Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Author: clete (page 1 of 46)

DETROIT de Fabien Fernandez / Editions Gulf stream.

Detroit – une ville dont tout le monde a déjà entendu. Une ville qui joue avec l’imaginaire et parfois fait fantasmer. On se souvient du Detroit filmé par Jim Jarmusch dans Only Lovers left alive, noire. Detroit est synonyme de musique, d’Eminem aux White Stripes, en passant par la Motown et les Gories. Pourtant, Détroit « Motor City » incarne l’image du chômage, des injustices et de la violence. Voilà comment résumer le roman de Fabien Fernandez, Detroit.

Malmenée par les rixes des gangsters, les liquidations judiciaires et les combats de chiens, Detroit observe ses habitants parcourir son ossature de métal et de goudron, guette celui qui la sauvera de sa lente décrépitude. Pendant qu’Ethan, jeune journaliste new-yorkais fasciné par cette ville au passé industriel et musical glorieux, explore les quartiers de Motor City jusque dans ses bas-fonds, Tyrell attend fébrilement le moment où, son année de lycée terminée, il pourra enfin prendre son envol. Mais victime d’accès de colère incontrôlés, il peine à éviter les heurts avec les membres des Crips et l’expulsion scolaire. Quand ses recherches mettent Ethan sur la piste d’un détournement de fonds au sein de l’établissement de Tyrell, il soupçonne rapidement que l’affaire est sérieuse… Tous deux vont s’opposer comme ils le peuvent aux gangs qui règnent en maîtres à Motown. Nul ne sera épargné.

Il est important de dire que l’intrigue de Detroit est menée à travers le regard de trois protagonistes qui ont chacun leur propre histoire. Ils sont indépendants et ne se rencontreront jamais. Quoique… Les chapitres sont titrés par leurs prénoms. Nous rencontrons Ethan, jeune journaliste plein d’ambition et amateur d’urbex (exploration nocturne de bâtiments désaffectés), puis Tyrell, un adolescent au passé mystérieux et dont l’avenir semble déjà tout tracé… et pour finir, Motor City, c’est-à-dire Detroit elle-même. C’est donc une construction déroutante qui, dans un premier temps, m’a rebuté. Mais c’est sans compter la force de l’auteur à glisser dans ces personnages qui viennent nous percuter au point qu’une forte attache nous lie. Les quitter en fin de roman est difficile.

On découvre Detroit à travers les regards de ces personnages sans tomber dans le récit documentaire. On sent que l’auteur a fait un travail de recherches impressionnant car le rendu nous plonge dans une réalité dont on avait qu’une minuscule idée. Detroit est une ville gangrénés par les gangs, les meurtres y sont à profusion. La police, par manque de moyens est résignée, classe les affaires à tour de bras. Les victimes anonymes se voient attribuer les noms de John Doe ou Jane Doe. Detroit est une ville où l’injustice règne, les riches qui restent sont toujours plus riches et détournent les fonds destinés à l’éducation. Les établissements scolaires sont vétustes. Les enfants délaissés, alors pourquoi ne pas se tourner vers le banditisme ?

Mais décrire Detroit sous cet angle serait réducteur ? Car Motor City compte son lot de battants : des policiers qui ont foi dans un avenir meilleur. Des enfants qui luttent contre eux même, contre cet avenir qui les mène tout droit au cercueil, le corps roué de coups ou de balles. Ces enfants qui trouvent un partenaire idéal, fidèle ; un chien. Ces mamans brisées par le malheur que l’instinct de survie pousse à s’acharner au travail pour sauver leurs enfants.

Voilà ce qu’est Detroit, une ville où le mot d’ordre est survivre. Autrefois grandiose, aujourd’hui dévastée. Pourtant Detroit n’a pas dit son dernier mot.

« Plus j’étudiais Motor City plus j’y trouvais d’humanité à raconter. Pour moi Detroit c’est ça, des gens du quotidien ou plus connu, tous exceptionnels. ET à l’instar de Tyrell, malgré les erreurs, malgré les horreurs, il est important de croire en cette humanité et de nous rebeller contre les puissants systèmes qui veulent nous en dépouiller. »

Bison d’Or

SANDINISTA ! Hommage à The Clash / Goater Noir.

Sous la direction de Jean-Noel Levavasseur.

Couvertures de Jean-Christophe Chauzy.

Préface de Caryl Ferey.

Avec, par ordre d’apparition, des textes de Serguei Dounovetz, Stéphane Grangier, Michel Embareck, Jean-Hugues Oppel, Caroline Sers, Karine Médrano, Anne Bourrel, Alain Feydri, Thierry Crifo, Jean-Luc Manet, Sylvain Bertrand, Jean-Noël Levavasseur, Thierry Gatinet, Nathalie Burel, Mark Kerjean, Frédéric Prilleux, Sylvie Rouch, Thomas Fleitour, Max Obione, Stéphane Le Carre, Patrick Amand, Marion Chemin, Mathieu Rock, Marc Villard, Hugues Fléchard, Mouloud Akkouche, Léonard Taokao, Olivier Mau, Jean-Bernard Pouy, Denis Flageul, José-Louis Bocquet, Olivier Martinelli, Mathias Moreau, Pierre Domengès, Frederic Paulin,  et Giuglietta.

S’il est une chose que la lecture des chroniques du blog Nyctalopes confirme, c’est bien que la musique rock au sens large offre aux lecteurs et aux auteurs de littératures noires des références, des inspirations ainsi qu’un bruit de fond, un élément d’ambiance, un rythme qui accompagneraient l’écriture ou la lecture.

Jean-Noël Levavasseur est un grand apôtre de la nouvelle noire et rock. L’homme n’en est pas à son premier coup éditorial. Depuis 2009, il  a aggloméré autour de son aimable personne et de plusieurs projets de même essence (à savoir rendre hommage à ou s’inspirer de l’univers d’un groupe de rock  ou d’un de ses LPs) une chorale d’auteurs (dames et messieurs) de textes noirs – connus, reconnus  et nouveaux venus – pour éditer des compilations littéraires dédiées, par exemple, à The Clash, The Ramones, Little Bob, The Cramps, Bérurier Noir, Nirvana, The Gun Club ou Motörhead.

La branche noire (et armée de talent) des éditions rennaises Goater a décidé cette fois de porter ce dernier projet en date. Ce n’est pas une anomalie. Déjà, parce ce que Goater a l’éclectisme militant. Ensuite, parce que sa collection noire (aux superbes couvertures, qu’il soit dit au passage) regroupe dans son porte-feuille  un certain nombre de plumes de qualité que nous retrouvons dans le recueil : Frédéric Paulin, Nathalie Burel, Stéphane Grangier, Léonard Taokao, Mark Kerjean… Le casting s’appuie également sur Michel Embareck, JL Manet,  Olivier Martinelli, Max Obione, JH Oppel, JB Pouy, Marc Villard… bourlingueurs du texte noir et du polar, qui ont plus d’un 33T dans leur sac. Il en reste un certain nombre que je ne mentionne pas mais qui participe pleinement à l’entreprise. Goater Noir a en tout cas donné carte blanche à Jean-Noël Levavasseur et ses copains, à Caryl Ferey (préface) et à JC Chauzy (couvertures) pour construire un atypique recueil en trois tomes, disponibles à l’unité ou bien fagotés dans un même coffret.

