Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (page 2 of 72)

LA PLACE DU MORT de Jordan Harper / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Clément Gaude.

“La place du mort” est le premier roman de Jordan Harper. Il a été rock critique, certainement dans la partie du genre qui rend sourd et fait saigner les oreilles si on note les artistes qui l’ont accompagné dans l’écriture de ce premier roman: Electric Wizard, Sunn O))), Sleep, et enfin Boards of Canada pour les moins tolérants aux chants hurlés et aux très grosses guitares. Il est actuellement scénariste pour les séries “the Mentalist” et “Gotham” et vit à L.A., cadre de ce premier roman. Mais Jordan Harper, c’est aussi l’auteur d’un putain d’excellent recueil de nouvelles paru en 2017  “l’amour et autres blessures”. Nul doute que ceux qui ont vécu ce premier déferlement de violence, de sang et de terreur hyper addictif, urgent et parfois choquant n’ont pas oublié son nom.

À onze ans, Polly est trop vieille pour avoir encore son ours en peluche, et pourtant elle l’emporte toujours par ­tout. Elle l’a avec elle le jour où elle tombe nez à nez avec son père. Elle était toute petite la dernière fois qu’elle a vu Nate, il était en prison depuis des années pour un braquage, mais elle reconnaît immédiatement ce visage taillé dans le roc, ce corps musculeux couvert de tatouages et, surtout, ces yeux bleu délavé semblables aux siens. Des yeux de tueur, comme le lui rappelle souvent sa mère. Nate a été libéré et il est venu la chercher. Pour la sauver. Parce qu’il ne s’est pas fait que des amis en cabane. De sa cellule de haute sécurité, le leader de la Force aryenne, un redoutable gang, a émis un arrêt de mort contre lui et sa famille. Quand Nate recouvre sa liberté, il est déjà trop tard : son ex femme Avis, la mère de Polly, a été exécutée. Et la petite fille est la prochaine sur la liste.”

Nate récupère sa fille, part en cavale avec elle, se cache… Pas très original, direz-vous mais Nate est un fêlé, un grand malade qui a vécu quelques années au milieu de la lie de la Californie et va riposter, s’attaquer à la “Force aryenne” et à ses satellites vassaux ainsi qu’à la Eme et autres gangs des prisons californiennes qui gèrent derrière les barreaux le trafic de meth de la région. Voulant annuler le contrat en cours sur lui et bien sûr sur Polly, sa fille de 11 ans qui, bon sang ne saurait mentir, est déjà bien déjantée pour son âge, il va piller les salopards, ruiner leur entreprise, leur faire perdre de la thune et de la confiance.

Alors? Alors “La place du mort “, récompensé aux USA du prix Edgar-Allan-Poe 2018 du meilleur premier roman démarre santiag au plancher, brûle de la gomme tout au long de 260 pages affolantes et termine sur les jantes dans un Armaggedon particulièrement malsain. Une vraie réussite, ce bouquin s’appréciera en un unique “one shot” mortel si vous avez aimé le dernier Willocks par exemple. L’histoire est furieuse souvent choquante, horripilante dans ses ellipses cruelles et ses pauses assassines. On ne sombre jamais dans le gore, dans le sale gratuit. Jordan Harper maîtrise parfaitement une intrigue particulièrement testostéronée où les pages puent l’adrénaline, la meth, le sang et surtout la peur, que dis-je, l’effroi, la terreur avant l’hallali final, le deguello terminal. Lisez Jordan Harper, un auteur qui rend bien pâles de nombreux auteurs contemporains. Harper aime Cormac Mac Carthy et suit son aîné dans son talent à montrer le mal, la pourriture. Définitivement un auteur à suivre de très très près. Two thumbs up!

Furieux !

Wollanup.


DES POIGNARDS DANS LES SOURIRES de Cécile Cabanac / Fleuve Noir.

Catherine Renon et ses enfants rentrent d’un week-end passé chez sa sœur malade Annie. La maison est vide, son mari François a disparu. Mais le couple ne vivait plus vraiment ensemble, ils cohabitaient pour sauvegarder les apparences. Catherine pense que son mari a décidé de rompre tout lien avec eux, et est parti mener la grande vie avec ses maîtresses. Elle ne s’inquiète pas, bien au contraire, elle décide de reprendre sa vie en main, ce qui interroge ses proches.

Il s’agit d’une famille bourgeoise, en plein de cœur de l’Auvergne. Dans ce cadre, les apparences sont importantes, on se soucie du qu’en dira-t-on. Malgré un mari volage, alcoolique, elle a toujours fait face, elle s’est toujours consacrée à sa famille, à ses enfants. Se retrouvant seule avec eux, elle décide de reprendre l’entreprise de son mari, de continuer en gardant la tête haute.

