Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (page 1 of 89)

EL niño DE HOLLYWOOD de Oscar et Juan José Martinez / Métailié.

Traduction: René Solis.

“C’est une mafia, oui, mais c’est toujours une mafia de pauvres. Le secret c’est que leur rêve n’est pas de devenir riche, mais d’être quelqu’un. Quelqu’un de différent de ce qu’ils étaient. Parce certains d’entre eux, comme Miguel Angel, étaient pauvres depuis toujours, mais aussi humiliés, frères de gamines violées, fils de parents alcooliques, nomades. Ils étaient le rebut. Personne dans cette vie ne veut être Miguel Angel Tobar.”

Les Salvadoriens Oscar et Juan José Martinez sont frères, exercent la profession de journaliste pour l’un et d’anthropologue pour le second et ont joint leurs compétences pour écrire un magnifique document sur l’organisation criminelle la plus récente et certainement la plus terrible: la Mara Salvatrucha 13, émanation d’un enfer biblique ou pas d’ailleurs, peu-importe votre interprétation de la terreur..

Ils sont 100 000 en Amérique centrale, plus de 30 000 aux Etats-Unis et sont devenus le gang le plus puissant mais aussi le plus cruel. On commence de plus en plus à les rencontrer dans les polars, leur cruauté faisant passer bientôt les Zetas et autres saloperies pour de gentils plaisantins. On ne va pas prendre de gants non plus pour parler de ces ordures, les auteurs ne montrant pas non plus la moindre compassion, la moindre indulgence dans leur écrit. 

Ce document souvent effrayant par ce qu’il dévoile de la nature humaine met en vedette un tueur, plus de 50 assassinats à son actif et autant comme comparse assistant, Miguel Angel Tobar, dit “El Niño de Hollywood”. “El Niño”, c’est son nom de mara succédant à celui de clown de ses débuts. Inutile d’imaginer les alentours de Sunset Boulevard comme territoire du gus même si L.A. sera souvent le théâtre, non, Hollywood est le nom de son quartier pourri, l’origine de sa clique.

Oscar et Juan José Martinez ont interviewé pendant des centaines d’heures ce Mara qui a trahi passé du statut de prédateur à proie, devenant la cible de tous les apprentis tueurs pré-ados de la MS13. A trente ans, Tobar est un rescapé pour un Mara, ainsi  les hommes et femmes de la cinquantaine qui compléteront et enrichiront ses aveux, sont les témoignages de miraculés. “El nino de Hollywood” très informatif, souvent surprenant, raconte le Salvador, les gangs angelinos, les politiques salvadoriennes et ricaines sous Reagan, la corruption, la misère, la violence, la mort et parfois ça cogne dur, dans les faits comme dans ce que cela soulève d’ inhumanité.


Si “El nino de Hollywood” est un remarquable document sur le MS13, on pourra néanmoins regretter de ne pas avoir fait le choix d’une écriture chronologique de l’histoire. Les incessants allers retours entre les époques peuvent parfois égarer le lecteur sans néanmoins le perdre. Dans tous les cas, si le sujet vous intéresse, c’est du lourd mais du tout un thriller comme suggéré sur la quatrième de couverture. On y apprend notamment qu’au tout début de son histoire la MS13 regroupait des fans de Black Sabbath !!! J’ai toujours su que le hard rock ne dézinguait pas que les oreilles…

Personnellement toujours, une fois le livre terminé, j’ai aussitôt noté de ne jamais mettre le pied au Salvador. Enfin, je m’aperçois qu’une mort là-bas avait nettement moins d’importance que la bite de Benjamin Griveaux chez nous.

Choc !

Clete.


TU ENTRERAS DANS LE SILENCE de Maurice Gouiran / Jigal.

1916. La guerre s’est enlisée sur le front, personne ne croit plus à une fin rapide dans ce conflit. Les hommes souffrent, meurent, la France a besoin de sang neuf pour aider ses propres soldats. Le tsar Nicolas II envoie donc des hommes pour nous aider à combattre sur notre front.

