Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (Page 1 of 96)

LE PASSAGE de Elliot Ackerman / Gallmeister

Dark at the Crossing

Traduction : Janique Jouin-de Laurens

L’année dernière, les lecteurs français pouvaient découvrir Eliott Ackerman, nouveau venu sur la scène littéraire américaine, également traduit chez Gallmeister. Son roman En attendant Eden est toutefois chronologiquement plus récent que celui qui nous intéresse ici. Il ne surprendra personne qu’à nouveau, l’expérience dans le corps des US Marines de l’auteur (il y est resté 8 ans et servi plusieurs fois au Moyen-Orient) charpente une histoire qui se déroule dans une zone de conflits et réunit des personnages aux destins bouleversés par la guerre, la perte et l’exil.

Ancien interprète pour l’armée américaine en Irak, Haris Abadi a pu émigrer avec sa sœur aux États-Unis. Incapable d’y trouver sa place, il décide de se rendre en Syrie pour combattre le régime de Bachar-al-Assad aux côtés des insurgés. Mais son passeur le dépouille de son argent et de son passeport américain ; en un instant, Haris perd ainsi son statut d’Occidental protégé. Bloqué en Turquie, il erre près de la frontière où il rencontre Amir et son épouse Daphne, deux Syriens réfugiés dont la guerre a détruit la vie. Haris trouve auprès d’eux un abri et un nouveau point d’attache. Mais Haris ne se ment-il pas à lui-même ? Est-il un soldat en quête d’une cause, ou un déraciné à la recherche de son identité ?

L’action, les combats ont peu de place dans l’histoire mais la guerre est bien là, dans le paysage, dans les corps scarifiés, les esprits sans repos, dans les introspections douloureuses. La vie et la mort, le bien et le mal sont jumeaux dans ce paradoxe séculaire qu’est la guerre. Haris a gagné la nationalité américaine en servant les troupes dans son pays envahi, l’Irak. Ne sentant pas à sa place en Amérique, il a décidé de rejoindre une autre guerre. Mais si c’est finalement Daesh qui peut lui faire passer la frontière et l’enrôler, cela n’est plus si important. Daphne refuse de croire à la mort de sa fille sous les bombes et est prête à tout risquer pour le vérifier et redonner un sens à sa vie. Amir croit pouvoir aider son pays martyrisé en collaborant aux enquêtes d’ONG et d’institutions occidentales et ferme les yeux sur la réalité vénale de son travail, sans réel impact positif sur le martyre de la Syrie. David Ackerman réussit à nous rendre proches et attachants ses personnages abîmés par leurs remords et leurs trahisons. 

Plus largement, l’auteur peint un tableau évocateur de la zone grise de la frontière turco-syrienne où les réfugiés croupissent dans le dénuement à l’extérieur ou encombrent les couloirs d’hôpital, où les trafics d’hommes et de marchandises fleurissent avec la complicité de petits fonctionnaires corrompus. Il donne une dimension humaine à un drame perçu ici au travers de cartes, de lignes de front, de décomptes choquants ou abstraits. 

Une évocation de la folie et la futilité de la guerre, de vies brisées, d’habitations écrasées sous les bombes, de bonnes intentions égarées avec, au final, une amertume puissante.

Paotrsaout.

TU ME MANQUERAS DEMAIN de Heine Bakkeid / EquinoX / Les Arènes.

Traduction: Céline Romand-Monnier.

“Ancien enquêteur de la police des polices, Thorkild Aske vient de sortir de prison. Il a mal au ventre et les canaux lacrymaux détruits. L’agence pour l’emploi lui laisse entrevoir un brillant avenir d’intérimaire dans un centre d’appels. 

Son psychiatre lui parle de la disparition d’un jeune homme, le fils d’un couple d’amis, qui s’est rendu sur une île pour rénover un phare et le transformer en hôtel. À contrecoeur, Thorkild accepte de partir à sa recherche.

Dans l’extrême Nord, les tempêtes d’automne font rage, et on dit qu’en cette saison il n’est pas rare de voir des êtres surnaturels voguer sur l’eau. Sur l’îlot du phare battu par les vents et les brisants, Thorkild s’aperçoit bientôt qu’il n’est pas seul.”

