Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Author: clete (page 1 of 36)

COYOTE de Colin Winnette / Denoël.

Traduction : Sarah Gurcel (Etats unis)

La perte d’un enfant c’est un démembrement, c’est une déchirure irréversible,  c’est une acidité qui ronge les entrailles et délite l’âme. Un couple désincarné sorti d’un cadre localisable se voit faire face à ce drame. Mais les zones d’ombres existent, persistent. La dissection de cette tragédie accouche d’un roman noir où le répit n’a pas sa place dans cette nerveuse novella. Colin Winette a voulu façonner un mégalithe dans l’abrasion dans l’éclat de la percussion pour en extraire une poudre âcre, putride.

« Quelque part au cœur de l’Amérique, dans une bicoque isolée au fond des bois. Des parents couchent leur fillette de trois ans, comme tous les soirs. Le lendemain matin, ils trouvent un lit vide. La petite a disparu sans laisser de traces. La mère raconte les jours qui ont suivi : les plateaux télé sur lesquels ils se rendent, avec son mari, pour crier leur désespoir, l’enquête des policiers, puis le silence, l’oubli. Mais la mère dit-elle toute la vérité? 

Maniant la plume comme un Poe des temps modernes, Colin Winnette nous laisse entrevoir les divagations d’un esprit détraqué, d’autant plus angoissantes que cette mère est aveugle à sa propre folie. Coyote est un conte sur la noirceur et la folie des hommes, un roman profondément marquant, difficile à lâcher et encore plus à oublier.

Un conte noir et cruel, made in America. »

Colin Winette natif du Texas a reçu de nombreux prix aux Etats-Unis pour ses romans et nouvelles.

L’histoire prend sa source d’une banale horreur et se développe sur un postulat basique et logique. Les questions s’imposent sur les circonstances de la disparition, sur les stratégies à mettre en œuvre pour tenter de résoudre l’énigme, sur la faculté à continuer de vivre en pareil contexte. On assiste aux réactions du couple dans leurs ambivalences, dans leurs oppositions face à ce drame. La violence est ancrée dans ces lignes suintant la mélancolie, suintant la rage, suintant le déni, suintant le refus d’abdiquer tout en creusant inexorablement un tertre dans les sentiments contradictoires de deux êtres lacérés.

La vivacité du récit imposée par son géniteur dénote de la lourdeur des esprits du couple, il raye ou hachure de la léthargie de parents reclus dans une peine artésienne. Bien que l’on soit les spectateurs de scènes paradoxales où les conventions s’affolent et se réduisent au silence, imparablement la dichotomie entre souffrance et vie du quotidien s’affiche et se distingue dans une inexorable lassitude de la souffrance intérieure, viscérale.

Coyote être esseulé qui exprime son existence dans la rudesse de son isolement sans outrepasser sa responsabilité nucléaire et affective.

Rugosité acrylique d’une vacuité filiale !

Chouchou.

KABOUL EXPRESS de Cédric Bannel / Robert Laffont / la Bête Noire.

 

 

Il existe un autre Afghanistan ; celui où les militaires ont troqué leur place avec la police. Pourtant, la violence, telle un roc, ne daigne pas laisser sa place. Comme une gangrène, elle s’étend jusqu’en Irak, en Syrie et ailleurs, en Europe.

Zwak, Afghan, dix-sept ans et l’air d’en avoir treize, un QI de 160 et la rage au coeur depuis que son père a été une « victime collatérale » des Occidentaux. Devant son ordinateur, il a programmé un jeu d’un genre nouveau. Un jeu pour de vrai, avec la France en ligne de mire. Et là-bas, en Syrie, quelqu’un a entendu son appel… De Kaboul au désert de la mort, des villes syriennes occupées par les fanatiques de l’Etat islamique à la Turquie et la Roumanie, la commissaire de la DGSI, Nicole Laguna, et le qomaandaan Kandar, chef de la Crim de Kaboul, traquent Zwak et ses complices. Contre ceux qui veulent commettre l’indicible, le temps est compté.

Autant ne pas mâcher ses mots. Kaboul Express est un excellent thriller ! Cédric Bannel a rassemblé tous les ingrédients pour titiller petits cœurs fragiles de lecteurs : il y a des rebondissements et du suspense. Une alchimie très bien dosée qui permet de nous imprégner de l’ambiance. Et quelle ambiance !

