Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (page 1 of 74)

LA FIÈVRE de Sandor Jaszberényi / Mirobole.

Traduction: Joëlle Dufeuilly.

Certaines maisons d’éditions nous touchent droit au cœur, c’est certain. D’autres laissent une marque indélébile dans nos esprits, c’est le cas des éditions Mirobole qui ont le don de nous étonner, nous remuer, nous faire rêver lors de chaque publication.

C’est à nouveau le cas avec La Fièvre de l’auteur Hongrois, photo-reporter de guerre, Sandor Jaszberényi. Dans ce recueil vous trouverez de courtes nouvelles tels des articles qui mêlent fiction et réalité au point de nous faire perdre pied pour nous balancer dans le gouffre profond de la terreur. Car oui, La Fièvre est un livre terrifiant.

La Fièvre, un roman qui se résume en son titre. Les courts textes qui le composent sont étouffants. L’auteur nous fait côtoyer l’horreur, l’horrible, autant dans ce qu’il décrit que dans l’atmosphère dans laquelle il nous plonge. Le soleil dans toute sa lourdeur brûle nos esprits autant que le béton blesse notre peau. Des sentiments de rage, de révolte, d’abattement, nous montent à la tête. Ceux ci sont amplifiés par l’auteur qui se place dans une sorte de détachement total. Détachement qui nous est imposé lors de la lecture en se traduisant par une forme de voyeurisme. Voyeurisme qui nous colle à l’esprit comme du pétrole. Il nous faut ouvrir les yeux sur ce qu’il se passe dans le monde. Comme DOA avec Pukthu ou Joseph Conrad avec Au cœur des ténèbres nous montrer un monde en proie à l’extinction.

Chroniques de guerre ou fiction, pourquoi chercher ce qui est vrai ? Sandor Jaszberényi, nous emmène sur les route des conflits au Yemen, au Moyen Orient, en Afrique. Des conflits où les hommes ne sont plus des hommes. Il nous jette au visage ce que l’humain peut faire de pire. Sans fard ni costume, ici, tout dans la gueule. Pas de grand spectacle, seulement la mort et la désolation, la folie des hommes – soldats, rebelles, civils, journalistes en quête de la PHOTO ! Ici, même ce qui relève de l’imagination, du fantastique, dirons-nous, des croyances, des peurs, prend la silhouette informe du réel.

Au delà de nous présenter ces clichés, Sandor Jaszberényi, nous pousse à réfléchir – sur ce que nous sommes, nos conditions de vie. Et si nos larmes, nos lamentations n’étaient pas une manière de déculpabiliser, de nous détacher de tout ces conflits sinistres qui gangrènent le globe ? Cette lecture fait culpabiliser : nous sommes impuissants et résignés. Tous indignés sur les réseaux sociaux mais toujours derrière nos écrans, les fesses collées au fauteuil ; et nous pensons : crier ma rage en cliquant, en partageant un article, pour se faire entendre, tout ceci en oubliant qu’il s’agit d’un univers virtuel. Alors que dehors, l’effondrement a lieu.

Bison d’Or.


« ELLE, LE GIBIER » d’Elisa Vix / Rouergue Noir.

“Qui était Chrystal ? Quels étaient les secrets de cette jeune femme ravissante, titulaire d’un master en neurosciences et qui aurait dû faire une chercheuse comblée ? Tour à tour, ceux qui l’ont connue répondent aux questions d’un mystérieux enquêteur. Un ancien amant mais surtout les collègues qui l’ont côtoyée à Medecines, le leader international de l’information médicale, une entreprise recrutant des jeunes gens brillants et surdiplômés ne parvenant pas à trouver leur place sur le marché de l’emploi. Et chacun est confronté à sa propre part de responsabilité dans ce qui s’est passé.”

Il y a eu un drame mais on ne sait pas l’ampleur de la tragédie pas plus qu’on n’en connaît la ou les victimes. Tout est lié au monde du travail que Chrystal et Cendrine découvrent par le biais de l’entreprise Medecines, arrivant bardées de diplômes, voulant réussir une grande carrière mais étant obligées, pour écrire une ligne sur leur CV, d’accepter un job bien en deçà de leurs possibilités, de leurs compétences, de leurs rêves.

Cendrine surtout mais aussi d’autres collègues vont conter la triste histoire de Chrystal. D’autres voix, plus intimes, s’y joindront, racontant qui était Chrystal, Belle dans un monde de bêtes. Ce n’est pas le premier roman traitant de la souffrance au travail, de la tyrannie des petits chefs, de l’inhumanité de certains patrons, du micromanagement épiant les moindres faits et gestes des employés au nom de la rentabilité, se moquant de casser des individus, tellement d’autres attendant de prendre la place, de mettre le pied à l’étrier dans le monde du travail sans lequel, tu n’es rien comme dirait l’autre. Et pour ceux qui craquent, il leur suffit simplement de traverser la rue pour retrouver un emploi, alors?

Réquisitoire contre le monde du travail tout comme “les visages écrasés” de Marin Ledun, il ya quelques années, “Elle, le gibier” est un roman très violent psychologiquement de par l’affect qu’il crée autour de Chrystal, désabusée, condamnée par l’entreprise et finalement isolée, l’entourage se cantonnant dans son quant à soi, tentant de se préserver, se fondant dans un égoïsme lui aussi, finalement très destructeur.

