Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (page 2 of 80)

L’ Artiste d’ Antonin Varenne / La Manufacture de livres.

Allez, je ne vais pas y aller par quatre chemins ce texte est poignant. L’auteur nous a habitués à la qualité dans ses précédents romans et en se plongeant dans un polar au sens littéral du terme, il ne se perd pas. D’ailleurs y’a t-il un consensus pour la définition du terme polar? En tous les cas, Antonin en connaît les codes, il maîtrise le rythme et façonne des personnages qui permettent de cadrer son noir récit. L’apanage des grands auteurs, c’est aussi maîtriser un style sans y paraître, se l’approprier sans que le lecteur n’est conscience des efforts consentis. A n’en pas douter, l’auteur domine son sujet et nous ravit d’une lecture qui accapare, où le plaisir reste si fort qu’on la fait traîner en longueur. Car il faut dire, aussi, que les protagonistes croqués permettent inévitablement à s’identifier ou à ressentir une réelle bienveillance, compassion.

« 2001. Les nuits parisiennes voient naître un nouveau monstre. Un serial killer s’en prend aux artistes, transformant chacune de ses scènes de crime en oeuvre mêlant esthétisme et barbarie. L’inspecteur Heckmann, flic vedette du moment, se retrouve en charge de cette très médiatique affaire et se lance dans la traque. Mais bientôt il lui semble que tous ces crimes ne sont qu’un moyen pour le tueur de jouer avec lui… Avec ce roman policier, Antonin Varenne révèle une fois de plus son incroyable talent à nous entraîner dans une course infernale où ses personnages doivent lutter contre leurs propres démons autant que contre le fracas du monde. »

On est à Paris en 2001 et le premier de la classe de la Police Judiciaire est aux prises avec une série de meurtres dans le milieu de l’Art. L’esthétique se mêle au sordide et à l’innommable. Or l’homme de loi présente ses anfractuosités, ses fêlures et dans son isolement, quasi pathologique, il trouvera des alliés de circonstances pour le moins surprenants et contrastés. L’auteur prend le temps de décrire les différents profils et leur associer leur propre histoire sans, pour autant, nuire au rythme romanesque. Et, cette petite musique nous envahit sans prévenir avec force, persuasion et finesse. Elle nous trotte dans la tête et ne nous lâche pas. Addictive, on est perpétuellement poussé à rouvrir le livre pour connaître la suite. Mais, comme précisé ultérieurement, on laisse infuser et on se plaît à disséquer les pages afin de prolonger le contentement. Antonin Varenne manie la plume avec aisance et peut se targuer d’y inclure une dose poétique. Qui peut aborder les écrits de Saint Augustin tout en faisant sens à la trame criminelle? 

Mais il aborde, plus prosaïquement, des thèmes du quotidien tel l’héritage, la parentalité, l’amitié, le couple pour se fondre dans un tableau noir et sang. De part ce parti pris, il humanise avec sincérité et sensibilité le paradoxe d’une série d’homicides qui graviront les marches une à une de l’horreur à l’état brut. Sans déflorer la chute du roman, je peux me poser résolument la question si Antonin Varenne apprécie le cinéma américain de base adepte des happy-end? Quoique…

C’est ragaillardi et rasséréné que je referme ce livre en ayant pleinement conscience d’avoir lu un ouvrage de qualité par un auteur brillant qui sait mêler sa belle plume aux desseins pourtant sombres.

Antonin Varenne est un artiste!

Chouchou.


ATMORE ALABAMA d’ Alexandre Civico / Actes Sud.

Les romans américains écrits par des Français, on a parfois l’impression qu’ils se déroulent à Besançon ou à Guéret ou que le décor est le fruit d’une recherche google images. Et ce n’est pas le cas de celui-ci. De toute évidence l’auteur s’est bien rendu à Atmore Alabama, petite hémorroïde du trou du cul des USA. Il devait même y être au moment de la fête municipale annuelle du Willam Station Day célébrant la naissance de la pauvre agglomération autour de cette gare.

Le narrateur, qui existe en deux récits, vous verrez… quitte la France pour débarquer dans ce bled. Il est attiré par la prison, ne se découvre que très peu, ne se livrant qu’auprès de trois femmes qu’il rencontre, trois personnes bloquées, dans l’attente d’un autre futur qui n’a aucune chance de se produire dans ce bout d’Amérique pétrifié. L’homme, proche de la cinquantaine, prof, va partager l’existence mortellement ennuyeuse de ces petits blancs, pas mal de rednecks plus cons que dangereux et fiers de leur connerie, tout en se rapprochant de son but.