Les personnages ne sont en rien caricaturaux, ce qui est vraiment plaisant. Zwak, le jeune prodige de 17 ans, engagé par Daech pour commettre un attentat en France, est un personnage complexe qui ne laisse transparaître aucune émotion. Et même, il est décrit comme un génie (ce qu’il est) ayant pour mentor Leonard de Vinci.

On aimera le personnage de Nicole Laguna, malgré le fait qu’elle soit peu mise en avant.

Le qomaandaan Kandar a quelque chose d’extraordinaire – un homme au passé singulier, sniper et bras droit du commandant Massoud. C’est un personnage épris de justice dans un pays où tous les coups sont bons pour parvenir à ses fins. Contrairement aux autres, Oussama Kandar évite autant que possible le recours à la violence.

Il en va sans dire que cette tâche est particulièrement difficile.

Ce qui frappe dans ce roman, c’est le rendu de la violence qui est omniprésente, une telle violence, qui devient presque habituelle, nous choquerait presque. Que ce soient les policiers ou les hommes de Daech, tous ont recours à des méthodes brutales, qui résultent souvent par la mort. La mort est aussi un personnage qui fait partie du quotidien des Afghans, des Syriens et des Irakiens.

L’autre richesse de Kaboul Express est la description de l’efficacité des services secrets français, DGSI. Bien sûr, à notre place de lecteur, on peut se poser la question de ce qui est vrai ou non… Mais on aurait tendance à y croire ! Et il est effrayant de voir que la hiérarchie, le réseau et la stratégie de Daech soient aussi efficaces…

Bison d’Or.

OBSESSIONS de Luana Lewis / éditions Denoël.

Traduction : Arnaud Baignot (Anglais)

Obsessions où les illusions évanouies sont au cœur d’un récit, aux abords basiques,  qui nous renvoie à différentes lectures, à des prismes de compréhension plus complexes qu’il n’y paraît. La mort brutale d’une jeune femme inscrite dans une existence semblant voguer sur des flots calmes et limpides se révélera d’une toute autre version en déroulant le fil d’Ariane lesté de plaies chroniques d’une âme marquée. Les protagonistes se trouveront, eux aussi, dans un espace de flottement en cherchant à extraire  le vrai du faux…

« Suicide tragique ou meurtre parfait?

Belle à se damner, mère de famille comblée, Vivien fascine les hommes autant que les femmes. Pourtant, sous les apparences se cache une personnalité rongée par les TOC. Poids, amis, famille, Vivien contrôle tout d’une main de fer. Le jour où on retrouve son corps sans vie dans Regent’s Canal à Londres, tout porte à croire qu’il s’agit d’un suicide.

Comme si de jolis mensonges cachaient de bien vilaines réalités… »

Une mère est dans une impasse émotionnelle dans son travail de deuil. Elle fait alors appel à un ancien journaliste qui se trouve lui-même dans un contexte similaire. Ils cherchent à retisser une trame à leurs vies dans cette nécessaire acceptation de la perte du sang de son sang.

Sur un rythme cadencé, basé sur des paragraphes courts jonglant sur différentes phases de la vie de Vivien, on accède rapidement et naturellement à l’idée générale de l’auteure cherchant à démontrer qu’un fait évident masque bien souvent une réalité opacifiée par un présent trompeur. L’interprétation initiale de la découverte du corps de Vivien dans sa trajectoire semble transpirer l’évidence, les évidences, mais avec célérité les masques se craquèlent pour présenter une figure où le doute s’inscrit. Sans jamais se départir d’une conclusion hâtive et logique on se prend à dévoiler les travers d’une vie jouxtant celle d’une amie au profil psychologique dissociatif. On est régulièrement étonné par ce que le passé peut influer sur un présent et un futur intriqués et on accède à des vérités troublantes, dérangeantes sur ces conséquences.

Au départ, l’histoire est banale et sans grande originalité, elle arrive progressivement sans lâcher le lecteur par des certitudes de plus en plus floues. C’est sur ce point que réside l’intérêt de cet ouvrage, comme je le précisais précédemment, à plusieurs entrées, à plusieurs analyses. Sans nul doute j’ai été harponné autant par l’écriture que par la description d’interactions familiales conférant une ambiance instillant le doute, la désaffection d’une évidence bien trop marquée.

