Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (page 1 of 76)

SUICIDE de Mark SaFranko / Editions Inculte.

A la mort de 13ème note éditions en 2014, Mark Safranko a disparu des librairies françaises. On trouve encore quelques exemplaires des romans édités à l’époque sur le net mais quasiment au prix du Beluga. Ces quatre romans racontaient l’enfance et la jeunesse de Max Zajack, en fait SaFranko, fils d’immigré polonais tentant de faire son trou en Amérique. C’était dur, épique, parfois drôle pas loin de l’oeuvre de John Fante. SaFranko a d’ailleurs été ami avec son fils Dan Fante, écrivain lui-aussi, décédé et il y a quelques années.

Ce nouveau roman a été traduit dans le cadre d’une résidence littéraire à Nancy (ARIEL) où séjournait SaFranko l’automne dernier  et participant à de nombreux travaux autour de la littérature. Il s’agit d’une traduction collaborative réalisée sous la direction de Barbara Schmidt avec les étudiants de l’université de Lorraine et de classe préparatoire littéraire du Lycée Henri Poincaré de Nancy d’un roman éponyme sorti aux USA en 2014.

Et je ne peux cacher le bonheur qui est le mien de retrouver SaFranko, merci aux éditions Inculte d’avoir comblé ce manque.

“L’intrigue se déroule à Hoboken et New York, en 2002, et met en scène un inspecteur de police, Brian Vincenti, en pleine crise existentielle.Tiraillé entre son enquête sur la chute suspecte d’une jeune femme depuis l’un des immeubles d’un quartier gentrifié d’Hoboken et son impuissance à sauver son mariage, Vincenti navigue dans les rues d’Hoboken et de New York à la recherche, presque obsessionnelle, de réponses à ses questions dans un paysage urbain encore marqué par les récents attentats du 11 septembre 2001.”

Si l’humour permettait autrefois d’atténuer le ressenti des souffrances du jeune Max Zajack, ici, point de rédemption. On est dans le Noir, le sale, le désespéré, les vies ratées, les gens qui s’accrochent et ceux, plus nombreux qui flanchent et SaFranko vous raconte une histoire très moche entre quatre yeux, impossible de se défiler.

Commencé comme une enquête de routine pour un Brian Vincenti, bien mal marié, mal dans sa vie, mal dans sa tête, l’affaire, petit à petit, dans un faux petit rythme, va vite prendre le cerveau du flic, le hanter, le faire revenir à un période bien triste et sale de sa vie. SaFranko nous prend aux tripes, n’épargne rien du malheur à en crever de ces gens, les peignant dans leur réalité très ordinaire, pitoyable ou honteuse comme le faisait si bien Carver. Alors, ce n’est pas une lecture confortable, ce n’est pas du “feel good” mais quel talent pour magnifier l’horreur, le malheur ordinaire. On sort du bouquin un peu hagard, flingué, mais aussi heureux de retrouver enfin un tel grand auteur. Si vous partagez un peu nos choix… vous ne trouverez pas de polar équivalent à “Suicide” cette année.

Mortel !

Wollanup.


ROBICHEAUX de James Lee Burke / Rivages Noir.

Traduction: Christophe Mercier.

Vingt et unième aventure de Dave Robicheaux et un titre, vu le grand âge de l’auteur, qui pourrait paraître comme une sorte de testament mais rassurez-vous, le suivant “New Iberia Blues” est déjà sorti aux USA.

Presque tous les ans, au printemps nous revient le duo Dave Robicheaux, le flic et son ami Cletus Purcel, détective privé dans des aventures parfois dans le Montana  où l’auteur aime séjourner l’été mais le plus souvent en Louisiane et principalement à New Iberia en plein bayou et territoire cajun chez les Coonass. Pour les fans de la première heure ou les plus récemment convertis, c’est toujours un moment sympa, on retrouve deux vieux potes qui nous ont manqué. Par contre, on sait déjà que la tranquillité sera de courte durée tant la présence de Clete auprès de Robicheaux est synonyme d’emmerdes, le roi du bullshit. Quoi qu’il fasse, ce grand cinglé au cœur énorme entraîne, enchaîne les catastrophes tout en veillant toujours sur Dave. Les deux sont inséparables et si beaucoup de choses ont évolué depuis le début de la saga, leur amitié, elle, reste inébranlable.

Depuis 87 au coeur de la Big Sleazy, et ses débuts sous le titre “la pluie de néon”, Dave Robicheaux est malheureux en amour. Sa première femme martiniquaise s’est barrée avec un mafieux, sa seconde a été assassinée, la troisième a succombé à un vilain lupus et là, Molly, sa dernière épouse est morte sur la route percutée par une voiture à une intersection où elle n’avait pas marqué un stop. L’ambiance du début roman est assez morose, on sent le vide laissé par Molly, la tristesse du vieux cowboy, sa solitude: Alafair, sa fille, est loin, Tripod son raton laveur apprivoisé est mort. Robicheaux rumine, se dit que l’autre conducteur n’a pas dû freiner, rencontre le type qu’on retrouve mort plusieurs jours après, battu à mort. Robicheaux, qui pointe aux A.A. depuis des décennies a replongé dans la bibine, voit les fantômes de soldats confédérés, est victime d’un grand blackout alcoolisé de la nuit où le conducteur a été tué et voit les ecchymoses sur ses deux mains tremblantes. Il sait qu’il aurait pu très bien le faire mais il ne se sait pas s’il l’a fait. L’étau se resserre quand des preuves matérielles sur les lieux du crime l’accusent. Il va devoir aller fouiller dans les poubelles de la Louisiane pour se sauver.

“Si quelqu’un vous affirme qu’il est de la Nouvelle-Orléans et qu’il ne boit pas, il n’est sans doute pas de la Nouvelle-Orléans. La Louisiane n’est pas un Etat; c’est un asile psychiatrique en plein air dans lequel des millions de gens sont bourrés la plupart du temps. Et je n’exagère pas. La cirrhose est un héritage familial.”

Dave est dans une situation très délicate mais ce n’est que la partie émergée du glaçon de son verre de Jack’s. Comme souvent, s’invitent politiciens véreux, mafieux dangereux, hommes de mains pas manchots, belles créatures givrées, flics ripoux, dézingués du bulbe ingérables… créant un marigot bien dégueulasse et trouble. A la moitié, comme si les égouts n’étaient déjà pas prêts à déborder débarque un sérieux malade, en provenance d’un indéfini obscur Moyen Âge, un genre de Pee -Wee obèse, un nettoyeur très zélé et dont le commanditaire est inconnu.

Souvent, dans les intrigues de Burke, on sait qui est le coupable, Robicheaux a juste et surtout du mal à coincer le salopard protégé par son fric ou ses hautes relations. Là, chapeau Grand Maître! Les meurtres se multiplient sans que l’on comprenne vraiment qui tire les fils et les suspects du jour sont souvent les cadavres du lendemain, de la belle ouvrage, de la belle intrigue.

Mais James Lee Burke n’est pas uniquement un grand auteur américain de polars, le plus grand de l’époque, le dernier d’une grande lignée décimée depuis quelques années avec les morts de Leonard, de Westlake. Burke, par la voix de Dave parle aussi de l’homme, de l’humanité, au détour d’une partie de pêche dans le bayou au soleil couchant, pleure ses morts, souffre de l’absence, compatis, tente d’aider et de protéger les plus faibles, les humbles. Il se pare de sa plus belle plume pour évoquer la beauté de la Louisiane, ses regrets de la vie d’antan mais est aussi capable de dialogues qui défoncent, qui cognent comme un shot de mescal explosant dans votre palais. Et puis des écrivains capables de vous choper par les amygdales dès les premières lignes, capables de vous phagocyter au bout d’un chapitre et de vous entraîner en enfer pour cinq cent pages, il n’y en a pas d’autres.

James Lee Burke est unique.

Géant !

Wollanup.


Entretien avec TAYLOR BROWN.

