Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (page 2 of 75)

GLORY HOLE de Frédéric Jaccaud / EquinoX / Les Arènes.

Frédéric Jaccaud, romancier et nouvelliste suisse, n’est pas un inconnu chez Nyctalopes. Son précédent roman, Exil, a fait l’objet d’une chronique par Wollanup, qui saluait alors l’intransigeance de l’auteur, en le rapprochant d’un de ses contemporains, national celui-là : « tout comme Chainas, F. Jaccaud ne cherche pas à plaire, à être dans l’air du temps, d’écrire les romans qui plairont au plus grand nombre. Tout comme les romans de Chainas, ceux de Jaccaud se méritent et s’ils offrent un plaisir certain au fan, celui-ci s’obtient au prix d’une lecture qui peut parfois heurter, désarçonner, provoquer mais jamais ennuyer ou laisser indifférent. » En se plongeant dans ce cinquième roman, irrigué par un liquide organique glacial, on ne peut qu’approuver.

Début des années 1980, dans une petite ville portuaire française, peut-être baignée par les eaux grises de la Manche, Jean et Michel vivotent dans une petite délinquance, sans avenir. Leur amitié tortue est ancienne, elle remonte à l’orphelinat. Treize ans auparavant, ils se sont liés et se sont promis de ne jamais se quitter. Claire aussi était du serment. Mais elle a disparu. Ne reste d’elle que les photos qui maculent les revues et jaquettes de VHS porno arrivées d’outre-Atlantique. Ils n’ont pas oublié et veulent comprendre. Un braquage foireux les pousse à fuir, ils s’envolent pour Los Angeles, épicentre d’une nouvelle industrie qui part à la conquête du monde, le X. La ville brille et glace en même temps. Entre miséreux prêts à tout pour s’en sortir et riches anesthésiés par le cynisme et les drogues, Jean et Michel doivent avancer dans ce cloaque californien pour mener à bien une quête dont l’issue sera douloureuse pour tous.

Dès les premières lignes, on sait que l’auteur manie le scalpel, sous lumière crue et sans anesthésie. Il dissèque ce quelque chose qui ne marche pas droit et qui ne peut pas aller loin, coincé entre les falaises, pas loin de l’asphyxie, chez Jean et Michel, le beau et la brute, l’un qui tire et l’autre qui se laisse tracter. Jean a une fille sur le trottoir, deale, se crame la tête, se bagarre et se débat. Michel accompagne, suit et essaie en plus de vivre tant bien que mal une vie de couple. Ni l’un ni l’autre ne se satisfait vraiment de ce qu’il vit. Leur amitié a tout du poids mort, d’autant qu’elle a perdu une de ses roulettes, Claire. Dans leur tête à tous les deux, un obsédant jeu de tarot, illustré par des rêves de gosses, la nostalgie d’un élan physique, le mystère de la disparition de Claire et le vernis des photos porno.

Déjà peu enviable en France, la vie du duo, arrivé en Californie, ne sera pas reluisante. Au moins vont-ils pouvoir approcher pas à pas des milieux plus aisés, d’une terrifiante vacuité morale, pris dans un tourbillon hédoniste morbide, entre drogues et sexe. Des portes s’ouvrent vers l’univers du porno. Rien d’étonnant, ce qui fait exister la nouvelle industrie du X, c’est le fric. Elle n’est qu’un des derniers avatars en date d’un système économique qui use de cruauté et essore les humains contraints de s’y asservir. Frédéric Jaccaud ne manque ni de background  documentaire ou philosophique ni de références (JG Ballard, George Bataille…). C’est pourtant quand elles apparaissent de façon trop évidente pour contribuer à une analyse ou une contextualisation que nous avons moins envie de le suivre. L’immersion grandissante des deux comparses dans les tournages révèle assez de saloperie glaçante. Jean, pourtant leader au départ, va perdre pied et Michel, étonnamment, relever le défi avec plus d’accomplissement. Mais il y a un prix à payer pour une vérité qui lamine le désir, l’amour et l’amitié.

« Sur la pochette d’une VHS, on les compare au couple burlesque formé par Bud Spencer et Terence Hill. Le corps esthétique de Jean se fait malmener par la caricature de son compagnon. Le rôle ingrat de Michel, brut, balourd,  un peu idiot, se mue en catharsis pour une population masculine frustrée qui trouve une vengeance fictive dans les scènes où la disgrâce l’emporte sur l’élégance.

