêves de vie meilleure, autre part, dans un monde plus bleu.

On suit Jef et Hélène, deux flics de quartier malmenés par la vie, qui vont devoir faire face à une enquête encore plus cruelle que leur environnement. Un gamin, puis une femme sont retrouvés morts, bouffés et tués par un chien, un monstre de férocité. L’autopsie révèlera que leurs visages ont été pelés. Cet animal n’agit donc pas seul, il a un maître qui tue les habitants de cette banlieue, dans une barbarie inhumaine.

JOB nous plonge dans cet univers sans nous laisser la moindre espérance. Une telle noirceur entoure chaque personnage, une telle haine contre le monde,  qu’il arrive à nous faire tomber toujours plus profond dans le précipice. Chacun voudrait trouver la rédemption, parfois dans l’amour mais comment trouver cette étincelle dans un tel contexte. Les habitants ont la haine, les flics sont seuls et démunis.

« Je croyais qu’être flic c’était quelque chose, être crainte tout du moins aimée, respectée. Reconnue. (…) il n’y avait que des insultes, du rejet, de la haine, des crachats à longueur de journée. Du mépris, ils étaient la lie de la lie dans ce lieu banni, la banlieue. »

On pourra regretter une violence parfois dans la surenchère sur la première partie du bouquin, mais qui se rattrape par davantage de profondeur dans la seconde. Cette deuxième partie permet d’intensifier les personnages, de mieux comprendre d’où vient cette profusion de rage. Le dénouement de l’enquête arrive un peu vite mais pour mieux s’axer sur la conclusion de l’histoire de ses protagonistes. Aucun n’est épargné, pas de gentils et de méchants, mais plutôt des personnalités qui trouvent dans la brutalité, dans la sauvagerie, le seul moyen de faire face aux horreurs qu’ils ont subies.

Aucun répit ne nous est donné dans ce roman, véritable « roman noir » dans sa  définition même, les amateurs apprécieront.

Marie-Laure.


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