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Chroniques noires et partisanes

AU MILIEU DE NULLE PART de Roger Smith / Calmann Levy.

Traduction: Estelle Roudet.

« Ivre et pris d’un accès de violence, le président de l’Afrique du Sud, suite à une dispute avec son épouse, la tue d’un coup de lance. Sans scrupule, il exige aussitôt de Steve Bungu, son fidèle exécuteur des basses œuvres, d’organiser le mensonge qui l’exonérera et lui permettra de rester au pouvoir. Comment ? En forçant un ancien flic à la réputation irréprochable de monter une enquête bidon accusant quelqu’un d’autre à sa place.
Pendant ce temps, relégué à des tâches subalternes pour avoir critiqué le régime corrompu de l’après-apartheid, l’inspecteur Disaster Zondi est expédié en plein milieu du désert du Kalahari pour y arrêter un vieux suprématiste blanc accusé d’avoir tué un jeune Noir. »

« Au milieu de nulle part » est le huitième roman de Roger Smith à paraitre en France .Ancien militant anti-apartheid, réalisateur et scénariste, Roger Smith est avant tout un formidable auteur de thrillers prenant pour cadre son pays, l’Afrique du Sud, dans la période actuelle, c’est-à-dire  plus de vingt ans après la fin de l’Apartheid sauf pour Un homme à terre , situé aux USA. C’est le quatrième roman de l’auteur que je lis et je dois bien reconnaître qu’il ne m’a jamais déçu, m’a souvent surpris et secoué et très souvent enthousiasmé.

Connaissant bien les règles du thriller, Smith construit ses romans avec des chapitres courts, nerveux, efficaces et un incipit toujours monstrueux créant de suite l’addiction. Celui-ci ne fait pas exception aux règles que l’auteur s’est dicté mais il a ce coup-ci franchi un cap, même si c’est très facile pour un Sud-Africain de franchir le Cap ( je sais, elle est mauvaise mais je n’ai pas pu m’en empêcher, fallait que je la fasse).

Jusqu’à maintenant, les romans de Smith que j’ai eu la chance de lire s’intéressaient à des individus lambda se débattant dans des situations d’urgence, souvent en fuite dans un pays particulièrement chaotique et violent. Ici, il s’intéresse au sommet de l’ Etat avec cet assassinat à la lance tribale d’une de ses épouses par le président sud-africain et lors d’une enquête double et trouble fait le portrait terrible du pays, d’un point de vue politique dans une nation où une partie des bannis sont devenus les nantis et où les Boers, seigneurs parias sont maintenant des parias, enfin ceux qui réclament encore la suprématie blanche.

Bref, jusqu’à maintenant Roger Smith peignait des situations où les personnages étaient victimes de la corruption alors qu’ici, il nous permet de voir comment celle-ci fonctionne, qui la crée, qui la maîtrise et qui en profite avec des méthodes millénaires de chantage ordinaire ou d’Etat. Et que ce soit Joe Low le flic légendaire cassé, Steve Bungu l’ancien combattant de l’ANC devenu maintenant exécuteur des très basses œuvres étatiques ou Disaster Zondi l’enquêteur découvert dans « mélange de sangs », ils ont tous trois connu des drames, des absences, fait des conneries qui les enchaînent au bon vouloir d’ un pouvoir aussi corrompu qu’à l’époque où Mandela était emprisonné.

L’ampleur sociétale donnée au roman est accentuée par des personnages secondaires particulièrement tordus comme Magnus Kruger accusé de meurtre qui a créé ce qu’il nomme une république boer indépendante au fin fond du Kalahari en compagnie de 300 nazes illettrés fin de race et probablement consanguins ce qui excuserait en partie une telle misère intellectuelle. On comprend très vite que les trois personnages principaux, par leurs engagements, leurs idéaux, leur histoire, ne se laisseront pas tous balader et on sait très vite que le maquillage du meurtre va partir en sucette. De fait, la situation initiale explosive va dégénérer rapidement et le lecteur connaîtra d’imprévisibles rebondissements, des scènes hallucinantes par le déchaînement inouï de violence bien souvent salement gratuite, aveugle et cette impression de saleté qui couvre les pages, de gâchis quand on voit que les victimes d’autrefois sont devenues égales aux bourreaux d’antan.

Probant réquisitoire contre le pouvoir politique sud-africain, les élites dirigeantes, la valetaille avide, « Au milieu de nulle part » est un formidable roman qui colle aux doigts tant l’histoire poisseuse, puante, vous dégomme dès le départ pour ne plus vous lâcher pendant plus de quatre cents pages de sang et de larmes.

Impeccable.

Wollanup.

PS: pour devancer les éventuelles questions…  Dans le même genre que lui pour ce roman, ouais, c’est largement meilleur que les derniers Deon Meyer.

2 Comments

  1. je viens de le finir (en deux jours, impossible de le lâcher !!) et je confirme : le nouveau Roger Smith est une tuerie dans tous les sens du terme. Je me demandais comment il arriverait à faire au moins aussi fort après ses autres romans, eh bien il ne se relâche pas,jamais, ne déçoit pas, trouve toujours le moyen de tromper le lecteur, de le trainer dans les zones les plus sombres de l’humanité, et ce sans jamais lasser ni se répéter. Et sans mettre de côté ce rôle si important de témoin qu’il conserve dans la plupart de ses livres.
    Un auteur essentiel, et un grand roman. Et comme tu le dis, largement au-dessus de son compatriote…
    Seul petit bémol : c’est quoi cette couverture de merde à la France Loisirs ??!!
    tchuss

    • clete

      2 juillet 2017 at 15:43

      Salut JC,
      Merci d’être passé, surtout quand c’est pour apporter des commentaires très justes et ne pas parler du PSG (je ne ferai aucun commentaire…).
      Roman passionnant et c’est vrai que la couv, c’est peut être le stagiaire 3ème qui s’en est chargé mais « qu’importe le flacon… »
      See you JC.

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