Alexandre Civico dresse un tableau couleur d’ennui, de morosité, d’attente qu’il souille de l’immense tristesse de ce personnage dont on devine peu à peu les desseins, l’objectif, la mission, la croisade. Toute l’essence d’une existence, gommée, éliminée au profit d’un rendez-vous à Atmore. 

Roman noir impeccable à l’écriture sobre et au rythme servant intelligemment l’intrigue, “Atmore Alabama” est parfait pour découvrir une autre Amérique celle du racisme, de l’immigration, de l’isolement, de l’inactivité et de la connerie dans son apparence la plus commune et la plus vulgaire.

« ils pensent être le peuple. Ils ne sont que la foule »

Wollanup.

PS: sortie le 04/09.


MON TERRITOIRE de Tess Sharpe / Sonatine.

Barbed Wire Heart

Traduction: Héloïse Esquié.

“À 8 ans, Harley McKenna a assisté à la mort violente de sa mère. Au même âge, elle a vu son père, Duke, tuer un homme. Rien de très étonnant de la part de ce baron de la drogue, connu dans tout le nord de la Californie pour sa brutalité, qui élève sa fille pour qu’elle lui succède. Adolescente, Harley s’occupe du Ruby, un foyer pour femmes en détresse installé dans un motel, fondé des années plus tôt par sa mère. Victimes de violence conjugale, d’addictions diverses, filles-mères, toutes s’y sentent en sécurité, protégées par le nom et la réputation des McKenna.

Mais le jour où une des pensionnaires du Ruby disparaît, Harley, en passe de reprendre les rênes de l’empire familial, décide de faire les choses à sa manière, même si elle doit, pour cela, quitter le chemin qu’on a tracé pour elle.”

“J’ai huit ans la première fois que je vois papa tuer un homme”. La première phrase du roman annonce la couleur en dévoilant la narratrice Harley dont l’histoire de son apprentissage de la violence et de la délinquance dans l’empire de la came de son père sera l’objet d’un chapitre sur deux. 

“J’ai douze ans le jour où je pointe un révolver sur quelqu’un pour la première fois”.

“Quand j’ai quatorze ans, Bennett Springfield me casse le nez”.

“J’ai presque onze ans lorsque je me réveille dans le coffre d’une voiture”

etc

Tous ces retours dans le passé, un chapitre sur deux, étaient-ils tous forcément utiles? On peut en douter car certains cassent vraiment le rythme d’une intrigue qui se déroule quand Harvey, âgée maintenant de 23 ans, va prendre en main l’héritage paternel, un empire de la meth créé à coups de barres de fer, de tournevis, de flingues, de nez explosés, de tailladages de tronches, de meurtres, de disparitions. Mais à sa manière. Elle a un plan et veut en terminer avec une guerre entre son clan McKenna et la famille Springfield, autre bande de malades basée sur l’autre rive de la rivière. On se demande d’ailleurs comment Carl Springfield, responsable de la mort de la mère de Harvey quinze ans plus tôt peut encore être en vie sachant que la famille de Harvey a le soutien d’une bande de Hell’s angels locaux, UPS de service de la came, en plus de la horde de tarés qui bosse avec Duke. 

Ce n’est pas un mauvais roman, il a des atouts certains en donnant un rôle fort à une jeune femme, en offrant deux rebondissements percutants mais il a aussi des faiblesses, des dialogues aussi inutiles que plan plan, une fin hum! Dans cette histoire, tout est beaucoup trop centré sur Harvey, les autres personnages se fondent, se perdent dans un décor californien, très peu de consistance pour les comparses de la Jeanne d’Arc locale. La région est si peu évoquée qu’on pourrait aisément déplacer l’intrigue en Alaska ou au Pérou. Du coup, le choix du titre français “mon territoire” semble un poil déplacé.

David Joy, l’auteur de “ Là où les lumières se perdent” a aimé et c’est vrai que les deux intrigues, au départ, offrent  beaucoup de similitudes mais les deux histoires n’ont pas tout à fait la même puissance. Néanmoins le roman se lit bien malgré l’impossibilité toute personnelle et subjective d’avoir une quelconque empathie pour une jeune femme qui gagne sa vie en vendant de la mort. 

Sonatine nous a souvent habitués à beaucoup mieux et je ne peux cacher ma grande déception et puis bon, faut quand même le dire, ceux qui s’aventureront dans le roman à cause de la comparaison avec “Winter’s Bone” de Woodrell présente en quatrième de couverture s’exposeront à une très cruelle désillusion.