“Elle, le gibier”, une mise en garde majeure pour tous les jeunes qui entrent dans la carrière et un révélateur de la souffrance que peuvent connaître beaucoup, dès le matin, en se levant pour retourner en enfer.

« Ce que je veux dire, c’est que Chrystal avait une forte personnalité. Une personnalité qu’on ne brise pas comme ça.Il a fallu du temps, il a fallu l’avoir à l’usure, à la chignole, forer là où ça fait mal, dans l’amour-propre, longtemps et profondément.Il a fallu être persévérant et cruel, il a fallu lui faire mettre un genou à terre, puis l’autre, il a fallu frapper au plexus pour couper sa respiration, remplir sa bouche de terre, couper ses ongles et quand elle a été trop faible pour se défendre, trop épuisée, trop dégoûtée, lui infliger le coup de grâce. Mais ils n’ avaient pas imaginé ça… »


Wollanup.


Toute une vie et un soir d’ Anne Griffin / Delcourt.

Traduction: Claire Desserrey

When all is said, Toute une vie et un soir n’est pas un roman, c’est une rencontre – qui plus est, une rencontre dont vous vous souviendrez certainement à chaque St Patrick ou au moindre accord vaguement irlandais.

Sacré Maurice Hannigan ! (Sacrée Anne Griffin !) Raconter sa vie c’est une chose, mais quand il la raconte directement à son fils, Kevin, l’interpellant régulièrement, « Tu vois », « Tu sais », « Tu t’en souviens ? » Maurice vous attrape par le bras et vous visse les fesses sur le tabouret à côté du sien : vous êtes Kevin, y a pas à discuter.

« Ici c’est calme plat. Pas un pékin en vue. Il n’y a que moi, qui marmonne dans ma barbe et qui tambourine sur le bar, pressé de boire ma première gorgée. Si je réussis à me la faire servir… »

Cinq verres, cinq toasts, cinq personnes qui ont eu du poids dans la vie de Maurice : « Je suis ici pour me souvenir – de ce que j’ai été et de ce que je ne serai plus. »

La stout, pour Tony, le frère aîné, celui qui avait toujours été là lorsque le petit Maurice n’y arrivait pas : le soutenant à l’école, aux travaux de la ferme, chez les Dollard, la famille pour qui les deux garçons et la mère travaillaient en cette première moitié du XXe siècle irlandais. Les Dollard, famille de riches propriétaires dont le chemin n’a jamais cessé de croiser celui de Maurice, même jusqu’à cette soirée que nous passons avec lui au Bar du Rainsford House Hotel.

Le verre de Bushmills, pour Molly : « Lorsque j’ai dégusté le single malt 21 ans d’âge, j’ai soulevé ma casquette pour rendre hommage à sa splendeur. Celui-ci, fiston, est pour Molly, la sœur que tu n’as pas connue. » Un moment douloureux de la vie de Maurice, un moment comme nous sommes tous emmenés à vivre au cours de notre existence : celui où nous faisons le mauvais choix, celui où nous tournons la tête, où notre attention dévie de l’essentiel, celui où nous blessons irrémédiablement ceux qui nous aiment.

Une autre bouteille de stout (« Si un jour t’as de l’argent, n’abuse pas de cette drôlesse. Elle videra tes poches et fera de toi un ivrogne. »), cette fois-ci pour Noreen : la belle-sœur de Maurice, dont les crises de « mélancolie » ou d’enthousiasme, les accès de rire ou de colère, sa passion pour les « pièces qui brillent » avaient accompagné la vie de famille de leurs explosions passagères. « Noreen se blottissait dans ses mots comme un chat. »

Pour Kevin, le quatrième toast : « Cette bouteille de Jefferson wheated de 18 ans d’âge, tu me l’as offerte l’an dernier pour Noël. Elle a passé la soirée à mes pieds dans un sac. »

Que dire à l’unique enfant, son garçon devenu homme, parti loin, aux Etats-Unis, faire sa vie. Le fils qui n’a hérité d’une once de passion pour la terre ou pour l’élevage mais qui, contrairement à son père, a trouvé sa voie dans les livres et dans l’écriture. Le journalisme. Incompréhensible pour quelqu’un comme Maurice qui s’est échiné – avec succès – toute sa vie à agrandir ses terres en partant de rien. « Dès que les examens ont démarré, je me suis retrouvé seul pour travailler et tu m’as manqué. Je t’ai rien dit, mais c’était plus pareil. Et en 1989, après ton diplôme, lorsque t’as décidé de partir aux Etats-Unis avec les milliers d’autres jeunes de ton âge qui faisaient comme toi, j’ai bien cru que Sadie s’en remettrait jamais. »

Le dernier toast : Sadie, sa femme partie deux ans plus tôt. Un whiskey Midleton.