Maurice Gouiran, avec ses talents de conteur, nous raconte l’histoire de ces hommes, venus de la lointaine Russie, pour participer à cette guerre et aider l’armée française.

Ils se sont enrôlés pour des raisons personnelles, pour fuir la prison, la misère, par idéal patriotique voire par vengeance. Mais peu se sont engagés pour servir le Tsar qui a envoyé ses hommes dans une guerre effroyable dont beaucoup ne reviendront pas.

Pour l’heure, ils débarquent à Marseille sous les hourras de la foule, mais le but n’est pas de s’attacher trop à cette ville et ses habitants, ils doivent vite repartir pour le front.

Nous suivons ainsi une poignée de soldats pendant leur périple sur le front de l’est. Les mois passent et la rumeur de la révolution russe arrive jusqu’à ces hommes engagés sur un autre front que le leur, aux ordres d’un tsar qui a perdu son pouvoir. Ils ont tous en mémoire la révolution échouée de 1905 et commencent à avoir le cœur plein d’espoir pour cette nouvelle tentative de renverser le pouvoir.

Mais que faire en étant si loin ? Continuer de se battre pour survivre à cette guerre effroyable, rester aux ordres de ces généraux qui les maltraitent ou renverser la table ?

C’est un roman sur la perte des illusions et des rêves que l’on peut avoir à 20 ans. La folie à laquelle ils sont confrontés va s’enraciner dans leurs cœurs, dans leurs têtes et changer leurs vies à jamais. Ils vont connaître la fraternité, l’entraide dès le départ de Moscou et plonger ensemble dans la souffrance, le mal du pays et bien sur l’horreur. La naïveté et la fraîcheur qui les caractérisaient seront vite balayées une fois confrontés à la guerre. Leurs priorités, leurs idéaux ne seront plus les mêmes. Comment survivre après avoir connu les champs de bataille, comment continuer à avoir de l’espérance en la vie, à avoir un projet, à espérer en un avenir

Nul n’en sortira indemne, tant physiquement que moralement. Maurice Gouiran nous offre ainsi un grand roman, sur fond historique, qui restera longtemps dans votre tête après l’avoir lu, sur le sacrifice de toute une génération, le don de soi, de sa personnalité et de ses valeurs.

Marie-Laure.


IDIOT WIND de Peter Kaldheim / Delcourt.

Traduction: Séverine Weiss.

“ Pour résumer, ma vie n’avait rien de reluisant et relevait plutôt de la survie, et de cela je ne pouvais blâmer que moi-même et mes acolytes: l’alcool, la cocaïne et une propension bien ancrée à  ce que mon vieux prof de philosophie grecque appellerait l’acrasie – cette faiblesse de caractère qui vous pousse à agir contre votre intérêt. Si le grec n’est pas votre truc, appelons ça Idiot Wind, le vent idiot, comme Bob Dylan. C’est le nom que j’ai fini par lui donner, et pendant plus de dix ans son souffle a déchiqueté ma vie. “

Bon. J’avais deux très bonnes raisons de vouloir lire à tout prix Idiot Wind: Jay McInerney le conseille – et je lirais à peu près n’importe quoi si Jay dit que ça vaut le coup. Ensuite le titre est une référence directe à l’une des plus belles chansons ( à mes oreilles) du grand Bob.

Que celles et ceux pour qui la vie ne peut être qu’un long fleuve tranquille coulant pépère sous le signe de la responsabilité et des certitudes accompagnées d’un verre de flotte, passent leur chemin.

