Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (page 2 of 87)

JUSTE UNE BALLE PERDUE de Joseph D’Anvers / Rivages.

La trajectoire, la diagonale, d’un jeune homme en devenir investi par le noble art se voit infléchie par la rencontre d’une jeune femme diaphane qui colorisera son existence. C’est une diagonale de vie car elle se joue sur trois bandes. Son passé qu’il tente de dompter, de comprendre, cette « première » vie qui l’aura lacéré aussi bien physiquement que dans sa psyché. Il tente de composer avec ses fêlures, ses questions sans réponses. Mais c’est aussi sur celles-ci qu’il trouve un biais émancipateur. La boxe où il va lutter avec ses poings au centre de ce carré afin d’expurger ce passé douloureux. C’est son présent. La troisième bande de ce triangle rectangle est l’émanation d’une rencontre fulgurante, obsessionnelle, passionnelle pour laquelle son cap va virer. Passé, présent, avenir se confondent dans de tourments lumineux, soufflant le chaud et le froid. S’embarquer dans ce roman est juste un pur moment de Rock’n’Roll maudit.

«Roman veut devenir boxeur. Il se rêve déjà professionnel lorsqu’il intègre une prestigieuse académie qui fera de lui un champion. Un soir, il rencontre Ana, une jeune fille qui va changer sa vie. Entre drogues, sexe, alcool, amour et délinquance, ces deux écorchés vont s’offrir une parenthèse enchantée. Mais tout tourne très vite au cauchemar. Comme s’il était impossible d’échapper à son destin. Juste une balle perdue raconte cette saison entre paradis et enfer. »

L’auteur reste probablement plus connu pour ses productions musicales or il n’en est pas à son coup d’essai dans la littérature après son roman La Nuit Ne Viendra Jamais. D’une histoire et d’un parcours qui conjuguent allègrement le cinéma en passant par la FEMIS, la musique, évidemment, avec ses débuts comme guitariste et chanteur du groupe Post-rock Polagirl puis résolument Rock avec Super 8. Il n’en oublie pourtant pas de se passionner et de pratiquer, outre le noble art, le jeu à 15 avec ce ballon capricieux. Si l’on se penche sur l’écriture de ses albums successifs on tend à remarquer sa propension pour le texte léché, pour sa volonté sous jacente d’y parsemer un peu de surréalisme. (D’où consciemment son attachement et ses collaborations avec Bashung…)

Pour ce roman il est bien dans une réalité brute. Brute dans toutes les dimensions du terme. La vie de Roman n’est pas celle d’un roman de gare mais elle met bien au ban les scarifications d’un passé qui le hante. C’est dans cet amour, en suivant une autre voie, qu’il va tenter d’essarter celui-ci. Il se fixe d’autres objectifs tout en se livrant corps et âme pour cette passion dévorante. Dans sa capacité à conter cette flamme intérieure l’auteur nous donne la lecture d’un tempo non linéaire. Tantôt purement Rock, il la ponctue  avec à-propos par des passages lyriques empreints d’une naturalité assumée et apaisante. Le romancier aurait-il lu Gracq ou Maupassant? Confronté à ces changements de rythme on tourne les pages avec avidité délesté de toute satiété. On prend du plaisir avec Roman et Ana, on tachycarde avec eux, on compatit à leurs doutes, on jouit du temps présent. La balistique de ces deux vies obéit-elle à des lois physiques? 

De ce récit pyrétique, on en ressort fier de les avoir accompagnés, mélancolique de les abandonner. Sous cette plume dotée de crochets déroutants, de raffuts dévastateurs, la lumière est bien présente. Une lumière de contre-jour entre nuances de gris et rouge clinquants.

Juste une Balle Perdue un roman majuscule!

Chouchou



LE SOURIRE DU SCORPION de Patrice Gain / Le mot et le reste.