Wollanup.


LA FABRIQUE DES SALAUDS de Chris Kraus / Belfond.

Das Kalte Blut

Traduction: Rose Labourie.

« Le jour de mon anniversaire, un grand homme a péri. Mais le jour du tien, c’est un pays entier qui y est passé. »

Nous sommes en 1975 dans un hôpital bavarois : un soixantenaire une balle logée dans la tête et un jeune hippie, vis de titane dans le crâne, partagent la même chambre. Et c’est à peu près tout ce qu’ils partagent. Le premier a vu ou commis les plus grandes horreurs du siècle. Le deuxième est convaincu de la bonté inhérente à chaque être humain et au monde en général.

C’est donc tout naturellement que Konstantin Solm, Koja pour les proches, décide de confesser sa vie et les agissements qui l’ont conduit dans cette chambre d’hôpital au jeune et innocent Basti. Pourquoi ? Pour lui démontrer que le monde et ses habitants étaient loin d’être les êtres formidables qui faisaient fantasmer Basti ? Pour soulager sa conscience ? Pour se justifier ? En tout cas, cette confession sur 886 pages tord tripes et boyaux. Et pourtant, malgré la palette d’émotions-toutes plus contrastées les unes que les autres-que cette confession vous fera éprouver, la lecture de ce roman fleuve, de ce roman-monstre, est aisée et addictive. Plus vous avancerez dans le récit, plus vous en redemanderez.

L’histoire des Solm – en tout cas, celle qui concerne directement Koja – commence en 1905. Famille allemande en Lettonie russe, les Solm enterrent Groβpaping, le grand-père Solm, pasteur, assassiné par les révolutionnaires bolchéviques. La même année naît le frère aîné de Koja, Hubert.

Retirée à Riga, la petite famille Solm accueille quatre ans plus tard la venue de Konstantin, Koja. Les deux frères entament alors leur vie commune, tantôt alliés tantôt ennemis, au gré des caprices de l’histoire collective ou personnelle. Et c’est un peu des deux qui fera débarquer la petite Eva à la maison en 1918. La Russie veut reprendre ce qu’elle considère lui appartenir, sous Lénine les bolchéviques envahissent la Courlande (la région lettone où les Solm résident), la Tcheka est impitoyable avec tout individu ressemblant de près ou de loin à un ennemi de la révolution. Les parents de la petite Eva se font exécuter, Juifs convertis mais d’apparence vraisemblablement trop « chic », abattus dans la rue, Eva survit et elle arrive donc chez les Solm par le biais de leur gouvernante, Anna Iwanowna.

Voilà, les trois personnages principaux sont là : Koja, Hub et Ev. Un triangle maudit. Ensuite tout est question de choix, de stratégies, de bouleversements historiques. Hub intègre la SS par conviction. Koja par facilité. Hub se trouve dans son élément au sein de cette mouvance extrême. Koja y trouve une vocation : sa versatilité en fait un agent parfait. Au milieu, une Ev pétrie de convictions qui va jusqu’à demander d’exercer en tant que médecin à Auschwitz – peut-on inverser la vapeur en se jetant dans la gueule du loup ?

La Fabrique des Salauds traverse ainsi la Seconde Guerre et la Guerre Froide, de Riga à Munich, de Munich à Loubianka, de Loubianka à Tel Aviv. De la SD à la KGB, de la CIA au Mossad.

Les anciens adversaires deviennent partenaires, des nouveaux Services émergent et Koja est toujours présent en offrant ses talents suivant un instinct de survie seul de lui connu. L’Europe se transforme, le monde aussi, sous les coups de boutoir des régimes totalitaires en place. Des alliances nouvelles se forment.

Avec un sens du détail historique chirurgical, une puissance romanesque qui vous souffle, Chris Kraus arrive à garder le lecteur captif du début à la fin de son roman. Le choix de la confession, l’effet de celle-ci sur l’interlocuteur de Koja dans sa chambre d’hôpital – tellement horrifié par ce qu’il entend qu’il se fane au fur et à mesure – contribue à la tension dramatique du récit.

La Fabrique des Salauds n’est ni plus ni moins que la fabrique des hommes – et les hommes ne sont pas des héros.

Monica.

LE COEUR DE L’ANGLETERRE de Jonathan Coe / Gallimard.