Idiot Wind est un blues magnifique chanté par un type qui réussit à se vautrer tellement dans l’échec et dans les mauvaises décisions qu’il est obligé de fuir New-York pour éviter de se faire zigouiller. C’est stupide ce qu’il fait, il le sait, et pourtant il ne peut pas s’empêcher de s’enfoncer dans la mouise, c’est plus fort que lui. On approche la fin des années 1980, Peter deale allègrement du côté de Tribeca, QG au Raccoon Lodge l’un de ces bars improbables comme seule New York sait abriter: “ Où, si ce n’est au Raccoon Lodge, pouvait-on jouer des coudes près du comptoir avec des négociants en matières premières et des ouvriers travaillant sur les gratte-ciel, des secrétaires et des sculpteurs d’art cinétiques, des camionneurs et des peintres abstraits, des instituteurs et des acteurs en galère? Faire une partie de billard avec Keith Richards? Échanger des regards égrillards avec Debra Winger? Tailler une bavette avec Jay McInerney (oui, oui, encore lui!) … Pour un moulin à paroles cocaïnomane comme moi, il n’y avait pas d’endroit plus agréable où exercer mon commerce.”

Voilà pour le tableau de départ. La suite sera un enchaînement d’autres tableaux, moins glamour, sur les routes d’Amérique, en stop, en train de marchandises, en marchant. En mendiant. Le but initial est un job promis par quelqu’un à San Francisco. Le résultat est une purge qui s’effectue au fur et à mesure que les kilomètres défilent.

Car ce voyage doit non seulement mettre de la distance entre Peter et son fournisseur de came mais c’est aussi l’occasion de se sevrer et de laisser derrière son passé de junky. 

Evidemment, la route est rythmée par les noms des grands écrivains vagabonds, de Kerouac et Neal Cassady à Orwell, les références à la littérature sont nombreuses et font en quelque sorte, parfois, office de béquille à Peter. Mais la route prend le dessous et de fil en aiguille, de rencontre en amitié, Peter aiguise son regard et son récit fait l’état de la situation des hobos d’Amérique suivant l’État dans lequel ils se trouvent. Il découvre un monde insoupçonné jusqu’alors et, par la même occasion, il se découvre des forces et des capacités dont il ne se pensait pas capable. Le vagabondage l’agrandit.

Photographe aussi des années Reagan – nous sommes en 1987 – Kaldheim est un observateur précieux de l’Amérique de cette fin de décennie.

Huit mois de périple, de sevrage, de guérison. Le récit du voyage intègre des passages du passé, les moments où le vent s’était mis à souffler. Jamais pleurnichard, aucunement moralisateur, Peter Kaldheim réussit enfin à écrire le roman dont il rêvait depuis toujours. En le lisant vous pouvez vous surprendre à penser à vous-mêmes, peut-être aux moments où le vent soufflait aussi en vous chauffant les oreilles.

Idiot Wind est un cadeau, un récit rempli d’humanité qui fait un bien fou par les temps qui courent. 

Monica.


TEL PERE TELLE FILLE de Fabrice Rose / Robert Laffont.

Fabrice Rose est un ancien braqueur, qui a fait la promesse à sa fille de ne pas récidiver. Il s’est donc tourné vers l’écriture et nous offre un premier roman dont le fond est très proche de sa propre vie. 

C’est l’histoire d’Alex, jeune artiste parisienne, fille d’un braqueur en cavale, qui se retrouve mêlée malgré elle à une histoire rocambolesque et sanglante. Son petit ami, Ludo, jeune anarchiste se retrouve dans les locaux de la PJ en même temps qu’un terroriste confirmé. Ni une ni deux, Ludo profite de l’agitation ambiante pour s’enfuir par la fenêtre et voler au passage un sac contenant 120 000 euros : l’argent récolté par le groupuscule islamiste pour financer leurs actions. 

Ludo aurait mieux fait de s’abstenir, et encore plus de planquer l’argent chez Alex, qu’il mêle malgré elle à cette histoire. Elle qui ne rêve que d’une vie de bohème, entre son art et ses amis se retrouve au milieu d’une vendetta sanglante entre des fanatiques, et des truands.

S’en suit une cavalcade rocambolesque où chaque protagoniste est à la recherche de cet argent. On croise une multitude de personnages : des skinheads, des islamistes enragés, des gangsters à l’ancienne hauts en couleur, un tête de brique, en référence à Snatch, aussi fou que celui du film, des enragés, et des opportunistes. 

