Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (Page 1 of 91)

LA FILLE SANS PEAU de Mads Peder Nordbo / Actes Sud.

Traduction: Terje Sinding.

« La fille sans peau » est le premier polar de Mads Peder Nordbo et le premier d’une trilogie. Autant vous l’annoncer directement, il me tarde de lire la suite, « La fille sans peau » est un véritable coup de harpon, ça fait mal, l’impact est violent et il est impossible de s’en défaire… L’histoire se situe à Nuuk, capitale du Groenland où l’auteur lui-même a vécu et ça se sent. La description de l’environnement est sublime, glaciale, immaculée et pourtant au fil des pages, ce Groenland devient étonnamment glauque, étouffant et tâché de façon indélébile.

Un corps est retrouvé dans une faille et il pourrait être un authentique Viking, parfaitement conservé, preuve de l’existence de ce peuple scandinave sur ces terres glacées. Le scoop est mondial, Matthew Cage, journaliste de 28 ans est là pour le couvrir. Brisé, après un accident de voiture ou sa femme a trouvé la mort, enceinte de sa fille. Il est à Nuuk, capitale du Groenland sur les traces d’un père disparu trop tôt, comme à la recherche d’une forme de rédemption. Seulement voilà, le corps disparaît le lendemain et c’est celui du flic chargé de le surveiller qui est retrouvé en lieu et place de la momie. Il est nu, ouvert de l’entrejambe jusqu’au sternum, vidé de ses entailles, formant une monstrueuse tache vermeille dans un paysage monochrome.

Ce meurtre est la copie conforme de meurtres ayant eu lieu 40 ans auparavant. Une sordide affaire non résolue et passée sous silence où les corps de 4 hommes avaient ainsi été retrouvés. Ils étaient tous pères de petites filles, soupçonnés de viol sur leur progéniture L’enquêteur de l’époque était Jakob mais il a également disparu, devenant le suspect principal. Matthew enquête alors auprès de la police locale et de ses habitants, met la main sur l’ancien carnet de Jakob, se heurte aux hostilités de certains et fait la rencontre de Tupaarnak. Elle est groenlandaise, jeune, athlétique, chasseuse de phoques et entièrement tatouée mais aussi fraîchement sortie de prison, condamnée à l’âge de 14 ans pour le meurtre de son père, de sa mère et de ses 2 petites sœurs.

Au cours de l’enquête, on rencontre une population locale, les Inuits, parqués dans des blocs d’immeubles décatis, construits par le gouvernement danois, qui a fait main basse dans le cours de l’histoire sur le Groenland et tente de civiliser un peuple incompatible à l’enfermement. On découvre la réalité d’un pays bien éloigné de l’image de la carte postale et finalement méconnu.

Plus les pages défilent, plus l’histoire nous plonge au cœur de pratiques malsaines, opérées il y a quarante ans par des personnes haut placées, laissées libre d’agir en toute impunité, sous la protection d’un gouvernement souverain. Derrière les meurtres, se cache une toute autre vérité. Les petites filles des environs faisaient l’objet d’expériences, sous couvert de soigner la tuberculose. Elles étaient envoyées dans un internat où elles subissaient des traitements de chocs, faisaient l’objet d’expérimentations et étaient violées et humiliées en toute impunité. Certaines rentraient à la maison entre deux expériences et vivaient un autre enfer, celui de l’inceste. 

Matthew et Tupaarnak dérangent de plus en plus au fur et à mesure de l’avancement de l’enquête, devenant eux-mêmes des cibles à abattre, afin de laisser une nouvelle fois ce qui aurait dû resté enfoui à tout jamais dans la glace.

C’est une histoire sombre sur fond blanc qui ressurgit et l’auteur réussit l’exploit de lier l’enquête du présent et celle du passé avec un final explosif où tout s’imbrique à la perfection. C’est finement construit, les personnages principaux sont charismatiques et Mads Peder Nordbo met en exergue les exactions d’un pays colonisateur habituellement connu comme une des nations les plus abouties socialement.

Comme quoi la glace peut aussi provoquer des brûlures.

Nikoma

NOIR COMME LE JOUR de Benjamin Myers / le Seuil.

Traduction: Isabelle Maillet.

 Noir comme le jour » est le deuxième roman de l’auteur traduit en France après le succès de « Dégradation » récompensé par le lauréat du prix Polars Pourpres Découverte.