« Alors, tu veux la vérité pure et simple, fiston ? La raison pour laquelle je suis là à marmonner dans mon coin, c’est elle, ça t’étonnera pas. Je veux que ta mère revienne, voilà tout. »

Les pages dédiées à Sadie sont d’une beauté à couper le souffle, l’une des plus belles déclarations d’amour littéraires que j’ai pu lire. Elles parlent de la vie ensemble, de la vieillesse ensemble et de ce lient indéfectible qui tisse sa toile année après année jusqu’à vous faire dépendre de chaque respiration de l’autre.

L’histoire de Maurice, racontée en cette soirée de juin au bar du Rainsford House Hotel, est l’histoire d’une vie, la sienne, l’histoire de ses regrets, de ses joies, de ses peines. Derrière la silhouette de ce vieil homme de 84 ans, l’histoire de l’Irlande. Maurice ne s’apitoie jamais, il dit. Sa gouaille ne l’a pas quitté : excellent conteur, il vous fait traverser le siècle sans jamais vous lasser.

Ce roman je l’offrirai plus d’une fois : il m’a fait rire, pleurer, il m’a énormément touchée. Bravo, bravo pour la traduction, Claire Desserrey !

Monica.


OUTBACK de Kenneth Cook / Autrement.

Australie 1962, Johnson, petite frappe fait un casse dans une bijouterie armé d’un démonte pneu. Pas de chance, en sortant avec son copieux butin il se retrouve face à face avec un flic qu’il tue avec son outil. Repéré par des témoins qui ont alerté la police, il fuit dans les quartiers mal famés qu’il connaît bien, les flics à ses trousses. Au moment où il semble être pris, se pissant dessus, chialant, il réussit à s’échapper dans la campagne, l’outback, le bush et une chasse à l’homme va commencer entre le pauvre naze, cogneur de femmes et les flics particulièrement remontés par la mort de leur jeune collègue.

Parallèlement, Davidson, reporter ambitieux et premier journaliste sur les lieux du casse va couvrir l’affaire et l’ hallali pour le journal télévisé de sa chaîne financé par un gros ponte de l’industrie pharmaceutique qui ne veut pas que l’on mette n’importe quoi dans son journal TV, pas de sujets sur le cancer par exemple vu qu’il ne vend pas les produits pouvant le guérir.

Nul doute que le voyou et le journaliste vont se retrouver au milieu des mallees et des geckos. Sorti en 1964 à la Série Noire sous le titre “téléviré” à une époque où l’éditeur produisait des titres français qui sentaient parfois trop l’humour alcoolisé, “Outback” n’est pourtant pas une série B se résumant à une traque ordinaire. Le roman est assez loin d’une littérature de gare purement récréative et montre en revanche les dérives et les limites de l’information, l’indépendance de la presse à une époque télévisuelle préhistorique à des années lumière de la réalité actuelle montrée dans des films comme “night call” ou dans la série hallucinante “Shot in the dark” sur le quotidien de reporters de nuit de L.A..

“Outback” est un bon bouquin comme tous ceux de Kenneth Cook grand auteur regretté qui auscultait  la société australienne des années 60 et 70 tout en nous réjouissant aussi avec des recueils de nouvelles animalières désopilants comme “ Le Koala tueur et autres histoires du bush” ou “ La Vengeance du wombat et autres histoires du bush”. Toute l’oeuvre du grand écrivain des antipodes est éditée aux éditions Autrement.

Wollanup.


1793 de Niklas Natt och Dag / Sonatine.

Traduction: Rémi Cassaigne.

Dans les eaux putrides d’un lac où se mêlent excréments de la ville, carcasses d’animaux des abattoirs est retrouvé le cadavre d’un homme. Il a été amputé des deux jambes, des bras, de la langue, des yeux et des dents mais à chaque fois les plaies ont été soignées pour le maintenir en vie. Son calvaire a dû durer des mois, le maintenant dans son cauchemar mais ces amputations ne sont pas la cause de sa mort, pas plus que la noyade. Nous sommes à Stockholm en 1793 et il y a quelque chose de pourri au royaume de Suède.

La guerre contre la Russie, caprice du roi, a laissé la population exsangue, le peuple est affamé, abruti, victime des épidémies, de la faim, de l’obscurantisme et de l’alcoolisme qui permet de tenir dans le chaos, de ne plus voir l’enfer quotidien et d’y échapper de façon prématurée et salvatrice. Le pouvoir est corrompu, la crainte de la contagion de la Révolution française est grande et ceux qui détiennent le pouvoir, la noblesse et le clergé: duo maléfique et leur valetaille, font tout pour le conserver, pour garder leurs privilèges et les avantages qui vont avec. Cardell, manchot, vétéran de la guerre contre la Russie, buvant sa vie brisée par son roi de droit divin, qui a sorti de l’eau le supplicié va être employé par Winge, homme de loi, incorruptible et condamné à brève échéance par la tuberculose qui le ronge, pour l’aider dans l’élucidation de cette abomination qui indiffère les autorités et le commun des mortels mais qui leur est à tous deux insupportable.

