Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Author: clete (page 1 of 52)

JAKE de Bryan Reardon / Série Noire.

Traduction: Flavia Robin.

“Jake”,  premier roman de l’ Américain Bryan Reardon a connu un franc succès lors de sa sortie en 2015. Si, en fin de lecture, vous avez le même sentiment que moi sur ce roman, vous comprendrez aisément pourquoi il a tant plu là-bas et quel public a pu louer ses qualités.

“Simon Connolly est l’heureux père de deux enfants, Jake et Laney. Sa situation d’homme au foyer est pour le moins originale et Simon n’est pas toujours très à l’aise dans ce rôle. Mais, cahin-caha, la famille coule des jours paisibles… Jusqu’au matin où Doug Martin-Klein, un gamin insociable dont Jake est le seul copain, tire sur plusieurs camarades de classe avant de se donner la mort.
Les survivants et les blessés sont peu à peu évacués, mais Jake est introuvable. Et très vite soupçonné d’être le complice de Doug.
Commence alors pour Simon une véritable descente aux enfers. Comment une chose pareille a-t-elle pu arriver? Comment a-t-il pu ne rien entrevoir du drame qui se profilait? Jake est-il coupable? Où est-il passé?”

Après un court prologue montrant que le personnage principal du roman sera bien le père, Simon, et que l’on suivra la tragédie dans sa tête et un court chapitre sur la conception de l’enfant ,“Jake” démarre à un rythme infernal, racontant les premiers instants après la tuerie dans le lycée, terrible plaie ricaine, déjà 18 fusillades dans des écoles depuis le début de l’année. Toute cette partie, fulgurante, vous cloue au fond de votre fauteuil, vous terrorise et même plus si vous êtes vous-même géniteur d’un ado. Étonnement, peur, angoisse, effroi, incompréhension, colère, doute, sentiment de culpabilité, toutes les nuances du cauchemar que vit Simon sont bien amenées, montrées. Malgré des qualités littéraires très moyennes, on se prend bien la chape de plomb qui s’est abattue sur Simon et on veut savoir ce qui s’est vraiment passé, quelle a bien pu être la relation entre Doug et Jake pour arriver à ce massacre.

Hélas, autant dans l’urgence Reardon se montre efficace autant son écrit devient franchement pénible quand il raconte l’ histoire de Simon avec Jake de sa naissance à quelques heures avant le drame. Ces chapitre insipides montrant que Simon et son épouse sont des parents formidables, que Simon a du mal à se faire des relations dans la version locale de “Desperate housewives” dans laquelle il vit ses journées de père au foyer, que Jake a toujours été un enfant puis un ado formidable, altruiste, un ange, sont d’un ennui et d’une niaiserie qui plombent toutes les 20 pages le suspense créé par la tension du présent et tout cela pour pas grand chose en ce qui concerne la genèse. Mais il est certain que s’il n’avait pas croisé ces flash-backs avec les événements dramatiques pour les regrouper en début de roman, je ne serai pas là à vous parler de ce pensum.

“Jake” est le premier roman de Reardon et on peut se demander quelle est la raison qui a pu le pousser à emprunter le même chemin que les deux romans “Il faut qu’on parle de Kevin” de Lionel Shriver paru chez Belfond en 2003 et “Le bon père” de Noah Hawley paru à la Série Noire en 2014, qui sont tous deux de vraies pépites sur le même thème. Quelle originalité dans le traitement pouvait bien apporter Bryan Reardon ? L’ innovation vient bien sûr du dénouement où l’auteur, en livrant les clés de l’intrigue, a voulu jouer sur l’émotion . Et, de fait, il en a beaucoup joué, usé, dans l’excès, dans une grandiloquence très américaine, et certains moments sont couverts, à la truelle, de bons sentiments, de niaiseries indigestes avec des sommets de très mauvais goût comme l’histoire d’un labrador. « Le bon père » de Noah Hawley était un formidable roman d’amour filial, ici, on en a sa triste parodie. Oh, bien sûr, cela va faire pleurer, pleurnicher dans les chaumières et les yeux embués, vous ne verrez peut-être pas les incohérences, les invraisemblances qui jalonnent la fin de l’histoire.

Indigeste.

Wollanup.

 

L’ INFINIE PATIENCE DES OISEAUX de David Malouf / Albin Michel.

Traduction: Nadine Gassie.

Ecrit en 1982, ce roman de l’auteur australien reconnu et multi-récompensé David Malouf n’avait jamais eu droit à une traduction française. C’était sans connaître le talent et la perspicacité de Francis Geffard et en ce début d’année, ce roman injustement oublié est venu rejoindre d’ autres joyaux de sa collection “les grandes traductions” chez Albin Michel.

« En à peine deux cents pages, L’infinie patience des oiseaux atteint des sommets que bien des romans plus volumineux peinent à gagner. »- Francis Geffard.