En passant par le Monténegro…

« Une fois blotti dans un recoin de cette carapace comme un bernard-l’hermite dans un coquillage, j’ai ouvert mon sac et attrapé le livre que j’avais emprunté à la bibliothèque. J’avais été sacrément chanceux de le dénicher dans le coin réservé aux prix littéraires. Un bouquin de 1971 avec en couverture deux bras qui émergent de l’eau en brandissant une arme de chasse et au loin un canoë avec trois types à bord à qui l’on ne prédit pas un avenir radieux. Au-dessus, des lettres bleues criant Délivrance, coiffées du nom de l’auteur, James Dickey »

Patrice Gain fait partie de ces auteurs d’une élégante discrétion dont chaque nouveau roman est devenu une fête pour les lecteurs qui le suivent. Le sourire du scorpion ne fait pas exception à la règle : il s’agit d’un récit magnifique, sombre, habité par des personnages complexes et par une nature tantôt amie, tantôt adversaire.

Le narrateur, Tom, est devenu un jeune homme au moment il commence à raconter l’histoire du Scorpion. Mais, à l’instar de Matt, le personnage de Dénali, c’est encore un ado en 2006, au moment où sa vie et celle de sa famille bascule, quelque part au cœur du Monténegro, dans le canyon de la Tara.

Famille de saltimbanques, les parents de Tom et de Luna, sa sœur jumelle, vivent leurs vies en êtres libres et généreux. Vivant dans un camion avec leurs deux ados, travaillant au gré des besoins saisonniers, Mily et Alex font partie de ces doux rêveurs qui traversent la vie en donnant plus qu’en se servant. La descente de la Tara en raft, une idée d’Alex et de leur guide serbe, Goran, ne réjouit pourtant pas Mily, incapable de se départir d’un désagréable sentiment de fatalité.

L’écriture de Patrice Gain, précise dans les détails, sobre, miroir d’encre des paysages qu’il décrit, entraîne le lecteur au cœur d’un drame qui, s’il est prévisible, n’en est pas moins poignant. Et c’est par ce drame que la véritable histoire commence.

Le retour en France en famille estropiée, le deuil qui vous cueille du jour au lendemain, le parent qui reste devenu un étranger, un malade, deux ados qui encaissent ce revirement de l’existence chacun à sa manière, des années qui s’écoulent, le voile qui se déchire enfin sur l’accident de la Tara.

Tom, le narrateur, revient sur ces années angoissantes et remet les pièces du puzzle en place avec application : un travail de résilience qui impose le respect. Tout comme Matt, (Dénali, vous vous souvenez ?) il fait partie de ces personnages auxquels on pense longtemps après avoir fermé le livre, avec affection et mélancolie. Un survivant.

Voilà, tout ça pour dire, nom de nom, si vous ne connaissez pas encore Patrice Gain, bande de veinards, précipitez-vous sur ses livres !

Monica.

MICTLAN de Sébastien Rutés / La Noire / Gallimard.

Sébastien Rutés, déjà remarqué pour “Monarques” et “La vespasienne” parus chez Albin Michel débarque chez Gallimard et plus précisément dans la version française de la “La Noire” ressuscitée l’an dernier par Stéfanie Delestré et Marie-Caroline Aubert en charge de la SN. Sébastien Rutés, qui a enseigné la littérature latino-américaine pendant quinze ans, a puisé dans son univers privilégié et a ancré son intrigue au Mexique. 

“À l’approche des élections, le Gouverneur – candidat à sa propre réélection – tente de maquiller l’explosion de la criminalité. Les morgues de l’État débordent de corps anonymes que l’on escamote en les transférant dans un camion frigorifique. Le tombeau roulant est conduit, à travers le désert, par Vieux et Gros, deux hommes au passé sombre que tout oppose. Leur consigne est claire : le camion doit rester en mouvement. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sans autre arrêt autorisé que pour les nécessaires pleins de carburant. Si les deux hommes dérogent à la règle, ils le savent, ils iront rejoindre la cargaison. Partageant la minuscule cabine, se relayant au volant, Vieux et Gros se dévoilent peu à peu l’un à l’autre dans la sécurité relative de leur dépendance mutuelle. La route, semée d’embûches, les conduira-t-elle au légendaire Mictlán, le lieu des morts où les défunts accèdent, enfin, à l’oubli?”