 Alors, ce roman très attendu, tient-il ses promesses ? Patience…

L’intrigue se situe dans une petite ville post industrielle de la campagne anglaise. L’atmosphère est froide, humide et enveloppée d’un brouillard quasi permanent qui met en quarantaine une population composée de locaux et de nouveaux arrivants farfelus venus se reclure. L’ensemble vit en vase clos et tout ce petit monde se connaît et s’observe, cherchant à se rassurer d’être mieux que le voisin dans un quotidien sans intérêt jusqu’au jour ou Joséphine Jenks, ancienne star du porno est retrouvée salement amochée au visage et laissée pour morte. Ce soir-là, un homme a croisé son chemin. Cet homme est Tony Garner. Il est l’enfant du pays, connu de tous et affublé de surnoms suite à un accident qui l’a rendu simplet.Il vit avec son chien au jour le jour, boit et fume joint sur joint. Il survit des animaux qu’il chasse ou plutôt qu’ils braconne. Il devient rapidement le suspect n°1.

L’affaire fait grand bruit. Rody Mace, journaliste du quotidien local en perdition, y voit une occasion de relancer le Valley Echo. Il en a besoin pour se refaire lui-même, ancien alcoolique et devenu abstinent dans cette ville avinée, vivant sur une péniche, loin d’une vie qu’il a décidée de fuir. Mais le Sun le devance et en fait sa une, rendant à la victime qui a survécu à son agression, une notoriété nouvelle.Puis s’ensuivent deux autres agressions. Toujours des femmes, connues de tous. La méthode est la même, une survit, pas l’autre.

Les enquêteurs locaux piétinent, la panique s’emparent de la petite ville, la méfiance de l’autre pèse, la tension est palpable. Tony Garner finit par être écarté de tous soupçons mais se fait lyncher par un groupe de locaux convaincus de se faire justice.

Intervient alors James Brindle, qui vient rejoindre Rody Mace, les hommes se connaissent déjà. C’est un enquêteur mis sur le côté suite un échec cuisant. Il est imbu de sa personne, égocentrique. Pour autant, il se révèle être très perspicace et met en exergue un certain nombre d’incohérences. Sa théorie prendra tout son sens lorsqu’un homme devient la quatrième victime…

La fin est inattendue, déroutante et met au premier plan les travers de notre société. Elle met à mal la presse à scandale et une société avide de faits divers à sensation, devenant paranoïaque, méfiante, méchante.

Alors, ce roman très attendu, tient-il toutes ses promesses ? Clairement, c’est un oui massif ! C’est facile à lire, captivant et original tout en s’inspirant d’événements réels des années 1930, sur un fond sombre, faisant ressortir toute la finesse de l’intrigue et nous renvoyant dans les cordes sur l’analyse de notre société.

Nikoma

PROTOCOLE GOUVERNANTE de Guillaume Lavenant / Rivages.

Une jeune femme sonne à la porte d’une maison dans une banlieue pavillonnaire coquette et tranquille. Le couple aisé qui l’accueille lui donne quelques recommandations concernant leur fille Elena, dont elle aura la charge. La gouvernante sourit, pose les mains bien à plat sur ses genoux, module sa voix, les met à l’aise… En suivant à la lettre le protocole imaginé par l’étrange Lewis, elle saura se rendre indispensable. Elle deviendra la confidente et l’objet de tous les désirs enfouis par cette famille en apparence idéale.”

En apparence, tel qu’on le lit sur la quatrième de couverture, ce premier roman de Guillaume Lavenant, pourrait être un polar psychologique, une espèce de huis clos avec tout le soufre d’ordinaire déversé dans ces relations employés/employeurs dans le monde de la bourgeoisie. Le cinéma comme la littérature ont souvent illustré ses relations d’un homme et de sa gouvernante, sa femme de chambre, sa jeune fille au pair… De fait, à ce niveau-là, au début du roman, pas de surprise, on est dans ce type de romans où une inconnue va phagocyter une famille bourgeoise quelconque, se rendre indispensable au père, à la mère et à leur fille tout en repoussant les avances d’un ado sous le charme ou hanté par des images pornographiques cheap de soubrette soumise. 