Trois tomes comme trois disques, trente-six titres pour trente-six auteurs. Car il faut en venir au cœur du projet, après ces longs prolégomènes. Ce recueil rend hommage à un groupe mythique et à une de ses productions, qui ne mérite pas moins le même adjectif journalistique. The Clash et Sandinista ! Le triple album vinyle sort à la fin de l’année 1980. Musicalement, il marque une ouverture inédite, dans les compositions du groupe, à des genres variés : rock n’ roll, rhythm and blues, reggae, calypso, dub, jazz, gospel, rap, soul, rockabilly et folk. Historiquement, il exprime la vision mondiale d’un groupe engagé, au cœur de son époque. L’affrontement Est/Ouest se cristallise en particulier en Amérique Centrale. Mais The Clash n’en oublie pas moins de pointer d’autres problèmes sociaux et politiques plus britanniques.

« Sandinista ! est le genre d’album qui vous suit toute la vie  puisqu’ elle court après ; on ne s’en lasse pas à force d’étrangetés, d’expérimentations, de sons nouveaux mille fois revisités depuis. » écrit Caryl Ferey dans sa préface.

Alors du noir, du rouge, couleurs révolutionnaires, couleurs de désespoir, de galère, de lutte et de violence, vous en trouverez sur le dessus et dans le dedans de ce recueil. Vous  trouverez aussi des références musicales et historiques (précises ou alors à la frontière floue de la fiction), des endroits et des époques, des balles et des lames de métal, qui ouvrent dans les chairs et les souvenirs des bouches assez grandes pour en faire sortir des rires, vous trouverez du con et du cul, des crépuscules et des aubes, des clichés et des instantanés., du style et du soufre. Vous trouverez peut-être l’envie de vous plonger en intégralité dans les trente six titres, de l’album et du recueil. Vous trouverez peut-être l’envie de découvrir ou de creuser la bibliographie des trente neuf (Caryl Ferey et JC Chauzy et Goater Noir compris) contributeurs, rassemblés par la camaraderie, la folie, la connerie et une certaine envie de raconter des histoires et de les partager. Termes qui entreraient, pour ma part, dans une tentative de développer la définition du « rock ».

Sortie officielle ce week-end aux festivals Noir sur la Ville à Lamballe ou L’ Autre Livre à Paris.

Fan material, for sure. Mais noir, rock et récréatif  pour tous les autres.

Paotrsaout

DU SANG SUR LE SABLE de Robert KARJEL / DENOËL

Traduction : Lucas Messmer (Suédois)

Le sable brûlant tâché de zébrures rouge sang dans cette partie orientales de la corne africaine sera le théâtre de deux drames parallèles initialement. Djibouti, ses forces internationales campées dans cette zone, proposent un épicentre propice à des dérives bien trop souvent motivées par un mercantile esprit. Et Grip l’homme qui devra faire face, qui devra gérer un embrouillamini à plusieurs bandes, révèlera des facettes polychromatiques. C’est ces ambivalences, la description de deux faces d’une pièce qui fera le sel du propos.

« Djibouti, au creux de la corne de l’Afrique. Un soldat suédois est tué sur un champ de tir. Les services secrets envoient l’agent Ernst Grip pour faire la lumière sur cette mort suspecte, mais sa présence n’est pas du goût de tout le monde. 
Pendant ce temps, une famille de quatre Suédois naviguant non loin de là, dans le golfe d’Aden, est capturée par des pirates somaliens. Leur vie est en danger, la pression monte pour le gouvernement, et c’est ainsi qu’Ernst Grip se retrouve bombardé négociateur et doit traiter avec les pirates. 
Pour résoudre ces deux affaires, Ernst Grip comprend qu’il va devoir recourir à des méthodes peu orthodoxes. Mais peut-on se permettre de rester dans les limites de la loi et de la moralité quand des vies humaines sont en jeu? »

Robert Karjel est lieutenant-colonel dans l’armée de l’air suédoise, pilote d’hélicoptère qui l’a amené à parcourir le globe. Il vit aujourd’hui à Stockholm et son précédent roman paru en 2016 chez DENOËL “Mon Nom est N. ” était le premier de la série d’Ernst Grip.

Grip, initialement au service de la garde rapprochée de dignitaires suédois, infléchira un parcours vers une enquête spéciale au cœur de l’assassinat d’un officier Scanien. Réticences et obstacles joncheront sa trajectoire dans le cliché de la guerre police/forces militaires. C’est, sans doute, lesté par son histoire personnelle proche que sa motivation, son  implication verront des hauts et des bas. Son instinct profond lui impose consciemment une alacrité de vérité. Sans s’offusquer ou se braquer du poids adjoint par la seconde affaire qui se greffe à la primitive, au contraire, les enjeux ayant une diamétrale opposition, il se trouve investi, régénéré par un « challenge » fort.

Bien que le récit soit linéaire et manquant probablement de cassures, de changements de rythme, l’avancée dans le roman obéit à des intérêts multiples. En premier lieu, comme explicité en liminaire, celui d’exposer les facettes du personnage principal avec justesse et cohérence. Les personnages secondaires ont une part prépondérante dans le décor et la dimension humaine de l’ensemble en soulignant des interstices d’un système vérolé, gangrené. Je pense que le roman aurait eu plus de consistance si les faces sombres avaient été appuyées en les surlignant dans un tempo fait de césures, de virages en épingles, de descentes brutales suivies d’ascensions nerveuses.

Le sable boit un sang qui ne coagule pas !

Roman efficace mais qui pourrait être plus punchy.

Chouchou.

 

LA ROUTE AU TABAC de Erskine Caldwell /Belfond Vintage.

Traduction: Maurice-Edgar Coindreau.

Après « le bâtard » et « Haute tension à Palmetto », la collection Vintage creuse à raison le sillon et propose la réédition d’un troisième roman d’Erskine Caldwell. Et quel roman puisque « la route au tabac », vendu à plus de trois millions d’exemplaires est certainement le roman le plus célèbre d’un auteur injustement laissé trop souvent dans l’ombre de son contemporain adulé Faulkner. Si bon nombre d’auteurs ricains actuels citent William Faulkner, nul doute que des écrivains comme Harry Crews, Larry Brown ou Donald Ray Pollock ont sûrement apprécié la prose du Géorgien. Le roman sorti en 1932 fut adapté en 1941 par John Ford mais n’aura pas la qualité de « God’s little acre » autre adaptation en 1958 de Anthony Mann  d’un roman de Caldwell « le petit arpent du bon dieu ».

