Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (page 1 of 85)

BANLIEUE EST de Jean-Baptiste Ferrero /Lajouanie.

“Un détective venu aider un vieux copain en conflit avec un caïd local constate à son grand désespoir que la banlieue n’est décidément plus ce qu’elle était : on y viole, on y massacre, on y corrompt, on s’y drogue, on s’y radicalise et on s’y débauche comme jamais…Cynique mais pas blasé, idéaliste mais pas naïf, Thomas Fiera, enquêteur gouailleur et un poil expéditif, entreprend alors, aidé de sa fine équipe, de s’attaquer aux racines du mal.”

Chroniqueur fatigué mais qui ne fera pas de blagues pourries avec le nom de l’auteur.

Le roman commence lors d’un enterrement et qui ne connaît pas l’oeuvre de Jean-Baptiste peut s’imaginer, redouter ou espérer un roman débordant de pathos, usant de pessimisme et de spleen. Mais ceux qui ont déjà goûté aux aventures de Thomas Fiera, le sosie littéraire de l’auteur qui ose les outrance que les convenances interdisent à l’homme, savent très bien que la morosité va très vite faire place à beaucoup d’humour irrévérencieux.

Le style de l’auteur s’apparentait déjà à du Audiard, à du san Antonio, réminiscences certaines de ses univers littéraires et cinématographiques d’autrefois même si l’auteur n’est pas d’un âge canonique. Dans les précédentes enquêtes du détective irascible qu’il ne vaut pas mieux trop chatouiller, cela donnait un ton old school qui séduisait mais qui pouvait sembler bien obsolète ou étranger aux plus jeunes des lecteurs. Ici, avec cette dichotomie entre la banlieue qu’a connue Fiéra et ce qu’elle est devenue, cela devient un régal de voir débarquer dans le bronx le détective au volant d’une DS de 1976 et de le voir évoluer dans une “chienlit” que n’aurait pas désavoué le grand Charles. Le contraste, la confrontation de deux mondes est souvent jouissive.

Attention, ce n’est pas un roman pour gamins, la violence est à la hauteur du bordel ambiant, les répliques y sont assassines, Fiéra va y laisser de plumes aussi. La Jouanie appose sur ses couvertures “roman policier mais pas que”. Ici, merci Jean Baptiste Ferrero, le slogan prend tout son sens.

Décapant, méchamment irrévérencieux.

Wollanup.



LE PARFUM DE L’HELLÉBORE de Cathy Bonidan / La Martinière.

Ce n’est pas la quatrième de couverture trompeuse. Pas plus la couverture où un Kévin ou un Dylan, si communs et si célèbres dans les cours de récréation, semble si fier d’avoir arraché des pauvres carottes pour vous les offrir ou plus certainement vous les vendre. Encore moins le fait que le bandeau annonce que ce premier roman a gagné onze prix, quoique, onze, c’est beaucoup… Ce n’est pas non plus parce que Cathy Bonidan n’a jamais contacté la moindre maison d’édition, qu’elle écrit en secret depuis l’âge de onze ans et que depuis de nombreuses années, ses histoires contées autrefois sur des cahiers d’écolier, comme ses romans présents n’avaient jamais eu le moindre lecteur. Bien sûr, on connait tous de multiples déclencheurs qui nous font ouvrir un roman plutôt qu’un autre: le moment, un thème, une recommandation, le hasard, la curiosité… et puis il y a d’autres raisons parfois, liées à un désir certain, à un évident devoir aussi mais, mais… c’est personnel.

Anne qui vient de rater son bac quitte la Gironde pour aller vivre chez son oncle qui dirige un centre psychiatrique à Paris. Nous sommes en 1957 et la France de cette époque au patriarcat bouffi sert de toile de fond à une histoire qui dans sa première partie est écrite de manière épistolaire et de journal intime. Anne produit la correspondance tandis que Béatrice, jeune anorexique de 13 ans raconte son vécu de patiente dans le très modeste institut Falret. Au fil des mois, Gilles enfant autiste devient le coeur de l’histoire, les deux jeunes filles découvrant que le jardinier rustre est arrivé à établir un lien, un fil ténu avec l’enfant en extrême souffrance quand tous les spécialistes avaient échoué puis abandonné. La forme d’écrit donne une douceur, une lenteur, un candeur au temps qui passe consignant les joies, les souffrances, les espoirs, le malheur des uns et des autres. Le style simple mais très élégant de l’auteure offre de très belles teintes à cette première partie lui donnant un beau cachet de photographies passées, de monde perdu ou oublié.

L’histoire se poursuit dans un Paris de 2O17, très loin de l’époque où le chignon était une obligation pour les demoiselles de bonne famille et où il ne faisait pas bon de montrer son goût pour une musique du diable naissante: le rock n’roll. Sophie, grâce à un cadeau de la vie digne de l’Amélie Poulain de Jeunet dont l’ombre plane parfois dans les beaux moments de la première partie, se retrouve avec des archives officielles et officieuses de l’établissement aujourd’hui disparu. Rapidement, ignorant la thèse universitaire qu’elle mène sur l’histoire de la psychiatrie française, la jeune femme va s’intéresser aux destinées d’Anne et de Béatrice, à leur histoire interrompue par l’auteure en juillet 57. Cette quête du temps perdu va proposer un nouveau départ à la jeune femme, lui suggérer une autre voie loin des convenances, des obligations sociétales de l’époque.

De la sensibilité sans sensiblerie, du charme sans glam, de la bienveillance, la vraie, du romantisme discret, la cause des femmes, le bons sens plutôt que la théorie, la passion plus forte que la souffrance, la beauté des choses simples, la mémoire des pierres et des anciens et de belles âmes que malheureusement on ne rencontrera jamais… “Le parfum de l’hellébore” aux notes discrètes, touchantes, au bouquet sucré parfois mais aussi souvent acidulé, aux senteurs de vieilles boiseries et de papier imbibé d’encre est un très beau roman.