La narration se place systématiquement à la place du personnage que l’on suit.  L’histoire est ébouriffante et du coup assez drôle. Les personnages, parfois tellement burlesque que l’humour permet de prendre le contrepied de l’histoire.

Malheureusement, je n’ai pas réussi véritablement à entrer dans cette aventure. Le style de l’écriture ne m’a pas emportée et je suis restée spectatrice de l’histoire que je lisais. Je n’ai pas réussi à passer ce cap. Comme quand on lit une BD, il faut que les dessins vous parlent et accompagnent l’histoire, ils servent celle-ci. Dans un roman, ce ne sont pas les dessins mais le style qui doit avoir un ton qui vous transporte. Ce positionnement est totalement subjectif, je le reconnais volontiers. 

Je vous laisse donc juger par vous-même, nul doute que certains sauront être emportés, quant à moi je suis malheureusement restée à côté…

Marie-Laure.


LES MIRACLES DU BAZAR NAMIYA de Keigo Higashino/ Actes sud.

Traduction : Sophie Refle.

Keigo HIGASHINO nous livre un roman d’un genre très différent de ces opus précédents. Plutôt adepte du thriller noir, l’auteur japonais s’éloigne aux antipodes de son environnement habituel avec « Les Miracles du Bazar NAMIYA ». C’est tout bonnement un conte magnifique, lumineux, et plein d’espoir sur la nature humaine. L’écriture est d’une humilité incroyable comme si les mots étaient murmurés puis soufflés sur le papier.

Les pages s’enchaînent avec fluidité et l’histoire prend vie entre réel et irréel et nous emmène loin, très loin… avec ces différents enchaînements de personnages, d’histoires, d’époques. Au final tout est finement lié et limpide.

Nous suivons du début à la fin trois personnages principaux, SHOTA, KOHEI et ATSUYA. Ils sont amis, jeunes, paumés, issus du même foyer d’orphelin et commettent de petits larcins pour améliorer leur quotidien.

C’est à l’issue d’un cambriolage raté qu’ils se planquent dans une échoppe abandonnée, dont l’enseigne presque effacée laisse deviner « Bazar NAMIYA ».

Reclus dans cette vieille boutique pour la nuit, ils entendent un bruit. Une lettre tombe de la fente du rideau métallique, c’est une demande de conseil. Elle est adressée à l’ancien propriétaire du bazar, qui était connu pour répondre à ce genre de courriers. Chose surprenante, elle est datée d’il y a 32 ans. 

Le trio décide d’y répondre et dépose leur courrier dans la boîte à lait à l’arrière de la boutique tel que cela doit se faire.

C’est la première lettre d’une longue série, les courriers affluent, les auteurs diffèrent, les parcours de vie aussi mais inlassablement la requête est la même, quel est le bon choix ? Le type de choix qui affecte toute une vie. Les trois amis vont se prêter à l’exercice avec l’innocence et la justesse de leur jeunesse.

La nuit qu’ils  passent en vase clos est suspendue du temps qui passe et va changer le cours de la vie de nombreuses personnes mais aussi la leur pour toujours, avec en fond ce même point commun, ce trait d’union entre le bazar NAMIYA et le foyer de jeunes orphelins.

Keigo HIGASHINO réussit le pari d’une envolée vers le fantastique en toute modestie, à la japonaise, façon Hayao MIYAZAKI. C’est un roman onirique et en même temps profondément épris d’humanisme.

En définitif, « les miracles du bazar NAMIYA » est un vrai bijou de papier, pur et bienveillant, qui fait du bien.

Alors un conseil du bazar NAMIYA, lisez-le et faites-vous du bien.

NIKOMA


SEPTEMBER SEPTEMBER de Shelby Foote / Gallimard La Noire

September September

Traduction : Jane Fillion (révisée par Marie-Caroline Aubert).