Sur les différentes thématiques abordées que sont l’héritage psychologique mère/fille, la recherche de descendance, la grossesse, la faculté de paraître en société, la convoitise en amitié, le deuil et sa reconstruction, Luana Lewis sait les cerner de par, probablement, sa profession de psychologue clinicienne.

Cherchez la femme… vous trouverez le mobile ou la genèse du drame…. !

Chouchou.

ATTENDS-MOI AU CIEL de Carlos Salem / Actes noirs.

Traduction: Judith Vernant

« -Même pas en rêve. »

« Quand Piedad de la Viuda, une femme séduisante et dévote au seuil de la cinquantaine, s’éveille ce lundi-là, elle ignore que sa vie va basculer à jamais. Un mois plus tôt, Benito, son époux, dont le succès dans les affaires doit tout à la fortune de sa belle-famille, est décédé dans un accident de voiture. Fille de paysans enrichis, Piedad a vécu une existence oisive, marquée par la piété héritée de sa mère, les aphorismes de son père et les boléros qui ont bercé son enfance. Brusquement, elle s’aperçoit que son mari n’était pas celui qu’elle croyait … » (Ne lisez pas la suite de la quatrième de couverture, vous vous gâcheriez un début tonitruant.)

Les hasards de l’inspiration des auteurs comme les calendriers des éditeurs créent de singulières heureuses coïncidences puisqu’après « la daronne » de Hannelore Cayre sorti chez Métailié en mars, revoici un roman qui donne la vedette à une femme proche de la cinquantaine qui sort de l’ombre pour s’ouvrir à la vie de manière très délictueuse et par ailleurs véritablement jouissive. Dans les deux cas, l’éveil se fait après 25 ans d’inertie et de veuvage pour la daronne et de cocufiage de classe mondiale pour l’héroïne de Carlos Salem, Piedad « une femme avec un corps à se damner et un cerveau de nonne ». Ensuite les quêtes des deux femmes sont différentes tout comme les déclencheurs. Par ailleurs, si une certaine critique sociale est présente dans le roman de Salem, elle est nettement moins poussée et mordante que dans l’excellent roman de Cayre.

Comme toujours chez Salem, il ne faudra pas tellement s’intéresser à la plausibilité de l’intrigue sous peine de vivre très mal le livre, comme ce fut le cas pour moi lors de la lecture de « un aller simple » premier roman de l’auteur sorti en France en 2009 et dont la folie et l’exubérance m’avaient désarçonné  puisque je ne m’attendais pas à un tel roman complètement loufoque. Aussi, faut-il bien prévenir le néophyte, Carlos Salem semble se moquer de la vraisemblance de son intrigue policière emporté par l’extravagance et la truculence des situations abracadabrantes qu’il invente pour le plus grand bonheur des lecteurs appréciant des moments d’hilarité et des espaces de grande exubérance contrebalançant des passages empreints de mélancolie. Outre Piedad, particulièrement remontée dans sa nouvelle vie, Salem a su créer des personnages très déjantés mais aussi très touchants comme ce formidable Soldati déjà rencontré dans « un aller simple » et dont j’aimerais vraiment qu’il soit un jour le personnage principal d’une histoire.

Alors, le roman est particulièrement addictif puisque ce sont les méchants qui morflent à coups de crucifix, de sac à main… et franchement, ceux à qui cela arrive, on ne va pas trop les regretter. De toute manière, il semblait rapidement évident que l’éveil de Piedad ne pouvait qu’être douloureux tant ce qu’elle apprend pendant le premier chapitre, comme dirait Nietzche, si cela ne la tue pas, cela doit la rendre plus forte et en l’occurrence, extrêmement forte.

Lisez ce premier chapitre brut, violent à l’humour terriblement noir et si vous n’êtes pas complètement conquis, il n’y a pas d’espoir. Ah et puis bien sûr, du cul, du cul, du cul.

Jouissif.

Wollanup.