Mais ce qui étonne, désarçonne dès le départ, est le ton employé sous forme de protocole de conseils et de recommandations données à la jeune fille et écrites au futur et à la deuxième personne du pluriel, le vous de politesse qui accompagnera tous les développements. L’histoire, par sa forme, est déjà originale et va aussi  le devenir par son développement malin, insidieux. On saisit que la jeune femme a des desseins peu recommandables mais on ne comprend pas réellement le plan.

Très vite, on verra que l’oeuvre en gestation a une portée bien plus universelle, est un des petits actes d’une action très coordonnée de très grande envergure, planifiée selon un protocole ambitieux. Polar psychologique, dystopie, conte cruel, “Protocole Gouvernante” est tout ça mais aussi pas réellement ça. A vous de découvrir, de vous faire bluffer par le talent d’un auteur dont on entendra sûrement reparler.

Percutant !

Clete.

TROMPERIE de Andrea Maria Schenkel/ Actes Noirs / Actes Sud.

Täuscher

Traduction: Stéphanie Lux.

Andrea Maria Schenkel est une auteure allemande dont les romans sont tous édités en France par Actes Sud. “La ferme du crime”, son premier, daté de 2008 est aussi le plus connu. Elle s’ y emparait d’un fait divers célèbre allemand pour en faire une fiction, un peu à la manière de Truman Capote dans “De sang froid”. Dans “Tromperie” sorti en février, elle renouvelle ce choix d’écriture puisque l’affaire criminelle servant de trame au roman s’est produite dans la réalité en 1922 et a eu un large écho dans le pays. 

“Landshut, 1922. Un double meurtre sanglant secoue le Sud de l’Allemagne. Quand Clara Ganslmeier, une trentenaire célibataire, et sa vieille mère sont retrouvées assassinées dans leur appartement – l’une sauvagement poignardée, l’autre étouffée –, la petite ville bavaroise est en ébullition. Le principal suspect est Hubert Täuscher, fils d’un riche fabricant de brosses, mouton noir de la famille et coureur de jupon impénitent. Bien qu’entretenant une relation à Munich avec une jeune femme, Täuscher s’était fiancé à Clara, de dix ans son aînée. Pour la population et la justice, il ne fait aucun doute qu’il s’intéressait à la beauté de l’une et à l’argent de l’autre. Et qu’il a tué Clara et sa mère pour leur dérober des bijoux de grande valeur.”

Il est des romans agréables qui s’avèrent particulièrement retors au moment de les évoquer, même succinctement sur le papier. Agréable parce la lecture s’avère intéressante à défaut de réellement passionnante même si le suspense existe avec cette envie de savoir si Hubert Täuscher s’en sort ou se fait condamner. Variant les points de vue, les modes littéraires, Andrea Maria Schenkel donne de la vie à son écrit, évitant le soporifique qu’une intrigue assez ordinaire aurait pu engendrer. Les profils psychologiques sont bien dressés et l’auteure, adroitement, crée le trouble en proposant un autre cheminement vers la vérité. Par contre, il est impossible de parler plus précisément de l’intrigue sans spolier et sans trop en dire sur une histoire qui dépasse à peine les deux cents pages. Niveau références, on n’est pas très loin de Simenon ou plus récemment de Graeme Macrae Burnet et “L’accusé du Ross-Shire”.

Le rythme n’est pas très soutenu, il n’y aura pas de coup de théâtre final ou de “deus ex-machina”, l’auteur s’attachant surtout à cerner des personnalités en proie à des souffrances, des manques, des rêves déçus ou avortés, permettant ainsi au lecteur de se faire sa propre opinion, ses propres hypothèses jusqu’à la vérité finale.

Un bon petit polar.

Clete.

L’ENFANT DE FÉVRIER d’Alan Parks / Rivages.

February’s Son.

Traduction: Olivier Deparis.

Alan Parks a décidé de consacrer un cycle de douze romans comme les mois de l’année à des histoires criminelles mettant en scène sa ville de Glasgow. Après “Janvier Noir” paru en 2018, est sorti en début d’année “L’enfant de février” qui reprend l’histoire de l’inspecteur McCoy juste après le dénouement tumultueux du premier épisode, c’est à dire au tout début des années 70.

