Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Author: clete (page 1 of 60)

MORONGA de Horacio Castellanos Moya / Métailié

Traduction: René Solis.

Après “la servante et le catcheur” et “le rêve du retour”, le Hondurien Horacio Castellanos Moya qui a passé son enfance et son adolescence au Salvador avant de s’exiler et qui est actuellement prof dans l’Iowa continue dans “Moronga” à creuser son sillon littéraire sur les conflits fratricides d’ Amérique centrale des années 80 et 90 et plus particulièrement sur l’histoire récente du Salvador.

« Moronga », c’est une espèce de boudin noir, de saucisse que l’on cuisine dans cette région du globe mais c’est aussi toutes les connotations sexuelles, les images qu’on peut y associer. Et vous pouvez oublier l’aspect culinaire du mot dans ce roman particulièrement réussi, comme les deux précédents, également très recommandables.

Dans “Moronga”, Castellanos Moya tisse son récit autour de deux personnages, deux histoires d’exilés aux USA, qui vont se suivre, n’ayant pas vraiment de lien autre que l’origine et bien sûr géographique puisque tous deux vivent et travaillent à Merlow City, ville bien ennuyeuse du Wisconsin. Les deux destinées  se rencontreront bien malencontreusement  à la fin du roman.

Écrites sur deux tons très différents, les deux destinées permettent d’évaluer le poids des souvenirs, de la tragédie vécue tout en montrant beaucoup des travers, des perversions sociales de l’american way of life avant la collision finale .

La première partie s’attache à José Zeledon, ancien guérillero exilé aux USA où il survit avec un job de chauffeur mais on sent bien que ses réflexes sont toujours vifs, qu’il ronge son frein. Ses quelques amis, vétérans de cette époque d’espoir et surtout de mort, l’aident à se tenir à flot dans un pays qui ne fait pas de cadeaux aux indigents, aux inutiles. Mais certains, y compris lui, ont franchi cette fine frontière entre le combat idéologique et la criminalité, c’est tellement simple avec une arme, tellement plus rémunérateur, dans un pays qui permet à chacun de se prendre pour un cowboy, d’instaurer sa propre justice… le ton est ici souvent mélancolique, proche des romans de Sepulveda sur les regrets des vétérans des guerres perdues, les drames revécus chaque nuit mais nul doute que José veut avancer et s’affranchir  des regrets, des remords, des rancœurs et autres rancunes.

Dans la seconde partie, sur un ton bien plus mordant, souvent très drôle, aux diatribes sévères contre les USA et le Salvador, rappelant le verbe acide et la truculence superbement roborative de l’auteur mexicain Enrique Serna, nous suivons le parcours chaotique d’Erasmo Aragon, prof fauché à Merlow City effectuant une recherche à Washington dans les affaires déclassifiées de la CIA sur un poète salvadorien soupçonné d’être une taupe des Ricains et abattu par les siens dans les années 90. Erasmo souffre de paranoïa et les situations dans lesquelles il va se mettre vont particulièrement éprouver son mental et ses intestins. Comme le garçon a l’imagination fertile et qu’il ne peut résister à un sourire féminin et encore moins à un joli minois ou une belle paire de jambes, il va se mettre dans des situations tragi-comiques en permettant à l’auteur d’ instiller son venin profondément et durablement.

Proche du polar, sans en être véritablement un, quoique… “Moronga” s’avère par contre être un roman noir de grande qualité racontant les décennies de violence aveugle en Amérique centrale, ses extensions criminelles vers les USA, trafics de came, essor des Maras tout en dévoilant les aspects très vilains d’une Amérique puritaine, procédurière et fliquant ses citoyens à l’échelle locale et d’une manière peut-être encore plus honteuse que les dérives organisées racontées par Edward Snowden.

De l’enchantement sur le désenchantement.

Wollanup.

OFF !

Retour le 20 août.

Wollanup.

ENTRETIEN AVEC PATRICK PECHEROT / HEVEL / Série Noire.

Véritablement épaté par « Une plaie ouverte » en 2015 puis par « Hevel » cette année, modestement, j’ai voulu en savoir en peu plus sur cet auteur au sommet de son art et trop peu visible dans les médias. Cet entretien réalisé avant le passage de Patrick Pécherot à « la grande librairie » n’a évidemment pas le même impact mais répond à une envie de rencontre avec un écrivain aux romans magistraux comme en parle si justement Télérama.