1- “les dieux de Howl Mountain” est votre deuxième roman à paraître en France et le premier chez Terres d’Amérique” après “la poudre et la cendre” sorti en 2017 chez Autrement mais on ne vous connaît pas encore très bien ici, qui est Taylor Brown, l’homme pas l’auteur?

Ma photo est peut-être plus intimidante et plus mystérieuse que je ne le suis moi dans la vie. J’ai grandi sur les côtes de Géorgie et j’ai toujours été un raconteur d’histoires. Ma mère se souvient que quand j’étais gamin je n’arrêtais pas de lui raconter des histoires et qu’elle allait se réfugier dans la salle de bain et que je mettais à quatre pattes pour continuer à lui raconter par la fente de la porte. Et en fait, chez moi, beaucoup de gens doivent penser que je suis un créature un peu étrange parce que je m’installe toujours à la même place dans le même café pour écrire et les gens ne savent pas très bien ce que je fais et ne savent pas forcément que je suis écrivain. Dans le café où je vais tout le temps, ils ont posé une petite plaque de bronze pour dire que cette place m’était réservée. En tant qu’individu, je suis quelqu’un de très tranquille, j’adore les animaux, j’ai un petit atelier de réparation de motos que j’ai commencé avec mon père, je suis un mec normal. Beaucoup de mes amis auteurs enseignent mais je ne le fais pas. Je dirai que ma vie se sépare en deux: le temps que je passe à écrire et le temps que je passe à préparer des motos. Et ce travail m’aide à préserver la partie créative de mon esprit et de le conserver pour l’écriture parce que je suis pas en classe à parler de cela toute la journée.

2- Vous commencez votre carrière d’écrivain en 2014 avec “In the season of blood and gold”, ce recueil de nouvelles est-il le fruit de travaux d’écriture universitaires comme comme le font beaucoup d’auteurs américains débutants? Qu’est ce qui fait qu’un jour vous vous lancez dans l’écriture ?


Je n’ai jamais été dans un atelier d’écriture, d’ailleurs le seul atelier que je connaisse est celui que j’anime depuis peu de temps et je dirai que j’ai écrit des nouvelles à la manière d’un apprenti qui cherche à se faire la main. Faulkner disait que le plus dur pour un écrivain, c’était d’abord la poésie, ensuite la nouvelle et enfin le roman. Je pense que du coup, écrire des nouvelles est une forme d’apprentissage où on découvre l’écriture, la façon dont on gère sa relation à la page. J’aime énormément écrire des nouvelles. Et la majorité de mes romans sont nés de nouvelles.

3- Dans une ancienne tribune « How I accidentally wrote a Civil War novel », vous déclarez que vous n’aviez pas d’intérêt spécial pour l’époque de la guerre de Sécession  mais qu’à écouter des vieilles ballades, un truc vous était venu. Toujours est-il, qu’avec trois romans (Civil War, années 1950 et l’évocation de l’expédition de Jacques Le Moyne au XVIe siècle dans The River of Kings) et des nouvelles qui s’appuient sur un contexte historique, vous ne pouvez pas dire vraiment que l’Histoire ne vous intéresse pas. On peut même trouver que cela vous met à part dans le paysage, un peu comme Tom Franklin. Ces histoires ne sont pas purement d’aujourd’hui. Quel est donc votre rapport à l’Histoire et comment ça joue dans votre travail?


Je reviens à Faulkner qui faisait  dire à un de ses personnages que l’Histoire n’est pas morte, l’Histoire n’appartient même pas au passé. Ecrire sur le passé, pour moi, c’est d’une certaine façon parler du présent parce qu’ils se répondent, ils communiquent l’un avec l’autre et c’est souvent parce que j’ai envie de comprendre le passé pour assimiler le présent à la façon de quelqu’un qui soulèverait une pierre pour regarder ce qu’il y a en-dessous ou retirer un couvercle, les deux sont étroitement interdépendants. Et des choses dont j’ai parlé ici avec Paul Lynch et des amis écrivains aux USA, c’est qu’on déteste tous la façon qu’on a de dire d’un roman qu’il est historique. C’est vrai que l’Amérique a des problèmes en ce moment et qu’une des façons de les résoudre, c’est peut-être, de s’intéresser à notre propre Histoire au delà du mythe, au delà des idées reçues et justement écrire sur le passé permet d’aller voir les choses de près, de rétablir la vérité.

4- Vous avez quitté la Georgie pour vous installer en Caroline et vous parlez de la nature avec beaucoup de talent dans “les dieux de Howl Mountain”, les lieux, la nature sont-ils source d’inspiration pour vous ? Y a-t-il chez vous un amour de la Caroline du Nord comme chez Ron Rash et David Joy ?

Je partage ce même amour que Ron Rash et David Joy même si la Georgie me manque et avec ma compagne, nous avons l’intention de retourner en Georgie, de nous installer à Savannah et c’est vrai que j’aimerais pouvoir avoir la même relation que celle que Ron Rash a avec ce territoire où sa famille est présente depuis plus de deux siècles. Pour moi c’est un peu différent, mon arrière grand père n’était pas américain, il est venu du Liban à la fin du XIXème siècle et mon père a pas mal circulé. On est plus des voyageurs, des gens qui ont erré et qui n’ont pas du coup un endroit auquel ils sont réellement attachés mais bien sûr cet amour du paysage et de la terre est bien présent.

5- Depuis “ In the season of blood and gold” paru en 2014, vous avez sorti trois romans en 2016, 2017 et 2018, comment faites-vous pour tenir un tel rythme ?

Déjà c’est une question de discipline, j’écris tous les jours. C’est un peu une pratique comme la méditation. Si je n’ai pas ma dose quotidienne, je ne me sens pas très bien. La plupart du temps, j’ai toujours deux livres en route et je travaille toujours sur deux projets à la fois. Cela ne signifie pas que j’écris sur les deux chaque jour mais je vais, par exemple, travailler plusieurs semaines, plusieurs mois sur un livre et quand j’arrive à un moment donné où la situation se bloque, où je n’arrive plus à voir où je vais j’arrête et je reprends l’autre. Finalement, c’est souvent en écrivant le deuxième que je trouve les réponses aux problèmes posés par le premier. D’une certaine façon, travailler sur autre chose autorise mon esprit à chercher des solutions. Surtout, j’ai le goût du travail.

6- Dans “la poudre et la cendre”, vous décrivez de manière impressionnante les ravages créés par une armée en vadrouille et l’ hébétement dans les villages pillés et  dans “ les dieux de Howl Mountain”, certains passages sont situés pendant la guerre de Corée, peut-on ainsi dire que les stigmates de la guerre sont au centre de votre oeuvre?


C’est une question que je me suis beaucoup posé: comment la guerre et les traumatismes de la guerre tiennent-ils autant de place dans mon oeuvre? Je ne suis sûr de rien mais j’ai deux réponses possibles. L’une, c’est que mon père a grandi au moment de la guerre du Vietnam, l’ombre et la menace qui planaient concernant le Vietnam a été un poids sur sa jeunesse et comme il allait être appelé sous les drapeaux il a pris l’initiative et il s’est porté volontaire. Il a obtenu son diplôme de fin d’études et est sorti de l’école d’infanterie la même année. Heureusement la guerre était en train de s’achever et  il n’a pas eu à partir. C’est une menace qui a plané sur toute sa génération, lui a eu de la chance mais beaucoup de ses amis ont été envoyés au Vietnam, certains ne sont jamais revenus et les survivants sont rentrés bien amochés. J’ai été marqué par cette guerre et quand j’ai eu 19 ans, le 11 septembre a eu lieu. Même si beaucoup ont tendance à l’oublier aux USA, l’Amérique est en guerre depuis cette date. Le pourcentage d’Américains dans l’armée n’est plus aussi important qu’auparavant et ceux qui finissent dans l’armée n’ont pas eu beaucoup d’autres choix possibles dans leur vie et c’est vrai qu’on n’a pas toujours envie de regarder les choses en face. Et plus on s’intéresse aux conflits qui ont eu lieu dans l’histoire des Etats Unis, aux conséquences qu’ils ont eu pour la vie des gens et  plus on est donc attentif, plus on prend en compte la menace de la guerre et ce qu’elle implique.