À présent Jean reproche à son ami d’avoir le beau rôle. Michel ne veut pas en parler. Il lui rappelle qu’ils ne sont pas véritablement acteurs. Il s’agit de retrouver Claire. Tout cela n’est qu’un moyen, pas une fin.

Jean ne l’entend pas.

En plus, tu y prends du plaisir.

Il faut avouer pour Michel, interdit, vexé, blessé, qui refuse d’admettre qu’il ne subit plus autant de déplaisir en jouant devant la caméra. Toutes les tensions accumulées de son enfance, jusqu’au crime irréparable, ce destin qui ne cesse de s’acharner, tout cela s’amenuise lorsqu’il entend la voix du réalisateur, cette voix qui lui ordonne chacun de ses mouvements, ordonne cette autre vie, futile et ridicule, qui tiendra sur une pellicule de quelques mètres. À cet instant, il n’est pas meilleur, pas pire que tous ces hommes nus et déchus, ahanant sur des corps inconnus, noyés dans les odeurs crues et les cris simulés, sous l’œil inquisiteur de l’objectif, sous le regard indifférent des techniciens. Lorsqu’il surprend le reflet de son anatomie dans l’un des miroirs installés autour de lui afin de faciliter le travail du caméraman, il éprouve enfin cette honte redoutée, retrouvant dans la souffrance morale la sensation d’exister. »

Une descente dans une vallée infernale, plus érosive qu’érogène.

Paotrsaout


LA VIE EN ROSE de Marin Ledun / Série Noire / Gallimard.

Malgré toutes les attentions du chien Dagobert, qui ici s’appelle Kill-Bill, le Club des Cinq frangins et frangines de Rose n’est pas une sinécure. À elle la garde des trois plus jeunes depuis que les parents, Charles et Adélaïde, ont décidé de s’octroyer une pause polynésienne aussi méritée qu’insoucieuse. Qu’à cela ne tienne, Rose est solide. Certes. Mais la flopée de nuages qui se donne rendez-vous sur ses jeunes épaules ne tarde pas à la faire chanceler. Entre le cambriolage du salon de coiffure de sa copine Vanessa, des meurtres opaques dans l’entourage de sa sœur Camille et un test de grossesse sournoisement positif, elle tangue. Mises à part quelques bulles d’air entre les bras bienveillants de Richard Personne, lieutenant de police aux yeux verts et futur papa perplexe, la vie de Rose n’a plus rien de rose et le tempo s’accélère dangereusement. Pourtant, dans la tourmente, elle garde cet indéfectible sens de la répartie réjouissante qui déjà éclairait les interlignes du précédent opus Salut à toi ô mon frère.

On l’aura compris, Marin Ledun revient sur ses terres de Tournon-sur-Rhône pour un nouveau tour de piste de la famille Mabille-Pons, ses Malaussène à lui, en plus carabinés serions-nous tentés de préciser pour enfoncer le clou. Vous l’avez déjà lu mille fois (même l’argumentaire de l’éditeur le mentionne) mais un parallèle avec les personnages de Daniel Pennac est inévitable. Nous y ajouterons volontiers un zeste d’Enid Blyton, l’impertinence en plus, le puritanisme en moins, pour souligner les franches aptitudes de l’auteur pour le roman d’aventure allègre et turbulent. Si ses thèmes sociaux de prédilection, habituellement plus noirs et appuyés (Les visages écrasés, Ils ont voulu nous civiliser…), restent la charpente d’une histoire de belle tenue, chaque situation (L’idée de ces strip-pokers en EHPAD, non mais sans dec’, Marin ! Ces chapitres 15 au commissariat ou 16 au collège…), chaque personnage, même furtivement de passage, donne lieu à de petites digressions scintillantes au gré des humeurs de Rose, souvent chafouines mais toujours sous-tendues d’un humour pétillant. Oui, on sourit beaucoup, à chaque page, d’un mot malin, d’une tournure pimpante. Bonne raison d’ailleurs pour ne rien divulguer, pour ne rien galvauder d’une citation hors contexte. « Sabotaaaage ! » hurlerait Rose en poussant le son des Beastie Boys.