Discret et lumineux.

Wollanup.

PS: à la fin de ses remerciements, l’auteure écrit : “Ce jour-là, l’enfant que j’étais à onze ans me fera un clin d’oeil, c’est certain.” et elle peut déjà être très fière de vous Cathy.



LES ROSES DE LA NUIT d’Arnaldur Indridason / Métailié Noir.

Traduction: Eric Boury.

Une jeune femme est retrouvée morte sur la tombe du héros de l’indépendance islandaise. Rien de mieux pour Erlendur pour aiguiser son esprit et se plonger dans l’histoire de son pays. L’enquête est une fois de plus un prétexte pour dévoiler les fractures de la société.

Nous traversons au cours des recherches, l’Islande, pour rejoindre les fjords de l’Ouest. Ce voyage est l’occasion de voir se confronter deux générations : celle d’Erlendur et celle de Sigurdur Oli. L’ancienne est nostalgique d’une époque où l’histoire avait son importance, on s’intéressait à l’héritage de la nation, la langue islandaise était préservée. A contrario, la nouvelle est plus pressée, elle préfère vivre dans les villes et s’abreuve de culture américaine au détriment de la culture islandaise quelle qu’elle soit.

Le livre a été écrit en 1998, période pendant laquelle l’Islande était en pleine récession économique. La pêche et la transformation du poisson étaient une des économies principales du pays. Dans les années 80, la surpêche a obligé le gouvernement à instaurer des quotas au pêcheur, ceux-ci étant définis par bateau. Ces quotas pouvaient être transférés, loués, vendus ou transmis à ses héritiers. La crise s’enfonçait, les pêcheurs en étaient réduits à vendre leur quota pour éviter la faillite. Des villages entiers furent ruinés. Certains ont réussi à vendre à bon prix, permettant ainsi la concentration de l’activité entre quelques mains, qui pour certaines n’avaient rien à voir avec le milieu de la pêche. Les villageois, sans travail, fuirent vers Reykjavik, espérant trouver un second souffle. 

Mais pour beaucoup, l’adaptation dans cette grande ville n’a pas été simple. Indridason nous plonge dans les bas-fonds de la capitale, au milieu des exclus qui survivent comme ils peuvent : vols, drogue, prostitution… La description qui en est faite est saisissante de réalité et de noirceur.

Pour les amateurs purs d’Erlendur, on retrouve bien sûr dans ce roman les traits caractéristiques du personnage bougon, sanguin parfois, solitaire. Ses relations familiales sont plus approfondies : le cheminement au travers des quartiers pauvres se fait avec l’aide de ses enfants, notamment de sa fille, pour qui, il s’inquiète et culpabilise tout du long.

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce livre, la confrontation entre les deux générations, la description qui est faite des conséquences de la mondialisation au sein d’un territoire vaste, beau mais ô combien difficile à vivre pour ces jeunes qui ont la tête pleine de rêves. Pour les amateurs de Indridason mais pas que !

Marie Laure.


ENTRETIEN JACQUES-OLIVIER BOSCO pour « Laisse le monde tomber ».

Merci à JOB de m’avoir accordé un peu de son temps pour répondre à mes questions, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a joué le jeu !!

Vos livres se lisent souvent comme on regarde un bon film, avec des découpages, une chronologie très photographique, c’est voulu, ou c’est naturel et lié davantage à votre culture cinématographique ?

C’est vrai, j’emprunte beaucoup au cinéma, et particulièrement sur cet ouvrage dont l’envie était de se rapprocher autant des romans noirs des années cinquante à soixante-dix, que des films noirs de la même époque jusqu’à aujourd’hui, entre « Tchao pantin » et « Rue Barbare » jusqu’à « Rambo ». En fait, j’essaie de mélanger la langue et le visuel mais, comme tu l’as remarqué ; cinématographique. L’émotion de la prose et l’envie de faire vivre et voir la scène. C’est évidemment culturel, beaucoup de bande-dessinées en premières lectures et génération cinéma de quartier mais surtout télévision ; « Les dossiers de l’écran » (imaginez, « L’armée des ombres » diffusée sur le poste en noir et blanc dans le calme spectral du salon éteint avec, flottant devant l’écran, la volute de cigarette de mon père). Oui, culturel, intime et générationnel. On peut même dire aujourd’hui qu’une grande majorité d’auteurs de « polars » utilise cette écriture « cinématographique » qui devient un style en soi, tout en pouvant symboliser quelque chose de péjoratif et presque vexant pour les vrais amoureux de ce mélange des genres, lorsqu’à propos d’un bouquin, des chroniqueurs parlent d’une écriture très visuelle, à défaut de ! C’est pour cela que j’insiste sur le côté cinématographique où, dans ce cas, l’auteur s’attache à créer une lumière, une atmosphère sonore et même sensorielle et pour cela, il y a travail d’écriture. Pour ma part, je l’avoue, je joue (d’où l’apport culturel) sur les réminiscences – les clichés – liées à des séquences de film. Lorsque, par exemple, je veux parler d’un coin d’immeubles de cité en pleine nuit, je vais me fier à mes souvenirs et ressentis personnels (parce qu’évidemment j’ai vécu dans ce genre de cités), mais aussi, pour mieux décrire ce ressenti, à un univers du type « Sleepy Hollow », ou « Le loup garou de Londres », ou bien à « Alien » pour les passages dans les caves. Quant à « Rambo », que j’ai déjà cité, la référence est assez claire dans la dernière partie du livre.


Vous situez votre roman « Laisse le monde tomber », et ce n’est pas la première fois, dans une banlieue difficile. Au vue du contexte actuel vous n’avez pas peur d’accentuer ou de donner du crédit à certains discours ?