Parallèlement à cette petite vie bourgeoise qui vole en éclat, on retrouve un corps démembré, l’identification est difficile. Virginie Sevran vient d’être mutée par choix à la SRPJ de Clermont Ferrand, elle est chargée de l’instruction. Bien sûr l’enquête va la mener à cette famille étrange, où aucun ne paraît s’inquiéter, ou craindre véritablement la disparition de François.

On assiste ainsi à la mise à nu de la famille Renon, tous les secrets de famille refont surface et volent en éclats. Cette famille auvergnate, sous un semblant de conformisme, vit sous les secrets, ceux de la mère, du père, des sœurs, chacun à quelque chose à cacher. Aucun des personnages n’est attachant, ils nous montrent tous leurs côtés les plus sombres, leur jalousie, leur mal-être, leur violence.

Les seuls personnages qui redorent le tableau sont en fait ceux des flics qui creusent dans la vie de chacun des protagonistes. Les suspects ne manquent pas, chaque membre de cette famille peut être coupable.

La quatrième de couverture parle de roman chabrolien et effectivement nous y sommes. Cécile Cabanac nous dépeint une vie bourgeoise dans une ville de province. On y retrouve ces éléments essentiels, derrière le vernis se trouvent toute la noirceur dont les hommes sont capables, l’hypocrisie, la rancœur, la noirceur. Le rythme est lent, à l’image de la vie en Auvergne, sous la neige qui tombe, l’écriture simple, ce qui donne encore plus d’ampleur au roman.

Il s’agit d’un premier roman de Cécile Cabanac, nous excuserons donc quelques maladresses, et une fin un peu précipitée. La qualité du roman se trouve dans tous les chapitres précédents que nous passons un par un, en alternant entre consternation, désarroi, et envie de voir comment Virginie Sevran, va se sortir de cette première enquête provinciale face à des potentiels coupables bien affirmés.   

Marie-Laure


LA BÊTE CREUSE de Christophe Bernard / Le Quartanier

Le Quartanier est une maison d’édition francophone fondée à Montréal en septembre 2002 et qui publie des œuvres de fiction, de poésie et des essais. Son logo est l’animal du même nom à savoir un sanglier de quatre ans « accomplis, alors dans toute sa force et de belle taille pour être chassé ». Ou être lu, pour ce qui concerne ici La bête creuse, le premier roman de Christophe Bernard, distingué par le Prix Québec-Ontario 2017 et le Prix des libraires du Québec 2018.

Le résumé éditeur nous permet d’éviter l’écueil premier de raconter les entrelacs d’un récit foisonnant, développé à différentes époques.  “Gaspésie, 1911. Le village de La Frayère a un nouveau facteur, Victor Bradley, de Paspébiac, rouquin vantard aux yeux vairons. Son arrivée rappelle à un joueur de tours du nom de Monti Bouge la promesse de vengeance qu’il s’était faite enfant, couché en étoile sur la glace, une rondelle de hockey coincée dans la gueule. Entre eux se déclare alors une guerre de ruses et de mauvais coups, qui se poursuivra leur vie durant et par-delà la mort. Mais auparavant elle entraîne Monti loin de chez lui, dans un Klondike égaré d’où il revient cousu d’or et transformé. Et avec plus d’ennemis. Il aura plumé des Américains lors d’une partie de poker défiant les lois de la probabilité comme celles “de la nature elle-même : une bête chatoyante a jailli des cartes et le précède désormais où qu’il aille, chacune de ses apparitions un signe. Sous son influence Monti s’attelle au développement de son village et laisse libre cours à ses excès – ambition, excentricités, alcool –, dont sa descendance essuiera les contrecoups. Près d’un siècle plus tard, son petit-fils François, historien obsessionnel et traqué, déjà au bout du rouleau à trente ans, est convaincu que l’alcoolisme héréditaire qui pèse sur les Bouge a pour origine une malédiction. Il entend le prouver et s’en affranchir du même coup. Une nuit il s’arrache à son exil montréalais et retourne, sous une tempête homérique, dans sa Gaspésie natale, restée pour lui fabuleuse. Mais une réalité plus sombre l’attend à La Frayère : une chasse fantastique s’est mise en branle – à croire que s’accomplira l’ultime fantasme de Monti de capturer sa bête.”

Bienvenue en Gaspésie (la péninsule qui forme la lèvre méridionale de l’embouchure du fleuve Saint Laurent), en terre de galéjades, de carabistouilles, d’affabulations, (comme il serait dit en d’autres lieux) qui abondent dans ce roman d’aventures un peu démesuré, un peu « hénaurme » (Gaspésie rime avec Rabelaisie), qui peut vous perdre en chemin. Explosions de rebondissements et de violences mais surtout explosions vernaculaires : la plus grande aventure de ce roman consistera à caracoler (ou pas) sur la Bête, la langue québécoise gaspésienne volatilisée de façon pyrotechnique par son auteur. Gaffe à pas prendre la pluck dans les dents.