« Il préfère les ruelles aux avenues, les hommes seuls aux grandes causes nationales, le crépuscule au plein soleil. Patrick Pécherot s’est souvent promené sous les brouillards de la Butte, a traversé la guerre de 1914-18 et les années 30 du côté des anonymes et des révoltés…Et puis il y a l’écriture, comme un air mélancolique qu’on écoute entre chien et loup, à l’heure où surgissent les fantômes du passé, l’heure des brûlures d’estomac et des hommes qui s’essuient les yeux et écrasent leur dernier mégot avant de pousser la porte dans le froid cinglant. » Christine Ferniot, 

Vous écrivez maintenant depuis de nombreuses années, quel moment, quel événement ont fait que vous êtes passé à l’acte. Était-ce la mise en œuvre d’une envie lointaine? 

Mon premier roman est né de la reprise des essais nucléaires en Polynésie, en 1995 . J’avais témoigné, des années avant, au procès en appel de détenus de droit commun qui s’étaient mutinés à la prison de Papeete pour demander l’arrêt des tirs à Moruroa. Mutinerie violente qui avait entraîné la mort de deux hommes (un gardien et un détenu) et avait donné lieu à une répression brutale. Témoigner aux assises est en soi une expérience très forte, elle s’est poursuivie pendant plusieurs années puisque j’ai suivi un des mutins dans les différentes centrales où il a été incarcéré en métropole. Lors de la reprise des essais nucléaires, ces souvenirs sont remontés et ont donné lieu à Tiuraï. Le livre est dédié à la mémoire de Jean Meckert Amila car il a été écrit l’année de sa mort alors que je devais le rencontrer.

Ce passage à l’acte  semble donc mû plus par un besoin d’écrire, de témoigner que par un désir. Votre expérience de journaliste vous a-t-elle été utile dans l’écriture de ce premier roman « Tiuraï » ?  

Besoin de témoigner. Non. Je n’ai pas écrit un livre  » à message « , je les déteste. Disons que cette expérience a été un déclic. Cela m’a permis de concrétiser une envie que j’avais depuis longtemps sans me mettre à la tâche. Quant à mon activité journalistique, elle est postérieure aux débuts de mon écriture romanesque. Ce sont de toute façon deux écritures très différentes.

Avez- vous connu le parcours du combattant de l’auteur cherchant un éditeur?

Parcours du combattant ? Non pas vraiment. Mon manuscrit achevé, je l’ai envoyé par la poste à plusieurs maisons d’édition, petites et grandes. Certaines l’ont refusé et un après midi, mon téléphone a sonné. C’était Patrick Raynal qui dirigeait la Série noire à l’époque. Il m’a dit :  » Ne placez pas votre roman ailleurs, je le prends ». J’ai cru à une plaisanterie et j’ai raccroché…. Heureusement pour moi, il a rappelé.

Vous êtes donc entré à la Série Noire dès votre premier roman et vous n’avez jamais quitté la collection mythique de Gallimard. A quoi est dû cet attachement, cette fidélité ?

Pourquoi aurais-je quitté une maison qui m’a donné ma chance, n’érige pas de murs entre ses collections et suit ses auteurs ? J’y ai eu, en 23 ans, trois éditeurs aux personnalités bien différentes mais tous amoureux de l’écriture et de leur métier. Je ne peins pas le tableau en rose, je me sens simplement plutôt bien dans la « grande maison ». Rien d’autre.

Vos polars évoluent à différentes époques et beaucoup s’accordent à dire que vous avez un talent pour nous couler dans un environnement historique qui nous est inconnu. Quels sont les éléments d’une époque qui font le plus sens, qui vont intégrer le lecteur dans le décor ? S’agit-il d’ailleurs de recréer un environnement historique ou de faire baigner le lecteur dans un espace constitué d’éléments issus de la mémoire collective et identifiables par le plus grand nombre?

Bigre ! Le travail d’un auteur est toujours une re-création. Avec la liberté que cela implique. S’il vaut mieux ne pas en prendre avec la vérité historique – ce qui n’exclut pas l’existence de lectures historiques différentes -, place à l’imaginaire. En ce qui me concerne, l’évocation est mon terreau . En tant que lecteur, un climat me touchera cent fois plus qu’un développement dont l’extrême précision, pour être historiquement au quart de poil, me laissera sur la touche. Ce qui m’importe, lecteur, c’est une petite musique des mots et ces détails  presque invisibles que d’autres négligeront. Je ne lis pas un roman pour « apprendre des choses ». Ecoute-t-on un morceau de musique pour apprendre quoi que ce soit ? Je transpose mes goûts de lecteur dans mon écriture en essayant de faire en sorte d’aborder, même dans des récits « historiques » des thèmes intemporels.

Quelle est la genèse d’un roman chez vous, l’histoire que vous voulez raconter ou l’époque que vous voulez montrer avec ses destinées tragiques et ses drames ordinaires ?

Sans doute un peu des deux. Ou peut-être rien de tout ça.

En suivant un peu vos derniers romans, on pouvait croire que vous remontiez l’histoire de la France, la première guerre mondiale avec « Tranchecaille », la Commune dans « Une plaie ouverte » et puis non, retour à la fin des années 50 avec « Hevel », pourquoi ce choix de traiter la guerre d’Algérie depuis le Jura ?