Mais Camille disparaît et les commissures se figent. Le ciel se plombe aussi sûrement qu’un de ces albums de Heavy-Metal chers à Rose, voire se calamine comme un roman d’Harry Crews, plusieurs fois cité par notre narratrice et serial lectrice ardéchoise. L’humour se la met en veilleuse. Les phrases raccourcissent et le rythme court contre la montre. Et même si la brève mise en cellule de Rose a la cocasserie résistante, l’heure est grave. Alors, toutes les forces en présence, les Mabille-Pons en abscisse et la police en (forcément) ordonnée, se lancent dans la résolution d’une équation à pas mal d’inconnus.

En diluant le noir dans les couleurs de l’arc-en-ciel, en ouvrant sa palette aux pastels, Marin Ledun s’impose encore un peu plus parmi les valeurs sûres du polar français. Nous n’en sommes nullement surpris, juste une nouvelle fois conquis.

JLM


L’ AIGLE DES TOURBIÈRES de Gérard Coquet / Jigal.

Gérard Coquet nous offre un voyage qui commence en Albanie et se termine en Irlande.  Nous partons donc dans les Balkans avec Susan et son fils Bobby, en quête de la vie idéale offerte par le communisme d’Enver Hoxha. Mais cet idéal tourne vite au despotisme et pousse Susan à fuir au travers du pays. Ils y laisseront une partie de leurs âmes, mais trouveront en chemin une religion au-dessus de tout autre Le Kanun. Le Kanun est même au-delà de la religion, c’est une loi ancestrale qui est partout :

« Ce code ancestral régit tout. La naissance, la famille, les liens entre les individus ».

30 ans plus tard, nous nous retrouvons en Irlande, Bobby qui a fait partie de l’IRA, est parti faire la guerre du Kosovo et a été emprisonné pour crimes de guerre. Pour lui, le Kanun est devenu son mantra et pour celui-ci « la reprise de sang est au-dessus du bonheur des hommes ». Il décide donc de rentrer dans son pays, l’Irlande, mais son retour est précédé d’une série de meurtres comme annonçant le retour de l’enfant maudit. Nous entrons alors dans un tourbillon de vengeances, chacun voulant réparer son honneur.

Nous allons suivre Ciara, belle inspectrice irlandaise qui connaît son pays mieux que quiconque, et qui doit slalomer entre les protagonistes de cette vengeance. Vous boirez de la Guinness jusqu’à plus soif, vous vous perdrez dans la tourbe, prendrez parti pour les indépendantistes ou les loyalistes, et vous demanderez constamment comment tout cela va finir.

Gérard Coquet offre la part belle aux femmes dans ce roman. Elles sont toutes fortes, belles, avec un sacré caractère, et ça fait du bien. Elles embrassent la cause irlandaise ou la loi du Kanun avec emphase, mettant l’honneur au-dessus de tout. Les hommes ne sont pas en reste évidemment, mais avec un penchant plus violent et où la parole donnée semble moins catégorique que chez ces femmes. Ce sont elles qui sont le fil conducteur de cette histoire et la porte de page en page.

Le rythme est très rapide, haletant, les personnages très marqués, et l’humour est omniprésent.  Ces Irlandais au sang vif, vous en feront voir de toutes les couleurs.

« Quand une idée improbable envahissait le crâne d’un rouquin, le seul moyen de l’arrêter était de lui couper la tête. C’était pour ça que les Irlandais  battaient si souvent lesFrançais au rugby : en majorité, ils étaient roux et hirsutes. » 

Un pur polar et c’est très bon !

Marie-Laure.

AU NOM DU PERE d’Eric Maravélias / Série Noire / Gallimard.

Imaginez un Paris apocalyptique, contrôlé par la milice et par des gangs ultra violents. Le périphérique est un no man’s land qui sert de frontière entre les quartiers sous le joug de plusieurs bandes, et le centre de Paris, réservé  à une frange de la population ultra riche, et protégée par une milice armée.

L’histoire est celle de Dante Duzha, riche Macédonien qui a été obligé de fuir son pays et se retrouve dans ce Paris dévasté. Mais il est du bon côté de la frontière, il n’est pas parti les mains vides dans son exil, et il est aujourd’hui un des plus grands caïds de la capitale. L’âge avançant, il se retrouve au soir de sa vie, son règne est mis en péril par la concurrence, et par son plus vieil ami Falcone. Ce dernier est un Albanais, qui a été trahi par le passé et rêve de vengeance et de pouvoir. Et quoi de mieux pour se venger que de se servir du fils Alkan, ou encore de la très jeune femme aimée par Dante, Cristale.