“Tu me manqueras demain” est le premier volet d’une série consacrée à Thorkild Aske, viré de la police et homme détruit mentalement comme physiquement. L’auteur est norvégien et il n’en fallait pas plus pour que l’on compare Heine Bakkeid à son compatriote Jo Nesbo et qu’on associe son héros Tkordkild Aske au déglingué Harry Hole de Nesbo. En lisant ce premier roman, vous verrez que si les deux héros souffrent d’addictions et sont bien mal barrés dans leur tête, leur manière de réagir est totalement différente. On ne sent pas ici une volonté de se suicider par l’alcool, la came ou les médocs. Si les premières pages montrent un héros très mal, la façon de mettre fin aux tourments est très différente. Et puis tant mieux car je pense qu’un seul personnage aussi relou et déplaisant que Hole est bien suffisant dans le monde du polar norvégien.

Lancé de manière terrible, le roman prend très rapidement l’allure d’un page turner tout à fait crédible. Situé à une centaine de km au nord de Tromsø, bien au -delà du cercle polaire, l’intrigue prend parfois des couleurs proches du surnaturel et le décor permet de bien envisager certaines légendes, tant on se dit que les esprits malveillants et autres créatures malfaisantes ne peuvent qu’aimer ce paysage glacial et désolé. Parallèlement à une histoire qui s’avère plus inquiétante qu’effrayante, l’auteur revient sur la vie de Thordkild, ces tristes derniers mois qui ont fait de lui un paria.

On pourra regretter la narration interminablement détaillée d’une autopsie ainsi que la description des techniques d’interrogatoire de la police norvégienne, passages beaucoup trop didactiques, comme si l’auteur récitait des leçons apprises récemment, mais dans l’ensemble l’histoire tient debout, tient en haleine et surprend dans son issue, donnant réellement envie de lire les deux romans suivants.

Clete.

LES THUGS, RADICAL HISTORY de Patrick Foulhoux / Editions Le Boulon.

La nuit est tombée sur Paris et une meute mixte arpente les trottoirs. Sur ces images s’ouvre le générique de la série télévisée Vernon Subutex, inspirée de la trilogie de Virginie Despentes et produite par Canal +. La jeunesse tangue et s’apostrophe, mais le joyeux chahut n’arrive pas à couvrir les premières notes d’une bande-son magistrale. Impossible de lutter : les guitares sont bien plus denses que la pluie flirtant avec un bitume sur lequel rebondissent les lumières de la ville. As Happy As Possible, mitraillent Les Thugs. La voix off de Romain Duris déclame que, durant les trente glorieuses binaires d’un siècle en bout de piste, on entrait dans le rock comme dans une cathédrale. Et le premier épisode peut commencer.

Les Thugs ? Dans le livre éponyme, en VO donc, lorsque Vernon Subutex se retrouve à la rue, l’une des dernières reliques qu’il conserve est un disque (un test-pressing pour les initiés) de ce même groupe. Alors quoi ? C’est qui, c’est quoi, Les Thugs ? Un groupe de rock, certes, un contre-pied surtout. Rien à voir avec une histoire de stars : une question d’implication et de volonté plutôt.

J’ai toujours aimé ces mecs, même si notre premier contact fut assez rugueux, conforme en fait à nos conceptions respectives d’un rock’n’roll digne. Normal, j’étais à l’époque le pourvoyeur d’une presse musicale nationale, quasi étatique, et eux les pourfendeurs de rêves alternatifs. Match nul, chacun montre un peu les dents, dialogue de sourds, puis dialogue tout court, balle au centre, et nous ne nous sommes plus jamais quittés.

Et aujourd’hui donc, un Auvergnat inconscient, un proche de la famille aussi, tente une biographie du mythe. OK, c’est limpide dès l’incipit du livre, Virginie Despentes ne pouvait être absente et signe la préface et la 4ème de couverture d’une aventure qui commence du côté d’Angers au début des eighties.

«  Les Thugs ont été capables, dans leur discographie qui a tellement bien passé l’épreuve des décennies, de capter tout ce qu’on a aimé de cette musique qui n’était pas faite pour plaire au plus grand nombre, qui était plus qu’une stratégie de survie, qui était une authentique déclaration de résistance et un projet de vie. »

La suite est dans l’ouvrage, racontée par l’auteur, témoins et protagonistes. De Patrick Foulhoux nous connaissions une précédente Histoire du rock à Clermont-Ferrand et quelques textes noirs dans des opus collectifs charpentés autour du rock (dont un Birds of Ill Omen dans le recueil Welcome to the Club, regroupant justement 20 nouvelles électriques inspirées par les titres des Thugs) et, surtout, ne doutions pas de sa légitimité pour raconter l’épopée angevine. Il s’en acquitte à merveille…