La banlieue c’est le sujet du roman, non parce que je voulais faire un livre sur les cités ou leurs habitants mais parce que je voulais faire un vrai roman noir. Et par tradition, la ville, ici la banlieue, est une des matières premières. J’ai été baigné de romans noirs américains mais aussi français des dernières décennies et je rêvais d’écrire quelque chose dans cette atmosphère particulière où la violence ne vient pas seulement des individus mais aussi de l’univers dans lequel ils vivent et respirent (une des autres caractéristiques de ces romans noirs est liée à la violence). Il y a bien sûr des raisons plus intimes, puisque comme tu le remarques ce n’est pas la première fois, et je tentais d’introduire cet élément au premier plan depuis assez longtemps. C’est un exercice très difficile, parce que les romans sur la banlieue font tout de suite penser à des racailles, des flics brutaux et des populations bigarrées, un univers trop connu et exaspérant pour nombre d’entre nous qui vivons non loin, pouvant donner un côté rebutant à l’envie de lire ce genre d’histoire, mais (j’espère rassurer les éventuels lecteurs) je ne voulais surtout pas aller sur ce terrain. Mon terrain, c’était de faire un polar urbain et gothique principalement axé sur les personnages. Pour mon histoire, la banlieue, plus exactement ces grandes cités en déliquescence, cela devait être un paysage, un environnement angoissant et violent, déprimant et inhumain, cela devait être ce que l’imaginaire d’un enfant suggère lorsque le train longe ces grandes tours et barres aux murs gris où, chacun doit le reconnaître, l’on n’a pas envie de se retrouver. De vivre. Cela devait être ce que c’est vraiment pour un être humain normalement constitué, qu’il soit blanc, noir, flic ou dealer. Le difficile était de ne pas stigmatiser (sans m’en rendre compte), et, aussi, de ne pas prendre parti pour les uns ou pour les autres. Le fait de choisir de jeunes policiers, mais de jeunes policiers imbibés de cette banlieue et tellement rongés par leur propre situation, en tant qu’institution et en tant que personne ayant traversé des orages, de les prendre comme reflet de cet univers permettait d’avoir un œil désabusé et cru, mais honnête, et je l’espère, empreint d’une vérité, sinon, de leur propre vérité. Pour finir sur ce sujet, s’il y a un message sur les banlieues dans ce roman, il est édicté par les quelques pensées des personnages ; à la fois univers sauvage (d’injustice, de violence haineuse et gratuite, de bêtise criminelle) et vivifiant, empli de jeunesse, d’espoir, de colère et de rage, du combat des institutions (d’hommes et de femmes), mais aussi, comme à la nuit tombée – d’où la métaphore avec la Bête des mondes gothiques -, une entité qui peut vous dévorer et vous briser, que vous y soyez né, ou que l’on vous y ait envoyé pour « protéger et servir ».

Pas de gentils, pas de méchants Mais des personnages qui ont tous des failles, même les plus horribles voient leurs crimes plus ou moins justifiés, le mal en soi n’existe pas ?

Il s’agit là aussi d’une règle du polar et du roman noir, ne pas être manichéen. En vérité, le monde d’aujourd’hui tourne si vite, et d’après, au bout d’un moment, mon expérience, les hommes et les femmes finissent par avoir des regrets, et parfois même, des remords, si l’on parle des méchants. Il y a aussi le fait que l’on ne naît pas « méchant », je ne pars pas dans une étude sociologique, mais dans le cas de ce roman, le méchant, justement, c’est la Banlieue, les guerres, l’ennui, la peur d’un avenir moche, quand aux gentils, de vrais gentils, je n’en ai jamais rencontré (smiley). Non, cela serait aussi catégorique de dire cela, mais évidemment que dans ce contexte particulier de cités, je ne pouvais pas mettre des policiers « supermen » et sûrs d’eux, seule la folie d’une jeunesse, ou le parcours d’une vie cahoteuse pouvait justifier leur foi et l’aspect religieux de leur mission. 

Pour finir, j’ai rajouté ces personnages de braqueurs « tueurs de flics » en hommage au néo-polar (Fajardie) et pour contrer le côté classique du policier héros et bandit méchant. Certes, ils sont condamnables, mais le revendiquent. C’est leur côté nihiliste qui me plaisait, qu’on retrouve aussi dans pas mal de polars noirs américains. J’avais aussi (au niveau de la trame) l’idée de reprendre le sujet du film « M le Maudit », où la pègre s’allie à la Police pour combattre un monstre (M) qui hante leurs rues (et met à mal leur bisness).

Quant à la question si le mal en soi existe, je voulais montrer dans cette fiction, et c’est aussi vrai dans la vie, que le mal se manifeste surtout au travers des victimes, de leurs ressentis, c’est peut-être une façon naïve (de ma part) de vouloir le combattre en disant ; imaginez que cela vous arrive ? On peut se trouver empli de haine et de douleur pour très peu, à la vue d’une rayure sur sa voiture, parce qu’on ne comprend pas, parce qu’on aimerait retrouver la personne et faire aussi quelque chose d’irrationnel et d’idiot. C’est le plus difficile à admettre, pourquoi s’en prendre aux faibles, aux démunis, aux innocents ? Mais plus que le mal, je parle de violence, autant intime que sociétale. Et le sujet de la banlieue revient encore ici, il y a le mal quotidien que peut créer l’architecture brutale et les conditions d’isolement, mais, en contrepartie, certains jeunes développent une violence démesurée et irrationnelle. En période de guerre (j’en parle dans le roman) la violence crée une aspiration où même les plus protégés peuvent basculer, la fameuse folie humaine dans Apocalypse Now, mais nous ne sommes pas en guerre et pourtant ce sentiment, cette envie de partir « en guerre » existe en chacun des adolescents touchés par la misérabilité et l’injustice de son monde (intime ou social), et donc, attention à l’aspiration quand « certains » se transforme en « beaucoup ». Il y a une deuxième cause malheureusement banale, l’absence de valeur, d’estime de soi, et la bêtise qui ouvrent la porte à une violence malsaine et complaisante, jusqu’à la désinhibition, il n’y a plus de volonté politique, de réaction primale ou vengeresse, il y a une autre sorte de « mal », cette fois liée à la facilité de s’en prendre au plus faible, du sadisme, de la perversion, celle d’un abruti mal dans sa peau. Ce n’est pas si simple, je ne suis ni un intellectuel ni un véritable écrivain, simplement un auteur de polar. Dans « Laisse le monde tomber », on peut dire que, s’il y a violence, il y a souffrance, frustration et peur (de l’avenir, de la situation, pour sa peau, ses proches – violence politique – cela peut s’appliquer aux forces de l’ordre dans certaines conditions) et donc il y a peut-être un moyen d’endiguer le fléau, ou de passer la serpillère derrière, mais comme dans le cas des sérial killers aux EU, il peut y avoir une violence malsaine et crade habitant des individus dérangés, ou simplement (très) trop cons, au point d’y prendre du plaisir, d’avoir la satisfaction de posséder un certain pouvoir, celui d’écraser plus faible que  soi.