On croise une multitude de personnages dans ce roman, les gros bras, les petites mains, les femmes qui tournent la tête pour ne pas voir, ou qui sombrent dans la déchéance, mais tous essaient de survivre dans ce monde effroyable. Et pour y parvenir, une seule solution et elle passe obligatoirement par la violence.  Nous passons de l’un à l’autre en naviguant dans les ténèbres, dans une guerre qui ne pourra avoir qu’un seul vainqueur.

Il s’agit d’un roman qui va à cent à l’heure, qui vous plonge au fil des pages dans une ambiance de plus en plus noire, de plus en plus glauque, où les plus innocents se voient contraints de plonger à leur tour.

La force de ce livre tient dans cette ambiance extrêmement lourde, dans la force de l’univers dépeint qui donne tout l’enjeu de cette quête du pouvoir et de revanche. Malgré tout, mon avis reste partagé, ayant eu du mal à ressentir de l’empathie pour ces personnages taillés dans de la pierre. Aucun ne m’a vraiment émue, ce qui m’a laissé un sentiment de longueur parfois. Les femmes ont des places de laissées pour compte, ou de faire valoir pour ces hommes qui luttent pour être les rois.

Marie-Laure.

LA ROUTE DE LA NUIT de Laird Hunt / Actes Sud.

Traduction: Anne-laure Tissut.

Le précédent roman de Laird Hunt avait beaucoup séduit ici et tant mieux pour cet auteur américain francophone et francophile.”Neverhome” racontait la guerre de sécession d’une femme partie travestie se battre à la place de son compagnon trop faible et avait d’ailleurs obtenu le grand prix de la littérature américaine 2015 devançant notamment “6 jours” de Ryan Gattis.

“Indiana, 1930. Ottie Lee, petite fille à l’enfance tourmentée, est devenue cette grande rousse plantureuse d’une beauté provocante, coincée entre un patron lubrique aux manières brutales et un mari jadis séduisant qui n’a d’yeux que pour la truie qu’il élève. Un soir d’été, elle embarque avec les deux hommes pour une odyssée à travers la campagne, direction Marvel, où ils entendent grossir les rangs de la foule chaotique qui se presse, pleine de ferveur, pour assister au lynchage de trois jeunes Noirs. À l’autre bout de la route, dans le camp opposé, Calla Destry, une jeune métisse de seize ans qui aspire désespérément à échapper à la violence et à retrouver l’amant qui lui a promis une vie nouvelle, se dirige également vers Marvel, un vieux pistolet de l’armée dissimulé dans son panier, bien résolue à tenter l’impossible pour arrêter les lyncheurs.”

Écrivant une nouvelle fois sur des pages sombres de l’histoire des Etats Unis, Laird Hunt déplace son propos vers les années 30, au moment du lynchage de trois hommes. Si on fouille un peu dans les archives ricaines, nul doute qu’il s’agit ici du lynchage de Thomas Shipp et d’Abram Smith, accusés d’avoir volé et tué un ouvrier blanc et d’avoir violé sa petite amie. Une foule avait sorti de prison les accusés, les avait roués de coups avant de les pendre à Marion dans l’Indiana comme en témoigne la photo prise par Lawrence H. Beitler.

Une fois de plus ce sont les femmes qui sont les personnages principaux du roman de Laird Hunt: Ottee Lee commencera l’histoire et qui sera suivie dans le dernier tiers par Calla, jeune fille de 16 ans fuyant la violence de sa ville. Je n’ai pas été totalement convaincu par “la route de la nuit”, je n’y ai pas trouvé le même souffle que dans “Neverhome”. Le récit touffu est parfois ralenti, déplacé ou rendu obscur par les rêveries, les pensées intérieures des deux personnages, beaucoup de fantômes… Néanmoins, pour son sujet, pour la plume de l’auteur et pour l’ensemble de son oeuvre, ce roman est essentiel pour ne pas oublier la barbarie, pour ne pas taire l’ignominie. Il suffit de poser les yeux sur la photo, sur la mine réjouie des participants devant l’indicible spectacle pour comprendre l’importance du roman et d’un histoire qui, si elle ne m’a pas séduit comme je l’espérais, reste néanmoins l’oeuvre d’une plume majeure.

Wollanup.