Des prémices régionales à leur conquête de l’Amérique, la Radical History défile entre insouciance revendiquée et fiers murs soniques. Chacun y va de son commentaire, a posteriori, mais pas mécontent d’avoir été aux premières loges d’une aventure unique, celle d’un rock’n’roll sans lâcheté ni doute. Compagnons d’écurie de Nirvana puisque leurs disques sortaient aux Etats-Unis sous la clanique étiquette Sub Pop, vaisseau amiral d’une armada locale et pléthorique, levée du Havre à Périgueux, de Toulouse à Nantes, Les Thugs restent à jamais l’exemple d’une route tracée avec morgue, hargne, élégance et, surtout, sans compromissions.

À noter en addenda que le label Nineteen Something publie simultanément un CD inédit du groupe, enregistré en public à Paris en 1999. De quoi allier le bruit à l’odeur, ceux de la liberté et d’un index pour toujours pointé vers les cieux…

JLM

LA DERNIÈRE AFFAIRE DE JOHNNY BOURBON de Carlos Salem / Actes Noirs / Actes Sud.

El último caso de Johnny Bourbon

Traduction: Judith Vernant.

Carlos Salem, né argentin et vivant en Espagne depuis de nombreuses années est un auteur qui, par le biais de ses neuf polars sortis chez Actes Noirs d’Actes Sud depuis une dizaine d’années a atteint une certaine renommée en France et compte nombre de lecteurs fidèles.

Arregui, détective grognon et déprimé par la perte de Claudia l’amour de sa vie, sorte de Marlowe basque, prompt à tarter les gros cons mais capable de développer une solide amitié avec une fourmi se lance dans une double enquête:  la mort d’un illustre escroc au moment où il peut flinguer toute la classe politique espagnole s’il parle et la recherche du chaton d’une dame énigmatique aux cheveux verts.

Spécialiste de romans parodiques, Salem a l’habitude d’intégrer des personnages historiques dans ces intrigues comme Carlos Gardel et… Juan Carlos, l’ex roi d’Espagne parti, dans la vraie vie, se planquer dernièrement aux Emirats Arabes avec ses valoches et toutes ses casseroles: blanchiment d’argent, évasion fiscale… Et c’est bien ce monarque qu’on pensait bien débonnaire et inoffensif qui accompagne Arregui dans ses investigations.

Du trait d’humour discret, élégant au gros gag lourdingue, tout le panel du rire, de la parodie  est présent dans les romans de Salem et c’est ce qu’on remarque immédiatement. Pourtant  derrière l’habillage déjanté se glissent beaucoup de sentiments, une réflexion sur la mort, la fin de vie, le poids de l’absence, les regrets… et cela déclenche une réelle empathie pour les personnages entre rudesse et tendresse comme Arregui que l’on retrouve avec son fin de race royal pour la deuxième fois après “Je reste roi d’Espagne “ en 2011.

Dans ses premiers romans Carlos Salem rendait hommage au regretté Andrea Camilleri et ici c’est Ellroy avec le chapitre “le dalhia rouge” qui est célébré. Pour autant ne vous attendez pas à un polar classique, Salem utilise le polar pour mieux le dézinguer, il n’en fait qu’à sa tête et il a bien raison pour le plus grand bonheur des aficionados.

Clete.

L’ AMANT DE JANIS JOPLIN de Elmer Mendoza/ Métailié Noir.

El amante de Janis Joplin

Traduction: François Gaudry

“la guitare de Bo Diddley”, “j’ai été Johnny Thunders”, “la jambe gauche de Joe strummer”… il est des bouquins dont le titre attire de suite l’amateur de musique et forcément “ l’amant de Janis Joplin” rejoint ce groupe de romans qui n’ont cure de la pile à lire de votre table de nuit.

