Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Author: clete (page 2 of 66)

LA FILLE-HÉRISSON de Jonas T. Bengtsson / Denoël.

Traduction:  Alex Fouillet.

Suz a dix- neuf ans mais en paraît douze, petite gamine informe vivant dans un cité HLM délabrée de Copenhague. Suz n’a pas d’ amis, pas de vie hors de son triste univers solitaire, malbouffe, shit médiocre, horizon bouché sans éclaircie à prévoir. Un jour, deux flics, plutôt paternalistes dans leur intentions, l’ avertissent que son père, détenu modèle, va sortir de prison plus tôt que prévu. Elle doit donc se préparer à affronter à nouveau le cauchemar. Elle commence à se bouger, se crée des épreuves, des tests, pour forger son caractère, fuir sa peur, pour se préparer à affronter un monstre dont le sang coule dans ses veines et à le tuer.

Il y a eu un drame familial mais on en ignore la teneur. Sont évoqués une mère inconsciente dans son lit, un frère parti se battre en Afghanistan et ce père donc qu’elle veut supprimer. On n’en saura pas plus dans la première partie, on suivra juste Suz dans ses rapports difficiles avec les gens de son quartier, se méfiant des petites frappes tout en refusant les quelques mains tendues. Suz vit la pire des solitudes mais ses tests lui permettent de tenir puis quelques activités de deal d’herbe et de shit la feront rêver de pouvoir acheter une arme et de buter l’ordure le moment venu.

Malgré le calvaire vécu par Suz, le ton n’est pas toujours morbide et ces relations de petite sauvageonne avec son entourage des enceintes bétonnées oubliées déclenchent parfois le sourire malgré le drame vécu, malgré la misère, malgré la merditude de son existence…

Sans l’envoi de la bonne fée Joséphine de chez Denoël, je serais passé à côté de ce roman, aucun doute. Les histoires de jeunes paumés dans des zones urbaines, sortes de prisons à ciel ouvert sans réel échappatoire, sont légions mais “la fille-hérisson” se distingue vraiment du lot par l’empathie pour Suz que sait créer, sans compassion putassière, sans misérabilisme larmoyant Jonas T. Bengtsson. A chaque fois que Suz sort de son appart, on tremble pour elle. On s’inquiète  de ses rencontres avec la racaille locale, des tests qu’elle s’impose, de ses envies d’en finir. Suz est aussi touchante que Eva l’héroïne de l’effroyable “Débâcle” de Lize Spit. Pareille enfance flinguée par les parents, même drame, même dégoût de la vie, même horreur vécue jour après jour même si les projets des filles sont différents et ne situent ni à la même latitude ni dans un tissu social comparable.

Suz, un personnage qu’on n’oublie pas, Petite Sirène du chaos…

Wollanup.

 

 

 

 

3 MINUTES, 7 SECONDES de Sébastien Raizer / La manufacture de livres.

“Sébastien Raizer est le cofondateur des Éditions du Camion Blanc, qui ont publié des cargaisons d’ouvrages sur le rock, et de la collection Camion Noir, aliénée aux cultures sombres.Il est l’auteur de la trilogie transréaliste des « Équinoxes » à la Série Noire (L’alignement des équinoxes, Sagittarius, Minuit à contre-jour), ainsi que d’un Petit éloge du zen.Il vit à Kyoto où il pratique le iaido et le zazen.” Présentation de  La manufacture de livres.

Entretien avec l’auteur septembre 2017.

Sébastien Raizer s’est fait connaître du plus grand public par sa trilogie des Equinoxes, oeuvre imposante, impressionnante et très exigeante. Aussi après lecture, est-il curieux de de le voir rompre le silence, rejoindre les rivages occidentaux, les étals des librairies françaises avec uniquement une novella.

Ceci dit, “ 3 minutes 7 secondes” prolonge cette réflexion personnelle lue précédemment, alimentée par un souffle oriental qu’il respire maintenant tous les jours. Si vous ne connaissez pas Sébastien Raizer, le propos, plus facilement abordable ici, sera certainement une belle manière d’entrer dans l’univers complexe de l’auteur tandis que les aficionados retrouveront certaines thématiques, évolueront dans une certaine paramnésie douce.