7- Beaucoup d’orphelins ou de personnages en manque de paternité dans vos romans, le hasard des intrigues ou un thème important pour vous?

Je n’en sais rien. J’ai eu un père très présent dans ma vie mais je dois dire que mon père a eu une relation difficile avec son propre père. mon grand-père avait fait quasiment tout le séminaire et s’apprếtait à devenir prêtre et au dernier moment il a renoncé pour épouser ma grand-mère. C’était un homme dur. Je me suis intéressé à la relation de mon père avec le sien mais j’ai eu de la chance, j’ai eu un père très présent. Donc, rien ne vient de ma propre histoire.

8- Les bagnoles et surtout les moteurs V6,V8, et V10 ainsi que les courses automobiles sont très présents dans l’intrigue de  “les dieux de Howl Mountain”, c’était bien sûr une nécessité due à une intrigue sur les moonshiners mais n’est ce pas aussi le résultat d’une passion pour les vieilles cylindrées?


C’est vrai que c’est le résultat de ma passion. J’ai grandi entouré de voitures, de motos et c’est quelque chose qui m’est cher, une passion commune avec mon père. La voiture a aussi joué un grand rôle dans l’histoire des Etats Unis et elle était indispensable à l’intrigue de mon roman car on ne pouvait pas faire sans. Mais cela naît avant tout de cette façon que j’avais envie d’utiliser la voiture et de donner libre cours à ma passion. Les véhicules sont pour moi un objet de passion.

9- A la fin de “les dieux de Howl Mountain”, on a du mal à quitter un personnage comme Granny May et puis on se dit que peut-être la porte est restée ouverte à une suite. Qu’en est-il ?

Je n’y avais pas réellement pensé avant que j’arrive en France mais beaucoup de gens ici m’ont posé la question. C’est maintenant que je me dis pourquoi pas un jour. C’est celui de mes personnages qui pour l’instant m’est le plus cher. Pourquoi ne pas imaginer autre chose avec elle qui serait centré sur sa jeunesse. En tout cas, pour l’instant je travaille sur deux autres romans qui n’ont rien à voir avec elle, on verra cela plus tard.

10- Votre présence en France est en soi une reconnaissance, tout comme votre arrivée dans la prestigieuse collection Terres d’ Amérique. Comment percevez-vous cela ?

Je suis très honoré de rejoindre la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel. J’apprécie beaucoup qu’à une époque où on a tendance dans l’édition à faire de la macro-économie, à tout voir de loin et à ne s’intéresser simplement qu’à des questions de budget et à s’éloigner de plus en plus du livre, j’ai le sentiment que chez Albin Michel et plus particulièrement Francis, on est encore “old school” en  privilégiant le livre et en mettant la main à la pâte, en étant proche des auteurs.

11- Et puis la question que j’aurais dû vous poser et que j’ai omise par maladresse?

Ce qui incroyable, c’est que vous ne me posez pas toutes ces questions stupides qui sont mon lot aux USA: quelle est ma couleur préférée, qu’est ce que j’aime manger ? C’étaient de très bonnes questions.

Question à Francis Geffard: Quand retrouvera-t-on Taylor Brown chez terres d’ Amérique ?

Bientôt, très bientôt.

Entretien réalisé à Etonnants Voyageurs, le dimanche 9 juin 2019.

Merci à Taylor Brown pour la richesse de ce moment.

Merci à Francis Geffard, sans qui, une fois de plus, rien n’aurait été possible.

Merci à Paotrsaout pour l’aide aux questions.

Merci à Etonnants Voyageurs, grand festival à visage humain.

Wollanup.

Taylor Brown et Francis Geffard.

Entretien avec Paul Lynch.

James Joyce, McCarthy, Camus, Conrad, le cinéma de Robert Bresson, le Donegal, l’Irlande, la tragédie syrienne, la littérature « feel good », « Un ciel rouge le matin », « la neige noire », « Grace », son prochain roman « Beyond the sea »… l’univers « habité » de l’immense écrivain irlandais.

1- Vous êtes l’auteur de trois romans splendides édités par Francis Geffard en France, quel est le moment, la raison qui vous ont poussé un jour à commencer à écrire ?

J’ai été critique de cinéma dans un grand journal irlandais dominical à Dublin et je suis devenu de plus en plus lassé de ça et j’ai réalisé que j’étais en fait un écrivain qui s’imaginait journaliste. J’ai toujours pris la littérature très sérieusement, je n’avais pas envie d’être un autre écrivain qui écrit au sujet des livres sinon à quoi ça sert. J’avais déjà ce complexe d’infériorité avant d’écrire quoi que ce soit. En fait j’ai réalisé que si je ne commençais pas à écrire, je tomberais malade. On passe nos journées à vivre avec notre cerveau conscient qui nous accompagne dans toute notre vie et en fait quand on écrit, on utilise le subconscient et c’est quelque chose de radicalement différent. Le subconscient ne peut pas s’exprimer de beaucoup de façons, uniquement à travers vos rêves et à travers l’écriture et cela me secouait énormément. J’avais donc besoin d’écrire pour me libérer de ce poids.

2- Aviez-vous des modèles que vous vouliez approcher ?

Pour ce qui est de mes modèles littéraires, bien entendu James Joyce. Je me souviens, quand j’avais 18 ou 19 ans, un jour, j’étais dans un bus en train de lire “ Portrait de l’artiste en jeune homme “ et cela a eu à ce moment-là un effet quasiment physique sur moi. Je me  souviens que j’avais le cerveau en ébullition, je n’avais jamais connu cela avant. Et avant de lire Joyce, à l’école, j’aimais déjà beaucoup la poésie : des gens comme T.S Eliot, Gerard Manley Hopkins et bien sûr des écrivains comme Thomas Hardy mais Joyce a été vraiment une révélation. Alors que j’étais encore jeune, pas tout à fait un homme, je sentais déjà ce lien très fort  avec la littérature. Ensuite j’ai découvert tous ces auteurs importants qui m’ont accompagné, qui ont été des modèles pour moi et qui m’ont aidé à trouver ma voie. Je pense notamment à William Faulkner, Cormac McCarthy, Flannery O’Connor et plus largement tous les écrivains américains. Je me souviens avoir lu McCarthy et d’avoir été très étonné de la façon dont je partageais une certaine sensibilité. Et maintenant c’est quelque chose dont j’essaye de me libérer.Tous les écrivains doivent tuer leurs pères littéraires.

3- Avant de devenir écrivain, vous étiez donc critique de cinéma, l’étude des films vous a-t-il été utile dans l’écriture de vos romans ? Y a -t-il eu une passerelle utile pour vous entre le cinéma et la littérature ?

Quand j’ai lu Cormac McCarthy, ça m’a fait beaucoup penser à l’univers de Robert Bresson qui est un cinéaste que j’aime énormément, cette espèce d’objectivité visuelle intense. Quand je regardais les films de Bresson, je me disais que j’aimerais être un écrivain qui sache faire la même chose que Bresson. En fait, j’ai été très marqué par le cinéma américain bien évidemment mais aussi par le cinéma français. Il y a trop de réalisateurs pour que je puisse tous les citer mais ce sont des cinémas qui ont eu une influence majeure pour moi. Je suis un écrivain très influencé par les images, d’ailleurs quand j’écris j’ai une image en tête. C’est vrai que si mon écriture n’est pas du cinéma, elle possède la même infinité que le cinéma. Et même si je suis quelqu’un qui aime beaucoup le cinéma, avec le temps, j’en suis venu à penser que la littérature permet des choses que le septième art ne permet pas.La littérature permet à chaque lecteur de se faire ses propres images, sa propre histoire. Le cinéma montre l’image, l’impose. Et quand on lit un roman, le lien qu’on a avec l’oeuvre est plus profond. Ce n’est peut-être pas le cas pour tout le monde, mais c’est le cas pour moi.

