Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (Page 2 of 95)

CE LIEN ENTRE NOUS de David Joy / Sonatine.

The Line That Held Us

Traduction: Fabrice pointeau.

“Caroline du Nord. Darl Moody vit dans un mobile home sur l’ancienne propriété de sa famille. Un soir, alors qu’il braconne, il tue un homme par accident. Le frère du défunt, connu pour sa violence et sa cruauté, a vite fait de remonter la piste jusqu’à lui.”

Là où les lumières se perdent fut une putain de découverte en 2016, Le poids du monde en 2018 fut la confirmation de haut vol que l’on attendait et espérait et c’est sans souci mais avec une certaine frénésie qu’on pouvait attendre ce troisième roman de David Joy dont la parution initiale en avril avait été reportée pour éclairer des couleurs du Deep South la rentrée littéraire cet automne. Evidemment, ceux qui ont aimé les deux premiers n’ont pas attendu ma bafouille pour retourner dans les montagnes appalachiennes de Caroline du Nord. Ces dernières étaient déjà le théâtre des œuvres de Ron Rash et il faudra maintenant y associer et de façon certainement durable les romans de David Joy qui aborde la marginalité de ces régions perdues ricaines, certainement de façon moins bercée par la poésie que Rash mais avec une dureté, une authenticité, un réalisme qui rendent la lecture addictive dès les premiers paragraphes.

Tel un Donald Ray Pollock qui ne peut écrire que sur son coin de l’ Ohio, Joy raconte son coin paumé, maudit de Caroline du Nord. C’est forcément très américain, très roots, on retrouve tout ce qu’on aime mais aussi tous les excès de ce genre de littérature mais avec une écriture impeccable qui vous porte tout de suite. Les mobil-homes, le chômage, les magouilles dont le braconnage, des populations épuisées, des dégénérés, des picks-up rouillés mais aussi le poids de la religion et plus grave, ses déviances et puis, comme toujours chez ce peuple de cowboys, l’auto-justice avec une police dépassée ou ignorée. Et toujours dans un décor de montagnes que Joy dépeint avec talent mais sans excès verbeux.

David Joy connaît les histoires qu’il raconte, fréquente les gens dont il raconte les galères, passe sa vie dans ces montagnes et ces collines et se fout des étiquettes “rural noir”ou « Southern Gothic ». Il raconte ce qu’il connaît et une fois de plus, je me répète, il l’écrit divinement avec l’empathie et l’humanité qui lui collent à la peau et tous ceux qui ont eu la chance de le rencontrer ne me contrediront pas.

Ce troisième roman est pourtant plus ambitieux, encore plus réussi, beaucoup plus troublant que les deux précédents. Commencé comme une banale chasse à l’homme, il devient un tout autre roman à partir du deuxième tiers. Pour la première fois Joy fait ouvertement entrer Dieu, les croyances, les perversions liées à des interprétations biaisées volontairement ou pas… Sont avancées la Bible, l’histoire de Job, la loi du talion dans le cerveau d’un personnage rendu fou par la douleur de la perte de son seul bien, de sa seule raison de vivre après toute une vie de banni, d’exclu, de paria dont la stigmatisation n’était supportable qu’en compagnie de l’autre âme damnée qu’il protégeait et dont la mort va provoquer une ire “divine”.

“Ses yeux semblaient renfermer la fin du monde”.

On comprend très vite que le personnage principal est Dwayne, le frère de Sissy un pauvre petit gars, mal dans sa vie, mal dans sa peau mais seule lumière dans la vie de Dwayne. David Joy voulait créer un personnage ressemblant à Lester Ballard d’ “Un enfant de Dieu” de Cormac McCarthy et il l’a réussi certainement bien au delà de ses espérances tant la vengeance de Dwayne distille horreur mais aussi d’autres sentiments d’empathie bien plus troublants, créant un climat bien étouffant, imprévisible jusqu’à la dernière ligne. On est souvent secoué par les faits mais aussi par la réflexion que la prose de David impose. Il n’y pas de blanc et de noir, tout est gris, les victimes agissent comme des bourreaux tandis que les prédateurs font preuve d’une intelligence et d’une mansuétude inattendues. On regrettera juste la pauvreté des personnages féminins dans les romans de Joy alors qu’il sait rendre si attachants, troublants ces personnages masculins dépassés par leurs choix foireux à l’instar de grands devanciers comme Larry Brown ou Daniel Woodrell.

“Chaque choix avait des conséquences. Chaque pas qu’il avait fait au cours de sa vie avait mené à ceci. Le destin est un truc marrant, songea-t-il, le fait que les choses pouvaient sembler insignifiantes sur le moment, mais finir par être ce qui anéantirait la vie d’un homme. Il y avait tant de haine dans son coeur, tellement de dégoût, car il n’avait jamais eu les cartes pour remporter une seule main. Il y avait toujours eu deux choix: on pouvait s’allonger et encaisser, ou on pouvait attraper quiconque se trouvait à sa portée et l’étrangler afin de ne pas être le seul à souffrir. Ce choix avait toujours été facile, et sa décision ne fut pas différente à cet instant.”

Magnifique, bien joué David !

Clete.

PS: entretien avec David Joy.