Dans une ville éternellement divisée par la grande rivalité entre les deux grands clubs de football locaux le Celtic et les Rangers, un jeune joueur prometteur du club au maillot universellement connu rayé vert et blanc est sauvagement assassiné. McCoy, dangereusement bordeline pour un flic et surtout pour l’époque, est chargé de l’enquête. Toujours aussi addict à diverses substances, de plus en plus hanté par une tragédie vécue dans son enfance, le jeune flic déglingué, aux amitiés dangereuses, s’aperçoit très vite que l’affaire va émouvoir dans des sphères bien plus étendues que le monde du football. Le disparu était en passe de devenir le gendre d’un baron de la criminalité qui le voyait comme le fils qu’il n’avait pas eu. Les soupçons se portent de suite sur l’un des bras armés du truand, qui a disparu mais qui va vite donner d’autres preuves physiques de sa folie meurtrière.

On peut dire raisonnablement qu’Alan parks a trouvé la bonne formule et que le lecteur qui a aimé le premier roman le retrouvera avec le plaisir rassurant d’un second opus assez conforme au premier, la surprise de la découverte en moins néanmoins. Glasgow est nettement moins présente que dans « Janvier Noir » et c’est McCoy qui occupe maintenant le devant de la scène avec ses collègues mais néanmoins de manière moins réjouissante et aboutie que chez ses collègues britanniques Bill James et John Harvey.

C’est du costaud, carré, ça fait vraiment bien le taf sans quand même l’aboutissement dans le genre qu’offrent les auteurs précités. On pourra néanmoins reprocher à l’auteur des personnages féminins bien pâles, un peu trop juste décoratifs et une accumulation de dialogues qui ralentissent la progression et rendent le roman parfois un peu bavard. Un polar d’homme pour les hommes…

Clete.

A PEINE LIBÉRÉ de George Pelecanos / Calmann Levy.

The Man Who Came Uptown

Traduction: Mireille Vignol.

George Pelecanos est un grand du polar ricain et le chantre de la capitale Washington D.C. depuis de nombreuses années. Ses romans empruntent le macadam de la capitale, sont peuplés de détectives, de conflits raciaux et d’histoires de came et de putes. Néanmoins, un ton un peu paternaliste parfois pour nous indiquer quelle est la marche à suivre dans l’adversité, avait fini par me lasser. En cette période de sécheresse littéraire, son retour en tout début mars avait de quoi réjouir l’amateur de polar venant oublier un peu les affres du moment.

“En détention préventive pour vol, Michael Hudson attend sagement son procès en dévorant les livres que lui recommande Anna, la bibliothécaire de la prison. Et puis un jour, il se retrouve dehors, libre comme l’air.

Enfin, pas tout à fait… Phil Ornazian, qui l’a fait sortir de détention, n’est pas aussi net qu’il y paraît. En plus d’arrêter les maquereaux, trafiquants et autres néonazis locaux, il a pour habitude de leur soutirer de fortes sommes, et c’est tout naturellement qu’il pense à Michael pour lui servir de chauffeur lors de ses expéditions.

Michael, qui a retrouvé un emploi stable dans une Washington transformée, acceptera-t-il l’offre d’Ornazian?”

Il l’acceptera bien sûr et ce n’est pas un grand mystère sinon pas de polar… Si vous aimez Pelecanos, vous n’avez pas besoin de lire ces quelques lignes, vous succomberez et c’est normal. L’auteur sait écrire, vous le savez bien et vous l’avez sûrement suivi aussi dans son travail de scénariste aux côtés de David Simon pour les grandes séries que sont “The Wire”, “Treme” et la plus récente “The Deuce”. Par contre, si vous voulez découvrir George Pelecanos, débutez plutôt par le D.C. Quartet inauguré par un somptueux “Un nommé Peter Karras”, sommet en matière de polar et réflexion sur le sens de l’honneur et de l’amitié.

“A peine libéré” n’est pas du même niveau, c’est certain mais un Pelecanos pas totalement abouti est néanmoins très largement au dessus de la moyenne des sorties. En fait, s’il s’agit d’un roman indépendant, on regrettera amèrement que l’auteur abandonne si rapidement les  beaux personnages que sont Anna la bibliothécaire et Michaël Hudson. Si c’est le début d’une série, alors, oui, ce roman est une très jolie introduction. A voir! Les romans de Pelecanos ont toujours une grande coloration sociale et celui-ci forcément ne fait pas exception. Pelecanos connaît sa ville, son évolution, les gens et par le biais de ses intrigues met le doigt sur certains problèmes de la société américaine. Ici, certains personnages franchissent la ligne blanche pour tenter d’assurer un avenir décent à leur famille et payer les études des mômes. 