Middle England

Traduction: Josée Kamoun

Quand on a eu la chance de faire la merveilleuse rencontre avec l’auteur anglais Jonathan Coe avec “Testament à l’anglaise”, il  y a très longtemps, le nom reste gravé dans sa mémoire de lecteur et chaque nouvelle sortie du quinqua de Birmingham est en soi un petit événement.

“Comment en est-on arrivé là? C’est la question que se pose Jonathan Coe dans ce roman brillant qui chronique avec une ironie mordante l’histoire politique de l’Angleterre des années 2010. Du premier gouvernement de coalition en Grande-Bretagne aux émeutes de Londres en 2011, de la fièvre joyeuse et collective des jeux Olympiques de 2012 au couperet du référendum sur le Brexit, Le cœur de l’Angleterre explore avec humour et mélancolie les désillusions publiques et privées d’une nation en crise. 

Dans cette période trouble où les destins individuels et collectifs basculent, les membres de la famille Trotter reprennent du service. Benjamin a maintenant cinquante ans et s’engage dans une improbable carrière littéraire, sa sœur Lois voit ses anciens démons revenir la hanter, son vieux père Colin n’aspire qu’à voter en faveur d’une sortie de l’Europe et sa nièce Sophie se demande si le Brexit est une cause valable de divorce.”

La quatrième de couverture de l’éditeur le dit, c’est indéniable, mais cela ne m’a pas sauté aux yeux de suite… “Le coeur de l’Angleterre” est le troisième volume de la saga de la famille Tropper entamée avec le génial “Bienvenue au club” sorti en France en 2003 et racontant de manière virtuose et souvent très drôle les années 70 d’une bande d’ados et de leurs familles. Suivra en 2006, “le cercle fermé” où Coe racontera la destinée de ses personnages, vingt ans après, pendant les années Blair avec toujours ce mélange de causticité et d’émotion, de la très belle ouvrage…Enfin, treize ans après, “Le coeur de l’Angleterre”, troisième volet commençant en 2010 pour se terminer en 2018 avec toujours Benjamin, Doug dans la cinquantaine plus ou moins réussie, plus ou moins épanouie. 

Comme dans les deux premiers romans, beaucoup de personnages, importants et annexes, beaucoup de situations et surtout la perfide Albion, véritable héroïne, qui dans ces années 2010 mérite bien son surnom. La politique, les émeutes à Londres, la mort d’Amy Winehouse, les JO de Londres, le Brexit, tout cela dans la lorgnette des personnages, les conséquences sur leur vie, sur leurs relations. Une fois de plus, Coe démontre son immense talent d’écrivain, ce ton souvent malicieux mais aussi empreint de tendresse. 

Mais il y a quand même certaines réserves et elles ne sont pas minces. Si le nombril de l’Angleterre vous indiffère, passez votre chemin. De plus, s’il est tout à fait possible de lire ce troisième volume sans connaître les deux précédents, vous ratez quand même beaucoup de la finesse du roman et ne comprenez pas forcément les réactions des personnages, l’évolution de leur mentalité. Enfin, même en ayant lu les deux premiers romans, le temps écoulé depuis “le cercle fermé”, treize ans… c’est beaucoup pour la mémoire d’un lecteur. Chanceux seront les néophytes qui auront tout à gagner à lire le géantissime “testament à l’anglaise” en premier avant de se lancer dans cette trilogie du “ cercle” dont la fin est peut-être un peu en deçà de qu’elle a déjà offert. Néanmoins un auteur qui cite le groupe XTC au détour d’une page est toujours digne d’intérêt et forcément éminemment respectable.

Wollanup

ICI N’EST PLUS ICI de Tommy Orange / Albin Michel / Terres d’Amérique.

There there.

Traduction: Stéphane Rocques.

“Ici n’est plus ici”, rappel d’une citation de Gertrude Stein à propos d’ Oackland “ the there of her childhood, the there there, was gone, there was no there there anymore.” est le premier roman d’un jeune auteur américain d’origine cheyenne ayant grandi à Oackland en Californie. Tommy Orange est diplômé d’un MFA en écriture créative de l’Institute of American Indian Arts, où il a eu comme professeurs Sherman Alexie et Joseph Boyden, auteurs de sang indien eux aussi, faut-il le rappeler, et cite également Louise Erdrich qui a tant fait, elle aussi, pour la connaissance et la reconnaissance de la communauté amérindienne.Ce roman a eu un énorme succès aux Etats Unis, y a été plusieurs fois récompensé. David Joy, l’auteur de “ Là où les lumières se perdent” le met en tête de ses lectures de 2018 avec “l’arbre monde” de Richard Powers, ce qui éveille forcément une énorme curiosité.