JOURS BARBARES de William Finnegan / Editions du sous-Sol

Traduction : Franck Reichert (Etats-Unis)

JOURS BARBARES est un livre de chevet dans le sens où on aime le retrouver pour se (re)plonger dans le récit d’une vie, dans le récit d’une passion intangible, dans le récit d’une société en miroir des yeux de Finnegan. Le surf n’est pas qu’un sport codé, il est un style de vie bardé de clichés, empesé de raccourcis et de méconnaissances patentes. A la lecture de cet ouvrage on s’interrogera nettement moins sur les us et les coutumes de passionnés épris de liberté, d’aventures guidées par le seul instinct de LA vague qui les emportera vers la félicité, dans un tourbillon extatique d’apesanteur, d’esthétique, de chaînes rompues les reliant au conventionnel abhorré.

« Le surf ressemble à Un sport, un passe-temps. Pour ses initiés, c’est bien plus : une addiction merveilleuse, une initiation exigeante, un art de vivre. Élevé en Californie et à Hawaï, William Finnegan a commencé le surf enfant. Après l’université, il a traqué les vagues aux quatre coins du monde, errant des îles Fidji à l’Indonésie, des plages bondées de Los Angeles aux déserts australiens, des townships de Johannesburg aux falaises de l’île de Madère. D’un gamin aventureux, passionné de littérature, il devint un écrivain, un reporter de guerre pour le New Yorker. À travers ses mémoires, il dépeint une vie à contre-courant, à la recherche d’une autre voie, au-delà des canons de la réussite, de l’argent et du carriérisme ; et avec une infinie pudeur se dessine le portrait d’un homme qui aura trouvé dans son rapport à l’océan une échappatoire au monde et une source constante d’émerveillement. Ode à l’enfance, à l’amitié et à la famille, Jours Barbares formule une éthique de vie, entre le paradis et l’enfer des vagues, où l’océan apparaît toujours comme un purgatoire. Un livre rare dont on ne ressort pas tout à fait indemne, entre Hell’s Angels de Hunter S. Thompson et Into The Wild de Jon Krakauer. »

William Finnegan a acquis ses galons de journaliste lors de la guerre civile au Soudan, en Afrique du Sud pendant l’Apartheid, dans les Balkans ou à Mogadiscio. Ses reportages sur les théâtres d’opérations sont le fruit de longues immersions et de patientes observations, ou, comme il aime à le résumer : “Je fouine, je parle aux gens, j’attends.” Il a reçu en 2016 pour Jours Barbares le prestigieux Prix Pulitzer.

La maîtrise et/ou les bases de cette activité sportive aquatique n’est aucunement requise. L’auteur n’a pas la volonté de nous inculquer ses rudiments mais au fil de l’eau et des pages on apprivoise les éléments en se prenant au jeu des techniques des pratiquants. C’est aussi par ce contexte que s’opère l’attachement à leurs rythmes de vies et à leurs quêtes semblant éternels. Il existe bel et bien une corrélation, immuable et inflexible, entre milieu naturel et code de conduite pour ne faire qu’un avec cet élément qui vous accueille ou vous expulse. Mais le récit n’est donc pas, et surtout pas, que cette projection dans ce monde quasi privatif. Il offre le reflet d’époques jalonnant le parcours de Finnegan. En balisant ses escapades terrestres par la description ethnologique et sociétale, il nous délivre le message cartographié d’un globe variant à l’envi les rites, les cultures, des éducations basés sur les pilotis multi-séculaires de la tradition et la prépondérance du respect de celle-ci. « JOURS BARBARES » est le livre universel d’un monde basé sur l’humain bardé de ses héritages, codifié par un passé structurant. Il est aussi le beau reflet irisé d’un parcours parsemé de saines amitiés, d’amours nostalgiques, de rencontres fondatrices, de croisements initiatiques qui scellent le sens d’une vie.

La vie de Finnegan est justement ce besoin inconscient de cette quête humaine lui permettant de se chercher, au même titre que débusquer le spot le plaçant face à ses doutes, ses interrogations, afin de se prouver que le chemin reste perpétuellement sinueux, qu’il est jalonné de carrefours où le choix de la direction revêt un axe fondamental pour certains et un fatalisme pour d’autres. Les personnalités qui auront gravité autour de sa constellation au rythme des marées illumineront sa destinée qu’il le veuille ou non. Et c’est dans cette force de liens inaliénables qu’il puise son énergie, qu’il trace son sillon, qu’il exprime son caractère dans sa profonde capacité mimétique aux milieux géographiques et de ses congénères traversés.