TUPINILANDIA de Samir Machado de Machado / Métailié.

Traduction Hubert Tézenas

“Tupinilândia se trouve en Amazonie, loin de tout. C’est un parc d’attractions construit dans le plus grand secret par un industriel admirateur de Walt Disney pour célébrer le Brésil et le retour de la démocratie à la fin des années 1980. Le jour de l’inauguration, un groupe armé boucle le parc et prend 400 personnes en otages. Silence radio et télévision.

Trente ans plus tard, un archéologue qui ne cesse de répéter à ses étudiants qu’ils ne vont jamais devenir Indiana Jones revient sur ces lieux, avant qu’ils ne soient recouverts par le bassin d’un barrage. Il découvre à son arrivée une situation impensable : la création d’une colonie fasciste orwellienne au milieu des attractions du parc dévorées par la nature. À la tête d’une troupe de jeunes gens ignorant tout du monde extérieur qu’ils croient dominé par le communisme, il va s’attaquer aux représentants d’une idéologie qu’il pensait disparue avec une habileté tirée de son addiction aux blockbusters des années 1980.”

Walt Disney à Rio en 1941

A défaut de séduire tout le monde,”Tupinilândia »  fera voyager, rêver plus d’un lecteur et nombreux seront ceux qui seront séduits par une histoire contée avec une réelle passion par un auteur à la plume souvent très belle.

Construit en deux parties, le roman raconte avec précision, passion je me répète, la naissance d’un parc, copie brésilienne des réalisations Disney. L’ Américain est d’ailleurs présent dès les premières pages qui racontent un voyage à Rio de tout le crew du dessinateur au début des années 40. Cet événement est d’ailleurs le point de départ de l’entreprise, du rêve d’un industriel brésilien et de toute sa famille. Place au rêve mais aussi une forte évocation d’un pays étouffé sous une dictature jusque dans les années 80. 

Dans une seconde partie, trente ans après sa fermeture, on retrouve le complexe de loisirs avec un archéologue en mission sur le site et qui ne sera pas au bout de ses surprises. Autant la première partie émerveille malgré certaines longueurs consécutives à la passion intarissable de l’auteur pour ces cités maudites, autant celle-ci ennuie un peu: les aventures dans la jungle ressemblent trop justement à du Disney, du gnangnan peu ébouriffant ou inquiétant et difficilement crédible.

Il n’empêche que ce roman séduira par la beauté du texte, l’intelligence de l’auteur qui, sans avoir l’air d’y toucher, éclaire sur le Brésil d’hier et d’aujourd’hui, montre les manifestations du nationalisme. On peut regretter que l’auteur s’emballe parfois, nous lasse un peu avec des descriptions monstrueusement détaillées mais aussi et surtout trop longues. Pour les Brésiliens, ce roman faisant beaucoup référence à leur culture, leurs traditions a dû certainement agir comme une magnifique Madeleine de Proust mais les lecteurs français patients, qui auront avalé les multiples passages sur Walt Disney du début sauront entrer dans le rêve d’un homme et apprécieront le message passionné d’un auteur sud-américain sur lequel il faut compter.

Souvent séduisant.

Clete.

DE NOS OMBRES de Jean-Marc Graziani / Editions Losfeld.

Et voici « De nos ombres » le premier roman de Jean-Marc GRAZIANI, un auteur 100% corse.190 pages d’une écriture qui a du caractère, imagée, un soupçon poétique, juste ce qu’il faut pour vous accrocher et passer un très bon moment.

L’histoire se déroule en Corse, plus précisément à Bastia en 1954. On y fait la rencontre de Joseph âgé de 12 ans qui est accompagné de son arrière-grand-mère Mammo, ils forment deux personnages principaux forts, intimement liés. Joseph entend des voix qui lui dictent ses actes et le mènent à mettre la main sur des indices qui resurgissent du passé et l’amènent à retrouver chaque personne concernée à travers l’île de beauté.

Seule Mammo comprend Joseph et l’accompagne dans son périple afin de comprendre les tenants et aboutissants de cette absurde jeu de piste. Au gré des rencontres, Joseph avance avec le lecteur dans la compréhension de ce qu’il vit au moment présent, dissipant peu à peu les zones d’ombres. Parallèlement à chaque éclaircissement, on assiste à différents points de vue de la même histoire par les différents personnages concernés, chacun à leur époque dans un passé plus ou moins lointain. Chacune des situations très différentes et éloignées au premier abord finissent par s’imbriquer en apothéose amère, pleine de regrets et de non-dit, perçant à jour un lourd secret familial. Le dénouement est véritablement poignant rendant d’autant plus attachant ce jeune garçon totalement charismatique.

La force de l’auteur est de retracer dans ce premier roman ce scénario complexe sans jamais être décousu, sans jamais perdre son lecteur avec un rythme fou et intense. La Corse est mise à l’honneur, avec son peuple, ses paysages fabuleusement retranscrits et aussi la part de son histoire pendant la seconde guerre mondiale, où elle fut pour certains une terre d’exil, d’accueil puis d’espoir.

Pour ceux en manque d’originalité dans leurs lectures ou en quête de belles découvertes, ce roman vous marquera et vous ramènera certainement à la part d’ombre qui sommeille en vous.