“Lorsqu’en 1914, Ashley Crowther revient en Australie, dans le Queensland, pour s’occuper de la propriété héritée de son père, il découvre un paysage merveilleux peuplé de bécasses, d’ibis et de martins-chasseurs. Il y fait également la connaissance de Jim Saddler, la vingtaine comme lui, passionné par la faune sauvage de l’estuaire et des marais. Au-delà de leurs différences personnelles et sociales, les deux jeunes hommes ont en commun un véritable amour de la nature. Et ils partagent un rêve : créer un sanctuaire destiné aux oiseaux migrateurs. Loin de là, l’Europe plonge dans un conflit d’une violence inouïe. Celui-ci n’épargnera ni Jim, qui rejoint un camp d’entraînement à Salisbury, ni Ashley, envoyé à Armentières. Seul témoin de la parenthèse heureuse qui les a réunis, Imogen, une photographe anglaise amoureuse comme eux des oiseaux, saura-t-elle préserver le souvenir des moments exceptionnels qu’ils ont connus ?”

Roman court mais ô combien profond malgré la reprise d’un thème si souvent conté du passage entre l’ancien monde du début du XXème siècle et le nouveau qui verra son origine dans les blessures des grandes puissances européennes, le sang versé, le sacrifice de sa jeunesse, l’anéantissement de son avenir dans la boucherie de la première guerre mondiale.

Composé de deux parties complètement distinctes mais racontant toutes deux, en des termes différents, la vie de Jim, gosse du Queensland, vivant une vie toute simple, entièrement consacrée aux oiseaux et qui pris dans la grande folie des hommes, la manipulation des masses, qui sous tous les latitudes et de tous temps a toujours réussi ses basses oeuvres, s’engagera dans l’armée australienne pour combattre dans les Flandres. Triste destin que celui de ses mômes nés en Australie et ailleurs et qui crèveront vingt ans plus dans un bourbier français.

La première partie consacrée à Jim et à son ami Ashley se veut poétique s’attachant à la beauté de la nature, des oiseaux dans leur diversité et leur originalité. Les phrases, parfois du nectar, glissent et jamais, malgré la simplicité du propos, l’attention et le plaisir ne se relâchent . La vie s’écoule paisiblement dans ce petit coin béni des dieux en ce début de siècle tandis que même au fin fond du pays commencent à gronder les rumeurs, de plus en plus grandissantes et précises, de guerre, très loin, en Europe. Et puis la fièvre monte et elle est très contagieuse, jetant les deux hommes dans l’enfer du nord de la France.

La deuxième partie du roman raconte la guerre de Jim et le propos conserve néanmoins parfois son lyrisme malgré l’horreur racontée, l’enfer vécu. Et au cœur de ce pandémonium, parfois l’étincelle, le rayon de soleil par le vol d’un oiseau par-dessus les tranchées, une musique d’harmonie flottant dans l’air comme un signal de trêve, d’humanité encore vivante dans le camp d’en face ou “ O for the wings of a dove” de  Mendelssohn chanté, prié dans un moment d’accalmie. Ultimes remparts à la barbarie.

« C’était un son d’une telle pureté, si haut, si clair, que tout le verger s’était tu, une voix ni masculine ni féminine qui ressemblait, lorsque vous vous détendiez et fermiez les yeux, à la voix d’un ange, même si, quand vous les rouvriez pour regarder, elle s’élevait de la bouche d’un enfant vêtu d’un uniforme dépenaillé et rapiécé guère différent des autres, debout tête nue dans la lumière vacillante des chandeliers du piano, et qui, lorsqu’il eut fini et dénoua ses grandes mains, sembla embarrassé de l’émotion qu’il avait suscitée, plein d’humilité face au don qui était le sien. »

Superbe.

Wollanup.

QUE LE DIABLE SOIT AVEC NOUS de Ania Ahlborn / Denoël.

Traduction: Samuel Sfez

« Deer Valley, Oregon. Le jeune Jude Brighton a disparu depuis trois jours. Les autorités commencent à perdre espoir, et la thèse d’une fugue laisse progressivement la place à des hypothèses plus inquiétantes. Malgré son jeune âge, Steve Clark, le meilleur ami de Jude, est bien conscient de cela. Grand fan de séries policières, il sait que chaque minute qui passe est capitale. D’autant plus que ce drame n’est pas le premier à frapper Deer Valley. Un jeune garçon a été retrouvé mort dix ans plus tôt, son corps atrocement mutilé. Sans oublier tous ces animaux domestiques disparus sans laisser de trace…

Lorsque Jude réapparaît de façon tout à fait inattendue, tous pensent que la vie va reprendre son cours. Mais Steve se rend vite compte que quelque chose ne va pas. Et si le garçon qui était mystérieusement ressorti des bois n’était pas vraiment Jude? »

Dans la collection Sueurs Froides de la maison d’édition, nous avions eu l’an passé un ouvrage de Nick Cutter « Troupe 52 » qui présente des analogies, à me yeux, dans cette volonté de tension croissante et imprégnante. Ce n’est pas mon genre de prédilection,  je reste souvent insensible à l’étalage d’épouvante, d’ouvrages qui cherchent à nuire à votre quiétude nocturne. Mais à l’instar du livre cité en préambule, si la construction, l’écriture, et si surtout l’auteur façonne des personnages crédibles, en explorant leur psychologie, il s’impose à ma lecture malgré mes réticences de genre. Et, justement, l’auteur conserve le souci d’explorer avec patience, minutie, cohérence les personnalités des acteurs principaux.