Souvent synonyme de violence, de terreur, de mort tout simplement, le Mexique subit ici une très violente charge, toute en symbolique, derrière les grandes figures malfaisantes du pays Patron, Gouverneur et Commandant, les voix qui ordonnent, qui commandent, qui jugent et montre sans tabous, sans fioritures le désespoir, la misère d’un monde où la mort, c’est la vie… et inversement.

Version latino ensablée de la mythologie grecque, Mictlan, “le lieu des morts” en nahuatl, met en scène Vieux et Gros dans le rôle de Charon, tandis que la barque du nocher des enfers est un semi-remorque empli de 143 cadavres lancé à tombeau ouvert sur un Styx de poussière désertique. 

Se démarquant d’un simple thriller, Mictlan, dans un style direct, épuré, ne gardant que Gros et Vieux comme personnages physiques, est un roman très réussi mais qui risque de surprendre les lecteurs néophytes, peu habitués à une telle description du Mexique et de sa violence. Assez proche de “Les féroces” de Jedidiah Ayres, il évoque un même monde inhumain, sans  rédemption envisageable. Réussissant à captiver malgré la faiblesse d’une intrigue très prévisible, Sébastien Rutés parvient à faire éclore des petits instants de beauté, de bonté dans le cloaque des destins de salopards de ces deux damnés, des instants précieux près des cieux.

Mictlan, éprouvant deguello !

Wollanup.

ALLEGHENY RIVER de Matthew Neil Null / Terres d’Amérique – Albin Michel.

Allegheny Front

Traduction : Bruno Boudard

C’est souvent le cas avec les nouveaux talents de la littérature américaine proposés par Terres d’Amérique / Albin Michel : avant leur premier roman, ils ont fait parler d’eux grâce à leurs nouvelles, distillées ça et là dans les revues puis rassemblées dans des recueils. Matthew Neil Null n’échappe pas à ce cadre, à ceci près que son roman Le miel des lions (2018) nous l’a fait découvrir avant Allegheny River daté de 2016 dans sa version originale, collection de 9 textes des années 2010 à 2014.

Matthew Neil Null y dévoile son ancrage et sa connaissance intime de la région qui inspire ses écrits, en Virginie-Occidentale, plus exactement la partie septentrionale de l’Etat rattachée à l’arc géologique appalachien. C’est une zone de relief (vallées, crêtes, plateau d’altitude), irriguée par de multiples cours d’eau, lâchés comme des fauves, difficile d’accès, qui isole encore plus l’étroite bande de terre ouest-virginienne, coincée entre la Pennsylvanie et l’Ohio. Des débuts de la période coloniale jusqu’à notre époque, la vie des hommes, leurs déplacements, l’exploitation des richesses naturelles (bois puis mines de charbon), le déclin d’icelles, n’y ont jamais été aisés. Cet éloignement, ce déterminisme géographique, a contribué à la constitution d’une société humaine bien particulière dont les strates historiques sur plus de deux cents ans servent d’appui aux histoires de Matthew Neil Null.