L’œuvre de Caldwell raconte la vie des petits blancs du Sud, à l’époque de la grande dépression. Le cadre géographique est ici la Géorgie rurale entre Savannah et Atlanta, mais dans un coin particulièrement déshérité devenu désertique. Nous allons suivre quelques jours de la vie de la  famille Lester  haute en couleurs … Jeeter est le père, voleur, menteur et particulièrement porté sur le sexe. Il vit dans sa masure avec Ada, son épouse épuisée et résignée, mère de 16 enfants dont 12 vivants. Ils sont tous partir un jour, en s’enfuyant, en se mariant, pour ne jamais redonner signe de vie. Seuls restent Dude, 16 ans, un peu dérangé et un peu simplet et Ellie May, 18 ans qui n’a pas trouvé mari à 12 ans comme ses sœurs parties épouser des hommes tout en étant prépubères à cause de son bec de lièvre que le père a négligé de modifier. Pour finir le tableau apocalyptique, signalons la grand-mère, redevenue quasi sauvage par la malnutrition et la pellagre qui en est la conséquence provoquant crises de démence… et dont tout le monde espère la mort prochaine. En quelques jours, ce clan Lester va connaître plusieurs évènements regrettables et verra son nombre diminuer…

Caldwell, loin de raconter les heurts et malheurs de ces pauvres bougres abandonnés de tous de manière dramatique et de s’apitoyer sur leur sort choisit la farce en démarrant par une histoire pathétique de vol de navets. Le roman peut, doit choquer tant les misères sociale, économique et humaine sont énormes et tout est raconté sans artifice, crûment et sans aucun parti-pris. On peut très bien avoir du mal à rire des fourberies, des plans à 2 balles organisés par Jeeter mais on ne peut passer à côté du message en filigrane de l’auteur qui en faisant parler ses personnages, explique la grande crise du début des années 30, l’isolement, la famine, la volonté de rester sur ses terres,l’exode rural et la terre promise des filatures à Augusta dont Jeeper ne veut pas entendre parler, les carences dues à la malnutrition et à l’héritage génétique ainsi que l’absence d’avenir même uniquement rêvé.

Si le sujet vous passionne mais vous choque par son aspect farce cruelle, lisez « louons maintenant les grands hommes », fabuleuse enquête de James Agee, illustré par des photos de Walker Evans, contant la vie de trois familles de métayers en Alabama au milieu des années 30,

Roman terrible par ce qu’il montre de l’époque et des gens vivant cet isolement, cette désolation, « la route au tabac » séduira aussi les amateurs de farces noires particulièrement cruelles.

Important !

Wollanup.

TUE-MOI de Lawrence Block / Série Noire.

Traduction: 紳士 Sébastien Raizer.

Avec les décès de Donald Westlake et de Elmore Leonard, Lawrence Block devient un des derniers géants du polar, un des derniers monstres sacrés ricains ayant commencé leur carrière dans les années 60 ou 70  en nous offrant des œuvres importantes, en multipliant leurs héros et en écrivant parfois sous pseudonymes des polars racés. Sans vraiment le savoir, je pense que Westlake devait apprécier les bouquins de Block tout comme celui- ci a dû apprécier les aventures de Dortmunder ou de Parker du défunt écrivain, New-Yorkais comme lui.

Ayant débuté sa carrière en France à la Série Noire, Block a ensuite été édité par le Seuil puis par Calmann Levy avant de revenir à la Série Noire en 2015.Ce retour nous a permis de retrouver tout d’abord Scudder dans une vieille aventure « ballade entre les tombes » ressorti au moment de la sortie du même film éponyme. Scudder est un ancien flic, ancien alcoolo devenu privé et qu’on pourrait présenter à de nombreux égards comme le cousin de Dave Robicheaux de James Lee Burke, eh ouais, rien de moins que cela.

L’an dernier, Bernie Rhodenbarr, libraire le jour cambrioleur la nuit a fait son retour à la SN avec « le voleur de petites cuillères », personnage tranchant avec les tourments de Matt Scudder par sa bonne humeur y compris dans les situations les plus périlleuses.

Et en cette fin d’année, voici le cinquième tome des aventures de Keller, « hitman », tueur à gages et philatéliste.

Commencée par le biais de nouvelles écrites pour des magazines ricains comme Playboy à la fin des années 90, Keller a finalement lui aussi vu sa geste compilée dans quatre livres édités par le Seuil et Calmann Levy pour aboutir à ce « Tue moi » de 2013 édité cet automne en France par Gallimard. Les amateurs du personnage vont se régaler à retrouver ce tueur méthodique, sans pitié ni états d’âme mais capable de réflexion, de philosophie sur la vie et sur ses contemporains, brocardant leurs manies, leurs mauvais côtés et grand amateur de timbres, passion que Block parvient à rendre intéressante en mariant l’histoire du timbre et le destin de certains pays, régions ou  régimes plitiques .Keller a quitté NY a refait sa vie et fondé une famille à La Nouvelle Orleans mais la crise de la fin des années 2000 l’oblige à retourner au charbon.

Block prend sûrement beaucoup de plaisir à raconter les contrats de Keller. L’écriture est précise, c’est du grand art, le trait est très souvent moqueur et Block manie un humour noir et pince sans rire absolument délicieux, élégant. Organisées pour plaire au plus grand nombre, les cinq aventures font l’impasse sur la majeure partie de l’exécution du crime pour se concentrer sur le travail en amont, les préparatifs, les choix exécutifs, l’environnement social de la proie. Lawrence Block propose des instantanés très savoureux sur ses contemporains aux quatre coins des USA au gré de ses évolutions d’ange exterminateur au Texas, à New York et dans les Caraïbes et prend bien soin de ne pas s’embarrasser de détails ou de scènes qui pourraient ennuyer le lecteur.

Il est évident que l’histoire de Keller, entrepreneur et père de famille à NOLA est assez loin de ses débuts solitaires à NY et si l’on peut très bien lire et apprécier cet opus en un one shot, il est préférable d’aborder la lecture par le début pour en apprécier totalement la sève particulièrement jouissive.

Bref, il est très difficile de ne pas fondre devant ce tueur iconoclaste, repoussant mais néanmoins très attachant avec des côtés très dandy créé par un Lawrence Block qui a su donner des lettres de noblesse à la littérature de gare.

Génial !

Wollanup.