La mélodie, la cadence, le rythme vont donc crescendo tout en s’attachant à conserver une crédibilité dans le cadre qu’elle se fixe; et non, donc, dans le fond de l’histoire qui n’est pas le propos motivant. Bien que, en continuant le parallèle avec « Troupe 52 », il ne présente pas les mêmes atouts, les mêmes atours dans une tension étirées menaçant de se rompre, on fait face à une noirceur n’autorisant pas la moindre once d’éclaircies. Les jeunes êtres sont éreintés, meurtris, lacérés dans leur chair et leur âme et souffrent, avant tout, de perdre l’innocence de leur enfance, abandonnés par le monde des adultes.

Ouvrage qui devrait véritablement contenter les amateurs du genre et ne pas rebuter, comme ce fut mon cas, dans les aptitudes de l’écrivain à conter avec foi sa fable cathartique.

Chouchou.

QUE LA GUERRE EST JOLIE de Christian Roux / Rivages.

« La ville de Larmon, située à une heure de Paris, est dirigée par un maire plein d’ambition qui a de grands projets immobiliers. Il veut convertir l’ancien quartier ouvrier où l’usine Vinaigrier faisait vivre toute une communauté, en un ensemble résidentiel haut de gamme. Mais les gens qui continuent d’habiter le quartier ne l’entendent pas de cette oreille. Pas plus que les artistes qui ont investi l’usine pour leurs performances et installations d’art contemporain. Alors la municipalité va recourir à des pratiques illégales pour faire déguerpir les habitants. Tout est bon : chantage, menace, incendies criminels… Meurtre. Mais pour cela, il faut des voyous, des bandits, des gens qui ne reculeront devant rien. » 

Pas de doute, on entre ici dans le dur, dans le social, dans le malaise urbain à la croisée des mondes politiques et dans l’univers du grand banditisme en col blanc mais aussi barbu bas du front ou encore racailles en baggy et casquettes criardes ricaines.  

 Ah Dieu ! que la guerre est jolie 
 Avec ses chants ses longs loisirs 

Dans un magnifique premier chapitre à la plume experte et talentueuse et auréolé d’une citation de Guillaume Apollinaire , Roux montre la poésie de bombardements nocturnes sur Bagdad et le supplice de rats enflammés par une main criminelle dans un immeuble abandonné. Le grand frisson, l’horreur palpable, le malaise naissant sans artifices, la description glaciale, sans états d’âme, la détermination, l’inhumanité. Tout est dit déjà dans cette intro d’un roman qui par la suite, pendant quelques pages, aura un cours plus anodin avant de remonter avec une explosion finale destructrice. 

Le roman, l’histoire, en apparence et en réalité, n’est pas très originale mais bénéficie d’un cadre contemporain, mettant en scène de nouveaux et importants acteurs de l’internationale du banditisme venus des Balkans ou de mosquées  salafistes de quartiers français. Si cette actualisation permet de bien dater le roman, de parfaitement l’ancrer dans le présent de certains quartiers du pays tout en laissant présager du futur, son originalité, sa richesse, sa force et son âme se situent plus dans ce traitement des magouilles si souvent décrites et contées mais montrées ici avec le sceau de l’authenticité du vécu, du témoignage livré avec sincérité et souvent avec une certaine empathie tangible. 

La plume de Christian Roux  sonne juste, authentique, et j’ai très souvent adhéré à de petites  remarques anodines  mais tellement justes. Les personnages, les principaux mais aussi tous les autres sont particulièrement bien peints, permettant de comprendre leur personnalité, leur parcours, leurs idéaux comme leurs combats menés comme perdus. Le propos est humain mais ne se veut pas humaniste. Christian Roux ne juge pas les options, les comportements même si tout acte d’écrire, par ses choix narratifs, inclut sa part de subjectivité. 

Parsemant son propos de souvenirs de guerre d’un photographe, l’auteur ose un parallèle surprenant entre la réalité de la guerre en Irak et Syrie et la situation de Larmon. Et si la comparaison parait  initialement particulièrement osée, le talent de persuasion de l’auteur, avec cette impression de détachement qui marque les pages, arrive à nous convaincre, nous persuader que la destruction de l’usine Vinaigrier contribue à l’effacement de l’histoire de gens, gomme l’histoire d’un quartier ouvrier, bafoue la mémoire collective tout comme des bombardements en Irak, et qu’ici aussi, la mort frappera aveuglément emportant des vies anonymes et surtout innocentes. 

Noir brillant! 

Wollanup. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA CONTRE-NATURE DES CHOSES DE Tony Burgess / Actes Sud.

Traduction: Hélène Frappat.

Avouons qu’en matière de littérature apocalyptique ou post-apocalyptique, les œuvres créées ont tendance à tourner en rond et ressasser toujours les mêmes clichés : attaques ou explosions nucléaires, zombies et j’en passe. Bien évidemment, tout n’est pas mauvais. Le magnifique roman La Route de Cormac McCarthy en est la preuve. Tout comme La contre-nature des choses de Tony Burgess qui réserve son lot d’originalité.