Paotrsaout

AUCUNE BÊTE de Marin Ledun / Editions In8.

Entre deux pavés en Série Noire, l’entériné Salut à toi ô mon frère et l’attendu La vie en rose, Marin Ledun s’accorde une courte pause chez In8. Enfin, parler de pause frise d’emblée le hors sujet, tant l’écriture de l’auteur ignore les bâillements et les entractes grassouillets, tant son propos du jour surtout nous scotche dans les starting-blocks d’une course noire et asphyxiée.

Le sujet : le running de 24 heures, un truc de dingo, tel qu’on le célèbre bouche bée dans les clubs pour bobos en combis fluos, de loin, sans y participer, et gageure pour l’auteur de transformer en sprint un marathon puissance 5,8.

Accusée de dopage, huit ans auparavant à cause d’un médicament sensé soigner une méchante rhino-pharyngite, Vera Maillard revient dans le circuit pour reprendre à Michèle Colnago, sa rivale de toujours, sa place en haut de l’affiche et ses heures de gloire. Parlons-en d’ailleurs de la gloriole induite Nous ne sommes pas ici au Stade de France ou sur la scène du Madison Square Garden, mais sur une obscure piste provinciale. Là, les corps sans graisse ni grâce ne sont plus que des machines de fond, de fond que l’on touche aussi, lorsqu’il faut composer avec l’usine, la famille et les entraînements arrachés dans les interstices d’un quotidien gris.

« Courir n’avait aucun sens et c’est précisément cela qui en faisait toute la beauté. Courir était son œuvre d’art à elle. Un modèle de liberté et de résistance aux forces obscures du monde qu’elle laissait à ses filles en héritage. Un bras d’honneur magnifique brandi à la face de l’injustice de la vie des femmes comme elle. »

Telle une scorie de cette boîte de décolletage où trime Vera (Scorie ou talisman ? Nous n’en dirons pas plus…), Marin Ledun puise son titre d’un parallèle entre ces forçats du bitume, smicards de l’effort, et Henri Guillaumet, célèbre pilote d’avion naufragé en juin 1930 en pleine Cordillère des Andes, qui survivra juste à la force du mental et déclarera à Saint-Exupéry, venu le chercher, « Ce que j’ai fait, jamais aucune bête ne l’aurait fait ».

Alors, victoire ou défaite, le décor sent l’échec avant même que le top départ ne soit donné. Et bien sûr, il ne saurait en être autrement, même si tout le monde gagne, même si tout le monde perd. La compétition est omniprésente, à chaque page, mais le match se joue sur un autre ring, celui des rapports truqués (une autre pratique ponctuellement sportive) entre hommes et femmes.

Lui-même pratiquant d’ultrafond, Marin Ledun fait de cette seconde novella pour la collection Polaroid de Marc Villard (après No More Natalie en 2013) un habile alliage de l’une de ses passions et de ce terrain social où il excelle également, réussissant au passage une brute confrontation entre beauté du sport et laideur du sexisme primaire. Un texte sombre et magistral donc, d’une intemporelle actualité. Salut à toutes les mères qui gueulent

JLM


LA DERNIERE CHANCE DE ROWAN PETTY de Richard Lange / Terres d’Amérique.

Traduction: Patricia Barbe-Girault.

“Rowan Petty est un escroc à bout de souffle. Quand il n’arnaque pas des veuves esseulées, il triche au poker. Sa femme l’a quitté pour un autre escroc, sa fille ne lui parle plus depuis sept ans, et même sa voiture l’a planté… Jusqu’au jour où une vieille connaissance lui propose une dernière chance : filer à L.A. où des soldats en poste en Afghanistan auraient planqué deux millions de dollars détournés. En compagnie de Tinafey, une sublime prostituée lasse de tapiner et avide d’aventures, il file en direction du Sud. Un jeu dangereux commence auquel vont se retrouver mêlés un vétérinaire blessé, un acteur fini, et la fille de Petty. Pour le gagnant : une fortune. Pour le perdant : une balle dans la tête.”