Comme j’avais traité la guerre d’Espagne sans quitter Belleville ou au contraire la Commune via les Etats Unis. Le décalage est intéressant. Il force à changer de regard, ou de focale. A prendre de la distance, du recul. A se rappeler, peut-être, que les conflits se vivent au-delà des frontières à l’intérieur desquelles ils font rage.

Les français ont vécu la guerre d’Algérie de manière différente selon qu’ils l’ont faite ou qu’un de leur proche y a participé. Elle a marqué de nombreuses familles. Que pouvait penser une sœur, un frère, un père, une mère, une amoureuse en voyant partir un jeune appelé vers une guerre dont on lui disait qu’elle n’en était pas une ? Que pouvait-t-on ressentir à la lecture ou à l’écoute d’une information surveillée, censurée, formatée ? Quel rapport cela induisait-il avec la population immigrée ? Voilà ce qui me semblait important à travailler. Par ailleurs, l’opposition du climat Jura neige et Algérie soleil me paraissait renforcer la description des  fossés qui ne cessaient de se creuser.

Vos derniers romans sont toujours situés en période de guerre, l’histoire de la France ne vaut-elle d’être racontée que pendant les conflits qui l’agitent ? Quelles sont les périodes qui vous fascinent le plus?

La question de la guerre a fait partie de mon parcours. Dans ma famille, je suis le premier, depuis 1870, à  ne pas avoir vécu une guerre. Par ailleurs, j’ai milité, plus jeune, dans des mouvements pacifistes et non violents. Cela explique peut-être en partie cela. Mais, contrairement à ce que vous dites, je ne vise pas à raconter l’histoire de la France. Simplement celle de personnages placés dans des situations paroxystiques et qui peuvent basculer à chaque instant. La guerre, pour horrible qu’elle soit, est un révélateur de l’humain et de son extraordinaire complexité.

Vous avez été journaliste et donc un observateur averti de vos contemporains. Si on vous téléportait dans 100 ans, quel événement, quelle situation, quelle période française actuelle aimeriez-vous raconter ?

J’ai été un journaliste un peu particulier puisque j’exerçais dans le monde syndical. A ce titre, j’aimerais sans doute raconter un de ces faits « mineurs’ qu’accomplissent au quotidien celles et ceux qui mouillent leur chemise pour changer un peu la vie.

Pour vous, qui fait l’Histoire, la grandeur d’une nation? les peuples ou les gouvernants?

A dire vrai, je me moque un peu de la grandeur, elle est souvent mesurée à l’aune de la place qu’une nation entend occuper dans le monde. Et cela passe trop souvent par la guerre, classique ou économique, et un certain mépris pour les autres cultures. Mais gandeur et histoire (qui ne sont en rien synonyme)  sont issues à la fois des peuples et des gouvernants. Je n’oppose pas les uns aux autres, de façon tranchée. Ils peuvent en outre interagir même lorsqu’ils sont en opposition frontale. De plus, le discours simplificateur répandu ici et là, traçant une ligne de front entre « les gens » et « ceux d’en haut », ne sent pas très bon.

Qui considérez-vous comme vos maîtres en littérature ?

Giono, Céline, Maupassant, Meckert, Simenon, Modiano, Duras, Camus, Ramuz, Brautigan … Et bien d’autres. J’ai beaucoup de maîtres. Vous en voulez un seul ? Giono

Un roman récent qui vous a séduit?

« La nature exposée » d’Erri de Luca.

Enfin, où comptez-vous nous emmener dans votre prochain roman ?

Aucune idée. Mais dans un texte qui vient juste de paraître aux éditions du Petit Ecart, je vous invite à Brest sur les pas de la Barbara de Jacques Prévert.

 

 

Entretien réalisé par mail en mai et juin 2018. Merci à Patrick pour sa patience et sa disponibilité.

Wollanup.

 

UNE FEMME D’ ENFER de Jim Thompson/ Rivages Noir

Traduction: Danièle Bondil

Une Femme d’Enfer, précédemment publié sous le titre « Des Cliques et des Cloaques » en 1967 pour sa version française, est l’ouvrage de Jim Thompson sur lequel Alain Corneau s’est librement appuyé pour nous conter son long métrage « Série Noire ». Il nous dépeint des destinées obscures qui ne semblent pas posséder d’avenir. Ce sont des petites gens qui survivent et tentent de s’accrocher à des chimères dont, eux-mêmes, ne sont pas dupes. Ils avalisent, sans volonté consciente, des bifurcations sur leurs routes d’existences les menant sans variations à leur perte. Sûrement pas de grandiloquence dans ce texte où l’émotion affleure par des vies moroses.