Fabuleux écrit d’une passion et chronique d’époques vécues sur le fil d’une existence pleine et forte.

POINTBREAK

Chouchou.

LES CORPS BRISÉS d’Elsa Marpeau / Série Noire.

 

Si on vous dit huis clos, vous pensez tout de suite contexte oppressant avec une tension qui monte crescendo jusqu’à un final retentissant

Il est certain que c’est ce qu’a essayé de faire Elsa Marpeau dans son roman mais sans grand succès à mon sens.

L’héroïne se retrouve tétraplégique suite à un accident de voiture, elle part donc dans un centre de soins perdu au milieu des montagnes.

Les ¾ du livre décrivent ce sentiment de destruction, d’inutilité de la vie quand le corps est meurtri. Elsa Marpeau se sert de longues descriptions pour essayer de renforcer ce sentiment d’angoisse et de tension, d’enfermement dans des corps brisés. Mais ces descriptions sont trop répétitives, pages après pages ce sont toujours les mêmes faits avec les mêmes adjectifs,  le handicap qui rend dépendant pour réapprendre à vivre.

Elle ne va pas au bout de ses idées, l’héroïne, Sarah, donne des noms liés à la mythologie grecque à ses condisciples du centre, mais dans quel but ? Elle ne s’en sert pas afin d’aller plus loin dans la psychologie des personnages, l’idée n’est pas aboutie. A moins d’avoir soi-même de grandes connaissances en mythologie on ne sait pas quel trait des Dieux ou demi-Dieux peut servir le roman, elle n’approfondit aucun personnage ce qui ne permet pas de s’attacher à eux.

Il n’y a pas de véritables interactions entre eux, on a le sentiment qu’ils ne font que se croiser, ils « jouent » ensemble dans un même environnement mais sans vraiment qu’il y ait une cohésion d’ensemble.

Une intrigue se tisse au fil des pages, des patients disparaissent, des légendes sont racontées à Sarah, une porte noire, porte des enfers devrait nous intriguer, nous faire frémir mais j’avoue être restée à coté sans vraiment m’interroger sur ces disparitions, sans avoir envie de franchir cette porte pour basculer dans un roman plus noir.

L’écriture est par contre assez fluide, ce qui permet une lecture facile et rapide, mais je m’interroge sur la place de ce roman dans la série noire : il s’agit plus d’une histoire nous permettant de découvrir le handicap, le réapprentissage de la vie avec un corps qui ne nous répond plus plutôt qu’un véritable roman noir. Ce texte permet donc de comprendre les difficultés et les doutes que l’on peut ressentir quand nous sommes confrontés au handicap suite à des accidents de la vie, mais je recherchais trop un roman noir pour vraiment adhérer à cette histoire, je vous laisse donc voir et juger par vous même…

Marie-Laure.

CABARET BIARRITZ de José C. Vales / Denoël

Traduction : Margot Nguyen Béraud.

Biarritz, chiberta son golf, la chambre d’amour d’Anglet la ville limitrophe, le lieu de villégiature de l’impératrice Eugénie, le rocher de la Vierge, son image estampillée d’une certaine bourgeoisie et d’un goût assumé pour l’ostentatoire revêtait une place de choix à la Belle Époque. Et cette Belle Époque n’offrait pas que l’exclusivité du grand mais était nécessairement le carrefour d’inégalités, le lieu de passage et d’une certaine cohabitation de différentes couches sociales. On est donc plongé dans ce Deauville basque aux prises avec un drame qui attise les velléités journalistiques à la rubrique des chiens écrasés.

« 1938. Georges Miet, un jeune écrivain fougueux, se lance dans l’écriture d’un roman sur un drame survenu à Biarritz près de quinze ans auparavant : le corps d’une jeune libraire retrouvé dans le port avait plongé la ville dans un profond émoi. Il en est sûr, ce roman sera son chef-d’œuvre.