PS: et bien sûr, écouter le déchirement de Billie Holliday …


LA FIÈVRE de Sandor Jaszberényi / Mirobole.

Traduction: Joëlle Dufeuilly.

Certaines maisons d’éditions nous touchent droit au cœur, c’est certain. D’autres laissent une marque indélébile dans nos esprits, c’est le cas des éditions Mirobole qui ont le don de nous étonner, nous remuer, nous faire rêver lors de chaque publication.

C’est à nouveau le cas avec La Fièvre de l’auteur Hongrois, photo-reporter de guerre, Sandor Jaszberényi. Dans ce recueil vous trouverez de courtes nouvelles tels des articles qui mêlent fiction et réalité au point de nous faire perdre pied pour nous balancer dans le gouffre profond de la terreur. Car oui, La Fièvre est un livre terrifiant.

La Fièvre, un roman qui se résume en son titre. Les courts textes qui le composent sont étouffants. L’auteur nous fait côtoyer l’horreur, l’horrible, autant dans ce qu’il décrit que dans l’atmosphère dans laquelle il nous plonge. Le soleil dans toute sa lourdeur brûle nos esprits autant que le béton blesse notre peau. Des sentiments de rage, de révolte, d’abattement, nous montent à la tête. Ceux ci sont amplifiés par l’auteur qui se place dans une sorte de détachement total. Détachement qui nous est imposé lors de la lecture en se traduisant par une forme de voyeurisme. Voyeurisme qui nous colle à l’esprit comme du pétrole. Il nous faut ouvrir les yeux sur ce qu’il se passe dans le monde. Comme DOA avec Pukthu ou Joseph Conrad avec Au cœur des ténèbres nous montrer un monde en proie à l’extinction.

Chroniques de guerre ou fiction, pourquoi chercher ce qui est vrai ? Sandor Jaszberényi, nous emmène sur les route des conflits au Yemen, au Moyen Orient, en Afrique. Des conflits où les hommes ne sont plus des hommes. Il nous jette au visage ce que l’humain peut faire de pire. Sans fard ni costume, ici, tout dans la gueule. Pas de grand spectacle, seulement la mort et la désolation, la folie des hommes – soldats, rebelles, civils, journalistes en quête de la PHOTO ! Ici, même ce qui relève de l’imagination, du fantastique, dirons-nous, des croyances, des peurs, prend la silhouette informe du réel.

Au delà de nous présenter ces clichés, Sandor Jaszberényi, nous pousse à réfléchir – sur ce que nous sommes, nos conditions de vie. Et si nos larmes, nos lamentations n’étaient pas une manière de déculpabiliser, de nous détacher de tout ces conflits sinistres qui gangrènent le globe ? Cette lecture fait culpabiliser : nous sommes impuissants et résignés. Tous indignés sur les réseaux sociaux mais toujours derrière nos écrans, les fesses collées au fauteuil ; et nous pensons : crier ma rage en cliquant, en partageant un article, pour se faire entendre, tout ceci en oubliant qu’il s’agit d’un univers virtuel. Alors que dehors, l’effondrement a lieu.

Bison d’Or.


« ELLE, LE GIBIER » d’Elisa Vix / Rouergue Noir.

“Qui était Chrystal ? Quels étaient les secrets de cette jeune femme ravissante, titulaire d’un master en neurosciences et qui aurait dû faire une chercheuse comblée ? Tour à tour, ceux qui l’ont connue répondent aux questions d’un mystérieux enquêteur. Un ancien amant mais surtout les collègues qui l’ont côtoyée à Medecines, le leader international de l’information médicale, une entreprise recrutant des jeunes gens brillants et surdiplômés ne parvenant pas à trouver leur place sur le marché de l’emploi. Et chacun est confronté à sa propre part de responsabilité dans ce qui s’est passé.”

Il y a eu un drame mais on ne sait pas l’ampleur de la tragédie pas plus qu’on n’en connaît la ou les victimes. Tout est lié au monde du travail que Chrystal et Cendrine découvrent par le biais de l’entreprise Medecines, arrivant bardées de diplômes, voulant réussir une grande carrière mais étant obligées, pour écrire une ligne sur leur CV, d’accepter un job bien en deçà de leurs possibilités, de leurs compétences, de leurs rêves.