 

 

FEMME DE FEU de Luke Short / Collection  » L’Ouest, le vrai  » / Actes sud

Traduction: Arthur Lochmann

 

Bien que la répétition soit pédagogique, l’auteur de cette chronique invite à parcourir l’essentiel du compte-rendu d’un précédent ouvrage du même auteur (Luke Short) dans la même collection (L’Ouest, le vrai) tant ces lignes vous aideront à cadrer l’essentiel et lui épargneront l’écueil du plagiat.

Après Ciel Rouge, Femme de Feu est le second ouvrage de Luke Short proposé aux lecteurs francophones. A l’origine publié en 1943 sous le titre de Ramrod, le roman est adapté au cinéma par Andre De Toth en 1947. Pour le public français, ce western s’appellera Femme de Feu.

 « On disait que c’était un pays béni des dieux jusqu’à ce que le démon y mette cette femme ». Cette phrase ornait certaines des affiches de hall de cinéma à l’époque de la sortie américaine, du film de De Toth. Avec le titre de la VF, il est aisé de comprendre que Luke Short a fait de Connie Dickason, le personnage principal de son intrigue noire, une femme qui cherche à s’émanciper d’une société patriarcale autant qu’à se venger des figures de ce patriarcat, son père Ben et Frank Ivey, tous deux puissants éleveurs dans l’Utah en 1870. Elle fera montre d’un caractère, d’une duperie et d’une brutalité équivalente à celle de ses adversaires masculins pour prendre son indépendance et monter son exploitation. Il y a là un schéma classique du western (une guerre pour la terre et les bêtes) dans lequel Luke Short insère un personnage typique du roman noir, la femme fatale ou la femme tragique. C’est en soi une originalité, parfaitement maîtrisée par l’auteur dans sa trame narrative et dans les ressorts psychologiques qu’il actionne.

 Connie Dickason embauche Dave Nash, un cow-boy sans attaches, réprouvé et orgueilleux, ainsi que d’autres hommes pleins de rancœur contre les deux barons de l’élevage et les entraîne dans un jeu de manipulations et de coups bas. Au milieu de la communauté locale divisée, le shérif Jim Crew, pourtant aguerri, tente de faire valoir le droit et la justice et d’empêcher le sang de couler, et Rose Leland, une couturière, femme libre aussi à sa manière, essaie d’éviter à Nash auquel elle s’est attachée, les conséquences d’un choix douteux et d’une attraction dangereuse. Impossible pourtant de séparer de façon nette les bons et les méchants dans cet affrontement sanglant. Quand la violence se déchaîne sous la plume de Luke Short, elle le fait avec force et rapidité et n’épargne pas plus un côté que l’autre.

 Presque aussi bon que Ciel Rouge ? En tout cas, un western cynique et sombre, écrit avec une élégance nerveuse qui nous vient du siècle du hard-boiled.

 Paotrsaout

LA SOIF de Jo Nesbo / Série Noire / Gallimard.

Traduction: Céline Romand-Monnier.

La soif. La soif d’un tueur n’est étanchée que par la traque de sa victime, et le meurtre de sa proie. Mais n’y a-t-il pas un même genre de soif pour le policier qui est chargé de l’enquête ? Pas toujours il est vrai, mais c’est ce qui anime Harry Hole. Ce flic, aujourd’hui devenu prof à l’école de police, expert dans les serial-killers, est un chasseur. Il a raccroché mais depuis il vit avec un manque, sa soif ne passe pas. Il peut se chercher des excuses, mais ce qu’il aime au fond de lui, c’est véritablement pourchasser les tueurs, et les attraper, lui, Harry Hole. Il est prêt à tout remettre en question, sa famille, son bonheur, son équilibre, sa sobriété lui un ancien alcoolique à moitié repenti, pour arriver à attraper le seul serial killer qui lui ai jamais échappé.

La soif est aussi une soif de pouvoir, la politique étant malmenée dans ce roman par le biais du personnage de Mickael Bellman, directeur de la police d’Oslo, qui est prêt à tout pour assouvir son ambition.

Nesbo mélange habilement l’intrigue avec la vie personnelle des protagonistes : que ce soit la cellule policière, les journalistes qui suivent l’affaire, les intervenants extérieurs, les proches des flics, tous leurs faits et gestes sont entremêlés avec le fil de l’enquête.

L’auteur distille des indices tout le long du roman qui nous permettent de suivre l’intrigue, d’élaborer des théories, de nous perdre, de faire machine arrière. On essaie de résoudre l’énigme, on ressent de l’empathie, on souffre pour les victimes, même s’il n’y a pas de grandes surprises. Et petit plus du roman, Harry Hole est un grand amateur de rock, la bande son accompagne donc notre lecture, distillée par petites touches tout au long du roman.

Pour les habitués de Nesbo et de son enquêteur, vous ne serez pas déçus. On retrouve dans ce livre les personnages récurrents de sa série, et une enquête qui tient la route. Je ne suis pas personnellement une inconditionnelle de Harry Hole, j’ai dû lire 2 romans en tout et pour tout. Je suis donc certainement passée à côté de certains aspects, j’ai parfois eu du mal à m’y retrouver certains faits faisant appel à notre connaissance de la vie des personnages, mais cela ne gêne absolument pas la lecture. Il s’agit de la quête d’un monstre, de quoi étancher notre soif de justice et de morbide.

Pour tous les amateurs du genre.

Marie Laure.

GUEULE DE FER de Pierre Hanot/ La Manufacture De Livres

Chronique d’un boxeur gueule cassée ! La légende méconnue d’Eugène Criqui, fier empereur du noble art, avec à son actif plus de cent victoires pour 132 combats dont 59 acquises avant la limite, nous dépeint un parcours passé par les tranchées de Verdun qui occasionnera son surnom. C’est aussi et surtout l’histoire d’une vie de prolétaire qui s’ émancipera par ses facultés innées pugilistiques. Une tranche de vie qui nous porte de Belleville, au champ métallique de la Marne, à la découverte du pays-continent et la marche vers le titre suprême vers le nouveau monde.

« Après un début de carrière prometteur et un titre de champion de France, Eugène Criqui est mobilisé en 1914. Mars 1915, une balle explosive lui brise la mâchoire. Donné perdu pour son sport, il se voit greffer une plaque de fer censée lui consolider le bas du visage. Surmontant l’adversité, il décide dès 1917 de reprendre la boxe et au bout d’un parcours invraisemblable de courage et de volonté, il s’empare le 2 juin 1923 de la ceinture de champion du monde à New York, deuxième Français après Georges Carpentier à décrocher un tel titre. »

Pierre Hanot est né à Metz en 1952 et vit en Lorraine. Tour à tour maçon, routard, chanteur ou guitariste, il revisite avec originalité le monde du noir nous racontant ici une incroyable histoire de survie et de résilience.