Nikoma

LES DYNAMITEURS de Benjamin Whitmer / Gallmeister.

THE DYNAMITERS

Traduction: Jacques Mailhos.

Quatrième roman de Benjamin Whitmer chez Gallmeister et si je n’ai pas spécialement goûté le précédent “Evasion”, il faut reconnaître que chaque sortie de l’auteur implanté dans le Colorado est un bel événement. Continuant son credo d’une histoire de la violence aux USA, il creuse à nouveau et plus profondément dans le passé pour nous conter violemment le cloaque de Denver à la fin du XIXème siècle.

“1895. Le vice règne en maître à Denver, minée par la pauvreté et la violence. Sam et Cora, deux jeunes orphelins, s’occupent d’une bande d’enfants abandonnés et défendent farouchement leur “foyer” – une usine désaffectée – face aux clochards des alentours. Lors d’une de leurs attaques, un colosse défiguré apporte une aide inespérée aux enfants, au prix de graves blessures que Cora soigne de son mieux. Muet, l’homme-monstre ne communique que par des mots griffonnés sur un carnet. Sam, le seul qui sache lire, se rapproche de lui et se trouve ainsi embarqué dans le monde licencieux des bas-fonds.”

L’homme-monstre se nomme Goodnight, est avare de confidences mais on apprend par son ami venu le récupérer qu’il est originaire des bas-fonds où tentent de survivre Cora et Sam et les orphelins qu’ils protègent, élèvent, éduquent dans la peur des adultes nommés les “ crânes de nœud”. Cole, l’ami, est le propriétaire de l’Abattoir, la gargote la plus dangereuse de la ville et a maille à partir avec l’administration corrompue de la ville, la police et l’agence Pinkerton. Goodnight carbure au laudanum, Cole à n’importe quel tords boyaux et leur cerveau n’émet plus forcément les signaux de prudence, le raisonnement a perdu toute logique autre que “œil pour œil et dent pour dent”. Sam, s’engage auprès des deux cramés du bulbe, pour pouvoir apporter l’argent nécessaire à la belle entreprise de Cora, une sorte de madone mais avec flingue quand même, tenue de rigueur au Far West et aux USA…

Les romans de Benjamin Whitmer sont violents, très violents pour les néophytes, il est sûrement bon de le rappeler et il faut parfois affronter des pages bien sanglantes pour poursuivre l’histoire bien belle d’un gamin fou amoureux et d’une aimée qui ne vit que pour protéger ses “enfants”. L’auteur a fait, on s’en doute en le lisant, de belles recherches sur le Denver de l’époque partagée entre une bourgeoisie au centre et la lie de la lie survivant à la périphérie de la mendicité, de la prostitution, de rapines et des trafics les plus vils. Whitmer éclaire de nouveau et de belle manière les laissés pour compte, les malheureux, les malchanceux, les damnés, les estropiés, les victimes et surtout les enfants en souffrance. Les raids sanglants dans les cercles de jeux, les tripots glauques, les opiumeries sont autant de témoignages cruels de l’enfer vécu par les plus jeunes, les plus faibles. On regrettera parfois un étalage de barbaque sanglante pas forcément utile au propos, des démonstrations de boucherie pas réellement utiles, à la manière des films de Tarantino.

Comme toujours avec Benjamin Whitmer, il est très difficile de sortir le nez du bouquin, la prose mais aussi tous les détails pointus sur la société de l’époque en font un roman qui s’avale cul sec, d’une traite, entraîné par une histoire, des situations dignes des plus grands auteurs de Noir américain.

Explosif !

ENTRE FAUVES de Colin Niel / Le Rouergue

La chasse. Le débat a envenimé notre été avec d’un côté les pros chasse et de l’autre les « ayatollahs de l’écologie ». Le roman de Colin Niel ne nous aidera pas, à mon sens, à prendre parti. Par contre il nous permet de comprendre que tout n’est pas blanc ou noir, de n’importe quel côté où on se place.

L’histoire commence avec une photo, celle d’une jeune fille, un arc à la main, avec en arrière-plan,  le cadavre d’un lion. Quel est le contexte de cette photo, que s’est-il passé, dans quelles  conditions a été prise cette photo ? Peu importe, sa diffusion sur les réseaux sociaux génère un torrent de critiques, d’insultes, de violences envers cette jeune fille dont l’identité n’est pas dévoilée.

Il s’agit, en fait d’Apolline, jeune étudiante vivant à Pau, passionnée de montagne et de chasse. 

Martin, lui, est garde forestier dans les Hautes-Pyrénées, profondément anti-chasse, il est hanté par la disparition de Cannelle, la dernière femelle ours réintroduite dans les Pyrénées et tuée en 2004. Il fait partie d’un groupe internet qui traque les photos de tueries d’animaux sur les réseaux sociaux pour dévoiler les identités des chasseurs et les livrer en pâture à la vindicte populaire. Et là, il rêve de trouver cette meurtrière de lion et de déchainer toute sa violence et sa frustration sur elle.

