Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (page 2 of 68)

BEST OF 2018 MARIE LAURE.

Après une première année complète de chroniques pour Nyctalopes, je me livre à l’exercice du Best of de mes lectures pour cette fin d’année. Tout d’abord, un grand merci à Nyctalopes de me permettre de découvrir des auteurs sur lesquels je ne me serai pas toujours laissé tenter en flânant dans les rayons d’une librairie. Et grand bien m’en a fait, j’ai découvert des univers noirs, d’autres poétiques, de grandes surprises et du plaisir. Alors voilà, petite compilation de mes découvertes sans ordre précis.

Si Vulnérable de Simo Hiltunen (Fleuve Noir traducteur Anne Colin du Terrail) : où comment notre éducation, la violence à laquelle nous pouvons être confronté enfant, conditionne notre vie d’adulte. Une étude sociologique et psychologique du mal.

Population 48 d’Adam Steinbergh (Super 8 traducteur Charles Bonnot) : genre de  western en huit clos, angoissant, violent, mais très drôle : une vraie bouffée de poussière sous un soleil de plomb.

Torrents de Christian Carayon (Fleuve noir) : roman rural, d’une lenteur calculée, qui nous tient en haleine jusqu’au dénouement final. Ou comment les secrets peuvent étouffer une vie tranquille de famille provinciale.

Le fruit de mes entrailles de Cédric Cham (Jigal Polar) : course effrénée  d’une dureté implacable, qui se lit comme on regarde un bon film : bien accroché au fond de son fauteuil.

Sirènes de Joseph Knox (le Masque traduction de Jean Esch) : une descente aux enfers pour un jeune flic de Manchester. Noir, glauque, sans espoir, mais un premier roman au combien captivant.

Sur le ciel effondré de Colin Niel (Le Rouergue) : une plongée dans la Guyane française, entre traditions ancestrales et géopolitique : sombre, étouffant comme ce territoire, hostile, mais d’une poésie envoûtante.  

The beat Goes on de Ian Rankin (Le masque traduction de Freddy Michalski) : recueil de nouvelles permettant d’approfondir notre connaissance de Rebus, flic alcoolique, bourru, cynique mais très attachant, et de sa très chère ville d’Edimbourg.

Marie-Laure.

TOP 2018/CHOUCHOU.

Présentation des livres qui auront compté en cette année. L’intransigeance et nos avis pour le site sont ceux de lecteurs et non de critiques et je n’ai, nous n’avons, pas de diktats éditoriaux. Le filigrane laissé par cette sélection en est un témoin. Les ouvrages qui suivront n’obéissent pas un classement mais à un ordre chronologique.

Simple Mortelle de Lilian Bathelot/ La Manufacture de Livres

Le roman a eu retentissement particulier à sa lecture de part sa sensibilité et la plume maîtrisée par l’auteur. Une histoire parsemée de pleins et de déliés laissant libre cours à la justesse des sentiments dans un déni de justice.

Jaune Soufre de Jacques Bablon/ Jigal Polar

Le littérateur dégrade ses écrits dans sa série chromatique et le moins qu’on puisse concéder est qu’il a eu le nez fin en cette année 2018! Il tricote, de nouveau, un récit puissant qui fait mouche.

Power de Michaël Mention/ Stéphane Marsan

Comme précisé dans ma chronique à la sortie du livre, Michaël Mention sait et tente perpétuellement de se renouveler. Là, il enfile un gant de cuir noir pour nous conter les histoires de symboles de cette (r)évolution. Percutant!

Salut à toi ô mon frère de Marin Ledun/ Série Noire

L’auteur de critique sociale a eu besoin de souffler et de se fixer un objectif nouveau. Il y est parvenu haut la main en s’inscrivant dans la lignée de ses pairs issus de la collection. Vivifiant!

Le Salon de Beauté de Melba Escobar/ Denoël

L’écrivain colombienne a tissé une fresque sociale et sociétale de son pays. L’écriture soignée nous conte le désespoir et les rêves déçus.