Cendrine surtout mais aussi d’autres collègues vont conter la triste histoire de Chrystal. D’autres voix, plus intimes, s’y joindront, racontant qui était Chrystal, Belle dans un monde de bêtes. Ce n’est pas le premier roman traitant de la souffrance au travail, de la tyrannie des petits chefs, de l’inhumanité de certains patrons, du micromanagement épiant les moindres faits et gestes des employés au nom de la rentabilité, se moquant de casser des individus, tellement d’autres attendant de prendre la place, de mettre le pied à l’étrier dans le monde du travail sans lequel, tu n’es rien comme dirait l’autre. Et pour ceux qui craquent, il leur suffit simplement de traverser la rue pour retrouver un emploi, alors?

Réquisitoire contre le monde du travail tout comme “les visages écrasés” de Marin Ledun, il ya quelques années, “Elle, le gibier” est un roman très violent psychologiquement de par l’affect qu’il crée autour de Chrystal, désabusée, condamnée par l’entreprise et finalement isolée, l’entourage se cantonnant dans son quant à soi, tentant de se préserver, se fondant dans un égoïsme lui aussi, finalement très destructeur.

“Elle, le gibier”, une mise en garde majeure pour tous les jeunes qui entrent dans la carrière et un révélateur de la souffrance que peuvent connaître beaucoup, dès le matin, en se levant pour retourner en enfer.

« Ce que je veux dire, c’est que Chrystal avait une forte personnalité. Une personnalité qu’on ne brise pas comme ça.Il a fallu du temps, il a fallu l’avoir à l’usure, à la chignole, forer là où ça fait mal, dans l’amour-propre, longtemps et profondément.Il a fallu être persévérant et cruel, il a fallu lui faire mettre un genou à terre, puis l’autre, il a fallu frapper au plexus pour couper sa respiration, remplir sa bouche de terre, couper ses ongles et quand elle a été trop faible pour se défendre, trop épuisée, trop dégoûtée, lui infliger le coup de grâce. Mais ils n’ avaient pas imaginé ça… »


Wollanup.


Toute une vie et un soir d’ Anne Griffin / Delcourt.

Traduction: Claire Desserrey

When all is said, Toute une vie et un soir n’est pas un roman, c’est une rencontre – qui plus est, une rencontre dont vous vous souviendrez certainement à chaque St Patrick ou au moindre accord vaguement irlandais.

Sacré Maurice Hannigan ! (Sacrée Anne Griffin !) Raconter sa vie c’est une chose, mais quand il la raconte directement à son fils, Kevin, l’interpellant régulièrement, « Tu vois », « Tu sais », « Tu t’en souviens ? » Maurice vous attrape par le bras et vous visse les fesses sur le tabouret à côté du sien : vous êtes Kevin, y a pas à discuter.

« Ici c’est calme plat. Pas un pékin en vue. Il n’y a que moi, qui marmonne dans ma barbe et qui tambourine sur le bar, pressé de boire ma première gorgée. Si je réussis à me la faire servir… »

Cinq verres, cinq toasts, cinq personnes qui ont eu du poids dans la vie de Maurice : « Je suis ici pour me souvenir – de ce que j’ai été et de ce que je ne serai plus. »

La stout, pour Tony, le frère aîné, celui qui avait toujours été là lorsque le petit Maurice n’y arrivait pas : le soutenant à l’école, aux travaux de la ferme, chez les Dollard, la famille pour qui les deux garçons et la mère travaillaient en cette première moitié du XXe siècle irlandais. Les Dollard, famille de riches propriétaires dont le chemin n’a jamais cessé de croiser celui de Maurice, même jusqu’à cette soirée que nous passons avec lui au Bar du Rainsford House Hotel.

Le verre de Bushmills, pour Molly : « Lorsque j’ai dégusté le single malt 21 ans d’âge, j’ai soulevé ma casquette pour rendre hommage à sa splendeur. Celui-ci, fiston, est pour Molly, la sœur que tu n’as pas connue. » Un moment douloureux de la vie de Maurice, un moment comme nous sommes tous emmenés à vivre au cours de notre existence : celui où nous faisons le mauvais choix, celui où nous tournons la tête, où notre attention dévie de l’essentiel, celui où nous blessons irrémédiablement ceux qui nous aiment.