4- Vos trois romans sont situés en partie ou totalement dans le Donegal. Concernant l’écriture “d’un ciel rouge le matin” vous avez déclaré avoir été impressionné par un document de la télévision irlandaise racontant un événement tragique survenu à des Irlandais en Pennsylvanie en  1832 et que vous aviez l’impression de connaître ces gens qui venaient comme vous du Donegal. Se rapprocher de vos racines est-il important, rassurant au moment de vous lancer dans une aventure romanesque ? Parle-t-on mieux de ce qui nous est proche?


Avant d’écrire “Un ciel rouge le matin”, j’avais essayé d’écrire quelques nouvelles qui se déroulaient à Dublin mais elles ne donnaient rien. Et en fait j’ai été habité, complètement accroché par cette histoire de 1832. Chaque écrivain doit posséder sa propre mythologie, cette façon unique de regarder le monde qui lui est propre et je pense que c’est plus facile de construire cette mythologie quand on s’attache à quelque chose qui est proche de soi, qui est notre univers. A un moment donné, on peut passer à autre chose mais on va transporter cette mythologie personnelle, nos préoccupations où qu’on aille. Ce qui m’intéresse, c’est de réussir à distiller l’expérience humaine en quelques vérités essentielles. Et des questions éternelles: qui sommes nous en tant qu’ humains ? Le Donegal m’a offert cette espèce de canevas de paysages qui est à la fois dans notre temps actuel et dans d’autres temps, un aspect éternel. C’est encore le Donegal qui m’a permis de réaliser ce qui m’intéressait le plus en tant qu’auteur parce que le paysage n’a pas d’âge. Maintenant, je peux effectivement ne pas écrire sur le Donegal mais cette mythologie, mon lien avec cet endroit est toujours avec moi.

5- “ La neige noire “ raconte le retour en Irlande d’un homme ayant passé sa vie aux USA et se heurtant aux us et coutumes du Donegal. Peut-on en déduire que l’Irlande est bien souvent fantasmée par les Irlando-Américains ? Parallèlement les Irlandais voient-ils encore l’Amérique comme un eldorado ?


Il y a toujours beaucoup d’Irlandais qui émigrent aux USA même si récemment l’Australie est devenue beaucoup plus attractive notamment pour des questions légales. Les Américains d’origine irlandaise ont tendance à avoir une image un peu idéalisée de l’Irlande, c’est un peu comme “l’homme tranquille” de John Ford, ils ont cette vision-là, ils fantasment beaucoup l’Irlande, elle est comme figée dans une image romantique. Moi, j’ai grandi dans un tout petit bled et c’est vrai que je me souviens de comment, d’abord, les gens étaient durs et combien ils étaient centrés sur eux-même et pas du tout ouverts à ce qui venait de l’extérieur, ne s’intéressant pas du tout à ceux qui venant de la ville ou de l’étranger. J’ai moi-même ressenti les effets secondaires d’une telle situation, je me sentais un peu étranger à ce monde-là. En fait au XIXème siècle quand des Irlandais partaient pour les Etats Unis, il y avait une veillée mortuaire parce qu’on savait qu’on ne les reverrait plus jamais. C’est pour dire comment étaient les choses à cette époque. Au XXème siècle, certains ont commencé à revenir au pays. Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment des gens qui étaient partis, qui avaient élargi leur horizon et leur esprit revenaient se confronter à la mesquinerie, aux petites habitudes des paysans locaux. A un moment donné, j’ai trouvé des récits de gens qui étaient revenus d’Amérique et qui se trouvaient dans des petites villes irlandaises et ils étaient comme des étrangers. Mais je pense que si cela fait partie du roman “la neige noire”, le livre parle de beaucoup d’autres sujets.

6- Vous avez dit un jour que les sujets s’imposaient à vous. Vos romans sont-ils donc le fruit d’une réflexion personnelle approfondie, le résultat en chapitres et paragraphes de questions que vous vous posez?

Tous mes livres naissent avec du ressenti et j’ai la sensation physique qu’il y a quelque chose qui me parle et que j’ai besoin de déchiffrer, d’expliquer. A partir de ce que je ressens, je commence à dessiner une histoire, une sorte de plan mais ce n’est pas pour autant que l’histoire est déjà là. Et c’est en écrivant que je découvre cette complexité, ce territoire à conquérir. Dans cette exploration, je suis guidé par les personnages et par l’écriture. C’est un processus assez lent parce que je suis très soucieux du ton que le livre va avoir. Je veux que pour le lecteur la langue transporte ce caractère d’inévitabilité. Rien n’est là par hasard et ça prend énormément de temps. Je souhaite que quand le lecteur commence la lecture, il soit attiré à l’intérieur, qu’il soit sous l’emprise.

7- Vous avez une écriture qui se distingue de la grande majorité des romans contemporains, usant de beaucoup de détails, magnifiant une embellie de la nature dans les moments les plus dramatiques, avec beaucoup de lyrisme notamment dans “Grace”, cet habillage souvent cinématographique est-il la résonance d’images que vous avez en tête en écrivant ? Est-ce aussi un réel amour de la belle phrase, de la bonne tournure se rapprochant de l’obsession?

L’écriture est le résultat de ce que je pense du monde. Je tente d’être le plus objectif possible dans mes livres parce que le monde est un endroit vaste et insaisissable, c’est une force. Et à la fois, on en fait partie et on n’en fait pas partie. L’omniprésence de la nature est un élément de cette objectivité. L’impression de temps, la nature est éternelle. cela nous replace à l’échelle du paysage. Et pour moi la langue, l’écriture, c’est une façon d’articuler le réel. le travail de l’écrivain consiste à tenter de saisir cette réalité et c’est presque impossible. Mon écriture est le fruit de cette anxiété, elle essaye de se rapprocher le plus près possible de la réalité des choses. C’est peut-être pour cela qu’elle a parfois cette intensité poétique, que la langue devient dense. Pour moi, c’est important le lyrisme car je m’attache à ressentir les sentiments des personnages. Mon but est de conjuguer l’objectivité du monde et notre propre subjectivité. Il y a une dimension dans laquelle tout ce qui est humain nous paraît  comme étant important, fondamental et une autre, qu’au regard de l’histoire de l’humanité, nous ne sommes rien. On a l’impression d’être beaucoup et finalement on n’est pas grand chose et le lyrisme, c’est le ressenti sur ce que nous sommes.

8- Pourquoi avoir choisi la fille de Coll Coyle le héros de votre premier roman pour le personnage de “Grace” ?


Je ne l’ai pas choisie, c’est elle qui m’a choisi. C’est comme d’habitude, souvent, je déchiffre des messages un peu obscurs dont je ne sais pas très bien ce qu’ils sont, venus de mon subconscient et puis finalement j’ai découvert qui elle était en commençant à écrire. A chaque fois que je débute un roman, je m’aperçois que je n’ai pas envie de l’écrire. Ca tourne presque à la plaisanterie. Il existe un conflit entre mon subconscient qui m’entraîne à faire des choses et ma conscience qui ne ne veut pas les faire. Et le plus souvent je réalise que c’est justement  les raisons pour lesquelles j’ai peur de le faire qui m’incitent à l’écrire. C’est quelque chose qui doit être regardé de près qui me rend nerveux.

9- Vos trois romans sont des fresques historiques mais qu’est ce qui vous émeut le plus dans notre époque ? N’y a-t-il pas matière à roman dans la situation actuelle ? Je connais le sujet de votre prochain roman “beyond the sea”. Quelle est la raison qui vous fait quitter l’Irlande pour des rivages beaucoup plus lointains ?