Ce roman permet aussi assurément une ouverture vers un public plus large peu adepte des polars d’investigation grâce à un très bel hommage à certains grands romans de la littérature noire ricaine : Robicheaux de Burke, “des souris et des hommes” de Steinbeck, “Sale temps pour les braves “ de Don Carpenter et “Plein Nord” de Willy Vlautin qui sera pour beaucoup (un peu trop…) dans la rédemption d’un des personnages principaux. Que des pointures ! les histoires de gens qui se battent pour sortir de la merde, des histoires américaines…

Et même si les scènes d’action sont un peu répétitives, et même si certains dialogues ne sont pas très crédibles au moment où ils se produisent, Pelecanos connaît les gens, sait si bien les raconter, c’est très professionnel jusque dans les références musicales hyper pointues en rock indé inconnu comme en rap le plus confidentiel. Enfin et surtout peut-être, les romans de George Pelecanos contiennent toujours un beau message, toujours une main tendue.

Solide.

Clete.

CE GROS ENFOIRÉ DE PANGOLIN.

Vous avez remarqué que nous vivons un truc inédit et très méchant. Conséquence, une des moindres je le concède, plus de nouveautés à se mettre sous la dent. Il nous reste des bouquins reçus depuis longtemps mais si on ne les a pas proposés en début d’année, c’est peut être qu’ils n’étaient pas réellement pour nous ou pour les gens qui nous font l’honneur et le plaisir de nous suivre. 

Les éditeurs ont fait une croix sur le mois d’avril et ont reporté les sorties en mai et juin voire pour certains jusqu’à janvier 2021. On a plusieurs de ces nouveautés mais quel intérêt de vous en parler maintenant. Voyons le verre à moitié plein, c’est toujours plus rassurant! Pour Nyctalopes, mai et juin, traditionnellement, ressemblent souvent à un grand désert et cette année, cela devrait être beaucoup plus Rock’n’Roll.

Aussi on va fermer pour le restant du mois d’avril où il ne faut pas se découvrir d’un fil ou surtout d’un masque… Personnellement, conscient de mon inutilité actuelle, je vais pouvoir passer du temps à d’autres activités qui me titillent depuis longtemps.

On ne vous oublie pas, on espère vous retrouver en forme prochainement. Des pensées bien sûr pour ceux qui souffrent, pour ceux qui soignent au péril de leur vie et pour ceux qui font tourner le pays dans des conditions scandaleuses, sans protection.

Vraiment un bel enculé le pangolin mais ce n’est pas la pire ordure du moment.

Take care!

Clete.

L’OBSCUR de Philippe Testa / Editions Hélice Hélas.

A Lausanne, dans un avenir proche, peut-être plus proche qu’on ne le croit, l’ultralibéralisme est à son apogée, à son pic… Le travail et les loisirs sont organisés pour permettre un rendement optimal. Les anglicismes et néologismes sont nombreux et font partie d’une langue particulièrement étudiée par les élites pour faire croire aux esclaves du capitalisme qu’ils sont partie intégrante de la réussite de l’entreprise, qu’on les associe au succès sans toutefois les rémunérer de leur peine. Non, on les garde s’ils font le taf, sinon, on les requalifie, terme nettement moins violent que de de les licencier. On parle de “co-workers”, de “socials”, de “days off”, de “Global Screen”, de « coach médical », bienvenue dans le monde du micro-management à l’américaine avec ces « friday wear » et autres putasseries. Evidemment, ces termes ont déjà sûrement titillé vos oreilles, ce discours qui endort, qui rassure, qui donne une impression de bienveillance, qui permet surtout aux “Happy Few” et “Winners” d’empocher le magot et d’aller s’installer dans des citadelles surprotégées ou dans des endroits encore idylliques et secrets de la planète, vous l’avez déjà entrevu, non?