“Au crépuscule, le vol MU 729 a quitté Shanghai pour rejoindre Kyoto. Mais tandis que l’appareil survole la mer de Chine, un missile balistique nord-coréen prend le Boeing 777 pour cible. L’information est transmise au pilote. Dans quelques instants, l’appareil sera détruit. Aucune échappatoire.
À bord de l’avion, trois cent seize passagers vivent leurs derniers instants. Il ne leur reste que 3 minutes et 7 secondes pour savoir quel sens donner à ces ultimes moments.”

Le commandant de bord, son second, des membres du  personnel navigant, un photographe hollandais, un jeune Américain, les protagonistes de cette “chronique d’un mort annoncée”. Trois minutes et 7 secondes avant le chaos, le néant .

Plusieurs destins confrontés à la fin, la manière de chacun d’aborder cette issue fatale… On est très loin d’un roman catastrophe. Dans cet avion, les personnes ne sont plus sur Terre mais ne sont pas mortes non plus. C’est ce passage vers le néant, cet état instable et hautement déstabilisant qui  est raconté: les considérations de chacun, les souvenirs, les regrets, les ultimes désirs pour quitter la vie parfois très antagonistes, les cruelles terribles dernières trahisons. C’est du grand art, puissamment troublant !

“Chaque voyage est d’abord un voyage en soi. »

壮大

Wollanup.

 

PENSION COMPLÈTE de Jacky Schwartzmann / Le Seuil

Doit-on s’attendre désormais à une livraison annuelle de Jacky Schwartzmann ? Juste un an après le réussi “Demain, c’est loin”, il revient avec un encore plus réjouissant “pension complète”, ersatz voulu de polar mais réel moment de plaisir méchant, de mauvaise foi assumé où se cache une réelle tendresse déjà rencontrée dans le précédent roman.

Dino a quitté sa barre HLM lyonnaise il y a une vingtaine d’années pour le Luxembourg accompagné d’un compagnon d’ infortune avec l’idée géniale et honnête qui devait les rendre riches. Las, un fiasco mais Dino a su gagner le cœur d’une riche héritière locale et depuis vingt ans, il file le parfait amour avec Lucienne de trente deux ans son aînée. Dino un gigolo? Pas pour lui, il clame son amour pour elle comme sa haine de sa belle-mère bientôt âgée de 100 ans qui n’a visiblement pas encore l’intention de casser sa pipe. Dino est un naïf, un candide ou un faux-cul de classe mondiale, vous jugerez. A 45 ans, il est bien malheureux de quitter le Grand-Duché pour quelques temps suite à un pétage de plombs pas bien vu de sa belle et des autorités et il échoue dans ce camping du sud de la France, antichambre, porte de l’enfer des vacances populaires des populations européennes attirées par le soleil. Il rencontre et sympathise avec son voisin de bungalow, un écrivain goncourisé venu chercher l’inspiration et c’est le début de la fin, la fin de la tranquillité puisque les cadavres s’accumulent très vite aux Naïades tandis qu’au Luxembourg son horizon s’assombrit salement.

Il est certain que les amateurs de polars purs et durs ne trouveront pas leur compte dans cette farce sanglante, Jacky Schwartzmann semblant n’utiliser le polar uniquement parce que le Noir sied si bien aux romans sociétaux. Et comme dans “Demain, c’est loin”, l’auteur se plaît à dézinguer sans aucune pitié les travers de ses contemporains qui le gênent ou qui l’énervent avec une mauvaise foi évidente. Les lieux et les gens rencontrés et racontés étant certainement les fruits d’expériences vécues ou observées avec minutie.

On rit beaucoup parce que beaucoup des propos sonnent très juste et que vous trouverez sûrement en lui un excellent messager pour dénoncer nos turpitudes et bien sûr, bien plus risibles, celles de nos semblables. Et qu’importe si la vraisemblance de l’intrigue était partie, elle aussi, en vacances quand il a écrit son pamphlet, le verbe et le rythme tout comme les péripéties sont au zénith d’un soleil méditerranéen estival. Dès les premières pages, les premiers mots, les personnages âgées, les petits enfants, les banquiers, les Luxembourgeois, les chansons de Bashung (???), les bourgeois, les Belges tatoués, la marque des cuvettes de toilettes sur les cuisses des vacancières… tout le monde morfle. Ça cogne dur, à la batte en alu parfois et on en redemande surtout quand il défonce nos têtes de turc, nos souffre-douleur et autres personnes toxiques de notre existence.