Un homme au bout du rouleau – le narrateur – sillonne un paysage de fin du monde sans lever les yeux. Tout là-haut, dans ce qu’il reste de l’ancien ciel et qu’il évite de regarder, l’Orbite charrie un milliard de cadavres. Parce qu’au bout du compte, l’apocalypse zombie aura surtout généré un gigantesque problème de gestion des déchets. Les brûler dans des fours géants ? Trop de mauvais souvenirs. Les enterrer ? On a bien essayé, mais pour se retrouver avec des hectares de boue grouillante. Alors on s’est mis à les envoyer là-haut. Quant à lui, il doit se trouver un fils avant le soir, autrement dit kidnapper un gosse pour qu’il l’aide à accomplir une mystérieuse mission.
Et puis il y a Dixon, son double maléfique, une vieille connaissance devenue vendeur de cadavres et un authentique génie du mal. Dixon pratique des tortures d’une barbarie et d’une sophistication pornographique qui en font l’homme le plus redouté parmi ce qu’il reste de survivants sur cette planète presque totalement inhospitalière. Entre le narrateur et lui, un duel s’engage. L’occasion, pour Tony Burgess, d’ajouter à l’Enfer de Dante une multiplicité de cercles dont la puissance tient autant à leur imagerie traumatiquement poétique qu’à leur caractère politique de prémonition.

La contre-nature des choses est un roman original en plusieurs points de vue. Le narrateur est le personnage principal qui raconte et décrit ce qui se déroule sous ses yeux, et autant vous dire que ce n’est pas marrant. On se laisse guider au fil des mots crachés par sa gueule qui semble dévorée par la gangrène. Cette impression de problème d’élocution est dû au fait que les phrases sont courtes, parfois réduites à un seul mot. On pourrait penser que cette économie de mots pourrait donner un texte rapide à lire. Au contraire, la ponctuation et les mots semblent avoir été choisis pour nous ralentir, ce qui crée une rythmique indéfinissable mais tellement séduisante !

Dans ce roman, il est bien question de zombies, mais la manière dont Tony Burgess a traité le sujet le rend atypique. Les morts se sont réanimés, en grande quantité, à tel point qu’il a fallu trouver une solution pour régler le problème de manque de place. D’autant plus que les vivants pensaient que les morts seraient hostiles, mais non. Les morts voulaient juste marcher. Alors il a été décidé de les envoyer en orbite, dans le ciel. La solution miracle qui mettra fin à l’humanité. A priori, le manque de lumière et l’air vicié provoqueront des maladies de peaux, cancers, … la liste est longue.

Au fil de la lecture, on en vient à se demander qui sont les vrais zombies, ceux planant dans le ciel ou ceux ayant leurs deux pieds sur Terre ? Dans ce roman, les humains montrent leurs visages les plus noirs et les plus abjects : ils tuent, violent, volent, et cætera. Et, pour finir, tout laisse à penser que les vivants sont en décomposition…

La contre-nature des choses, la voilà.

Je n’en dirai pas plus sur l’histoire et l’intrigue. Il est préférable que vous la découvriez par vous-même. Mais il est important de rajouter, pour vous convaincre ou vous avertir, que ce roman est très noir, sanglant et dénué d’espoir. Mais c’est de ces ténèbres que jaillit la poésie.

GÉNIAL !

Bison d’Or.

DERNIÈRE SAISON DANS LES ROCHEUSES de Shannon Burke / Editions 10 / 18.

Traduction: Anne-Marie Carrière.

L’accueil réservé à la publication du polar 911 de Shannon Burke (2014) et de récentes lectures très séduisantes parmi les grands formats de 10/18 (La Famille Winter de Clifford Jackman, Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire) me faisaient attendre la dernière publication de l’Américain chez le dit éditeur avec une petite impatience. Cette fois-là, Burke revenait avec un roman d’aventures historiques, un western plus précisément, et les éclats des chroniques outre-Atlantique que nous recevions semblaient scintiller de bon augure.

Fin des années 1820. Tout ce qui est à l’ouest du Mississippi et de Saint Louis est une contrée sauvage. Un homme décidé peut y faire fortune, s’il survit à l’expérience, car la trappe et le commerce des fourrures sont de rudes activités. Le jeune et ambitieux William Wyeth rejoint une expédition vers le territoire crow, à des centaines de kilomètres de Saint Louis. Ce qu’il découvre de la vie des trappeurs le séduit. Mais blessé, il doit à l’aide et la loyauté de ses pairs de survivre et d’être évacué vers un fort militaire. Pendant sa convalescence, il tombe amoureux d’une jeune et fière veuve, Alene Chevalier, et finit par la séduire. Une vie plus rangée attend Wyeth s’il parvient à rentrer à la date fixée d’une expédition audacieuse qui se prépare, loin à l’Ouest, et qu’il ne peut ignorer. Menée par un fils de famille arrogant et tête brûlée, Henry Layton, avec d’anciens camarades de Wyeth comme Ferris, cette expédition s’annonce dangereuse mais très rentable. Elle va mettre à l’épreuve la nature profonde de nos héros et se heurter de plein fouet aux disputes territoriales et commerciales entre Britanniques, Américains et peuples indigènes dans les Rocheuses.

Ce roman est un honnête produit de divertissement. L’écriture est simple. Les tensions entre les trois principaux personnages, leurs caractères et leurs ambitions, nourrissent le déroulé dramatique. Paysages et épisodes violents contribuent à la dimension aventuresque. L’auteur s’est documenté pour redonner vie à ces trappeurs et coureurs des bois, pour reposer une époque, un contexte environnemental, commercial, diplomatique marqué par les divisions et les querelles guerrières.