Dans la même veine, il s’agit souvent de justification liée à une vengeance, JOB serait-il rancunier ?? Croyez-vous davantage en la vengeance qu’en la justice ?

La vengeance est abordée dans presque tous mes livres, tout simplement parce que j’aime que mes personnages soient au départ des personnes lambda qui basculent subitement dans l’irrationnel et le désir de faire du mal, parce qu’on leur a fait du mal (on en parlait justement), il s’agit en fait d’une primo réaction à la douleur et à l’injustice qui généralement se canalise, sauf dans le cas de personnages de romans noirs. Mais cette fois j’ai voulu décortiquer, montrer que ce n’est pas aussi simple, pour le soldat ; « qui m’a vraiment fait du mal ? », « à quoi cela sert, finalement, de se venger ?», et dans le cas de Jef « Est-ce que j’en suis capable ? », et le pire, c’est que cette idée torture le personnage. Il y a aussi Tracy, qui fonce tête baissée dans l’horreur, alors que ce n’est pas son monde, est-ce par peur, par manque, par vengeance contre autrui, ou pour se venger d’elle-même ? J’insiste aussi sur les divers degrés de ressentiments, quand par exemple Hélène se demande si ce qu’elle a vécu n’est pas bénin, finalement, comparé à ce que d’autres subissent, c’est une sorte d’automutilation, mais cela démontre à quel point la souffrance peut-être terrible quand on a été victime d’un outrage, et jusqu’à quelle aberration, et même, sentiments contradictoires elle peut mener. Cela revient au sujet du roman sur la violence, au-delà de la violence de la vie, de la ville (la société), la propre violence intime des personnages, par rapport à leur vécu et expériences douloureuses, interagit dans le roman, et bien sûr, au-delà de l’intrigue, jusqu’à la modifier.

Dans beaucoup de vos romans les femmes ont une place importante, elles sont fortes, voire dures. C’est comme ça que vous les voyez dans notre société ? Ou bien elles  doivent être ainsi pour se faire une place ?

Les femmes sont à présent du niveau de l’homme sur le plan professionnel ou des aptitudes, mais humainement, je pense, elles gardent leurs propres caractéristiques. D’ailleurs ne parle-t-on pas de la part de féminité d’un homme, ce n’est pas à cause de ses cheveux longs ou de son déhanché, mais d’une certaine sensibilité et clairvoyance (l’instinct j’y crois moins, sinon maternel). Je voulais leur faire une place dans le roman noir, à commencer par “Laisse le monde tomber”, et c’était vraiment intéressant et émouvant de jouer avec leur fragilité et leur côté bravache, alors je ne suis pas mieux placé qu’une femme pour en parler, mais c’est le rendu d’un observateur père de deux filles, dont une ado et l’autre de 27 ans. Cependant, j’écris un polar de divertissement, et donc je fabrique des personnages, des héroïnes, des femmes flics qui n’existent pas, alors je ne les vois pas « comme ça » dans la société, mais dans mes livres oui (smiley). Non franchement, je ne pense pas qu’elles doivent se faire une place, je travaille à Air France, nous avons presque autant de jeune femmes co-pilotes que d’hommes, quant aux cadres sup, c’est plus, en revanche, cela doit être dans le milieu politique où c’est plus difficile. 

Doit-on s’attendre à recroiser certains personnages, Vère, Rimbe, Tracy ?

Oui pourquoi pas ☺ Je commence à avoir une bonne bande de gangsters comme je les aime à disposition, je pourrais les mettre dans une histoire avec Le Cramé et Le Maudit, ou bien faire revenir Brutale pour les combattre (sans oublier Linda son double maléfique). Mais j’avoue que j’aime bien passer d’un univers à un autre, et le plaisir d’écrire et beaucoup dans la création de personnage (si j’avoue qu’ils accumulent les stéréotypes et ressemblances). Pour être franc, j’aimerai les voir revivre, mais sur un écran de cinéma, ou dans une BD.

Entretien réalisé par échange de mails, novembre et décembre 2019.

Marie-Laure.








Dix pour Nyctalopes par Monica.

Même pour une année comme celle-ci, lors de laquelle j’ai l’impression de pas avoir lu la moitié de ce que je lis d’habitude, il est très difficile d’extraire seulement dix titres à retenir et encore plus compliqué d’en faire un « top ». Voici donc les dix livres que je retiens, sans pour autant les hiérarchiser : chacun fait son chemin dans ses différences et sa singularité.

« Underworld : romans noirs » de William R. Burnett dans la collection Quarto, Gallimard.