Une autre bouteille de stout (« Si un jour t’as de l’argent, n’abuse pas de cette drôlesse. Elle videra tes poches et fera de toi un ivrogne. »), cette fois-ci pour Noreen : la belle-sœur de Maurice, dont les crises de « mélancolie » ou d’enthousiasme, les accès de rire ou de colère, sa passion pour les « pièces qui brillent » avaient accompagné la vie de famille de leurs explosions passagères. « Noreen se blottissait dans ses mots comme un chat. »

Pour Kevin, le quatrième toast : « Cette bouteille de Jefferson wheated de 18 ans d’âge, tu me l’as offerte l’an dernier pour Noël. Elle a passé la soirée à mes pieds dans un sac. »

Que dire à l’unique enfant, son garçon devenu homme, parti loin, aux Etats-Unis, faire sa vie. Le fils qui n’a hérité d’une once de passion pour la terre ou pour l’élevage mais qui, contrairement à son père, a trouvé sa voie dans les livres et dans l’écriture. Le journalisme. Incompréhensible pour quelqu’un comme Maurice qui s’est échiné – avec succès – toute sa vie à agrandir ses terres en partant de rien. « Dès que les examens ont démarré, je me suis retrouvé seul pour travailler et tu m’as manqué. Je t’ai rien dit, mais c’était plus pareil. Et en 1989, après ton diplôme, lorsque t’as décidé de partir aux Etats-Unis avec les milliers d’autres jeunes de ton âge qui faisaient comme toi, j’ai bien cru que Sadie s’en remettrait jamais. »

Le dernier toast : Sadie, sa femme partie deux ans plus tôt. Un whiskey Midleton.

« Alors, tu veux la vérité pure et simple, fiston ? La raison pour laquelle je suis là à marmonner dans mon coin, c’est elle, ça t’étonnera pas. Je veux que ta mère revienne, voilà tout. »

Les pages dédiées à Sadie sont d’une beauté à couper le souffle, l’une des plus belles déclarations d’amour littéraires que j’ai pu lire. Elles parlent de la vie ensemble, de la vieillesse ensemble et de ce lient indéfectible qui tisse sa toile année après année jusqu’à vous faire dépendre de chaque respiration de l’autre.

L’histoire de Maurice, racontée en cette soirée de juin au bar du Rainsford House Hotel, est l’histoire d’une vie, la sienne, l’histoire de ses regrets, de ses joies, de ses peines. Derrière la silhouette de ce vieil homme de 84 ans, l’histoire de l’Irlande. Maurice ne s’apitoie jamais, il dit. Sa gouaille ne l’a pas quitté : excellent conteur, il vous fait traverser le siècle sans jamais vous lasser.

Ce roman je l’offrirai plus d’une fois : il m’a fait rire, pleurer, il m’a énormément touchée. Bravo, bravo pour la traduction, Claire Desserrey !

Monica.


OUTBACK de Kenneth Cook / Autrement.

Australie 1962, Johnson, petite frappe fait un casse dans une bijouterie armé d’un démonte pneu. Pas de chance, en sortant avec son copieux butin il se retrouve face à face avec un flic qu’il tue avec son outil. Repéré par des témoins qui ont alerté la police, il fuit dans les quartiers mal famés qu’il connaît bien, les flics à ses trousses. Au moment où il semble être pris, se pissant dessus, chialant, il réussit à s’échapper dans la campagne, l’outback, le bush et une chasse à l’homme va commencer entre le pauvre naze, cogneur de femmes et les flics particulièrement remontés par la mort de leur jeune collègue.

Parallèlement, Davidson, reporter ambitieux et premier journaliste sur les lieux du casse va couvrir l’affaire et l’ hallali pour le journal télévisé de sa chaîne financé par un gros ponte de l’industrie pharmaceutique qui ne veut pas que l’on mette n’importe quoi dans son journal TV, pas de sujets sur le cancer par exemple vu qu’il ne vend pas les produits pouvant le guérir.

Nul doute que le voyou et le journaliste vont se retrouver au milieu des mallees et des geckos. Sorti en 1964 à la Série Noire sous le titre “téléviré” à une époque où l’éditeur produisait des titres français qui sentaient parfois trop l’humour alcoolisé, “Outback” n’est pourtant pas une série B se résumant à une traque ordinaire. Le roman est assez loin d’une littérature de gare purement récréative et montre en revanche les dérives et les limites de l’information, l’indépendance de la presse à une époque télévisuelle préhistorique à des années lumière de la réalité actuelle montrée dans des films comme “night call” ou dans la série hallucinante “Shot in the dark” sur le quotidien de reporters de nuit de L.A..