Réjouissant.

Wollanup.

PRÉSUMÉE DISPARUE de Susie Steiner / EquinoX / Les Arènes

« Une nuit, après une énième rencontre Internet ratée, Manon Bradshaw est envoyée sur une scène de crime.Edith Hind, étudiante à Cambridge, belle, brillante et bien née, a disparu. Peu d’indices, des traces de sang…Chaque heure compte pour la retrouver vivante. Les secrets que l’inspectrice Bradshaw s’apprête à découvrir auront des conséquences irréversibles, non seulement pour la famille d’Edith mais pour Manon elle-même. »

Manon Bradshaw est une des voix de ce roman choral, certainement la plus importante pour ce qui concerne l’enquête. Les autres sont les voix de la douleur: de la mère d’abord ébranlée puis effondrée et d’ Helena la meilleure amie d’Edith au cœur de la tourmente, dernière personne à avoir vu Edith. La quatrième voix est celle de Davy, collègue de Manon et permettant d’avoir un éclairage différent sur la personnalité troublée de celle-ci proche de la quarantaine galérant de rencontre en rencontre avec des hommes étant dans le même vide existentiel que le sien, perdus dans la même solitude qui ronge.

Manon et son équipe d’enquêteurs du Cambridgeshire, comté au nord de Londres, vont fouiller, gratter et le parfait vernis de la famille Hind va salement s’effriter au fur et à mesure des révélations sur la vie et sur la sexualité d’Edith, pas l’oie blanche, pas la gentille bourgeoise en devenir que son père, intime d’un ministre et médecin de la couronne britannique,  envisage, espère. Avant tout un roman d’investigation policière “ Présumée disparue” se distingue néanmoins par son déroulement où interrogatoires musclés, interpellations, coups de feu, bastons sont totalement absents. Susie Steiner montre le caractère minutieux, ennuyeux, désespérant de la procédure. Les jours, les semaines passent…

Parallèlement à une enquête où elle distille des révélations plus ou moins explosives dans une intrigue bien agencée dans sa progression, Susie Steiner s’intéresse beaucoup à la vie de Manon, à ses rendez-vous câlins peut-être, coquins parfois et à ses échecs surtout… qu’elle arrive à surmonter, aidée par ses collègues. Tout ceci est raconté en détail et là, on manque de peu, à plusieurs reprises, de quitter le cadre du polar pour lire une nouvelle mouture de Bridget Jones, sans l’humour néanmoins.

Certains, et je ne leur donnerai pas forcément tort , trouveront que l’intrigue se noie dans des passages, dans des considérations qui n’apportent pas grand chose à l’intrigue criminelle. En fait, tout dépendra de l’empathie que Susie Steiner aura su créer chez vous, de la proximité affective que vous pourrez avoir de par votre parcours, votre sexe, votre âge, votre propre vie quoi, avec la tourmente vécue par Manon et les autres personnages féminins qui ont la part « belle », importante du roman. “Présumée disparue”  daté de 2016 est la première des enquêtes de Manon dont la suite “ Persons unknown” de 2017 paraîtra bientôt dans la collection.

Que penser vraiment de ce roman avec un peu de recul? Il est certain que l’enquête est bien maîtrisée, réserve un final réussi sans être à tomber non plus, mais l’ensemble est quand même très ralenti par les états d’âme finalement assez lisses des différents personnages délivrant ainsi un résultat somme tout un peu convenu et manquant des multiples aspérités, de la rugosité, qui distingue depuis ses débuts les productions EquinoX.

Tiède.

Wollanup.

SEANCE INFERNALE de Jonathan Skariton / Sonatine.

Traduction: Claude et Jean Demanuelli.

La quatrième de couverture avait de quoi me séduire, bien que,  n’étant pas une fan de Dan Brown, le bandeau me refroidisse un peu « Le Da Vinci Code du Cinéma ».