Il s’agit ici du premier roman de Niklas Natt och Dag, issu de la plus ancienne famille noble suédoise et nul doute que nous n’avons pas fini d’entendre parler de lui. Roman subtilement monté en quatre parties correspondant à quatre saisons et écrit par une plume virtuose voit sa première saison se terminer dans une impasse pour les deux enquêteurs partis fouiller dans les bas-fonds d’une ville à vomir et dans le giron d’élites perverses. Les deuxième et troisième parties surprennent au début par leur absence de lien visible avec l’affaire. On reste bien sûr dans le thriller qu’est avant tout “1793” mais l’auteur se penche sur le destin de la jeunesse du pays.”Rouge, humide” raconte le destin de Kristofer Blix jeune de la campagne venu chercher fortune dans la capitale en tentant d’arnaquer les jeunes nobles friqués tandis que la troisième partie “Papillon de nuit” (surnom donné aux prostituées) contera l’enfer terrestre vécu par Anna Spina Knapp, symbole de la condition des femmes en Suède comme sous toutes les latitudes à l’époque, victimes des hommes qu’ils aient le pantalon sur les chevilles, l’uniforme ou la soutane. Habilement, Niklas Natt och Dag (nuit et jour) relie tous les fils afin d’offrir un final époustouflant à un roman tout à fait exceptionnel.

“1793”, thriller historique, est un roman comme on en rencontre peu dans le genre. Dès la première page, on est stupéfait, hébété par l’histoire comme par le talent de l’auteur. On peut évoquer, “le parfum” de Süskind pour l’épouvantable Cour des Miracles, “l’aliéniste” aussi, bien que “1793” soit nettement plus puissant, plus profond, plus noir. Evidemment, c’est un écrit sans concession, horrible à bien des moments, révoltant souvent mais d’une puissance énorme vous entraînant vers des abîmes insondables et qui, du coup, s’avère très, très dispensable aux personnes sensibles. Niklas Natt och Dag instille l’hébétètement, la colère, la révolte, l’effroi, l’horreur avec un talent qui l’impose, pour moi, au même niveau que le Tim Willocks de “La Religion”. Choc identique.

En voguant sur le Styx, vous arrivez à Stockholm… “1793”, l’enfer suédois.

Wollanup.


UNE ANNÉE DE CENDRES de Philippe Huet / Rivages Noir.

“1946. Deux truands corses, porte-flingues du clan marseillais des Guérini, débarquent dans un nouvel Eldorado du crime. Ruiné par la guerre, le port du Havre vit des heures folles qui attisent toutes les convoitises.

1976. Devenus puissants, les « parrains » locaux doivent sortir de leur coquille d’honorabilité pour contrer le « gang des Libanais » qui ambitionne de contrôler le marché de la drogue entre Le Havre et New York. D’autant que le transport par conteneurs révolutionne complètement la donne…L’éternel conflit entre Anciens et Modernes débouche sur de mortels coups tordus, peuplés d’invités non prévus : un pêcheur à la ligne, typographe à la retraite, qui n’aime guère être dérangé… Un journaliste débutant, Gustave Masurier alias Gus, qui se sent pousser des ailes d’enquêteur chevronné… Tout comme son ami Cozzoli, jeune inspecteur de police corse.”

Commencé un peu par hasard, peu attiré par une couverture très blafarde mais par ailleurs très proche aussi de ma vision de la ville du Havre la prolo sous-préfecture opposée à Rouen la belle et bourgeoise préfecture, ce nouveau roman de Philippe Huet m’a très vite passionné. Le Normand y met beaucoup de son parcours d’homme. Il y a bien sûr Le Havre dont il est originaire et où il a été également journaliste, un été 76 de canicule qu’il a dû couvrir pour son journal. En tant que grand reporter, il a aussi suivi le conflit au Liban pendant six ans et a vu par son expérience sur le terrain que l’argent de la drogue était bien le nerf de la guerre au Moyen Orient et que le Havre, en 76, y jouait un rôle de premier plan. Sa mémoire d’homme et de journaliste ont permis de créer un roman avant tout très crédible car s’il s’agit bien d’un polar, d’une oeuvre de fiction, Philippe Huet démarre d’un vécu, d’une connaissance pointue des lieux, de l’époque, des gens qui “gouvernent » la ville pour s’engager dans une bonne intrigue avec rebondissements et coups d’éclat souvent mis en valeur par l’éclairage positivement didactique de l’auteur.

Les premières lignes, la description de deux quasi analphabètes corses à la conquête de la ville, sont particulièrement jouissives et attirent le lecteur d’emblée. Le style railleur emporte tout et fait naître l’envie de retrouver ces deux méchants péquenots corses trente ans plus tard au faîte de leur gloire, loin des petits trafics de cigarettes qui les ont enrichis à la fin de la guerre quand ils faisaient des affaires avec les G.I. en attente de retour aux Etats Unis, triste dans une ville détruite et affamée.

Dans un premier temps, malgré la violence de certains actes et passages, le ton est résolument humoristique,moqueur mais aussi truculent grâce à des seconds rôles qui seront les imprévisibles grains de sable dans l’ engrenage. Tel Dominique Manotti qui, dernièrement, avait ranimé et rajeuni son commissaire Daquin, Huet reprend son personnage récurrent de Gustave Masurier, jeune loup au tout début de sa carrière journalistique et c’est aussi un atout non négligeable.