Des charniers du premier conflit mondial armé devant une telle violence faite à des instincts naturels, ce n’est pas l’instruction du soldat, la discipline, les corvées de quartier, les brimades des sous-offs qui serviront à quelque chose. C’est dans cette boue, de cet instable affrontement qu’ Eugène, habitué aux coups, découvrira de ses yeux, de ses oreilles, de son cœur brusquement l’horreur. Et de cet entrelacs de corps mutilés, meurtris, à qui l’on a ôté la vie, que lui-même une partie de son être sera amputée.

Le retour à la vie est compliqué, son retour sur le ring reste par contre salvateur et constructif. Il se reconstruit dans la lutte et l’affrontement, le paradoxe ! S’ensuit la rencontre avec celle qui deviendra sa sparring partner dans son existence d’homme, sa confidente, sa thérapeute, sa supportrice élective. C’est aussi là qu’Eugène retrouve l’envie, les ambitions et se lance dans une formidable épopée dans cette conquête du graal, la ceinture, sur des terres hostiles.

Méconnu, voire inconnu du grand public, Criqui, à l’histoire tourmenté, est le beau personnage romanesque que l’on voit à travers les lignes d’un auteur qui s’incarne dans son personnage. On y retrouve la gouaille, le parler d’une époque, de quartiers parisiens marqués et identitaires.

Le roi du KO avait du cœur et une profonde humanité. Un beau récit qui vous va droit au plexus !

Chouchou.

Entretien avec Guillaume Richez pour Black$tone.

Après l’engouement suscité par Black$tone, j’ai émis le souhait de faire un entretien avec Guillaume Richez, afin de répondre à quelques questions qui me sont venues à l’esprit lors de ma lecture.

 

Entretien par mail réalisé entre le 11 et 25 Octobre.

Avant d’attaquer l’ample sujet qu’est votre roman Blackstone, pourriez-vous vous présenter et nous retracer votre parcours ?

J’ai quarante-deux ans, je vis près de Marseille avec ma femme et nos deux jeunes enfants. Je suis diplômé de Lettres Modernes de la faculté d’Aix-en-Provence. Après mes études, j’ai enchaîné plusieurs jobs alimentaires avant de passer un concours pour entrer dans la fonction publique. Je suis aujourd’hui chef de projet dans le domaine de l’éducation. Blackstone est mon deuxième roman. Le premier, Opération Khéops, a été publié chez J’ai Lu en 2012.

Votre premier roman a reçu le prix Welovewords. Il s’agit bien de ce site où des internautes peuvent poster des textes ?

Oui. J’ai connu ce site à ses débuts quand Sophie Blandinières y travaillait comme directrice artistique. C’est grâce à Sophie que j’ai rencontré Florence Lottin, éditrice chez J’ai Lu. Florence cherchait des auteurs pour créer une série de romans inspirés des célèbres romans de gare de Gérard de Villiers, les fameux SAS. Je lui ai fourni un synopsis, un portrait de mon héroïne et deux chapitres (une scène d’action et une scène de sexe) et j’ai été retenu. J’ai ensuite écrit Opération Khéops en trois mois. Autant dire que le délai était court !

Êtes-vous passé par cette plate-forme pour mettre des textes en lumière ?

J’ai publié sur ce site une nouvelle érotique qui s’intitulait Sonia avant d’écrire Opération Khéops. C’est un texte qui m’a permis de m’exercer dans un genre que je ne connaissais pas.

J’imagine que l’excitation a été à son comble lorsque vous avez appris que Blackstone faisait partie de la sélection du Grand Prix de la Littérature Policière.

C’était vraiment incroyable ! Comme le dit Philip Le Roy le Grand Prix de la Littérature Policière c’est l’équivalent du Goncourt pour le polar. Je suis très fier que mon thriller se soit retrouvé parmi les onze romans français finalistes.

Comment est né le projet Blackstone ?

Après la parution d’Opération Khéops, j’ai envisagé de donner une suite aux aventures de mon héroïne Kate Moore. L’action de ce nouveau thriller devait se dérouler en Chine. J’avais déjà commencé à élaborer la trame principale et à me documenter sur la République populaire, les services de renseignements chinois et américains, l’armée, etc.

Quand j’ai compris qu’il n’y aurait finalement pas de suite à ce roman, j’ai utilisé tous les matériaux dont je disposais pour bâtir un nouveau scénario, plus complexe que celui d’Opération Khéops. Je n’étais pas limité en nombre de signes, je n’avais pas d’éditeur, j’étais donc libre d’écrire le livre que je voulais. J’étais très avancé dans mes recherches et je tenais un sujet qui m’intéressait. C’est le point de départ pour me lancer. Ensuite, je façonne les personnages. Je vais raconter mon histoire en l’écrivant avec eux, à leur hauteur, avec leur personnalité.

Est-ce qu’il y a eu un élément particulier dans l’actualité entre la Chine et les États-Unis qui vous a donné envie d’écrire sur le sujet ?

Je fais chaque matin ma revue de presse en compilant des articles provenant de plusieurs journaux. J’ai très probablement lu un article qui a attiré mon attention sur des actes de piratages informatiques. J’avoue que je ne me souviens plus précisément pour quelle raison je me suis plus particulièrement intéressé à la République populaire de Chine à ce moment-là. Je conserve beaucoup d’articles de presse en me disant que ceux-ci feraient de bons sujets de roman. Je prends des notes sur un carnet que j’emporte partout avec moi. Certaines idées font plus de chemin que d’autres dans mon esprit. J’y réfléchis longtemps en pensant aux personnages et au scénario. Il faut que tout s’imbrique. Et lorsque je pense que l’ensemble est assez solide, j’approfondis mes recherches. C’est une partie très importante pour moi dans mon travail. En travaillant il m’arrive bien souvent de m’éloigner considérablement de l’idée initiale.

Bien que Blackstone soit une œuvre de fiction, j’imagine que le travail de recherche a été particulièrement important pour rendre votre roman crédible.

C’est un point essentiel pour bien comprendre ma démarche : je dois pouvoir voir dans mon esprit ce que je vais décrire pour écrire. Ce travail de recherche commence par des renseignements très généraux pour finir sur des détails qui peuvent paraître bien infimes. Par exemple, j’ai lu un ouvrage très complet sur les services de renseignements chinois, plusieurs livres sur la politique étrangère des États-Unis d’Amérique, des essais sur les tueurs en série ou encore des récits d’anciens Navy SEALs. J’ai également compilé de très nombreux articles sur les personnages historiques qui apparaissent dans le roman : Barack et Michelle Obama (et leurs filles), le vice-président Joe Biden, etc. Les anecdotes que je rapporte à leur sujet sont pour la plupart vraies et les extraits de discours d’Obama dans Blackstone sont tirés de discours qu’il a réellement prononcés.

S’agissant des détails infimes, cela va de la description minutieuse d’une arme jusqu’à la marque d’eau minérale que l’on trouve dans la salle de crise de la Maison Blanche ! Je parle souvent de cette bouteille d’eau minérale mais c’est assez symptomatique de mon obsession du détail.