Et je dois dire que le bandeau prend le pas sur la quatrième de couverture.

L’intrigue : Alex Whitman est un expert, un archéologue du  7ème art, il déniche pour de riches collectionneurs, des pièces uniques, des affiches originelles,  des bobines disparues depuis des décennies. Il est embauché par un collectionneur pour retrouver un film mais pas n’importe lequel : Séance infernale, le premier film jamais réalisé par Augustin Sekuler, bien avant Edison et les frères Lumière. Selon l’histoire, Sekuler aurait mystérieusement disparu avant la présentation officielle de son film. Le roman est issu d’une histoire vraie, celle de Louis Aimé Augustin Le Prince pionnier du cinéma, et de sa disparition.

La base est posée, s’en suit alors une quête à travers l’Europe, afin de trouver des indices pour mettre la main sur ce soi-disant film. En parallèle une deuxième intrigue prend forme, celle d’un  homme, violeur et tueur, sans lien évident avec l’intrigue première si ce n’est Whitman et son histoire personnelle.

En effet, le protagoniste est un homme tourmenté, sa famille a volé en éclat, il y a 10 ans, avec la disparition de sa fille lors d’une promenade au parc. Ses recherches d’œuvres disparues lui servent de rédemption, lui qui n’a pas su protéger et par la suite retrouver sa fille. Le meurtrier a-t-il un lien avec cette affaire ?

Il s’agit d’un premier roman, et Skariton a du mal à faire un choix dans son livre. S’agit-il d’une quête du St Graal, avec des rebondissements à la Indiana Jones, ou d’un thriller où le fil conducteur est notre enquêteur et notre violeur ? En fait, au bout de 350 pages, on ne sait pas vraiment. On a le sentiment qu’il s’agit de deux intrigues bien distinctes, qui mériteraient deux romans bien différents. Le mélange des deux histoires n’apporte rien, par contre cela génère une histoire confuse, brouillonne, qui m’a totalement perdue.

Skariton a fait sans nul doute, beaucoup de recherches pour écrire ce livre, je ne remets pas en cause son travail. Par contre, il n’est pas forcément nécessaire de retranscrire toutes ses études dans le roman. Nous sommes submergés par une multitude de détails qui n’apportent rien à l’intrigue mais rendent la lecture laborieuse et ennuyeuse. Certains passages, voire chapitre entier, sont longs et sans grand intérêt.

Ajouté à cela une écriture grandiloquente, pompeuse, sans aucune simplicité, et vous êtes coulé. L’idée de départ aurait pu être très bonne, mais cela souffre d’éparpillement sur plusieurs histoires, de simplicité et de cohérence.

Une vraie séance infernale, où nous n’espérons qu’une chose, arriver à sa conclusion et trouver la sortie au plus vite.

Marie-Laure.

LA MORT SELON TURNER de Tim Willocks / Sonatine.

Traduction: Benjamin Legrand.

Automne 2018, le retour de Tim Willocks !

Alors, évidemment ceux qui ont lu “La religion” et dans une moindre mesure “Les douze enfants de Paris”, rêvent, espèrent le troisième volet du cycle historique autour de Tannhauser  au milieu des massacres européens du XVIème siècle mais ils attendront. Parallèlement et antérieurement à ces deux œuvres imposantes au grand souffle de sang et de guerre, Tim Willocks, auteur anglais, a écrit plusieurs polars se déroulant aux USA et brillant tous par un déchaînement de violence. Du « hard boiled » dans son essence et c’est dans ce cadre qu’il revient en changeant de théâtre de combat, se penchant sur un pays aux maux multiples: l’Afrique du sud.

“Lors d’un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis qui erre dans la rue. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise. La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s’annonce brillante à cause d’une pauvresse ? Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s’en fout. Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides. Lorsqu’il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.”