Mais “ Une année de cendres”, est surtout une histoire havraise puis une histoire nationale et internationale montrant certains coups fourrés de la politique étrangère de la France de Giscard, en l’occurrence au Liban en mettant en lumière une complicité de la police et de la presse cornaquée par le prince Poniatowski à l’Intérieur à l’époque.

Du suspense, de la truculence, de nombreux aspects de la France de 1976 pour ce beau polar « old school »… on en arriverait presque à apprécier la ville. “Une année de cendres” sera une très recommandable Madeleine de Proust pour les plus anciens mais également, pour les plus jeunes générations, un instantané très réussi d’une époque révolue mais qui paraît lointaine, si lointaine…

Epatant.

Wollanup.

CHERRY de Nico Walker / EquinoX / les Arènes.

Traduction: Nicolas Richard.

Cherry (la cerise) désigne dans l’argot des militaires américains d’aujourd’hui, la nouvelle recrue, le bleu-bite. L’expression est aussi à connotation sexuelle car, en américain, quand on perd sa virginité ou son pucelage on perd sa « cerise » (to lose one’s cherry). Bleu-bite, le personnage principal du premier roman de Nico Walker (inspiré par sa trajectoire personnelle) l’a été, pendant les premiers mois de son engagement sous l’uniforme, balancé en Irak. Branleur, jean-foutre, désespérant propre-à-rien sous opioïdes, il l’a été également, avant, pendant et après ce passage dans l’armée. Nico Walker purge une peine de prison depuis 2012 et devrait être libéré en 2020. On obtient un aperçu de l’état de l’Amérique quand les maisons d’édition en viennent à « tirer » du système carcéral des types avec autant de talent pour la plume (que pour autre chose de bien pire) : il y a quelques semaines à peine, Nyctalopes chroniquait L’Hôtel des barreaux gris de Curtis Dawkins, lui-même emprisonné à perpétuité.

Cleveland, Ohio, 2003. Le narrateur, issu de la middle-class, entame sa première année à la fac. Bien vite, sa vie se met à ressembler à une dérive : glander, se défoncer, baiser, tomber amoureux occupent la plupart de son temps. Quand il rencontre Emily, c’est le coup de foudre. Quand il croit l’avoir perdue, il s’engage dans l’armée par ennui et bravade. Assistant médical de terrain, il est envoyé en Irak et découvre pendant une année l’horreur et l’absurdité de la guerre : la routine, l’abrutissement, le sang, les flammes, les antidouleurs, les compresses, la trouille, la violence à l’état brut, de part et d’autre. A son retour, c’est un homme malade, il souffre de troubles post-traumatiques. Il retrouve Emily qui a elle aussi commencé à tâter de la seringue. Le jeune couple se laisse aspirer dans le siphon d’opiomanie qui tire vers le bas tout un pan de la société américaine. L’addiction s’aggrave, les finances s’évaporent. Pour continuer à dépenser les sommes faramineuses nécessaires aux toxicomanes, le dos au mur, il se met à braquer des banques.

Cherry réussit en premier lieu la gageure de rendre un véritable trou du cul attachant. Le narrateur, celui de la vie civile en tout cas, nous englue dans sa naïveté morose, son indolence, son sentimentalisme, son inclination à baigner dans la vacuité. Si on était un vieux con, on lui collerait les épaules contre les épaules, hurlerait quelque chose comme « non mais tu vas arrêter tes conneries ! » et peut-être le ferait-on saigner du nez. Si on était un vieux con avec du cœur, on le prendrait dans ses bras et se mettrait à chialer aussi « quand est-ce que tu vas arrêter tes conneries ? » Mais il y a quelque chose qui force le respect, c’est l’honnêteté brute, la vérité, du propos. Ce cœur brisé, cette âme pleine d’espoir malgré tout, nous parle et nous touche.

Son expérience sous les drapeaux et sur le théâtre d’opérations irakien constitue un indéniable temps fort du roman. On est là au plus proche de ce qu’a lui-même vécu Nico Walker. Il n’est pas le premier à relater ce genre d’histoires. En fiction ou non-fiction, d’autres anciens soldats ont publié des textes superbes, forts. Mais la lucidité de  Nico Walker sur l’armée et la guerre embroche l’amas de propagande qui les entoure. Ses anecdotes chaotiques (porno et drogues, actes de cruauté et de bienveillance, heures d’ennui transpercées de pics de terreur) ont une résonnance toute particulière et véhiculent le désordre de la mission américaine et ses effets délétères sur les jeunes gens chargés de la mener.

Le retour au pays est une spirale descendante. Les prises de drogue, les deals, l’infernale et stérile bavasserie des toxicos dominent et donnent l’impression d’une course sur place. Les anecdotes similaires s’accumulent, comme une leçon répétée encore et encore à quelqu’un qui la comprend mais ne peut rien changer. L’enfer personnel du narrateur est aussi celui de toute une société. Les opioïdes sont aujourd’hui un fléau national aux Etat-Unis. Démarrée avec la surprescription de médicaments anti-douleurs (comme l’Oxycontin), la crise s’est intensifiée avec l’afflux d’héroïne à bas prix et d’opioïdes synthétiques fournis par des cartels. Le roman de Nico Walker est un des premiers à éveiller la conscience sur cette catastrophe humaine et sociale.