Dépassé ce premier niveau de lecture, si vous attendiez comme moi un texte à la hauteur des citations (« A grand immersion into the past » – Kirkus ; « un chef d’œuvre de justesse historique et de fougue romanesque » -Publishers Weekly) qui épicent le web ou la quatrième de couverture du roman de Shannon Burke, vous serez (très) déçus. Pour le dire, des impressions se sont imposées au fil des pages : fadeur du style, côté émoussé des scènes et agaçant des personnages principaux,  approximation de la reconstitution. La liberté de l’auteur en matière de fiction est entière, elle l’autorise par exemple à adjoindre aux trois héros des compagnons d’expédition comme Jed Smith, Jim Bridger, Hugh Glass, trois des coureurs des plaines et des bois parmi les plus illustres de l’époque. Il est parfois cocasse de songer qu’ils ne sont là que pour un caméo littéraire. La liberté de l’auteur l’autorise aussi à négliger des faits historiques, à imaginer des épisodes scénaristiques inattendus (c’est un euphémisme) pour bousculer un récit indolent ou avancer des détails improbables voire incorrects sur les tribus indiennes et la géographie physique. C’est sa liberté de création et de fiction. A l’avoir utilisée de cette manière, Shannon Burke et son dernier roman ne m’ont pas personnellement convaincu.

A explorer, à votre convenance. En terme de qualités littéraires, romanesques, historiques, on peut attendre autre chose.

Paotrsaout

LES BIFFINS de Marc Villard / Editions Joëlle Losfeld.

Marc Villard écrit à l’oreille. Bien que catalogué auteur issu du néo polar, communiquer une idée est moins important pour lui que produire la musique qu’il attend. Mais ne dites pas à Marc Villard qu’il n’y a pas d’intrigue dans ses récits.

Dans les Biffins, on retrouve la fille de Bird, Cécile, qui travaille toujours au samu social. Un incendie d’un hôtel type marchand de sommeil et un crime d’un SDF la pousse à changer d’air et à travailler pour les biffins au nord de Paris. Mais ce crime la rattrapera. Dans cette novella, on traversera le tout Paris des déshérités. On retrouvera même un clochard qui se nomme Bernard. Je ne sais où Marc Villard va chercher cela. Mais surtout et c’est le plus important pour moi, on prendra le temps de lire la poésie beatnik du maître de la nouvelle noire. On la repassera en boucle sur le tourne disque comme un morceau de jazz dont on cherche à connaître le secret.

« Boulevard du Montparnasse traînées rouges sur l’asphalte, premiers coursiers en dérapages contrôlés, putes asiatiques aux chaussettes fines grimpant au-dessus du genou et ça n’est pas érotique, pisseur de parking beuglant la Marseillaise. »

Chez Marc Villard, il n’y pas de longue exposition, pas de faux thriller avec des rebondissements sans fin. Juste de la littérature urbaine sans cadeau mais avec une certaine humanité néanmoins.

BST.

 

Entretien avec Caryl Férey à l’occasion de la sortie de PLUS JAMAIS SEUL / Série Noire

Il est des auteurs qui vous marquent au fer rouge par un écrit coup de poing. Cet uppercut je l’avais reçu à la sortie de « Haka », le premier ouvrage d’un diptyque situé dans le pays du long nuage blanc…

J’aime à le retrouver dans ses pérégrinations aux quatre coins du globe mais, là, il revient dans un personnage qui jalonne sa bibliographie ayant comme base de départ sa Bretagne….

 

1/« Plus Jamais Seul » s’inscrit dans une série, une saga, débutée en 1995. Etait-ce un besoin intime, profond de revenir à ce privé bougon, revêche cachant bien son jeu?

 

C’est un personnage que j’aime bien, en fait c’est l’avatar d’un copain à peu près comme lui, grand avec un bandeau, complètement taré, que j’amène en voyage quasiment tout le temps. C’est vraiment un bon pote et qui m’inspire en tout cas. Ce personnage de Mc Cash, je le connais bien donc, c’est la grosse différence avec mes romans que je fais à l’étranger c’est qu’il n’y a pas de recherches, je le connais par coeur. Donc c’est assez agréable, après j’aime pas trop les séries car généralement l’inspecteur machin 1..2…3..4 c’est de moins en moins bien, j’en fais un de temps en temps quand je le sens et en fait c’est un peu le hasard de la vie, j’ai un pote qui a disparu en mer comme dans cet opus. Quand tu as quelqu’un de proche qui disparait en mer c’est un vrai choc, on ne trouve pas le cadavre, on ne peut pas faire de deuil, on a mené notre petite enquête nous les copains bretons pour connaître le contexte, et visiblement il s’est fait couper par un cargo. Du coup je me suis dit ça c’est une histoire pour McCash, un hommage à ce pote disparu. Il faut qu’il y ait des mecs à sa hauteur, pas des gens un peu banal, après il fallait que je lui trouve une copine. Comme à l’époque, mon ami ayant disparu voilà 10 ans, je voulais parler des réfugiés dans les années Sarkozy passant par les enclaves espagnoles, un peu des héros. Après la période argentine, je suis donc revenu à McCash avec la guerre de Syrie et d’Irak, une problématique qui existe toujours en la mettant dans un cadre méditerranéen, du coup ça prend une ampleur européenne.