Pour moi, l’Histoire, c’est une façon de traiter du contemporain. Il y a toujours un écho du présent dans le passé. A l’époque où j’ai écrit “Un ciel rouge le matin”, il y avait en Irlande tout un débat sur l’immigration et pour la première fois depuis le XIXème siècle, beaucoup de jeunes irlandais quittaient le pays en masse à cause de la crise économique et du coup ces questions très contemporaines ont trouvé leur chemin dans cette Irlande du XIXème siècle qu’abordait le roman. Pareillement, “la neige noire”, je l’ai écrit après l’effondrement de l’économie irlandaise dans les années 2010. Dans le roman, se produit un grand incendie dont on ne connaît pas les coupables et l’Irlande se déchirait pour connaître les raisons de cette crise économique, cherchant les coupables. En fait, c’est comme si nous n’acceptions pas qu’il y ait à un moment donné des choses qui ne s’expliquent pas, comme si nous ne pouvions pas gérer ce qui reste inconnu. Dans le roman personne ne sait qui a mis le feu à cette étable et tout le monde fait comme s’il savait. Les personnages principaux agissent comme s’ils en étaient certains mais il n’y aucune certitude. Au moment où j’écrivais “Grace”, il y avait le drame syrien qui était présent dans mon esprit et qui est en arrière plan, en résonance. Dans “Un ciel rouge le matin”, on voit la façon dont les Irlandais traversent l’Atlantique à bord de bateaux dans des conditions dramatiques, c’est la même tragédie que celle vécue par les Syriens tentant de rejoindre l’Europe. Quand j’écris, j’ai toujours le présent à l’esprit et je pense que la littérature peut traiter du réel, ce que le journalisme ne peut pas toujours faire correctement.


“Beyond the sea” est né parce que j’ai lu quelque part l’histoire de deux hommes qui avaient dérivé dans le Pacifique à bord d’un bateau et dont un seul avait survécu. En lisant cette histoire, j’ai été comme frappé par une vision, la vision d’un roman tel que j’écrirais à ce sujet. J’ai vu comment mes préoccupations du moment pouvaient finalement trouver leur voie dans une telle histoire. Mais j’étais un peu inquiet car ce n’est pas un roman qui se déroule en Irlande et c’est vrai que pendant un moment je l’ai laissé de côté. Après j’ai cherché à savoir si je pouvais écrire le même livre dans le cadre irlandais mais ce n’était pas réalisable. Finalement, comme pour les autres, je me suis dit, c’est le roman que je dois écrire malgré tout. Au bout du compte, malgré toutes ces différences, c’était un livre qui me permettait d’aller très près des idées qui m’intéressent. C’est un livre assez semblable à “ Grace” dans le fait que finalement ce qui traverse le roman c’est comment est-ce qu’on se définit soi même quand on y est acculé. Peut-on accéder à une forme de transcendance dans cette vie qui est la nôtre ? Comme dans “Grace”, les deux personnages de “Beyond the sea”, au début des humains très ordinaires, sont transcendés par ce qu’ils vivent, deviennent plus vrais, plus grands que nature et c’est cela qui m’intéresse.

10- Faut-il subir des épreuves pour devenir “grand” ?

Oui, je pense que la sagesse provient souvent de la souffrance. Et de la folie, il y a de la folie dans “Beyond the sea”. Je voulais prendre un personnage qui ne réfléchit jamais et l’amener à réfléchir. C’est aussi un roman qui est né de l’amour que j’ai pour les romans courts comme “L’étranger” de Camus, certains écrits de Joseph Conrad qui distillent l’expérience humaine en quelques dizaines de pages. C’est ce que j’ai tenté de faire.

11- Question de Francis Geffard: Quand écrirez-vous un roman “feel good”?

Tous mes livres sont des romans “feel good” …


Paul Lynch et son éditeur Francis Geffard.

Entretien réalisé à Etonnants Voyageurs le dimanche 9 juin 2019.

Merci à Paul Lynch pour sa disponibilité et la richesse de ses réponses et à Francis Geffard sans qui rien n’aurait été possible, pour sa traduction simultanée et pour son immense professionnalisme.

Wollanup.


UN CIEL ROUGE LE MATIN de Paul Lynch / Albin Michel.

Traduction: Marina Boraso

L’Irlande regorge d’auteurs  de noir talentueux comme si le climat éprouvant et déprimant qui rend si belles les vallées et donne à la bière locale un goût incomparable déteignait vraiment sur les populations maudites d’une île si souvent blessée et dont  on se demande si elle a un jour connu un âge d’or sans domination étrangère parce que les Britanniques sont loin d’avoir été les seuls envahisseurs au cours de l’histoire, et ainsi créait une ambiance propice à l’écriture d’histoires souvent bien tristes mais un peu pénibles aussi parfois par une certaine pérennité des lamentations. Paul Lynch, à sa façon très originale, ajoute une pierre de taille, un mégalithe imprégné d’Histoire à l’édifice avec un roman extraordinaire, c’était son premier, ensuite suivront le glacial « la  neige noire » et en début d’année « Grace » qui raconte le destin d’une adolescente pendant la grande famine irlandaise et qui s’avère être la fille… du héros de ce premier roman.

Et ici, que ce soit l’histoire, les descriptions, les personnages, tout est réussi et tout s’enchaîne dans un déroulement somptueux de noblesse, d’humilité et de compassion pour ces pauvres gens, bannis sur leurs propres terres et partis vers l’inconnu, vers un destin qui ne pouvait être pire que celui qu’ils enduraient chez eux.

“Printemps 1832. Coll Coyle, jeune métayer au service d’un puissant propriétaire anglais, apprend qu’il est expulsé avec femme et enfants de la terre qu’il exploite. Ignorant la raison de sa disgrâce, il décide d’aller voir l’héritier de la famille, qui règne désormais en maître. Mais la confrontation tourne au drame : Coll Coyle n’a d’autre choix que de fuir. C’est le début d’une véritable chasse à l’homme, qui va le mener de la péninsule d’Inishowen à Londonderry puis aux États-Unis, en Pennsylvanie.”

Roman grandiose d’une chasse à l’homme sur deux continents avec un méchant, Faller, à qui on peut presque attribuer un côté magique tant il est une incarnation du Mal avec des facultés physiques et intellectuelles immenses et développées uniquement pour répandre l’horreur et le malheur autour de lui et guidé par une haine inhumaine vis-à-vis de Coll, simple paysan qui a fait le mauvais geste au mauvais moment. C’est un suspense continu et de grande qualité sur plus de 280 pages. C’est dur comme du Cormac McCarthy, c’est raconté comme du James Carlos Blake. C’est simplement passionnant et époustouflant de classe ! Pas un chapitre, pas un paragraphe, pas une ligne pour reprendre son souffle. Trois parties pour trois lieux; tout d’abord l’Irlande déshéritée terre de ce drame parmi tant d’autres et pourtant les années de la grande famine sont encore à venir puis une seconde partie à fond de cale sur l’Atlantique avec des pages bouleversantes tant par le malheur qui frappe des gens qui en ont eu pourtant leur dose depuis la naissance et tant par la beauté des sentiments et la noblesse de certains comportements et agissements quand l’humanité tend à disparaître au profit de l’instinct de survie. Enfin, une troisième partie qui montre aux acteurs que leur Nouveau Monde tend à fonctionner comme l’ancien monde qu’ils ont fui et où la peine remplace très vite le rêve. La Cour des Miracles à l’échelle d’un continent !

Que l’Irlande miséreuse est belle sous la plume de Paul Lynch. Une plume magnifique, une histoire écrite avec le sang de toutes les victimes de l’animalité des maîtres en Irlande et des balbutiements de l’histoire dans la terre promise de tant d’Irlandais, l’Amérique…si réelle et si virtuelle , aimée et tant haïe  et dont tant de mentalités et de comportements actuels sont l’héritage culturel de ses ancêtres européens et du souvenir des temps difficiles où la solidarité autour d’un clocher, d’une communauté ou d’un drapeau pouvait vous sauver la vie et vous protéger un peu de l’adversité.