Mamie Luger de Benoit Philippon/ EquiNox


Sous couvert d’une satire l’auteur nous a aussi présenté un biais relationnel. Dans ce face à face les positions et les rôles s’érodent pour laisser place à une profonde empathie pour les protagonistes.

Tout Cela je te le Donnerai de Dolorès Redondo/ Fleuve

L’auteur basque espagnole possède le don de captation. Son roman, à l’instar de son triptyque, fait mouche avec ce style fluide bien à elle.

Deux Femmes de Denis Soula/ Joëlle Losfeld

Pourquoi faire long quand on a cette capacité à exprimer de beaux sentiments qui vous transportent? Denis Soula nous le prouve dans ce condensé de vérités et de désespérance. Bijou!

Darktown de Thomas Mullen/ Rivages Noir

On est à l’aune d’une série qui promet par la force de son liminaire. Documenté et agencé d’intelligente manière, on attend le prochain!

Chouchou


SUR LE CIEL EFFONDRÉ de Colin Niel/ Rouergue Noir.

Colin Niel continue sa série policière en Guyane. Il s’agit d’une série mais chaque volume est indépendant, vous pouvez donc sans aucune difficulté vous plonger dans ce livre même si vous ne connaissez pas les précédents.

On suit Angélique Blakaman, jeune noir marron, qui après un grave accident en métropole a obtenu un poste dans la brigade du Capitaine Anato, dans le Haut-Maroni.

Tipoy, jeune amérindien et fils de Tapwili Maloko, haute figure de la lutte contre l’oppression et la préservation des traditions, disparaît lors d’une fête de village. Angélique qui est assez proche de Tapwili, s’empare de l’enquête.

Parallèlement, le capitaine Anato est en charge de chercher une équipe de braqueur qui s’en prend à des familles aisées de Maripasoula.

Ce livre, sous couvert d’une identité policière est une ode à la Guyane et à ses cultures. Et pour faire ressortir sa beauté menacée, Colin Niel nous montre sa nature hostile, celle des orpailleurs clandestins et des compagnies minières, qui rêvent d’étendre leurs territoires au détriment des peuples autochtones, celle des braconniers et des clandestins, des évangélistes et des prêcheurs.

Les déplacements dans ses contrées reculées se font en pirogue, lentement, sous une chaleur humide. La vie est très dure, différentes identités se côtoient mais, ayant du mal à se comprendre, elles  se mélangent peu. Les amérindiens, peuple natif de ce territoire, sont mal compris, laissés pour compte :

« Abandonnés, c’est le sentiment que beaucoup d’Amérindiens partageaient sur le Haut Maroni »

Ils luttent entre leurs traditions ancestrales, entre croyances et vaudou, et la volonté de contribuer au développement de ce territoire, de se sortir de cette image d’arriéré accentuée par les évangélistes qui surfent sur le mal-être de ces nouvelles générations laissées pour compte.

Colin Niel nous offre une histoire policière qui tient en haleine, qui nous fait découvrir un département français plus connu pour son historique bagne ou pour ses lancements de fusées dirigées par des blancs. 500 pages d’une poésie époustouflante, entre géopolitique et ethnologie, qui donne envie de se plonger dans l’histoire de ce département, afin de mieux le comprendre.

Immense, comme ce territoire, ce livre vous offre un grand moment de dépaysement et d’émotions.

Marie-Laure.

11 degrés cap Noir-Noir-Ouest / Best of 2018 de Paotrsaout

Salut les déboussolés. Moi-même perdu dans ce monde de fous, piqué aussi par les recommandations des grands maîtres, j’ai quand même réussi à trouver mes plaisirs de lecture sur des ronds-points, des autoroutes ou alors au fond d’impasses et de coffres.. Les livres nous libèrent, nous font partir. Mes meilleurs voyages cette année entre les blocs de glace, sachant que j’ai évité les icebergs imposés :

Romans

Des jours sans fin / Sebastian Barry = une voix d’homo, populaire et irlandaise dans l’Amérique des années 1860 et 1870.  Ça raconte quelque chose de la vie. Exceptionnel.


Prodiges et Miracles / Joe Meno = Pépé, petit-fiston et en plus un canasson, peut-être sur le chemin de la rédemption.  Beau comme une crèche, poignant comme l’enterrement d’un aimé.