Depuis l’année dernière, l’édition française revient sur l’œuvre de l’américain Shelby Foote (1916-2005, originaire du Mississippi et qui a grandi et vécu dans divers Etats du Sud) soit en publiant des inédits (Shiloh, chroniqué sur le blog) ou en rééditant des romans comme L’amour en saison sèche ou, ici, Septembre en noir en blanc, sous son titre original, September September.

Le titre a son importance parce que l’histoire du kidnapping d’un enfant noir à Memphis par un trio de d’apprentis gangsters blancs se déroule pendant les journées du mois de septembre 1957. Tandis qu’un événement historique émeut et agite le pays (l’intervention de forces armées pour permettre l’intégration de lycéens noirs dans un établissement déségrégé à Little Rock, Arkansas, et s’opposer aux troubles racistes que cette intégration provoque), un drame se joue dans la ville fluviale du Tennessee voisin : deux hommes et une femme cherchent à capitaliser sur l’émoi et la tension dont l’épicentre est à Little Rock, pour faire payer une rançon à une famille de Noirs aisés en se faisant passer pour de dangereux suprémacistes. 

Il y a d’un côté Podjo Harris, joueur invétéré et stratège du trio, Rufus Hutton, le loser porté sur la volupté, et sa copine, l’aguicheuse Reeny Perdew. Le huis-clos que nécessite leur entreprise, ses avancées, leurs tempéraments aussi, vont peu à peu modifier le fragile équilibre de leur association. L’instinct maternel se réveille chez Reeny face à Teddy, l’enfant séquestré. Son attirance pour un autre homme grandit. La jalousie de Rufus, son inclination à faire le mauvais choix vont enclencher les mécanismes d’un désastre, que Podjo sentait venir. Pourtant, persuadé qu’il peut pour une fois lancer les dés avec succès, il s’avancera dans la partie jusqu’au bout. On peut aisément écrire que ce triangle de personnages, classique dans le roman noir, est habilement dépeint sur les plans humains (avec des détails crus) et psychologiques, habilement manipulé par l’auteur pour faire monter la tension jusqu’au dénouement, aussi retentissant que l’explosion du réservoir plein d’un véhicule accidenté.

Sur l’autre versant, les protagonistes sont les membres d’une famille noire, des bourgeois. Le drame mets à nu les ligaments du patriarcat qu’exerce le grand-père qui a réussi, Theo Wiggins, sur sa fille, Martha, son mari Eden Kinship et leurs enfants Teddy et Cinda. Leur mariage, arrangé au départ, repose sur des non-dits. La réussite de la famille elle-même n’éteint pas les sentiments de culpabilité et de frustration de ses membres. Mais c’est l’expérience du racisme, frontale cette fois, qui éprouve et déstabilise véritablement la famille. En arrière-plan national ainsi que dans le foyer des Kinship, ce sont les tensions ethniques et sociales passées et présentes du Sud qui sont ainsi exposées par l’auteur.

L’écriture précise et efficace de Shelby Foote trace le cadre urbain et l’atmosphère de Memphis, propulse les séquences d’action. Jouant aussi avec la technique des points de vue multiples, (comme Faulkner dans Tandis que j’agonise, duquel on l’a beaucoup rapproché) Shelby Foote  nous donne des aperçus des événements et des impressions par Podjo, Eben, Rufus, Reeny et Martha, qui s’insèrent plutôt bien dans le déroulé du drame, même si les voix et tons semblent parfois peu différer les uns des autres.

A la fois thriller abrasif et tragicomédie sur le thème du racisme, un roman accompli qui donne le meilleur de lui-même dans son registre noir. 

Paotrsaout


C’EST POUR TON BIEN de Patrick Delperdange / EquinoX / Les Arènes.

“Non, l’homme qu’elle a épousé n’est pas celui qui l’a frappée ! Ça ne se reproduira plus jamais, c’était juste un moment de folie. Et puis cela recommence. Camille ne reconnaît plus celui avec qui elle vit. Certains secrets restés trop longtemps enfouis sont plus dangereux qu’un poison mortel. Camille va l’apprendre à ses dépens.”