Nous suivons donc Apolline et Martin, sur deux temporalités différentes : avant la chasse, on participe au voyage en Namibie pour traquer cette bête sauvage, on découvre ce pays, la vie de ce peuple Himba qui doit apprendre depuis des millénaires à partager le territoire avec des bêtes féroces. Ils ont toujours partagé leur terre mais le changement climatique pousse de plus en plus au rapprochement. La diminution des points d’eau oblige les prédateurs à se rapprocher des hommes pour trouver de la nourriture. La cohabitation devient de plus en plus difficile.

 Et, sur une autre période, nous sommes dans les Pyrénées, après la chasse et la parution de cette photo, on participe à la traque de Martin pour découvrir l’identité de la chasseuse. Le contexte n’est pas tout à fait le même, l’opinion publique est beaucoup plus sensible à la disparition d’un animal majestueux et le regarde plus comme un meurtre que comme un sport ou un moyen de défense.

Le parallèle entre la Namibie et les Pyrénées n’est pas anodin.  La réintroduction de l’ours provoque beaucoup de débats, entre l’aspect écologique, et la cohabitation entre les bergers et l’animal. Les conditions de vie ne sont pas les mêmes mais la problématique reste la même : comment vivre, élever du bétail, et partager son territoire avec de grands prédateurs. 

Ce livre nous interroge sur notre rapport à la nature bien sûr, mais aussi sur notre rapport à la chasse. Que l’on soit urbain ou rural notre imaginaire nous donne une certaine image, positive ou négative. Elle déclenche une passion, amour ou mépris, et cette passion est profondément enracinée en nous, depuis l’époque où l’on chassait pour notre survie.

Colin Niel, une fois encore donne vie à ses personnages, avec leurs forces et leurs faiblesses. On partage leurs souffrances, leurs peurs, leur courage, et bien plus encore, on les comprend, on se met à leur place quel que soit le côté de la barrière qu’ils ont choisi. Un roman ni pro ni anti chasse mais poignant, profondément humain et qui nous interroge sur notre rapport aux autres, à la nature, et à notre facilité à condamner…

Marie-Laure.

ENNEMI PUBLIC N°1 d’ Alvin Karpis / La manufacture de livres.

Public Enemy Number One, The Alvin Karpis Story

Traduction: Eric Balmont

Avertissement: ENNEMI PUBLIC N°1 est la version poche de GANGSTER paru en juin 2018 à la Manu. Et donc un copier/coller plus tard, on vous remet la belle et très complète chronique de Paotrsaout à l’époque.

Publié cet été dans la partie Documents du catalogue de la Manufacture des Livres, le récit d’Alvin Karpis en rejoint d’autres consacrés au monde criminel. C’est une traduction de son autobiographie datée de 1971, Public Enemy Number One, The Alvin Karpis Story qui revient sur sa trajectoire de braqueur de haut vol dans l’Amérique de la Prohibition et de la Dépression, au sein du célèbre gang Karpis-Barker.

Né Karpowicz à Montréal en 1907, dans une famille d’immigrants d’origine lituanienne, le jeune Alvin grandit au Kansas, où sa famille a fini par arriver. Il l’avoue ou s’en vante soixante ans plus tard : dès l’âge de 10 ans, Karpis décide de faire carrière dans le crime, fasciné par les truands, putains, macs et flambeurs de son voisinage. Adolescent, il se lance dans le cambriolage et le vol : il aime le fric, l’action, l’adrénaline et le mouvement. A 18 ans, il est condamné « de 5 ans à 10 ans » de pénitencier. Il entre véritablement à l’école des bandits dont les braqueurs étaient à l’époque la haute caste.  Il s’évade en compagnie de DeVol, un braqueur en 1929, et pendant plusieurs mois, plonge dans la vie erratique des truands. Toujours en mouvement, toujours à l’affût de coups qu’il faut soigneusement monter, toujours sur ses gardes.

Karpis, comme les autres gangsters, adore les voitures. Ce sera une constante de son récit : les déplacements automobiles y sont incroyables. Des centaines, des milliers de kilomètres régulièrement parcourus, dans le Midwest : Kansas, Oklahoma, Arkansas, jusqu’à plus au nord, Minnesota et Illinois. Karpis déclare ne pas aimer plus que ça la violence et la sang mais être lourdement armé rassure le braqueur qui en cas de pépin pourra s’ouvrir le chemin de la fuite. Et cela paraît presque facile dans ses bourgades paisibles, aux hommes de loi et citoyens armés fébriles, face à la détermination, la vitesse et la brutalité des braqueurs. Ces hommes sont en quelque sorte les héritiers des bandits à cheval du siècle dernier, jouant à fond de la géographie et de l’émiettement juridique du pays pour échapper à leurs poursuivants.

Cette première cavale prend fin en 1930. Karpis retourne en prison où il se lie d’amitié avec Freddie Barker, membre aguerri d’une fratrie de braqueurs, avec ses frères Herman et Doc. Quand ils se retrouvent libres, en 1931 les deux hommes montent le premier d’une série de coups ensemble et c’est ce qui va véritablement lancer Karpis, au point que l’on parlera bientôt d’un gang « Karpis-Barker ».