Taqawan / Eric Plamondon = Le saumon n’est pas un animal si con. Un romanesque court qui va droit au but et transperce. Le Québec. Ses indigènes de toutes origines. Le cœur des humains qui veulent lire et aimer des histoires.


Dans la vallée décharnée / Tom Bounan = roman régional américain, riche et dangereux. Qu’on nous raconte bien de bonnes histoires, c’est ce qu’on demande. Et quand c’est le cas…


Braconniers / Tom Franklin = réédition. Encore du régional américain. Recueil de nouvelles. Une belle carte postale dégueulasse du Sweet Home Alabama.

Pour services rendus / Iain Levison.  Toujours dans la place, l’Ecossais américain. Décapant comme d’habitude. Un certain système médiatique, donc politique, n’y échappe pas, cette fois.

L’herbe de fer / William Kennedy.  Réédition. Prix Pulitzer 1984, quand même. Mais ça s’oublie fastoche. Le scalpel social, humain de Jim Thompson. Plus la fantaisie morbide des Celtes irlandais. Très bien.


Little Heaven / Nick Cutter (aka Craig Davidson). Chuck Norris, John Rambo, Quentin Tarantino et Stephen King sont sur un scénario. Qui tombe sous le charme ? Toi !


Récits/Non-fiction

492. Confidences d’un tueur à gages / Klester Cavalcanti. Les aveux, l’itinéraire d’un mercenaire smicard brésilien. Un peu moins de victimes que la peste mais joli score quand même sous de très tristes Tropiques.


Gangster / Alvin Karpis. Les années 30, les années folles des gangsters à flingots et en tacot aux Etats-Unis. Racontées par un acteur de premier plan, pas vraiment dans l’humilité. Ça flingue.


La note américaine / David Grann.  Presque 100 ans avant la Grande Révolte des Peuples Premiers contre l’exploitation des ressources naturelles dans leur sous-sol, une escroquerie mortelle sur une réserve indienne. Edifiant.

En 2019, tenez la barre, gardez le cap.

Paotrsaout




LITTLE HEAVEN de Nick Cutter Sueurs froides/Denoël

Traduction: Eric Fontaine.

Deux ans après Troupe 52, chroniqué par les Nyctalopes, Nick Cutter revient nous livrer un autre roman pour – ce serait voulu – foutre les jetons. Nick Cutter est un pseudonyme. Malgré une tentative de laisser planer le mystère en 4e de couv’, il est facile, à partir de la bibliographie en entrée, de comprendre que Nick Cutter est Craig Davidson, auteur notamment de De rouille et d’os et de Cataract City. C’est en lecteur peu enclin à savourer l’appellation « Epouvante » que je me suis emparé de ce roman.


« Le passé est un molosse qui vous poursuit à travers champs et collines, tenaillé par une faim dévorante, vous pistant jusqu’à ce que ce que, une nuit, vous l’entendiez, gratter à la porte. Le mal ne meurt jamais ; il sommeille. »«

1980, Nouveau-Mexique. Micah, Minerva, Ebenezer, trois vieilles connaissances, trois chasseurs de primes ou mercenaires plus ou moins rangés des camions, se retrouvent quand la fille de Micah disparaît, enlevée. Ils le comprennent, ils doivent retourner à Little Heaven…

1966, Nouveau-Mexique. Micah, Minerva et Ebenezer font équipe, presque malgré eux. Ils ont pour mission de retrouver un enfant enlevé par une secte obscure, retranché dans un coin reculé : Little Heaven. Sous la direction du révérend Amos Flesher, les fidèles mènent une vie morne et réglée, soumis à la parole illuminée de leur leader. Mais depuis quelque temps, une présence maléfique protéiforme encercle petit à petit la communauté. Micah, Minerva et Ebenezer vont comprendre qu’il n’est pas aussi simple de s’échapper de Little Heaven, intact sur un plan physique et moral au sens le plus profond du terme…

La jubilation et la perversité avec lesquelles Nick Cutter a écrit ce texte nous contaminent dès les premières pages. Quelque chose ici vous agrippe et ne vous lâche plus. Le speed, la violence, la tension, les personnages, badass comme nos trois mercenaires ou tordus dégueulasses comme d’autres, sont projetés dans ces pages avec brio. C’est un régal suffocant que de recevoir les gnons, les projectiles et les mutilations létales distribués en mode semi-automatique.