Elle va bientôt disparaître et trois suspects se dégagent très rapidement: Pierre son mari, son frère avec qui elle est en froid et un mystérieux SDF qui semble connaître Camille de longue date. Commencé comme un roman noir sur les violences faites aux femmes “ C’est pour ton bien” s’en démarque néanmoins assez rapidement pour donner toute sa mesure dans un polar au suspense bien entretenu et relancé par un coup de théâtre final. 

L’auteur belge Patrick Delperdange est un touche à tout de la littérature depuis quelques décennies: scénariste de BD, romancier, traducteur. Il doit sa notoriété chez nous à sa rencontre avec l’éditeur Aurélien Masson à la Série Noire qui a permis à cet homme qui a peur de la campagne de nous offrir de très bons romans noirs ruraux. Il a d’ailleurs suivi Aurélien Masson (comme beaucoup d’autres…) dans sa nouvelle aventure EquinoX aux Arènes.

Alors, que dire ? J’ai été dupé par un superbe premier chapitre qui m’a sûrement fait croire à un drame de couple un peu à la Incardona. L’intention de mettre en lumière la violence ordinaire est louable et si cette partie est réussie, jamais aucun homme, pour moi, ne saura néanmoins décrire le traumatisme, cette violence comme une femme. Jamais un homme ne saura lire le cerveau féminin, pour ma part il y a longtemps que j’y ai renoncé. Bêtement peut-être, mais si c’est Joyce Carol Oates qui m’en parle, j’ai l’oreille beaucoup plus tendue.

Mais de toute manière, l’aspect thriller prend vite le devant de la scène l’étude psychologique des personnages un peu sommaire ne permettant pas réellement l’émission d’hypothèses. Et ça fonctionne bien jusqu’au final mais si vous voulez découvrir l’univers noir de Delperdange, lisez plutôt “Si tous les dieux nous abandonnent” ou « L’éternité n’est pas pour nous » vraiment plus aboutis. Et puis si vous êtes déjà fan, ne vous privez surtout pas.

Wollanup.


AU NOM DU JAPON de Hiro Onoda / La manufacture des livres.

Waga Rubantō no sanjūnen sensō. [Guerre de 30 ans sur l’île de Lubang]

Traduction : Sébastien Raizer

On les appelle au Japon littéralement les « soldats japonais restant », stragglers (traînards) en anglais. Ce sont des soldats de l’armée impériale japonaise de la guerre du Pacifique qui, après la capitulation du Japon en septembre 1945 qui marque la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont continué à se battre. Leurs raisons ? Soit un fort dogmatisme ou des principes militaires qui les ont empêchés de croire en une défaite, soit une ignorance de la fin de la guerre à cause de communications entre ces soldats et le Japon coupées lors de la stratégie du saute-mouton, d’île en en île, utilisée par les États-Unis.

Hiro Onoda, mort au Japon en 2014 à l’âge de 91 ans, était un des plus célèbres des soldats japonais restant. En décembre 1944, jeune officier formé aux techniques de guérilla, il est affecté sur l’île de Lubang aux Philippines. Quelques mois plus tard, l’offensive générale américaine passe à Lubang, les combats sont brefs. La guerre bientôt sera terminée, l’armistice signé. Mais à ce moment précis, le sous-lieutenant Hiro Onoda, est au coeur de la jungle. Avec trois autres hommes, il s’est retrouvé isolé des troupes à l’issue des combats. Toute communication avec le reste du monde est coupée, les quatre Japonais sont cachés, prêts à se battre sans savoir que la paix est signée. Au fil des années, les compagnons d’Hiro Onoda disparaîtront et il demeurera, seul, guérillero isolé en territoire philippin, incapable d’accepter l’idée inconcevable que les Japonais se soient rendus. Pendant 29 ans, il survit dans la jungle. Pendant 29 ans il attend les ordres et il garde sa position. Pendant 29 ans, il mène sa guerre, au nom du Japon.