Et l’on ne peut que se lancer dans ce récit en traquant les analogies entre l’oeuvre littéraire originelle et l’adaptation cinématographique; On cherche Marie Trintignant, on reconnaît les traits de Patrick Dewaere et jubilons à y apercevoir Bernard Blier.

«Frank Dillon, petit vendeur au porte-à-porte, n’arrive plus à joindre les deux bouts et donne le change en maquillant ses bons de commande. Un jour, il sonne chez une vieille acariâtre qui, en guise de paiement, lui propose sa nièce Mona ! Touché par la jeune fille, Frank lui promet de l’aider. Mais il est bientôt arrêté pour détournement de fonds, premier pas vers la chute… »

Sans aucun doute la production de Corneau reste fidèle à l’essence créatrice de Thompson. Il conserve bien entendu le climat, l’univers poisseux, putride, glauque en instillant avec perversion la tension grandissante du VRP (Dillon/ Poupart prénommés tous les deux Franck). La mise en images du roman n’était pourtant pas chose aisée. Par le texte contraint à un cadre rigide et des protagonistes qui s’enfoncent dans une folie propre, il gomme tout acte moral et ne cède pas à la volonté d’exposer les mobiles, les explications menant à l’inéluctable. L’écriture sèche nous plonge sans ménagement vers le côté sombre de l’âme humaine. Il réussit à créer une tension progressive et s’appuie, par la même, sur des personnages perdant leurs repères.

Par ce roman noir, il parvient à nous transmettre une dose d’empathie pour des êtres amoraux, à daigner entrevoir leur candeur lacérée, leur impéritie à résister…

Noir, noir sans espoir!

Chouchou

 

DES NOUVELLES DU MONDE de Paulette Jiles / Quai Voltaire.

Traduction:  Jean Esch.

“Hiver 1870, le capitaine Jefferson Kyle Kidd parcourt le nord du Texas et lit à voix haute des articles de journaux devant un public avide des nouvelles du monde : les Irlandais migrent à New York ; une ligne de chemin de fer traverse désormais le Nebraska ; le Popocatepetl, près de Mexico, est entré en éruption. Un soir, après une de ses lectures à Wichita Falls, on propose au Capitaine de ramener dans sa famille, près de San Antonio, la jeune Johanna Leonberger. Quatre ans plus tôt, la fillette a assisté au massacre de ses parents et de sa sœur par les Kiowas qui l’ont épargnée, elle, et élevée comme une des leurs. Le vieil homme, veuf, qui vivait jadis de son métier d’imprimeur, profite de sa liberté pour sillonner les routes, mais l’argent se fait rare. Il accepte cette mission, en échange d’une pièce d’or, sachant qu’il devra se méfier des voleurs, des Comanches et des Kiowas autant que de l’armée fédérale.”

Ainsi introduit ce roman peut donner l’impression d’être un western, ce qu’il est à sa façon dans son décor texan mais prenant parfois des allures de “True Grit”, il raconte avant tout la rencontre d’un vieil homme, bienveillant passeur de culture et d’une enfant devenue une Indienne malgré elle mais qui a fait sienne la philosophie et la vie des Kiowas, oubliant, comme beaucoup d’autres victimes comme elle, à l’époque sa vie antérieure et ne souhaitant qu’une seule chose, repartir vers sa famille indienne, loin de la civilisation des Blancs dont elle ne comprend rien.

Au cours de ce périple périlleux où les rencontres montreront souvent le côté haïssable de l’humain, naîtra puis se développera avec le temps, patiemment une relation entre le vieil homme et l’enfant. Entamée par des regards, des gestes puis par des échanges verbaux, une communication dictée au départ par la survie s’épanouira pour se transformer en affection, en tendresse où chacun, équitablement, apprendra de l’autre. Le capitaine Kidd et Johanna, chacun avec ses atouts, affronteront des obstacles naturels et humains mais aucun ne pourra les détruire tant l’amour qui est en eux soulèvera des montagnes.

Ceux qui espèrent un western classique resteront certainement sur leur faim, les amateurs de suspense n’y trouveront pas non plus leur compte malgré certaines scènes violentes. Par contre si vous désirez lire une belle histoire d’amitié dans un décor majestueux et hostile où les petites conquêtes affectives vous paraîtront bien plus marquantes que les scènes de violence, ce livre est fait pour vous. Le genre de livres qu’on a envie de partager avec les gens qu’on aime. Un immense merci à Paulette Jiles pour ce personnage inoubliable du capitaine Jefferson Kyle Kidd.

« Il ouvrit le .38, le nettoya, le remonta. Il dressa une liste: farine, munitions, savon, viande de bœuf, bougie, foi, espoir, charité. »

Intelligent, tendre, touchant, BEAU!

Wollanup.