Nick Cutter nous sert également des punchlines qui font mouche, capables de faire naître le sourire au milieu des moments les plus chauds, nous refourgue des créatures en écrasé pop de tous les films d’horreur, d’épouvante ou gore de ces quarante dernières années, des personnages kidnappés de faits-divers réels, retentissants de sordide, de cette même période. Ce serait malheureusement spolier le lecteur amateur de genres des seventies et eighties que de les énumérer.

Il faut reconnaître un talent, celui d’amener une certaine moiteur aux tempes et au bout des doigts, car il y a bien une attente (même si la plupart du temps éteinte par l’intensité du récit) : qu’est-ce que cette entité maléfique que les trois personnages d’un western déjanté doivent affronter ? Elle ne sera récompensée qu’assez tard dans le récit mais avec un sens certain de la prospection morale et psychologique et un luxe de détails douloureux.

« Amos Flesher pressentait que cette chose lui réservait un sort bien pire que celui d’être mangé. Des souffrances qui se situaient au-delà des confins rationnels de la douleur ou de la folie humaine l’attendaient. Cette créature allait se repaître avec une lenteur délirante et méthodique qui éclipserait toute taxonomie de la douleur connue de la chair et de l’esprit. Il avait seulement la certitude que sa souffrance serait immense et sa solitude sans fin. : prisonnier de cette obscurité désespérante, il n’aurait aucun moyen de marquer les années ni les décennies au cours desquelles cette chose le dépècerait sans relâche, un morceau à la fois.

Pitié, pensa-t-il frénétiquement. Ne me faites pas de mal je ferai tout ce que vous voulez vous pourrez faire de moi ce que vous voulez mais ne me faites pas mal pitié mon Dieu ne me faites pas maaaal…

Je ne te ferai aucun mal lui répondit la voix en roucoulant. Je vais t’aimer. Je vais t’aimer plus que tu ne l’aurais jamais cru possible.

L’amour. Jamais dans toute l’existence d’Amos ce mot n’avait eu une connotation aussi sinistre.

La chose se contorsionnait autour de ses hanches à présent et s’approchait de la large fente dans son dos. Le révérend se débattait furieusement : ses jambes inertes claquaient l’une contre l’autre en produisant des bruits comiques. Les cordes le maintenaient en place. La chaleur et l’émerveillement qu’elles lui avaient procurés s’étaient envolés. Elles n’étaient plus que de loyaux appareils de contention.

Le bébé entreprit de se glisser dans l’ouverture béante de la chair d’Amos. Comme pour prolonger le plaisir, il y pénétrait un millimètre à la fois, savourant ce dépucelage. La douleur était monolithique ; le cerveau d’Amos hurlait, ses synapses vibraient. Il couina, le souffle coupé ; le son s’envola dans l’obscurité pour y mourir. »

Un trip très physique dans la souffrance intense et claustrophobique. Extatiquement happant.

Paotrsaout


MORT EN EAUX GRISES de Pierre Pouchairet / Jigal.

Au vu de notre actualité de la semaine, ce roman a, je dois l’avouer, une résonance particulière.

Nous retrouvons dans cette histoire, Johana Galji, chef de groupe de la police judiciaire de Versailles. Elle revient après avoir été grièvement blessée. Et elle n’est pas épargnée pour son retour : elle doit faire face à une enquête qui la mène sur les traces de terroristes qui fomentent un nouvel attentat en région parisienne.

Elle et son équipe retrouvent un homme assassiné dans la Seine. Après un travail minutieux, l’équipe se retrouve donc à suivre une cellule de quatre hommes, membres actifs du terrorisme islamiste.