« Il y avait une tête d’Indien, la tête d’un Indien, le dessin de la tête d’un Indien aux longs cheveux parés d’une coiffe de plumes d’aigle, dessinée par un artiste anonyme en 1939 et diffusée jusqu’à la fin des années soixante-dix sur tous les écrans de télé américaine une fois les programmes terminés. »

Dans un prologue particulièrement percutant racontant la grande Histoire de la rencontre entre populations indiennes et Européens, Tommy Orange annonce la couleur et on comprend très vite que la lecture sera éprouvante. Lors d’un entracte, lui aussi très dur, il enfoncera le clou. Se concentrant sur Oakland qu’il connaît bien, l’auteur met en scène douze personnes, douze histoires actuelles en explorant les drames et les douleurs subis dès la plus tendre enfance quand ce n’est pas in utero. Tout est grande souffrance et les personnages, Indiens ou quarterons et octavons, vivent les mêmes affres que les autres exclus du rêve blanc américain mais avec un sentiment peut-être plus profond d’abandon et de déracinement. Alcoolisme, toxicomanies, violences faites aux femmes et brutalités multiples, dépressions majuscules, solitude, suicide, le calvaire est long et terrible. 

On pourrait penser au début qu’il s’agit que d’une suite de nouvelles montrant l’état de délabrement d’une société bafouée, d’une culture piétinée, de racines arrachées mais il s’agit d’un vrai roman. Toutes ces personnes vont se retrouver dans la dernière partie lors du grand pow-wow d’Oakland que chacun rejoindra avec des désirs, des besoins, des envies, des intentions bien différentes. 

“Ici n’est plus ici” est un roman choc, une oeuvre importante, un “must read” même si le nombre important de voix et certains personnages trop sommairement effleurés rendent parfois malaisée la lecture. Néanmoins, la dernière partie, pourtant si dramatique, élève le roman au rang des inoubliables. Par sa poésie du désespoir, sa promesse d’espoir, cette illusion de rédemption le final d’ “Ici n’est plus ici” vous emporte, vous élève, vous fait planer bien au-dessus de l’horreur.

Must read.

Wollanup.

We are the tribe that they cannot see
We live on an industrial reservation
We are the Halluci Nation
We have been called the Indians
We have been called Native American
We have been called hostile
We have been called Pagan
We have been called militant
We have been called many names
We are the Halluci Nation
We are the human beings
The callers of names cannot see us but we can see them


BLEU BLANC BRAHMS de Youssef Abbas / Editions Chambon.

11 septembre 2001, 21 juillet 1969, quand on a vécu ces dates, on se souvient exactement de ce que l’on faisait ce jour-là et avec qui on était.

12 juillet 1998, même si ce n’était pas un petit pas pour l’homme et encore moins pour l’humanité, même si cela n’a pas flingué la skyline de NY, même si c’était juste un événement français avant tout et même si ce n’était que du foot, 22 mecs en train de se disputer une sphère en cuir au nom de la “patrie”, quelle fête ce fut! On a vécu la même chose l’an dernier mais ce n’était pas en France d’une part et d’autre part Benalla a vite éteint les lampions et calmé les pétards. En 1998, pour la première fois, tu peux le croire ça? la France devenait championne du monde de football, au cœur de l’été, deux jours avant la fête nationale en mettant une grosse claque aux meilleurs footballeurs du monde, deux grands coups de boule de Zidane (une spécialité du meilleur joueur du monde qui sera moins probante 8 ans plus tard) et une chevauchée fantastique de Petit pour parachever la mise à mort des Brésiliens… des gamins, des adultes en train de chialer de bonheur devant leur poste, le visage peint, les cheveux teints en blond. La France chavire, “blacks, blancs, beurs”, on est tous Français tout d’un coup, pas pour longtemps, juste un coup de médias, une aubaine pour Chirac.

Ce premier roman de Youssef Abbas, qui avait quinze ans à l’époque ,commence à 17H30 le 12 juillet et se termine un peu avant 23 heures au moment de l’explosion de joie, des millions de fous furieux ivres de bonheur, du même bonheur, au même moment… mais si le match sert de toile de fond, on retrouve d’ailleurs certains commentaires devenus légendaires de Thierry Rolland et Jean Michel Larqué qui commentaient le match ce soir-là, l’histoire se situe bien ailleurs. Pendant que la France et une partie du monde suit le match, s’enflamme, d’autres vivent autre chose, des événements plus tristes voire dramatiques pendant ce fil conducteur de deux heures. 