C’est à cet instant quand nous découvrons le caractère incroyable du récit qui concerne la très courte période, cinq années, 1931-1936, pendant lesquelles le gang – en fait une association mouvante de comparses autour de Karpis et de Barker selon les coups – va agir, monter en audace et en puissance ou lamentablement se louper par moments. L’accumulation de kilomètres, de déménagements, de préparations, d’actions est proprement ahurissante. A l’époque, d’autres braqueurs violents font parler d’eux, qui s’inscriront pour certains dans la légende : Dillinger, Bonnie & Clyde, « Baby Face » Nelson…  A leurs trousses, le jeune Edgar J. Hoover à la tête du FBI dont il a fait sa créature cherche à accroître l’efficacité encore balbutiante de l’organisme fédéral chargé du crime organisé ou des crimes qui impliquent le franchissement d’une frontière entre les Etats (et les braquages avec fuite vers une planque transfrontalière ou écoulement lointain de butin en font partie).

Sans arrogance presque, sans complaisance en tout cas, Karpis égrène minutieusement les détails de sa vie frénétique, sur le fil du rasoir. Il y a presque une monotonie de celle-ci. Les coups s’enchaînent, les cadavres s’empilent. Les comparses de Karpis sont beaucoup plus sensibles de la queue de détente que lui. Les pérégrinations sans fin du gang l’amènent plus proche de Saint-Paul, Chicago, Toledo, grands centres urbains du nord où la pègre est florissante. Quelque chose déjà trouble l’esprit de Karpis, presque une nostalgie des braquages dans l’Amérique profonde, des cavales sur des routes non goudronnées dans des cambrousses paumées. Autour d’eux la pression monte, les Fédéraux, le Syndicat du Crime, qui souhaite éloigner l’agitation que ces braqueurs apportent… Mais ils continuent, se diversifient même, dans le kidnapping, et parfois, les poches pleines, ont le loisir de profiter d’un moment de détente et de flambe, de courte durée.

C’est ainsi que Karpis, Freddie et Doc Barker se retrouvent sur les affiches des truands les plus recherchés des Etats-Unis, les Ennemis publics Numéro Un, en compagnie de Dillinger et son lieutenant Van Meter, « Baby Face » Nelson et « Pretty Boy » Floyd. Mais en quelques mois en 1934, ce sera l’hécatombe, le FBI ne fera pas de détails, peut-être pour faire oublier des déboires. La course météoritique de Karpis s’achèvera en 1936, par un coup de chance : il ne sera pas descendu mais arrêté et jugé. Il prendra perpète, séjournera 25 ans à Alcatraz (un record), sera libéré en 1969 puis expulsé vers le Canada. Il décèdera dans des circonstances troubles en 1979, en Espagne, en exil, non sans avoir livré ce récit haletant, extraordinaire de détails, de figures et de rebondissements où jusqu’à la fin la haine du FBI transpire.

Deux chapitres ont retenu mon attention en particulier : celui où Karpis évoque la vie des femmes dont les braqueurs s’entouraient, épouses, maîtresses, putains, toutes plus au moins liées, ne serait-ce que par endogamie sociale, au Milieu mais dont la condition n’avait rien d’enviable. Entraînées dans les cavales, recluses pendant des mois, ou tout simplement abandonnées quand il s’agit que les hommes échappent à la traque ou l’embuscade et devant faire face seules ensuite à des poursuites judiciaires. Celui aussi où Karpis décrit une corruption rampante qui, à tous les niveaux, judiciaires et municipaux notamment, autorisait les malfrats à échapper aux poursuites, raccourcirent leur peine, voire à entrer dans un jeu de poids et contre-poids profitable avec des officiels. Un triste tableau de l’Amérique de cette période.

Un atlas routier et criminel du Midwest des Thirties et 250 pages d’un récit, certes subjectif, mais trépidant et gorgé d’adrénaline, qui mitraille de tous les côtés flics, indics, gangsters eux-mêmes, simples citoyens au mauvais endroit au mauvais moment, ou alors, sur un autre plan, la version de l’Histoire qui n’est pas celle de Karpis.

« – Assez déçu, je suis allé à Joplin, dans le Missouri, où je suis tombé sur une drôle de situation en allant rendre visite à un vieil ami nommé Herb Farmer. Farmer était un type très accueillant et j’ai été surpris en constatant qu’il hésitait à me faire entrer chez lui. Il y avait trois personnes assises dans le living-room, un couple que je n’ai pas reconnu et Mickey Carey, un gars de ma connaissance qui avait tiré pas mal de temps à Leavenworth pour trafic de stupéfiants. Quant au couple, ils avaient l’air d’ouvriers agricoles. Le gars était tout jeune, un petit aux cheveux brun clair. La fille, elle, était toute menue,  pas plus de 50 kg toute mouillée, à mon avis, et elle louchait horriblement. Ils avaient tous les deux des visages totalement inexpressifs, comme les gens qu’on voit assis sur le pas de leur porte dans les campagnes reculées du Texas et de l’Oklahoma.

– Ces deux-là, m’a dit Carey en désignant le couple, ils ont des carabines automatiques Browning et ils voudraient savoir s’il y a des amateurs pour les acheter.

-Qu’est-ce que je peux bien faire avec des engins pareils ? j’ai demandé.

-Ils sont drôlement chouettes si on veut sauter d’une bagnole et se lancer dans une bagarre, a dit Carey.

Le couple n’a pas prononcé un mot. Ils continuaient à me regarder fixement.