Un  vibrant hommage aux migrants irlandais et de manière générale à ces populations européennes considérées comme la lie de la société et qui ont su créer un grand pays devenu la plus grande puissance mondiale du XXème siècle, juste revanche sur ceux qui les avaient bannis et persécutés. Et quand on pense à la tragédie de ces migrants que peut-on dire de l’horreur vécue par ces populations d’Afrique enlevées loin de leurs vies et réduites à l’esclavage et qui ont contribué bien malgré eux à l’élaboration de l’empire.

Violent, cruel, terrifiant et surtout quelle plume!

Wollanup


CHARLES MANSON PAR LUI-MEME / propos recueillis par Nuel Emmons/ Editions Séguier.

Traduction: Laurence Romance.

L’histoire américaine se nourrit de mythes et Charles Manson est devenu une icône au même titre qu’Elvis ou Marylin Monroe, pas pour les mêmes raisons mais entraînant lui aussi une fascination toujours très présente, plus malsaine évidemment.


Cinquante ans après les massacres et les meurtres qui ont coûté la vie, on suppose, à neuf personnes et notamment à Sharon Tate l’actrice et épouse de Roman Polanski, enceinte de huit mois le mythe est toujours vivant et continue à attirer, à rester une bonne machine à fric pour le grand et le petit écran. “Once upon a time in Hollywood” de Tarantino est bâti autour de Tate et donc certainement sur la boucherie. La deuxième saison de “Mindhunter” série de Netflix sera consacrée à la Famille Manson. A signaler que les deux fois, Manson est joué par Damon Herriman, acteur australien très remarqué en redneck à la connerie surnaturelle dans “Justified” la belle série initiée par Elmore Leonard. Prochainement aussi devrait sortir “Charlie says”, un long métrage de la réalisatrice d’ « American Psycho », une spécialiste donc des jolies sucreries.

Manson est mort en 2017 mais sa légende subsiste, s’enrichit. On a beaucoup lu sur son histoire mais jamais, on n’avait jamais entendu sa version de l’histoire, enfin chez nous, puisqu’ elle n’ avait jamais été traduite en français. C’est chose faite, les éditions Séguier ont eu la bonne idée d’éditer le livre vieux de trente ans. Certains auront peut-être peur de s’engager dans la lecture des “confessions” et pourtant, ce n’est que dans les toutes dernières pages que l’horreur est au rendez-vous. Il est évident qu’on peut raisonnablement douter de l’honnêteté du propos d’ un Manson plus gogo que gourou comme on peut mettre en doute certains bouquins écrits à charge parlant d’envoûtement, de satanisme.

“J’étais un moins que rien qui savait à peine lire et écrire, qui n’avait jamais lu un livre entier de toute sa vie, ne connaissait que les prisons, n’avait pas été fichu de garder ses épouses, s’était révélé un maquereau minable, s’était fait prendre à chaque fois qu’il avait volé, n’était pas assez bon musicien pour s’imposer sur le marché, ne savait que faire de l’argent, même quand il en avait, et haïssait aux tripes tout ce qui ressemblait à une structure familiale établie. Mais une semaine après la publication de l’ histoire de Sadie, voilà que j’étais le charismatique leader d’une secte baptisée la “Famille”, un génie capable d’endoctriner les gens et de leur faire accomplir toutes ses volontés.”

Ecrit par Nuel Emmons, un ancien camarade de prison, “Charles Manson par lui-même “ est avant tout l’histoire d’un petit Américain très ordinaire, fils d’une mère de seize ans aux mœurs légères et alcoolique et qui, dès l’âge de douze ans, dans les années 50, a connu les centres de redressement puis la prison, un petit délinquant, un loser. Emprisonné en 60 pour proxénétisme, il ressort en 67 et retrouve une Californie très différente, le « flower power » et cela lui plait beaucoup. Lui aussi veut connaître l’amour libre, se trouve une fille puis une deuxième, vit avec les deux, s’achète un van Volkswagen et parcourt la Californie: “Peace and Love”, herbe, acide, LSD… pour finir par former une communauté de plus de trente cinq personnes dans ses grandes heures et dont il est le leader. Tout le monde est sous acide, sa vingtaine de femmes, âgées de vingt ans et moins, en rupture de famille ou de mari et quelques hommes attirés par la came et le cul libre et facile. Pour tenir, la communauté a besoin de thune et on vole des bagnoles, tout ce qui peut être revendu, on deale, on couche avec qui peut servir les intérêts de la « famille »…


“… un bon aperçu de la génération qui prédominait dans les années 60. Certains fuyaient des foyers bancals et des expériences traumatisantes, d’autres quittaient des familles solides parce qu’ils ne voulaient plus subir les contraintes morales imposées par leurs parents. Tous cherchaient une façon de vivre qui leur permettrait de de s’exprimer et d’être acceptés par les gens avec qui ils voulaient être.”

La Famille Manson.

Parallèlement Manson rêve d’une carrière de chanteur et crée des liens avec Dennis Wilson des Beach Boys aussi déchiré que lui par la drogue. La chanson “ Never learn not to love” présente sur l’album 20/20 du groupe est d’ailleurs une composition de Manson qui a également côtoyé plusieurs fois Neil Young ainsi que des grands producteurs hollywoodiens.

Pas de quoi fouetter un chat tout cela mais comme on connaît la fin, on se demande comment toute cette bande de camés très mous du bulbe va déraper, comment va-t-on arriver à l’indicible? Et c’est passionnant, comme tout le reste du bouquin qui se dévore comme un très bon roman noir. Dingue, mais pas trop néanmoins, Charles Manson qui entend des messages pour lui dans les chansons “Helter Skelter” et “Piggies” de l’album blanc des Beatles, qui a déjà taillé le bout de gras deux fois avec Jésus, que certaines de ses “femmes” prennent pour le messie justement, se met en retrait le mieux qu’il peut dans l’enchaînement des événements qui ont mené aux massacres.

L’innommable est présent parfois mais plus dans les attitudes, dans les réflexions, que dans la description des faits sanglants. L’absence de remords de Manson et de la « Famille » choque, laisse coi.

Leslie Van Houten Patricia Krenwinkel et Susan Atkins à leur arrivée au tribunal.

Quand on regarde les visages angéliques et encore enfantins des “femmes” de Manson, on a du mal à comprendre la barbarie. On s’interroge encore sur les réelles motivations de ces actes dont un des moteurs est sans conteste l’acide.

Pour les fondus de Noir comme pour ceux qui veulent connaître un peu mieux la Californie de l’ère du “Summer of love”, l’ambiance du quartier de Haight-Ashbury de San Francisco centre du monde hippie de la fin des années des années 60… un must hypnotique.

Un site très utile sur la « famille Manson ».

Wollanup.

LE CAVALIER HILARE de Bob Passion/ Vents d’ Ailleurs.

Ce premier roman de Bob Passion photographe, musicien, globe trotter et  auteur inaugure la collection Vents Noirs de l’éditeur des Bouches du Rhône Vents d’Ailleurs. Et c’est un bien joli coup réalisé avec un roman qui bouscule.

“Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, en plein milieu des steppes glaciales, Jacques Beauregard, un Belge, fuit les combats depuis Stalingrad. Il croise une colonne militaire allemande qui est bombardée sous ses yeux. Blindés, soldats et chevaux sont mis en pièces. Il découvre que ce convoi escortait un véritable trésor sous forme de lingots d’or… Mécanicien, terrassier, maçon, il construit alors un bunker de fortune à partir de tous les débris matériels et organiques ramassés sur les lieux. Il comprend vite qu’emporter une telle quantité d’or est impossible.

Espérant revenir chercher le magot plus tard, il marque son emplacement en érigeant une statue monumentale, macabre mausolée incluant cadavres de soldats et pièces mécaniques, sans oublier la carcasse d’un cheval et un corbeau.