“Dans le Triangle d’or de la marijuana, le Sinaloa, le jeune David, un peu attardé et naïf, est capable de tuer un lièvre d’un lancer de pierre. Ce qui en fait, malgré lui, un joueur de baseball convoité. À la fête du village, il danse avec une fille interdite, réservée au fils d’un trafiquant. Bagarre. David tue son agresseur. Son père passe un accord avec le trafiquant et l’éloigne. À Los Angeles, il est dragué par une fille qui l’emmène dans sa chambre, le déniaise puis le met à la porte en lui disant qu’elle s’appelle Janis Joplin. Il en tombe éperdument amoureux, se fait virer de son équipe de baseball pour alcoolisme et renvoyer au Mexique. David n’est pas armé pour faire face aux barons de la drogue du Sinaloa. Tout explose autour de lui, dealers, policiers corrompus, guérilleros au coeur pur, femmes fatales et même une voix intérieure. Sa vie devient une course d’obstacles, une fuite continuelle ponctuée de coups de chance. Il va de catastrophe en catastrophe, de situation dangereuse en menaces de mort. Mais il n’a qu’un seul objectif : retrouver son amour, Janis Joplin.”

Roman publié au Mexique en 2001, ce polar fait son apparition chez nous presque 20 ans plus tard et souffre bien malgré lui de la profusion actuelle de romans, séries et films traitant du sujet. La criminalité du narco-trafic supplante de nos jours la vieille maffia rital, le Sinaloa devenant l’effroyable nid de vipères du XXIème siècle au détriment de la Sicile.

Le roman commence comme une très sympathique farce où un pauvre neuneu fuit la vengeance du cartel. David, une espèce de Forrest Gump pour lui donner quelques lettres de noblesse, vit des aventures en tous points réjouissantes, animées par une plume addictive et par une voix intérieure guidant le héros. Mais le Mexique englué dans la corruption et la criminalité généralisée n’engendre pas longtemps le sourire et après une centaine de pages, on plonge dans le cauchemar des Mexicains. En situant son intrigue à la toute fin fin des années 60 et au début des années 70, Mendoza expose le mal à sa genèse et montre le malheur, la terreur et la tristesse des victimes innocentes du hold up d’une nation facilité par un état et sa police parfois plus cruels que les salopards.

Alors, peut-être pas grand chose de nouveau là-dedans mais Elmer Mendoza sait créer l’empathie, rythme intelligemment son histoire et puis il y a l’inaccessible étoile de David, Janis Joplin…

Clete.

LES NUITS ROUGES de Sébastien Raizer / Série Noire.

Les amateurs de polars ont découvert le Sébastien Raizer romancier en 2015 avec “L’alignement des équinoxes” qui débutait la colossale “Trilogie des équinoxes” close en 2017. On le retrouvait en 2018 avec “3 minutes, 7 secondes” terrible novella mais nous laissant un peu sur notre faim. En fait, il s’agissait de son premier écrit parlant de l’Asie qu’il vivait au quotidien depuis son départ au Japon en 2014. Suivit “Confession japonaise” où il fit sienne la philosophie japonaise des mondes flottants et des mondes invisibles mais on n’était plus dans le noir où il avait brillé durant une trilogie aussi passionnante qu’ éprouvante où les maux de l’esprit s’affichaient en pleine lumière. Ce retour à la Série Noire en 2020 devait dans la logique nous emmener du côté de Kyoto où il réside depuis plusieurs années maintenant… Mais Sébastien Raizer est un mec franchement imprévisible au parcours passionnant mais très inattendu.

“Dans le bassin post industriel du nord-est de la France, les travaux d’arasement du crassier mettent au jour un corps momifié depuis 1979. Il s’agit du cadavre d’un syndicaliste, père de jumeaux qui ont donc grandi avec un mensonge dans une région économiquement et socialement dévastée. Brouillés depuis des années, Alexis est employé dans un réseau bancaire du Luxembourg et Dimitri végète et trempe dans la came.

Pour comprendre et venger son père, celui-ci replonge dans les combats et les trahisons de cette année 79 – au plus fort de la révolte des ouvriers de la sidérurgie – qui, loin d’avoir cessé, ont pris un tour nettement plus cynique. À coups de pistolet-arbalète, il va relancer les nuits rouges de la colère, déchaîner des monstres toujours aux aguets, assoiffés de pouvoir et de violence.”

Sébastien débarque donc là où on ne l’attendait pas forcément et quel retour magistral ! Si la trilogie des équinoxes était brillante pour qui s’accrochait, pour qui trouvait son chemin dans ce labyrinthe des esprits tortueux, ce gouffre des psychés maltraitées, dérangées, certains, (pas le moment, pas bon pour le moral…) avaient peut-être abandonné cette traversée des enfers des travers de la nature humaine. Ici, l’auteur a ôté de son propos tout ce qui allait très (trop?) loin dans les dérives, les délires, pour offrir un polar pur jus, le genre de roman que vous avez envie d’offrir à vos potes parce que vous savez qu’ils adhèreront de suite à la qualité de l’intrigue, aux personnages complexes, au discours très politique, à la dénonciation du massacre d’une région, à la rage à peine contenue de l’auteur.