-Ma foi, ça peut être utile si on se trouve coincé dans un immeuble, j’ai dit. Mais si on se met à courir avec ça à la main, on risque de se transformer soi-même en passoire.

Le couple me fixait toujours, sans même me voir, semblait-il. Là-dessus, Carey a annoncé qu’ils s’en allaient et ils sont sortis tous les trois.

-Des vrais dingues, ces foutus Texans, a dit Farmer, après le départ de leur voiture.

Je lui ai demandé qui était ce couple de cinglés.

-Clyde Barrow et sa nana, Bonnie Parker. Ils ont loué une maison à Joplin et tu peux être sûr qu’ils vont se mettre à braquer tous les drugstores et toutes les boutiques du coin. Ça me dit rien qui vaille.

J’avais entendu parler de Bonnie et Clyde et pas en bien. Barrow était un produit des camps de forçats du Sud et était recherché pour meurtres de flics dans tout le Sud-Ouest.

Une chose était sûre : quand Barrow et Parker s’amenaient quelque part, les ennuis n’étaient pas loin derrière. »

Paotrsaout

CECI N’EST PAS UNE CHANSON D’ AMOUR de Alessandro Robecchi / Aube Noire.

Traduction: Paolo Bellomo en collaboration avec Agathe Lauriot dit Prévost

“Carlo Monterossi, homme de télévision, est victime d’une tentative d’assassinat. N’ayant qu’une confiance limitée – au mieux – dans les compétences des équipes de police chargées de l’enquête, il fait appel aux services d’un ami journaliste et d’une spécialiste du numérique pour comprendre qui peut bien lui en vouloir autant. En parallèle, des Gitans justiciers et des tueurs à gages professionnels semblent suivre des pistes similaires.”

Alessandro Robecchi est une des plumes de “Cuore”, un hebdo satirique italien et qui un beau  jour s’est lancé dans l’aventure romanesque. Dès les première pages, on sait que c’était une très bonne initiative. Il fait donc ses premiers pas chez nous avec ce “Ceci n’est pas une chanson d’amour”. La mode du moment est d’emprunter des titres de chansons connues pour nommer des romans. Heu, ce n’est pas toujours réussi même si sans conteste, cela peut attirer l’amateur de musique espérant retrouver dans les lignes l’émoi que ses oreilles ont pu connaître ou un ravivement de souvenirs, plutôt les bons d’ailleurs, pour pouvoir passer un bon moment, quoi. Par exemple, non, je ne ferai pas de délation mais certains artistes décédés n’auraient sûrement pas aimé être associés de leur vivant à certaines niaiseries qui sortent en ce moment . 

Ici, tout de suite, les vieux punks sont alertés, peuvent très bien être la cible d’ailleurs avec l’évocation en titre de l’hymne de Public Image Limited de John Lydon icône punk par excellence. Bon autant leur dire de suite qu’ils seront déçus s’ils comptaient parcourir le roman en pogotant, des épingles à nourrice dans les joues, le tartan en folie, les cheveux vérolés, “No future” et tout le folklore avec force crachats et remugles de Valstar rouge éventée. Le héros de l’histoire est un fan de Dylan et soulage ses maux, qui sont multiples dans l’histoire, avec sa musique et tout le monde reconnaîtra qu’il y a quand même plus furieux que le petit Zimmerman, prix Nobel de littérature…c’est vrai mon dieu!

« …pas une chanson d’amour” n’est pas tout à fait une histoire d’amour, vous êtes prévenus, même si le sentiment est bien présent dans le roman. Pourtant publié par l’Aube Noire, “…chanson d’amour”, n’engendre pas la mélancolie, loin de là. Comme c’est rital, certains pensent déjà farce mais non, tout cela reste très fin, enfin presque, dans l’humour au milieu de nombreux rebondissements et situations tout à fait dignes d’un bon polar qu’il est totalement de surcroît. En aparté, le seul problème de ce roman serait peut-être un titre trop long à écrire une fois qu’on est harassé par la pronominalisation…En Italie,“…amour” a été comparé à Scerbanenco avec qui il partage le décor milanais c’est un fait mais il n’y en a pas vraiment d’autres et puis à Lansdale et là, c’est une preuve accablante que la coke fait encore des ravages dans les milieux journalistiques. Et les toxicos  du “Corriere de la Serra”, fiers comme une ambassadrice des pôles, n’ont pas peur ni honte d’ajouter “ peut-être même avec une pincée de Stieg larsson”. Pas d’inquiétude, la dézinguée de Millenium est absente du tableau suffisamment agité sans elle.

“…r” est juste, et c’est déjà beaucoup, une très sympa comédie policière qui envoie pas mal et dont la lecture fait souvent sourire voire rire malgré le funeste des événements. Il y a du suspense mais on n’est pas vraiment inquiet pour Carlo, sa mort plomberait l’ambiance et la carrière du roman. Non, à l’approche de la fin, on se demande juste comment l’auteur va bien pouvoir mettre fin à ce dawa, à cette course à la mort menée par des gitans bien remontés et des tueurs pince sans rire et c’est le moindre mal, nullement inquiétés par de flics indolents ou incapables ou les deux plus un excellent mytho. Mais il réussit le défi, haut la main et non le doigt dans le cul. Seuls ceux qui auront lu le roman comprendront qu’ici je ne fais nullement usage de vulgarité très mal venue mais juste un emprunt à une situation récurrente du roman. Bref, le roman tient joyeusement la route, ses dialogues flinguent et ses personnages sont très crédibles et attachants.