Georges commence alors son enquête dans l’élégante station balnéaire. Il interroge tous les acteurs de la frétillante cité – employés de maison, grands bourgeois, gendarmes, journalistes et bonnes sœurs –, nous faisant pénétrer dans l’alcôve sombre d’une bourgeoise de province, mais aussi dans les cabarets, les bordels de luxe et les restaurants les plus chics. »

Né en 1965 l’auteur a étudié la littérature espagnole à l’université de Salamanque se spécialisant par la suite dans la philosophie et l’esthétique de la littérature romantique. Cet ouvrage a reçu le prix Nadal (pendant du prix Goncourt français) en 2015.

C’est sous la forme d’une enquête documentaire d’un gratteux du nom de Georges Miet que le récit se présente en s’attachant à narrer la tragédie, « une tragédie », par les paroles et visions de différents protagonistes plus ou moins proches de la suppliciée. De ce défilé de personnages l’on perçoit aussi , et surtout, la description d’une époque, d’une société, d’un temps qui parait plus de l’enveloppe que du contenu. L’esprit volage mêlé aux plaisirs artificiels accentuait un trait vouant à creuser le fossé dans cette communauté spastique de son rang ou de son sang. Déterminisme d’une place dans la société et croquis enjoliveur médiatique fondaient cette ère, mais a t-elle évolué ?

Avec un amusement réel d’écriture mêlé à une volonté de retranscription stylistique collant à ces années, l’auteur nous livre un tableau figuratif montrant son adéquate documentation. Sa plume virevolte, sa pensée est cadrée afin d’y développer les détails d’une histoire dans l’Histoire. Il y a beaucoup de vies dans ces lignes, beaucoup d’images idéalisées de ces années folles laissant des existences sur le bord des rives.

Un cabaret possède une bien belle devanture or l’arrière scène recèle parfois de pathétiques vérités. Biarritz et cabaret sont donc deux termes, un  commun l’autre propre, possédant de bien consternantes similitudes.

Écriture acérée qui sait se départir du drame inhérent et se montrer légère afin d’accentuer ce contexte.

Beau livre d’époque, sociétal et littéraire !

Chouchou.

INDIAN PSYCHO de Arun Krishnan / Asphalte.

Traduction : Marthe Picard.

« Arjun Clarkson est le rêve américain incarné : cet orphelin indien issu d’une basse caste, complexé et peu sûr de lui, a immigré à New York où il connaît une brillante carrière dans la publicité. Jusqu’au jour où, dans un accès de folie, il poignarde une ancienne collègue…
Pour brouiller les pistes, Arjun décide de faire croire à l’existence d’un tueur en série chassant ses proies sur le plus populaire des réseaux sociaux : MyFace. Certes, cela implique de commettre d’autres assassinats, mais n’est-ce pas l’occasion rêvée de se venger de tous ceux qui se sont moqués de lui ?
Au fil des meurtres, la rumeur de ce « tueur de MyFace » s’amplifie et sème la panique sur la toile, car Arjun est un excellent publicitaire. Sa distraction, en revanche, risque de compromettre sa carrière de serial killer… »

A propos de l’auteur Arun Krishnan, Asphalte dit : « Arun Krishnan est né en Inde et vit désormais aux États-Unis. Professionnel du marketing et de la communication, il travaille pour de nombreuses entreprises technologiques et organisations non gouvernementales. » et c’est sans nul doute pour cela que le discours de l’auteur sur les réseaux sociaux est si pertinent. Krishnan analyse les comportements, les codes, les règles d’un réseau social nommé Myface, composé à partir de Myspace et facebook, vous aviez sûrement reconnu et c’est passionnant, très mordant et souvent très drôle et parfois un peu moins hilarant quand on retrouve ses propres travers. Je vous ferai grâce de mon état d’esprit quand apparaît sur mon actu la premier dent de la petite dernière, les poses du chat, le contenu de l’assiette du repas au restau, des groupes hilares par forte addiction alcoolisée, les pieds et les jambes de la copine terminés par ses doigts de pied en éventail devant la mer turquoise, des selfies dégueu, des photos déplacées, des analyses politiques du café du commerce, la directrice de collection en maillot de bain…tous ces trucs qu’on reçoit qui nous gonflent mais qu’on aime bien balancer par ailleurs ! Ayant créé mon profil pour le site, je ne vais pas non plus cracher dans la soupe mais chacun risque d’y retrouver ses propres erreurs, les manifestations de son égocentrisme, l’exposition de son narcissisme ainsi que sa subordination à la mode ou au message bien-pensant dans des pages particulièrement mordantes.