Pierre Pouchairet nous offre ainsi une enquête policière très ancrée dans le réel, face à une menace que connaît particulièrement notre pays. Nous suivons parallèlement l’enquête des policiers mais aussi le groupe de terroristes. Nous découvrons l’histoire de ces hommes, prêts à mourir pour leur cause, ce qui les a conduits sur ce chemin, comment ils se cachent parmi la population, comment ils élaborent leur plan, trouvent leurs cibles, et passent à l’action. Pierre Pouchairet nous propose une description et une vision de la constitution de cette cellule, de leurs parcours, à chacun, de ce qui les a conduits à vouloir passer à l’acte.

C’est une course contre la montre pour Johana et ses hommes, comprendre, retrouver et arrêter ces hommes avant qu’ils ne commettent l’irréparable, tout en préservant le calme dans la population. Elle doit réfréner ses peurs, ses angoisses, et faire passer ses états d’âmes au second plan.

Tout sonne vrai, le roman nous plonge dans une réalité effrayante qui pourrait arriver demain. Nous vivons désormais dans un monde où la menace d’attentat est constante. Ce roman nous en rappelle l’affreuse réalité : elle peut survenir n’importe quand, sous plusieurs formes.

Le roman est très court et c’est le seul reproche que l’on puisse faire, on arrive rapidement à la conclusion, accentuant l’impression d’urgence dans l’enquête. Cette fiction, car ce livre en est bien une, ouf, est teintée d’un tel réalisme qu’elle en devient effrayante.

Marie-Laure.


LA FILLE OUBLIÉE de David Bell / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Manuel Tricoteaux.


C’est en auteur installé que David Bell revient sur le devant de la scène avec ce quatrième roman publié chez Actes Sud : après Fleur de cimetière (2013), Un lieu secret (2015), Ne reviens jamais (2017), La Fille oubliée sortait le mois dernier en France.Jason. Danvers avec sa compagne Nora est revenu s’installer dans la petite ville de son enfance, Ednaville dans l’Ohio. Ils s’efforcent de retrouver un second souffle en couple. Jason essaie de mener sa barque tranquillement dans sa ville natale qu’il a quitté brusquement à la fin du lycée. Après une ultime et brutale dispute avec son meilleur ami d’alors, Logan, dont personne n’a su ce qu’il était devenu. Enfui ? Mais c’est en la personne de sa soeur cadette Hayden, qu’il n’a pas vue depuis des années, qui prétend avoir arrêté la drogue et l’alcool qui l’avaient marginalisée et éloignée de sa famille que le passé frappe à l’improviste un soir à la porte de Jason. Alors même qu’elle n’a cessé de trahir leur confiance, elle lui demande une faveur : veiller sur Sierra, sa fille adolescente, pendant quarante-huit heures, le temps de régler une affaire qui doit l’aider à tirer définitivement un trait sur son ancienne vie. Mais Hayden ne revient pas. Pire, cette disparition réveille l’autre affaire non résolue : la disparition de Logan, Jason avait été entendu par la police, puis l’affaire avait été classée sans suite. Mais quelques jours après la disparition de Hayden, on retrouve un cadavre dans les bois voisins… Jason se lance à la recherche d’Hayden, avec le vague pressentiment que son aventure est liée au passé de la petite ville.

David Bell manifeste à nouveau, nous dit-on, son intérêt pour les liens familiaux, les les traumas et fantômes du passé. C’est l’intérêt principal de ce roman dans lequel les rapports entre les personnages, leur psychologie, sont patiemment dévoilés et amenés. David Bell déploie un suspense maîtrisé et sans précipitation, qu’apprécieront les amateurs.

Toutefois, des lecteurs plus exigeants pourraient regretter que le roman ne s’appuyât justement que sur ces aspects dont David Bell sait pourtant très bien jouer. Ils voudraient que les personnages, les décors…etc fussent perçus moins au travers de calques grisâtres et qu’ils fussent plus affirmés ou caractérisés, plus typés. Nous sommes à Ednaville, Ohio, chez les Danvers, et ce pourrait être partout ailleurs et concernerait une autre famille Smith, originaire d’une petite ville des Etats-Unis. Mais peut-être que ces lecteurs plus exigeants ne sont pas si nombreux, peut-être qu’il ne s’agit que de moi, qui attendrait plus de détails vifs et d’audaces littéraires.