On en convient aisément, l’intrigue n’a rien d’original. On l’a déjà lue à diverses époques et sous de nombreuses latitudes. Le cadre de l’Afrique du Sud, pays très inégalitaire, grandement violent et corrompu, à la société vérolée par tant de maux comme sait le montrer Willocks , laisse néanmoins présupposer que l’ affaire risque de déboucher sur une tuerie dont l’auteur a le secret et qu’il a déjà montré à maintes reprises. Par contre, le traitement de cette affaire d’une mère qui veut sauver son fils de la prison, ce matriarcat forcené prend toute sa dimension furieuse et intelligente avec un Tim Willocks ayant plusieurs cordes à son arc. Sur son CV: écrivain bien sûr mais aussi médecin, chirurgien, psychiatre et grand maître en arts martiaux.  Willocks met toutes ses compétences, ses multiples et vastes connaissances au service d’une intrigue éprouvante pour lui donner une dimension crédible en amenant, proposant, une réflexion. Au lecteur d’y trouver ses réponses ou tout au moins ses questions, une fois les différents épisodes sanglants et gores assimilés.

Tout au long d’une histoire au cruel parfum de mort violente, l’auteur montre clairement les souffrances physiques et psychiques subies par les différents personnages tout en soulignant l’inéluctabilité de l’issue par une étude psychologique fine montrant que les protagonistes des deux camps sont finalement prisonniers, ne peuvent agir d’une autre manière, une fois l’affrontement entamé. Les dés sont pipés, tout le monde est pris dans un engrenage morbide et mortifère.

Ceux qui connaissent Willocks comprendront très vite qu’une fois de plus l’ Anglais ne fait pas dans la dentelle et certains parties vous couperont certainement le souffle. Un épisode de survie dans le désert, notamment, se révèle absolument effroyable et difficilement oubliable. Turner, flic à sang très froid, incorruptible et déterminé, adepte des arts martiaux, va mettre son corps, son cerveau au supplice afin de remplir cette mission qui lui semble plus importante que sa vie, une quête de rédemption impossible noyée dans un bain de sang. Pas particulièrement fan du Willocks auteur de polars  sombrant parfois dans l’excès, je dois reconnaître que celui-ci, c’est du lourd.

Furieux et effroyable, 100% Willocks !

Wollanup.

POPULATION 48 d’ Adam Sternbergh / Super 8.

Traduction: Charles Bonnot.

« Tout le monde est coupable, personne ne sait de quoi ».

Imaginez un groupement de bungalows entouré d’une clôture, fermé par un portail, au Texas, au milieu de nulle part, 48 habitants, des hommes, des femmes et un enfant né il y a 8 ans dans cette ville fantôme de Caesura. Trois règles régissent cet endroit : pas de visiteur, pas de contact, pas de retour.

« Si tu veux garder un secret, commence par le protéger de toi-même » fut le credo fondateur de la ville.

Il s’agit en fait d’une expérience grandeur nature : une société privée découvre le moyen d’effacer la mémoire, partiellement ou totalement, et, après un accord avec le gouvernement, ils décident d’expérimenter sur de vraies personnes : des criminels, et des témoins bénéficiant du statut de protection. Leur mémoire étant effacée, aucun ne se souvient de pourquoi il est là, personne ne sait s’il fait partie des gentils (témoin à protéger) ou des méchants. Pour superviser le tout, nous avons Cooper, élevé au rang de sheriff de « Blind Town » avec pour insigne une étoile en plastique, jouet de pochette surprise.

Cela fait 8 ans que l’expérimentation se déroule, et tout va pour le mieux. Les gens cohabitent, créent des liens, aucune violence n’est à déplorer. Aucune interaction n’est possible avec le monde extérieur, seul le livreur de denrées vient une fois par semaine et casse cette routine très bien huilée. Les habitants ne se sentent pas  pour autant prisonniers, ils survivent dans cette ville fantôme, ils ne veulent pas se confronter au vrai monde : ne sachant pas pourquoi ils sont là, ils ont peur de se retrouver face à leur vraie vie, à des tueurs à leur recherche ou pire à des victimes de leur violence passée. Chacun s’est acheté une rédemption et veut à tout prix la conserver.

Mais soudain tout bascule, un des résidents se suicide, et quelques semaines plus tard un meurtre à lieu. C’est la fin de cette petite vie tranquille.  La société privée, le gouvernement, envoient des agents pour enquêter sur ces crimes. L’expérimentation est-elle en train de tourner au fiasco ou est-ce une suite de faits malencontreux qui  fait imploser la vie calme et tranquille de « Blind Town » ?