Forcément se dégage un portrait terriblement féroce d’une élite newyorkaise qui bosse à Manhattan mais vit dans des placards à Queen’s. Une classe dirigeante, branchée, blanche, WASP avec une moralité Nouvelle Angleterre très austère qui codifie tous les rapports entre les individus y compris et surtout les rapports sentimentaux.

Toute personne ayant vécu à New York, verra rapidement la justesse de la description et s’apercevra que les goûts, les choix, les snobismes, les tropismes présentés dans le roman font montre d’une connaissance très pointue de ce petit monde où à la première rencontre, avant de voir si on pourrait se plaire, on annonce combien on gagne et donc si on appartient au même monde.

Enfin, « Indian Psycho » est un bon thriller mais que l’on devrait plutôt aborder comme un conte cruel dans le théâtre extraordinaire de Manhattan parce que si Arjun exploite les failles laissées par ses victimes sur les réseaux sociaux, le gouffre, c’est quand même du côté de l’enquête qu’il est le plus béant favorisant cette grande boucherie que nous allons vivre dans la peau de l’assassin.

Non par le ton mais par certains points comme le cadre, le milieu évoqué,  on pourra rapprocher le roman de celui de Brett Easton Ellis  » American psycho » et en partie pour les difficultés d’intégration au très réussi « Indian Killer » de Sherman Alexie où on parle d’Amérindiens.

« Indian Psycho » s’avère très rythmé et le ton est particulièrement drôle et, malheur, on finit presque par s’attacher à ce grand malade qu’est Arjun. Au fur et à mesure que le roman avance, on sent que le filet se resserre, que la fin est proche mais ceci dit, l’auteur ayant pris quelques libertés avec l’authenticité dans l’intrigue, on peut aussi aisément penser qu’il pourrait tout aussi bien surprendre dans l’épilogue.

Pointu et acéré.

Wollanup.

RAGDOLL de Daniel Cole / Robert Laffont / La Bête Noire.

Traduction : Natalie Beunat.

C’est en Angleterre, à Londres, que Daniel Cole plante le décor de son premier roman. Et pour une fois, il fait chaud, même très chaud. Pourtant, la pluie guette au coin de la rue, cela n’étonnera personne.

Tout va bien jusqu’à la découverte d’un cadavre particulièrement étrange : Ragdoll.

Un « cadavre » recomposé à partir de six victimes démembrées et assemblées par des points de suture a été découvert par la police. La presse l’a aussitôt baptisé Ragdoll, la poupée de chiffon.

Tout juste réintégré à la Metropolitan Police de Londres, l’inspecteur « Wolf » Fawkes dirige l’enquête sur cette effroyable affaire, assisté par son ancienne coéquipière, l’inspecteur Baxter.

Chaque minute compte, d’autant que le tueur s’amuse à narguer les forces de l’ordre : il a diffusé une liste de six personnes, assortie des dates auxquelles il a prévu de les assassiner.

Le dernier nom est celui de Wolf.

Ragdoll est ce genre de roman qui plonge  le lecteur dans un dilemme de taille. Le roman est vendu comme étant un coup de maître ou le digne héritier littéraire du film S7ven, pourquoi pas ? L’accroche met l’eau à la bouche. Et malgré tout, on a la sensation que ce roman sera on ne peut plus classique.

On ne dit pas : « je n’aime pas avant d’avoir goûté », alors laissons nous tenter !

Cela va sans dire que l’intrigue tourne autour de la découverte de multiples membres rapiécés entre eux pour ne former qu’un corps. L’idée du puzzle est une bonne idée, on progresse donc en direct, comme les médias, dans l’avancement de l’enquête. Enquête ou le temps est compté car le tueur a fait parvenir en plus de cette poupée de chiffon une liste de six noms qui seront tués les jours prochains. L’auteur nous plonge donc dans l’intimité de ces flics en proie à des difficultés de faire avancer l’enquête et devant assurer comme ils le peuvent la protection  de six victimes désignées. Tous les éléments pour nous faire vibrer sont là, de l’action, du suspense et bien évidemment, les théories iront bon train !