Avec la même érudition, la même passion, la même richesse sémantique et prosaïque dont il a fait montre dans Le miel du Lion (au risque de désarçonner certains lecteurs, soumis, parfois, à une avalanche de grumes, les qualificatifs ou les descriptions imagées qu’il affectionne) Matthew Neil Null fabrique, avec 9 pièces de tissu, un quilt qui illustre avec brio le fragile équilibre entre hommes et Nature dans un milieu travaillé par des évolutions sociales et des impacts environnementaux, dépeint les exploits et les défaites ordinaires de flotteurs de bois, de mineurs de charbon, de chasseurs d’ours, de marchands ambulants, de naturalistes, de personnages aux ambitions politiques ou religieuses, confrontés au grand chambardement des temps qui changent, sans qu’ils n’apportent du meilleur, juste l’impérieuse obligation aux locaux d’en prendre le meilleur parti. S’ils ne le peuvent, ils souffriront, seront écrasés ou s’en sortiront, amoindris ou  bien drôlement changés. Ce serait la même chose ailleurs mais Matthew Neil Null ne raconte que cet endroit, avec une telle justesse et une telle puissance que nous pouvons nous convaincre qu’il nous parle des humains qui habitent ailleurs et qui peut toucher tous ceux qui lisent autre part dans le monde.

C’est violent ou au moins rude, profond, riche d’inattendu et d’aspérités littéraires (à la mesure du terrain). Ce sont des short stories. En français, nous dirons encore une fois des nouvelles, avec les limites de notre propre sémantique. Courtes, oui, plus ou moins, mais ce sont de putains d’histoires, avec une véritable force nucléaire.  Et celle ou celui qui veut en lire et est encore convaincu(e), comme Muriel Rukeyser, que « l’Univers est non pas fait d’atomes mais d’histoires » se régalera avec celles de Matthew Neil Null.

Bonne année de lecture.

Paotrsaout



BONNE ANNÉE, TOUT ÇA, TOUT ÇA!

Habitués comme occasionnels du site, on vous remercie de votre présence, de vos avis et de vos encouragements et on vous souhaite, bien sûr, le meilleur pour 2020.

On est de retour, à géométrie variable comme à l’accoutumée maintenant mais toujours prêts pour vous faire partager ce qui est pour nous le meilleur du Noir.

Le côté partisan revendiqué d’une littérature noire qui a quelque chose à dire ou à montrer, qui interroge, sera développé. On continuera aussi à snober ou à dire tout le mal qu’on pense des auteurs nombrilistes, philosophes et sociologues à deux balles, et autres foutages de gueule d’éditeurs ou d’auteurs.

Allez, on vous aime, on vous embrasse tous parce que vous appréciez la même came que nous et vous êtes donc très loin d’être idiots!

Wollanup.

PS: Et puis cadeau, une petite perle belle à pleurer !

NYCTALOPES EN VACANCES.

Retour début janvier. Prenez bien soin de vous.

Wollanup.

Entretien avec Kenan Gorgün autour de son roman « Le second disciple » / EquinoX les Arènes.

« LE SECOND DISCIPLE » paru à l’automne dernier nous avait sidérés. Est venue immédiatement l’envie d’entrer en contact avec l’auteur. C’est chose faite. Découvrez Kenan Gorgün auteur de la collection EquinoX, là où s’écrit le Noir qui cogne, qui émeut, qui interroge.

Kenan, qui peut mieux que vous présenter l’homme qui existe derrière l’auteur, son parcours ?

Né flamand, grandi Bruxellois, marié Liégeois, redevenu semi-Bruxellois depuis mon divorce, j’ai aussi vécu à certaines périodes au Canada, en Afrique Centrale, et sur la Lune, où j’ai une résidence secondaire sur les bords d’un cratère dont la contemplation ne m’apaise pas mais c’est plus fort que moi, faut que je voie ce qui va en sortir. Il en sort toujours quelque chose. Sinon, sur le plan de l’existence terrestre, je suis le rejeton d’une famille très nombreuse qui a principalement vécu dans les quartiers prolétaires de Bruxelles… ces quartiers comme Molenbeek et Anderlecht qui ont tant fait parler d’eux pour la qualité de leurs kebaps et leurs réseaux jihadistes. 