Une quarantaine d’années plus tard, Jacques vit à Marseille. Vieillissant, presque dément, il est le gardien d’un immeuble aux allures de squat, où vit Pascal, photographe et grand fumeur de haschisch. Le QG du quartier est un bistrot de légende, repaire d’esthètes de l’illicite, d’ivrognes et d’amateurs de psychotropes. Le temps a obscurci les souvenirs de Jacques et ses rares propos intelligibles passent pour les divagations d’un fou, tant ils sont hermétiques. Mais Pascal et sa bande, substances psychoactives obligent, sont toujours partants pour un bon délire…”

Alors la présentation de l’éditeur est longue, c’est certain, mais inévitable tant ce roman fourmille d’aventures lointaines au fin fond de la Russie dans les années 40 comme marseillaises dans les années 80 dans le milieu du hash. Mais vous êtes encore très loin du bout de vos surprises. Bob Passion (pseudo?) a mis beaucoup de cœur pour écrire un roman bien rock voire punk comme l’indique l’éditeur.

“Le cavalier hilare”, un titre qui interroge, et dès qu’on fait connaissance avec le héros et sa situation au milieu de nulle part, on comprend, sans vouloir offenser l’auteur, bien au contraire, que cette histoire aurait très bien pu être écrit avec l’aide d’une très bonne sativa. Le ton est donné, et quand est dévoilé le patronyme du héros, Jacques Beauregard, nom du personnage incarné par Henry Fonda dans le western spaghetti humoristique des années 70 “Mon nom est personne”, plus de doute cette fable va nous faire voyager mais aussi travailler les zygomatiques.

La première partie, particulièrement originale et superbement torchée, laisse des regrets de quitter Beauregard, gentil abruti avéré, perdant de toutes les guerres mais sortant vainqueur de cette terrible odyssée dans la steppe où il a affronté ou plutôt évité les nazis, l’armée russe, les tribus locales, les hordes de chiens errants. Un vrai hall de gare, son coin de désert asiatique. Mais on le retrouve, pas d’inquiétude, encore moins bien dans sa tête, à Marseille 40 ans plus tard, flanqué de Rose une compagne qui n’a rien à lui à envier au niveau dérangement à l’étage supérieur.

Autant Jacques Beauregard était seul au monde en Russie, autant il vit ici, incidemment,  auprès d’une tribu rock, usant et vendant de la bonne fumette et qui le protège de tous ses délires puisque, le cerveau cramé par l’alcool, il s’imagine encore en guerre. Bob passion a dû puiser allègrement dans ses souvenirs pour nous montrer Marseille, les quartiers, des bistrots zarbis, une faune cosmopolite surprenante mais aussi très attachante, raillée avec beaucoup de malice et de tendresse. Voulant aider Beauregard à retrouver la mémoire mais aussi attirée par l’appât du gain la bande de potes va monter une expédition pour retrouver l’or perdu et d’autres produits dont vous connaîtrez la teneur en lisant le roman.

“Le cavalier hilare” part dans de multiples directions mais sans jamais perdre le fil de l’intrigue et ce trip dans les années 80 secoue gravement, charme par ces choix musicaux judicieux et dégage un arôme fort et parfumé particulièrement roboratif à qui veut connaître un bon moment de délire sans aide de vodka à l’herbe de bison ou de THC.

Barré !

Wollanup.

Lien vers un entretien chez Milieu Hostile.


LA VIE DONT NOUS RÊVIONS de Michelle Sacks / Belfond.

Traduction: Romain Guillou.

« Sam et Merry ont quitté New York pour s’installer dans un cottage en Suède et élever leur bébé au grand air. Loin de la grande ville, de ses tentations, de sa souillure, les voilà libres de se réinventer. 
Sam, en homme viril et fidèle qui assure le confort et la protection des siens. Merry, en tendre épouse qui s’adonne à ses nouveaux devoirs de mère au foyer.
Le tableau idéal : au cœur de la nature, l’homme, la femme, l’enfant.

Mais aussi Francesca, la meilleure amie de toujours, venue leur rendre visite.
Francesca, la citadine, la sublime, la femme libre.
Francesca, qui ne se sent chez elle nulle part, qui n’a jamais été choisie par un homme, et qui a de très vieux comptes à régler…
« 

Michelle Sacks est née au Cap en Afrique du Sud et vit actuellement en Suisse. Après avoir été remarquée pour ses nouvelles, elle est passée au roman l’an dernier avec “ La vie dont nous rêvions” et ce premier essai dans le genre polar psychologique nous est offert dès ce printemps par Belfond. Alors, certains ont déjà dû quitter la page, à tort, à mon avis en entendant “psy”. Ce genre de huis clos où un couple et ses “satellites”, enfants, parents, amis se fait et se défait n’est pas forcément ma tasse de thé et indéniablement Michelle Sacks a un vrai talent pour ainsi réussir dans un genre vu et revu sous toutes les latitudes du monde, à de multiples époques avec des intrigues bien souvent bancales où moult “deus ex machina” permettent à l’auteur de se sortir du pathos, de la galère.

Cette histoire du couple et de la copine d’enfance qui vient les visiter, créant petit à petit un ambiance déplaisante jusqu’au drame, on l’a lue très souvent. Michelle Sacks peint d’abord les trois personnages Sam, son épouse Merry puis Franck l’amie de Merry, dans leur petit coin de paradis de bobos de la génération facebook qui aime bien montrer, étaler son bonheur, sa réussite, photographier ses doigts de pied avec une mer turquoise en arrière plan ou son assiette au restaurant. Du déjà lu certainement mais intelligemment, l’auteur donne des indices, entrouvre des aspects sombres, manipule la boîte de Pandore, crée de multiples fausses pistes dans une intrigue qui, si elle n’est pas miraculeuse non plus, est néanmoins de bonne facture.

Alors, selon votre âge, vous allez adhérer plus ou moins au fonctionnement de ces trentenaires à qui la vie a pas mal réussi, leur psychologie, leurs motivations et en conséquence leurs tourments, leurs interrogations vous paraîtront plus ou moins recevables. J’imagine qu’un lecteur à Mossoul ou à Sanaa aura bien du mal à comprendre leur désarroi et leur souffrance existentielle.

“Je dois arrêter d’essayer de les comprendre. Les laisser à leur monde précaire de faux-semblants et trouver ma voie ailleurs”

Une méchante tragédie fera exploser le triangle magique et chacun donnera son interprétation du marasme, tentera de comprendre les pensées et agissements des deux autres. En proposant de nouvelles hypothèses, en levant le rideau sur certains secrets, Michelle Sacks continue de tromper, de parsemer la situation de faux-fuyants troublants. Chaque lecteur aura son interprétation mais sera dupé, finement, jusqu’à la dernière ligne et même au delà …

Vicieusement toxique.

Wollanup.


KING COUNTY SHERIFF de Mitch Cullin / Inculte.

Traduction: Yoco Lacour.

“Le shérif Branches parcourt les ruines de la maison de son enfance. Dans un long monologue intérieur, il passe en revue sa vie, ses erreurs, sonde sa conscience. En surface, Branches est un homme simple et droit, un époux aimant. Mais derrière l’homme de loi et sa foi dans les valeurs de l’Amérique redneck se cache un personnage complexe, habité par la violence et porté par ses pulsions meurtrières. Sa folie est froide et raisonnée, elle a la logique terrifiante des grandes paranoïas, une logique qui le conduit à avoir sa propre conception de la justice.”

Un flic très protecteur, un mari aimant, un beau-père attentionné, un ami des animaux, une icône municipale faisant de la prévention dans les écoles… et surtout un mec qui a sombré dans la folie.

Une novella d’une petite centaine de pages écrite en vers libres, une histoire de 30 minutes et un bouquin qui vous saute à la tronche dès les premières lignes, les premiers vers. Branches se raconte à un personnage que vous découvrirez bien assez tôt puisqu’il est la cause de la colère, de la haine froide du shériff dans un décor lunaire de l’Ouest du Texas. Branches exerce sa propre justice, juge, condamne et exécute la sentence car les justices de l’état et divine n’ont pas cours sur ses terres.

“Dieu n’a rien à voir

avec les express à deux voies

et les routes de campagne

sous ma juridiction.