Quand je choisis un restaurant pour un chapitre du roman, je vais observer les photos du lieu, vérifier les horaires d’ouvertures et le menu. Si j’écris que le Po-Boy (une spécialité culinaire en Louisiane) au bœuf rôti coûte 5,95 $ au restaurant Po-Boy Express situé sur Perkins Road à Bâton-Rouge, c’est que j’ai vérifié !

De plus le paysage de Chine, citadin et rural, ressemble vraiment à l’idée que nous nous en faisons, à la fois hyper lumineux et humide. Êtes-vous déjà allé en Chine ?

Non. Tout ce que je décris dans ce thriller est le fruit de mes nombreuses recherches. Tous les lieux décrits existent, que ce soit l’hôtel Hilton Beijing Wangfujing, l’hôpital militaire 301, le parc des Bambous pourpres, l’usine 958 désaffectée, le sihueyuan délabré qui sert de planque à Craig Foster, les tulou dans la province du Fujian, les bars et les clubs sur Lockhart Road à Hong Kong, etc.

D’après vous, est-ce que les événements que vous relatez dans votre roman pourraient se produire dans le futur ?

La plupart des faits que je relate se sont déjà produits. La République populaire a réellement instauré une zone d’identification de défense aérienne au-dessus de la mer de Chine orientale et du Sud, une zone qui couvre une grande partie de la mer de Chine orientale, entre la Corée du Sud et Taïwan, englobant les îlots inhabités des Senkaku, ainsi que le petit archipel des îles Paracels en mer de Chine du Sud, revendiqué par le Vietnam. Et l’installation de batteries de missiles sol-air sur cette île de l’archipel des Paracels sur laquelle stationnent des troupes et qui sert de piste d’atterrissage à  des avions de chasse J-11 n’est pas non plus sortie de mon imagination. Washington a d’ailleurs répliqué en faisant décoller deux bombardiers B-52 de l’île de Guam dans le Pacifique qui ont survolé pendant moins d’une heure la zone d’identification de défense aérienne.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que depuis plusieurs années les États-Unis ont progressivement mis en place un sorte de siège stratégique autour de l’Empire du Milieu en contrôlant les principales routes maritimes. Le détroit de Malacca, qui sépare la Malaisie de l’Indonésie, est un long entonnoir de huit cents kilomètres et large de deux kilomètres. Chaque année ce sont plus de cinquante mille bateaux qui passent par ce détroit, des bateaux qui transportent la moitié du pétrole vendu dans le monde entier et un tiers du commerce mondial.

Or, la République populaire n’entend pas laisser faire les États-Unis. La Chine cherche à faire valoir ses intérêts dans la région, notamment dans les mers proches comme la mer Jaune et les mers de Chine orientale et méridionale. Sa course aux armements est concentrée sur des objectifs de proximité, tels que les territoires que Pékin revendique dans les mers de Chine (les îles Senkaku ou encore la « Ligne à neuf traits » en mer de Chine du Sud) où la République populaire veut bloquer l’accès à la flotte de guerre américaine.

Je cite le président chinois Xi Jinping au chapitre 33 : « Pour le camp américain, […], tout État qui se dote militairement des moyens légitimes d’assurer sa propre sécurité et de protéger en toute légalité ses intérêts régionaux est forcément une menace. Il est temps que les Américains cessent d’agiter ce vieil épouvantail pour faire trembler nos voisins qui courent se réfugier derrière le bouclier américain comme des lâches. »

Je crois que tout ceci résume assez bien la situation géopolitique dans cette partie du monde.

Ce que j’ai imaginé en revanche, c’est notamment l’attentat sur lequel s’ouvre le roman et qui va précipiter tout la région dans un conflit.

Dans Blackstone, nous côtoyons Barack Obama ainsi que Donald Trump qui, à l’époque de l’écriture, n’était pas président. Si tel avait été le cas, est-ce que l’intrigue et les gestions de crise à la Maison Blanche auraient été différentes ?

Oui, bien évidemment. Mais il faut se rappeler que Donald Trump a été élu sur le slogan America first. Ce qui signifie que les États-Unis ne s’occupent plus que des États-Unis. Son élection a été bien vue à Pékin où le pouvoir ne supporte pas l’interventionnisme des Américains. Cependant, le récent combat de coqs opposant le Président américain à Kim Jong-un montre bien que Trump peut déraper sur la scène internationale et se laisser entraîner dans une escalade qui – espérons-le – ne restera que verbale !

Je voudrais maintenant parler des personnages et surtout des femmes qui ont une place importante et essentielle dans votre roman. Vous proposez plusieurs profils : de la fonctionnaire de police à la secrétaire de bureau, toutes sont dotées d’un caractère fort et de faiblesses qui les rendent attachantes. Je pense que vous portez beaucoup d’attention aux personnages féminins. Pourquoi ?

Dans les romans et les films d’action, ce sont les personnages masculins qui ont la part belle. En travaillant sur le synopsis de Blackstone je me suis posé des nombreuses questions pour ma distribution, pour chaque personnage. Le casting des trois personnages féminins principaux (Rodríguez, Sanders et McGovern) était pour moi une évidence. Ces personnages se sont imposés à moi très vite.

Dans mon esprit, Nina avait le physique de l’actrice Michelle Rodríguez et Pamela celui de l’actrice Joan Allen (qui interprète le rôle de Pamela Landy dans la franchise Jason Bourne), avec cette claudication qui rappelle le personnage de Kerry Weaver dans la série Urgences.

Pour les rôles secondaires j’ai effectué des recherches. J’ai ainsi appris que contrairement à de nombreux pays (dont le nôtre), il y avait des femmes pilotes de chasse au sein de l’US Air Force, et des femmes à bord des sous-marins de l’US Navy. Il y a donc dans Blackstone une femme qui pilote un F-22 Raptor (le capitaine Gail Petrovsky) et le commandant en second de l’USS Jimmy Carter, le Capitaine de corvette Lee, est également une femme.

Par contre, j’ai quelque peu anticipé pour le personnage du quartier-maître première classe Hayden Murphy, le tireur d’élite de la Team 5 des Navy SEALs. Il n’y a en effet pas encore de femmes dans les rangs des forces spéciales de la Navy aux États-Unis. Mais cela ne saurait tarder car, pas plus tard que cet été, une femme a suivi l’entraînement pour intégrer les SEALs pour la première fois de l’histoire de la Navy.