 

2/ Malgré ce retour aux sources, vous réussissez le pari d’y inclure, ce qui fait aussi votre identité littéraire, des thématiques mondialistes, et en particulier cette fois-ci les problématiques migratoires et la situation de la Grèce. Comment percevez-vous ces tares modernes?

 

Moi ce qui m’intéresse c’est les autres, j’aime bien l’étranger, tout en aimant ce qui se passe en France mais pour moi tout est lié. Je suis pro-européen, plus on est de fous plus on s’amuse. Pas l’Europe libérale dont on a hérité depuis Maastricht, en gros, et pour moi ce qui arrive aux Grecs, la façon dont on traite les Grecs reste vraiment symptomatique. On devrait être tous solidaires les uns des autres face à l’Amérique, à la Chine, que l’Europe soit unie et là on a construit une Europe où les gens sont les uns contre les autres. Ce qui arrive aux Grecs, même si les politiciens grecs ont menti, ils ont fait de faux audits avec les américains, je trouve ça absolument scandaleux à tous les niveaux. La façon dont l’Europe gère les réfugiés en les refilant, en les vendant aux Turcs qui sont aux portes de l’UE, donc là il y a deux poids, deux mesures, les Grecs d’un côté que l’on massacre politiquement et pour des raisons de basse politique on se sert de la Turquie. C’est le monde à l’envers.

 

3/ On sent, je sens moins de brutalité, de violence dans vos derniers écrits. Pensez vous que c’est juste et comment le traduisez vous?

 

Non, c’est vrai. On va faire un parallèle avec la musique, en fait pour moi « HAKA » c’est un livre punk, c’est à dire tout le monde est mort, c’est un cri, comme la discographie des Clash, on commence plutôt punk puis il y a « Sandinista », « Condor » c’est « Sandinista » en fait; c’est à dire qu’on va du Punk-Rock, au Rock puis on s’ouvre à d’autres musiques, d’où la poésie dans « Mapuche » et « Condor », donc des choses plus ouvertes. J’aurais pu être l’auteur qui tue tous ses protagonistes, et la surprise dans « Mapuche » c’est tiens, il ne meurt pas. C’est aussi ne pas se répéter et en vieillissant on constate que le monde n’est pas que noir, il y a toujours du bleu là-dedans, aussi. Mon éditeur, concernant « Mapuche », dans sa version initiale trouvait que c’était trop triste et les mères argentines ont emporté l’adhésion à leur combat, elles l’ont remporté donc il était nécessaire d’avoir de la joie. En reprenant « Haka » qui globalement est aux antipodes du pays décrit, je me suis dit qu’il était important que je sois plus en phase avec ce qu’était le pays décrit. Cela s’est adouci, façon de parler, il y a moins de violence car je ne la cherche pas systématiquement. Je pense que je ferai un autre McCash dans cinq ou dix ans,ce qui me donne l’occasion de respirer. (j’ai fait les quatre, HAKA/UTU/ZULU/MAPUCHE en apnée). Comme c’est McCash, je peux me permettre une écriture plus relâchée, dans les autres bouquins je suis obligé de serrer l’écriture au plus près du pays, des personnages qui sont plus tendus. McCash c’est une sorte de récréation au niveau stylistique qui ne passerait pas du tout sur d’autres bouquins. Là je suis en Colombie, ça va pas être très gai…

 

4/ Vous avez un lien viscéral avec le Rock, comment l’ amalgamer avec votre soif littéraire? Peut-on dissocier l’oeuvre de l’homme? (Cf. Céline, Noir Désir)

 

Il y deux sujets.

J’ai grandi avec le Rock, pourquoi à 7/8 ans j’ai écouté du Johnny, car il n’y avait que ça, il y avait des cris, j’adore les cris, tu sais pas! Moi je ne réfléchis toujours pas trop, c’est ce que je ressens, c’est l’émotion, des fois il y a du classique qui te transporte, et d’autres qui te font chier à mourir. Tu as ça dans le coeur et c’est pour la vie! Je peux écouter des larsens pendant des heures et je peux écrire là-dessus. J’ai une obsession, c’est que mes bouquins soient rock et pas pop. Pour moi, pop ce serait commercial, bien qu’il y ait des trucs géniaux dans la pop, ça vient aussi des Américains des années 70, sans les happy end mièvres, sirupeux.

En ce qui concerne la dissociation, tu fais de l’art, tu fais de l’art enfin que tu fasses de la peinture, ou autres,  tel Courbet ou Delacroix, tu vois leurs oeuvres et ça te bouge ou pas. Il se trouve que Mein Kampf c’est écrit avec les pieds, c’est pas Céline. Il se trouve que ses écrits antisémites sont nuls, des pamphlets à deux balles, on dirait du Zemmour, c’est indigne alors que « Voyage au bout de la nuit » ou « Mort à Crédit » sont sublimes. Bertrand (Cantat) il est coupable, personne ne le nie, mais entre le pardon et le talion, il y a l’injustice, pourquoi on lui enlèverait le droit à la réinsertion sociale, alors que le mec lambda on lui autorise, mais lui comme il est connu non!? Les personnes qui vont lui cracher à la gueule seront les mêmes qui pour Woody Allen, Polanski c’est pareil: « Oh mais c’est pas grave », c’est la même intelligentsia qui décide pour tout le monde. Mais comme Bertrand a sélectionné sa presse, il a payé sa rébellion, je trouve ça malhonnête, intellectuellement. Il y a eu plus de volées de bois vert avec son dernier album, avec l’affaire Weinstein, que pour son album avec Détroit. Tu n’as pas le droit d’exister par ton nom. Il avait fait la couverture des Inrocks pour cette sortie avec le groupe Détroit. Quand on a fait la tournée Condor avant chaque date, on nous promettait des manifestations mais il n’y en a  jamais eu. La différence c’est les réseaux sociaux car là insulter derrière un écran, c’est donné à tout le monde.