Le récit qu’avait publié peu de temps après la fin de son incroyable expérience Hiro Onoda n’avait connu jusque-là qu’une traduction en anglais. Sébastien Raizer, écrivain et traducteur installé au Japon nous en donne aujourd’hui une version française.  Le texte est sans fioritures, le récit presque mécanique au départ quand Hiro Onoda raconte des éléments de son enfance et de sa jeunesse, son parcours de soldat. Ce n’est réellement que dans un deuxième temps que le vertige va s’installer face à ce qui relève d’une uchronie, d’une dystopie ou d’une étude sur la folie humaine. Hiro Onoda s’est véritablement enfui dans un autre espace-temps pendant presque 30 années. Son entraînement et son conditionnement à la guérilla lui ont permis de survivre mais l’ont également enfermé dans des convictions démentielles. Dans son esprit, les multiples missions de recherche dirigées vers les soldats égarés au fil des années ne pouvaient être que des leurres (même si des membres de sa famille y participaient) ou émettaient des signaux secrets qui ordonnaient qu’il ne fallait pas se montrer et continuer la mission. De toute façon, fidèle à son pays et sa hiérarchie, Hiro Onoda avait reçu l’ordre de mener ses actions jusqu’au retour de l’armée japonaise victorieuse sur l’île. Il avait l’interdiction de se sacrifier. Le déni de réalité a été une constante pendant toutes ces années. Les raids pour razzier ou terroriser les habitants ont fait une trentaine de morts en tout. La guerre continuait et c’est elle qui a eu raison de ses camarades, tués par les forces de police locales. A partir du moment où Hiro Onoda s’est retrouvé seul en 1972, ses convictions se sont fissurées petit à petit. Un globe-trotter japonais parvient à l’approcher. Il décide de se rendre finalement, son officier supérieur est venu le lui ordonner. En quelques heures, ce qui faisait son existence depuis trois décennies s’efface comme un mauvais rêve. 

Un effarant récit sur la fidélité à des valeurs, sur l’engagement sans limite, aux frontières de la folie.

Paotrsaout



LES NAUFRAGÉS HURLEURS de Christian Carayon / Fleuve.

J’ai retrouvé avec plaisir l’écriture de Christian Carayon, après son précédent roman “Torrents”, paru en 2018. « Les naufragés hurleurs » est en fait une réédition de 2014 paru aux éditions Les Nouveaux auteurs.

Cette fois, nous remontons le temps jusqu’en 1925. Martial de la Boissière est un homme qui vit reclus, il ne sort que pour enquêter seul, pour le compte d’une société secrète le Cercle Cardan. Un jour, il apprend avec stupéfaction la mort de son ami d’enfance Alain Monsignac lors d’un naufrage. Il n’était pas seul sur le bateau, il était avec sa belle-mère Madame Lestage. Mais Martial ne croit pas à un accident. Alain était un navigateur chevronné qui n’aurait jamais commis les erreurs qui ont conduit à cette noyade.

Il part donc pour l’île de Bréhat, rencontrer la famille Lestage et enquêter afin de réhabiliter le nom de son ami. Nous parcourons donc cette île sauvage, mystérieuse, qui fait la part belle à la sorcellerie. L’île est un personnage à part entière avec sa lande, sa mer agitée et ses habitants qui vivent reclus. 

Christian Carayon nous offre un roman plein de charme et d’émotions. L’enquête est menée comme dans un roman d’Agatha Christie avec souvent une corrélation entre Martial et Hercule Poirot. Nous sommes dans un huis-clos sur cette île, avec une ambiance de fin du monde lors des tempêtes hivernales qui secouent la lande et les côtes escarpées. Chaque protagoniste a des secrets que Martial se fera fort de débusquer. 