Après vérification, sept aventures de Carlo Monterossi sont sorties de l’autre côté des Alpes. On attend la suite de ce méchant hallali qui fait oublier plaisamment que c’est la rentrée.

Clete.

PS: en cadeau , la plus belle des chansons d’amour.

NICKEL BOYS de Colson Whitehead / Albin Michel / Terres d’Amérique.

Traduction: Charles Recoursé

Colson Whitehead avait soufflé le monde en 2017 avec “Underground railroad” pour lequel il avait obtenu le prix Pulitzer. Il revient cette année, très attendu avec “Nickel boys” qui a lui aussi a obtenu le célèbre prix, plaçant ainsi l’auteur, ou plutôt l’écrivain dans des hautes sphères où on retrouve Updike et Faulkner.

C’est une fois son précédent roman terminé que Whitehead a appris, dans un article du Tampa Bay Times, l’histoire terrible de  la “Arthur G. Dozier School for Boys” où ont séjourné ou trouvé la mort ou disparu des jeunes dans la Floride ségrégationniste des années 60 et qui n’a  fermé qu’au début des années 2010. Dans cet établissement destiné à corriger le parcours de vie de garçons âgés de 5 à 20 ans, pendant des décennies, on a battu, torturé, violé, tué ceux qui tentaient de résister à la camisole psychologique imposée par l’administration qui n’adressait un bon de sortie qu’après des étapes de soumission à l’autorité drastiquement étalonnées, ne supportant pas la moindre rébellion. Des fouilles ces dernières années ont permis de retrouver les corps identifiés ou pas de plus de cinquante victimes mais selon les témoignages et les travaux en cours le chiffre des disparus serait plus proche de la centaine.

“Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.”

La question raciale est le thème principal de l’oeuvre de Colson Whitehead et « Nickel Boys », fiction écrite à partir de l’histoire de la Dozier ne fait pas exception. Néanmoins, ce nouveau roman tout en abordant les différences de traitement entre pensionnaires blancs et noirs de l’établissement, le racisme ordinaire banalisé a une portée bien plus universelle montrant sans détours comment l’Amérique, à une époque pas si lointaine, s’occupait de ses enfants rebelles, gênants, abandonnés quelle que soit leur couleur.

On pourrait s’attendre à un roman dur, violent et il l’est mais pas uniquement pas entièrement, Whitehead se cantonnant souvent plus dans la suggestion que dans la démonstration de l’horreur. Le propos est mesuré, calibré, ôtant autant que possible la rage, la colère et mettant en avant la compassion sincère, la belle humanité, la solidarité des damnés. Evidemment, on suit le parcours d’Elwood, une boule au ventre, le coeur gros mais on sourit aussi parfois, à l’image de ces mômes devenant adultes bien malgré eux mais qui gardent aussi , parfois, l’insouciance que confère la jeunesse.

Ce serait bien injuste de terminer cette modeste recension sans parler de la plume de Colson Whitehead qui est belle depuis si longtemps, tentez “Zone1” en SF ainsi que le malicieux portrait amoureux de New York “Le Colosse de New York : Une ville en treize parties”. Il m’est impossible de comprendre et encore plus de l’expliquer en quoi “Nickel Boys” est magique… Tout est fluide, brillant, les enchaînements sont parfaits, la poésie offre des moments divins, en apesanteur… Une fois la lecture commencée, toute interruption ressemble  à une trahison vis à vis d’Elwood et Turner et de leur martyre et donc on continue, noué, mal à l’aise jusqu’à un twist final génial aussi effroyable qu’inattendu.

Merci Colson Whitehead mais aussi merci Francis Geffard qui, fin août, nous propose coup sur coup deux romans exceptionnels, rares qui feront date “Nickel Boys” et “Ohio”.

Chef d’oeuvre !

Clete.

LA PROIE de Deon Meyer / Série Noire/ Gallimard.

PROOI

Traduction: Georges Lory.

Sixième opus de la Série Benny Griessel, “La proie” signe aussi l’arrivée de Deon Meyer à la Série Noire. La collection qui édite déjà Jo Nesbo s’enrichit donc d’une nouvelle locomotive dont les ventes permettront certainement à l’éditeur de parier sur de jeunes auteurs.

“Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête.

À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, mène une vie modeste et clandestine, hanté par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service. La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie

pour autant…”

Bon alors Deon Meyer n’est plus à présenter, connu et apprécié mondialement, l’homme conte depuis de nombreuses années l’Afrique du Sud au sein de polars très bien troussés et si vous ne connaissez pas le duo Griessel Cupido, pas d’inquiétude, on suit facilement… Parce que Meyer, c’est un pro, il se renouvelle à chaque nouvelle histoire tout en restant quand même très proche de son grand thème du chaos de la société sud-africaine gangrenée par des maux non éteints, une corruption généralisée, un racisme prégnant, une violence de tous les instants, une classe politique rapace. 