 

5/ Sur « Plutôt Crever » il y avait un hommage à Pierrot le Fou et J.-L. Godard. Dans cet opus y avait-il une volonté de s’appuyer sur une référence cinématographique ou autre?

 

Non, je crois pas. Des fois on ne se rend pas compte et c’est à rebours que l’on associe des analogies transformées.

 

6/ Vous aimez les Têtes Raides?

 

J’aime pas trop le Rock fanfare mais il y’a un morceau des Têtes Raides où ils jouent avec Noir Désir, « L’identité », qui est fabuleux. J’aime bien Bashung, il y a des trucs énormes et des trucs nuls, Fantaisie Militaire étant son chef d’oeuvre. Le rock festif n’est pas ma came.

 

7/ 2017 a t-il été pourvoyeur de sujets en cas de manque d’inspiration?

 

Le manque d’inspiration n’existe pas, la page blanche c’est un mythe qui n’existe et qui n’existera jamais en ce qui me concerne. Non c’est pas possible, c’est comme avoir faim, je ne vais pas rester trois années sans avoir faim. Mais par contre, il m’est arrivé un truc qui n’était pas prévu, j’avais écrit un récit de voyage qui s’appelait « Norilsk » en Sibérie du nord, c’était tellement opposé à mon projet sur la Colombie, je n’avais pas spécialement envie d’y aller . Mais c’était tellement dingue et surtout les gens que j’ai rencontrés étaient vraiment extraordinaires, cela a bouleversé mes plans colombiens. J’ai eu une émotion forte mais sur le mode gonzo tout en gardant derrière un truc hyper fort. Des conditions extrêmes, la cité la plus polluée au monde, ville minière de nickel, tout est excessif dans un périmètre fermé, il faut avoir un laissez-passer du FSB. Donc tu rencontres des gens qui sont coincés dans une prison à ciel ouvert, où 1000 kilomètres à la ronde il n’y a rien, et ça c’est très très bien passé en voyant débarquer deux Français, moi bronzé en revenant de Colombie et un grand borgne.

 

8/ Sur notre site et pour l’ensemble de nos chroniques on associe à chaque fois un titre musical en lien avec l’ouvrage, quelle serait votre illustration pour celui-ci?

 

Ben tiens justement le morceau « Volontaires » de Bashung et Noir Désir. Titre complètement désespéré qui irait assez bien avec le personnage de McCash, à la fois le côté total dérive mais qui se rattrape à des choses essentielles.

 

Entretien réalisé en  tête à tête le 6 Février. Je tiens à remercier Christelle Mata, pour sa bienveillance et sa disponibilité, et Caryl Férey qui a accepté cette rencontre en toute décontraction et franchise.

 

Chouchou.

 

LES MAUVAISES de Séverine Chevalier / La manufacture de livres.

Ce roman est un poème. En conjuguant les émotions, les expressions viscérales, les horizons qui cherchent à s’éclaircir on nous donne un écrit bouffé de lyrisme et de beauté textuelle brute. Dans ces Causses du Massif Central, l’existence se délie, s’assouplit par l’amitié et par ses liens imputrescibles. L’aridité et la rudesse de cette contrée sont contrebalancées par les mots justes de Séverine Chevalier et ce théâtre propice à l’abandon de consciences formatées par la société.

«Deux jeunes filles d’une quinzaine d’années et un petit garçon aiment à s’aventurer dans une forêt du Massif Central, au bord d’un lac qui vient d’être vidé. Autour d’eux, les adultes vaquent à leur existence, égarés, tous marqués de séquelles plus ou moins vives et irréversibles. Il y a les anciens, ceux qui sont nés ici, aux abords des volcans d’Auvergne. Il y a les moins anciens, il y a les très jeunes, puis ceux qui viennent d’ailleurs. Il y a aussi ceux qui sont partis, ont tout abandonné, et dont les traces subsistent dans les esprits. Une des deux jeunes filles est retrouvée morte, puis c’est sa dépouille à la morgue qui disparaît en pleine nuit… »

Pas ou peu de métaphores, d’images, la couleur sémantique de l’auteur se pare d’épithètes calibrés, de tournures justifiées, de phrases denses et percutantes. Et dans ce cadre rugueux du piémont auvergnat ce groupe de potes tente de vivre, survivre, se construire dans leurs valeurs , leurs idéaux, leurs conceptions propres de leur vie. Nous, lecteurs, on évolue à travers cette  prose tragique. Car la dramaturgie est belle et bien présente, sécante dans les fils existentiels de ses amis unis, où rien n’est épargné dans ce tumulte, ces affrontements insensés.