Salué par la presse et des grands noms de la littérature américaine contemporaine (Donald Ray Pollock, Thomas McGuane, Dan Chaon…) Cherry est une fiction portée, transportée même, par une vérité brutale, sans une once d’apitoiement. Elle nous parle d’un carnage américain, celui d’une jeunesse amochée par la guerre, la morosité et l’anéantissement dans la drogue, avec une authenticité terrifiante.

« Après avoir reçu un e-mail qui me brisait le cœur,  ce que je faisais typiquement, c’était boire un café et fumer des cigarettes. S’il y avait une partie de cartes en cours, je jouais et perdais un peu d’argent. Dans l’ensemble, je n’avais pas de veine aux cartes. Mais tôt le matin, la plupart du temps, il n’y avait pas de partie de cartes. Souvent il n’y avait rien d’intéressant à lire. Tout le monde dormait.  Alors ce que je faisais, c’est que je regardais le catalogue Ikea. J’avais copié-collé plein de trucs sur le mobilier Ikea dans un document Word, et je regardais ça en pensant aux meubles qu’Emily et moi achèterions quand nous habiterions ensemble. Je me disais que si je revenais vivant de ce truc en Irak et que je mettais de l’argent de côté, ça nous suffirait pour que nous nous lancions ensemble dans la vie. Nous aurions des économies, elle serait diplômée,  je pourrais entreprendre des études et ça irait parce que ce ne serait pas juste un truc qui me serait tombé dans le bec. Il faudrait que je sois futé comme Emily. Et elle deviendrait quelqu’un et je deviendrais quelqu’un, bibliothécaire peut-être, et nous aurions assez d’argent, nous serions classe moyenne, nous ne manquerions de rien, nous ne dépendrions de personne., aucun vieux salopard ayant voté pour les guerres ne pourrait rien me dire parce que j’aurais fait ce qu’ils avaient voulu. Donc je fumais des Miami, je buvais du café, j’étais sur les nerfs après avoir été en mission toute la nuit, à me vautrer dans les champs autour de la base. En vrai, je ne regardais pas beaucoup de porno, vous savez. Bon d’accord, j’en regardais un peu, j’avais vu quelques épisodes de La camionnette de la baise et tout ça, mais dans l’ensemble je n’en matais pas tant que ça. Ça me donnait l’impression de tromper Emily. Et quand je me branlais dans les chiottes portables, je ne pensais pas à d’autres nanas. Je n’en ai pas honte. J’essayais d’être un mec bien. »

Paotrsaout


J’AI D’ABORD TUÉ LE CHIEN de Philippe Laidebeur / Denoël

“La singularité du Prix littéraire Matmut, « l’édition de votre premier roman » est de faire émerger le talent brut d’un jeune auteur et d’accompagner les différentes étapes de production de son premier roman par le soutien d’un éditeur. Lancé en 2013, ce prix s’adresse aux auteurs de toutes nationalités écrivant en langue française, jamais publiés ou qui l’ont été à compte d’auteur.”

Cette année, le gagnant, honoré pendant le salon de Paris en mars, était Philippe Laidebeur et son premier roman a eu l’honneur d’être édité par Denoël au professionnalisme  reconnu depuis longtemps. Ajoutons par ailleurs que le prix est présidé par Philippe Labro dont le talent de journaliste et d’auteur ne sont plus à prouver.

“Il est SDF, clodo, sans abri. Un échec sentimental, un désastre professionnel, et le voilà dans la rue. Il y vit depuis dix ans. Et touchera bientôt le fond de sa descente aux enfers. Vagabond solitaire, il gère son quotidien en évitant les pièges que lui tend la jungle urbaine. C’est tout du moins ce qu’il croit. Une nuit, pour une banale histoire de planches volées, il égorge un vigile et son chien. Il le fait machinalement, sans la moindre émotion. Ce sera le premier meurtre d’une longue série. Tuer pour ne pas être tué, sa vie est aussi primitive que cela. Un jour, il élimine un homme qui lui ressemble de façon étonnante et, tout naturellement, il prend sa place. Il usurpe l’identité d’un étrange et riche inconnu.”

A la fin de la lecture du roman de Philippe laidebeur, on ne peut que reconnaître que la Matmut (je n’ai aucun intérêt ni aucune action chez cet assureur) a, par cet acte de mécénat, offert sa chance à un auteur qui mérite tout à fait d’être connu du public.

Débutant par la destruction, la chute d’un homme bien établi, se retrouvant très rapidement sur le trottoir, le roman va vous envoyer vers des horizons, des territoires cauchemardesques insoupçonnables et très loin des bords de la Seine et du 16ème arrondissement. Le personnage principal devient un assassin, le “d’abord” du titre “j’ai d’abord tué le chien” infèrant parfaitement le lecteur vers un développement monstrueux. Utilisant son rasoir, à l’origine, pour se sauver dans la jungle des bas fonds du macadam parisien, il va très vite en faire usage pour d’autres desseins, pour monter une supercherie qui lui permettra de sortir du marasme. Enfin, c’est ce qu’il pense.