Excusez mon inculture mais dès les premières lignes lues de “le second disciple” est venue une envie de connaissance de l’oeuvre de l’auteur et, surprise, vous avez une carrière en littérature qui est loin d’être débutante et qui semble de surcroît très diversifiée avant cette arrivée chez EquinoX. Vous pouvez nous en parler un peu? Quand cette envie d’écrire est-elle venue et quels sont vos maîtres, vos modèles?

J’écris depuis plus de 10 ans, avec une interruption de 2009 à 2014, suite à cette question restée sans réponse : Pourquoi écrire ? Ça m’a pris 5 ans d’y trouver à peu près une réponse et me remettre à écrire et publier. De la même façon qu’aucune émotion humaine ne m’est étrangère, je suis incapable de m’en tenir à une seule approche de la littérature et de la langue. J’aborde les choses selon mon feeling et mes objectifs. Ça donne un parcours accidenté, des allers retours entre différents types de littérature, ce n’est pas l’idéal pour se faire identifier du lectorat… mais whatever, c’est ainsi que j’aime être écrivain. Néanmoins, LE SECOND DISCIPLE initie une période de ma vie où je vais creuser un certain territoire littéraire et thématique pendant plusieurs années. Je n’ai pas de maîtres, du moins pas en littérature, étant plus inspirés par des musiciens… mais sans Stephen King, Robert Silverberg, Norman Spinrad, Paul Auster, Henry Miller, Norman Mailer, et quelques autres, je ne serais pas là aujourd’hui. 

Traiter le terrorisme issu de Molenbeek de manière si explosive (je sais le qualificatif est un peu facile) n’est sûrement pas chose aisée. Cette volonté est-elle née des attentats de Paris en 2015 et de Bruxelles en 2016 ayant la même origine géographique ou est-ce la suite logique d’une volonté plus ancienne?

Je suis le fils d’un homme qui a pratiqué comme imam. Un homme charismatique à la voix providentielle et qui m’a laissé de merveilleux souvenirs de chants coraniques. Mais aussi un homme orageux, sombre, porté sur les plaisirs, raffiné et brutal, rêveur et cynique, qui a vécu une vie dans laquelle je le soupçonne de ne s’être jamais reconnu. La religion, mais aussi toutes les valeurs et les discours convenus, les rôles sociaux, sont devenus pour moi des sources de suspicion. J’ai aussi découvert qu’une partie de ma famille avait des origines dans le Caucase et était juive avant de se convertir. Le doute a donc encore grandi. En étant le seul auteur de langue française et d’origine turque, ayant reçu l’éducation que j’ai reçue, je savais que j’allais finir par traiter ces sujets un jour. J’attendais d’avoir les mots pour le dire, des mots qui n’appartiennent qu’à moi. 


Depuis que l’homme a inventé dieu, il tue en son nom. l’Histoire a montré que les religions sont les moteurs, les excuses aux plus grands massacres hier comme aujourd’hui. Tuer au nom de dieu n’est-il pas le prétexte idéal pour tous les terroristes de la planète?

En effet. Prétexte idéal. Idéal irrésistible. Mais ça va au-delà de Dieu et des religions. L’instinct de mort de l’homme est inépuisable. La commodité de la religion et de la question divine, c’est qu’elles sont elles aussi inépuisables. 

Dans le roman, on voit que des personnes issues de cultures différentes mais grandissant dans le même espace géographique se liaient pendant l’adolescence pour se haïr ensuite à l’âge adulte. Ce fossé se creuse-t-il de façon irrémédiable et systématiquement ou est-il le résultat d’une évolution plus récente des rapports entre les diverses communautés qui forment la Belgique?

Ce n’est pas communautaire ni propre à la Belgique. C’est l’animosité de l’homme envers l’homme quand l’homme est rendu vulnérable par tout ce qu’il ne maîtrise plus. 

En vous lisant, il semble que vous distinguiez la communauté maghrébine de la communauté turque? Où se situent les différences?