Est-ce que cette manière de distribuer les rôles du roman en mettant en scène plus de femmes, ou du moins, des femmes à des postes plus souvent occupés par des hommes, fait de moi un féministe ? Peut-être. Mais je n’y pense pas en ces termes lorsque je travaille mes personnages. Je cherche surtout à lutter contre les clichés et c’est assez amusant d’en jouer. Par exemple, lorsque Murphy apparaît pour la première fois au début du chapitre 43, je la présente d’abord comme « le tireur d’élite du Team 5 ». Le lecteur ne découvre qu’il s’agit d’une femme qu’à la page suivante. J’espère avoir suscité la surprise chez le lecteur et la lectrice.  

Est-ce que ces personnages sont plus compliqués à écrire que les hommes ?

J’ai une nette préférence pour mes personnages féminins, c’est évident, comme le cinéaste Pedro Almodóvar. J’en ignore la raison. Je ne crois pas qu’un personnage soit plus facile à créer parce que c’est une femme ou un homme. Le processus est bien plus complexe que cela. C’est exactement le même processus de construction qui est à l’œuvre que pour un comédien qui travaille un rôle, à la différence près que je n’ai pas encore de texte !

Je me sers de mon propre vécu et me nourris de très nombreux récits, témoignages et portraits lus dans la presse ou dans des ouvrages. Je garde de nombreux articles, comme je le disais tout à l’heure. Je réfléchis, je mélange, je rajoute un peu de ci, un peu de ça. C’est une expérience de chimie. Le tout passe dans l’alambic de mon imaginaire.

Lorsqu’une première mouture commence à prendre forme humaine, je vais la tester en « vivant » avec le personnage pendant plusieurs jours. S’il est viable, je continue à le développer. Dans le cas contraire, je recommence le processus à zéro.

C’est durant cette phase de « vie avec le personnage » que tout se met en place. C’est exactement ce qui est en train de se passer avec le personnage féminin sur lequel je suis en train de travailler, à la différence près qu’il pourrait s’agit d’un personnage récurrent cette fois.

D’ailleurs, contrairement aux femmes, les hommes ont quelque chose de détestable.

J’avoue que je me suis montré particulièrement féroce avec certains d’entre eux. Mais même le personnage de Gordon Wade, qui est un véritable salopard, m’est sympathique. J’ai une grande tendresse pour mes personnages, tous sans exception.

Relisez la confrontation entre Sanders et Vernon Hale. Je voulais montrer Hale comme un être humain, pas comme l’incarnation du Mal absolu. C’est beaucoup plus difficile à rendre, mais je ne veux pas tomber dans la caricature du grand méchant diabolique.

Je ne suis pas particulièrement tendre avec mes personnages féminins non plus ! Regardez McGovern, dévorée par son ambition, prête à tout pour parvenir à ses fins. C’est la version féminine de Frank Underwood !

J’ai été marqué par le fait que la plupart des personnages masculins sont très cinématographiques. C’est-à-dire qu’ils ont un côté très viril propre aux films d’action, sans pour autant être ridicules ou clichés. Est-ce une volonté de votre part ou est-ce inconscient ?

Les auteurs doivent se méfier des clichés. Ce doit être leur ennemi public numéro 1 ! J’ai pu en jouer, dans une certaine mesure, lorsque j’écrivais Opération Khéops, et ce, dès l’incipit. Mais  désormais mon approche est très différente.

On ne peut pas maintenir l’intérêt du lecteur en lui proposant une succession de scènes déjà lues mille fois et qui sonnent terriblement faux.

Dans tous les cas, le cinéma ou la série semblent ancrés dans votre univers. Malone me fait penser à Malotru dans Le bureau des légendes. Vous citez dans les remerciements, Top Gun, et le passage dans le sous-marin fait inévitablement penser à Octobre Rouge. Est-ce que j’en ai oublié ?

J’ai glissé un certains nombres de références à des films et à des séries dans Blackstone que certains lecteurs reconnaîtront.

Vous parlez du chapitre qui se passe à bord du sous-marin USS Jimmy Carter, eh bien, il y a référence à un film pour moi cultissime dans ce chapitre : Les Dents de la mer !

Souvenez-vous de la scène de ce film qui se déroule à bord de l’Orca, quand Quint, Hopper et Brody montrent chacun à leur tour leurs cicatrices en évoquant l’histoire de ces blessures. On retrouve la même scène à bord de l’USS Jimmy Carter quand Malone raconte d’où lui viennent ses cicatrices. J’appelais cette scène « la scène des Dents de la mer » !

Avez-vous déjà pensé à vous tourner vers l’écriture scénaristique ? 

Ma première passion a été pour le cinéma quand j’étais enfant. C’est de là que vient mon envie de raconter mes propres histoires. J’avais neuf ou dix ans et je voulais être réalisateur. Ce qui peut expliquer l’aspect « cinématographique », très visuel, qui semble caractériser mon écriture.

Plusieurs lecteurs m’ont dit que Blackstone leur faisait penser à un blockbuster hollywoodien. Pourtant, je ne suis pas certain que ce thriller puisse être adapté car il coûterait beaucoup trop cher à produire avec ses scènes de combat aérien et de combat sous-marin. Je l’ai conçu comme un roman, et même si je dois voir la scène que je décris, pour moi ce n’est pas un film.

L’écriture d’un roman est très éloignée de celle d’un film. Le scénariste n’est qu’un « artisan » parmi tant d’autres (réalisateur, directeur de la photographie, acteur, monteur, etc.), il n’en est pas l’auteur, alors que lorsqu’on est face à sa pile de feuilles blanches, on est seul, on a le contrôle absolu, pas de contrainte de budget, pas d’acteurs à diriger. Tout va naître de vous. Tout repose sur vos épaules.

Pour répondre plus précisément à la question, écrire un scénario est une expérience qui m’intéresserait beaucoup. Mais un scénario est une œuvre en quelque sorte inachevée. Le scénariste n’est pas l’auteur du film qu’il a écrit.

Nous arrivons à la fin de l’entretien. Il me semble inévitable de vous demander : quels sont les projets pour la suite, l’après Blackstone ?

Par manque de temps, je ne peux me consacrer qu’à un seul projet à la fois. Il faut donc que je sois sûr de moi avant de me lancer. Evidemment, on ne peut jamais être sûr à cent pour cent avant de commencer. On parle de créativité. Il y a tellement de facteurs qui entrent en jeu lorsqu’on écrit. Mais les retours sur Blackstone m’encouragent. C’est important pour moi de savoir que des lecteurs ont envie de lire mon prochain roman. C’est une relation de confiance qui s’instaure au fil des parutions. Je doute constamment de ce que je fais ou de l’intérêt que cela peut susciter. C’est là qu’intervient l’éditeur ou l’agent littéraire. Ils sont là pour aider à la gestation du projet, indépendamment des aspects financiers. J’ai eu la chance d’en discuter longuement et mon projet initial a beaucoup évolué au cours de cette conversation. Je ne peux pas en parler pour des raisons de confidentialité, mais si cela se concrétise, vous découvrirez des personnages qui pourraient devenir récurrents. Le projet est passionnant !