“Ils ont tué le tissu social, la conscience de classe, la solidarité, la culture ouvrière, la notion de révolte. Ils nous ont hypnotisés par la peur jusqu’à nous faire oublier notre propre pouvoir. Il n’y a plus rien.”

“Les nuits rouges”, comme les lumières nocturnes des aciéries lorraines avant leur extinction, rouges comme les moments de guerre contre l’état et ses bras armés, gendarmes et CRS en dragonnade comme sous la monarchie ; rouges comme les étendards des centrales syndicales complices de l’infâme, rouges comme les cauchemars sous Mandrax de Dimitri, rouges comme “ Tchac ! Tchac !” le sang qui gicle de la morsure du carreau d’un pistolet-arbalète.

Partant conjointement de la découverte macabre d’un mort restée mystérieuse pendant quarante ans et d’une affaire contemporaine de came, Sébastien Raizer bâtit une histoire incroyablement complète, passionnante, mariant vraiment pour le meilleur la mémoire de combats ouvriers oubliés et le délabrement moral et économique des “survivants” et de leurs familles quatre décennies plus tard. C’est un roman engagé, cognant avec la même colère sur la droite et sur la gauche, mettant dans la même poubelle les syndicats. Et en même temps, on lit un polar très actuel avec les ravages du fentanyl, saloperie cent fois plus puissante que la morphine et faisant de vous un zombie dès la même prise. 

Les flics de Thionville menés par un Keller débarquant dans la région sinistrée et peu au fait du passé récent, mènent les deux enquêtes et, très vite, on s’engouffre dans un côté sombre que l’on ne quittera plus vraiment. C’est fort, très fort, on sent bien la colère si peu contenue quand Raizer parle de la tragédie de 1979 et on le suit, très mal à l’aise, dans le chaos mental de certains personnages particulièrement frappants.

En fait, il serait très illusoire de penser vous convaincre mais on peut envisager “les nuits rouges “ comme un préquel de “Lorraine Connection” de Dominique Manotti avec qui on peut aisément l’apparenter. De même, si vous avez aimé le génial “Empire des chimères” d’Antoine Chainas, vous retrouverez certains passages “bien” barrés et le portrait blafard de mondes désenchantés. De manière plus générale et parce qu’ils ne sont pas légion, ne ratez pas le polar français de l’année.

Polar pur jus !

Clete.

PS:entretien avec Sébastien Raizer à venir.

L’UN DES TIENS de Thomas Sands / EquinoX Les Arènes.

Thomas Sands avait fait ses premiers pas en littérature il y a deux ans avec un roman coup de poing “Un feu dans la plaine”, déjà chez EquinoX les Arènes. A l’époque, son roman racontait un homme en colère contre ce qu’était en train de devenir la France: “C’est un pays perdu… Un pays agenouillé, humilié, sous le joug d’une poignée de dirigeants de start-up”. On pouvait très bien y deviner, si on le voulait, l’annonce des révoltes des gilets jaunes qui allaient intervenir quelques mois plus tard. Ce second roman, au premier abord, semble être dans la même mouvance sauf que non, il va ici beaucoup plus loin et de manière beaucoup plus détaillée mais aussi beaucoup plus universelle, transformant l’ire d’un seul d’autrefois en une tristesse de plusieurs personnages aujourd’hui dans une France ravagée. 

“Le pays s’effondre sous leurs yeux. La violence rôde. Ils sont deux à rouler à bord d’une voiture volée. Elle laisse derrière elle un amour tué par les flics. Il s’est lancé sur les traces de son frère disparu. Les régions qu’ils traversent sont des champs de bataille. Ils croisent un peuple ravagé par la peur et les épidémies. Ils apprennent à aimer ce qui leur manque. Ils essaient aussi d’inventer un chemin.”

Les romans racontant la fin de la civilisation, les histoires post-apocalyptiques sont nombreuses depuis quelques années et pour un “Station Eleven”, combien de daubes indigestes souffrant même parfois d’un manque d’originalité par rapport à la réalité que nous vivons en 2020, devons nous affronter quand ne viennent pas s’y glisser vampires, zombies ou autres créatures en carton. Mais certains, par leur originalité, par la force des sentiments qu’ils dégagent, par l’émoi qu’ils diffusent, par la réflexion qu’ils imposent sont remarquables et on peut, sans conteste, mettre le dernier roman de Sands dans cette catégorie.