Cinq romans réunis en un seul volume, quelle riche idée ! et une plongée magnifique dans les sources du roman noir, nouvelle traduction, que du bonheur ! (Traductions Jacques-Laurent Bost, Minnie Danzas, J.-G. Marquet, Denise May)

« Le nuage et la valse » de Ferdinand Peroutka aux éditions de la Contre Allée.

Un roman époustouflant jamais traduit en français avant que la Contre Allée ne s’en empare, grâce à la traduction de Hélène Belletto-Sussel. Rescapé des camps lui-même, Peroutka écrit un seul roman, un chef d’œuvre : « Le nuage et la valse ». Pour en savoir plus il vous faudra le lire !

« Prémices de la chute » de Frédéric Paulin aux éditions Agullo.

La suite de « La Guerre est une ruse » confirme le talent indiscutable de Frédéric Paulin. On appréhende souvent les « suites » mais chez Paulin ce deuxième opus s’imbrique parfaitement au premier et continue de décrypter avec minutie la montée en puissance des mouvances islamistes au début des années ’90. Vivement le troisième ! (prévu au printemps 2010)

« La Fabrique des salauds » de Chris Kraus chez Belfond.

Koja et Hubert, Caïn et Abel sur fond de régimes totalitaires. Ce roman risque de vous faire perdre définitivement la foi en l’humanité. Et pourtant : les salauds, tout comme les monstres, ne sont que des êtres humains. L’histoire de la seconde moitié du 20e siècle en 900 pages :  de Riga à Munich, de Munich à Loubianka, de Loubianka à Tel Aviv. De la SD à la KGB, de la CIA au Mossad. Foncez ! (Traduction Rose Labourie)

« Il était une fois dans l’Est » de Árpád Soltész aux éditions Agullo.

Et Bam ! Absolument magistral ! Amateurs de folklore et d’ambiances kitch, passez votre chemin. C’est violent, parfois répugnant, c’est peuplé d’hommes avides de pouvoir, de quartiers pauvres, de villages laissés à l’abandon. C’est le visage d’une certaine Europe, aujourd’hui. (Traduction Barbora Faure)

« Le Second disciple » de Kenan Görgün dans la collection EquinoX des Arènes.

Un rescapé 2019 à côté duquel j’ai failli passer, rattrapé in extremis grâce aux retours excellents des lecteurs que j’apprécie et dont je suis les conseils sans crainte. Et en effet, ce serait dommage de rater ce roman incroyable de maîtrise, dont les personnages crèvent les pages – à défaut de crever un écran – et le face à face de Xavier et de Brahim, deux faces de la même monnaie, deux destins réunis dans le terrorisme. Une analyse très fine de la société belge – par extension de la société occidentale -vient cimenter un récit déjà bien stable sur ses pieds.

« Le Ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena chez POL.

Roman magistral autour de la culpabilité ultime et de la résurgence d’une identité par son versant tragique. Il n’y a pas une ligne, un mot de trop. Vraiment indispensable.

« L’Echo du temps » de Kevin Powers chez Delcourt Littérature.

J’aurais tellement aimé qu’on en parle plus, tout comme « Un autre tambour » de William Melvin Kelly dans la même maison d’édition. Ce sont des textes forts, tant sur le fond que sur la forme – un labyrinthe narratif parfaitement maîtrisé chez Powers, un point de vue narratif unique chez Melvin Kelly. On apprend, on s’étonne, on se révolte : des romans à lire et à faire passer. (Traductions par Carole d’Yvoire pour L’Echo du temps et Lisa Rosenbaum pour Un autre tambour)

« Le Sang du Mississipi » de Greg Iles chez Actes Noirs.

Une fin de trilogie en fanfare, excellent rattrapage de l’auteur après un tome 2 un peu mou. Avec ce troisième opus Greg Iles vous en donne pour votre argent et plus encore : c’est tendu, malin, et encore explosif à quelques reprises. J’envie vraiment ceux qui ne l’ont pas encore découvert de pouvoir s’accorder ce plaisir. (traduction Aurélie Tronchet)

Ah ! et puis mon roman doudou de cette année, sans doute, « La crête des damnés » de Joe Meno chez Agullo 

On ne se refait pas, cette plongée rythmée par de gros riffs au cœur des années ’90 en a ému plus d’un(e) et j’en fais partie. Brian et Gretchen, nom de Dieu ! Mais quel plaisir de lecture ! (traduction Estelle Fleury)

Monica.

Mélasse 2019, l’année au sirop noir de Paotrsaout

Que j’aimerais partager un enthousiasme à la hauteur de celui déclamé par Wollanup un peu plus tôt tandis que s’achève une année de lectures. Hélas, cette fin 2019 me donne plus l’impression d’arpenter les rues de Boston après la Grande Inondation de mélasse de janvier 1919. Le trottoir englue mes godasses, peu de livres m’inspirent depuis un moment. J’en ai laissé filer des bons (le Winslow…), d’autres m’ont bel et bien déçu. J’ai un temps cru ne pas pouvoir proposer autre chose qu’une liste indigente. Avec quelques efforts, voici réunis des titres, pour beaucoup chroniqués sur le blog, qui collent quand même aux doigts et au souvenir et pas parce qu’on a mis du visqueux dedans ou dessus. Des textes noirs mais aussi de la littérature du réel qui raconte (beaucoup) l’Amérique et (un peu) notre beau pays.

LE CHEROKEE de Richard Morgiève / Ed. Joëlle Losfeld.

Aux frontières de la parodie de genre, un polar, plein de jus, de brutalité et de verve.

J’AI TUÉ JIMMY HOFFA de Richard Brandt / Ed. JC Lattès

Bien sûr, il y a le film de Scorsese, The Irishman, qui a acheté les droits de l’ouvrage original I heard you paint houses. Traduites, les confessions et révélations du véritable Frank Sheeran, ancien homme de main du syndicat des routiers aux amitiés mafieuses, dessinent un portrait sombre qui laisse pantois.