Tous les morts ne veulent pas se laisser enterrer comme ça. Mais tous les vivants ne veulent pas se laisser enfouir comme ci.

Paotrsaout

TREIZE JOURS de Arni Thorarinsson / Métailié noir.

Traduction: Eric Boury.

« 13 jours, c’est le délai que sa dernière petite amie, banquière recherchée par la police, a donné à Einar pour la rejoindre à l’étranger.

13 jours, c’est le temps qu’il va lui falloir pour décider s’il veut accepter la direction du grand journal dans lequel il a toujours travaillé.

13 jours, c’est le temps qui sera nécessaire pour trouver qui a tué la lycéenne dont le corps profané a été retrouvé dans le parc. Quelque chose dans son visage rappelle à Einar sa propre fille, Gunnsa, quand elle était un peu plus jeune et encore innocente. Mais aujourd’hui Gunnsa est devenue photographe et travaille dans le même journal que son père ; elle s’intéresse de près à ces adolescents paumés et ultra connectés qui fuguent ou disparaissent, elle a plus de ressources et d’audace pour faire avancer l’enquête – et moins de désillusions. »

Arni Thorarinsson a déjà une belle carrière d’auteur. Et à part le très, très dispensable “le crime” sorti l’an dernier, son bilan est très positif et le plante comme un auteur important du polar dit nordique originaire d’Islande, ce petit pays popularisé par son collègue et compatriote Arnaldur Indridason. On peut d’ailleurs relier les deux auteurs par ce souci de montrer la société islandaise, les maux qui la rongent, les failles, les souffrances des minorités au sein d’intrigues fouillées. Mais si Indridason gratte souvent le passé et son propre passé, Thorarisson, lui, manoeuvre, explore, montre le présent de son pays, écrivant des drames au cœur des heurs et malheurs occidentaux comme les conséquences de la crise des subprimes dans un très bon « le septième fils » .

Plus jeune, plus expansif, moins tourmenté, mieux dans son époque que le Erlendur d’Indridason, Einar le héros de Thorarinsson est journaliste et le papa protecteur de Gunnsa une ado qui grandit et qui voudrait suivre les pas de son père. Si parfois, dans certaines aventures précédentes, les affaires concernant le journal ont pu paraître bien trop importantes dans le propos, nul doute que le milieu est propice à des intrigues plus rapides, plus rythmés que les “chemins de croix” d’Erlendur.

Et du rythme, il y en a, des rebondissements aussi, une réflexion sur l’adolescence et ses fragilités, de quoi faire un polar, loin d’être exceptionnel, pas tout à fait du niveau du très bon “ l’ange du matin” mais suffisamment solide pour satisfaire les amateurs du genre.

Wollanup.

MAUVAISES GRAINES de Lindsay Hunter / Série noire

Traduction: Samuel Todd

 

J’avoue avoir eu un peu peur en lisant les premiers pages : je craignais de tomber sur du déjà-vu et puis, au premier abord, ni Baby Girl ni Perry ne m’ont pas vraiment touchée.

Seulement voilà : très rapidement le récit se déploie, les personnages s’installent et c’est parti !

Mauvaises graines n’est pas uniquement l’histoire de deux ados paumées, c’est surtout un roman sur la solitude, celle des ados comme celle des adultes. J’ai eu l’impression que la solitude était même un personnage à part entière. Elle se glisse entre Perry et Baby Girl durant leurs nuits d’errance, elle accompagne la main de Myra vers la canette de bière et colle aux basques de Jim où qu’il aille.

Tout ce petit monde se croise, se parle et pourtant chacun d’entre eux est absolument et irrémédiablement seul. Perry, qui a grandi auprès d’une mère à la vie quelque peu cahoteuse – rien d’extrêmement méchant, juste ce qu’il faut pour faire pousser une jeune fille un petit peu de guingois – ne sait pas vraiment séduire : elle se donne. Elle est mignonne, elle plaît, seulement elle ne sait tout simplement pas faire autrement qu’en offrant son corps.