LA LIGNE DE FUITE de Robert Stone / Editions de l’Olivier.

Traduction: Philippe Garnier

Originellement titré Dog Soldiers, Les Guerriers de l’Enfer, en 1974, lauréat du National Book Award en 1975 et adapté pour la toile trois années plus tard par Karel Reisz, ce roman décrit le pays à la bannière étoilée qui ne réfère plus à ses valeurs. Il est une version d’une Amérique désenchantée, sortant de ce conflit vietnamien, en exposant au monde des stigmates profondes, traumatisantes.

Robert Stone est un ancien correspondant dans cette guerre pas comme les autres et il construira patiemment son roman durant six années durant son séjour londonien.

«Saigon. La guerre du Vietnam touche à sa fin. Un journaliste, Converse, confie un paquet d’héroïne à Hicks, un Marine. Celui-ci doit livrer la drogue à Marge, la femme de Converse, en Californie. De retour aux États-Unis, Converse découvre que Marge et Hicks ont disparu avec la marchandise. Il est enlevé par des agents fédéraux aux méthodes peu orthodoxes. Leur folle course-poursuite se terminera tragiquement dans le désert du Nouveau-Mexique. »

De ce trafic de stupéfiants depuis le Vietnam, l’auteur ramène bien une désillusion, une amertume suivant les aspirations beatniks. C’est ce dont fait état ce roman commençant tranquillement et se poursuivant tel un thriller, pour se conclure sur un retentissant “marche ou crève” dans le désert du Nouveau-Mexique. Tout comme il est ardu de faire preuve d’une réelle empathie envers les combattants d’un conflit armé quand soi même on n’y a pas participé, il apparaît probablement qu’il faut avoir vécu aux States à cette époque pour saisir la justesse de ton affichée par Stone.

De ses phrases consciemment empesées, il présente le contexte avec une ironie non feinte mais conserve cette volonté de morale et de voyeurisme, qui pourrait sembler antagoniste mais qui, bel et bien, fait montre d’une orientation précise, déontologique. De part ses deux personnages principaux, Converse et Hicks, il renvoie dos à dos deux personnalités contraires en marquant le courage et la prise de décision du second manquant cruellement au premier. On pourrait d’ailleurs se poser la question si le personnage central n’est pas Hicks, celui par qui les destinées des acteurs sont bouleversées.

Certains pourraient y voir un négatif des livres de Kerouac, sans le sentimentalisme bien que Stone démontre son indulgence face à ses personnages perdus, il ne se veut pourtant pas cynique ni pervers.

Stone était un photographe littéraire se son époque et un dialoguiste hors pair. D’aucuns y verraient un chef d’oeuvre et je ne suis pas loin de le penser mais est-ce que ce terme signifie quelque chose?

Belle découverte!

Chouchou

MANHATTAN VERTIGO de Colin Harrison / Belfond noir.

Traduction: Michael Belano.

Colin Harrison nous revient après une longue absence, avec un nouveau roman dont la toile de fond est la ville de New York, et la thématique principale le pouvoir.

L’histoire se passe donc dans cette ville, où tout tourne autour de l’argent du pouvoir et du sexe, avec trois personnages principaux : Ahmed Mehraz, jeune businessman iranien, qui rêve d’une carrière politique afin d’asseoir sa domination. Il est marié à Jennifer, qui en apparence a tout de la jeune américaine de bonne famille, belle et dévouée.

Le seul ami de Jennifer est son voisin, Paul Reeves, avocat spécialisé dans les dossiers d’immigration, qui subit de plein fouet la crise de la cinquantaine. Il est un avocat moyen, divorcé deux fois, sans enfants, son seul plaisir est sa collection de cartes géographiques de New York pour laquelle il est prêt à dépenser des fortunes.

Bien sûr, une multitude de personnages secondaires viennent agrémenter ce roman avec en tout premier lieu, Bill, jeune soldat revenu récemment de mission et qui n’est autre que l’amant de notre belle Jennifer.

Le décor est planté dès les premières pages, comment Ahmed va réagir en découvrant que sa femme le trompe, lui, si sûr de lui, qui souhaite tout maitriser et surtout tout contrôler ? L’ambiance est assez sombre, angoissante. On sent Ahmed capable de tout, aidé en cela par sa famille, immigrés aux Etats-Unis suite à la révolution iranienne en 1979. Il a l’habitude du pouvoir et de régler tous ses problèmes grâce à son immense richesse et à son réseau mafiosi iranien. Pourquoi en serait-il autrement ? Jennifer lui appartient, et on ne s’immisce pas dans ses affaires.

Nous entrons doucement dans un jeu pervers, noir, où le voyeurisme est à son paroxysme, chacun des personnages est plus noir que le précédent, tous ont des motivations propres et ne mènent leur vie qu’en étant égoïste et donc seul. On parcourt New York au fil des chapitres, la ville ayant elle-même les défauts des personnages.