L’HÔTEL AUX BARREAUX GRIS de Curtis Dawkins / Fayard

Inspiré par l’expérience carcérale de son auteur qui a pris perpète. A la fois tristes et drôles, implacables et touchantes, des histoires qui nous rappellent que la prison est aussi viscéralement américaine que le motel et le parc d’attraction.

NOMADLAND de Jessica Bruder / Globe

Une grande enquête journalistique sur le déclassement d’une partie de la société américaine contemporaine. Ils ont perdus leur maison, ils vivent dans des campings cars ou des fourgons. Font des milliers de kilomètres pour travailler dans des conditions indignes (souvent pour Amazon) bien qu’ils aient 50, 60, 70 années ou plus. Je vous promets que ça fait réfléchir sur son boulot et sa retraite…

CHERRY de Nico Walker / EquinoX/ Les Arènes

(…) une fiction portée, transportée même, par une vérité brutale, sans une once d’apitoiement. Elle nous parle d’un carnage américain, celui d’une jeunesse amochée par la guerre, la morosité et l’anéantissement dans la drogue, avec une authenticité terrifiante.

LA CITÉ DE LA SOIF DE Philipp Quinn Morris / Finitude

Comédie familiale sudiste totalement barjo. Par un auteur retiré de l’écriture dans laquelle il n’a jamais fortune. Il faut que ce mec y retourne, c’est pas possible autrement. Jubilatoire.

STONEBURNER de William Gay / La noire Gallimard

Un schème typique du roman noir, articulant la femme fatale et ses pantins masculins, revisité. Avec de l’amitié virile un tantinet psychopathique, des bagnoles, des accidents de bagnoles et de la bagarre. On achète.

PÉQUENAUDS de Harry Crews / Finitude

Farandole de papiers journalistiques des années 1970 par le maître des freaks qui révèle un autoportrait pas piqué des vers. De la noirceur, de l’alcool, des torgnoles, le gruau de la bêtise et des graviers de diamant. Immanquable pour tous les « avaleurs de foutaises » auxquels je me sens appartenir.

DERNIÈRE SOMMATION de David Dufresne / Grasset

Ce livre très politique, qui se lit comme un polar – il en a la tension – à la bouffée finale dystopique mais pas improbable, donne un aperçu terrifiant des violences policières durant le mouvement des Gilets jaunes, violences amorcées depuis plusieurs années il faut bien le dire et qui ont récemment encore (mort de Steve Caniço, répression des manifestations de pompiers) montré leur ancrage dans la pratique policière. Eclairant.

Finalement, ça valait peut-être le coup de lire, surtout dans la première moitié de l’année. 

En attendant 2020, ça glue, les copains.

Paotrsaout

L’année noire 2019 de Clete Purcell / Wollanup / Nyctalopes.com

Beaucoup de choix heureux ont fait de 2019, surtout dans sa première moitié, une année particulièrement riche. Ce ne sont pas les meilleurs romans de l’année mais certainement ceux dont le souffle vous emporte et dont l’écho résonne longtemps après que le livre repose dans un coin précieux de votre bibliothèque. Voilà donc ces treize ouvrages que j’ai aimés, ces histoires que j’aimerais offrir comme preuve d’amitié ou d’amour aux proches comme aux amis qui partagent cette passion pour le Noir.

GRACE de Paul Lynch / Albin Michel.

Grace, de la même famille que Ree de “Winter’s bone” de Daniel Woodrell, chef d’oeuvre!

Entretien avec Paul Lynch.

WILLNOT de James Sallis / Rivages.

En si peu de pages et même si ce n’est pas un exploit pour lui, c’est du grand art, pessimiste à faire mal mais brillant.“Certains conditionnels ont de quoi vous démolir”.

Entretien avec James Sallis.

LA DERNIERE CHANCE DE ROWAN PETTY de Richard Lange / Terres d’Amérique.

Tous les voyants sont au rouge, mauvais karma, mauvais alignement des planètes, bad trip, chaos total… poisse, scoumoune… Grand auteur, grand roman et un Rowan Petty inoubliable. “A tous les chanceux et les malchanceux, les escrocs et les escroqués, les vivants et les morts. A tous.”

UN SILENCE BRUTAL de Ron Rash / Gallimard.

Ron Rash sait créer des personnages, des destins, des vies qu’on n’oublie pas et qui nous interpellent par leurs réponses à l’adversité du moment ou d’une vie entière. Précieux !

PRESIDIO de Randy Kennedy / Delcourt littérature.

Tout est juste, beau et douloureux, à se flinguer sur la fin.

EN LIEU SUR de Ryan Gattis / Fayard.

L’impact dramatique, la puissance du propos, les multiples fulgurances d’une histoire urgente vous défoncent plus d’une fois et font de “En lieu sûr” un roman solide, violent, vif, puissamment humain et intelligent, très intelligent.

1793 de Niklas Natt och Dag / Sonatine.

Niklas Natt och Dag instille l’hébétement, la colère, la révolte, l’effroi, l’horreur avec un talent qui l’impose, pour moi, au même niveau que le Tim Willocks de “La Religion”. Choc identique.

LES DIEUX DE HOWL MOUTAIN de Taylor Brown / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Si pendant les deux tiers du roman, le suspense n’est pas exceptionnel, il règne néanmoins une ambiance bouffée par l’appréhension, la peur des exactions que l’on sait très prévisibles et forcément à venir. Reste à savoir comment et quand le mal frappera et quel sera son vrai visage. 

Entretien avec Taylor Brown.

ROBICHEAUX de James Lee Burke / Rivages.

Des écrivains capables de vous choper par les amygdales dès les premières lignes, capables de vous phagocyter au bout d’un chapitre et de vous entraîner en enfer pour cinq cent pages, il n’y en a pas d’autres. James Lee Burke est unique, James Lee Burke est Dieu !

SUICIDE de Mark SaFranko / Editions Inculte.