Dans une ville anonyme du Centre, dans une vieille HLM comme les chantait Renaud, Youssef Abbas va nous conter la soirée de trois résidents. Hakim, le petit beur vient d’avoir son bac et rêve de fac et surtout de liberté loin de sa cité. Ce 12 juillet, “Pour la première fois de sa vie, il se sentait français”, la première partie lui est consacrée et le ton donne à penser que le roman va jouer la carte de la comédie tant Hakim est déjà dans le match, trois heures avant le début comme tout passionné de ces grands rendez-vous cathodiques. Il part en vrille et en ville pour suivre le match avec Yannick, son ami, son frère, son voisin et compagnon d’infortune de cité oubliée, excentrée, lui même cinglé de foot mais également amoureux de Marianne, chez qui ils vont taper l’incruste, se retrouvant, hélas, au milieu des amis de la belle, la bourgeoisie locale. 

Le ton change dans cette partie dévolue à l’histoire de Yannick, le propos va s’avérer rapidement plus mélancolique, Yannick comprenant que Karim et lui ne sont pas tout à fait à leur place au milieu des jeunes bien propres sur eux, aux pulls posés avec recherche sur les épaules. Étonnamment et très intelligemment, le roman fait connaître un ascenseur émotionnel infernal exactement à l’opposé du déroulement du match. La France gagne, les deux garçons perdent. A la liesse générale s’oppose leur mélancolie, leur malaise grandissant, sans grande gravité pour Hakim, beaucoup plus désolant pour Yannick. Mais ce n’est que le début, on va aller beaucoup plus loin dans le scénario de fête raté, dans la glaciation d’une soirée brûlante.

Guy, proche de la trentaine vit lui aussi dans le même bâtiment, il suit le match le son coupé en écoutant Brahms et en revivant son enfance, sa jeunesse, ses erreurs, ses regrets, vomissant celui qu’il est devenu, sa lâcheté, sa vie de merde. Les trois vont se rencontrer au coup de sifflet final.

“Bleu blanc Brahms” est un très, très bon roman à lire d’une traite, poignant, éprouvant, d’une noirceur et d’une intelligence comme on les aime chez Nyctalopes. Youssef Abbas, un nom à retenir et un roman parfait pour lancer la saison.

Wollanup.


UN DERNIER POUR LA ROUTE (DU ROCK).

Et on tourne la page!

La route du Rock sans pluie, ce n’est pas la Route du Rock. Et en ce vendredi 16, dès qu’Andy Shauf, le génial et discret leader de Foxwarren a commencé à jouer de sa guitare, le crachin que le vent laissait présager est entré en scène lui aussi.Ceci dit, cette ambiance convenait bien à la folk intimiste et orfèvre du groupe californien auteur d’un très beau set devant une assistance limitée mais vite conquise.

Andy Shauf de FOXWARREN pendant les balances.

WHITE FENCE devant un public arrivant au compte-gouttes leur a succédé avec un groupe très pro, un show mêlant ces multiples influences du garage au psychédélisme en passant par les seventies.

Plus de monde à l’arrivée des Néerlandais de ALTIN GUN et leurs compositions ottomanes. La Turquie actuelle d’Erdogan ne me fait pas rêver, sous la pluie encore moins, et puis ensuite très perplexe quand autour de moi, on parle de psychédélisme sixties génial quand je n’entends que du folklore turc, bien sympathique ma foi mais du folklore. Beaucoup ont dansé, et c’est très bien que l’ambiance soit festive, ceci dit, passé une certaine heure, certains se déhanchent sur n’importe quoi. Motocultor, festival métal, propose bien Alan Stivell et Henri Dès ce week-end. Qu’importe le bourbon pourvu qu’on ait l’ivresse. 

Suite au désistement de BEIRUT, certains ont dû annuler le rendez-vous. Moins de monde que pour Tame Impala mais néanmoins une grosse assemblée de fans pour HOT CHIP, belle machine à danser mais pas vraiment rock, parfois ressemblant (aïe) à Culture Club. A noter, néanmoins, une reprise de “Sabotage” des Beastie Boys aussi inattendue que réussie et propice à la sortie de la somnolence.