Ce sont deux cultures très différentes, apparentées par de rares liens, tel que la religion. Et la religion est également ce qui les distingue très fort. Comme je dis dans le roman, Atatürk, fondateur de la Turquie moderne, est aussi celui qui a dissous le Califat et le pouvoir religieux au sein de la société civile. Du moins temporairement. Et au forceps, pour ainsi dire. Les circonstances historiques de la fin de l’empire ottoman et de la nécessité de préserver un territoire national ont dicté ce programme révolutionnaire des mœurs, des modèles juridiques, électoraux, etc. Mais on voit que la psyché humaine n’a jamais dit son dernier mot et partout le religieux a fait un retour en force dans le monde musulman. Ce n’est ni la faute d’Atatürk ni de Dieu, c’est l’échec des hommes à constituer des sociétés où les gens ont le sentiment d’avoir leur place et quelque espoir d’avenir. 

Dans la cellule terroriste du roman existe un débat au sujet du choix des cibles qui terrifie: doit-on frapper aveuglément les populations civiles ordinaires ou s’attaquer aux élites pour faire tomber l’édifice? Avez-vous eu vent d’un tel débat dans la réalité?

Non, jamais. Hélas. 

“Le doute est diable”, dit Abu Brahim au cours du roman. Qu’est-ce qui peut faire s’interroger, douter un terroriste? Comment faire apparaître ce diable ?

Je suis obligé de vous renvoyer au roman. Je ne pourrai jamais répondre ici aussi bien que je pense l’avoir fait dans le livre. 

“Le second disciple” est le premier volet d’une trilogie. Sans rien dévoiler, les deux prochains opus porteront-ils toujours sur le terrorisme ou reviendrez-vous de manière différente à Molenbeek?

Le second livre va entrer dans les territoires de Bruxelles occupés principalement par la communauté turque. Ce sera davantage Anderlecht, Saint Josse et ce qu’on appelle la Petite Turquie. On va y croiser les services secrets turcs, le ministère des affaires religieuses turc qui est le plus puissant des ministères et possède des antennes dans tous les pays d’immigration turque. Une arme sur-financée et puissante. Dans son Flow et sa construction, le second volet pourrait se rapprocher d’un traitement romanesque à la James Ellroy, que j’aurais pu citer aussi plus haut dans mes influences littéraires 


Et bien sûr, la question que j’aurais dû vous poser ? Et bien sûr, la réponse qui va avec.

Je peux utiliser mon joker ? Réponse : oui. 

Entretien réalisé par mail en décembre 2019.

Wollanup.


CE QUE LA MORT NOUS LAISSE de Jordi Ledesma / Asphalte.

Lo que nos queda de la muerte.

Traduction : Margot Nguyen Béraud

“Dans ces stations balnéaires de la Costa Dorada, sur le littoral de la Méditerranée, tous les habitants se connaissent. Le flux incessant des touristes a beau rythmer les saisons, ce sont toujours les mêmes jalousies, les mêmes rivalités, les mêmes clans. Lucía, qui a grandi ici, est belle, trop belle : elle attire tous les regards et déchaîne les commérages. Qu’il serait facile de lui imaginer une liaison avec le séduisant Ignacio Robles, fils à papa propriétaire d’une agence immobilière… Mais qui prendrait le risque de déclencher l’ire de son mari, le Crocodile, commandant local de la Guardia Civil ? Celui-ci est d’ailleurs sur une affaire délicate : un des jeunes de la ville a été retrouvé mort sur une plage, et il craint que ce cas révèle les petits trafics qu’il couvre en échange d’un pourcentage… Tous les ingrédients du drame à venir sont réunis.” 

Et drame il y aura: nous sommes dans un bien bon roman noir, sans effets de théâtre, tout est dans l’ambiance grise malgré le soleil estival, dans une noirceur se développant dans une société où tous semblent bien mal en point, malgré les apparences, les convenances. 