Ce livre est fait pour les amateurs d’enquêtes à l’ancienne, la comparaison avec Agatha Christie et son détective légendaire n’est probablement pas fortuite. Mais ce qui porte avant tout ce livre, c’est la qualité d’écriture qui permet de transcrire tout le charme de cette magnifique île bretonne.

Très beau.

Marie-Laure.


DONBASS de Benoît Vitkine / EquinoX / Les Arènes.

“ (Les) habitants étaient prêts à encaisser beaucoup: la guerre n’était qu’une catastrophe supplémentaire dans la litanie des épreuves qui avait balayé les steppes du Donbass. Les coups de grisou, la disparition d’un pays tout entier, la fermeture des mines, et même la misère sauvage des années quatre-vingt-dix, quand on se faisait assassiner en sortant sa poubelle, tout cela était injuste, incompréhensible, mais chacun y distinguait un ordre des choses. Certes mystérieux, mais où devait bien se cacher une logique supérieure. Le meurtre d’un enfant était différent. On touchait là au sacré, à l’interdit suprême. Les habitants du Donbass y voyaient une négation de ce à quoi leur vie se raccrochait envers et contre tout depuis vingt ans.”

Avec Donbass le polar fait son travail: le crime est là uniquement en qualité de révélateur. Autour de lui un paysage prend forme, dévoile son passé et son présent, l’Ukraine et la guerre qui dévore son flanc oriental depuis 2014.

Correspondant à Moscou pour le journal Le Monde, Benoît Vitkine a couvert cette guerre depuis ses débuts. Mais force est de constater qu’aucun essai ne lui aurait permis de raconter de manière aussi exhaustive et aussi touchante les blessures de ce pays qui, comme nombre d’anciens territoires soviétiques, ne réussit toujours pas à trouver ni la paix, ni la banalité de la normalité.

Nous sommes à Avdïïvka, petite localité du Donbass située sur la ligne du front côté ukrainien. Si de nombreux habitants ont fui la zone de guerre, la ville est encore habitée par des civils qui essaient de continuer leurs vies entre deux bombardements. La mort fait partie du paysage. Jusqu’au jour où une mort inhabituelle secoue la bourgade: un enfant, Sacha, est découvert poignardé, cloué au sol. Il suffirait de beaucoup moins pour déséquilibrer définitivement une communauté qui vit déjà sur le fil du rasoir.

En charge de l’enquête, Henrik Kavadze, policier désabusé au passé aussi compliqué que celui de son pays: vétéran de la guerre d’Afghanistan, il avait entraîné sa femme à Avdïïvka, loin de la ville, dans l’espoir de retrouver un peu de tranquillité. La guerre les avait rattrapés. Contrairement à nombre de ses collègues, il avait refusé de se jeter dans les bras des séparatistes même si le mouvement de Kiev lui provoquait tout au plus du scepticisme. Son choix lui a valu un réputation de patriote indéfectible. 

Je ne vais certainement pas vous raconter le roman. Sachez simplement que Donbass saura vous faire comprendre les enjeux d’un pays qui depuis des générations subit traumatisme sur traumatisme. Il y a des passages magnifiques décrivant les femmes – veuves, mères, épouses, les hommes –  ouvriers, mineurs ou soldats. Le besoin de donner la possibilité aux générations futures de pouvoir croire encore à quelque chose. Cette guerre qui réveille des souvenirs insoutenables – les dix ans de combats en Afghanistan, le seconde guerre et ses conséquences totalitaires.

Lumière aussi sur la corruption endémique, héritage naturel du régime communiste facilité par la transition nébuleuse des années ‘90.

Lumière sur tous ces enfants qui vivent sur la ligne du front, en Europe, depuis voilà six ans.

De son écriture fluide et pétrie d’empathie, Benoît Vitkine vous aide à comprendre, presque à vous mettre à la place de ces voisins très proches. Le mot “espoir “ prend un sens différent suivant l’endroit que l’on habite, suivant qui habite de l’autre côté de la frontière, suivant le passé que l’on porte sur les épaules.

Monica.



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