Richard Lange est originaire de Los Angeles et c’est la mégalopole californienne qu’il décrit ici comme souvent dans ses romans. Auteur d’un très très bon “Angel baby” en 2015, il retourne dans une veine noire qui lui avait si bien réussi. Un peu le mouton noir de la collection Terres d’Amérique, il s’y illustre par son net penchant pour des intrigues policières même si c’est très réducteur de le placer dans ce cadre. Francis Geffard, le grand découvreur de talents ricains, ne fait pas de différence entre littérature et littérature noire dans ses choix éditoriaux, ses coups de coeur. Il privilégie toujours des écrits où est visible une certaine humanité des personnages et vis à vis d’eux, comme une capacité à montrer, raconter l’Amérique, la vie des gens, leurs choix difficiles voire impossibles. Richard Lange, c’est un peu un Willy Vlautin qui sortirait les flingues.

“Quarante ans qu’il était sur Terre, et qu’est-ce qu’il avait accompli? Sa vie se résumait à un mariage raté, une fille qui se droguait et des cartes de crédit sur lesquelles il avait atteint le maximum autorisé. Dès qu’il arrivait à faire un peu d’économies, il les reperdait en jouant au poker. Pour couronner le tout, son plus gros coup à ce jour avait fait pschitt et il avait réussi l’exploit de se rendre complice d’un meurtre. Quelque part, il y avait quelqu’un qui devait bien se marrer à ses dépens.Pour autant, il n’était pas encore prêt à jeter l’éponge. Ça n’avait jamais été son truc, de baisser les bras. Il fallait se regarder dans la glace sans concession, se demander qui, quoi et pourquoi, mais ne pas se laisser plomber par les réponses.”

Dans le décor de la Cité des Anges, celle des losers, des paumés, des cramés, des tarés, des ratés, des résignés et des toxicos… Rowan Petty a beaucoup à perdre et, tout d’abord, tout simplement, sa vie. Et on adhère, on le suit tellement il ressemble au pote qu’on aimerait avoir. Le pro de la petite arnaque, Rowan Petty s’est fait salement pigeonner par un mec qu’il a formé et les mauvaises vibrations et les sales profils arrivent en force tandis qu’au niveau des sentiments, il vit aussi des trucs méchants.

Tous les voyants sont au rouge, mauvais karma, mauvais alignement des planètes, bad trip, chaos total… poisse, scoumoune.

Se sortir d’un bordel sans nom à L.A…“ La dernière chance de Rowan Petty”?Sauver sa peau…“ La dernière chance de Rowan Petty”? Retrouver sa fille…“ La dernière chance de Rowan Petty”?“ Mettre la main sur le magot… “ La dernière chance de Rowan Petty”? Semer les chacals et les chiens… “ La dernière chance de Rowan Petty”?
Tomber amoureux…“ La dernière chance de Rowan Petty”? Se ranger enfin… “ La dernière chance de Rowan Petty”?

“ La dernière chance de Rowan Petty” possède une intrigue parfaitement menée et révélant plusieurs moments brûlants, flippants mais ce développement polardesque est aussi pour Lange l’occasion de continuer d’évoquer et de développer sur le sentiment de parentalité. Ayant déjà axé “Angel Baby” sur l’aspect maternel, il développe son propos mais en se focalisant plus sur son pendant paternel, sur la douleur de la culpabilité, sur la honte de l’abandon, sur les petites trahisons mesquines…

Beaucoup de beaux et touchants personnages, de héros oubliés, de types déjà à terre, on sent chez Lange un grand sens de l’observation de ses contemporains et une immense empathie pour l’autre, celui qu’on voit moins ou plus… ici et surtout là-bas, dans l’inhumanité d’un système de santé ricain honteux.

“A tous les chanceux et les malchanceux, les escrocs et les escroqués, les vivants et les morts. A tous.”

Grand auteur, grand roman et un Rowan Petty inoubliable.

Wollanup.


LES FEMMES DE HEART SPRING MOUNTAIN de Robin MacArthur / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction : France Camus-Pichon

La vie, cet enchevêtrement type pelote de laine qu’un chat se serait fait un énorme plaisir à traîner dans tous les coins de la maison, a ses manières à elle de nous faire comprendre ses secrets.

Dans Les Femmes de Heart Spring Mountain ce sera « Irène » le fil qui dépasse de la pelote : en tirant dessus on remonte l’histoire de trois générations de femmes et de leurs aïeuls : Henry, Ezekial, William, Zipporah, Eunice, Philena, Phebe, Marie, Jessie… Ce n’est pas étonnant que Robin Macarthur ait choisi une tempête au nom féminin pour ce beau rôle !

Lorsque « Irène » s’abat sur le Vermont, cela fait huit ans que Vale a quitté sa mère, Bonnie, et les terres de ses ancêtres. Un coup de fil lui annonce la disparition de Bonnie durant la tempête. « Une maman est la seule usine à fabriquer de l’amour. » Vale quitte La Nouvelle-Orléans pour revenir chez elles : sa mère ne peut pas être morte.