Perry compose un duo plutôt étrange avec Baby Girl, ex-Dayna, jeune fille à la vie plutôt calme jusqu’au jour où son frère aîné, Charles, rentre amoindri à la maison suite à un accident de moto. A partir de ce moment, plus rien ne semble avoir prise sur la jeune fille : une rébellion qui ne dit pas son nom, qui n’a pas de véritable cible et qui, malgré les apparences, est tournée principalement, malheureusement, envers elle-même.

Ensemble, les deux filles font les 400 coups et séparément elles rencontrent un certain Jamey sur Internet. Si l’une s’en lasse assez vite, l’autre s’y accroche comme à une potentielle histoire d’amour.

Qui est Jamey ? Hormis le rôle qui lui est assigné au sein de l’intrigue, il est surtout le révélateur de cette solitude dont je vous parlais au début de ce billet : dès que Jamey se manifeste, quel que soit le contexte, vous allez voir, la solitude devient palpable.

Mauvaises Graines est un bon présage : on y sent une pâte, un souffle que Lindsay Hunter mettra certainement à profit dans ses prochains romans.

Monica.

 

LISTE NOIRE de Yvon Coquil / Editions In8.

D’un gars qui fut toute sa vie charpentier-tôlier à l’arsenal de Brest, il ne faut certes pas attendre des pétales de roses à peine susurrés. Et effectivement, Yvon Coquil crache une fois encore des scories métalliques, sombres et mordantes. À l’instar des onze nouvelles qui charpentaient son précédent Métal amer (éditions Sixto), le présent Liste noire télescope des trafics torves sur des destins mal ébarbés en une trame équarrie au marteau-pilon. Sans révolutionner le genre noir, Yvon Coquil maîtrise l’art d’en conjuguer les thèmes, de les souder plutôt, puisque c’est justement son présent sujet.

Une vague de licenciements rince l’ambiance des docks brestois et Lucas, soudeur donc sur les chantiers navals, attend le ressac qui l’entrainera à son tour. L’annonce d’une prochaine liste de têtes à faire tomber le pousse à gamberger de travers et bouscule ses neurones déjà mis à mal par l’alcool et le besoin primaire d’argent. Entre autres garrots budgétaires, on retrouve ici, sous le spectre du chômage, le délicat sujet du financement du mouroir des parents. On pense du coup à l’excellent Aux animaux la guerre, le premier roman de Nicolas Mathieu, récent lauréat du Goncourt pour Leurs enfants après eux (parus tous les deux chez Actes Sud). Pour Lucas, la seule solution s’appelle Marco, un collègue à deux encablures de la retraite, qui pourrait bien anticiper son départ, et ainsi sauver un poste. Hélas, le Marco en question se volatilise et la pirouette semble prendre l’eau.

En 76 pages raides comme une lame d’acier, cette novella, publiée dans la collection Polaroid dirigée par Marc Villard aux éditions In8, fonce sans digressions superflues entre une écriture simple, mais régulièrement lacérée à grands coups de griffe tour à tour souriants ou aigres, et des phrases courtes qui éclatent au métronome comme des gouttes de pluie sur le bitume breton. Sûr qu’Yvon Coquil s’y connait question rythme. En marge, nous le remercierons d’ailleurs de citer Humble Pie, les Faces, les Kinks et les Yardbirds, seuls traits lumineux au milieu d’un décor gris et d’existence ternes.

Et lorsque la fameuse liste tombe enfin, c’est Clarisse, l’ex de Lucas devenue responsable syndicale, qui la débite…

 

   « Nous ne formons plus qu’un seul corps, tendu vers l’oratrice, le souffle court dans l’attente de l’annonce de l’Apocalypse.

   – Mécaniciens, dix-sept. Electriciens, douze. Chaudronniers, trois. Charpentiers-tôliers, six. Soudeurs, un. »

Un seul soudeur ! Reste à retrouver Marco, englué dans ses trafics miteux de drogue et de caravanes, et le convaincre de faire valoir ses droits. Ça se dessine et l’avenir s’éclaircit brièvement. Mais l’horizon reste bouché à jamais et les lendemains ne sauraient passer que de peu à rien.

JLM

 

 

 

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