On est dans le Noir, le sale, le désespéré, les vies ratées, les gens qui s’accrochent et ceux, plus nombreux qui flanchent et SaFranko vous raconte une histoire très moche entre quatre yeux, impossible de se défiler.

LA DÉBÂCLE de Romain Slocombe / Robert Laffont.

Romain Slocombe,  une nouvelle fois, atteint un niveau d’écriture qu’on rencontre peu que ce soit dans la couverture d’une époque comme dans la narration d’une histoire qu’il conclut par une allusion à peine voilée au Dormeur du Val de Rimbaud.

LA FRONTIÈRE de Don Winslow / Harper Collins.

La route vers “la frontière” est longue, difficile, complexe, noyée de sang et de larmes, pavée d’horreur et de mort: huit cents pages sidérantes, époustouflantes au bout de l’enfer.

LE SECOND DISCIPLE de Kenan Görgün / EquinoX / Les Arènes.

Molenbeek, porte des enfers. Glaçant et courageux, un très grand roman.

That’s all folks !

Wollanup / Clete Purcell.

PRESSING de Philippe D’Anière / Pressing Editions, Gibert.

Starshooter dans le noir ? On peut en effet se demander ce que le plus coloré des bourgeons punk français fait ici. Lyon, 1978 : Betsy danse avec ses copines et l’insouciance est de mise. Mais la Party ne durera pas. Les néons de la fête s’éteignent et Kent, le chanteur (auteur, dessinateur, talentueux multicarte), continue seul une route au tempo poétique et apaisé. Pour Philippe D’Anière, le batteur de l’esquif, Phil Pressing pour le cryptonyme d’époque, la sortie de bal flirte avec la sortie de route : le gone déconne.

La gloriole s’effiloche, jusqu’à fricoter avec l’Empire du Milieu, jusqu’à des passages obligés par les cases prison et garde à vue, jusqu’à la fuite devenue inéluctable, avec atterrissage en catastrophe sur les trottoirs mal équarris de Los Angeles en guise de dangereux tarmac. Mais le garçon est costaud et peu disposé à mettre son rêve américain sous l’éteignoir. Commence alors, sous l’évident frontispice Sex Drogue et Dollar, une cavalcade en équilibre sur des montagnes aussi russes qu’alternatives, volcaniques le plus souvent. Entre la gestion d’un pressing (un fil rouge nominal sans doute) et autres utilisations plus nasales des détergents, le Philou en a fait des vertes et subit des pas mûres. De la palette féminine, il a côtoyé tous les échelons sociaux et, disons, « professionnels ». Du commerce, il a customisé toutes les combines occultes. De la nature humaine, il a testé tous les travers, excès, turpitudes, et prit tous les uppercuts disponibles au catalogue. Entre les suicides déguisés (ou non) de ses proches et son goût pour les déguisements suicidaires (ou non), il a tutoyé tous les soleils éphémères et affronté toutes les lunes narquoises. Soit quarante ans de chaos dont il tire aujourd’hui une autobiographie hallucinante, sans collier ni filtres politiquement corrects.

« Mes héros littéraires sont morts de crise cardiaque après une poularde aux truffes. Moi, vu l’époque, ce sera de stress, devant un tofu vapeur sans sel dans un retau vegan » : Lyonnais ! Audiard et Maupassant s’accoudent au zinc du bouchon et regardent passer une guirlande de personnages minés ou dorés, lessivés ou au taquet, truculents souvent, véridiques toujours. Ça se lit ventre à terre, comme du noir, à toute bombe comme le chantait Starshooter, à en oublier de voir le sunset se lever, là-bas, au bout du boulevard du même nom.    

JLM


CATARACT CITY de Craig Davidson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Cataract City

Traduction: Jean Luc Piningre

Dernièrement, on vous avait présenté « Les bonnes âmes de Sarah Court » qui n’a finalement pas eu l’écho qu’il méritait légitimement. Mais, aussi bon soit-il et il l’est réellement, ce roman peut être aussi considéré comme le galop d’essai avant  » Cataract City » situé sur les mêmes terres autour des chutes du Niagara et qui, lui, est une véritable petite merveille noire.

« Duncan Diggs et Owen Stuckey ont grandi à Niagara Falls, surnommée par ses habitants Cataract City, petite ville ouvrière à la frontière du Canada et des États-Unis. Ils se sont promis de quitter ce lieu sans avenir où l’on n’a d’autre choix que de travailler à l’usine ou de vivoter de trafics et de paris.

Mais Owen et Duncan ne sont pas égaux devant le destin. Tandis que le premier, obligé de renoncer à une brillante carrière de basketteur, s’engage dans la police, le second collectionne les mauvaises fréquentations. Un temps inséparables, sont-ils prêts à sacrifier le lien qui les a unis, pour le meilleur et pour le pire ? »

Il est des romans qui vous secouent, des histoires qui vous happent contre votre gré, des écrivains qui vous prennent aux tripes sans pitié, des pages tendres, humaines et bonnes qui se mêlent à des scènes cruelles, barbares, des romans que vous n’oubliez pas une fois la lecture terminée tant les émotions nées de leur lecture restent gravées dans votre cerveau peu habitué à de tels transports, des histoires avec des héros très ordinaires habités par des sentiments extraordinaires… Il en est assez peu, finalement, de ce genre de romans et « Cataract City » en est.

Craig Davidson est devenu célèbre grâce à l’adaptation cinématographique de sa nouvelle « Un goût de rouille et d’os » tirée du recueil de nouvelles éponyme et adapté par le maître du film noir français, Jacques Audiard. Ce roman confirme son statut d’écrivain hors normes.