Lancé par un magistral premier chapitre plantant élégamment le décor, les personnages, et c’est ce qui différencie d’emblée le roman de pas mal de séries B voulant faire genre, le roman emprunte des chemins de traverse, papillonnant sur des personnages, des vies, des lieux, des hiérarchies locales visibles et invisibles. Dans une chronique sociale où pointe souvent le mépris, l’auteur montre les conséquences à l’aube des années 90 de la politique touristique outrancière de l’Espagne de la fin du XXème siècle sur cet ancien petit port de pêche devenu station balnéaire tout en progressant méticuleusement, méthodiquement vers la catastrophe.

Le choix d’un narrateur ayant vécu, ado, cet été de “chronique d’une mort annoncée” mêlant les souvenirs et les éclairages postérieurs donne une belle tenue au roman, qui sans en avoir la virtuosité, rappelle le très beau “Basse saison”  de Guillermo Saccomanno paru il y a quelques années également chez Asphalte.

“Ce que la mort nous laisse” n’est pas une lecture plaisante. La souffrance, la douleur, les erreurs, les mauvais choix hantent toutes les pages, les faux semblants aussi. Les mères, les femmes, les jeunes filles seront les premières victimes de l’argent sale, des petits monarques, de la came, de la connerie, de la vilenie mais pour les coupables plus dure sera la chute aussi.

Une belle plume, une tragédie ordinaire mais puissante, du noir qui brille. Chapeau bas.

Wollanup.


LA FUREUR DE LA RUE de Thomas H. Cook / Le seuil.

Streets of fire

Traduction: Philippe Loubat-Delranc.

1963. Ville de Birmingham, Alabama. Le corps d’une petite fille noire est retrouvé, violée et assassinée. Le sergent Ben Wellman est chargé de l’enquête.

Le contexte, pendant ce printemps-été 1963 n’est pas simple, historiquement il est appelé « la campagne de Birmingham ». Il s’agit de manifestations organisées par l’association américaine pour les droits civiques. Le but étant de réveiller l’opinion publique et mettre fin à la ségrégation. Le mouvement fut mené, entre autres, par Martin Luther King que nous croisons dans ce roman.

Ben Wellman doit enquêter tout en surveillant les discours de Martin Luther King. La situation est tendue. Les responsables de la police et de la mairie souhaite que l’enquête aille jusqu’à son terme, que Ben Wellman ne considère pas ce meurtre comme un de plus au sein de la communauté noire. Mais tel n’était pas son intention. La difficulté, c’est de se faire accepter dans ce travail par ses collègues qui ont un profond dédain, une haine pour les afro américains. Nous sommes en Alabama, état le plus ségrégationniste des Etats-Unis. Et il faut également se faire accepter dans la communauté. Les habitants de ce quartier ne voient pas d’un très bon œil un policier blanc venir les interroger, pour eux, c’est une figure de l’autorité répressive qui se fiche pas mal de trouver le vrai coupable. 

La situation est explosive. La ville est parcourue tous les jours de manifestations pacifiques mais violemment réprimées, à coups de canons à eau, avec des arrestations en masse. 

Thomas H Cook tisse finement une toile entre son histoire policière et l’Histoire de cette époque. Chaque évènement est lié, chaque personnage, réel ou fictif apporte une lumière à cette période difficile mais ô combien importante pour la cause des noirs aux Etats-Unis. On vit l’agitation au travers des yeux de ce flic qui comprend que le monde est en train de changer, et il souhaite participer à ce mouvement à sa façon, rajouter sa pierre à l’édifice. Il ne se démonte jamais, avançant pas à pas, avec comme point de mire, trouver l’assassin de cette petite fille au même titre que si elle avait été blanche et rendre leur dignité humaine à tous ces laissés pour compte.

Roman qui reste présent dans votre tête, longtemps après avoir lu la dernière page.

Marie-Laure.


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