400 pages d’un huit clos angoissant avec des protagonistes auxquels on s’attache, pour lesquels on essaie de deviner de quels côtés de la barrière ils étaient : cet homme d’un certain âge,  qui passe son temps à bricoler dans son garage, cette femme douce et calme qui fait office de bibliothécaire, et cette jeune femme dont la seule passion est ses livres, maman d’un jeune garçon se peut-il qu’ils soient tous de  dangereux criminels ?

L’ambiance est oppressante, de plus en plus stressante au fil des pages. Les indices sont donnés au compte-goutte, et on tourne les pages afin de découvrir tous les secrets enfoui au fin fond du Texas, dans une ambiance de western. Pour chacun « leur victoire ou leur défaite ont été décidées pour eux il y a bien longtemps ».

Adam Sternbergh pose la question de la possibilité de la rédemption.  Peut-on, après avoir vécu une vie entière de crimes plus odieux les uns des autres, recommencer à zéro, oublier son passé, accéder à une terre promise où les compteurs sont remis à zéro ?

A-t-on le droit de se fuir soi-même, et plus que le droit, en avons nous le pouvoir ? C’est une chose de recommencer sa vie quand on oublie ce dont on a pu être capable, mais continuer quand on a connaissance de notre propre ignominie, peut-on faire comme si de rien n’était, nous regarder tous les matins dans une glace, entretenir son petit jardin, boire le café avec son voisin, faire comme si rien n’était arrivé, comme si non, nous n’étions pour rien dans les crimes affreux dont nous nous sommes rendus coupable ? Le jugement par des tiers peut-être compréhensif, dur, mais notre propre jugement n’est-il pas encore plus impitoyable ?

La violence et l’angoisse sont présentes tout au long du roman, et pour faire passer le tout, Stenbergh distille une touche d’humour bien noir. Le roman se lit très vite, vous êtes emportés dans ce tourbillon de secrets, de non-dits, et vous vous interrogez sur le bien-fondé de cette expérimentation et sur notre capacité, à chacun, d’accepter de vivre à côté, avec de potentiels dangereux criminels.

Un grand moment de lecture, un véritable roman noir, avec des héros et des méchants, chacun ayant une frontière assez floue, méthode western spaghetti,  chaque personnage étant assez complexe pour flirter avec le bien et le mal.

Marie-Laure.

 

LE DIABLE DANS LA PEAU de Paul Howarth / Denoël.

Traduction: Héloïse Esquié.

Paul Howarth primo romancier anglais a vécu plusieurs années à Melbourne avant de regagner son île d’origine et évidemment l’outback lui a fourni le décor du western australien qui arrive chez les libraires cet automne précédé de nombreuses critiques positives outre Manche.

Australie, Queensland, 1885. Une vague de sécheresse conduit la famille McBride au bord de la ruine. Leur terre est stérile, leur bétail affamé. Lorsque la pluie revient enfin, la famille pense être tirée d’affaire. Mais le destin en a décidé autrement. Un soir en rentrant chez eux, Billy et Tommy, les jeunes fils McBride, découvrent leur famille massacrée. Billy soupçonne immédiatement leur ancien vacher aborigène. Les deux garçons se tournent vers John Sullivan, leur riche et cruel voisin, pour qu’il les aide à retrouver le coupable. Malgré les réticences du jeune Tommy, Sullivan fait appel à la Police aborigène, menée par l’inquiétant inspecteur Edmund Noone. Les frères McBride vont alors être entraînés dans une chasse à l’homme sanguinaire à travers l’outback désertique.”

Il y aurait beaucoup à dire sur ce premier roman ambitieux qui peut se concevoir comme un western de la frontière quand les colons s’attaquent aux territoires encore vierges pour eux et s’en prennent aux tribus indiennes présentes sur ces terres. De fait, “le diable dans la peau” reprend ce principe mais dans une version australienne avec les populations aborigènes comme accusées et victimes. L’histoire est d’ailleurs écrite avec un talent certain qui continue d’opérer même dans les moments les moins captivants. Il faut bien reconnaître que le roman met bien cent bonnes pages à vraiment démarrer, l’auteur s’évertuant à montrer la misère de la famille McBride malgré le labeur incessant qui est le leur, une description très (trop) détaillée de leur pauvre existence qui par moments rappelle l’application d’ un James Agee dont l’objectif littéraire était bien différent.