Seule une minorité profite, la théorie du ruissellement vaste funèbre et fumeuse fumisterie libérale… La colère des exclus en Europe et partout dans le monde monte et des années de résistance pacifique n’ayant rien donné, les mouvements altermondialistes, écologistes durcissent le ton, se radicalisent et deviennent aussi ignobles que le monstre qu’il veulent abattre. Dans ce décor qui ressemble à s’y méprendre au nôtre, juste un petit peu poussé, avancé de peut-être une ou deux décennies, nous suivons un narrateur employé dans une entreprise et qui vit un peu dans sa bulle, un peu “autre”.

Et puis dans un monde où sévissent des virus de plus en plus meurtriers et tordus et des tempêtes apocalyptiques à répétition, commencent des coupures d’électricité. Au début, brèves et qu’on pense locales alors qu’en fait elles s’abattent sur de grandes parties de l’Europe, elles deviennent plus longues, plus fréquentes jusqu’au blackout général et le chaos…

“ l’obscur” n’est pas le roman le plus tapageur du genre, son énorme force vient de l’évocation d’une apocalypse qui est tout à fait crédible, déjà signalée comme une très possible éventualité par les plus grands observateurs, tout comme le risque d’une pandémie mondiale d’ailleurs, sans commentaire… Le décor est très proche de ce que nous connaissons et Philippe Testa montre efficacement ce que deviendrait notre société moderne si policée le jour du désastre.

 Alors, ce n’est peut-être pas le moment idéal pour lire ce roman, le traumatisme est déjà suffisamment présent chez tous. Mais d’un autre côté, si vous voulez prévoir la suite éventuelle de nos tourments, la prochaine torgnole, ce roman est captivant, sérieux, crédible et particulièrement dur avec l’espèce humaine. Le discours est très marquant et montre que, finalement, ce sont les individus un peu ou beaucoup à la marge qui s’en sortent le mieux en enfer. Alors, soyez fiers de votre différence, cultivez-la, fuyez le “mainstream ».

Salutaire !

Clete.

HOT SPOT de Charles Williams / Totem de Gallmeister.

The Hot Spot

Traduction: Laura Derajinski.

Madox, un peu glandeur, un peu branleur, la trentaine est sur la route. Dans un bled du Texas, on lui propose un emploi de vendeur de bagnoles d’occasion qu’il accepte, sans le sou. Et ce trou du cul du monde va lui occasionner de belles et de très moches surprises très rapidement: une banque très vulnérable, une jeune collègue dont il tombe amoureux au premier regard et l’épouse nymphomane et alcoolique de son patron. La chair est faible… il succombe aux deux tentations tout en élaborant un plan pour dévaliser la banque. Il va réussir son coup, planquer le magot avant de pouvoir filer avec son aimée et bim ! Les ennuis commencent… des flics nettement moins bêtes qu’il ne pensait et puis des casseroles qui arrivent, une vraie batterie de cuisine de chantages bien élaborés et méchamment strangulants que vous découvrirez aussi horrifié que lui.

Alors, résumé de la sorte, on se dit qu’on ne peut pas faire plus cliché et vous avez entièrement raison. On est dans la carte postale d’une certaine Amérique des années 50. Des Marylin très dangereuses, des machos ayant oublié qu’ils ne sont pas des cowboys, des diners et drive-in, des cinémas en plein air, des V8, des bastons et le dieu dollar, objet de toutes les convoitises avant d’être supplanté quelques décennies plus tard par la meth et autres cames dans ce type de romans, qui attend dans ses temples banques. 

Mais c’est une carte postale fidèle car le roman a été écrit en 53 par une des grandes plumes de l’âge d’or du roman noir américain. Charles Williams m’a toujours séduit, dans des styles très différents mais toujours avec le même talent depuis la lecture, il y a bien longtemps, de “ Fantasia chez les ploucs” ressorti récemment dans la même collection sous le titre “le bikini de diamants »  et de sa suite “Aux urnes les ploucs”, magouilles rurales réjouissantes de l’oncle Sagamore racontées par Billy un neveu faussement naïf. On est ici très loin de ce régal burlesque, c’est beaucoup plus brut, plus dur même si certaines répliques tuent et ont dû inspirer des héritiers comme Elmore Leonard. Le roman offre aussi un éclairage sur les mentalités de l’époque concernant la place des femmes notamment.

La tension, très perceptible d’emblée, monte en un crescendo implacable, sans pitié, et si Madox n’est pas un type très fréquentable, il est néanmoins très affaibli par son état dinguement amoureux et devient presque attachant. Mais, c’est du pur jus, 100% noir et Madox boira le calice jusqu’à la lie pour le grand bonheur de l’amateur qui trouvera ici tout ce qu’il est venu chercher et même beaucoup plus.