Dans “Un feu dans la plaine”, le héros, en colère, montait sur les barricades avec tous les malheureux, les exclus du “nouveau monde” du petit Manu, de la factice start up nation… et on peut donc voir “Un des tiens” comme une suite où les chasubles jaunes de la révolte ont viré vers un orange effoyable, où les victimes d’hier sont devenus les bourreaux de ces nouveaux temps barbares.”Un des tiens” ne séduit pas mais vous pète à la gueule. Il n’a pas à rougir de la comparaison avec “La route” de Cormac McCarthy même s’il n’est pas foncièrement un road trip, les plus grands voyages étant intérieurs dans le cerveau de trois personnages qui pleurent leur passé, leur tragédie récente… MarieJean a perdu ses parents, sa femme et son fils dans une épidémie qui fait rage et part retrouver son frère Timothée caché dans la montagne pour le tuer et Anna qui pleure son grand amour Sid, tabassé à mort par les flics, fuit.

“La Bac, les Compagnies républicaines, les OPJ…Depuis quelques mois, ils ont les pleins pouvoirs. Un pays de châteaux forts se met en place. Chacun commence à vivre en reclus derrière des murs en carton-pâte, des certitudes que les premières épreuves balaieront sans effort. Dans ce pays, on a cessé de croire à la vie. Les circulaires du ministère, les gardes à vue, les bavures se succèdent. Les contrôles d’identité sont devenus routine, le sport favori de la flicaille désoeuvrée. La crainte qu’ils inspirent, ce plaisir indigne.”

Au maux intérieurs s’ajoutent les calamités naturelles planétaires, les réponses terribles d’une nature épuisée, d’une planète violée et qui n’en peut plus: épidémies, épuisement des ressources naturelles, climat anarchique, éruptions volcaniques. Il ne s’agit pas de dire que Sands est un visionnaire, ce n’est d’ailleurs peut-être pas ainsi qu’il voit pour notre futur mais par l’intermédiaire de cette histoire à briser le cœur des plus endurcis, de ce roman capable de réveiller les plus endormis, il délivre un réquisitoire cinglant montrant qu’il est peut-être déjà trop tard. Nous connaissons déjà, hélas, les prémices des calamités racontées.

Continuons à nous bâillonner, acceptons de ne plus voir les gens que nous aimons, ne nous réunissons plus, laissons nos anciens crever seuls comme des chiens, faisons nôtres les discours politisés de certains spécialistes de la santé à la botte du pouvoir, écoutons la valetaille des médias assujettis, consommons davantage pour mieux engraisser les GAFAM et éventuellement… si nous nous sentons assez forts pour affronter le malaise… lisons “L’un des tiens” et puis tentons ensuite d’oublier le cauchemar et surtout l’incommensurable tristesse qui y vit à chaque page, à chaque ligne…

“Il songe à tout ce qu’il n’a pas fait, les gestes, à tous les mots qu’il a gardés pour lui, à tout ce qui ne sera pas vécu.”

Impressionnant !

Clete.

DANS LA VALLÉE DU SOLEIL de Andy Davidson / Gallmeister

In The Valley Of The Sun

Traduction : Laure Manceau

Il faudra sans doute demander si, dans l’imaginaire et l’inspiration d’Andy Davidson, le film de Kathryn Bigelow Near Dark / Les frontières de l’aube (1987) n’a pas une place. Sans véritable succès commercial à l’époque, le film a trouvé ses adeptes et fait l’objet d’une sorte de vénération. Son mélange de genres néo-western-vampiresque est singulier. Il n’y a rien de péjoratif en tout cas à tirer un lien entre le film et le premier roman inspiré d’Andy Davidson, natif et résident du Sud des Etats-Unis.

Travis Stillwell sillonne les routes brûlantes du Texas, piégeant des femmes solitaires dans l’espoir toujours déçu d’apaiser les démons de son passé. Un soir, il croise dans un bar une fille mystérieuse au teint pâle. Le lendemain, il se réveille seul et couvert de sang. Dès lors, cette inconnue aux bottes rouges revient errer à ses côtés, et son emprise dévorante s’affirme sans pitié. Épuisé, Travis se fait héberger par une jeune veuve, Annabelle Gaskin. En échange, il l’aide à remettre d’aplomb son motel décrépi, et peu à peu, il prend de l’importance dans sa vie et celle de son fils. Mais Travis lutte contre des pulsions noires puissantes, et Annabelle finit par se douter que cet étrange cow-boy n’est pas ce qu’il prétend.