Et les personnages dans tout ça ? Ils n’échappent pas à la règle des clichés auxquels on nous a habitués. Wolf, l’inspecteur, censé être le personnage principal, à défaut d’être alcoolique est violent, et divorcé. Finalement, le moins attachant. Contrairement à Emily Baxter, très attachante dans le rôle d’une inspectrice caractérielle néanmoins fragile et sensible et amoureuse. Elle ne laissera personne indifférent ! Mais la palme d’or revient à Edmund, le stagiaire moqué par ses collègues qui, de prime abord, semble faible, se révèle être un personnage incroyable tout en restant simple et humain.

Autant ne pas cracher dans la soupe, Ragdoll n’est pas incroyable mais fortement plaisant Et prendre du plaisir, quoi demander de plus ? On passe un bon moment de lecture, on s’étonne de cette fin que Cole a bien pensé. Effectivement, il y a des airs de S7ven, de Heavy Rain pour les connaisseurs de jeux-vidéo.

Enfin on referme le livre puis on passe à autre chose.

Bison d’Or.

LA FEMME DE TES RÊVES d’ Antonio Sarabia / Métailié Noir.

Traduction: René Solis.

« Journaliste sportif au Sol de Hoy, Hilario Godínez a des relations ambiguës avec le monde de sa petite ville de la province mexicaine. Une inconnue lui écrit des lettres d’amour depuis dix ans, il n’a aucune idée de son identité. Lui qui rêvait d’être écrivain et dont la carrière littéraire semble définitivement compromise conquiert des admirations encombrantes chez les tueurs du cartel local grâce à ses chroniques de foot.

Le jour où on retrouve dans un dépotoir le corps du brillant footballeur Torito Medina – enfin, une partie du corps –, tout dérape. Il se retrouve en première ligne et se lance dans la résolution de l’énigme. Au passage il drague la jolie chroniqueuse mondaine de bonne famille qui lui révèle tout un univers de plasticiens et de galeristes.

Son admirateur musclé le met en garde mais il s’obstine dans sa recherche du salaud qui s’amuse à semer les cadavres incomplets dans la ville effrayée. »

Sans vouloir faire de généralité, il me semble que les polars américains en langue espagnole, du moins ceux qui ne veulent pas copier le modèle anglo-saxon, ont un supplément d’âme, peut-être latin. Ils ont le don de vous intégrer dans l’histoire, une propension à la connivence avec le lecteur. A grand renforts d’humour et d’auto – dérision, cette collusion avec le lecteur crée une certaine proximité, intimité qui fait de ces polars de bien bons compagnons.

Et les Mexicains, que ce soit Rolo Diez, Enrique Serna et beaucoup d’autres, sont des spécialistes pour vous conter des horreurs et tout le malaise d’une société mexicaine totalement gangrénée par les narco-trafiquants et leurs affaires tout en utilisant un ton presque patelin comme pour démystifier le malaise général ambiant. On pourra donc ainsi intégrer dans la liste Antonio Sarabia dont le propos particulièrement rude d’une sordide histoire de corps démembrés n’exclut néanmoins pas de nombreux moments souriants et d’autres étonnamment romantiques. Le mode narratif de courts chapitres où le héros s’apostrophe pourra surprendre au départ mais contribue pleinement à créer un peu de légèreté et d’intimité dans une histoire bien puante.

Alors, ce n’est pas le roman de l’année mais c’est une histoire qui se lit avec beaucoup de plaisir de par la qualité de l’antihéros créé et par les mystères qui entourent sa vie sentimentale. Hilario Godinez aussi peu à l’aise avec les femmes qu’avec les truands mène, presque malgré lui une enquête que personne ne lui a demandé de résoudre. Ainsi, de par ses déambulations et ses errances affectives, on aperçoit un peu de la vie des Mexicains et surtout leur amour pour le football.

Ca cause ballon rond un peu comme dans l’excellent « la peine capitale » de Santiago Roncagliolo mais, ici aussi, ce n’est juste qu’un cadre où transparaissent rapidement délinquance, magouilles et corruption tout en laissant de la place à une très belle histoire de correspondance secrète où l’auteur apporte des sujets de réflexion plus hauts, loin des élucubrations morbides de quelques graves malades mentaux.

Attachant.

Wollanup.

 

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