Finalement, ce n’est qu’à partir de 23H10 que la Route du Rock a vraiment mérité son nom en ce vendredi. CROWS, dont je n’attendais pas grand chose, a balancé un set parfait, urgent, noir dans l’exacte même veine que BLACK REBEL MOTORCYCLE en 2002. Une guitare, une basse, une batterie, un chanteur explosif et c’est parti, un pur moment de rock n’ roll et une très belle découverte de l’année, tout comme BLACK MIDI.

CROWS pendant les balances.

Et pour le reste, pas vu, juste constaté que le DJ set de 2 Many DJ’s, toujours prompts à vous bouger a quand même un peu vieilli et souffre beaucoup de la comparaison avec des Ricains comme GIRL TALK pour ne citer que lui.

Alors, évidemment, tout cela est très subjectif… Je tiens néanmoins à remercier Camille et Justine du service presse/ communication pour leur professionnalisme au service d’amateurs permettant la découverte de l’envers du décor. D’une manière générale, artistes, techniciens, bénévoles, public, j’ai trouvé que ce festival était de belle tenue, superbement organisé, géré et sans réels débordement si habituels dans ce genre de grand barouf.

Un grand bravo à François Floret.

En causant de rock, on a perdu plusieurs abonnés de la newsletter, finalement pas très patients et à qui je dis donc adieu sans aucun regret. On n’a rien à vendre, on tente juste de partager nos passions.

Retour vers la littérature noire, la rentrée est, pour le moment, assez quelconque.

Le dernier Nesbo est en ligne.

Wollanup

PS: Photos avec mon vieil Iphone.

A 17 heures, la ROUTE DU ROCK c’est bien.




LE COUTEAU de Jo Nesbo / Série Noire.

KNIV

Traduction: Céline Romand-Monnier.

« Harry Hole a réintégré la police criminelle d’Oslo, mais il doit se contenter des cold cases alors qu’il rêve de remettre sous les verrous Svein Finne, ce violeur en série qu’il avait arrêté il y a une dizaine d’années et qui vient d’être libéré. 
Outrepassant les ordres de sa supérieure hiérarchique, Harry traque cet homme qui l’obsède. Mais un matin, après une soirée bien trop arrosée, Harry se réveille sans le moindre souvenir de la veille, les mains couvertes du sang d’un autre. « 

Panique dans les “allroms” de Norvège et les chaumières françaises. Harry Hole est de retour pour souffler un vent méchamment glacial en plein cœur de l’été. Je ne suis pas le plus grand fan du toxico Hole qui visiblement à l’approche de la cinquantaine n’apprend toujours pas de ses erreurs. Le petit génie de l’investigation ivre, le marathonien forcené de l’enquête bourré reprend du service. Après un coma éthylique qui lui laisse un immense trou noir concernant les douze dernières heures de sa vie où il s’est comporté comme le pire des abrutis, un cassos puissance dix, l’homme est capable de se taper 45 minutes de footing pour vérifier l’alibi d’un joggeur. Ah, cela commence très mal! Ou Nesbo n’a jamais connu la gueule de bois ou il nous prend pour des truffes. Bref, on se croirait dans un épisode de la série Sherlock, sympa mais pas réellement crédible.

Nesbo est un grand pro du polar, du thriller, ses intrigues sont superbement étalonnées, pas une page ennuyeuse, du plaisir brut, immédiat pas forcément dans la durée. Il sait jouer avec et sur les récepteurs des lecteurs. Comme dans “la soif”, nous avons affaire à un serial killer qui s’attaque aux femmes, une figure du mal parfaitement effrayante si on entre dans le jeu de l’auteur. Super Hole, saoul comme un Polonais, cavalier blanc blindé comme un destroyer, va s’occuper de l’affaire en loucedé. Harry Hole et sa prédisposition manifeste pour l’auto justice, ses addictions, ses frasques, sa dépression de malade alcoolique qui ne veut pas se soigner, son auto apitoiement, peuvent lasser, ont fini par me saouler. Harry Hole m’est particulièrement antipathique.

Les premières dizaines de pages, je l’ai déjà évoqué, nous prennent un peu pour des neuneus mais nous promettent néanmoins une ambiance bien inconfortable qui passionne tant de lecteurs de par le monde. La couverture (criarde un peu non?) m’a immédiatement fait penser à Dario Argento, maître du film d’horreur ou du grand guignol gore, au choix selon affinités, et le roman s’en approche un peu par moments avec cette symbolique du couteau ainsi que sa terrible réalité.