Les femmes, dans le roman, bien qu’ayant un rôle essentiel, sont décrites comme des personnes faibles, seules, incapables de prendre de bonnes décisions, dont les aspirations ne sont que de se trouver un mari qui les entretient et leur donne des enfants.

Vous l’aurez compris, aucun des protagonistes n’est véritablement attachant. Ils sont parfois stupides, souvent prétentieux, et toujours assoiffés de puissance, mais qu’est-ce que c’est bon ! On se surprend à devenir nous-même voyeur et à aimer ça ! Toute la force du roman est là, l’écriture est fluide, on parcourt les rues de New York au fil de l’intrigue et on prend part pleinement à l’histoire.

Marie-Laure.

LES DERNIERS MOTS de Tom Piccirilli / Série Noire.

Traduction: Etienne Menanteau

Tom Piccirilli, auteur prolifique américain, est surtout connu en France pour « la rédemption du marchand de sable » .Mort en 2015 à l’âge de 50 ans, il était spécialisé dans le roman d’horreur et le fantastique, mais on lui doit néanmoins un diptyque polar dont la première partie nous est racontée dans « Les derniers mots ».

« Élevé dans un clan de voleurs et d’arnaqueurs, Terrier Rand a choisi de s’en éloigner après un massacre perpétré par son frère Collie, lors duquel huit personnes ont été tuées sans raison apparente.
Cinq ans plus tard, à quelques jours de son exécution, Collie reprend pourtant contact avec Terry. Il jure qu’il n’est pas responsable de la mort d’une des victimes, et affirme que le véritable meurtrier court toujours.
Doutant des déclarations de son frère, hanté par ses propres remords, Terry retrouve les siens et commence à enquêter sur ce qui est réellement arrivé le jour de la tuerie. »

 « Terry is back », ainsi débute ce polar qui accumule au départ de nombreux poncifs de la littérature noire et plus spécialement ricaine : le thème du retour, la rédemption, les regrets, la famille, l’auto-justice, le temps qui passe cruellement agressant les rêveurs. On est à fond dans le polar lu, relu, et à de si nombreuses reprises qu’on est en droit d’être inquiet sur son contenu tout en se demandant ce qui peut encore motiver des auteurs à reprendre un terrain si souvent traité et maltraité. L’action se situe à Long Island en territoire new-yorkais mais les agissements des uns et des autres pourraient très bien se produire dans des coins du pays beaucoup moins gagnés par la civilisation.

Autant vous rassurer de suite, malgré les boulets de la situation initiale, le roman tient très bien la route, l’auteur ayant su le traiter de façon originale et créer une situation de lecture tout à fait recommandable, addictive si on ne fait pas trop attention à la crédibilité de l’intrigue. A l’issue de ce premier volet, certaines énigmes auront trouvé leurs réponses mais il reste aussi des pans importants à dévoiler. On connaîtra ainsi le vrai coupable du dernier meurtre pour lequel Collie proclame son innocence mais le côté un peu transparent, figé de nombreux membres de la famille Rand s’il crée une incertitude concernant les agissements de chacun laisse néanmoins beaucoup de zones sombres qui, je l’espère, seront éclairées dans le deuxième volet.

S’il ne crée pas le même choc, la même attente que le bijou « Brasier noir » de Greg Iles, « les derniers mots », par son intrigue originale et parfois surprenante, s’avère un polar bien troussé dont on suivra la suite avec plaisir en priant néanmoins pour que cela ne tourne pas au mélo larmoyant et moralisateur comme « Jake » que la SN nous a proposé il y a quelques mois.

Wollanup.

 

PEKIN DE NEIGE ET DE SANG de MI Janxiu / Picquier.

« Le corps d’un homme, la gorge tranchée au pied de son immeuble, entraîne le lieutenant Ma et son adjoint Zhou dans une enquête déglinguée au cours de laquelle ils vont remuer le ciel et la terre de Pékin menacé par les séparatistes ouïghours. »

Peu d’informations sur MI Jianxiu qui est aussi édité par les éditions de l’Aube qui a trois romans de l’auteur à son catalogue. Impossible de savoir si ce roman fait partie d’une série en cours, s’il est amené à avoir des prolongements, une suite. Pas plus d’infos sur la traduction qui montre quelques manquements dans la concordance des temps futur / conditionnel.

Polar d’investigation très conventionnel dans son déroulement, « Pekin de neige et de sang » représente néanmoins un intérêt par sa situation géographique, montrant une société chinoise et plus particulièrement pékinoise en pleine mutation, lorgnant vers les modèles occidentaux tout en étant encore sous la terrible dépendance des préceptes créés et ancrés à l’époque du Grand Timonier. Bien sûr, la vision de MI Jianxiu peut être taxée de subjectivité comme tout roman mais objectivité ou pas, le portrait rendu d’une société entièrement soumise au parti, craignant la délation, l’attitude déviante, l’emprisonnement, le procès politique, fait un peu froid dans le dos.