On a très vite le goût de la poussière du Texas et du sang dans la bouche avec Andy Davidson. L’écriture sèche, droit au but, est très efficace et les formules font mouche. On prie pour éviter que le moindre voyage dans le Lone Star State n’ait pour conséquence une rencontre aussi funeste que celle que fait un soir Travis Stillwell. Personnage noir et rongé, meurtrier lui-même donc déjà devenu monstrueux à ses propres yeux, ce qu’il va vivre nous le fait prendre en pitié et ses efforts pour se dégager (vainement) de l’emprise cauchemardesque de Rue, le vampire succube, pour ne pas céder à sa nouvelle nature, nous tiennent en haleine. Il a trouvé refuge dans le motel tenu par une jeune mère et son fils qui, rareté, vont lui tendre la main, s’intéresser à lui et finirent par représenter une vision de ce qu’il n’a jamais eu, une famille aimante, un espoir, fragile, dans le désastre affectif de son existence. Mais tandis qu’un Texas Ranger sur sa piste meurtrière se rapproche, la tension qui déchire la conscience de Travis Stilwell, l’impérieux besoin de boire du sang pour survivre, deviennent insoutenables et mettent la vie d’Annabelle et de Sandy en terrible danger.

Western, polar, fantastique, horreur fusionnent pour revisiter un mythe bien connu, lequel baigne dans une atmosphère très palpable de South West des années 1980. Les flashbacks biographiques, les introspections psychologiques et intimes des personnages touchent au plus juste, émeuvent, et permettent d’encaisser les scènes sanglantes et brutales dans un tempo qui va en s’accélérant. Tous les personnages même les plus « mauvais » ont leurs blessures, leur part d’ombre ou ne sont totalement innocents et Andy Davidson sait habilement faire naître une empathie pour eux. C’est au final une belle réussite, un roman aussi aiguisé et menaçant que des crocs.

« Tu es à moi, maintenant, Travis. Et je suis à toi.

Elle fit courir ses doigts dans ses cheveux, et ce n’étaient pas des petits doigts moelleux, mais des doigts anguleux, flétris, durs comme du cuir séché.

Cette fois, se rappela-t-il avoir songé. Cette fois. Tout sera différent.

Et c’était vrai.

Il tremblait tellement qu’il ne pouvait pas se mettre debout.

Elle l’aida. Il sentit ses bras le soulever comme ils l’avaient déjà fait et, les yeux fermés, il se laissa guider jusqu’à la couchette. Elle le hissa sur son lit, l’aida à se déshabiller, lentement, tendrement, et les doigts qui le caressaient étaient doux et délicats tant qu’il gardait les yeux fermés. Ils s’allongèrent côte à côte dans le noir, et elle lui dit des choses, des choses qu’il avait besoin de savoir, des choses qu’il avait besoin de faire. Elle lui expliqua à quel point tout avait véritablement changé, que tout ce qui avait été perdu était retrouvé, que l’aube était un mensonge et la nuit une faveur, et tous les mots qu’elle prononça correspondaient à tout ce qu’il avait cru impossible parce ce que le monde, même sans de tels cauchemars, était déjà assez épouvantable comme ça. Avant la fin de la nuit, la créature Rue le quitta, et il resta éveillé à trembler, à calculer, à subir ces heures solitaires avec les choix qui s’offraient à lui, dont aucun, dans les jours à venir, ne ressembleraient à un choix digne de ce nom.« 

Paotrsaout.

LIRE LES MORTS de Jacob Ross / Sonatine.

The Bone Readers

Traduction: Fabrice Pointeau

“Camaho, une île des Caraïbes. Michael Digson survit tant bien que mal dans une cahute héritée de sa grand-mère. Jusqu’au jour où il croise la route de Chilman, un vieux flic anticonformiste qui lui propose d’intégrer la brigade criminelle. Un peu réticent, Digson accepte finalement de rejoindre son équipe, y voyant l’occasion de reprendre l’enquête sur le meurtre de sa mère, jamais élucidé. Alors qu’il s’avère particulièrement efficace dans la lecture des scènes de crime, Chilman lui confie une affaire qui le hante depuis longtemps, la disparition suspecte d’un jeune homme.”