Dieu n’a jamais mis les pieds au Texas,

que je sache…”

“Et si Dieu venait se précipiter

sur la ville,

je jetterais le bâtard en prison.

S’Il s’ avisait de mettre un pied dans ma cour,

je lui trouerais le bide…”

Alors, bien sûr on peut faire de « King County Sheriff », un nouveau portrait d’une Amérique cauchemardesque à l’image de « le démon dans ma peau » de Jim Thompson mais c’est avant tout et peut-être seulement qu’un terrible périple de quelques heures dans la vie d’un monstre.

Un choc, un chaos, un minimum de mots pour un maximum de maux… Epoustouflant.

Wollanup.


LA CITE DE LA SOIF de Phillip Quinn Morris / Editions Finitude.

Traduction: Fanny Wallendorf.


Le destin de certains auteurs et de leurs textes parfois nous fait nous interroger et nous émeut. Pourquoi ont-ils arrêté d’écrire ? Pourquoi n’ont-il pas été reconnus en leur temps ? En ont-ils souffert ? S’il n’est plus possible d’interroger John Kennedy Toole ou James Ross (Une poire pour la soif), il serait théoriquement possible de le faire avec Phillip Quinn Morris, installé aujourd’hui sur la côte ouest de la Floride. Il y exerce le métier de peintre en bâtiment. Originaire de l’Alabama, Phillip Quinn Morris a publié deux romans en 1989 et 1990 et on peut remercier les éditions Finitude de nous en livrer des traductions françaises, Mister Alabama (2016) et, cette année, La Cité de la Soif. Remercier, parce que tout autant que Mister Alabama, La Cité de la soif  a fait naître une puissante affection chez son chroniqueur attitré. Quelle bon dieu de comédie familiale, excessive, bouffonne et tendre à la fois, copieusement arrosée de gin-soda et de gnôle.

Eté 1970, Alabama, « le Cœur du Cœur de Dixie ». Le comté de Sumpter, à la frontière du Tennessee, est un dry county, comme il en existe d’autres dans le Sud. Il est interdit d’y vendre de l’alcool. Ce n’est pas un problème pour Bennie J. Reynolds qui, issu d’une lignée d’habitants des bois et des marais versés dans le trafic, la corruption et la démerde, est devenu l’homme le plus puissant du comté. [S]a femme est la plus belle, sa maison la plus grande et ses enfants les plus populaires de la région. Grâce à son formidable sens des affaires, il s’est débrouillé pour tenir au creux de sa main le cœur, l’âme et le portefeuille de ses concitoyens en devenant le seul pourvoyeur d’alcool de la ville, la Cité de la soif comme il se plaît à l’appeler. Mélange détonnant de gentillesse du Sud et de sans-gêne parvenu, la famille Reynolds est un peu clinquante, certes, mais qu’importe. Ici on est dans le Sud, et dans le Sud on aime la réussite et on s’arrange avec le reste, du moment qu’on respecte les traditions, les chiens, l’élection de Miss Coton et la Fête du Raton Laveur. Pourtant, cet été 1970 pourrait bien ébranler toutes les confortables certitudes de Bennie J. Des changements s’annoncent avec le départ pour l’université de ses enfants, sa fille Winn et surtout son fils, Wright.

Le roman de Morris ouvre les portes d’une galerie de portraits, tous plus pittoresques les uns que les autres. Evidemment le clan Reynolds y prend la plus large place : Bennie J. le père, travailleur acharné, viscéralement attaché à sa famille et sa terre, à certaines traditions, adepte aussi du « My way » (et tant pis pour la casse) ; Maman Cordelle, la mère, entre frivolité et autorité ; Winn et Wright, les enfants ; Hannah, la cousine ave laquelle Wright a une liaison ; Mae Emma l’employée de maison noire considérée comme la « cousine » (parce que les conventions chez les Reynolds, on s’assoit parfois dessus) ; Jerry Lee, l’homme de main de Bennie J. qui a fricoté par le passé avec Coleen, la sœur de Maman Cordelle et mère d’Hannah ; Mamma Dog Midnight, enfin, la chienne de race Coonhound (chien de chasse adapté pour le raton laveur, d’où son nom), fierté de son maître. Autour d’eux, en admiration pour leurs personnes et leurs gestes, la bonne société du comté, les riches héritiers, les petits notables et les ruraux, pas tous rusés, dont Morris se fait fort de souligner les qualités et surtout les défauts, trop humains, avec un effet hilarant certain.

Bennie J. prend la vie avec son éthique, sudiste mais aussi bien à lui. « Quoi que tu fasses en ce bas monde, fais-le avec dignité et élégance » inculque-t-il à son fils. Cela signifie bosser comme un forcené de l’aube au crépuscule, dans ses échoppes ou bien en organisant une expédition à la dernière minute dans le Tennessee voisin pour abreuver les participants de la Fête du Raton laveur, ramasser les biftons et confier à ses enfants de les apporter en sachets à la banque, envoyer balader ceux qui l’ennuient, quel que soit leur statut, enterrer son chien avec pompe quand celui-ci meurt. C’est un père inquiet pour l’avenir de sa famille et de tout ce qu’il a construit. L’immense tendresse que l’homme d’affaires matois a pour les siens est touchante.  Et sa philosophie de vie de redneck chauvin mal dessalé, tantôt bornée, tantôt easygoing, fait naître aisément le sourire :

  • Où est-ce que Kathy Lee va faire ses études déjà ? demanda-t-il en prenant le chiot sur ses genoux.
  • A Rutgers, dans le New Jersey répondit Wright.
  • J’sais pas pourquoi ils tiennent à envoyer leurs gamins dans une ribambelle d’écoles jusqu’à ce qu’ils aient trente ans. Envoyer Kathy Lee dans le Nord, merde alors.
  • B. J. , elle est allée au lycée de Sumpter. Et comme Lou Ann, elle continuera sans doute jusqu’à ce quelle obtienne un diplôme à Rutgers.
  • Rutgers ? On dirait le nom d’une école où on apprend à fabriquer des armes. J’sais pas pourquoi les Thomas se sentent obligés de fréquenter des écoles bizarres.  Ouais si Bennie J. était jeune, y ‘a qu’un endroit où il voudrait aller : l’Université d’Alabama à Tuscaloosa. Et j’ferais des études de karaté. C’est quelque chose que personne peut t’enlever.

Winn (le contraire de Lose) voyage en Europe pour les vacances. La vie universitaire va l’éloigner à nouveau du comté et elle est à l’heure des choix, cela serre le cœur de Bennie J. « Dès que cette chère Winn apparaît, c’est la fête » est un mantra chez les Reynolds. Wright (le contraire de Wrong), beau et charismatique, auquel tout le monde prédit une carrière politique nationale, s’angoisse de quitter son monde et d’assumer sa relation avec sa cousine, renâcle à l’idée de travailler aussi dur que son père, veut régler quelques comptes avec les membres de la riche micro-société locale. C’est un adulte désormais. Enfin, sous le même toit, Hannah sombre dans la mélancolie, persuadée de mourir bientôt. Si Bennie J. a tiré sa propre force et sa propre morale à patauger dans les eaux turbides du marécage et de la contrebande (il sait d’où il vient et ne cesse de conter ses propres aventures comme celles de ses aïeuls), ses enfants, dosés en douce au gin-soda et grisés par la vitesse et la vie facile, lui apportent bien des tracas.

Le texte de P. Q Morris révèle la fine connaissance de son sujet, le Sud avec ses traditions et coutumes et ses habitants, et la maîtrise d’un art, saisir le sens d’un lieu et d’un moment et donner une consistance à ses personnages. Mais peut-être devrais-je me contenter de dire que ce roman est une sacrée bonne histoire, qui pétille de vie, suinte de raide et de sensualité et frise le barjo, pour notre plus grand plaisir. Si quelqu’un pouvait dire à Phillip Queen Morris que nous n’en avons pas eu assez, il en serait remercié.

Paotrsaout


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