« Heart Spring, le source de la rivière Silver Creek : c’est de là que viennent ces trente centimètres de pluie, là qu’ils se sont formés, qu’ils sont nés. La source à l’origine de la rivière où Bonnie a été vue pour la dernière fois. Heart Spring Mountain. Parce que le cœur a sa source éternelle dans cette montagne, s’était dit Hazel petite fille, puis jeune femme, puis femme mûre. Mais était-ce vrai ? »

Avec le retour aux sources de Vale, la construction du roman se ramifie en enclenchant une série de flash-backs portés par les voix des femmes de la famille : Hazel, la grand-mère de Vale, encore en vie mais en sursis ; Lena, la sœur de Hazel, douce illuminée vivant autrefois dans les bois avec son meilleur ami, Otie, une chouette borgne ; des moments de bonheur avec Bonnie au temps de l’enfance, Vale et Bonnie l’insouciante, la solaire, la flamboyante, tombée au milieu d’un champ de pavots qu’elle n’a plus jamais quitté.

Vale remonte le fil de pelote, aidée de temps à autre par Deb, la belle-fille de Hazel, arrivée dans ces montagnes en cherchant la liberté, restée veuve trop tôt mais à toujours ancrée au sol de sa famille d’adoption.

La quête de Vale – My Bonnie lies over the Ocean porte moins sur la disparition de cette mère depuis longtemps disparue dans la brume de l’héroïne, que sur elle-même, Vale, la fille de Bonnie. Elle cherche dans les vies de toutes ces femmes son point de départ, sa genèse. Tellement de secrets.  

Vous pourriez penser qu’il s’agit d’un énième roman autour de la famille et de ses secrets : Les Femmes de Heart Spring Mountain est tellement plus que ça ! Ces femmes, leurs amours dévorants, leurs détresses, leur salut, leur vie au milieu d’une nature implacable mais généreuse, sont des véritables archétypes : debout, sans flancher, jamais.

« La voix de Vale se brise souvent – elle a du mal à respirer. « Je suis là avec toi, Hazel », murmure-t-elle.

Et c’est vrai : elle est là. Elle qui a si longtemps manqué de racines. Elle est là maintenant. »

Monica.

LA VAGUE d’Ingrid Astier / EquinoX / les Arènes.

“Sur la presqu’île de Tahiti, la fin de la route est le début de tous les possibles. Chacun vient y chercher l’aventure. Pour les plus téméraires, elle porte le nom de Teahupo’o, la plus belle vague du monde. La plus dangereuse aussi. Hiro est le surfeur légendaire de La Vague. Après sept ans d’absence, sa sœur Moea retrouve leur vallée luxuriante. Et Birdy, un ancien champion de surf brisé par le récif. Arrive Taj, un Hawaïen sous ice, qui pense que tout lui appartient. Mais on ne touche pas impunément au paradis. Bienvenue en enfer. Ici c’est Teahupo’o, le mur de crânes.”

Ingrid Astier a quitté les toits de Paris et l’hexagone de son précédent roman “Haute voltige” pour un autre sommet dans le Pacifique et un coin de l’île de Tahiti, au bout d’une route emmenant à l’ Everest des surfers de Polynésie et du monde entier, la vague Teahupo’o formée dans l’ Antarctique et qui finit sa vie sur le rivage tahitien.

Dans ce petit paradis naturel, à l’abri de la déliquescence de l’île, une petite communauté d’amis vit en tentant de rester proche de la nature. Ingrid Astier montre ce hâvre de paix et d’harmonie avec les éléments dans une île dont l’actualité et l’histoire contemporaine “colonisée” montrent le contraire du tableau enchanteur communément admis . Tous les romans d’Ingrid Astier sont très documentés et le fruit, à chaque fois, d’une observation , d’une étude fine de l’objet littéraire. Celui-ci ne fait pas exception et montre un combat entre le bien représenté par Hiro et le mal incarné par Taj un surfer, certes, mais surtout un trafiquant de came. L’ice drogue de synthèse qui fait des ravages dans toute la zone pacifique sévit aussi ici et s’ajoute aux malheurs que la civilisation a apportés à cette île, autrefois, paradisiaque.C’est d’ailleurs cette opposition entre nature et culture, modernisme et tradition qui est montré tout au long du livre en faisant un témoignage intéressant dans la découverte de ce territoire éloigné de la république.

L’intrigue est classique et l’issue est assez prévisible, on attend, on espère le duel final à “OK Corail”. Mais le roman va montrer sa vraie flamme au sein d’une autre intrigue plus cachée, intime, moins évidente, beaucoup plus étouffante et émouvante qui va rejoindre la principale, l’occulter même pour offrir la vraie lumière du roman.