Jacob Ross, poète reconnu, est originaire de l’île de la Grenade mais vit au Royaume Uni depuis 1984. C’est pourtant son île natale, rendue célèbre par un pitoyable débarquement des forces américaines en 1983, qui est le cadre de ce roman même s’il raconte ici un bout de caillou imaginaire paumé du sud de l’archipel caribéen nommé Camaho. Alors si on est loin de la furie de James Ellroy ou de Nick Stone évoquant Haïti du même arc antillais, reconnaissons que ce “Lire les morts”, premier volume d’un quartet dont le second “Black Rain Falling” est déjà sorti outre manche devrait ravir les amateurs de polars d’investigation en quête de nouveaux territoires, de mentalités différentes.

Dès les premières pages, on s’immerge dans des comportements, des mentalités, des dépendances géopolitiques communes avec les autres territoires d’une région reconnue comme une des plus dangereuses du globe de par son rôle de plaque tournante du trafic de drogue. On y repère des mentalités rencontrées sur les îles françaises de la région avec un patriarcat apparent qui masque l’importance majeure de l’oeuvre des femmes, des mères qui gèrent bien souvent les choses importantes dédaignées par des hommes se souciant souvent bien plus de leur apparence, de leurs titres… Le rôle de la religion, des communautés est mis en évidence, on est bien dans la Caraïbe.

L’histoire, bien racontée, est prenante et peu avare en rebondissements et si certains sont parfois  prévisibles, ils ne nuisent pas à une narration parfaitement maîtrisée pour un polar où l’ennui ne pointe jamais à l’horizon. L’intrigue est donc de bon niveau et l’enquête est résolue à la fin du livre. Mais Jacob Ross avait certainement dès le début le schéma général de son quartet car il pose plusieurs petites énigmes, mystères dont la résolution n’interviendra certainement qu’en fin de cycle, tout comme un règlement de comptes familial qui risque d’être particulièrement explosif tel un duel final de western.

Beaucoup de romans mettant en exergue des personnages forts masculins ont tendance à rendre transparents leurs alter egos féminins et la grande réussite de l’auteur est d’adjoindre à ces flics très recommandables dans leurs actes et leurs comportements plusieurs femmes très mystérieuses et très influentes. Ce panel de personnages très bien peints fait vraiment la force d’un roman dont on attend la suite avec une certain plaisir à défaut d’une réelle attente fiévreuse. 

Dépaysement garanti, “tristes tropiques”.

Clete.

LA VALSE DES TULIPES d’Ibon Martin / Actes noirs Actes sud.

Traduction: Claude Bleton

Le pays basque espagnol. Espace reculé, qui vit encore au rythme des marées, de ses magnifiques paysages sauvages, de ses légendes, loin de l’activité frénétique des grandes métropoles. 

La vie paisible est secouée par le meurtre effroyable d’une journaliste de premier plan dans la région. Elle a toujours combattu la corruption, et essayé d’informer, sans langue de bois ni échappatoire. 

La résolution de ce crime doit devenir une priorité.  Une équipe est donc constituée au pied levé, dirigée par Ana Cestero, et constituée de personnages assez hétéroclites mais qui vont arriver à former un véritable groupe malgré la personnalité assez forte de chacun.

Le meurtre de la journaliste est un point de départ à « l’œuvre » d’un tueur en série. Le groupe va devoir se dépasser, affronter certains fantômes, savoir être vigilent face à des non-dits, des mensonges, et la force d’une religion dans un milieu où elle est profondément ancrée.

Le lieu où se déroule l’histoire est un personnage à part entière dans ce livre. La force des éléments s’intègre parfaitement à l’intrigue et donne une atmosphère  particulière aux évènements qui s’enchaînent. Beaucoup d’impasses, de confusions font grimper le suspense au fil des pages jusqu’au dénouement final.

Mais indépendamment de l’histoire de tueur en série, tout l’intérêt  et la beauté de ce livre résident dans la force et le détail apporté à chacun des personnages. Ils se complètent, sont forts, touchants et on les suit les uns après les autres, chacun apportant une touche différente à l’histoire, chacun devant faire face à sa condition ou à son passé.

Une belle découverte qui donnera lieu, sans nul doute, à une nouvelle équipe d’enquêteurs à suivre… et nous les suivrons, dans leurs contradictions, leurs forces et leurs faiblesses. Dans l’attente, plongez dans ce roman, et dans ce pays basque tellement beau et puissant à l’image de ces personnages !

Marie-Laure

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