Impeccable !

Clete.

LES ABATTUS de Noëlle Renaude / Rivages.

Ayant trop peur de ma maladresse pour évoquer ce roman, je préfère d’emblée balancer les louanges que l’on place généralement en fin de recension : “un nom à retenir!”, “coup de cœur” « A suivre”… Espérons que “Les abattus” premier polar puissant et original de la dramaturge Noëlle Renaude contribuera à sortir un peu de sa torpeur le polar français.

“Un jeune homme sans qualité relate ses années d’apprentissage entre 1960 et 1984 dans une petite ville de province, au sein d’une famille pauvre et dysfonctionnelle. Marqué par la poisse, indifférent au monde qui l’entoure, il se retrouve néanmoins au centre d’événements morbides : ses voisins sont assassinés à coups de cutter, son frère cadet commet un braquage et disparaît avec le magot, des malfrats reviennent régler leurs comptes, une journaliste qui enquêtait sur le narrateur est retrouvée noyée, etc.”

Il est souvent difficile de parler d’un roman qui vous a bien cogné. Parfois, il est même impossible de vraiment savoir ce qui a bien pu vous séduire dans une histoire. Bien sûr, le parcours du narrateur dont on ignore le nom, de 1960 à 1984, j’ai fait le même chemin et l’évocation de l’époque aurait pu me séduire mais on ne trouve que très peu de références temporelles à part les J.O. de Munich en 72, des mouvements insurrectionnels en Iran et de manière beaucoup plus accentuée les débuts du HIV. Pas de réelle Madeleine de Proust à se mettre sous la dent ici. Le décor est réduit à sa plus simple expression, aucune indication de lieu, aucun patronyme pour les membres de la famille. Ce minimalisme oblige à une focalisation très pointue sur le malheur, l’abattement, les destins boiteux, les agissements aveugles ou stupides…concentrer le lecteur sur les existences à l’arrêt, stimuler l’imaginaire comme dans le théâtre Nô. Et puis le spleen, le malheur, la tristesse, la folie, le désespoir, le seum, le terrible taedium vitae, la chape de plomb, l’enfer avant la mort pour ces damnés.

De la noirceur crasse, dégueulasse, la pauvreté économique, la misère intellectuelle, une famille de cassos qui essaie de survivre avec des parents bien dézingués. Toutes proportions gardées, le début, c’est du Flannery O’Connor et on sait très rapidement que le roman ne va pas baigner dans l’euphorie et que sa lecture ne sera pas de tout repos. Dans cette assemblée de tarés, de ratés, de malades, arrive notre narrateur, touchant par certains côtés, se battant pour rester la tête hors du caniveau malgré le marasme, l’indifférence voire le mépris des autres, les souffrances qu’il endure, sauvé de temps en temps par une enseignante qui voyant son potentiel veut lui éviter le même monde que sa fratrie et ses parents. Un personnage qui endure son calvaire, seul, froidement comme un parcours inévitable, incontournable dans la vie. “Un animal à sang froid, peu attachant, un drôle de garçon quand il y pense, qui parle peu, qui est poli, sans plus…”

Voilà un roman qui pourrait n’être que la chronique très dure d’un enfant puis d’un adulte de la fin du XXème siècle si ne s’accumulaient autour de lui, dans son sillage, des tragédies, des horreurs et des meurtres. Articulé en trois parties très inégales dans la densité: les vivants, les morts et les fantômes, le roman est un véritable polar qui se double d’une dimension sociale avec le portrait  d’une France provinciale des petites villes avec ses gueux, ses prolos et ses nantis de la bourgeoise locale, deux mondes, deux entités qui se côtoient mais ne se mélangent pas. Le style peut paraître bien quelconque, il ne l’est pas, parfaitement adapté aux tragédies qui peuplent le roman, au discours des personnages qui s’y perdent, s’y débattent avec leurs monstres intimes.

C’est douloureux mais c’est bien, très bien, dans le monde de Fajardie et pas loin de l’univers de la douleur muette et lancinante de James Sallis, et ouais !

Clete.

PS: un seul point noir, la couverture bien naze et hors sujet.

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