Wollanup.


LE CHANT DES REVENANTS de Jesmyn Ward / Belfond.

Traduction: Charles Recoursé.

Le Chant des revenants signe la troisième traduction romanesque en français de l’auteur américaine Jesmyn Ward, après Ligne de Fracture et Bois Sauvage. Sélectionné parmi les dix meilleurs romans de l’année 2017 par The New York Times. Le Chant des revenants a permis à la native de l’Etat du Mississippi de devenir pour la deuxième fois lauréate du prestigieux National Book Award.

Le roman est envoûté, hanté, littéralement, par l’histoire douloureuse de l’Amérique noire, confrontée aujourd’hui encore aux préjugés raciaux, aux injustices et à la misère. Dans le Mississippi, ceux-ci lacèrent au travers de générations la famille de Jojo, treize ans, fils de Léonie et Michael, un couple mixte, petit-fils de River et Philomène et frère de la petite Kayla.

Jojo doit tout à son grand-père et sa grand-mère, mourante, qu’ils l’ont plus élevé que sa mère et son père, que Jojo connaît peu. L’autre partie de sa famille n’a jamais accepté que Michael ait eu des enfants avec une Noire. Le quotidien de Jojo est de nourrir les animaux de la ferme, veiller sur sa petite sœur, s’occuper de sa grand-mère, condamnée par la maladie, écouter les histoires, explicites et en même temps mitées par les silences et hésitations de Papy Riv. Léonie l’a eu jeune, elle cherche à être une meilleure mère, mais l’apaisement illusoire de la drogue lui semble plus attirant. Un jour, on apprend la libération de Michael du pénitencier de Parchman où il purgeait sa peine. Léonie embarque ses enfants en voiture en direction du nord de l’Etat pour le chercher et le voyage ouvre la porte aux dangers, aux promesses mais aussi aux fantômes.

Jesmyn Ward réalise une habile composition de voix, celles de Jojo et de Léonie qui résonnent en eux, celle de spectres qui rôdent autour des membres de la famille, comme Richie, jeune garçon noir autrefois emprisonné à Parchman en compagnie de Papy Riv, comme Given, frère aîné de Léonie, abattu par un de mes membres de la famille de Michael. Et le silence ou l’absence du père et du grand-père blancs participent de cet ensemble polyphonique qui raconte la douleur d’une histoire familiale, emblématique à sa façon de celle d’un pays. Il émane une très belle sensibilité de ce texte marqué de poésie et de réalisme magique (dont nous prenons les manifestations aussi comme une respiration bienvenue dans un récit, ramassé sur quelques jours dans la vie de cette famille, qui s’appesantit sur une certaine banalité quotidienne, manger, vomir, boire, dormir…etc). Nul doute que le sujet a inspiré et inspirera encore des voix, uniques, nécessaires, toutefois moins portées sur le lyrisme que Jesmyn Ward.

« Ton papy est nul pour raconter les histoires. Tu le savais ? Il raconte le début mais pas la fin. Ou alors il oublie un détail important au milieu. Ou alors il démarre sans avoir expliqué comment on en est arrivé là. Il a toujours été comme ça. »

J’ai hoché la tête.

« J’ai pris l’habitude d’assembler ce qu’il me dit pour réussir à tout comprendre. D’assembler les paragraphes comme des pièces de puzzle. C’était encore pire quand on a commencé à se fréquenter. Je savais qu’il avait passé plusieurs années à Parchman. Je le savais parce que j’avais écouté aux portes. J’avais seulement cinq ans quand il a été arrêté, mais j’ai entendu parlé de la bagarre au café, et de leur disparition, à lui et à son frère Stag. On ne l’a pas revu avant des années, et quand il est revenu, il s’est installé chez sa mère pour s’occuper d’elle et il a travaillé. Il a encore fallu des années avant qu’il commence à passer chez nous, pour aider mon père et ma mère à bricoler dans la maison. Il a enchaîné un paquet de corvées avant de se présenter à moi. J’avais dix-neuf ans et lui vingt-neuf. Un jour, on était assis tous les deux sous le porche et on a entendu Stag un peu plus loin, sur la route, qui chantait et River a dit, Y a des choses qui nous font avancer. Comme des courants à l’intérieur. Des choses plus fortes que nous. En grandissant, j’ai vu que c’est vrai. Ce qu’il y a à l’intérieur de Stag, c’est une eau tellement noire et profonde qu’on en voit pas le fond. Stag s’était mis à rire. Mais ensuite ton papy a dit, A Parchman, j’ai appris que c’était pareil en moi, Philomène. Quelques jours plus tard, j’ai compris ce qu’il essayait de dire, que devenir adulte, ça signifie apprendre à naviguer dans ce courant : apprendre quand se cramponner, quand jeter l’ancre, quand se laisser porter. Et ça peut être quelque chose d’aussi simple que le sexe, ou d’aussi compliqué que tomber amoureux, et ça peut même être aller en prison avec son frère en croyant qu’on va le protéger. » Le ventilateur ronflait. « Est-ce que tu comprends ce que je te dis, Jojo ?