Avant de clore cet échange, je tiens à vous remercier pour le temps que vous m’avez accordé ainsi que pour cet échange très intéressant. Chez Nyctalopes, nous avons pour habitude de demander aux auteurs de partager avec nous de la musique. Auriez-vous un morceau qui s’apparente à Blackstone ou votre titre du moment à nous proposer ?

Je pense à un titre qui m’accompagne en ce moment : Opening de Philip Glass, un compositeur que j’aime beaucoup. C’est un morceau qui me met instantanément dans un état émotionnel propice à l’introspection.

J’ai découvert l’œuvre de Philip Glass il y a plus de vingt ans. Je me souviens d’avoir vu le soleil se lever un matin d’hiver sur des sommets enneigés dans les Alpes en écoutant un air sublime de son opéra Satyagraha. Vingt ans après, je me souviens encore de l’émotion extraordinaire que cette musique a su faire naître en moi devant ce spectacle majestueux.

J’écoute également en boucle un autre titre de l’album Glassworks, qui s’intitule Islands. Ce titre pourrait être le thème musical du personnage principal de mon prochain roman. Sa mélodie répétitive forme dans mon esprit une spirale obsessionnelle qui me rappelle le magnifique Vertigo d’Alfred Hitchcock et la superbe partition de Bernard Herrmann.

Obsession est le maître-mot pour comprendre ma démarche.

Merci à vous de m’avoir accordé cet espace de parole.

Guillaume Richez avec Bison d’or.

 

EN MARCHE VERS LA MORT de Gerald Seymour / Sonatine.

Traduction: Paul Benita.

Geral Seymour est un auteur britannique qui a écourté une carrière de grand reporter sur de nombreux théâtres dangereux des années 70 et 80 pour se lancer dans l’écriture. Très connu et apprécié en Grande Bretagne, il doit son début de reconnaissance en France à la sortie chez Sonatine en janvier 2015 de « dans son ombre » son premier roman édité en France. Sonatine renouvelle l’opération avec « The walking Dead », rien à voir avec la série bouchère, intitulé en France « En marche vers la mort ».

La cruelle actualité du 31 octobre avec cet attentat au pickup à New York nous rappelle que nous vivons une époque où les attentats, les massacres de masse vont devenir notre quotidien pour de nombreuses années, il est bon de pouvoir trouver un roman qui va nous raconter les derniers jours d’un kamikaze venu d’Arabie Saoudite pour rejoindre un paradis et qui va en même temps créer un enfer dans le lieu où il se produira.

Daté de 2007, le roman souffre un peu du vieillissement rapide et prématuré des procédures d’exécution de massacres et de propagation de terreur puisqu’il semble que ces derniers temps le gilet d’explosifs ne soit plus vraiment utilisé pour les attentats en Europe tout en continuant malgré tout encore à faire le bonheur des salopards au Moyen Orient qui se font péter la gueule au milieu d’employés attendant leur paie, de femmes achetant sur les marchés, aux abords et dans les lieux de culte… Les derniers mois semblent montrer qu’il est difficile de trouver des connexions réelles entre les abrutis qui frappent chez nous et les commanditaires planqués au Moyen Orient qui les coachent.

Paru en 2007 en Grande Bretagne, le roman a dû éveiller de suite le souvenir cruel des attentats du 7/7 2005 de Londres où quatre explosions firent 56 morts et plus de 700 blessés et c’est une attaque comparable bien que plus modeste qui nous est racontée ici. Sous couvert d’un thriller « en marche vers la mort » va beaucoup plus loin, s’avère beaucoup plus riche, osant des comparaisons d’un premier abord bien difficiles à accepter entre les kamikazes et les brigadistes de la guerre d’ Espagne.

Le roman est bien sûr centré dès le départ sur Ibrahim Hussein qui a décidé de devenir un martyr. En seconde année en médecine, musulman pratiquant, vivant dans le souvenir héroïque de ses deux frères ainés morts tous deux en Afghanistan l’un en combattant les Soviétiques et l’autre les Américains, Ibrahim veut que son père soit aussi fier de lui et s’engage, à l’insu de sa famille, dans cette démarche de départ sans retour. Choisi par le Scorpion, terroriste organisateur des attaques suicides les plus meurtrières, pour une opération en Europe, Ibrahim quitte Ryad pour débarquer à Amsterdam, puis direction Lille, l’Euro tunnel et enfin l’Angleterre.

A Ryad, le travail des services secrets et la chance permettent de lever un lièvre et un signal est donné à toute l’Europe qui se met en alerte alors qu’en Angleterre, les hautes autorités pensent qu’ils seront à nouveau la cible. La chasse puis la traque s’organisent et l’auteur nous fait entrer dans le monde des services secrets britanniques, des troupes d’élite, de toute l’armada humaine et technologique mise en marche afin d’éviter le chaos. Avec une plume très experte malgré la multitude de personnages et de situations mis en avant et qui auront tous un rôle important ou secondaire lors de l’ultime journée, Seymour montre le cynisme de certains dirigeants comme les cas de conscience explosifs proposés par l’opportunité du recours à la torture pour sauver des vies.

Roman d’une grande finesse, « En marche vers la mort » dresse un tableau psychologique des membres de la cellule terroriste. L’axe du Scorpion, tueur déterminé et de l’artificier, semant le malheur et la désolation partout où ils passent sans aucun état d’âme pour les victimes et l’axe des musulmans anglais de la cellule dormante considérés comme de simples exécutants sans valeur ni importance. La disharmonie de leurs rapports, l’inéquation de leurs idéaux se heurtent et s’affrontent dans un climat tendu, suspicieux dont est épargné le martyr désigné, explosif sur deux jambes précieux. Et là, on peut mettre en rapport, ou se refuser à le faire, les mirages proposés aux jeunes qui s’engagent dans le jihad, une lutte légitime pour eux et l’histoire des combattants des Brigades Internationales s’apercevant qu’ils s’étaient nourris d’illusions sur la justesse de leur engagement de leur combat comme le raconte le journal d’un aïeul d’un des personnages principaux du roman, engagé volontaire en Espagne en 36 et dont les propos déchirants qui essaiment le roman, lui donnent une atmosphère parfois particulièrement mortifère.

Ecrit sur un mode utilisant le crescendo typique des thrillers qu’il est d’ailleurs dans son dernier tiers tout en déstabilisant souvent le lecteur par des changements de situation brusques en plein chapitre, le roman s’emballe dans le dernier tiers jusqu’au dénouement particulièrement tonitruant.

Roman de très bonne qualité « En marche vers la mort » combine le thriller de haut vol et la connaissance de certains rouages des opérations terroristes du côté des victimes comme du côté des tueurs et de leurs exécutants tout en interrogeant sur l’engagement à une cause.

Blasting.

Wollanup.

 

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