L’auteur connaît tous les petits trucs pour faire monter la sauce, pour rendre urgentes des histoires. Il n’y a peut-être que les moments de calme avant la tempête, les moments de pause qu’il ne maîtrise pas du tout. Il y a ici, à chaque accalmie, les atermoiements du héros qui ne sait pas comment annoncer sa flamme à son aimée et franchement, c’est d’un niais…Mais ce n’est qu’un détail par rapport aux deux belles intrigues offertes dont une se déroule à Bordeaux… On visite la ville, Meyer citant même une célèbre librairie bordelaise, belle pub!

Lors des dernières pages, les deux intrigues se rejoignent pour foncer vers un final thriller explosif et Deon Meyer fait ça très bien. On passe un bon moment même si le retour aux armes d’un soldat de l’ombre, le sacrifice pour la cause, pour les générations à venir, blablabla, scénario usé, c’est peut-être très romantique mais je ne marche plus. 

Carré!

Clete.

OHIO de Stephen Markley / Albin Michel.

Traduction Charles Recoursé.

Premier roman de l’Américain Stephen Markley, “Ohio” décrit avec acuité la vie de quatre trentenaires qui se sont connus au lycée avant de se perdre de vue, des destins bien cabossés qui vont se croiser sans se voir un soir à New Canaan. Stephen Markley a grandi dans une ville similaire à la même époque, sous Obama, dans ce Midwest très touché par la récession et forcément même si on est ici dans une fiction, son ressenti de l’époque est prégnant, ajoutant une belle touche d’authenticité au roman.

“Par un fébrile soir d’été, quatre anciens camarades de lycée désormais trentenaires se trouvent par hasard réunis à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi.

Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane, doit y livrer un mystérieux paquet.

Stacey Moore a accepté de rencontrer la mère de son ex-petite amie disparue et veut en profiter pour régler ses comptes avec son frère, qui n’a jamais accepté son homosexualité.

Dan Eaton s’apprête à retrouver son amour de jeunesse, mais le jeune vétéran, qui a perdu un œil en Irak, peine à se raccrocher à la vie. Tina Ross, elle, a décidé de se venger d’un garçon qui n’a jamais cessé de hanter son esprit.”

Le roman se déroule sur une douzaine d’heures mais en raconte en fait une dizaine d’années. Il met à nu, sans artifices, quatre jeunes mais en fait découvrir plus d’une dizaine, petite constellation de gamins ayant cruellement découvert le monde adulte, sur les écrans du collège un 11 septembre de triste mémoire. Bienvenue dans le XXIème siècle version Ohio.

“Ohio” est un roman au crescendo patient. L’auteur prend son temps avec le cadre, les personnages, laissant momentanément incomplets des discours, des évènements, des interrogations du lecteur, créant une addiction progressive, nous conviant à des ténèbres intérieures surprenantes, éprouvantes au final d’un polar de tout premier plan. Le début du roman semble bien anodin, commun et nous fait découvrir des histoires de cul, de coeur, de jalousies de petits Américains finalement pas si mal lotis par la vie. Sûrement qu’en Syrie ou à Haïti, les jeunes connaissent pire maux et pourront trouver puérils certains atermoiements. 

Mais très vite, on entre dans le dur. Stephen Markley avait pensé écrire un polar, un roman noir et c’est en cours d’écriture qu’il a décidé de s’intéresser au passé de ces jeunes adultes. C’est ainsi que les flashbacks sont fréquents et que chaque moment important du passé a plusieurs versions selon le vécu de chaque personnage, offrant son libre arbitre au lecteur, lui proposant de trouver à quel moment chacun a déraillé, est resté planté ou s’est perdu.

“Ohio” est le roman de l’enclavement, de la récession, de l’isolement, du désabusement d’une jeunesse paumée, des mauvais choix, des regrets, des traumatismes adolescents qui bousillent toute une vie, des amours interdites, des passions éternelles, des addictions, de la guerre. “Ohio” est un roman éminemment politique, ça cogne dur, ça saigne, salope l’auréole de « Barack”et en même temps” Obama”, et effectue une troublante radioscopie d’une population qui va voter en masse Trump quelques années plus tard. 

Certainement écrit indépendamment, par petits bouts, quatre nouvelles correspondant aux quatre parties de l’histoire, “Ohio” a dû nécessiter un travail colossal de réécriture tant le discours ne souffre d’aucune incertitude, d’aucune redite, d’aucune zone d’ombre, les réponses aux interrogations initiales sont toutes données, c’est nickel ! D’entrée, on est frappé par la beauté de la plume (une constante de la collection “Terres d’Amérique”) et la séduction dure, plaçant cet auteur aux côtés d’un James Sallis ou d’un Willy Vlautin dans cet art oh combien complexe d’amener à la lumière les gens de l’ombre sans apitoiement, sans compassion putassière. Roman complexe, “Ohio” ne se laisse pas apprivoiser facilement, se mérite mais reste ancré très longtemps après un dénouement qui ébranle.

Beau et dur comme une chanson de Springsteen qui serait interprétée par Protomartyr.

Superbe !

Clete.

En cours d’adaptation par HBO.

« Older posts Newer posts »

© 2020 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