  • Oui, Mamie », j’ai dit. C’était faux.

Musical, viscéral, peut-être pas aussi magistral.

Paotrsaout

L’ ETOILE DU NORD de D.B. John / EquinoX / Les arènes.

Traduction: Antoine Chainas.

Trois histoires s’entremêlent pour nous offrir ce roman sur la Corée du Nord. Trois histoires, trois destins, qui bien sûr vont se croiser, se recouper.

Nous avons tout d’abord Jenna, jeune femme, afro américaine par son père et Coréenne par sa mère.  Sa sœur jumelle a disparu il y a 10 ans alors qu’elle était étudiante en Corée du Sud. Après quelques  recherches, elle a été déclarée morte noyée.

Mais si, en fait, elle n’était pas morte mais avait été enlevée et retenue en Corée du Nord ? Jenna est devenue professeur spécialisée en géopolitique coréenne. C’est donc tout naturellement qu’elle est approchée par la CIA pour devenir un de leurs agents et ainsi pouvoir enquêter sur la disparition de sa sœur.

Le second personnage est le Colonel Cho, haut cadre de la Corée du nord, qui à ce titre, est une personne importante dans le gouvernement. Il est né en Corée du Nord, il a toujours subi la censure et la doctrine du parti. Cela fait partie de son ADN, qu’il ne remet pas en cause. Jusqu’au jour où, privilège ultime, il lui est demandé de mener la délégation coréenne lors de négociations à New York. Le choc est brutal, le monde occidental n’est pas le monde de dépravés qui lui a toujours été décrit. Et il s’aperçoit qu’il n’est en fait qu’une marionnette au service du gouvernement. Son retour, sa position familiale lui font ouvrir les yeux sur ce pays qu’il a toujours profondément aimé.

Et il y a Madame Moon, vieille paysanne qui vit loin de Pyongyang. Elle trouve en forêt un panier venant de la Chine voisine, contenant quelques biens de contrebande, notamment des gâteaux. Elle décide donc de partir dans la petite ville voisine et de tout vendre au marché. Madame Moon a toujours vécu en Corée, mais sous ses airs de vieille dame gentille et faible, elle a un vrai esprit rebelle. De petites actions en petites actions, elle révolutionne le fonctionnement du marché afin qu’il ne soit plus intégralement sous le joug des policiers. Devant les autorités, elle est comme tout le monde, mais en cachette, elle ne voue aucun culte particulier à leur dirigeant, elle veut améliorer son quotidien et celui de ces congénères par de petites possessions, et de petites actions.

Ces trois destins vont se croiser, se heurter, et nous faire découvrir la Corée du Nord de l’intérieur. Nous assistons au défilé pour le 65ème anniversaire de la fondation du parti des travailleurs, aux négociations fantômes à l’ONU. J’avoue très mal connaître la Corée du Nord. Mis à part qu’il s’agit d’une des plus fortes dictatures de notre époque, où le culte de la personnalité est à son paroxysme, je me suis peu intéressée à ce qui se cache derrière ses frontières.

Et, avec ce livre, ma naïveté m’a rattrapée. DB John, sous couvert d’un roman d’espionnage, nous offre une vision glaçante de ce qui se passe réellement dans ce pays. Les habitants se rangent fidèlement derrière leur gouvernement. Ils vouent un culte véritable et sincère à leur dirigeant mais tout est fait pour : les enfants sont conditionnés dès leur plus jeune âge, ils subissent une propagande quotidienne, une seule radio, une seule chaîne de télévision qui alimente le culte de la personnalité. Tout rebelle, ou considéré comme tel est envoyé dans des camps de la mort au nord du pays. Personne n’en est jamais revenu, mais tout le monde sait qu’ils existent et que les gens qui n’aiment pas leur pays et leur dirigeant comme il se doit y sont envoyés. Mais ce qui se passe dans ces goulags n’est connu de personne, les expérimentations humaines, l’extinction de toute humanité, de toute pensée est véritable.