La profondeur des protagonistes principaux porte les habits de leur temps. C’est d’ailleurs dans cette avancée cassant la chronologie que l’on s’attache à eux et où l’empathie nous enduit d’une couche durcie, étanche de sentiments intérieurs. La physique des fluides volatiles génère cette osmose propre aux relations intangibles, insolubles mais néanmoins ineffable. Ces jeunes ados ont aussi cette volonté de s’inscrire dans leur monde avec ses problèmes. Ils ne les éludent pas et risquent même à les affronter avec détermination et pensées structurantes. Leurs inconscients ont le gradient de leur âge sans pour autant définir stricto sensu leurs actes dictés par la seule volonté de s’affirmer. C’est sans nul doute cette dichotomie des esprits qui fait le sel de leur personnalité dans cette maturité inconstante.

Harponné on peut l’être… Je l’ai été dans cette dimension tenant du conte et l’envergure tragique d’une amitié d’ados refoulée par les préceptes, les règles rigoristes, perdant de leur insouciance, du monde des adultes. La couleur finale du tableau dressé par Séverine Chevalier est « bien sûr » sombre en nous montrant à quel point cette tranche de la vie se dirige inexorablement par la perte d’utopies. La réalité terne qui s’abat devant nos yeux embués nous cloue au pilori de songes atrabilaires.

La sapidité de cette lecture reste un paradoxe, telle une rose noire comme présent létal, où le coeur du littérateur montre l’évidence exprimée de sa plume poétique, franche, mélancolique.

“Les Proverbes, c’est des conneries. Pourtant, quand on dit que toutes les bonnes choses ont une fin, c’est souvent le cas. C’est d’ailleurs injuste, car ce qui nous réjouit ne devrait jamais cesser. Ce qui nous peine, oui. Or, ce qui rend la vie parfois si compliquée, c’est que les bonnes choses peuvent devenir mauvaises au fil du temps.” Michaël Mention

Chouchou.

SATANAS de Mario Mendoza / Asphalte.

Traduction: Cyril Gay.

Mario Mendoza a rencontré Campo Elias Delgado à l’université de lettres de Bogota. Ce dernier est venu vers lui afin d’obtenir de la documentation sur le thème de son travail de recherche : le double dans la personnalité.

Dans Satanas, Mendoza reprend ce thème pour raconter de façon romancée les derniers mois de l’assassin du Pozzetto.

L’histoire tourne autour de quatre personnages : Maria, jeune orpheline qui pour se sortir de l’extrême  pauvreté dans laquelle elle vit, accepte d’aider deux jeunes hommes à dépouiller des bourgeois de Bogota ; Andres, peintre renommé, expert en portrait, qui se met à peindre de façon prophétique les maladies de ses modèles ; Ernesto, prêtre aimé et reconnu de son quartier, qui souffre de la perte de sa foi ; Campo Elias, vétéran du Vietnam, professeur particulier d’anglais, qui ne supporte pas son retour à la vie civile.

Les histoires de ces personnages s’entrecoupent, avec un fil conducteur : leur vie à Bogota. Ils vivent  dans la misère ou bien, la côtoie de près, ils sont victimes d’injustices, leur statut social ne leur permet pas de se sortir de leur quartier, de leur milieu, ils sont seuls. Ce livre montre la difficulté de chacun pour survivre dans une ville qui ne leur apporte plus rien : pas de travail, pas de véritables amis, pas d’éducation, et une extrême violence. Ils mènent tous une vie en façade mais ils sont habités par un double, « une combinaison de deux identités (…), des jumeaux bipolaires ».

Chaque personne a plusieurs identités en elle-même, qui luttent pour prendre l’ascendant. Souvent, elles ne sont que deux : une représentant le bien, la personnalité que l’on montre en premier, que l’on essaie de faire ressortir, la seconde représentant le mal, notre côté obscur.

Tout le monde doit faire face quand ce côté malsain fait irruption et essaie de prendre toute la place en écrasant la première identité. Certains essaient de rebondir, de changer de vie. Le lien avec la religion catholique est le fil conducteur du livre au travers de l’histoire de l’ange déchu : doit-on assister au triomphe de Satan quand « l’angoisse et la désolation auront raison de tout espoir ». Mais certains ne veulent pas sombrer dans la barbarie, ils luttent pour reprendre pied, en espérant que cela ne soit pas trop tard. D’autres, à l’instar de Campo Elias, ne peuvent plus rien faire, cette part d’ombre a pris trop de place dans leur vie, le destin en a décidé autrement. Le destin ? Oui il est plus facile de se convaincre que cette face abjecte de notre personnalité qui prend le dessus n’est pas de notre ressort, il s’agit plus certainement d’une puissance supérieure qui nous dicte ce que l’on doit faire, même si c’est une monstruosité.

Le roman est court, bien écrit, il monte crescendo jusqu’au dénouement final. Quand on sait que ce livre est tiré d’une histoire vraie, ce que j’ai découvert à la fin du livre, tout en devient glaçant. Mais ne passez pas à côté, la dualité entre le bien et le mal est très bien démontrée et fait tout l’intérêt de ce livre.

Marie-Laure.

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