Animé par des chapitres très courts donnant la priorité à l’action, faisant très bien ressentir l’urgence de la situation, le roman va fondre très rapidement vers la folie, vers un trouble dissociatif d’identité qui va contaminer le lecteur, le faisant dangereusement entrer dans le cerveau de plus en plus dérangé d’un héros dont l’ indicible course semble sans fin malgré un format, somme toute, très resserré.

De Charybde en Scylla.

Wollanup.


EN LIEU SUR de Ryan Gattis / Fayard.

Traduction: Nadège T. Dulot

En 2015, dans “6 jours” Ryan Gattis racontait à partir de ses souvenirs les émeutes qui avaient enflammé les quartiers sud de Los Angeles du 29 avril au 4 mai 1992. Ces émeutes étaient néanmoins à la périphérie d’une histoire qui donnait la voix à 17 personnages qui subissaient ou profitaient de l’insurrection, de cet état de non droit d’une semaine, de cette guerre urbaine. Le roman, primé par la magazine Lire cette année-là, offrait une très belle part à une dimension sociale et humaine. Assurément un livre choc d’un auteur qui déclarait à l’époque “J’écrirai probablement toujours sur la violence”.

Dans “En lieu sûr”, se déroulant en 2008, il retourne dans ce même quartier de South Central de L.A. pour une histoire autour du business de la drogue, dans l’univers des gangs latinos, n’utilisant cette fois-ci que deux voix mais deux énormes personnalités au moment où l’Amérique coule avec cette crise bancaire des placement pourris. Les banques s’en remettront, pas de souci, mais beaucoup de simples citoyens ricains y laisseront des plumes, se retrouveront d’un jour à l’autre à la rue mais le pays se relèvera “God bless America”…

Gattis s’intéresse donc une fois de plus à une période très violente initiée par l’Etat et par ses manquements. Les conséquences sont très visibles tout au long d’un solide roman au message social et humain une fois de plus de haut niveau. Gattis n’écrit pas des thrillers à deux balles mais des bombes politiques qui font mal dans un style vif, superbement documenté et très addictif.

“Ex-addict et délinquant, Ricky « Ghost » Mendoza est déterminé à rester clean jusqu’à la fin de ses jours. Rentré dans le rang, il force désormais des coffres-forts pour le compte de toute agence gouvernementale prête à payer ses services, des Stups aux Fédéraux. Mais quand il découvre que la personne qui compte le plus pour lui croule sous les dettes, il décide de faire une embardée risquée : forcer un coffre et en prélever l’argent sous le nez du FBI et des gangsters à qui il appartient, sans se faire prendre – ni tuer.”

Il est de loin préférable de ne pas trop donner les raisons qui poussent Ghost à jouer les robins des bois. Personnage de polar particulièrement bon que ce “Ghost”, homme aux multiples blessures, écorché vif, d’une tristesse incommensurable, vivant au rythme d’une K7 de musique punk que lui a concoctée Rose, l’amour de sa vie avant de mourir. En quête d’une rédemption si typiquement coutumière de la littérature ricaine mais qui atteint ici des dimensions de tragédie grecque, Ghost émeut tout comme Glasses, l’autre personnage, l’autre troublante voix d’un roman qui laisse des traces.

“Pour les gens qui seront dans la rue à Noël, ceux qui méritent pas ça.

Pour eux.

Pour leur maison.

Pour leur famille.

Et pour la maison que je n’ai jamais eue quand j’étais petit.

Et pour le HLM dont on m’a viré.

Pour le foyer où on m’a envoyé et d’où je fuguais tout le temps.

Pour tout ce que j’ai traversé.

Pour tous les sales coups que j’ai faits.

Pour Harlem Harold.

Pour tous ceux que j’ai fait souffrir.

Surtout ceux à qui je pourrai jamais demander pardon.

Plus.”

L’impact dramatique, la puissance du propos, les multiples fulgurances d’une histoire urgente vous défoncent plus d’une fois et font de “En lieu sûr” un roman solide, violent, vif, puissamment humain et intelligent, très intelligent.

“J’ai peur, c’est vrai. J’ai peur, genre je suis remonté, électrifié de partout, mais ce qui m’a le plus souvent fait peur dans la vie, c’est l’inconnu. Or là, je sais ce que j’ai en face de moi et je me fous de ce qu’ils vont me faire. Mon corps, ils peuvent le tuer. Le pouvoir sur mon esprit et sur mon mental, ils l’auront que si je leur laisse. Et je le leur laisserai pas. Pas même des miettes.”

Nyctalopes a créé sur Spotify la playlist de Rose « Fuck dying », rythmant le roman et souvent commentée par l’auteur;.

Wollanup.


BANLIEUES PARISIENNES / Asphalte.

Sous la direction d’Hervé DELOUCHE. Avec des textes de Guillaume BALSAMO, Timothée DEMEILLERS, Marc FERNANDEZ, Karim MADANI, Cloé MEHDI, Patrick PÉCHEROT, Christian ROUX, Jean-Pierre RUMEAU, Anne-Sylvie SALZMAN, Insa SANÉ, Rachid SANTAKI, Anne SECRET, Marc VILLARD.