Dans une deuxième partie qui rappellera évidemment Cormac McCarthy dans la démonstration de la folie meurtrière des hommes comme dans ses personnages à l’image d’un Noone, terrible figure du mal très pragmatique et convaincante, citant Darwin pour justifier les massacres, et parfait parent littéraire du juge Holden de “Méridien de sang”, le western prend tout sa mesure et l’histoire devient méchamment violente, crue, barbare. Tueries et abominations se succèdent à un rythme apocalyptique jusqu’au massacre final qui scellera le retour des “vengeurs” au bercail.

“Ils les massacrèrent. À part quelques femmes qu’ils gardèrent pour les revendre, ils les massacrèrent tous.”

Puis ce sera l’heure du choix pour Tommy et Billy les deux frères, une fois le cauchemar et leurs propres exactions, un tant soit peu, digérés, assimilés. Quel choix, quel avenir pour les deux enfants: accepter la tyrannie des colons, accepter le colonialisme, accepter le nettoyage ethnique au nom de la Couronne ou partir… reprendre la vie misérable de leurs parents ou s’ égarer aux côtés d’une ordure comme John Sullivan. Parfois comparé au roman de Phillip Meyer “le fils” dont il ne peut décemment pas revendiquer  égale ampleur avec cette histoire assez simple dont l’issue est hélas très prévisible dès le départ et encore moins avec l’âge des deux frères dont les agissements sont dictés beaucoup plus la naïveté de l’enfance, dont ils ne sont pas encore réellement sortis, que par des choix humanistes,  philosophiques voire économiques et politiques comme chez Meyer , “le diable dans la peau” éclaire néanmoins parfaitement sur le XIXème siècle et les terribles relents du colonialisme, du racisme, de l’impérialisme et du capitalisme naissant en Australie, à l’image de la situation américaine.

Assurément, Paul Howarth a du talent et deviendra peut-être incontournable un jour quand il aura réussi à trouver sa propre voie, différente de ses glorieux pairs. Si “le diable dans la peau” n’est pas un grand roman, il se distingue néanmoins et offre le plaisir d’un roman intelligent, d’un western des antipodes violent et d’un niveau bien au-dessus de la moyenne.

Wollanup.

 

ARCADE FIRE de Matthieu Davette / Le mot et le reste.

« En septembre 2004, le groupe montréalais Arcade Fire sort son premier album Funeral sur le label Merge. La presse va s’emparer de cet ovni et tout va s’emballer. Ce qui n’était qu’un collectif à la marge deviendra le premier groupe signé label indépendant à obtenir un Grammy Award. Porté par les deux frères Butler et la multi-instrumentiste Régine Chassagne, Arcade Fire synthétise le renouveau d’une scène indie-rock que médias et artistes (David Bowie et David Byrne les ont rejoints sur scène dès leur première tournée) exultent à mettre en avant. Savant mélange entre exigence indie, orchestrations, grandiloquentes, songwriting folk et usage à contre-emploi d’instruments (accordéon, vielle à roue, etc), leur musique est intrinsèquement liée à celle de l’excitant creuset musical que fut Montréal au début des années deux mille. « 

Les biographies de qualité des groupes ne sont pas légion en français et celle-ci doit être la première sur le monument canadien qu’est devenu Arcade Fire. Canadien, même si les deux frangins Butler créateurs du groupe avec Régine Chassagne multi instrumentiste aux racines haïtiennes sont avant tout des Ricains bon teint.

Evidemment, vous n’achèterez ce livre de fan que si vous êtes vous-même fan de ce collectif, éminemment original et dont les concerts sont d’énormes fêtes où de nombreux styles musicaux se côtoient puis se mélangeant, s’harmonisent, s’embellissent, dans une fusion irrésistible. En 2014, Matthieu Davette a vu le groupe en concert et ce fut le coup de foudre au point que voulant dans un premier temps entamer une carrière de romancier, il a finalement opté pour un ouvrage racontant l’histoire de ce collectif.