Ce livre, bien que romancé est tiré de faits réels qui sont expliqués par des notes de l’auteur en fin d’ouvrage. J’ai été glacée par l’histoire mais encore plus en découvrant que les victimes du roman ne sont que le reflet exact de ce qui se passe derrière les frontières coréennes. Le seul bémol que je pourrais avoir concerne le personnage de Jenna qui me semble peu probable, pas assez consistant. Mais c’est elle qui permet de mettre un pied dans le pays et de découvrir le colonel Cho et Madame Moon et c’est au travers de leurs yeux que nous découvrons ce que c’est que de vivre en Corée du Nord.

Quand les fantasmes que l’on peut nourrir sur cette dictature se révèlent bien plus effroyables que tout ce que nous avions pu imaginer. Effroyable et inquiétant.

Marie-Laure.

CHAQUE HOMME, UNE MENACE de Patrick Hoffman / Série Noire/ Gallimard

Traduction: Antoine Chainas (quand même).

“San Francisco. Cinquante tonnes de MDMA sont sur le point d’être réceptionnées. Raymond Gaspar, discret délinquant tout juste sorti de prison, est chargé par son nouveau patron de contrôler l’acheminement de la cargaison. Il doit surveiller le responsable de la distribution, ainsi que l’intermédiaire nécessaire au bon déroulement de l’opération : une femme qui a ses propres projets concernant la drogue.
Miami. Un gérant de discothèque, par ailleurs garant du transport maritime de la marchandise, s’apprête à commettre une grossière erreur pour les beaux yeux d’une femme qu’il vient de rencontrer.
Bangkok. En amont de la chaîne d’approvisionnement, un homme, Moisey Segal, se prépare à passer le coup de fil qui mettra toute la filière en danger.”

Premier roman de Patrick Hoffman, un enquêteur privé basé à Brooklyn. Un nom à retenir.

Voilà comment les choses se mirent en place. Lorsque les Birmans avaient une cargaison, ils envoyaient un mail à Hong, en indiquant sous forme codée le poids et le lieu de livraison. Hong allait trouver Semion dans l’une de ses boîtes de nuit, où le bruit rendait les enregistrements impossibles, et Semion relayait l’information à Orlov. Celui-ci se connectait au wi-fi d’un Starbucks, faisait parvenir un message crypté à Moisey via un intermédiaire en Israël, lui-même posté dans un cybercafé. Semion utilisait la même technique pour correspondre avec Eban sur la côte ouest. Leurs mots planaient dans les airs, de téléphones en satellites. Ils ne signifiaient rien pour personne, à l’exception des intéressés.”

Chaque homme, une menace” raconte l’histoire du transfert de plusieurs tonnes de MDMA par une filière. Du récoltant de la plante dans la forêt birmane, en passant par le Vietnam, le Cambodge, les Philippines, la Thaïlande pour filer vers Israël, se connecter à la Russie pour ensuite aborder Miami avant de rejoindre la côte ouest à San Francisco. C’est l’histoire du roman mais ce trafic est abordé  sous un oeil neuf, particulièrement original puisqu’il se désintéresse en partie des contingences techniques pour se focaliser sur les hommes et femmes qui sont liés dans l’affaire de la source à toutes ses ramifications en aval. Ce roman est intelligent, survolant très partiellement la géopolitique pour se focaliser sur les agissements de toutes ces crapules et salopes avides de sexe et d’argent et que la cupidité rend très friables.

Si l’un d’entre eux merde, c’est la cata pour tous, et on va pas pleurer non plus. Et pourtant, bizarrement, belle réussite de l’auteur, il y a, dès le départ de l’empathie qui se dégage pour ce cher Raymond qui s’embarque dans une affaire bien trop tordue pour lui et qui va très vite le dépasser. Un petit côté Dortmunder le Raymond, quand il sent que ça va trop vite, que ça va déraper. Et puis, alors qu’on est bien ferré par l’intrigue à laquelle on ne comprend pourtant pas grand chose à ce moment-là, Raymond se fait flinguer de manière très prématurée sans savoir ni comprendre vraiment pourquoi ni par qui…

Et le lecteur est dans le même état de surprise, d’hébétement, et s’attaque à la deuxième partie d’un puzzle temporel et spatial de cinq parties où à la remontée du temps se joignent tous les acteurs du trafic avec leurs parcours, leurs vies, leurs volontés, leurs tares, leurs faiblesses… Ainsi, on verra après de nombreux et efficaces passages urgents, l’origine bien naze, fruit de la cupidité, de cet « effet papillon » meurtrier.

Pratiquant avec expertise l’ellipse narrative qui booste l’histoire, Hoffman offre au lecteur une bien belle “Cour des miracles” du XXIème siècle avec son lot de criminels, de barges, de froids hommes d’affaires, de femmes fatales, mais aussi de candides dans un scénario particulièrement bien pensé et exécuté.

Elmore leonard aurait adoré.

Très bon polar, de la très bonne came.

Wollanup.

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