Les fans vont adorer. La quatrième de couverture reste très évasive et pour cause…

Les aficionados vont se prendre un méchant sale coup dans la tronche autour de la page 60. Perso, vous avez dû le comprendre, je m’en fous un peu de Hole, de son foie, de son suicide en bouteilles mais j’imagine très bien l’état d’hébétement qui serait le mien s’il arrivait pareille expérience à Dave Robicheaux de Burke. Un vrai coup bas qu’il vous envoie Jo Nesbo, combien il vous sera difficile de vous relever et je pèse mes mots. Prévoyez ensuite une longue traversée solitaire aux côtés d’un Harry Hole en mode guerre.

Un roman maîtrisé, bien huilé, qui ravira les inconditionnels et qui, sûrement, ne laissera indifférent aucun amateur de thrillers.

Wollanup.


La journée du 15 août à La Route du Rock. Propos partisans.

Jeudi à La route du Rock, beaucoup de monde, beaucoup de bottes et de cirés mais pas de pluie malgré un ciel menaçant, très menaçant. Ne soyez pas trop affamés par contre, il y a vraiment la queue même aux gaufres.

POND, c’était surement très bien mais les embouteillages, les files d’attente à l’entrée ont fait que… juste entendu, rien vu. FONTAINES D.C. ensuite a fait un show honnête, du rock, du vrai, rien d’extraordinaire non plus. 

IDLES a, par contre, comme lors de leur premier passage il y a deux ans, mis le feu au fort en empruntant à leur répertoire de deux albums. Slams dans la foule sans guitare et avec guitare. Les mecs sont furieux, un petit côté Gogol Bordello dans le ton comme dans le délire mais humains, sans frime, juste pour l’amour du rock!

IDLES

Il y a toujours des concerts pour nostalgiques à la Route du Rock et cette année n’a pas fait exception avec Stereolab. Adulés par la critique dans les années 90 le groupe n’a jamais connu réellement le succès public. Pour autant, leur set n’avait absolument pas l’allure d’une réunion d’anciens combattants et il y a eu vraiment fusion avec un public plus ancien pendant que les keupons reprenaient des forces à la buvette.

Le set tout à fait honorable de Stereolab n’était pas terminé que déjà la grosse foule s’était préparée sur l’autre scène pour Tame Impala. Le risque avec ce genre de groupes aux albums hyper soignés, à la musique très travaillée, c’est qu’ils n’arrivent pas à reproduire pareille orfèvrerie sur scène. MGMT, lors de son passage à la Route du Rock hiver avait quitté la scène moins d’une minute après avoir débuté pour redémarrer un peu après à cause d’un plantage. Mais là, chapeau. Un son de grande qualité et un public conquis d’emblée puisqu’ils débutent malicieusement avec « Let it happen » assortis de canons à confettis au milieu du morceau. Les canons à confettis seront utilisés trois fois, le public est en extase mais évidemment ce serait un peu cheap pour une enceinte qui a déjà vu à l’oeuvre les fondus des Flaming Lips. Par la suite images psychédéliques, effets de lumière, fumées et lasers impressionnants quoique beaucoup plus rasants qu’ à Glastonbury, images live et enregistrées de Kevin Parker… Il y a eu rappel, prévu bien sûr, mais une prestation lumineuse de plus de un heure vingt au total. Chez Tame Impala, chacun est à son poste mais derrière car plein centre et devant c’est Kevin Parker qui, sans effets très « spéciaux », tout en retenue a su conquérir son monde, s’exprimant en français dès qu’il le pouvait. Alors, c’est vrai, on sent que c’est hyper rodé mais quel spectacle. Bravo Tame Impala !

TAME IMPALA

Avec BLACK MIDI, un nouveau changement d’ambiance. C’est assez bizarre sur scène, les petits jeunes rentrent dedans mais leur musique déjà assez imprévisible sur l’album peut être parfois aussi désarmante live. On ne sait pas trop si le bordel ambiant par moments est totalement maîtrisé mais il y a de la folie, une énergie très destructive et nul doute qu’on réentendra bientôt parler de ces quatre lascars s’ils arrivent à tenir la route car leurs rythmes, leur manière de se vider sur scène et de maltraiter leurs instruments doivent laisser des traces.

BLACK MIDI

JON HOPKINS a enchaîné dans la foulée. Visuellement, c’est magnifique, musicalement c’est tout bonnement de la techno. Peut-être qu’au bord d’une piscine à Ibiza avec un cocktail… à Saint Malo, à un heure du mat et 15 petits degrés, ça le fait nettement moins.

Ça continue aujourd’hui, il ne pleuvra peut-être pas beaucoup.

Wollanup.

Crédit photos: Nicolas Joubard.

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