Le roman s’avère ni bon ni mauvais, juste moyen mais d’une lecture néanmoins particulièrement instructive sur la Chine au XXIème siècle. L’enquête, sans être à tomber, reste néanmoins très crédible et révèle un peu de la délinquance dans la capitale chinoise, l’ordinaire et locale naissant souvent de l’extrême dénuement de catégories de la population considérées comme des parias, et l’universelle, celle en col blanc, pratiquant les mêmes méthodes que partout ailleurs, corruption, pots de vin et élimination des gêneurs.

Ma le chef et son adjoint Zhou font bien le job mais la narration est souvent perturbée par les états d’âme, les peines sentimentales des deux hommes, l’un en pleine séparation non digérée, l’autre tentant de sauver l’aimée toxico mal barrée. Il est dommage que ces moments prennent tant de place dans le roman, ralentissent l’intrigue. S’il s’agit du premier tome d’une série, la connaissance de ces blessures sont utiles au lecteur mais dans le cas contraire, que de temps perdu, que de bâillements qui auraient pu nous être évités.

Très mitigé.

« Je suis policier, pas truand. Je suis tenu de servir le peuple, pas de le terroriser. Il y a des lois pour des choses comme ça. Si ta sœur traîne avec des individus louches, elle est coupable aussi aux yeux de la loi. »

Wollanup.

 

LA MAISON DU SOLEIL LEVANT de James Lee Burke / Rivages

Traduction: Christophe Mercier. James Lee Burke est un énorme auteur de polars ricain, le plus grand sans conteste actuellement.Il a commencé à écrire au tout début des années 70 mais c’est à la fin des années 80 avec “la pluie de néon” mettant en scène pour la première fois un des plus grands héros de littérature noire Dave Robicheaux que la carrière du Texan prend une autre dimension. 21 histoires plus tard, c’est certain, Burke est grand! Alors, peut-être que certaines des dernières intrigues sont moins puissantes que par le passé, peut-être aussi que l’arrivée de la fille de Clete Purcel dans la série était une fausse bonne idée…peut-être, perso, je ne trouve pas et histoire après histoire le bonheur de retrouver le bayou au coucher de soleil, Robicheaux sur la galerie avec Tripod, Clete qui débarque dans sa Cad rose et le début des emmerdes… les moments de haine, la tension, les blessures corporelles comme morales, la douleur de la perte, la victoire aux dépens des nantis,la compassion pour les opprimés, les oubliés, la satisfaction du devoir accompli, une marche de plus vers une rédemption tant espérée… Du Robicheaux quoi, un ami depuis plus de vingt ans malgré, mais on pardonne tout à ses potes, ses bondieuseries, sa hantise de l’alcool, son auto-justice souvent facile, sa morale de vieux cowboy.                                                       

 … Et tout cela pour vous dire que “La maison du soleil levant” n’est pas un roman avec Dave et Clete. En 1971, bien avant la naissance de Robicheaux, Burke avait écrit “ Déposer glaive et bouclier” qui racontait l’histoire d’un Hackberry Holland, sale con arriviste, raciste qui prenait un jour conscience que l’humanité n’était pas exclusivement texane et blanche. Cette oeuvre de jeunesse manquant un peu de corps fut suivie par “Dieux de la pluie” et “ le jour des fous” à l’aube des années 2010 avec un Hackburry nettement plus âgé à visage beaucoup plus humain réglant de sales affaires à la frontière entre le Texas et le Mexique. Parallèlement, une décennie plus tôt, Burke avait sorti quatre bouquins dont un est encore inédit en France avec Billie Bob Holland, jeune avocat texan et cousin d’ Hackberry.

A côté de la geste Robicheaux implantée en Louisiane, s’est donc largement développée ces dernières années une histoire de la famille Holland au Texas avec des épisodes allant de la bataille de san Jacito, grande victoire texane contre les Mexicains et égrenant les décennies jusqu’à nos jours. Tout cela est un peu compliqué pour le novice j’en conviens mais vous n’avez pas besoin de connaître toute l’histoire de la famille pour vous lancer dans la lecture. Le roman dont je vais peut-être commencer à parler à un moment parle d’un nouveau membre de la famille Holland qui sévit entre la fin du 19 ième siècle et le début du vingtième, donc un premier shot ne nécessitant pas de connaissances préalables. Par contre, pour les initiés, ce Hackberry est le grand père du Hackberry que nous avions redécouvert dans “Dieux de la pluie” et dont les trois histoires sont réédités en poche ce printemps.