“Outback” est un bon bouquin comme tous ceux de Kenneth Cook grand auteur regretté qui auscultait  la société australienne des années 60 et 70 tout en nous réjouissant aussi avec des recueils de nouvelles animalières désopilants comme “ Le Koala tueur et autres histoires du bush” ou “ La Vengeance du wombat et autres histoires du bush”. Toute l’oeuvre du grand écrivain des antipodes est éditée aux éditions Autrement.

Wollanup.


1793 de Niklas Natt och Dag / Sonatine.

Traduction: Rémi Cassaigne.

Dans les eaux putrides d’un lac où se mêlent excréments de la ville, carcasses d’animaux des abattoirs est retrouvé le cadavre d’un homme. Il a été amputé des deux jambes, des bras, de la langue, des yeux et des dents mais à chaque fois les plaies ont été soignées pour le maintenir en vie. Son calvaire a dû durer des mois, le maintenant dans son cauchemar mais ces amputations ne sont pas la cause de sa mort, pas plus que la noyade. Nous sommes à Stockholm en 1793 et il y a quelque chose de pourri au royaume de Suède.

La guerre contre la Russie, caprice du roi, a laissé la population exsangue, le peuple est affamé, abruti, victime des épidémies, de la faim, de l’obscurantisme et de l’alcoolisme qui permet de tenir dans le chaos, de ne plus voir l’enfer quotidien et d’y échapper de façon prématurée et salvatrice. Le pouvoir est corrompu, la crainte de la contagion de la Révolution française est grande et ceux qui détiennent le pouvoir, la noblesse et le clergé: duo maléfique et leur valetaille, font tout pour le conserver, pour garder leurs privilèges et les avantages qui vont avec. Cardell, manchot, vétéran de la guerre contre la Russie, buvant sa vie brisée par son roi de droit divin, qui a sorti de l’eau le supplicié va être employé par Winge, homme de loi, incorruptible et condamné à brève échéance par la tuberculose qui le ronge, pour l’aider dans l’élucidation de cette abomination qui indiffère les autorités et le commun des mortels mais qui leur est à tous deux insupportable.

Il s’agit ici du premier roman de Niklas Natt och Dag, issu de la plus ancienne famille noble suédoise et nul doute que nous n’avons pas fini d’entendre parler de lui. Roman subtilement monté en quatre parties correspondant à quatre saisons et écrit par une plume virtuose voit sa première saison se terminer dans une impasse pour les deux enquêteurs partis fouiller dans les bas-fonds d’une ville à vomir et dans le giron d’élites perverses. Les deuxième et troisième parties surprennent au début par leur absence de lien visible avec l’affaire. On reste bien sûr dans le thriller qu’est avant tout “1793” mais l’auteur se penche sur le destin de la jeunesse du pays.”Rouge, humide” raconte le destin de Kristofer Blix jeune de la campagne venu chercher fortune dans la capitale en tentant d’arnaquer les jeunes nobles friqués tandis que la troisième partie “Papillon de nuit” (surnom donné aux prostituées) contera l’enfer terrestre vécu par Anna Spina Knapp, symbole de la condition des femmes en Suède comme sous toutes les latitudes à l’époque, victimes des hommes qu’ils aient le pantalon sur les chevilles, l’uniforme ou la soutane. Habilement, Niklas Natt och Dag (nuit et jour) relie tous les fils afin d’offrir un final époustouflant à un roman tout à fait exceptionnel.

“1793”, thriller historique, est un roman comme on en rencontre peu dans le genre. Dès la première page, on est stupéfait, hébété par l’histoire comme par le talent de l’auteur. On peut évoquer, “le parfum” de Süskind pour l’épouvantable Cour des Miracles, “l’aliéniste” aussi, bien que “1793” soit nettement plus puissant, plus profond, plus noir. Evidemment, c’est un écrit sans concession, horrible à bien des moments, révoltant souvent mais d’une puissance énorme vous entraînant vers des abîmes insondables et qui, du coup, s’avère très, très dispensable aux personnes sensibles. Niklas Natt och Dag instille l’hébétètement, la colère, la révolte, l’effroi, l’horreur avec un talent qui l’impose, pour moi, au même niveau que le Tim Willocks de “La Religion”. Choc identique.

En voguant sur le Styx, vous arrivez à Stockholm… “1793”, l’enfer suédois.

Wollanup.


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