N’hésitant pas à utiliser des instruments rarement utilisés dans l’univers du rock, Arcade Fire sort sa force de sa diversité, des mélanges d’influences parfois anciennes qui sont expliquées par un auteur particulièrement bien renseigné. Matthieu Davette raconte l’histoire du groupe en remontant très loin dans la vie de Win Butler jusqu’à l’origine de son patronyme, ayant pris le parti que si Arcade Fire est avant tout un collectif, son leadership échoit pleinement à Win guitariste, compositeur et chanteur.

S’il emploie une faconde qui parfois se rapproche du romanesque, l’ouvrage peut néanmoins se lire par petites étapes sans que sa compréhension se révèle particulièrement  plus ardue. Bel effort d’un admirateur qui offre un beau cadeau à ceux qui pensent (à raison) que Funeral et Neon Bible sont deux albums qui connaîtront l’éternité.

Riche!

Wollanup

PS: le son et le l’image sont loin d’être parfaits mais… j’étais là, sur scène ce soir du 8 mai 2007, dans un immense théâtre baroque de Harlem au fin fond de Manhattan.

 

DARKTOWN de Thomas Mullen / Rivages Noir

Traduction: Anne-Marie Carrière

On est en Georgie dans la ville la plus peuplée de l’état suivant la seconde guerre mondiale. Pour la première fois des agents du département de police sont recrutés parmi la communauté noire. Dans cette atmosphère électrique, où malgré une volonté politique de poser les fondements d’une concorde et d’une égalité de façade, on assistera à la coexistence de deux unités policières distinctes. Et justement, l’équité de traitement, de mission, de statut restent loin d’atteindre son but. Le plafond de verre est toujours solide mais des hommes tentent de faire évoluer les lignes en se battant avec leurs armes.

«Atlanta, 1948. Sous le mandat présidentiel de Harry S. Truman, le département de police de la ville est contraint de recruter ses premiers officiers noirs. Parmi eux, les vétérans de guerre Lucius Boggs et Tommy Smith. Mais dans l’Amérique de Jim Crow, un flic noir n’a le droit ni d’arrêter un suspect, ni de conduire une voiture, ni de mettre les pieds dans les locaux de la vraie police. Quand le cadavre d’une femme métisse est retrouvé dans un dépotoir, Boggs et Smith décident de mener une enquête officieuse. Alors que leur tête est mise à prix, il leur faudra dénouer un écheveau d’intrigues mêlant trafic d’alcool, prostitution, Ku Klux Klan et corruption. »

En se lançant dans cette saga, Thomas Mullen, nous offre une vision, sa vision, d’une Amérique amputée de ses forces vives en n’octroyant pas les mêmes chances à ses différentes communautés. C’est de cette période trouble et charnière de la fin des années 40, début des années 50, que se situe son propos. Il nous permet alors de suivre deux binômes policiers, l’un blanc, l’autre noir. Et leur combat se détermine par leur histoire, leur passé. Entre courage d’affronter l’injustice ou abnégation de conserver des acquis raciaux, les frictions seront légions et conduiront à une désinhibition de valeurs opposées.

Thomas Mullen transpose avec maestria son propos dans ce sud U.S où règne ambivalence, discrimination et violences raciales. Il dépeint avec justesse et documentation une période qui sera un des points de départ d’un volonté émancipatrice de ce peuple opprimé. En mettant en scène un duo d’agents noirs face à leur « pendant » blanc, il s’éloigne de l’écueil du manichéisme. Chaque tentative de créer de la liberté, de l’égalité fait face à des actes contraires aux vertus de fraternité. Et c’est bien en cela que le roman est moins binaire qu’il n’y parait. L’enquête en toile de fond est révélatrice de ce que le politique refuse de voir. Il l’entraperçoit, il le distingue plus ou moins clairement mais se refuse à l’avouer.

Cette série policière sera adaptée à l’écran et l’on peut se ravir à l’idée qu’elle soit partie sur des bases solides teintées de noir lumineux. L’auteur dessine un tableau romanesque, qui contrairement à la quatrième de couverture, m’évoque les peintures sans concession de Pelecanos.

Ville noire, ville blanche saisissante!

Chouchou.

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