“Mexique, 1916. Après une violente rencontre qui laisse quatre soldats mexicains morts, le Texas Ranger Hackberry Holland, le grand-père du héros de Dieux de la pluie, quitte le pays en possession d’un objet d’art volé, présumé être la coupe mythique du Christ ! Il provoque la colère d’un trafiquant d’armes autrichien sanguinaire qui se servira d’Ismaël, le fils de Hack, pour récupérer le « Saint Graal ».”

Roman d’aventure par excellence, passant du Mexique au Texas avec une étape douloureuse dans les tranchées de la première guerre mondiale, “ La maison du soleil levant” ne lâche pas son lecteur alternant comme d’habitude belles descriptions, scènes d’action parfaitement réussies, tendues et grandes tragédies par le destin de trois femmes, trois sacrées dames faisant passer la Séréna de Rash pour une première communiante. Burke donne enfin  un beau théâtre à trois femmes, à trois visions: la mère, l’amante et la “sainte”, en caricaturant à peine. Car ce sont vraiment ces femmes, par leur volonté, par leur action, qui aident Hackberry à survivre dans l’enfer de l’alcool tout en profitant de son manque de discernement dû à son entêtement éthylique. L’intrigue prend dès le départ le chemin d’un western qu’il est tout à fait avec ces scènes de duels, de bagarres dans les saloons…Hackberry Holland est un sociopathe très performant, profitant parfois de son étoile dorée sur la veste pour administrer la justice à sa manière, à sa mesure, une sorte d’ hybride de Robicheaux et Purcel, la colère froide et l’explosion meurtrière. Etonnant, détonant.

Mais, rapidement, le roman prend un tour beaucoup plus crépusculaire. Après ses errements de la fin du 19 ième siècle qui le vit abandonner son fils et sa mère, on voit Hackberry sur le chemin de la rédemption, à la recherche de son fils Ismaël officier de l’armée américaine. Hackberry voit son monde évoluer plus vite que lui, vieillissant.Il est toujours à cheval mais prend de plus en plus le train, la voiture, s’habitue au téléphone, l’Ouest américain est en train de disparaître avec la fin de la première guerre mondiale. On change de dimension, la criminalité devient internationale, mondiale. Hackberry essaie de ralentir cette course en tentant de réparer ses erreurs, en retrouvant ce qu’il a perdu, en réparant le mal qu’il a fait. Les péripéties autour de ce “Saint Graal” dérobé permettent à cette oeuvre à belle teneur historique et sociologique d’être aussi un redoutable polar mais, néanmoins, le choix de l’objet dérobé s’avère assez discutable, improbable, superfétatoire et prouve à nouveau que Burke est quand même un vieux calotin.

Roman aussi éminemment émouvant si les lamentations et les promesses d’un alcoolique vous émeuvent, “La Maison du soleil levant” possède tous les atouts pour surprendre les plus grands fans, les plus grands connaisseurs du maître. Burke a beaucoup innové dans ce roman en tous points remarquable, à 80 ans, quand certains l’ont déjà enterré. Hackberry n’est pas le chevalier blanc que l’on rencontre souvent chez Burke. Les femmes, enfin, ne sont pas cantonnées dans un rôle de plante verte, montrent les dents, vivantes, présentes, ardentes, ambiguës. Pour la première fois, Burke quitte le continent américain avec  quelques pages dans les tranchées sur la Marne en 1918. Beaucoup de références aux débuts du capitalisme international, à l’internationale de la friponnerie naissante, à la haine du communisme, à la peur de la contagion du bolchévisme qui débarque sur un continent où les luttes syndicales naissantes sont meurtrières. C’est comme toujours écrit avec le talent de conteur qu’on lui connaît et reconnaît mais cette fois se sont glissés des dialogues meurtriers, des répliques qui tuent vraiment leur victime .

Proche de “Le Saloon des derniers mots doux” de Larry McMurtry par sa description d’un monde qui disparaît, le roman prend aussi parfois les allures d’un moment d’écriture plus détendu, plus ouvert, plus serein, comme Donald Ray Pollock a su le faire avec “Une mort qui en vaut la peine” après le terrible “Le diable tout le temps”. Avec un sens créatif inépuisable l’élevant au niveau d’ étalon, Burke prouve une fois encore qu’il est le meilleur, inégalable, envoyant dans les orties tous les pâles imitateurs ricains présents au catalogue de collections à la mode chez les bobos  bien pensants.

“Vous m’emmerdez vraiment, les gars. Je déteste les imbéciles. Je n’ai jamais réussi à surmonter ce défaut. J’y travaille, j’y travaille, et alors deux types comme vous se pointent, et tous mes efforts sont perdus.”

Imposant, important.

Wollanup.

Older posts

© 2018 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