Duncan Diggs et Owen Stuckey, gamins de prolos de Niagara Falls à la frontière avec les USA vont quitter ensemble, brutalement, le monde de l’enfance le soir de leur étrange rencontre avec leur idole « Bruiser Mahoney » catcheur dans un circuit professionnel de bas de gamme. Cet événement sera le point d’ancrage de leur amitié et par là même le moment de leur séparation. Chacun va prendre les voies qui lui semblent opportunes pour réussir à quitter « Cataract city ». Le début du roman est serein, offrant des pages attendrissantes sur l’envers du décor de cette triste foire qu’est devenu le site des chutes du Niagara et des gens qui y vivent toute l’année. Certains passages font penser à du Mark Twain de Tom Sawyer, du Tom Drury. Mais très vite, les choix de vie risqués de Duncan : courses de lévriers, combats de chiens, contrebande, combats à main nue font entrer le roman dans une autre atmosphère bien crade, un décor empli d’adrénaline et de testostérone, de sueur, de sang, de souffrance. 

Sans dévoiler l’intrigue, il est évident que les deux amis vont se retrouver bien des années plus tard après s’être perdus de vue mais sans avoir jamais oublié ce que chacun devait à l’autre depuis l’enfance. L’amitié dont parle Davidson si talentueusement est tout sauf mièvre ou édulcorée tant elle est plus forte que la haine, plus puissante que la morale, la loi et l’ordre.

Le final, au premier abord redondant avec une nouvelle scène au fond des bois, s’avère époustouflant en nous projetant dans un pur thriller. Certains souffriront peut-être tant certains passages sont éprouvants et glauques mais si vous ne devez lire qu’un roman noir cette année, celui-là, c’est du très lourd et ce serait vraiment dommage de passer à côté.

Du sang, de la sueur et des larmes.

Wollanup.


LE SECOND DISCIPLE de Kenan Görgün / EquinoX / Les Arènes.

“Xavier Brulein, ancien militaire de retour du Moyen-Orient, est écroué après une rixe sanglante dans un bar.En prison, il rencontre Abu Brahim, prédicateur islamiste, l’un des cerveaux du terrible « attentat de la Grand-Place ». Seul membre de son réseau capturé, Brahim est convaincu d’avoir été sacrifié.

Converti avant sa remise en liberté, Xavier devient Abu Kassem, adoptant l’un des noms du Prophète de l’islam. Il infiltre une cellule terroriste pour démasquer ceux qui ont trahi Brahim, devenant l’instrument de sa vengeance, un homme-machine que rien ne saurait faire dévier de sa mission : « En comparaison, le 11-septembre sera l’enfance de l’art. »”

On avait l’habitude de voir en la Belgique un pays sympathique, les Belges comme nos cousins gentils, amoureux de la bière, un modèle réduit de la France qu’on suivait avec un peu de condescendance. Le pays avait eu beaucoup de mal à une époque à mettre en place un gouvernement mais s’en sortait bien sans ses politiciens. Puis, on a découvert une horrible histoire de pédophilie montrant qu’on n’était pas non plus au pays des bisounours, que Brel était mort depuis trop longtemps, que Tintin n’était pas le seul modèle wallon. Pourtant, la vitalité d’un cinéma belge très souvent social montrait souvent autre chose de bien plus sombre. La puissance du rock talentueux d’outre Quiévrain qu’on peut jalouser depuis de très nombreuses années, orienté vers un modèle anglo-saxon, révélait que la Belgique était aussi le vrai carrefour de l’Europe occidentale et qu’elle en connaissait donc les joies mais aussi les affres. La Belgique, on ne pouvait pas la résumer au seul clivage Wallons, Flamands. Il existait, là-bas, les mêmes problèmes civilisationnels que chez nous.

“En vain, la barbarie vient.”

Et puis un soir d’automne 2015, les barbares ont attaqué Paris, fauchant sa jeunesse. L’enquête a mené rapidement vers Molenbeek qui jusque là n’évoquait pour moi  qu’un club de foot. La ville est devenue du jour au lendemain le symbole de l’horreur, enfin une partie de la ville. C’est ici, au berceau de l’innommable, de la bestialité faite homme que nous amène l’auteur Kenan Görgün. On découvre Molenbeek dès le prologue qui se termine en glaçant les sangs. Déjà, le style vous cloue et ce n’est que l’introduction d’un roman qui frappe, cogne, démolit pendant quatre cent pages suffocantes, puissantes, sans manichéisme, sans jugement et sans fausses excuses non plus. Kenan Görgün est belge d’ascendance turque, fils d’imam et auteur depuis plusieurs années. Comme Chainas, DOA ou Jaccaud avant lui et avec qui la parenté est évidente, sa collaboration avec l’éditeur Aurélien Masson a porté ses fruits, ses bombes…

Ce livre ne séduira pas tous les lecteurs. On dit parfois qu’on ne sort pas indemne d’un roman, “Le second disciple” vous flingue, vous met à terre, mais très intelligemment, sans abuser de faits choquants mais sans oublier aucun discours honteux, en vous montrant avec minutie, en vous démontrant avec précision, en analysant à la perfection, en interrogeant douloureusement, en explorant la funeste galaxie du terrorisme puis en vous laissant hagard à la dernière page comme une des nombreuses victimes des infamies que vous allez affronter.

“Blasphémateur ! Toi et tes copains, là. Vous vous permettez d’accuser les autres de blasphémer ou je ne sais quoi. Dès que les gens ne parlent pas comme ça vous plait, vous vous y mettez, comme si vous étiez les avocats de Dieu, comme si Dieu avait besoin de cancrelats comme vous pour prendre sa défense. Mais, qui a blasphémé plus que toi? Tu as commis le pire des blasphèmes. Le jour du Jugement dernier, quand on sera appelés devant Dieu, toi et les tiens, vous resterez, dans vos cages. Personne voudra de vous. Même ce jour où tout le monde sera pardonné, vous le serez pas. » Tu ravales tout: ta langue, tout. Ton père s’éloigne.”

Glaçant et courageux, un très grand roman.

Wollanup.


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