Nyctalopes a proposé jusqu’ici un certain de nombre de chroniques de romans issus de la collection « Fictions « d’Asphalte. L’éditeur développe également depuis ses débuts « Asphalte Noir », des recueils de nouvelles noires inédites invitant à la découverte d’une ville ou d’un territoire, sous la plume d’auteurs locaux. Après Paris Noir, Marseille Noir, Haïti Noir, Bruxelles Noir… on revient en France avec cette nouvelle destination : Banlieues parisiennes Noir. C’est le prolongement au-delà du périphérique de Paris Noir paru en 2010, qui constituait le premier volume de la collection.

Dans l’introduction d’Hervé Delouche, il y a une très intéressante référence à un ouvrage de géographie humaine, un carnet de voyage, publié il y a 30 ans : Les Passagers du Roissy-Express, par François Maspero et la photographe Anaïk Frantz. S’arrêtant à chacune des stations du RER B, reliant au nord-est l’aéroport Charles-de-Gaulle et au sud-ouest, Saint-Rémy-lès-Chevreuse, (la ligne B du RER et ses ramifications traversant une partie aussi minime soit-elle de tous les départements de l’Ile-de-France, 75, 77, 91, 92, 93, 94 et 95), les auteurs entreprirent d’aborder la vraie vie des habitants d’un territoire kaléidoscopique, protéiforme, engagé dans une transformation historique, au point de vue urbanistique, économique et sociologique. En 2019, le collectif d’auteurs réunit dans ce recueil ne fait probablement pas autre chose en nous proposant des instantanés en provenance de la petite Couronne et au-delà, instantanés qui disent quelles sortes d’existence cabossée et de trajectoire accidentée strient les zones sombres ou simplement périphériques du regard que nous portons sur les banlieues parisiennes. déjà bien orienté par nos préjugés et la méconnaissance. Ne l’oublions pas, il s’agit de textes noirs et leurs auteurs n’ont pas été convoqué ici pour démériter. Parmi eux,  les vétérans du genre ne déçoivent pas et les nouveaux venus, non plus.

Témoins de leur temps, les auteurs (pour certains ancrés dans le territoire qu’ils utilisent) ont forcément un pied dans une réalité déjà arpentée par d’autres, médias, films, séries. Les banlieues comme territoires,  « rintés » ou « terters » de criminels, de caïds, de réseaux, de trafics, de substances, cela ne surprendra personne. Et les « bonnes » banlieues (qui ne méritent plus par conséquent leur adjectif manichéen), à l’ouest, ou plus profond au sud, ne sont pas épargnées, cette fois. Les banlieues comme réacteurs à fusion ou fission de l’histoire migratoire, cela n’étonnera pas non plus. La différence, par rapport à 1990 peut-être, c’est que d’autres populations sont arrivées dans le paysage, en provenance d’Europe centrale ou balkanique, d’Afrique subsaharienne. Elles vivent aussi la relégation, dans les interstices concédés, en dehors de la ville-centre, Paris, qui leur oppose ses barrières mentales, culturelles et financières. Des auteurs n’oublient pas de creuser le mille-feuille historique des lieux qu’ils veulent raconter. Dans les ruines de la banlieue ouvrière ou « villageoise » poussent, comme le lierre, des histoires toujours douloureuses. On y a brisé des hommes autant que des sociabilités, des usines et des rêves. Brutalité, révolte, cruauté, renoncement, tragédie sont au rendez-vous pour ces personnages de l’ordinaire alignés dans 13 histoires qui portent la griffe particulière de leurs auteurs. Pas question d’établir un palmarès dans cet ensemble de fort bonne tenue. Les angles, nuances, sensibilités apportés par les auteurs atteindront des lecteurs tous différents.

Pour peut-être sortir de ces généralités, j’oserai évoquer deux textes en particulier.  Il y a dans Métamorphose d’Emma F. de Christian Roux une effarante  et jubilatoire férocité. La vengeance, ô combien cruelle d’Emma, c’est la revanche d’une reléguée : géographique (elle habite à Mantes-La-Jolie), socio-économique (elle est boniche à Paris et fait l’A/R quotidien), physique également (elle est obèse et n’incarne en rien le stéréotype de la Parisienne élégante et désirable que produit ce centre aisé, médiatisé, puissant, donneur de ton culturel et artistique, avec une violence et un mépris tranquilles).  La transgression d’Emma c’est de rappeler que ce clinquant peut se noyer rapidement : le même fleuve qui arrose la Ville-Lumière peut devenir sordide Seine de crime quelques méandres plus à l’ouest.

Beaucoup plus intimiste, dérangeant d’une autre manière, le texte Martyrs obscurs d’Anne-Sylvie Salzman évoque le mauvais voyage retour dans le passé, dans un lieu plus inattendu que d’autres mais qui néanmoins appartient à ce vaste ensemble des banlieues, le vallon d’Arcueil, sous son viaduc, à 2 km au sud de la Porte d’Orléans. C’est là une leçon du texte ; partir de sa banlieue, laisser derrière soi une part de sa vie, c’est possible.  Mais pas pour tout le monde : ce qui reste, ceux qui restent, le bâti et les humains, peuvent y sombrer et y pourrir.

Paotrsaout

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